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La science pervertie

De
342 pages
Ce livre est né d'un mouvement de colère en entendant certains astrophysiciens s'exprimer comme si leurs modèles théoriques étaient capables de faire naître l'Univers, de reproduire la totalité de l'histoire cosmique et enfin d'engendrer la vie. Or le pouvoir quasi divin dont ces savants se prévalent ainsi est largement usurpé. Ils travestissent la vérité en interprétant des faits de façon tendancieuse et en arrivent à énoncer des contrevérités. Ainsi pervertie, la science dérive vers un spiritualisme malsain propre à créer la confusion entre physique des astres et métaphysique.
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La science

pervertie

Epistémologie et Philosophie des Sciences
Collection dirigée par Angèle Kremer-Marietti La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts? Déjà parus Christian MAGNAN, La nature sans foi ni loi, 2005. Lucien-Samir OULAHBIB, Méthode d'évaluation du développement humain, 2005. Zeïneb Ben Saïd CHERN!, Auguste Comte, postérité épistémologique et ralliement des nations, 2005. Adrian BEJAN, Sylvie LORENTE, La loi constructale, 2005. Pierre-André HUGLO, Sartre: Questions de méthode, 2005. Taoufik CHERIF, Eléments d'esthétique arabo-islamique, 2005. Rafika BEN MRAD, Principes et Causes dans les Analytiques Seconds d'Aristote, 2004. Fouad NOHRA, L'éducation morale au-delà de la citoyenneté, 2004. Abdelkader BACHTA, L'esprit scientifique et la civilisation arabo-musulmane, 2004. Lucien-Samir OULAHBIB, Le nihilisme français contemporain, 2003. Annie PETIT, Auguste COMTE trajectoires du positivisme 1798-1998, 2003 Bernadette BENSAUDE-VINCENT et Bruno BERNARDI, Rousseau et les sciences, 2003.

Christian

MAGNAN

La science

pervertie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris Italia L'Harmattan Burkina Faso

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo .fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9588-9 EAN: 9782747595889

À mes enfants Grégoire, Élise, Lucile, Hélène, Benoît, François, Brunot

La nature n'a aucune obligation envers les hommes. Elle n'a passé aucun contrat avec eux. Galilée (1564-1642)

INTRODUCTION SCIENCE ET POUVOIR

À qui je m'en prends
Réfugiés dans leur théorie, les physiciens des sciences fondamentales et des sciences de l'Univers sont-ils à l'abri de toute tentation de domination?

Astronome, astrologue, astrophysicien, astrophysicienne: comment nommer une personne qui étudie le ciel? Réglons tout de suite le cas du terme « astrologue », malheureusement encore très largement utilisé sans discernement par le public, en rappelant qu'il désigne ceux ou celles qui s'adonnent à cette fàcheuse pratique de l'astrologie et que cette doctrine-là n'est pas une vraie science. En effet, comme le montre 1'histoire, la vieille idée selon laquelle les astres auraient une influence sur le destin du monde et des individus s'est révélée mensongère et n'a jamais permis de fonder une théorie formalisée cohérente. Aussi prédictions et calculs d'horoscopes relèvent de l'imposture et de la fantaisie. Foin donc des astrologues! Restent astrophysicien, astrophysicienne, astronome. Depuis quelques dizaines d'années, le mot d' « astrophysicien» (on tentera d'entendre en même temps « astrophysicienne », notre langue ne nous fournissant pas de moyen satisfaisant pour nommer d'un seul coup les deux genres) a fait fortune. Il a de nos jours parfois tendance à se substituer à celui d' « astronome », qui désignait habituellement auparavant les personnes se consacrant aux sciences du ciel. 9

L'introduction du mot «astrophysicien », c'est-à-dire « physicien des astres », n'est pas gratuite. Elle témoigne du changement radical qui s'est opéré en quelques siècles dans la vision du ciel, celui qui a permis de passer d'une description figée et réductrice des astres à une analyse poussée de leur état physique. Avant la révolution copernicienne un astre se réduisait en gros pour les savants à un point plus ou moins brillant occupant une position donnée dans le ciel. Le tournant capital qui allait permettre de découvrir le vrai caractère des corps célestes se produisit avec l'éclosion de la science moderne, il y a environ quatre cents ans, sous l'impulsion de Copernic (1473-1543), Kepler (1571-1630), Galilée (1564-1642) et Newton (1642-1727) (pour ne citer que les plus célèbres, ce qui n'est sans doute pas faire justice à la réalité). En particulier un pas décisif fut accompli lorsque, tournant pour la première fois vers le ciel la lunette astronomique qu'il avait lui-même réalisée, Galilée s'aperçut que les corps célestes tels que Lune, Soleil et planètes, alors supposés de nature parfaite, s'avéraient en réalité dotés de propriétés matérielles, bassement terrestres pourrait-on dire. La Lune portait des montagnes et des cratères, le Soleil tournait et montrait des taches en surface et la planète Jupiter se présentait comme un disque aplati par la rotation entouré de quatre satellites. Depuis cette époque, en se multipliant et en augmentant considérablement notre degré de connaissance des corps célestes, les découvertes incessantes ont permis à la science de changer d'yeux. Elle ne considère plus ces astres comme des objets mythiques ou de simples points lumineux mais voit en chacun d'eux un corps possédant sa propre personnalité avec de vraies caractéristiques physiques telles que masse, température, forme, taille, composition chimique, etc. Que ces étoiles ou ces planètes soient solides, liquides ou gazeuses, proches ou lointaines, la science s'efforce de savoir comment elles sont constituées. On peut peut-être dire en simplifiant que l'astrophysique (la science qu'exercent les astrophysiciens et astrophy10

siciennes) proprement dite est née avec Joseph Von Fraunhofer (1787-1826), qui conçut l'instrument (le spectroscope) capable d'étaler la lumière des étoiles (comme le fait un prisme), de la décomposer et de l'analyser. Il mit en évidence en 1814 sur le Soleil la signature des éléments chimiques constituant l'atmosphère gazeuse des étoiles (les signes distinctifs d'un élément se présentent comme des raies sombres situées à des endroits bien déterminés sur le fond lumineux que produit la dispersion de la lumière et portent le nom de «raies de Fraunhofer »). Il est vrai que cette façon de scruter les étoiles à distance représentait une révolution plutôt inattendue. Il est peu charitable de rappeler que trente ans plus tôt le philosophe Auguste Comte (né à Montpellier en 1798 ; mort à Paris en 1857) avait commis l'imprudence de se livrer à une prédiction sur l'avenir en déclarant: «nous ne saurons jamais étudier par aucun moyen la composition chimique des étoiles », affIrmation qui, comme toute prophétie digne de ce nom, se révélait donc (et rapidement) fausse. Par la suite, les astronomes ont trouvé en l'Univers un fantastique laboratoire dans lequel la diversité des conditions et des mécanismes physiques dépassait de loin tout ce qu'ils auraient pu imaginer en s'inspirant des seuls processus œuvrant à l'échelle terrestre. Au-delà de la richesse inépuisable de ces phénomènes naturels, la dimension proprement cosmique de l'astronomie a été acquise avec Einstein qui grâce à sa théorie de la gravitation a réussi à mettre l'Univers entier en équations. La discipline qui se consacre à l'étude de la structure du cosmos à grande échelle porte le nom de cosmologie et ceux qui s'y consacrent sont les «cosmologistes». Ils font partie en bonne place des scientifiques auxquels je vais adresser ici mes critiques parce que leur domaine d'investigation, par nature sans limite, est évidemment propre à éveiller en eux un sentiment de puissance et de maîtrise universelle et que cette inclination d'esprit constitue précisément le sujet de ce livre. Un Il

cosmologiste ne se sent-il pas quelque part «toutpuissant » ? Sans doute. Enfm de nos jours émerge en astronomie une nouvelle discipline, celle des «astroparticules », dans laquelle les théories de l'infmiment petit, c'est-à-dire des particules élémentaires constituant la matière, rejoignent celles de l'Univers à grande échelle. L'existence de ce domaine de recherches s'explique par le fait qu'au big bang toutes les échelles de la physique se rejoignent dans la mesure où le volume qui contiendra plus tard des milliers de milliards de galaxies occupe à cette époque un volume microscopique. En résumé, grâce à toutes ces percées de l'astronomie dans les domaines physiques les plus variés, le ou la spécialiste des astres mérite plus que jamais le nom de physicien ou de physicienne, et par conséquent, si l'on veut, celui d'astrophysicien ou d'astrophysicienne. Ce terme d' « astrophysicien» a été médiatisé, notamment grâce au charisme et au renom mérité de quelques vulgarisateurs talentueux qui ont pris I'habitude de se présenter sous ce nom (nom par ailleurs, comme nous venons de le montrer, particulièrement juste). Du coup l'astrophysicien jouit d'un prestige certain, comme s'il détenait une connaissance «universelle », et ce statut de «sujet supposé savoir» peut faire naître en lui - c'est toujours l'objet des réflexions de ce livre - des velléités d'abuser de son pouvoir. Globalement je cherche à dénoncer ici le pouvoir que s'attribue indûment la science. Celle-ci (c'est-à-dire en fait les scientifiques qui la pratiquent) a déjà été mise en cause par d'autres que moi dans ses visées hégémoniques. Cependant, je l'aborde sous un jour nouveau car je me consacre à une catégorie particulière de chercheurs souvent mis à part (à ce qu'il me semble) comme présumés purs de toute prétention dominatrice: je veux parler de ceux qui pratiquent la science dite «pure ». En effet, en général, lorsqu'on accuse la science de vouloir maîtriser le monde, on a tendance à distinguer science et science: une science pure 12

dont le but serait la connaissance du monde et une science appliquée ayant pour volonté affichée de remodeler le monde en fonction des besoins des êtres humains. Cette dernière serait plus aisément soumise aux caprices et défauts humains; la première serait irréprochable. Cependant bien que nécessaire la distinction ne permet pas, nous le verrons, de dédouaner l'une pour condamner l'autre. Toutes les deux sont susceptibles de dégénérer, certes de façon différente, pour exercer une contrainte sur nos corps ou nos esprits. Attaquer la technique est plus aisé: ses effets parfois néfastes sur notre environnement sont plus immédiatement perceptibles et dénoncés à juste titre par les mouvements écologiques ou encore par des militantes et militants féministes estimant que ces atteintes à notre cadre de vie sont d'abord le fait d'un être masculin prêt à tout soumettre à son pouvoir et prompt à négliger le côté humain de ses interventions. Je considère ici deux autres domaines scientifiques plus abstraits et donc moins concernés d'ordinaire par les critiques: la science pure fondamentale et l'astrophysique, cette science de l'Univers dont nous venons de parler. C'est contre ces deux sciences que je dresse une sorte de réquisitoire, en les accusant de vouloir exercer un pouvoir abusif sur nos mentalités. La recherche pure semble par essence au-dessus de tout soupçon mais, qualifiée à juste titre de « fondamentale », elle contient l'une des racines profondes de la perversion que j'analyse ici. En effet, lorsque cette science fondamentale déclare expliquer le monde dans sa totalité, lorsqu'elle soutient que ses modèles sont une représentation fidèle de la nature et assure que ses théories constituent la base incontournable de la connaissance ultime de l'Univers, lorsque les savants les plus excessifs croient qu'ils sont à la veille de découvrir l'équation défmitive permettant d'englober le « Tout» dans une simple formule, est-il aberrant de se demander si des ambitions aussi invraisemblables sont vraiment justifiées ou s'il ne s'agirait 13

pas d'une vulgaire usurpation de pouvoir? Autrement dit, plus directement, où un savant trouve-t-il l'audace de dire qu'il sait tout, qu'il connaît tout, qu'il peut tout? La nature est-elle vraiment soumise aux lois de la science, ici la plus «pure », à savoir la mécanique de l'atome et la théorie de la gravitation? Existe-il des preuves décisives permettant de conclure que les caractères propres à la nature s'identifient aux propriétés des représentations symboliques de la physique? N'est-il pas abusif de décréter que la première, elle bien réelle (la nature), est contrainte de suivre les règles, elles purement abstraites, de la seconde (la physique)? Soutenir sans aucune nuance que la réalité des choses, dans son déroulement temporel et son occupation spatiale, est régie par les lois de la physique n'est pas si anodin. En effet, en invoquant des lois, que l'on peut à coup sûr qualifier de transcendantes, censées gouverner le monde et dont il serait le dépositaire, le scientifique n'est-il pas en train de s'ériger du même coup en autorité suprême et souveraine? Le raisonnement est élémentaire: si la science gouverne « vraiment» l'Univers, alors le savant, qui conçoit lui-même la science et parfois se l'approprie, devient le maître du monde. Voilà ce sur quoi je veux méditer. L'astrophysique occupe une place éminemment stratégique dans ce débat, car elle se situe à la charnière des questions reliant l'Univers, les étoiles, le Soleil, la Terre, la Vie et l'Être humain. On le constatera d'emblée: les projets de cette discipline sont à la fois ambitieux et naïfs. Ambitieux car, à entendre certains astrophysiciens ou cosmologistes, l'homme armé de ses équations serait capable d'engendrer toute la réalité, de sorte que le monde, les astres et la vie, serait ses œuvres. Or une telle arrogance n'est pas justifiée car le scientifique serait bien en peine de tenir son pari de création. Une illustration particulièrement explicite de cette vanité est fournie par le sous-titre «Et l 'homme créa l'Univers» du livre La mélodie secrète (Fayard, 1988) de Trinh Xuan Thuan (archétype de l'astrophysicien visé par mes critiques). Sans analyser les raisons qui ont conduit 14

notre auteur à adopter un titre-programme aussi présomptueux, car, non!, l'homme n'est pas capable de créer l'Univers, je me contenterai de constater que c'est bien de la science pure et fondamentale qu'il prétend tirer son autorité. C'est donc bien cette science-là qui est en cause, et certainement pas une science « appliquée » (on aurait du mal à faire des travaux pratiques de cosmologie f). Mais n'a-t-elle pas été détournée de sa mission, qui est de connaître, pour être utilisée comme un instrument de pouvoir ? Naïfs aussi sont les projets des astrophysiciens, car leurs connaissances sont infmiment plus partielles qu'ils veulent bien l'avouer. Par exemple, alors qu'ils prétendent que toutes choses évoluent dans l'Univers selon une chaîne déterminée d'événements dans le but de fabriquer galaxies, étoiles et enfm planètes sur lesquelles la vie pourrait naître et se développer, l'astrophysique ne sait toujours pas comment se forment, justement, ces étoiles et ces planètes désignées comme le fruit dernier de l'évolution car les processus de concentrations de matière restent parmi les plus mystérieux de la physique. Par exemple encore, alors que la vie est présentée par maints astrophysiciens comme un phénomène universellement répandu et se produisant de façon quasi automatique, ils ignorent toujours comment l'eau liquide, élément dont tout le monde s'accorde à reconnaître le caractère indispensable, est apparue à la surface de la Terre. Dans ces conditions, quelle confiance accorder aux astrophysiciens? Abus de pouvoir de la part des physiciens, astrophysiciens et autres cosmologistes : c'est bien la science théorique, et non appliquée, que je critique dans ses dérives. En particulier je fais grief à cette science fondamentale d'oublier la dimension charnelle et terrestre de l'espèce humaine. Un être humain ne vit que s'il se nourrit du monde extérieur et échange avec d'autres que lui des paroles porteuses de sens et de sentiments. Il ne transmet la vie que s'il accepte d'établir un rapport fécond avec un individu de l'autre sexe. 15

Il est assuré de mourir à plus ou moins brève échéance et sait que l'espèce humaine elle-même est passagère. Or la science n'aurait-elle pas tendance à nier et re-nier ce qu'elle semble considérer comme le « vulgaire aspect des choses» ? J'ai constaté que repliés dans leur théorisation des scientifiques demeurent sourds et aveugles au réel existant. Ils ont du mal à admettre que ce réel, dans sa spécificité, n'est pas réductible ou identifiable au concept idéal que, de leur côté, ils manipulent. Le danger de cette attitude de pensée est de pousser l'individu à chercher refuge dans l'abstraction et de se couper des contraintes de la réalité. C'est ainsi que la science, en assimilant le concret à l'imaginaire et en surévaluant la part de la pensée, peut nourrir des envies de fuir le réel et servir d'alibi à la démission des hommes de la scène terrestre. Dans le même ordre d'idées, certains astrophysiciens sont portés à alimenter les rêves d'aventures dans l'espace et cette autre façon de vouloir échapper à son destin terrestre a ceci de pernicieux qu'elle se fonde volontiers sur des promesses ou options présentées comme scientifiques. La croyance, propagée par les savants eux-mêmes, selon laquelle tout est possible pour la science dans le domaine spatial est déraisonnable et malsaine. Une attitude scientifique authentique se fonde sur un souci permanent de vérité et s'accommode mal d'hypothèses hasardeuses, ici d'autant plus nocives qu'elles touchent à l'espace et se révèlent de ce fait propices à être médiatisées et propres à flatter les tendances aux utopies cosmiques déjà trop répandues dans les mentalités. Envisager une sorte de « destin spatial » aux femmes et aux hommes relève de l'imagination; démontrer la faisabilité concrète de voyages intersidéraux est un exercice d'un tout autre genre. De même, alors que la présence de vie sur d'autres planètes me semble personnellement totalement improbable - essentiellement, j'y reviendrai, parce que le nombre somme toute réduit de planètes dans une galaxie (de l'ordre du millier de milliards) par rapport à l'éventail 16

fabuleusement large des possibilités ouvertes fait que chacune d'entre elles est rigoureusement unique et que par conséquent la spécificité terrestre du phénomène «vie» n'est pas assurée de s'être reproduite ailleurs - elle est présentée à grand renfort de publicité, et toujours par des savants supposés honnêtes, comme une certitude. Forts de cette hypothèse sur la présence de vie sur d'autres planètes certains sont prêts à nous faire croire que dans un avenir hypothétique nous pourrions quitter notre Terre, peut-être devenue invivable, pour aller vivre ailleurs une nouvelle vie. Hélas, ils confondent science et fiction et endossent la lourde responsabilité de nous inciter à nous couper de nos racines charnelles terrestres et à déprécier la planète avec laquelle nous vivons en symbiose. Ces rêves d'aventure spatiale m'apparaissent chez les hommes comme une sorte d'alibi pour éviter de s'investir dans l'aventure humaine. Ici encore la science pure en vient à cautionner et alimenter le fantasme d'une vie détachée des contingences matérielles, organiques et charnelles. Mais en agissant dans ce sens, elle dément la réalité des choses. Enfin, la science succombe périodiquement à la tentation mécaniste, c'est-à-dire à la croyance que le monde serait un vaste assemblage de particules indivisibles bien identifiables formant un mécanisme complexe se ramenant à des actions élémentaires distinctes. Or nous verrons que la justesse de cette vision des choses n'est pas prouvée: le monde n'est sans doute pas identifiable à une gigantesque machine démontable. Pareillement, la science pure ose exprimer cette idée toujours renaissante selon laquelle nous serions nousmêmes des machines, ou, modernité oblige, des ordinateurs. Or une machine ne vit pas car une machine n'a ni chair ni sexe alors que la vie demande par nature à être transmise par «œuvre de chair» comme fruit de la rencontre entre une femme et un homme. Je ne suis pas optimiste sur l'avenir de la science dont je fais ici le procès. Selon moi, outre ses prétentions de domination, elle souffre d'une grave maladie, celle de 17

subordonner ses actions à un impératif de productivité au lieu d'être animée du seul désir d'acquérir et faire partager des connaissances. Faire de nouvelles découvertes suppose tâtonnements et échecs, incompatibles avec un souci de profit immédiat. Les chercheurs sont soumis de nos jours à une contrainte de rendement qui rend d'avance impossible toute étude quelque peu neuve et originale, et de ce fait hasardeuse. Comme l'informatique leur permet de produire de la quantité en lieu et place de qualité, ils se retrouvent forcés de céder à cette solution de facilité, hélas stérile à terme, consistant à acquérir et exploiter des masses importantes de données sans avoir le loisir de les soumettre à une analyse véritablement féconde et porteuse de résultats significatifs. Une mise en garde s'avère cependant nécessaire contre les fausses interprétations auxquelles mes textes pourraient donner lieu, comme cela s'est déjà trop souvent produit de la part de personnes inattentives à ma pensée et ne m'ayant lu que de façon superficielle. Si je critique en effet les formes d'imposture de certains scientifiques et la façon dont il leur arrive de déborder de leur domaine de compétence, je ne condamne en rien, bien au contraire, la méthode scientifique elle-même et reconnais à la science son rôle absolument inaliénable dans la découverte de la vérité du monde physique. On trouvera ici une défense passionnée de ce que j'appelle la «vraie science» et c'est bien parce que je souffre de la voir bafouée que je réagis si vivement aux déviances constatées chez certains de ceux qui la pratiquent. Au diable donc les récupérations funestes de mes propos par les détracteurs inconditionnels de toute science officielle, adeptes ce qu'ils baptisent une «science nouvelle» alors qu'il ne s'agit que de considérations ésotériques délirantes versant dans l'occultisme, le spiritisme et le mysticisme primaire. Je ne supporte pas les prétentions de ces charlatans! Je me bats donc aussi dans ce livre pour défendre l'approche rationaliste la plus pure et le déploiement de la 18

science la plus orthodoxe, fondée sur une mathématique rigoureuse et une honnêteté sans faille devant la réalité des faits concrets. C'est à l'aune de stricts critères scientifiques que doit s'accomplir l'évaluation de tout projet ambitionnant la connaissance du monde.

19

CHAPITRE SCIENCE

UN ET VIE

1.1 Succès et faiblesses de la science
La prédominance de la science est-elle justifiée?

Au cours du siècle dernier la science a remporté d'indéniables succès. En recherche fondamentale elle a fait un bond considérable en se dotant de deux nouvelles théories: la relativité générale et la mécanique quantique. La première a révolutionné notre vision de l'Univers à grande échelle. Nous avons appris grâce à elle et grâce aux observations astronomiques qui l'ont accompagnée que notre monde a une histoire: qu'il est né il y a une douzaine de milliards d'années dans un état de compression ultime et subit depuis lors une prodigieuse expansion amenant la matière à se diluer dans un volume sans cesse grandissant en voyant décroître sa densité. La théorie relativiste nous a aussi permis de déchaîner l'énergie nucléaire, dont l'humanité attend encore, toutefois, les bienfaits. .. La théorie quantique explique l'agencement microscopique des constituants de la matière en se plaçant au niveau des particules élémentaires et des forces régissant leurs interactions. Dans le domaine des applications techniques nées des découvertes théoriques, les prouesses de la science sont peut21

être encore plus manifestes, même si l'extraordinaire de la nouveauté a vite fait de paraître banal, ces applications accompagnant tous nos gestes quotidiens et perdant de ce fait leur caractère surprenant. Le xxe siècle aura vu l'exploration de la Lune par l'Homme, le développement vertigineux de l'informatique, les prodiges de la vidéo et de la lecture laser de disques compacts et la mise au service de la médecine d'instruments miraculeux. Les fabuleuses découvertes de la chimie sont exploitées tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire: amélioration de la santé (la pilule et l'abolition simultanée de la domination masculine sur le corps des femmes, les médicaments, etc.), création de nouvelles espèces animales ou végétales, développement de
nouveaux matériaux, nourritures hormonales...

A chacun

de

compléter la liste selon ses centres d'intérêt. Mais profitant de ces succès, la science exerce aussi un impact, caché ou explicite, sur notre philosophie de l'existence. Certains astrophysiciens (puisque ce sont eux que je critique principalement) vont jusqu'à lui faire jouer le rôle d'une véritable religion en prétendant qu'elle nous dévoilerait le sens de la vie. Il est vrai que l'astronomie semble éclairer d'un jour nouveau notre relation à l'Univers: en mettant l'accent sur l'évolution du monde à grande échelle, sur la genèse et le développement des galaxies, des étoiles et des planètes, puis sur l'apparition de la vie qui couronnerait cette histoire, elle a l'air de prouver que cette Vie n'est pas si étrangère à l'Univers. Mais certains vont trop loin, en se faisant les chantres d'une sorte de mysticisme cosmique et les prêtres d'une nouvelle Église. A les entendre, nous partagerions l'histoire d'un Grand Tout: nous serions comme le membre d'un corps universel. Cette vision procède à mon avis d'une grave illusion. Car l'histoire de l'Univers n'est pas celle de l'Homme, ni l'histoire de l'Homme celle de l'Univers. En effet la science nous enseigne que l'histoire de l'Univers se raconte sans avoir à mentionner en quoi que ce soit l'apparition de la Vie, la part de celle-ci se révélant totalement négligeable 22

spatialement et temporellement parlant relativement aux événements touchant l'ensemble des galaxies. Autrement dit, au niveau du cosmos, la Vie ne représente rien, si on la juge d'un point de vue scientifique purement objectif, physique et quantitatif. En sens inverse l'histoire que vit l'Homme n'est pas partie prenante de celle de l'Univers dans la mesure où l'influence de I'humanité sur l'Univers est nulle. Même si l'humanité bouleversait sa planète, les conséquences pour les autres planètes ou étoiles seraient rigoureusement inexistantes: notre Terre ne compte à nouveau pour rien à l'échelle universelle. En bref, l'histoire de l'espèce humaine ne fait pas partie de I'histoire de l'Univers quand cette dernière est prise dans son ensemble. Si nous attachons quelque importance à la Vie et la jugeons infmiment précieuse, ce ne peut donc être que pour des motifs irrationnels et subjectifs. Bien entendu, je ne blâme en aucun cas cet amour de la Vie mais je dis qu'il ne peut pas s'appuyer sur la science, laquelle devrait simplement reconnaître ses limites de compétence. Je prétends ici que les scientifiques qui font de la Vie le but de l'Univers déforment la réalité et, ce qui aggrave les choses à mon sens, utilisent l'autorité et la propagande médiatique dont ils disposent pour imposer leur façon de voir. Pour commencer, si la science s'avère capable d'accomplir des prouesses, l'honnêteté réclame aussi de rappeler ses lacunes. Malgré ses succès elle manifeste de si nombreux signes d'ignorance qu'un « savant» pourrait avouer qu'au bout du compte il ne sait et ne comprend pas grand-chose! Disons en particulier pourquoi la vie n'est pas un phénomène naturel, c'est-à-dire «allant de soi », au regard des théories physiques. Tous les scientifiques concernés, chimistes et biologistes, s'accordent sur un point: l'émergence de la vie, sa croissance et sa persistance sont liées à des processus de déséquilibre. Or, cette notion met la science mal à l'aise car cette dernière 23

traite prioritairement et presque exclusivement des situations d'équilibre. Alors qu'un état d'équilibre peut être décrit par un petit nombre de paramètres, le déséquilibre implique une immense variété de situations difficiles à cerner par des équations et impossibles à résumer en quelques nombres. Prenons par exemple un gaz, c'est-à-dire un ensemble de particules libres s'entrechoquant mutuellement. Nous disposons d'un modèle physique sur lequel se fonde l'analyse du comportement de ce gaz. Les renseignements nécessaires à sa description, de nature statistique, sont résumés dans une sorte de tableau - constituant un objet mathématique appelé «fonction de distribution» des particules - contenant le classement des différentes particules en fonction de leur vitesse (c'est-à-dire indiquant, une fois choisi un nombre convenable d'intervalles de vitesses, le nombre de particules par case). Cette fonction est régie par une équation convenable, dite équation de Boltzmann. Or, parmi l'infmité de solutions possibles correspondant à des situations diverses, nous ne savons en écrire qu'une, celle qui correspond à un état de stabilité et d'équilibre absolu dans lequel d'ailleurs tout processus élémentaire est strictement compensé par son contraire (car équilibre ne veut pas dire absence de mouvement à l'échelle microscopique). Cette solution d'équilibre porte le nom de «loi de MaxwellBoltzmann ». Concrètement parlant, cette loi nous précisera les caractéristiques (température, densité, vitesse des particules) de l'atmosphère d'une pièce occupée par des fumeurs après leur départ, une fois l'équilibre atteint, mais elle est incapable de décrire les volutes de fumée qui auront accompagné la tabagie, phénomènes trop complexes et instables. Les exemples abondent. La loi de Planck (1858-1947), ou loi du corps noir, donne la répartition exacte de la lumière d'un corps rayonnant, selon les différentes couleurs qui la composent, lorsque ce corps se trouve dans un état d'équilibre complet (dit «thermodynamique »). Réaliser cette situation impose notamment que le corps soit placé 24

dans une enceinte close (comme dans un four), de sorte que, lui communiquant autant d'énergie qu'il en recevra de sa part, il se mette en équilibre avec elle. En revanche, comme une étoile est un système physique isolé « ouvert» dépourvu d'enceinte extérieure à laquelle il puisse s'ajuster, nulle loi générale ne donnera la répartition spectrale précise de sa lumière. De ce fait, même si grossièrement son «spectre» (c'est-à-dire la distribution de la lumière en fonction de la couleur) peut assez souvent adopter la forme générale de celui d'un corps noir, il faudra le calculer cas par cas pour en déterminer les caractéristiques détaillées et procéder à leur analyse. La vie serait en un sens étrangère à la science parce qu'elle ne relève pas de l'équilibre? Oui, j'assume ce résumé lapidaire à condition que soit compris ce que je veux dire par là. Dissipons donc tout malentendu. Il ne s'agit pas de prétendre que dans les états de déséquilibre s'exerceraient des forces inconnues propres à rendre caduques nos équations. La marque d'étrangeté de la vie aux yeux de la science n'implique pas que cette vie possède un quelconque caractère « surnaturel ». Si la vie n'est pas « naturelle », elle n'est pas pour autant surnaturelle. Par défmition simultanée de la science et du monde réel (la science ne s'occupe que du réel; le réel est ce dont s'occupe la science), les phénomènes physico-chimiques sont rationnels et accessibles à l'investigation scientifique. Il n'y a pas de miracles au royaume de la physique. Pour reprendre l'exemple du mélange gazeux, le physicien part du principe qu'il connaît les lois régissant les mouvements élémentaires des particules, y compris en situation horséquilibre. Mais il ne sait pas dégager de l'infmitude des configurations offertes les quelques principes qui l'éclaireraient sur le comportement de gaz non homogènes et animés de mouvements complexes. Le défi que pose le non-équilibre (notamment en hydrodynamique, j'y reviendrai plus tard) mérite évidemment d'être relevé, encore que nous ne sachions pas par quel bout 25

prendre le problème. Le chercheur peut d'ailleurs se sentir d'autant plus frustré de ne pas aboutir à des découvertes qu'il est censé connaître les lois élémentaires et fondamentales de la matière (puisqu'à la limite de l'élémentarité ces lois ne supposent pas l'équilibre réalisé). Seulement il ne sait pas, en quelque sorte, les appliquer concrètement. L'état d'équilibre est un état pauvre en ressources alors que le non-équilibre est une source inépuisable de nouveauté. Tandis que l'équilibre conduit à l'uniformisation et à la désagrégation de toute chose, le déséquilibre, à travers des processus de complexification d'une inventivité imprévisible, a permis à la vie d'apparaître. Mais, contrainte par manque de compétence de se limiter aux situations d'équilibre, la science est encore désarmée pour aborder ce domaine.

1.2 De la schématisation scientifique à la réalité
Trop schématique, la science est incapable de prédire l'apparence des objets concrets.

La science simplifie à outrance. Si elle a quelques bonnes raisons de croire que sa description de la matière est fondamentalement correcte au niveau microscopique et permet potentiellement de rendre compte des divers phénomènes physiques, elle doit se contenter dans son étude des objets macroscopiques de travailler sur des modèles dont le caractère est excessivement schématique par rapport à la réalité observée. Qu'est-ce qu'une étoile aux yeux de la théorie? Une masse sphérique de gaz formée d'un empilement de couches successives. Chaque couche est homogène. La matière et le rayonnement y sont localement à l'équilibre. L'ensemble des couches, qui ne peuvent se mélanger les unes aux autres 26

(dans le modèle s'entend I), est en équilibre hydrostatique. La surface du modèle est régulière. Elle sépare de façon nette l'intérieur de l'étoile de son environnement extérieur. Si on se permet de faire évoluer l'étoile fictive sur un ordinateur en la visualisant par exemple sur un écran, on le fait lentement, dans une succession d'états de quasi-équilibres, sinon les calculs deviendraient vite impossibles. Concernant le mouvement d'ensemble, il est trop difficile de faire tourner l'astre théorique sur lui-même car les mouvements internes de matière ainsi engendrés se montreraient d'une complexité inabordable. La réalité est tout autre. Les couches extérieures des étoiles présentent toujours des phénomènes complexes attestant un déséquilibre prononcé. Nous le savons de façon certaine pour notre étoile, le Soleil. Il est le siège d'éruptions gigantesques. Sa surface est une mosaïque de granules en perpétuelle agitation (les «grains de riz »). De puissants mouvements convectifs brassent sa matière. Des ondes de choc se brisent ça et là en excitant des vibrations à l'échelle de l'astre entier. Le Soleil éjecte dans l'espace des particules ultrarapides qui en atteignant la Terre peuvent y provoquer des aurores et sont susceptibles aussi de créer des difficultés de liaison dans les transmissions radio. Observé en lumière invisible à nos yeux, dans l'ultraviolet et au-delà, l'image du Soleil reflète son état terriblement tourmenté: on y découvre d'immenses régions sombres, des taches très brillantes, des tourbillons de toutes tailles et un aspect évoquant l'incandescence d'une immense fournaise crachant tout autour d'elle des flots de feu en jets irréguliers. Les étoiles, qui sont des millions de fois plus lointaines que le Soleil (ce dernier est à 8 minutes de lumière, les plus proches étoiles, à des années de lumière de distance), ne sont pas connues avec ce luxe de détails. Néanmoins leur lumière, sujette presque toujours à des variations d'intensité plus ou moins prononcées, parfois brutales, parfois périodiques, témoigne d'objets hautement complexes, absolument pas homogènes et dont les masses de gaz se déplacent à des 27

vitesses souvent supersoniques selon des mouvements turbulents imprévisibles. Or des modèles d'étoiles incorporant ces manifestations dynamiques sont hors de portée de l'astrophysique actuelle. Une étoile de laboratoire est entièrement caractérisée par la donnée de seulement trois paramètres: masse, composition chimique et âge. Une fois donnés ces trois paramètres, la théorie affmne qu'elle peut déterminer par le calcul les autres propriétés de l'étoile, telles que par exemple rayon et luminosité. Cependant chaque étoile possède son individualité et sans aucun doute les choses ne sont pas si simples. Alors, peut-on ramener l'immense variété des astres réels à un ensemble restreint de modèles ultra schématiques? L'honnêteté scientifique demanderait qu'on valide cette façon de procéder, que rien n'accrédite au départ. C'est un peu comme si on prétendait connaître entièrement une personne à travers son poids et sa taille: son âge découlerait alors d'un calcul théorique ou d'une relation statistique empiriquement établie. C'est d'ailleurs sur ce principe qu'on détermine l'âge d'une étoile. Mais que vaut une relation statistique quand il s'agit d'étudier un individu isolé, bien imparfaitement représenté par un schéma? Jusqu'où peut-on faire confiance à la science dans sa simplification grossière et si rarement justifiée des choses? Un autre signe de la limitation du pouvoir de la science (d'une importance extrême relativement au phénomène de la vie) est qu'elle n'étudie jamais que les phénomènes dont elle a auparavant constaté l'existence. Elle intervient toujours après coup. Par exemple, l'astrophysique ne sait pas la forme réelle que peut prendre une étoile ou une planète. Elle choisit en fait ses sujets d'investigation sous la contrainte de l'observation. Les savants n'avaient pressenti ni la granulation à la surface du Soleil ni la complexité dynamique de son atmosphère. Dans leur vision théorique des choses ils ont toujours cru au plus simple alors que les faits n'ont cessé d'imposer une richesse inépuisable de formes. On peut s'en 28

convaincre aisément en regardant les extraordinaires images du ciel, incessamment renouvelées, que nous livrent chaque jour les astronomes dans les magazines ou sur internet. Au nombre des phénomènes ou objets célestes « inattendus» de la science, c'est-à-dire que l'on n'avait pas prévus de façon théorique, on peut citer: les quasars (émetteurs bien mystérieux, aussi puissants qu'une galaxie entière et pourtant d'une taille incomparablement plus petite), les anneaux autour des planètes (ceux de Saturne, identifiés en 1655 par l'astronome hollandais Christiaan Huygens, mais aussi, plus récemment, ceux, beaucoup plus ténus, de Neptune et de Jupiter), les étoiles variables. On peut ajouter à cette liste non exhaustive la diversité absolument ahurissante des planètes de notre système solaire, révélée par les sondes spatiales allées les photographier de près. Comme le dit très savoureusement André Brahic dans un article sur Les inattendus de l'astronomie (Pour la Science, septembre 1997), « Si vous voulez savoir à quoi ne ressemblent pas les paysages et les planètes, feuilletez les ouvrages de sciencefiction des années 1880 à 1950 » ! Et encore, en parlant des scientifiques (dont il faisait partie) attachés à la mission Voyager qui a exploré ces nouveaux mondes: « avant chaque rencontre avec une planète, nous faisions des paris sur ce que nous allions voir, et tout le monde perdait. » Une autre illustration particulièrement significative de cette incapacité de la science à annoncer à l'avance l'aspect concret des choses est fournie par la découverte des pulsars. La physique fondamentale, dans le cadre de la théorie de la relativité générale, avait bien prédit la possibilité d'existence des étoiles à neutrons, étoiles si condensées que les atomes se seraient retrouvés écrasés sur eux-mêmes et réduits en ces composants élémentaires des noyaux atomiques que sont les neutrons. Les étoiles à neutrons auraient été constituées en quelque sorte de matière nucléaire « concentrée» tandis que la matière ordinaire, elle, possède une structure essentiellement vide basée sur la présence des électrons en orbite autour du noyau de l'atome. 29

Ce que la théorie n'avait pas deviné à l'avance, c'était l'apparence qu'auraient ces objets. On pouvait peut-être avancer des chiffres pour leur masse, leur taille et leur vitesse de rotation mais rien sur leur aspect effectif, ni par conséquent - point capital- sur les moyens de les détecter. D'ailleurs, devant l'extrême petitesse du rayon prévu (de l'ordre de la dizaine ou centaine de kilomètres) on pouvait parier que ces étoiles seraient inaccessibles à nos instruments. Tout faux! Les étoiles à neutrons ont bel et bien été découvertes, mais par hasard! C'est dire qu'on n'avait pas su où les chercher. Un jour (nous reviendrons sur cette histoire) une étudiante en stage dans une équipe de recherche de l'Université de Cambridge capta des signaux radio bizarres en provenance du ciel. Ils se présentaient sous forme d'éclairs réguliers se succédant à un rythme très rapide, de l'ordre de la seconde. Après avoir écarté l'hypothèse de messages expédiés par de petits hommes verts, on pensa d'abord à des étoiles pulsantes, d'où le nom de « pulsars » qui leur fut donné (pour puls[ating] [st]ars). Puis très vite on se rendit compte, car la théorie était prête, qu'il s'agissait d'étoiles ultra condensées, donc de ces fameuses étoiles à neutrons, car la rapidité de la vitesse attendue de rotation de ces dernières correspondait à la période de l'énigmatique phénomène clignotant observé. Mais pourquoi ces éclairs? La science ne put le dire vraiment, et d'ailleurs ne le comprend toujours que partiellement à l'heure actuelle malgré les observations nouvelles car il arrive que ces dernières aient plutôt pour effet de remettre en cause des modèles provisoirement
établis que de les conftrmer.

A partir

donc de l'analyse des

observations (et non par pure déduction théorique) on explique qu'il s'agit en gros d'un faisceau d'ondes collimatées tournant à la façon d'un phare. Mais il n'existe aucun calcul (c'est-à-dire aucun programme informatique) capable de reconstituer les phases de formation et d'évolution ayant 30

permis à un tel objet (par une série de causes et d'effets) d'en arriver à l'aspect fmal que nous lui connaissons maintenant. Dans la vie quotidienne et plus généralement sur Terre les marques de l'inventivité étonnante de la nature sont nombreuses. Chacun peut en glaner des exemples dans ses rubriques scientifiques préférées. Sous cet angle, les phénomènes atmosphériques (aurores polaires, arcs-en-ciel, halos, couchers de soleil, rayon vert, etc.) ou météorologiques (orages, tornades, cyclones, tempêtes, avalanches, nuages, neige, brouillard, verglas, etc.) et autres jeux de lumière (images multiples du Soleil à travers des cristaux de glace, couronnes solaires ou lunaires par diffusion sur des gouttelettes en suspension, etc.) me frappent et m'impressionnent beaucoup. Ainsi si la magie de l'arc-en-ciel se manifeste à nos yeux, aucun physicien, même en possession des lois élémentaires gouvernant les mécanismes que ce spectacle met en œuvre, ne pourrait prévoir l'existence de ce prodige. C'est une règle générale: la science se révèle impuissante à prédire l'apparence concrète d'un objet ou phénomène réalisant des idées théoriques.

1.3 La science en échec
La science ne sait pas fabriquer les condensations de matière constituant les objets célestes.

La matière que nous connaissons s'est formée grâce au violent déséquilibre originel qui a accompagné la naissance de l'Univers, un peu comme dans un phénomène de trempe. Une fois apparue, cette matière a été soumise à d'autres déséquilibres qui se sont révélés indispensables à la fabrication de notre Terre. En effet, si cette matière avait atteint et conservé un état d'équilibre, l'uniformité aurait partout régné et les particules, diluées dans un milieu 31

essentiellement vide, ne se seraient pas agglomérées comme elles l'ont fait pour former les corps célestes. Produits heureux de déséquilibres, les condensations sont à leur tour une condition nécessaire de la vie. On n'imagine pas cette vie sans une planète (dans notre idée, d'ailleurs identique à la Terre) pour l'abriter et un Soleil bienfaisant qui lui fournisse l'énergie convenable, en quantité (au-dessus d'un minimum nécessaire point trop n'en faut non plus) comme en qualité (les rayonnement nocifs, comme les ultraviolets, ne sont pas admissibles). La matière primordiale s'est rassemblée en galaxies dans lesquelles sont apparues des étoiles autour desquelles se sont formées les planètes: voilà un résumé outrageusement schématique des étapes cruciales de cette organisation de la matière qui a conduit à la fabrication de notre biosphère. Ces étapes se sont d'ailleurs peut-être réalisées de façon presque simultanée et non en se succédant l'une à l'autre dans le temps: c'est ainsi que la Terre a grossièrement le même âge que le Soleil, ce qui semble montrer qu'elle n'a pas attendu pour se constituer que le Soleil soit complètement achevé. Or l'astrophysique est incapable à l'heure actuelle de comprendre quel est l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour produire ces phases si capitales de condensation. Nous ne savons pas écrire le programme, au sens informatique du terme, qui, à partir d'un assemblage désordonné (ou peut-être ordonné d'une certaine façon ?) de particules (dont il reste à préciser la nature) et moyennant un certain nombre d'hypothèses et de conditions initiales, conduirait à coup sûr (ou au moins avec une chance de succès possible à estimer) à la formation de ces condensations. Cette impuissance indéniable de la science est d'autant plus irritante que nous avons l'intuition, ou, plus justement, la quasi certitude, que les galaxies se sont formées de façon presque automatique. En effet, comme nous en voyons des dizaines de milliards et que la matière de l'Univers que nous avons identifiée et répertoriée ne se présente que sous cette 32

forme, nous avons là la preuve - empirique - que le processus qui leur a donné naissance ne relève pas de l'accidentel mais possède au contraire un caractère universel et «naturel ». Pour reprendre le terme informatique, il paraît « programmé » dès l'origine. Mais comment? Quelle est la formule, la recette, le code numérique? Mystère. En matière de confection d'étoiles les astrophysiciens ne font guère mieux. Plusieurs arguments théoriques et observationnels laissent penser que les étoiles se sont formées par condensation de matière éparse. Comme une galaxie rassemble des dizaines de milliards d'étoiles, nous avons à nouveau de fortes raisons (mais toujours des raisons empiriques, non explicitées par la théorie) de croire que le processus de concentration de matière est quasi général, et non fortuit ou exceptionnel. Malgré le caractère naturel et répétitif de ce phénomène dans le ciel, la science théorique reste muette sur les questions essentielles qu'il pose. Quelles sont les conditions de départ indispensables concernant la masse totale, la composition de la matière, sa température, son état dynamique, l'environnement? Qu'estce qui déclenche la formation des étoiles? Les étoiles naissent-elles nécessairement en groupes? Si oui, quelle est la taille de ces groupes? Qu'est-ce qui assure le morcellement, la fragmentation, de la matière interstellaire? Les systèmes stellaires doubles, triples, multiples sont-ils fréquents? Qu'est-ce qui peut faire «rater» une étoile (on estime à seulement 10% le taux de réussite) ? Comment les étoiles se répartissent-elles en masse? Si une loi de répartition se dessine, quelles en sont les raisons? Existe-t-il un seul ou plusieurs processus de formation? La science est à peu près incapable de répondre à ces questions. Elle propose bien quelques pistes pour reconstituer le cheminement suivi par la matière mais il est frappant de constater qu'elle intervient encore une fois après coup: forcée de constater l'événement qu'elle n'avait pas anticipé dans ses équations, elle doit se contenter de 33

l'expliquer pour le faire entrer au moins partiellement dans ses schémas. La science ne prévoirait-elle que ce qu'elle voit? Dans les phases successives imbriquées qui jalonnent la genèse d'une étoile, la science ne sait pas déceler d'enchaînement de causes à effets. Comme dans une histoire que l'on raconte aux enfants en l'inventant au fur et à mesure, les faits semblent se suivre de façon impromptue, sans règle fIXée au départ, en fonction des circonstances. Alors qu'en science il est courant de dire que les mêmes causes produisent les mêmes effets, ici on se borne à constater des effets mais sans en élucider les causes nécessaires et suffisantes. Par manque de données et parce qu'elles sont de nature en un sens beaucoup plus complexe, la formation des planètes est encore plus problématique que celle des étoiles. Elle met en jeu des processus hautement compliqués dont les recettes nous échappent et que nous ne savons pas reproduire théoriquement. Surtout les arguments que l'on pouvait tirer des observations dans le cas des galaxies et des étoiles (que l'on détecte par milliards les unes et les autres) font ici défaut puisqu'on commence à peine à détecter des planètes autour d'étoiles autres que le Soleil et, encore, seulement une certaine catégorie. Les moyens techniques actuels ne permettent que de trouver les plus grosses planètes (celles capables de perturber suffisamment la lumière de l'étoile pour rendre la découverte possible) et proches de l'étoile (car alors la période de rotation de la planète autour de l'étoile centrale est de l'ordre de l'année et de ce fait décelable en un laps de temps relativement court). En conséquence la répartition des planètes autour des étoiles reste, en ce début de millénaire, totalement inconnue. Avec ces planètes, en l'absence d'observations pour alimenter sa formalisation des phénomènes naturels, l'astrophysicien théoricien est mis au pied du mur. Alors que pour les étoiles et les galaxies les données expérimentales et les explications a posteriori pouvaient faire illusion sur son 34