La vérité chez Alasdair Macintyre

-

Français
254 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le thème de la vérité chez Aladair MacIntyre reste trop peu connu. Dans une première partie, l'ensemble de son œuvre est relue en suivant le thème de la vérité, qui y est omniprésent. Dans une deuxième partie la pensée du philosophe anglo-saxon est confrontée à celle de Hans-Georg Gadamer. Dans une troisième partie sont étudiés divers thèmes importants pour une juste compréhension de la conception macintyrienne de la vérité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 60
EAN13 9782296464018
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

La vérité chezAlasdair MacIntyre

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ;elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, oupolisseurs de
verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions

Salvatore Grandone,Lectures phénoménologiques de
Mallarmé,2011.
Franck ROBERT,Merleau-Ponty, Whitehead. Le procès
sensible,2011.
Nicolas ROBERTI,Raymond Abellio (1944-1986). La structure
et le miroir, 2011.
Nicolas ROBERTI,Raymond Abellio (1907-0944). Un
gauchiste mystique, 2011.
Dominique CHATEAU et Pere SALABERT,Figures de la
passion et de lamour, 2011.
François HEIDSIECK,Henri Bergson et la notion despace,
2011.
Rudd WELTEN,Phénoménologie du Dieu invisible (traduction
de langlaisde Sylvain Camilleri), 2011.
Marc DURAND, Ajax, fils de Telamon. Le roc et la fêlure,
2011.
Claire LAHUERTA, Humeurs, 2011.
Jean-Paul CHARRIER,Le temps des incertitudes. La
Philosophie Captive 3, 2011.
Jean-Paul CHARRIER,Du salut au savoir. La Philosophie
Captive 2, 2011.
Jean-Louis BISCHOFF,Lisbeth Salander. Une icône de
lenbas,2011.
Serge BOTET,De Nietzsche à Heidegger : lécriture spéculaire
en philosophie, 2011.

Christophe Rouard

LA VÉRITÉ
CHEZ ALASDAIRMACINTYRE

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54736-0
EAN : 9782296547360

p.
p.
p.
p.
p.
p.

p. 17
p. 25

56
67
70
84
95
99

Sommaire

p. 47
p. 50

Itinéraireintellectuel dun philosophe en quête de vérité

MacIntyreversusGadamer :
la situation du chercheur de vérité

Période de jeunesse : de 1949 à 1971

1.
2.
3.
4.
5.
6.

Un point de vue sur la philosophie
Préparation deAfter Virtue

Chapitre 1 :quest-ce que lhomme? Heidegger ou Aristote ?

1.
2.

1.
2.
3.
4.

Ledependent rational animal
Heidegger vs Aristote

1.
2.

1.
2.

De 1977 àAfter Virtue
DansAfter Virtue
Développement de la rationalité des traditions
DansWhose Justice? Which Rationality?
Three Rival Versions of Moral Enquiry
Développement du réalisme thomiste de MacIntyre

Focus sur le langage
Le langage comme instrument ou medium universel ?
La tension gadamérienne
La critique macintyrienne de linterprétation gadamérienne
dAristote

p. 131
p. 133
p. 140

Transition : de 1971 à 1976

p. 141

p. 9

Période de maturité : à partir de 1977

Introduction

Chapitre 2: Heidegger vs Aristote
ou la question de la métaphysique

p. 123
p. 128

Eviter certainsécueils
Recherches fondamentales et critiques des « idéologies »

5.

6.

Linfluence dun certain Heidegger sur la lecture
gadamérienne du Stagirite
Heidegger vs Aristote plaidoyer pour la métaphysique

Chapitre 3: Heidegger vs Aristote ou la question de lethos

1.

2.

3.
4.
5.
6.
7.

Une divergence déterminante de Gadamer par rapport à
Heidegger
LactualitéherméneutiquedAristotedans
Wahrheit und Methode
Lapraxis
La tradition-situation
LaBildung
Liens de parenté macintyriens
Dissonances importantes

Chapitre 4 : la vérité herméneutique et son autre

1.
2.
3.
4.
5.

Le langage : reprise
La voie gadamérienne et le paradigme du beau
Essentiel relativisme de la vérité herméneutique
La vérité herméneutique et son autre
La voie macintyrienne au-delà de la clôture du langage

Vérité et réalisme

Chapitre 1 : la vérité dans le contexte contemporain

1.
2.
3.
4.
5.

MacIntyre vs Lyotard
Une épistémologie fractale
Une limite synchronique de la philosophie macintyrienne ?
Exigences du réalisme macintyrien
Putnam : un interlocuteur clé de MacIntyre

Chapitre 2 : le thomisme dAlasdair MacIntyre

1.
2.
3.

Un thomisme vivant et historiciste
Les raisons du thomisme macintyrien
Des questions qui demeurent

Chapitre 3: labsolu et le relatif

1.

La conception absolue du monde

p. 145
p. 147

p. 149

p.
p.
p.
p.
p.
p.

149
151
151
153
156
164

p. 165
p. 165
p. 169
p. 170
p. 171

p. 178
p. 179
p. 181
p. 186
p. 188

p. 191
p. 193
p. 205

p. 207

2.
3.
4.
5.
6.

La critique putnamienne du réalisme métaphysique
Le point de vue de Dieu: différentes perspectives
Critiques putnamiennes de MacIntyre
La relativité macintyrienne
Quid du réalisme non métaphysique ?

Chapitre 4 :truth as a good

1.
2.

Truth as a good
En théorie et en pratique

Conclusion

Bibliographie

p. 209
p. 213
p. 215
p. 220
p. 222

p. 223
p. 230

p. 241

p. 243

Introduction

La tradition philosophique occidentale sest penchée très tôt sur la
question de la vérité. Dès ses débuts, elle a réfléchi à la vérité et a envisagé
plusieurs pistes pour lanalyser et la définir.Sa réponse la plus traditionnelle
a été réaliste : la vérité est une correspondance, une adéquation entre le réel
et lintellect. Cette réponse a prévalu longtemps dans son histoire.Mais
force est de constater quelon a assisté récemment à une progressive perte
dinfluence de la théorie de la véritéCelle-ci-correspondance traditionnelle.
a longtemps structuré la pensée mais,depuis un peu plus dun siècle, le rôle
quelle jouait dans larticulation du sens sest estompé, pour laisser la place à
e
dautres perspectives. Les théories de la vérité-cohérence sont nées fin XIX ,
e
début XXdans lunivers de lidéalismeanglais, héritier de son homologue
allemand. Lesthéories pragmatistes de la vérité ont vu le jour à la même
époque aux Etats-Unis.Leur conception épistémique de la vérité a porté un
coup à lidée traditionnelle de correspondance entre le réel et lesprit qui le
pense. Larrivée dans les années 1920 des théories déflationnistes a accentué
encore le processus dévidement de la conception réaliste.Celle-ci a été
e
revisitée par des auteurs dimportance dès le début du XXsiècle, qui ont
tenté den montrer à nouveaux frais toute la pertinence.Elle-même a alors
connu un infléchissement significatif et on en est arrivé à parler de la vérité,
bien souvent, non plus en termes de correspondance entre le réel et
lintellect, mais plutôt de correspondance entre un fait, ou un état de fait, et
une proposition ou un jugement.

Ainsi,Une tellelantique construction sest rapidement effritée.
évolution dans lhistoire des idées nest certainement pas à considérer
comme quelque chose dinsignifiant.Bien au contraire: il sagit là dune
véritable révolution, qui touche et déplace, qui modifie les fondements
mêmes de la pensée.Les conséquences en ont été majeures, à tous niveaux.
e
Au début du XXIsiècle, nous qui pensons aujourdhui sommes
profondément influencés par cette prise de distance par rapport à ce qui est
contemporain de lorigine même de la philosophie et de la pensée rationnelle

9

en Occident.Nous en sommes héritiers, et devons assumer cet héritage,
dune manière ou dune autre.

Alasdair MacIntyre, né le 12 janvier 1929 à Glasgow en Ecosse, se situe
lui aussi, dans cette histoire, après le déplacement des fondements de la
pensée provoqué par la révolution de la conception de la vérité survenue il y
a un siècle environ.Son uvre nest compréhensible que dans ce cadre.Et
limportancenévralgique de la question de la vérité revêt chez lui un
caractère particulier.Cette question en effet est au cur de sa philosophie.
On interprète volontiers celle-ci comme une tentative de refondation de la
morale aristotélicienne à partir de concepts nouveaux, dont celui de la
narrativité. Fortbien !Mais il ne faudrait pas occulter le fait que cette
refondation de la morale, qui constitue une part essentielle de son uvre,
repose elle-même sur une épistémologie très précise et très travaillée.

En 2006, le philosophe anglo-saxon a édité deux recueils dessais choisis
dont les titres respectifs sont significatifsde lensemble de son apport au
débat contemporain. Le premier dentre eux sintituleThe Tasks of
Philosophy. Il rassemble un certain nombre de textes consacrés à la
recherche philosophique fondamentale, au discernement des orientations
mêmes de la philosophie.Le second volume, intituléEthics and Politics,
comprend des contributions relatives aux implications éthiques et politiques
de ces orientations. Les deux volumes sont indissociables lun de lautre.

La philosophie pratique dAlasdair MacIntyre estabondamment étudiée
aujourdhui.Cette philosophie pratiquenest compréhensible quà la lumière
de la philosophie fondamentale du penseur anglo-saxon, qui demeure
beaucoup trop peu connue, et où la question de la vérité est centrale.
Comment comprendre pourquoi le philosophe promeut une éthique des
vertus ?Comment comprendre son combat pour un pluralisme sans
relativisme ?Comment interpréter sa position par rapport à la charte
universelle des droits de lhomme? Commentcomprendre son plaidoyer
pour la loi naturelle dans le contexte philosophique contemporain?
Comment comprendre la placequil accorde à lautre et à la rencontre des
diverses traditions? Comment comprendre limportance pour lui de la
communauté, éthique, politique et autre? Commentcomprendre ses
positions en matière de bioéthique? Commentcomprendre son opposition
très nuancée au mensonge?Pour répondre à toutes ces questions de
philosophie pratique, éthique et politique, il est nécessaire de bien connaître
la conception quil se fait de la vérité.

Cest que sa pensée forme un tout quil nest pas possible de disséquer en
parties autonomes, un tout articulé dans une épistémologie aux fondements

10

métaphysiques où la définition de la vérité intervient comme une pierre
angulaire.Il nest pas étonnant dès lors delevoir souvrir, à loccasion
dune interview accordée en 1995 à Dmitri Nikulin, dun projet de
publication dun livre consacré à la question de la vérité et de la véracité :

« Dansce quejai écrit à propos de la possibilité dun dialogue rationnelentre
différentestraditions denquête, dans les conclusions que jai défendues au sujet de la
nature du jugement pratique, et dans ce quejaiditbeaucoup trop rapidementau
sujet de la relation entre théorie et pratique, je présuppose la possibilité dune
présentation adéquate et de ladéfense dune forte conception réaliste de la vérité.
[]Ce que nous devons comprendre beaucoup mieux que nous ne le faisons
maintenant, cest la place de la vérité dans la vie humaine, aussi bien de la vérité
comme but de différents types de recherche que de la véracitéun respect
systématique de la vérité [comprise] comme une condition nécessaire de divers arts et
relations, et du rapport entre celles-ci. []Jai fait quelques remarques ausujet de
ces questions dans mon Aquinas Lecture de 1990 traitant desFirst Principles, Final
Ends and Contemporary Philosophical Issues, et un peu moins dans mon essai
intituléMoral Relativism, Truth and Justification, mais ces remarquesnindiquent
plus la direction dans laquelle jespère avancer.Je travaille maintenant à un livre sur
1
la véracité et la vérité, qui, je lespère, fera avancer dun pas la recherche» .

Ce livrena jamais vu le jour.EtAlasdair MacIntyre nous a écrit dans un
courrier daté du 08 décembre 2006 quil a abandonné ce projet : «Jai
abandonné lidée décrire un livre sur la vérité et la véracité.Des éléments
de ce que je voulais dire peuvent être trouvés dans mesSelected Essays[il
sagit des deux recueils dessais choisis dont nous venons de parler], dans
lessai sur la vérité comme un bien dans le premier volume, et dans les deux
essais sur la véracité et le mensonge dans le second volume ».

Une recherche approfondie sur le concept de vérité chez Alasdair
MacIntyre savéraitdonc indispensable à plus dun titre.Elle était
nécessaire pour lire et comprendre luvre du philosophe anglo-saxon,
notamment pour interpréter avec justesse sa philosophie pratique, éthique et
politique. Elle était importante pour mesurer son apport dans le débat
contemporain, en philosophie et dans de nombreux autres domaines, car
beaucoup sen inspirent en théologie, en sociologie, en psychologie, en
anthropologie, en droit et ailleurs encore. Et elle touche à des enjeux
philosophiques fondamentaux vu la façon dont le philosophe se positionne
par rapport au déplacement majeur qua connu la pensée occidentale il y a
quelque cent ans.

1
MacINTYRE A. dans NIKULIN D.,Wahre Selbsterkenntnis durch Verstehen, pp. 682-3. Par
souci déconomie de place, nous éviterons au maximum les références en bas de page, et quand
nous en ferons, celles-ci seront réduites au minimum. Nous invitons le lecteur à consulter la
bibliographie en fin de volume pour avoir renvois et informations concernant les textes cités.

1

1

Pourtant, rares soNous navons trouvént les études portant sur ce sujet.
aucun livre publié sur la question.Le fruit de nos patientes investigations
bibliographiques fut bien maigre: seulement quelques articles, dune qualité
souvent très relative.

Tout cela nous a amenéà nous lancer dans lentreprise que nous
soumettons aujourdhui à lattention du lecteur.Notre ouvrage est structuré
en trois parties.

La première est historique.Dans un premier temps, nous avons voulu
nous contenter de lire les textes, tous les textes, dAlasdair MacIntyresans
faire appel à de la littérature secondaire.Un long effort de rassemblement de
ses publications nous a pe% dentre elles.rmis davoir accès à quelque 97
Leur analyse a donné le jour à une périodisation et à une narration de son
histoire intellectuelle concernant la vérité.

Au terme de cette première étape, une question est apparue comme
simposant à notre investigation: quelle est la part propre de la situation de
linvestigateur macintyrien en quête de vérité et celle de son élévation au
niveau métaphysique, au sens aristotélicien du terme ?Pour y répondre, une
confrontation avec la pensée de Hans-Georg Gadamer sest avérée
pertinente. Iciégalement, il nous a fallu réaliser un travail de première main,
car la littérature secondaire à ce propos est presquinexistante.

Restait àrecentrer la problématique autour dun certain nombre de
thèmes sur la piste desquels nous avait mis notre recherche.Pour cette
troisième partie,le fil conducteur dune confrontation avec certains textes de
luvre de Hilary Putnam confrontation une fois de plus encore non
étudiée sest montré très porteur de sens.

Nous espérons que la lecture du fruit de notre travail ouvrira de nouvelles
perspectives de recherche pour la compréhension en profondeur de luvre
dAlasdair MacIntyre et, dune manière plus générale, pourune approche
féconde de la question de la vérité, question fondamentale sil en est en
philosophie et qui rejaillit dans tous les autres secteurs du savoir.

Je remercie le professeur Jean-Michel Counet (UCL, Belgique),
promoteur de ma thèse de doctorat en philosophie, défendue le 25 août 2008
à lISP de lUniversité Catholique de Louvain, dont est issu ce livre,pour sa
constante disponibilité, la précision de ses conseils et de ses corrections, et
lhospitalité profonde de sa pensée. Je remercie également le professeur
Alasdair MacIntyre (University of Notre Dame, USA), qui ma encouragé et
éclairé par sa correspondance. Mes remerciements vont aussi à

12

Mgr André-Josephma permis de mener cette recherche, auLéonard, qui
Séminaire Saint-Paul de Louvain-la-Neuve, qui ma accueilli et où jai
trouvé un lieu de prière et de vie, à ma famille, au Mouvement des Focolari,
à mes amis et à tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à
lavancement et à la finition de mon travail.

1

3

Itinéraire intellectuel
dun philosopheen quête de vérité

Dans une interview publiée en 1991,
philosophique et y distingue trois étapes :

MacIntyre

relit

son

parcours

« Mavie comme philosophe académique se divise en trois parties.Les vingt-deux
années qui vont de 1949, quand je suis devenu étudiant gradué en philosophie à
lUniversité de Manchester, jusque 1971 furent une période, comme cela apparaît
maintenant rétrospectivement, denquêtes hétérogènes, mal organisées, parfois
fragmentées et souvent frustrantes et désordonnées, desquellesjaicependant
finalement appris beaucoup.Depuis 1971[] jusquen 1977, cela a été une période
dintérim faite de réflexions autocritiques parfois douloureuses, fortifiées par des
discussions critiques avec des perspectives sur la philosophie morale aussi différentes
que celles proposées par Davidson dune part et par Gadamer dune toutautre part.
A partir de 1977, jai été engagé dans un projet philosophique unique dontAfter
Virtue,Whose Justice? Which Rationality?etThree Rival Versions of Moral Enquiry
2
constituent des pièces centrales » .

Deux périodes majeures se dessinent donc dans luvre de MacIntyre,
séparées par un temps de transition de quelques années, commencé peu après
quil ait émigré aux Etats-Unis. La première (1949-1971) est celle des
recherches de jeunesse, encore hésitantes et tâtonnantes, mais déjà
déterminantes. Laseconde (après 1977) est celle de la maturité.

2
MacINTYRE A. dans REDDIFORD G. et MILLER W. W.,An Interview with Alasdair
MacIntyrereproduite dansThe MacIntyre ReaderCette relecture est, K. Knight (éd.), pp. 268-9.
un hapax. Nulle part ailleurs le philosophe ne jette un tel regard rétrospectif sur les grandes étapes
delévolution de sa pensée.

1.

Période de jeunesse : de 1949 à 1971

Eviter certains écueils

De 1950 à 1958/9,MacIntyre montre la volonté déviter certains écueils
dans sa recherche philosophique. Au fil de ses multiples confrontations, des
traits saillants de sa pensée de maturité se devinent déjà.

1.1.Lécueil néopositiviste

Sa première publication philosophique, intituléeAnalogy in Metaphysics,
sort en hiver 1950-1. Le jeune étudiant en philosophie de luniversité de
Manchester na alors que 21/22 ans. Son article est consacré- chose
remarquable - à une problématique métaphysique qui aura, des années plus
tard, une importance considérable dans sa pensée: celle de lanalogia entis.
Laspirant au diplôme demaîtrise en philosophie y discute de différentes
questions touchant à la doctrinede lanalogie de lêtre, notammentde celle
de lattribution de lexistence à Dieu, etse positionne dans certains débats
philosophiques de lépoque. A loccasion decette discussion, il cite un
ouvrage qui exerce une influence majeure sur beaucoup de philosophes de sa
génération,Language, Truth and LogicdA. J. Ayer (cfr p. 59).

La place quoccupe cet ouvrage dans sa M. A. Thesis, sa thèse de
maîtrise,datée davril 1951,montre à souhaitlinfluence quila sur sa
pensée. Cetteinfluencey est prégnante à bien des moments de lanalyse et
de la démonstration.Le travail de fin détudes, qui na jamais été publié,
porte surThe Significance of Moral Judgments. MacIntyrey défend la thèse
selon laquelle nos jugements moraux ont une signification et une logique qui
leur sont propres et qui ne se confondent pas avec celles de la science. « La
logique de la science relève certainement de la connaissance de la façon de
faire des inférences à partir de ce qui est.Mais la logique de la morale
relève de la connaissance de la façon de faire des inférences à partir non pas
de faits mais de modes daction et de jugement» (p.89). La conclusion de
son mémoire témoigne du souci, constant dans son travail, de prendre ses

1

7

distances par rapport à une position purement descriptive, qui sarrête à ce
qui est le cas, et de prouver que nos jugements moraux sont dun autre ordre.
Ils relèvent selon lui du langage et de laction. Ils ontune nature
performatoire.Et cest précisément«parce quils nous rendent capables de
résoudre des problèmes dévaluation et daction que les jugements moraux
possèdent une signification » (p. 92).

La question de la vérification, fondamentale pour le néopositivisme,
intervient plusieurs fois au cours de ladémonstration. Et louvrage dAyer
est cité à un moment charnière: au début du troisième chapitre, quand le
mémorant commence son traitement plus personnel de la problématique
quil étudie. MacIntyre y prend ses distances par rapport au principe de
vérification de lauteur deLanguage, Truth and Logic, parce quil simplifieà
ses yeux grandement la complexité du langage et de son utilisation et
canonise en quelque sorte le factuel et lindicatif, au détriment de limpératif
et de lexclamatoire.En vertu de ce principe en effet, ne peut être à
proprement parler qualifié de vrai quun jugement factuel, à lexclusion
dautres types de jugements, tels lesjugements moraux, ou encore les
jugements poétiques ou religieux, relégués dans une sphère dite
émotionnelle.

1.2.Lécueil dune confusion de statuts logiques

1.2.1.

Le langage de la foi et la narrativité

MacIntyre est connu pour sa théorie de la narrativité.Le thème de la
narration apparaît pour la première fois dans son uvre en 1955, à une
époque où, jeune diplômé, il enseigne la philosophie de la religion à
luniversité de Manchester, dans un article intituléNature and Destiny of
Man: on Getting the Question Clear. Son propos est de montrer la spécificité
du langage théologique biblique sur lêtre humain, qui ne procède pas dune
manière semblable à celle du langage des sciences humaines contemporaines
mais parle de lhomme en ayant recours à des mythes, àdes récits
imaginaires :de te fabula narratur Lelangage biblique est celui dune
narration dramatique qui parle de lhomme, de sa nature et de sa destinée en
le plaçant dans un récit tout autre que celui de lhistoriographie moderne
notamment. Quenest-il de sa vérité ?MacIntyre ne veut pas aborder cette
question de front dans son article. Il donne toutefois une précision
fondamentale au sujet de la vérité propre à la narration bibliqueet, plus
largement, au discours théologique chrétien : « La théologie chrétienne et la
révélation quelle voit dans la narration biblique tient ou tombe plus ou
moins comme un tout.Elles ne consistent pas en une série de vérités
individuelles parmi lesquelles on peut faire une sélection et choisir, mais

18

constituent une vision dramatique totale» (p. 174).
évoquent déjà sa future théorie de la narrativité.

Ces considérations

Elles participent dune réflexion de fondsur le statut logique de la
croyance religieuse et du discours théologique en dialogue avec la critique
néopositiviste, en particulier tellequelle est exprimée parAyer dans
Language, Truth and Logicréflexion donne lieu à une publication. Cette
importante en 1957,The Logical Status of Religious Beliefs, éditée avec
deux autres essais de S. Toulmin et R. W. Helpburn sous un titre évocateur
dans le contexte philosophique dans lequel évolue le jeune MacIntyre :
Metaphysical Beliefssexprime brièvement auparavant dans deux. Elle
3 4
autres textes, lun de 1955 , lautre de 1956.

Linfluence de Wittgenstein est massivementprésente dans lessai de
5
1957 sur le statut logique des croyances religieuses. Le philosophe
britannique dorigine autrichienne est cité plusieurs fois. MacIntyre est
conscient, comme il le dit dans une note du début de son texte, que «nous
devons à Wittgenstein lui-même, principalement, le rejet delapproche totale
de la philosophie [qui consiste à élaborer un langage logique parfait qui
résoudrait tous les problèmes], et sa substitution par une tentative de dire ce
que toute expression donnée signifie à partir des manières dont elle est
utilisée »(p. 164).Le propos de Wittgenstein, ajoute-t-il, est de montrer
« comment une expression est utilisée de manière à avoir de la pertinence.Il
sintéresse au langage en tant quil estutilisé avec succès logique » (p. 164).
Lobjectif du jeune philosophe de la religion est précisément de faire valoir
le succès logique du langage religieux.

Son travail est particulièrement intéressant parce quil reprend et articule
deux lignes de sens importantesjusquici: la critique du néopositivisme et,
sporadiquement, le recours au concept de narrativité. MacIntyre y montre
que le principe de vérification nest pas pertinent pour juger de la foi,
celle-ci portant sur des contenus dun tout autre ordre que ceux des sciences
ou de lexpérience commune.Ce qui est décisifpour luidans lattitude de
foi, ce nest pas la force dune argumentation, mais lobéissance à une
autorité. En cela, il est sans doute également influencé dune manière
singulière par sa lecture de K. Barth et par la doctrine séparatrice de la nature

3
New Essays in Philosophical Theology. MacIntyre publie dans ce recueil collectif un texte de
quelques pages,Visions, consacré à la problématique des visions surnaturelles, auquel renvoie en
note, dans un passage conclusif, lessai de 1957: cfr pp. 190-1.
4
Review of Subject and Object in Modern Theology by James Brown.
5
La philosophie de Wittgenstein influence manifestement dune manière notable Alasdair
MacIntyre dans les premières années de sa carrière.Cfr aussiOn not Misrepresenting Philosophy
(1958),Difficulties in Christian Belief(1959) etPositivism in Perspective(2 avril 1960).

1

9

et de la grâce du théologien allemand, à laquelle il fait référence dans son
introduction. Il est alors anglican. Pour montrer la place dune croyance
religieuse particulière au sein de lensemble de la foi chrétienne, sur laquelle
il se focalise dans son essai, il faut montrer, note-t-il, sa place dans le
contexte dune vastenarration dramatique cohérente faite de textes aux
statuts très divers: les évangiles, les dix commandements, le récit de la
création, etc.

1.2.2.

Vérité et psychothérapie

Le domaine de la philosophie de la religion nest pas le seul qui retienne
lattention du jeune diplômé de Manchester.Dans un article publié en 1955,
Cause and Cure in Psychotherapy, il étudie le rapport mal aisé à saisir entre
le soin donné au patient en psychothérapie et la vérité de lexplication de son
mal, en dialogue critique avec lauteur de larticle précédent dans la revue, P.
Alexander. Ily fait de nouveau montre dun souci de distinction des statuts
logiques de chaque type de discours.

La question abordée est délicate. Il est en effet parfois difficile de
connaître les causes exactes dune maladie psychologique. Léchec
thérapeutique ne signifie pas la falsification du diagnostic, et la réussite
dune thérapie ne signifie pas sa vérification.De toute façon,ilsoppose
clairement à la thèse de P. Alexander selon laquelle « le critère de la bonne
explication est lefficacité thérapeutique plutôt que la vérité» (p. 51).Quel
est donc ce critère? Est-Dans une certainece la vérité de lexplication ?
mesure: ce que le thérapeute doit faire pour aider son patient, cest «trouver
une description acceptable de sa propre condition, et pour quune description
soit acceptable, elle doit correspondre aux faits dans la mesure où ceux-ci
peuvent être connus» (p. 54).Mais et cest là un point décisifles
catégories que le thérapeute utilise pour construire cette description ne sont
que des catégories dont la fonction est de rendre le matériel descriptif
intelligible, et ne sont pas certifiées par le succès de la thérapie.De sorte
que «le travail de soin du psychothérapeute peut se poursuivre en relative
indépendance par rapport à sa construction dune théorie de la formation des
symptômes » (p. 55).

Ces remarques épistémologiquessont portées plus loin dans lessai de
1958 sur linconscient :The Unconscious. A Conceptual Analysis. Ala fin
de lEst-ceétude, MacIntyre pose cette question fondamentale: «la vérité
(en italiquedans le texte) que nous découvrons au cours dune analyse?
Cest de sa confiance dans le concept d«inconscient »comme lieu des

20

souvenirs refoulés que le psychanalyste tire pour lessentiel sa certitude»
6
(p. 112) .Mais le concept dinconscient nestLe succèspas confirmé.
thérapeutique ne signifie pas forcément lexactitude de lexplication des
causes de la pathologie, et inversement, léchec thérapeutique, son
inexactitude. Desorte que «lexpérience clinique ne pourra jamais fournir
ni une vérification ni une réfutation de lensemble de la théorie freudienne.
[] Le concept dinconscient offre à lanalyste un canevas suffisamment
vaste pour que nimporte quel comportement humain, peu importe son degré
pathologique, y trouve sa place » (p. 112).Mais il est infalsifiable et nest
donc pas confirmé sur le plan scientifique.En définitive, «en parlant de
l«suggère-t-il à la fin de son essai, nous avons quitté lainconscient »,
science pour la métaphysique » (p. 129).

1.3. Deuxcomptes-rendus intéressants

Quest-ce que la vérité? Cestlà une question que le jeune MacIntyre
considère alors comme une des grandes questions de la métaphysique: il
lécrit dans un compte-rendu publié au printemps 1953, où ilfait léloge de
lessai quil présente,Immanuel Kant: Ontologie und Wissenschaftstheorie
de G.Martin, qui a le mérite, rare à ses yeux à cette époque en
GrandeBretagne, de mettre en valeur la métaphysique du philosophe de Königsberg.

Il semble par ailleurs manifester de la sympathie pour des réponses de
type réaliste à la question métaphysique de la vérité dans un deuxième
compte-rendu publié en automne de la même année, dans la même revue.Il
y critique en effet la tournure idéaliste de largumentation que font Dom M.
Pontifex et Dom I. Trethowan en faveur dune source infinie de lexistence
dans leur essaiThe Meaning of Existence, ouvrage quil apprécie pour son
contenu métaphysique mais quil trouve un peu pauvre en matière de
technique logique.Les deux auteurs partent de lassertion dufini et disent
quenaffirmant le fini, nous nous trouvons nous-mêmes nous référant à une
existence infinie.Mais, pour MacIntyre, cela ne prouve pas que Dieu existe
en dehors de notre esprit.Il note que les deux auteurs semblent parfois être
conscients de cette difficulté maisquilsne la rencontrent jamais, etchose
fort intéressante pour notre proposque « Dom Illtyd rejette la théorie de la
vérité-correspondance mais ne donne pas de raisons pour le faire » (p. 453).
Cette remarque laisse penser que le jeune philosophe rapproche la tournure
idéaliste de largumentation faite dansThe Meaning of Existencedu rejet de
la théorie de la vérité-correspondance par un de ses auteurs, et que le rejet de
cette théorie peut être dû à un excès didéalisme,dont il se montre par
ailleurs très critique.

6
Nous citons la traduction de G. Nagel publiée aux Puf en 1984.

2

1

1.4.Lécueil idéaliste vs lhistoire concrète

Durant les deux premières décennies de sa carrière, il entretient par
ailleurs des relations soutenues avec une autre école de pensée: lécole
marxiste. Ilsengageavec elle, dès la fin des années 1940, dans le parti
communiste de Grande-Bretagne puis, dix ans plus tard, dans la première
Nouvelle Gauche, et encore, durant la première moitié des années 1960, dans
le mouvement trotskiste.Il se confronte à elle et fait de cette confrontation
un sujet de recherche qui donne lieu à de très nombreuses publications.Son
premier livre,Marxism. An Interpretation, publié en 1953 et dont la préface
est datée doctobre 1952, est un essai dinterprétation de la doctrine marxiste
au regard de la foi chrétienne.Il témoigne de la place quoccupe cette
doctrine dans le parcours intellectuel du militant dextrême gauche.Il
témoigne également de limportancede la problématique religieuse dans la
recherche du jeune anglican.

Un point de son développement nous intéresse particulièrement: la
critique quil fait du dernier Marx.De Hegel à Feuerbach et puis à Marx, la
pensée se fait de plus en plus réaliste.MacIntyre considère le dernier
comme un prophète dans son interprétation de Hegel de 1844,Economie
Nationale et Philosophie, quand il donne une forme historique au processus
hégélien abstrait dunification de lhomme aliéné et étranger à lui-même
sans pour autant proposer un programme pratique visant à réaliser la société
bonne dans laquelle lhomme serait réconcilié, mais en en restant au niveau
des fondements moraux et métaphysiques.Mais dans ses uvres ultérieures,
regrette-t-il, Marx passe de la prophétie à la science et à la prédiction et,
quand elle devient science et prédiction, sa philosophie doit être vérifiée par
les faits ou abandonnée, orcest là pour elle une très grave faiblesse.Dans
sesThèses sur Feuerbach, Marx développe une conception nouvelle de la
vérité, quil définit en fonction de son efficacité à changer le monde plutôt
quà linterpréter.La question de la vérité y est considérée comme une
question pratique et non théorique.Mais en voulant devenir science, la
philosophie de Marx devient également théorie. Or, «les théories sont
toujours provisoires, en attente de confirmation.Et une doctrine qui est
seulement provisoire peut difficilement être transformatrice du monde » (p.
70). Ladoctrine de Marx devient sujette aux aléas toujours hasardeux de la
confirmation empirique et par le fait même au rejet, dautant quelle restreint
laliénation de lêtre humain au domaine socio-économique, ce qui lexpose
au danger de se fermer à dautres formes daliénation plus larges.

En voulant se doter de la certitude scientifique, la pensée de Marx a perdu
aux yeux du jeune auteurlhumilité devant les limites de la pensée et de
laction humainequi la caractérisait.MacIntyre critique cette évolution dans

22

lhistoire intellectuelle du philosophe allemand au nom de son souci
dhumilité devant la réalité.Et il déplore le tournant symptomatique opéré
dans leManifesteIl montre parvers une orthodoxie doctrinale du marxisme.
après que la théorie de Marx telle quelle estdéveloppée dans leCapitala
été falsifiée par les événements. Face à cet échec flagrant, les marxistes,
prétendument scientifiques, ont eu pour la plupart une réaction qui témoigne
de larrière-fond religieux de leur doctrine : plutôt que de se plier devant les
faits et de faire ainsi preuve dune attitude vraiment scientifique, ils ont
généralement cherché des solutions de substitution. Etélément révélateur
la véritéa fait place à lorthodoxie, ce que MacIntyre dénonce avec force.

Lessai de 1953 se terminepar deux chapitres où le philosophe chrétien
réfléchit aux conséquences de son étude,pour la philosophie dabord, et pour
le christianisme ensuite.Seules les premières nous intéressent ici.Elles sont
très intéressantes. MacIntyre y rencontre la critique de la philosophie
analytique à lencontre de la démarche métaphysique, quil vient de mener
durant une bonne centaine de pages, et défend son propos notamment en
prolongeant certaines idées déjà présentes dans sa M. A. Thesis, sans
pourtant la citer.Le positivisme logique, note-t-il dabord, dissocie théorie
et pratique, et rejette, avec la sphère éthique, la seconde au profit de la
première. Cestlà la clé de la philosophie analytique, et cest à lopposé de
la pensée de Marx, qui est habitée par la visée pratique de changer lhistoire,
et du point de vue pris durant toute la discussion menée dansMarxism. An
Interpretationdivision positiviste faite par Ayer, quil ne cite pourtant. La
pas, entre les jugements formellement vrais, tels ceux de la logique et des
mathématiques, empiriquement vérifiables, tels ceux des sciences, et
émotifs, tels ceux de la poésie, de léthique et de la métaphysique est
irrecevable pour différentes raisons. Elle est notamment fondée sur une
mauvaise appréciation des jugements moraux.Le diplômé de Manchester le
montre par une analyse des jugements moraux qui se veut plus pertinente
que celle proposée par le néopositivisme.

Reléguer les jugements moraux dans la sphère de lémotivisme parce
quils ne sont pas purement factuels est une erreur dappréciation de la
nature des jugements moraux eux-mêmes : ceux-ci ne doivent pas référer de
la même manière que le font les jugements factuels.Sils ont une référence,
elle nest autre que le comportement et la pratique, ils «annoncent nos
décisions. Leproblème est le suivant: quel type dargumentutilisons-nous
pour résoudre les problèmes de décision ? » (p. 114).Cest précisément là
que létudiant enphilosophie a situé la signification des jugements moraux
dans sa M.A. Thesis.La réponse émotiviste est rejetée : nos jugements
moraux ne sont pas dus uniquement à nos émotions, et la division entre
jugements descriptifs et jugements évaluatifs tombe dès que lon arrive à des

2

3

niveaux de langage un peu complexes, notre langage étant un avec la façon
dont nous voyons et évaluons le monde. Nous résolvons plutôt nos
problèmes de décision à la fois en faisant appel à des principes généraux et
en nous référant aux faits.Les visions du monde ont aussi des conséquences
pratiques, et il y a un discernement métaphysique qui sopère dans le
processus de décision.

Une fois cela établi, MacIntyre aborde la question du fondement à partir
duquel un système métaphysique est discriminé au profit dun autre.Est-ce
son utilité ou sa vérité? Ilse montre à nouveautrès attentif à lhistoire
concrète, et répond ennotant que cest bien à la vérité que prétendent à la
fois le marxisme et le christianisme, et que cette vérité est jugée pour tous les
deuxau regard de lhistoire. Cest lhistoire concrètequi décide de leur
vérité ou de leur fausseté : cette idée aura une importance considérable dans
ses uvres de maturité, nous le verrons.Elle se développe très tôt dans son
parcours et senracine dans les couches les plus anciennes de sa propre
histoire intellectuelle.

1.5. Deuxécueils solipsistes

Au fil des réflexionsquil poursuit dans un nouvel essai de philosophie
de la religion publié en 1959,Difficulties in Christian Belief, MacIntyre
rejette deux façons denvisager la vérité que lon peut considérer comme
tombant à ses yeux dans une erreur solipsiste, même sil nutilise pas ce
terme dans son texte.

1.5.1.

Les assertions auto-garanties : anti-cartésianisme

A loccasion dun développementsur lespreuves de lexistence de Dieu
telles quelles sont formulées dans le fameux argument ontologique dont
Anselme est le héraut et que Descartes approche à sa manière, ilsinscrit en
faux contre la démarche cartésienne et ses assertions auto-garanties :

«Il est vrai, bien évidemment, en vertu du sens du terme pensée, que lon ne peut
pas dire Je suis en train de penser et se tromper.Car lacte même de la parole
fournit une preuve suffisante de ce qui est dit.[]Mais on assure cette certitude
uniquement en réduisant le contenu dune assertion au minimum le plus petit.Et il y
a là un exemple de la vérité générale selon laquelle plus une assertion possède du
contenu, plus on a de la chance de se tromper.Car plus on affirme, plus on risque la
réfutation.[] Il y a une méthode sûre et certaine de ne jamais affirmer quelque
chose qui soit susceptible derreur: ne jamais affirmer quoi que ce soit.Et cest là la
seule méthode.Nous ne pouvons échapper à lerreur quen vidant nos paroles de
contenu » (pp. 54-55).

24

Cette prise de position est très importante. On verra à quel point
MacIntyre développe une philosophie qui évite lécueil cartésien, discerné
très tôt dans son histoire intellectuelle, et qui veut honorer la contingence
avec tout ce quelle implique, comme cela est déjà sensible dans son essai
sur le marxisme et le christianisme de 1953. Sa conception de la vérité est
dès les premières années de sa carrière marquée par un anti-cartésianisme
qui reste déterminant tout au long de son parcours.Un autre écueil solipsiste
est encore pointé du doigt.

1.5.2.

Lexpérience

Dans le même essai, ilrefuse de considérer lexpérience du senti
personnel comme un critère suffisant pour la vérité au sujet de Dieu.Il
semble élargir son propos en en faisant une règle relativement générale:
« Lappel à lexpérience intérieure tend à faire reposer nos croyances les
plus importantes sur quelque chose que nous savons très bien être incertain
et ambigu» (p. 73).La vérité nest donc pas assurée par lexpérience du
senti personnel.La psychologie, dautre part, ne falsifie pas pour lessentiel
la croyance religieuse.Cest ce quilmontredans le chapitre quil consacre
au rapport entreReligious Belief and Psychological Explanation: il ne faut
pas confondre les causes dune croyance, qui peuvent être psychologiques,
avec les raisons de la validité ou de la vérité de cette croyance : une fois de
plus, distinction des niveaux.

2.

Recherches fondamentales et critiques des « idéologies »

La critique des doctrines auxquellesMacIntyre sest confronté durant les
débuts de sa carrière de philosophe ne sarrête pas en 1958/9. Elle continue
tout au long de la première période de son parcours intellectuel. Luvre par
laquelle se clôture cette période,Against the Self-Images of the Age. Essays
on Ideology and Philosophy, qui sort en 1971, fait la part belle à cette
dimension très importante de son travail: sa première partie lui est
consacrée. Dans lintroduction de ce recueil, datée de janvier 1971- il est
alors devenu athée - il distingue clairement trois« idéologies »(p. VIII) au
sujet desquelles il propose un certain nombre détudes critiques : le
christianisme, la psychanalyse et « par-dessus tout [le] marxisme » (p. VIII).
La critique de ces idéologies évolue sensiblement de 1958/9 à 1970/1. Son
rapport avec le christianisme en particulier change du tout au tout puisquil
perd la foi au début de la décennie: dans un article de sa plume publié en
automne 1961, Marxists and Christians, une note de présentation
introductive le cite déclarant: «Jétaisun chrétien.Je ne le suis pas»
(p. 28). Sa relation au marxisme est plus hésitantemais demeure critique et

2

5