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LE CERCLE DE VIENNE

De
311 pages
Depuis ses origines, le Cercle de Vienne a voulu s'élargir en un vaste mouvement international. Le nazisme et la guerre ont cassé son élan, mais certains représentants éminents de l'empirisme logique ont su, sur les lieux de leur exil forcé, prolonger en le transformant le programme officiel du Cercle. Le lecteur français ne peut plus ignorer les doctrines et controverses auxquelles a donné lieu cet héritage comme en témoignent les multiples contributions à cet ouvrage.
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LE CERCLE DE VIENNE
DOCTRINES ET CONTROVERSES

Collection Épistémologie et Philosophie des Sciences dirigée par Angèle Kremer-Marietti

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus

Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, Fouad NOHRA, Hassan ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI (dir.), Éthique et épistémologie autour de Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2000. Angèle KREMER-MARIETTI,La symbolicité, 2001. Jean CAZENOBE,Technogenèse de la télévision, 2001. Abdelkader BACHTA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001.

LE CERCLE DE VIENNE
DOCTRINES ET CONTROVERSES

Textes réunis et présentés par Jan Sebestik et Antonia Soulez

Réédition de l'ouvrage paru en 1986
chez MERIDIENS KLINCKSIECK

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1645-8

A la mémoi re
d'Alberto Coffa

AVANT-PROPOS par Rudolf Altmüller
directeur de l'Institut Autrichien de Paris,

L'Autriche est considérée à l'étranger avant tout comme le pays de la musique. Ce qu'elle a apporté dans d'autres domaines comme la philosophie est relativement méconnu. L'un des buts de l'Institut Autrichien de Paris est de divulguer dans le monde francophone ces aspects de la culture autrichienne. C'est ainsi que l'Institut a organisé en collaboration avec différents partenaires français une série de colloques auxquels ont participé des sommités internationales et dont les actes ont pu être publiés et sont de ce fait accessibles à un plus large public. Un des projets, depuis 1981, était un colloque concernant l'un des sujets les plus importants de la philosophie en Autriche; le
« Cercle viennois ». Grâce à Madame Antonia Soulez du Laboratoire de philosophie du langage de l'Université de Paris XII Val de Marne à Créteil et à Monsieur Jan Sebestik du Centre National de la Recherche Scientifique (C.N.R.S.) ce projet se réalisa à l'automne 1983. Je les remercie très vivement de s'être engagés de façon si intense dans la préparation de cette manifestation dont ils ont, par ailleurs, assumé la direction scientifique. Un programme s'étendant sur trois jours a été conçu sous le titre « Journées Internationales sur le Cercle de Vienne: Doctrines et Controverses» le 29 septembre à l'Université de Paris XII à Créteil et les 30 septembre et 1er octobre à l'Institut Autrichien de Paris. Mes remerciements vont également aux responsables de l'Université de Paris XII et du C.N.R.S. pour s'être associés au colloque et avoir participé à son financement. Je me réjouis de voir les Actes de ce colloque paraître en entier

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AVANT-PROPOS

en français dans la maison d'édition Méridiens Klincksieck. L'intérêt que ces journées ont suscité et suscitent encore encourage leurs organisateurs à en cons.acrer d'autres au même thème; toute manifestation supplémentaire d'intérêt de la part des lecteurs de ces Actes serait donc bienvenue.

PRÉSENTATION par Jan Sebestik et Antonia Soulez

Les Journées Internationales sur le Cercle de Vienne que nous avons organisées à Créteil (Université de Paris XII) et à Paris (Institut Autrichien) les 29 et 30 septembre, et le 1er octobre 1983 sont

la première grande manifestation consacrée à ce mouvement en France, depuis bientôt un demi-siècle. Entre les deux guerres, le Cercle de Vienne n'était pas inconnu en France. Les premiers articles de membres du Cercle, Carnap, Hahn, Neurath et Schlick, furent en effet très tôt traduits en français. En 1935, Jean Cavaillès fit un compte rendu du Congrès du mouvement du positivisme logique tenu à Prague l'année précédente. Son article est la première étude importante de ce mouvement par un philosophe français. Il y analyse également le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein et formule un certain nombre de critiques à l'égard du positivisme logique, que l'on retrouvera dans son ouvrage Sur la logique et la théorie de la science (1946, posthume). Depuis ses origines, le Cercle de Vienne a voulu s'élargir en un vaste mouvement international, en se donnant un organe de diffusion: la revue Erkenntnis, issue des Annalen der Philosophie, et en organisant des rencontres, à Prague en 1929, à Koenigsberg en 1930 et, en 1934, de nouveau à Prague à l'occasion du premier congrès international mentionné plus haut. En septembre 1935, à l'initiative d'Otto Neurath, se tient à la Sorbonne le Congrès International de Philosophie Scientifique qui permet de présenter directement au public français les principales thèses du positivisme logique qui commence à gagner l'Angleterre et l'Amérique. Devant l'hostilité ou l'indifférence qu'affiche la majorité des philosophes allemands, le Cercle de Vienne voit en Paris le lieu et l'occasion d'élargir la diffusion du mouvement.

12

PRÉSENTATION

Au Congrès de Paris, l'accueil des philosophes français est restreint mais réel. Louis Rougier qui prononce l'allocution d'ouverture, le Général Vouillemin, traducteur de textes du Cercle, et Marcel Boll, représentent le mouvement en France; G. Bouligand, CI. Chevalley, J.L. Destouches, Jules Richard, A. Lalande, A. Lautman et quelques autres participent aux tr~vaux. Les philosophes du Cercle de Vienne et le groupe berlinois sont presque tous présents, avec des représentants du mouvement dans d'autres pays (dont Sir Alfred Ayer qui est venu à nos Journées), des membres de l'école polonaise (dont Tarski) et d'autres (K. Popper, De Finetti, H. Scholz). Bertrand Russell, assure la présidence du Congrès. Les Actes sont publiés par la maison Hermann qui, avec la Revue de Synthèse, diffusera d'autres écrits du Cercle. C'est au Congrès de Paris que sera discuté puis accepté le projet général de l'International Encyclopedia of Unified Science sur lequel Neurath a travaillé depuis plusieurs années. Par la suite, et à deux reprises, le positivisme logique fait l'objet d'exposés à la Société française de philosophie. Le 17 novembre 1934, E. von Aster parle de l'Evolution du positivisme et son exposé est suivi de longues interventions d'Elie Cartan et de René Berthelot. Le 5 juin 1935, H. Reichenbach fait une conférence sur Causalité et induction, suivie d'interventions de L. Rougier et d'A. Lautman. Enfin, certains représentants du mouvement que les événements politiques ont déjà dispersés hors de leurs pays d'origine peuvent une dernière fois se réunir à Paris à l'occasion du IXe Congrès International de Philosophie (Congrès Descartes) en 1937 ; une section portant sur l'Unité de la science leur est réservée. Dans les Actes paraîtra également une communicatjon posthume de Schlick rédigée en français 1. Depuis la guerre, le mouvement de l'empirisme logique se répand, tout en se transformant, dans d'autres pays, principalement aux Etats-Unis. La philosophie française, elle, s'engage sur d'autres voies. Lorsque, dans les années 70, elle s'intéresse à la philosophie au-delà de ses frontières, elle découvre les travaux de Wittgenstein et de Popper, deux viennois expatriés avant la guerre, mais contourne le Cercle de Vienne. Certaines sources importantes du positivisme logique sont désormais accessibles en langue française2. Cependant à cette date aucun des grands ouvrages théoriques de ses fondateurs ni même aucun livre - à l'exception de la brochure de Schlick sur la théorie de la relativité, d'un ouvrage

PRÉSENTATION

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tardif de Carnap et de deux écrits de vulgarisation de Reichenbach - n'ont encore été traduits, ce qui explique la persistance d'une image caricaturale de ce mouvement, largement répandue en France. Telles sont les raisons qui nous ont amenés à organiser ces Journées: permettre au public français de redécouvrir un courant important de la philosophie du XXe siècle, montrer sa complexité, ses tensions internes, ses transformations successives. La philosophie du Cercle de Vienne fait maintenant partie du passé, un passé récent, mais un passé, y compris aux yeux de ses héritiers directs tels Sir Alfred Ayer, H. Feigl, C. Hempel et K. Menger, notamment. Nous voudrions faire un bilan de ce mouvement, montrer ses difficultés et ses limites, mais aussi ses méthodes et les voies nouvelles qu'il a ouvertes à la recherche. Si l'un des objectifs de ces Journées était d'analyser le thème du« dépassement de la métaphysique », l'acte de foi scientiste d'une philosophie militante n'est plus de mise. Nous n'avons pas cherché à reprendre à notre compte des slogans désormais vieillis, ni voulu céder à la facilité d'une critique qui a trop souvent retenu les simplismes au détriment des aspects les plus originaux de cette philosphie. Ont retenu notre attention les débats internes qui n'ont cessé de rendre plus complexes les doctrines du Cercle, ainsi que des thèses controversées (le principe de vérification et le critère de signification, la nature de la vérité, les énoncés protocolaires, etc.) où s'expriment, dans un langage particulier et spécifique, les problèmes classiques de théorie de la connaissance. Nous avons voulu, d'une part susciter la discussion sur des questions théoriques ayant parfois opposé les membres du Cercle, malgré l'apparence qu'ils ont voulu donner d'un front uni. D'autre part, nous avons cherché à faire un bilan historique d'un mouvement qui a profondément marqué la pensée du XXe siècle. De fait, la philosophie anglo-saxonne continue dans une large mesure de se référer aux idées du Cercle de Vienne, même quand elle s'en écarte, tandis que l'Allemagne, l'Italie, la Pologne, le Portugal3, et les pays Scandinaves en ont conservé l'empreinte. Paradoxalement, les philosophes des pays dont l'idéologie officielle est le marxisme continuent à puiser subrepticement dans le vaste réservoir des idées et des écrits néopositivistes (quitte à les soumettre ensuite à une « critique »), particulièrement pour
tout ce qui concerne la philosophie des sciences. L'un des

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PRÉSENTATION

signataires de cette présentation a été ainsi initié à la philosophie à l'Université de Bratislava par Igor Hrusovsky qui, dans les années 1950, a essayé de transmettre l'héritage néopositiviste à travers la terminologie marxiste4. L'apport de ces Journées nous semble pouvoir être résumé en trois points: 1) pour la première fois, le mouvement de l'empirisme logique a été intégré dans un large contexte historique logico-sémantique remontant au delà de ses prédécesseurs immédiats (Mach, Russell, Wittgenstein) ; 2) il s'en est dégagé, une image plus exacte et plus complète du Cercle qui accorde une large part à l'analyse de ses rapports avec Wittgenstein, aux discussions internes et aux témoignages directs de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont été en contact avec le Cercle (Sir Alfred Ayer, Paul Neurath, W.V. Quine) ; 3) même si la philosophie contemporaine s'est éloignée du positivisme logique, certains problèmes soulevés et discutés par les membres du Cercle de Vienne n'ont rien perdu de leur actualité et certains de leurs arguments alimentent encore les débats d'aujourd'hui. I
Il apparaît que le positivisme logique est bien l'héritier de la tradition empiriste qui, au-delà de Mach remonte à Mill et à Hume (et dans une moindre mesure au positivisme d'Auguste Comte), mais aussi d'un puissant courant logico-sémantique représenté par Bolzano, Frege, Peirce, Husserl, Russell et Wittgenstein. Créé par Bolzano, ce courant fut particulièrement vivant en Autriche tout au long du XIXe siècle. Bolzano reformule les distinctions kantiennes (a priori - a posteriori, analytique - synthétique), rejette la doctrine des jugements synthétiques a priori et oppose au subjectivisme transcendantal l'objectivisme logique. Ainsi, la pensée autrichienne a-t-elle pu s'éviter l'interlude kantien, s'ouvrir aux courants positivistes et à la nouvelle logique. Brentano a influencé à son tour certains membres du Cercle par sa philosophie du langage. La persistance de la tradition logico-sémantique permet d'élucider plusieurs points obscurs du Tractatus, par exemple le problème de filiation entre Bolzano et Wittgenstein pour ce qui touche au lien entre déductibilité et probabilité (l'exposé de Jan Sebestik). Malgré l'apport des représentants de cette tradition, une théorie générale de la connaissance a priori ne verra le jour que dans les années trente avec Wittgenstein et Carnap. L'idée vient de

PRÉSENTATION

15

Hilbert et de Poincaré

(<< les

axiomes de la géométrie sont des défi-

nitions déguisées »). Carnap et Wittgenstein renversent la tradition sémantique selon laquelle ce sont les significations qui sont premières, par rapport aux questions de grammaire qui viennent ensuite. Pour Carnap et Wittgenstein, ce qui est premier, c'est la syntaxe et ses règles; les concepts (par exemple les constantes logiques) ne sont définis que par les lois où ils figurent (A. Coffa). Peirce a anticipé p\usieurs thèmes néopositivistes : théorie vérificationniste de la signification, conception de la philosophie comme activité d'élucidation. Cependant, Peirce a fini par donner à sa" philosophié une orientation opposée à celle de l'opérationnalisme qui était la sienne dans la première période. Pressentant les problèmes qui embarrasseront les positivistes logiques, il répond d'avance aux difficultés de l'Aufbau .de Carnap par un dispositionnalisme fondé sur la réalité de possibles, des would be (Ch. Chauviré). Alfred Ayer donne une présentation d'ensemble du Cercle de Vienne sous la forme de portraits de ses membres les plus actifs: Schlick, un des fondateurs, Carnap arrivé en 1926, Wittgenstein dont le Cercle a été d'abord assez proche, Neurath, l'âme politique du groupe et Waismann. Se trouvent mis en relief les moments principaux de l'évolution d'un mouvement due à l'initiative de quelques physiciens de formation, qui avaient en commun une philosophie inspirée, au départ, par Ernst Mach et William James

dont un long passage cité illustre le « monisme neutre» repris par
la suite par Russell. En dépit de la dispersion du Cercle due aux persécutions nazies, sa philosophie continua de marquer une nouvelle génération de philosophes. Témoin: l'auteur lui-même, qui n'hésite pas à se déclarer, aujourd'hui encore, «positiviste logique ». L'image superficielle du Cercle de Vienne comme mouvement unitaire fondé sur un certain nombre de dogmes unaniment acceptés (réductionnisme, négligence de l'approche historique, croyance dans le progrès cumulatif de la science) doit être corrigée. De semblables thèses n'ont jamais fait l'unanimité parmi ses membres. Les protocoles des séances montrent au contraire des tensions internes très fortes entre l'aile « naturaliste» (Neurath, Hahn, Ph. Frank qui ont formé un premier « cercle» informel dans les années 1907-12) et le groupe autour de Schlick et Waismann, proches de Wittgenstein (R. Haller). McGuinness développe, dans la ligne de son interprétation

16

PRÉSENTATION

anti-réaliste du Tractatus de Wittgenstein, le caractère paradoxal du projet, qui consiste à montrer que ce qu'il dit est indicible. En l'absence d'une thèse selon laquelle c'est par un acte mental qu'un nom est associé à une référence, ainsi que d'une thèse de définition ostensive qui supposerait un contact prélinguistique avec les objets nommés, la question se pose de savoir comment garantir la référence. Si l'on définit cette dernière comme fonction de l'acte de poser un fait, c'est l'emploi du langage qui fait dès lors critère, sans que soit assumée l'existence des objets. Le réductionnisme caractérise la première période du Cercle, marquée par la publication de Der logische Aufbau der Welt (1928). Car-

nap s'y propose de

«

reconstruire

rationnellement»

la totalité de

la connaissance à partir d'un ensemble minimal d'éléments de base (des vécus élémentaires) en exploitant les ressources de la logique des Principia. Mais une telle procédure est-elle conforme à l'inspiration de l'empirisme classique? On peut en douter si l'on observe que Carnap cherche dans l'Aufbau à obtenir un système de défintions pourvu de nécessité et d'universalité, qbjectif qui, pour Kant, distingue une déduction « transcendantale» d'une déduction «. empirique» de concepts. L'examen de la construction du système permet de préciser ce qui sépare ce réductionnisme de l'approche empiriste de la connaissance, en montrant ce que la constitution doit à la présupposition de l'existence d'une Science vraie (J. Proust).

Le « dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage» de Carnap, qui prend Heidegger pour cible principale, s'articule avec la théorie vérificationniste du sens et le réductionnisme de l'Aufbau. Or, ce à quoi s'attaque le « dépassement» de Carnap est un autre « dépassement », celui qu'entreprend Heidegger à l'encontre de la « transcendance» des professionnels de la métaphysique. La confrontation de ces deux opérations conduit à s'interro-

ger: « que reste-t-il de la philosophie après l'élimination de toute
métaphysique? », question que pose Carnap après avoir mis en évidence les distorsions langagières de Heidegger. On peut toutefois se demander si l'épreuve logique réussit effectivement à les éliminer, et au prix de quelle espèce de transgression Carnap entend stigmatiser les non-sens comme tels (A. Soulez). Le problème du statut de la « bonne» philosophie chez Carnap est également abordé par Quine qui montre comment, devant les difficultés qui réapparaissent après chaque solution nouvelle apportée aux problèmes, Carnap est contraint d'assouplir progressivement les critères du sens. La philosophie, est-elle une

PRÉSENTATION «

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syntaxe logique du langage» ? Les contextes modaux et le pro-

blème de l'identification des objets imposent le recours à la sémantique qui diffère cependant de celle de Tarski. La vérifiabiiité et la réfutabilité directes adoptées comme critères du sens se révèlent inadéquates devant la quantification mixte, d'où le recours aux « formes de réduction» dans « Testability and Meaning ». Comment distinguer ces formes des autres énoncés de la théorie? La même question se pose au sujet des énoncés protocolaires. Se réclamant de Duhem, Quine se dé.clare naturaliste et holiste : nos

théories sont des

«

amalgames

de conventions

linguistiques

et

d'évidence venant des sens ». L'importante discussion sur les énoncés protocolaires entre Schlick, Neurath et Carnap est encore aujourd'hui d'actualité. Dès 1931, et contre le phénoménalisme de la première période, Neurath préconise le physicalisme qui est, chez lui, solidaire de deux

thèses: 1) tous les énoncés d'une science sont révisables

«<

Aucun

énoncé ne connaît de Noli me tangere »), y compris les énoncés protocolaires, 2) théorie de la vérité-cohérence (<< les énoncés sont comparés à d'autres énoncés, et non pas à des 'expériences', au 'monde' ou à quoi que ce soit d'autre »). Selon Fr. Barone, le développement du physicalisme sous sa forme exacerbée (cohérentisme) conduit à l'épistémologie anarchiste de Feyerabend. Les physicalistes refusent, en effet, la référence directe aux faits physiques. Ils sont dès lors contraints, pour démarquer les théories scientifiques de la non-science ou pseudoscience, d'invoquer le fait historique et culturel de l'accord des savants de notre aire culturelle comme seul critère de scientificité des théories. Aux énoncés protocolaires des physicalistes, Barone oppose les « constatations» empiriques immédiates de Schlick, qui assurent le lien entre une théorie et le réel. Comme l'observe P. Jacob, pour Schlick, le physicalisme est incompatible avec l'empirisme. Cependant, si Schlick a mené un combat efficace contre la théorie de la vérité-cohérence à partir des positions

réalistes, il n'a pas réussi à tirer de l'obscurité

ses « constata-

tions », bien que, selon lui, « toute la lumière de la connaissance vienne d'elles». La distinction entre analytique et synthétique, fondamentale pour le positivisme logique, ne touche cependant que le champ cognitif auquel il faut ajouter le champ non cognitif pour rendre compte des actes de volonté ou de désir. Cette triple distinction: analyti-

que - synthétique - non cognitif, est

«

à la base des philosophies

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PRÉSENTATION

morales des positivistes... et détermine aussi l'espace des possibilités pour la probabilité» (J. Vickers). En effet, ou bien la probabilité est, à la suite de Bolzano, analytique et logique (Carnap), ou bien elle est a posteriori et synthétique (interprétation fréquentiste : Reichenbach, von Mises), ou bien non cognitive (interprétation subjectiviste: Ramsay et De Finetti). Quant à l'éthique, étant donné que les énoncés moraux n'ont pas de signification cognitive, deux options semblent compatibles avec l'élimination de la métaphysique préconisée par le Cercle de Vienne: 1) une méta-éthique non cognitive qui consite dans la reconstruction des jugements moraux: Carnap, Ayer, Reichenbach, 2) une éthique empiriste qui est la science empirique des normes: Schlick (R. Hegselmann). Le projet central de l'empirisme logique: construction d'un langage unitaire pour la science permettant l'élimination de la métaphysique, peut être caractérisé comme idéal unitaire fort, mais sans ontologie. Il se rattache à un enjeu fondamental: l'assimilation des sciences humaines aux sciences de la nature. A. Boyer discute l'utopie d'une science autonome, purifiée, transparente et unifiée en tant que projet idéologique et métaphysique. Pour l'auteur, Unité de la Science ne signifie pas Science Unifiée. Deux communications furent consacrées à un projet original d'Otto Neurath : il s'agit de la représentation imagée des statistiques (ISOTYPE). R. Kinross présente les origines, le développement et les résultats de l'œuvre de communication visuelle qu'Otto Neurath a réalisée en particulier à travers les expositions du Musée Economique et Social à Vienne, avant de rejoindre la Hollande puis l'Angleterre. Il souligne le procès qui conduit des diagrammes qui stylisent l'information quantifiée aux énoncés visuels, et évalue la portée pédagogique d'une œuvre qui n'est pas sans rapport avec le mouvement moderniste des années 20 et 30. Paul Neurath évoque d'abord quelques souvenirs d'enfance marqués par la figure comparable au Gutenberg de l'imprimerie que fut son père Otto Neurath. Attaché au fonctionnement du symbolisme qu'utilisait O. Neurath dans ses statistiques, il expose la finalité politique et sociale qui faisait l'originalité de la tâche de celui qui fut sans doute le plus engagé des membres du Cercle de Vienne, à l'époque du mouvement de réforme sociale des années 20. Henk Mulder n'a pas pu prononcer sa conférence au cours de nos Journées. Nous l'avo11s j0Î11te à l'ensemble parce qu'elle reflète

PRÉSENTATION

19

le parcours personnel qui a conduit l'auteur jusqu'à la constitution des Archives du Cercle de Vienne à Amsterdam. Nous remercions vivement les participants à ces Journées et tous ceux qui, de près ou de loin, ont suivi les conférences ou sont intervenus dans les débats. A notre regret, nous n'avons pas pu accueillir à Paris deux conférenciers prévus: Dr. Jorg Schreiter de l'Académie des Sciences de Berlin (République Démocratique Allemande) et Dr Maciej Pstrokonski de l'Académie Polonaise des Sciences (Varsovie). Ils n'ont pu obtenir les visas de sortie de leurs pays respectifs sous prétexte de délais insuffisants, bien que nos lettres d'invitation aient été expédiées sept à huit mois avant nos Journées. Nous regrettons également de ne pouvoir offrir à nos

lecteurs les textes de deux conférences:

celle de E. Coumet (<< ~an-

gages» et théories physiques: Duhem), et celle de R.S. Cohen (Einstein, Schlick et Reichenbach). Deux personnes nous ont encouragés et soutenus dans la préparation de ces Journées: Marie Neurath et R.S. Cohen. Nous remercions Joëlle Proust pour la relecture finale du texte d'A. Coffa. Nous remercions également les traducteurs et tous ceux qui par leur soutien ont rendu possible l'organisation matérielle de ces Journées: les responsables de l'Université de Paris XII (Créteil), en particulier Madame Uzan, directrice de l'U.E.R. de Lettres et Sciences humaines, Monsieur Langlois, directeur de l'I.R.U., et l'équipe de l'I.R.U., notamment Mesdames Blanckaert et Aboukrat, les responsables du British Council, le directeur de l'Institut Autrichien à Paris, Dr Altmüller, et toute l'équipe de cet Institut, le C.N.R.S. qui, en la personne de Monsieur Caveing, nous a accordé la subvention complémentaire nécessaire, le Centre National des Lettres pour la subvention qui a rendu possible la publication de ces Actes, et la Maison d'édition Méridiens Klincksieck pour les avoir accueillis dans son programme.

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PRÉSENTATION

NOTES

1. Nous remercions Monsieur Georges Canguilhem pour les renseignements sur l'accueil fait en France aux membres du mouvement néopositiviste entre les deux guerres. 2. On trouvera la plupart des textes des membres du mouvement néopositiviste en anglais dans la monumentale Vienna Circle Collection chez Reidel. Notre groupe a traduit un choix de textes de Carnap, Hahn, Neurath, Schlick et un choix d'entretiens de Wittgenstein notés par Waismann. Ces textes, qui datent des années 1930, ont paru aux P.U.F. au printemps 1985 sous le titre Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits (dir. Antonia Soulez). 3. Le positivisme logique a trouvé un écho inattendu au Portugal où l'un de ses représentants, le docteur Abel Salazar (à ne pas confondre avec le dictateur du même nom) a longuement polémiqué avec Antonio Sérgio, le célèbre essayiste et critique littéraire. Nous devons ces renseignements à Monsieur Norberto Cunha de l'Université du Minho (Braga), qui prépare un ouvrage sur l'influence du positivisme logique au Portugal. 4. Comme au Portugal, en Slovaquie, le néopositivisme a suscité de violentes réactions. Pendant et immédiatement après la guerre, Igor Hrusovsky a mené une importante polémique contre le philosophe russe émigré Nicolas Lossky et ses disciples slovaques. Bien qu'il soit resté à l'Université après le changement de

régime en Tchécoslovaquie en1948, il se voyait constamment accusé de
tionnisme léniniste. idéaliste », Le. néopositiviste, par les gardiens de l'orthodoxie

«

dévia-

marxiste-

LE CERCLE DE VIENNE ET SES SOURCES AUTRICHIENNES
par Jan Sebestik

La formation du Cercle de Vienne, son histoire immédiate et ses relations avec ses grands prédécesseurs - je pense à Mach, à Boltzmann et, bien entendu, à Wittgenstein sont aujourd'hui assez bien connues et font l'objet d'études et de monographies. Dans les dernières années, l'attention a été attirée sur le contexte moins immédiat de l'empirisme logique, à savoir sur la philosophie autrichienne au tournant du siècle; il s'agit de Brentano et de certains de ses élèves (à ma surprise, principalement Meinong dont les doctrines ont trouvé autrefois chez Russell et trouvent de nouveau aujourd'hui un écho dans le monde anglosaxon). Il me semble maintenant nécessaire de tenir compte du contexte philosophique autrichien plus large, de spécifier les composantes de la philosophie autrichienne, qui jettent une lumière nouvelle sur les doctrines du Cercle de Vienne. Au delà de,son enracinement immédiat, il faut, je crois, porter le regard sur certaines constantes de la philosophie autrichienne, sur sa spécificité, sur ses lignes de force, son style. Aujourd'hui, je voudrais attirer l'attention sur l'une des faces cachées de la philosophie autrichienne au XIXe siècle, à savoir sur ses théories concernant la logique et le langage; une étude complémentaire devrait être consacrée aux tendances positivistes dans la sociologie autrichienne, manifestes dans l'œuvre de T.G. Masaryk, qui trouveront leur continuation chez Otto Neurath. Très schématiquement, on peut caractériser la doctrine du Cercle de Vienne comme une combinaison originale de l'empirisme avec la nouvelle logique prolongée en instrument de l'analyse du langage, et avec certaines thèses qu'on attribue à Wittgenstein (par ex. la définition du sens par la vérifiabilité). Or, des éléments qui

22

JAN SEBESTIK

entrent dans cette combinaison sont présents dans la philosophie autrichienne depuis le XIXe siècle, de sorte que le mouvement de l'empirisme logique apparaît comme la radicalisation de certains thèmes constants dans la philosophie autrichienne. Chez les membres du Cercle de Vienne, cette préhistoire autrichienne est largement mais non complètement occultée, et on comprend pourquoi. D'après le récit que nous a fait Madame Marie Neurath, veuve d'Otto Neurath, l'origine lointaine du Cercle est à chercher dans les discussions philosophiques, scientifiques et politiques de trois amis étudiants au début du siècle: le mathématicien Hans Hahn, le physicien Philipp Frank et l'économiste et sociologue Otto Neurathl. Se retrouvant après la guerre, l'un

d'eux-était-ce

Hahn ?-s'écria:

«

Il n'y a pas de philosophes

parmi nous. Nous avons besoin d'un philosophe ». Toujours estil que Hahn, alors professeur de mathématiques à l'université de Vienne, a recommandé Schlick pour la chaire de philosophie des sciences qu'avaient occupée Mach et Boltzmann. Bientôt après l'arrivée de Schlick à Vienne en 1922, un groupe plus large s'est constitué autour du noyau initial, et c'est à partir de réunions informelles autour de Schlick qu'on peut dater l'origine du Cercle. L'arrivée de Carnap à Vienne en1926 est une autre date importante; désormais, les acteurs principaux, Neurath, Hahn, Schlick et Carnap sont sur la scène, entourés de participants plus jeunes. Or, la leçon que je tire de cette histoire est la suivante: les deux principaux philosophes professionnels du Cercle, Schlick aussi bien que Carnap, sont non pas autrichiens mais allemands, d'éducation allemande. Ils sont donc moins sensibles à la tradition philosophique autrichienne. Par conséquent, les ingrédients spécifiquement autrichiens des doctrines du Cercle de Vienne, bien que patents chez Hans Hahn (et, évidemment, chez Wittgenstein), ne sont pas aisément identifiables dans les ouvrages de Schlick et de Carnap qui, pour la plupart, ne sont pas tributaires de la tradition autrichienne. Faut-il rappeler enfin que l'Autriche d'avant la guerre de 1914 ne ressemble pas à la république actuelle q\li occupe la vallée du Danube et les régions alpines? Beaucoup plus que l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie fut un véritable empire central, étendu du Tirol jusqu'à la Bucovine et à la Transsylvanie, situé entre l'Allemagne et l'Adriatique, réunissant 15 provinces, 8 nations avec, à côté de Vienne la capitale, d'autres villes importantes comme Prague et

SOURCES

AUTRICHIENNES

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Budapest. Une fraction de la Pologne et de l'actuelle Yougoslavie, et pendant quelques décennies des régions de l'Italie du Nord, font également partie de l'empire. La culture autrichienne est faite d'un mélange de traditions, et si elle s'exprime principalement mais non exclusivement en allemand, ses acteurs ne sont pas tous allemands ou autrichiens au sens ethnique du terme. Des Hongrois, des Tchèques, des Polonais, des Slaves du Sud se côtoient dans la capitale. Surtout, la part prise par les grandes provinces industrielles du Nord, la Bohême et la Moravie, réunies autrefois (et aujourd'hui de nouveau) en un Etat indépendant, est très importante: Bolzano, Mendel, Mach, Husserl, Freud, Masaryk, Godel, Feigl, Rilke et Kafka, liste non-exhaustive, y sont nés, certains d'entre eux y ont enseigné ou vécu, de même que Doppler, Einstein, Carnap et Philipp Frank. D'où la diversité de la culture et de la philosophie autrichiennes davantage ouvertes aux sources étrangères que la philosophie allemande.
Quels sont les traits spécifiques de la philosophie autrichienne? Pour le dire de manière simplifiée, la philosophie autrichienne est anti-kantienne, psychologisante ou logicisante, réaliste avec de fortes tendances empiristes, et attentive aux problèmes du langage. Elle croit à l'unité de la méthode de la philosophie et de celle des sciences. Exprimée sous une forme caricaturale (la formule vient

d'un des rares hégéliens autrichiens) : « seule la mathesis a la certitude, la philosophie n'est qu'opinion, histoire hautement probable. J'ai reçu cet oracle lorsque j'ai entrepris les études de philosophie à Prague. J'ai écouté parler un prêtre qui a traité la théologie comme si c'était de la mathématique »lbis. Un demi-siècle plus tard, la thèse d'habilitation d'un autre philosophe-prêtre, il s'agit

de Brentano cette fois-ci, confirme l'oracle: « la vraie méthode de la philosophie ne peut être que celle de la science de la nature ». Aujourd'hui, je parlerai de trois aspects de la philosophie autrichienne: de son anti-kantisme, de ses traditions logiques et de la philosophie du langagelter. Résistance à Kant Contrairement à l'Allemagne, la philosophie autrichienne a été au début fermée à l'influence de Kant, aussi bien pour des raisons

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externes (Kant penseur protestant et prussien) que pour des raisons proprement philosophiques. Mais si les philosophes autrichiens se détournent de Kant, ils manifestent un intérêt permanent pour Leibniz, et tout particulièrement pour Leibniz logicien. En 1845, Ferdinand Exner, professeur de philosophie à Prague, celui précisément qui a introduit Herbart en Autriche, le plus leibnizien des philosophes allemands, publie un grand mémoire Sur la science universelle de Leibniz. Dans les années 1840 paraissent deux textes d'un jeune philosophe pragois Robert Zimmermann (dont j'aurai à reparler par la suite) : l'un sur la Monadologie de Leibniz (1847),l'autre sur Leibniz et Herbart, comparaison de leurs Monadologies (1849). Enfin, en 1857, Franz ou Frantisek Kvef. publie La logique de Leibniz, à ma connaissance le premier ouvrage consacré à ce sujet, et qui sera mentionné par Couturat. Ce regain d'intérêt pour Leibniz et sa logique ne devrait pas surprendre. Comme plus tard les travaux de Couturat et de générations successives d'historiens de la logique, il résulte d'un renouveau de cette discipline en Autriche dans la première moitié du XIXe siècle, renouveau qui produit des outils conceptuels qui permettent, entre autres choses, de réinterpréter et de mieux comprendre les textes anciens. Et ce n'est pas un hasard non plus si ces écrits viennent de Prague: leurs auteurs sont tous d'une manière et d'une autre liés à la première grande figure de la philosophie autrichienne: Bernard Bolzano. C'est en effet la philosophie et la logique de Bolzano qui, depuis le début du XIXe siècle, forment un barrage puissant contre la pénétration du kantisme, dans la mesure non seulement où elles opposent à Kant une critique d'une rigueur dont on voudrait que des commentateurs encore aujourd'hui tirent leçon, mais encore proposent une doctrine logique, épistémologique, métaphysique, esthétique, morale, sociale et religieuse. Pendant quinze ans, de 1805 à 1819, cette doctrine était diffusée publiquement dans les cours de « science de la religion» et dans les « discours édifiants»
que Bolzano prononçait les dimanches pour le public cultivé de Prague. Toute une génération a été ainsi fonnée.

Contrairement aux « nouveaux philosophes» (i.e. aux idéalistes postkantiens, l'expression est de Herbart), Bolzano ne construit pas son système dans le prolongement du kantisme. S'il s'oppose sur plusieurs points essentiels à Kant, il s'oppose encore plus vigoureusement à Fichte, à Schelling et à Hegel. D'autre part, contrairement aux autres adversaires des systèmes idéalistes qui infléchissent Kant dans un sens psychologisant (Fries, Herbart,

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Beneke), Bolzano édifie sa doctrine indépendamment de la psychologie, et la logique en fait le noyau. Pour Bolzano, le destin de la philosophie critique se joue dans ses premières décisions théoriques: dans la distinction entre connaissance a priori et connaissance a posteriori, entre intuitions et concepts, entre jugements analytiques et jugements synthétiques, dans l'explication de l'origine de nos jugements. Dernier trait distinctif de la critique bolzanienne de Kant: les questions touchant à la nature de la mathématique y jouent un rôle essentiel. En même temps que philosophe, Bolzano, comme Leibniz, est un mathématicien créateur, engagé dans la révision des fondements de la mathématique de son temps. Contre le contructivisme kantien qui fait appel à l'intuition pure, Bolzano rappelle les exigences internes du travail mathématique: nécessité de démonstrations rigoureuses, c'est-à-dire celles qui éliminent toute intervention de l'intuition, nécessité de définitions des concepts mathématiques par les propriétés qui interviennent effectivement dans les démonstrations. La contribution durable de Bolzano aux fondements de l'analyse consiste précisément dans la scrupuleuse redéfinition de ses concepts fondamentaux (ceux de borne supérieure, de convergence, de continuité, de dérivabilité, de nombre réel) et dans la formulation et la démonstration de théorèmes préalables et essentiels (théorème de la borne supérieure, la condition de convergence de « Bolzano-Cauchy», les théorèmes fondamentaux sur les fonctions réelles continues). Depuis le début de sa carrière scientifique, Bolzano développe sa philosophie mathématique dans les préfaces de ses mémoires mathématiques et tout particulièrement dans un petit ouvrage intitulé Beytriige zu einer begründeteren Darstellung der Mathe-

matik (1810) qui contient un important

appendice

«

Sur la doc-

trine kantienne de la construction des concepts dans l'intuition ». C'est là qu'on trouve pour la première 'fois la remarque, souvent répétée par la suite, que la démonstration leibnizienne (critiquée par Kant) de la formule 2 + 2 = 4 suppose l'associativité de l'addition. On y trouve également la critique de l'explication kantienne des jugements synthétiques, et surtout la critique du concept d'intuition pure qui est, selon Bolzano, contradictoire. De toute façon, l'intuition du temps n'a pas de place en arithmétique, et même les vérités géométriques sont indépendantes de l'intuition spatiale. La mathématique est une science conceptuelle pure fondée sur la logique et sur les concepts ensemblistes.

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Ce que Bolzano reproche fondamentalement à Kant, ce sont moins ses solutions que la façon même dont il formule ses problèmes. Pour Bolzano, l'idéalisme a sa racine dans une confusion

fondamentale:

«

quant à l'essentiel,

l'idéalism.e repose unique-

ment sur la confusion de l'objet d'une représentation avec la représentation elle-même, et il faudrait accuser déjà Leibniz, mais encore plus nettement Kant, Fichte, Schelling, et Hegel, dont les systèmes reposent sur une confusion permanente du concept de ce qui est pensé en soi ou du concept objectif avec l'objet2. A cette erreur, Bolzano entend remédier par une distinction tripartite: non seulement entr~ les représentations et les objets, mais encore, entre les représentations (les concepts) en soi et les représentations subjectives. La pensée se déroule dans le domaine de la subjectivité; cependant, elle consiste à penser le sens, des significations objectives. Les êtres logiques ne relèvent ni de la pensée ni du langage: les liens objectifs entre les propositions peuvent être exprimés, pensés, mais sont indépendants de toute pensée, même divine. Les objets logiques, les propositions et les représentations en soi, jouissent d'un statut autonome fantomatique, diront les critiques de Bolzano: ce ne sont ni des réalités du monde matériel ni des idéalités produites par l'activité du sujet. Cet objectivisme logique, réinventé par Frege, fournira des armes à bon nombre d'opposants à Kant. Brentano aura fondamentalement la même attitude à l'égard de Kant que Bolzano. Avec les deux prêtres-philosophes, la philosophie autrichienne a pu s'épargner ce que Neurath appelle 1'« interlude kantien », tout en s'ouvrant l'accès immédiat à Aristote, à la scolastique, à Leibniz. Rien de plus significatif à cet égard que la remarque de Husserl sur Bolzano, Husserl qui par ailleurs

mettait Bolzano-logicien au rang d'Aristote et Leibniz: « même
en ce qui concerne ce qu'il avait de plus précieux à m'offrir, tout le sens idéaliste (der ganze idealistische Sinn) qui appartient essentiellement à mon idée de la logique pure, lui est resté étranger »3. C'est là précisément le lien profond qui unit les empiristes logiques avec les deux grands autrichiens, Bolzano et Brentano. Ils ont le même adversaire, l'idéalisme au sens allemand du terme.

La logique comme discipline fondatrice:
Même si les contributions de Brentano

Bolzano
à la logique sont loin

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d'être négligeables, en matière de logique, la philosophie autrichienne a un seul maître, Bolzano. D'après Bolzano, le but de la logique est d'établir les règles du discours scientifique: règles de la division des sciences, règles de l'invention et de la découverte, et principalement règles de l'organisation des propositions à l'intérieur d'une science (règles de la construction d'un système axiomatique) et règles de logique formelle. La logique formelle proprement dite se propose de construire un système des relations extensionnelles entre les propositions dont la plus importante est la déductibilité ou relation de conséquence logique. Mais il faut d'abord expliquer l'appareil conceptuel sur lequel repose le système de Bolzano. A la base, il y a, comme nous venons de voir, une nouvelle conception des objets logiques. Ces objets sont des propositions. Malgré les critiques justifiées qu'ont formulées à leur égard les philosophes depuis Exner jusqu'à Quine, la notion de proposition a permis de séparer rigoureusement les problèmes proprement logiques de ceux qui relèvent de la psychologie, de la théorie de la connaissance ou de la métaphysique. Pour définir les opéra~ions et les relations logiques fondamentales, Bolzano a inventé une méthode spécifique qu'on appelle méthode de variation. Celle-ci repose sur le concept de forme propositionnelle (Satzform), introduit et défini explicitement pour la première fois par Bolzano. Une forme propositionnelle est une expression obtenue à partir d'une proposition (plus exactement à partir d'un énoncé) en substituant une ou plusieurs variables à l'un ou plusieurs termes qui y figurent. Le plus souvent, Bolzano procède simplement en considérant un ou plusieurs termes (une ou plusieurs représentations dans sa terminologie) comme variables sans effectuer la substitution. Sa méthode consiste à prendre une ou plusieurs propositions, à y choisir des représentations (le mot est pris dans le sens objectif comme partie d'une proposition en soi) qu'on considérera comme variables, et à y substituer successivement des représentations d'un certain domaine. Cela revient à substituer des constantes prises dans un domaine à des constantes qui occupent des places de variation dans un énoncé donné. Par substitutions successives aux représentations considérées comme variables dans la même proposition, on obtient toute une classe de propositions et on examinera leur valeur de vérité. Ainsi, à partir de « Socrate est sage », en

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considérant « Socrate» comme variable (on peut aussi écrire « X est sage» et substituer des noms à « X » comme le fait parfois Bolzano), nous obtenons: Platon est sage, Euclide est sage, Néron est sage, etc. en prenant chaque fois le nom d'une personne pour le substituer à « Socrate ». On peut choisir une autre variable, par exemple la représentation «sage» (on obtient alors «Socrate est philosophe », « Socrate est athénien» etc.), ou deux variables, «Socrate» et « sage» et substituer à chacune des représentations appropriées. Mais on ne peut pas faire varier toutes les représentations dans une proposition. Un auteur viennois a parfaitement décrit le mécanisme de ces subs-

titutions : « Lorsque nous transformons un constituant d'une proposition en une variable, il existe une classe de .propositions qui sont toutes des valeurs de la proposition variable ainsi formée. En général, cette classe dé~nd encore de ce que nous considérons comme parties [variables] de cette proposition, selon une convention arbitraire ».4. L'intérêt de ce procédé consiste d'abord dans le fait qu'il conduit à une classification des propositions. Lorsqu'on examine la valeur de vérité de toutes les propositions obtenues par les substitutions admises à partir d'une proposition donnée, on s'aperçoit que trois cas peuvent se présenter: 1) la classe obtenue contient aussi bien des propositions vraies que des propositions fausses (c'est le cas de notre exemple « Socrate est sage »), 2) la classe des propositions obtenues par substitution contient uni-

quement des propositions vraies (exemple: « l'homme Socrate est faillible » où « Socrate» est considéré comme variable),
3) la classe obtenue contient uniquement des propositions fausses

(exemple: « l'homme Socrate est immortel» avec la même variable
« Socrate »). Dans le deuxième cas, la proposition initiale est dite valide (allgemeingültig) relativement aux représentations variables considérées, dans le troisième cas contra-valide (allgemeinungültig). Pour mesurer le rapport du nombre des propositions vraies au nombre des propositions fausses à l'intérieur d'une classe obtenue par la méthode de variation, Bolzano définit le degré de validité d'une proposition. Le degré de validité d'une proposition valide est égal à

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1, celui d'une proposition contra-valide est égal à 0, le degré d'une proposition que nous appelons neutre est compris entre 0 et 1. Les concepts de validité et de contra-validité définis jusqu'ici ne sont pas à proprement parler logiques; ils dépendent de ce qu'on considère comme variables. La proposition «l'homme Socrate est mortel» est valide relativement à la variable
«

Socrate

»,

mais non valide relativement à la variable

«

mortel ».

Bolzano parvient à la validité logique en redéfinissant à sa manière la notion kantienne d'analytique. A la définition kantienne en termes d'inclusion du prédicat dans le sujet, il reproche l'inadéquation. D'une part, il y a des propositions dont le prédicat est inclus dans le sujet bien qu'elles ne soient pas analytiques, comme « Le père d'Alexandre roi de Macédoine, fut roi de Macédoine» ; d'autre part, des lois logiques comme celle du tiers exclu ne sauraient se plier à la définition kantienne tout en étant analytiques. Ce qui, d'après Bolzano, rend analytiques les exemples kantiens, n'est pas l'inclusion du prédicat dans le sujet, mais le fait que leurs valeurs de vérité ne changent pas lorsqu'on les soumet à la méthode de variation. Pour définir l'analytique, Bolzano se sert donc de sa méthode de substitution. Il procède en deux étapes, en recourant d'abord à la quantification existentielle. Une proposition est analytique si elle contient au moins une représentation qui, soumise à la variation, engendre une classe de propositions qui ont toutes la même valeur de vérité. Une telle définition présente peu d'intérêt pour nous et son seul mérite est d'explorer la voie qui conduit à un concept qui est équivalent à notre analytique et que Bolzano appelle logico-analytique. Une proposition est logico-analytique ou tautologique si toutes les substitutions à toutes les représentations non-logiques livrent des propositions quLont toutes la même valeur de vérité. Les instances de substitution d'une proposition logico-analytique vraie sont toutes vraies. Si l'on met à part les propositions obtenues par substitution de la définition au défini, les propositions logicoanalytiquement vraies sont des instances des lois logiques. La définition bolzanienne dépend de la classification des représentations en logiques et non-logiques (descriptives) et Bolzano s'en rend bien compte: « Il est vrai que cette distinction est un
peu floue, puisque le domaine des concepts qui appartient à la logique n'est jamais délimité de manière si précise qu'il ne peut y avoir jamais quelque controverse à ce sujet. Toutefois, il pourrait

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être utile de tenir compte de cette distinction... »5. Ce sont donc des raisons pragmatiques qui suggèrent le choix des constantes logiques dans des cas controversés, à la frontière entre le logique et le non logique. Sans entrer dans le système logique de Bolzano, je montrerai sur un exemple son mécanisme et son fonctionnement: le concept de déductibilité (de conséquence logique). Bolzano définit les relations entre les propositions (ou entre les formes propositionnelles) relativement à certaines variables, et seulement pour les concepts les plus importants comme la déductibilité, relativement à toutes les variables descriptives. Mais il est facile de transformer toutes ces relations en relations logiques au sens strict. Pour lui, la déductibilité est un cas particulier de la compatibilité. Deux propositions sont compatibles s'il existe au moins une représentation (ou un système de représentations dans le cas de plusieurs variables) qui, substituée aux variables, rend les deux

propositions vraies. « X aime Y » est compatible avec « X est plus âgé que Y » car il existe un système de représentations, par exemple le système (<< Socrate », « Platon ») qui les rend vraies. Prenons maintenant la déductibilité: des propositions A, B, C,... on peut déduire les propositions M, N,... lorsque « non seulement certaines, mais toutes les représentations dont la substitution à la place des [variables] i, j, k,... rend vraies toutes les A, B, C, ..., rendent vraies aussi toutes les M, N,... »6. En d'autres termes, de la classe A, B, C,... ont peut déduire la classe M, N,... si les deux classes sont compatibles et si toutes les représentations qui, substituées aux variables, rendent vraies les propositions de la première classe, rendent également vraies toutes les propositions de la seconde classe. La clause de compatibilité est trop restrictive, mais Bolzano a de bonnes raisons de l'intégrer dans sa définition: elle lui permet de relier la déductibilité à la probabilité. Prenons une classe d'hypothèses A, B, C,... et une proposition M. Bolzano appelle probabilité de M relativement à la classe des hypothèses A, B, C,... le rapport du nombre de cas dans lesquels toutes les hypothèses et également M sont vraies, au nombre de cas dans lesquels seules les hypothèses sont vraies. Comme tous ces cas dépendent uniquement des représentations qui, substituées aux variables, rendent vraies d'un côté les hypothèses, de l'autre côté la proposition M (Bolzano définit avec soin le domaine des représentations admises pour les substitutions), la probabilité de M relativement

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à la classe des hypothèses est égale au rapport du nombre des représentations qui, substituées aux variables, vérifient et les hypothèses et la proposition M, au nombre de représentations qui vérifient uniquement les hypothèses. On voit maintenant le rôle que joue la compatibilité dans la définition de la déductibilité. Tout d'abord, la probabilité de M n'est définie que si le nombre des représentations qui vérifient uniquement les hypothèses n'est pas nul, c'est-à-dire si les hypothèses sont compatibles entre elles. D'autre part, le nombre de représentations qui vérifient et les hypothèses et la proposition M est au plus égal au nombre des représentations qui vérifient les hypothèses seules; par conséquent, la probabilité de M relativement aux hypothèses est tout au plus égale à 1. Elle est exactement égale à 1 si le nombre des représentations qui vérifient les hypothèses et la proposition M est égal au nombre des représentations qui vérifient les hypothèses seules, c'est-à-dire lorsque toute substitution qui rend vraies les hypothèses rend également vraie la proposition M, ou encore lorsque l'on peut déduire la proposition M des hypothèses A, B, C,... En d'autres termes, à partir des hypothèses, on peut déduire M si et seulement si la probabilité de M par rapport aux hypothèses est égale à 1, c'est-à-dire si cette propabilité est une certitude. A l'autre extrémité, cette probabilité est nulle s'il n'existe aucune représentation qui vérifie et les hypothèses et la proposition M, c'est-à-dire si M est incompatible avec la classe des hypothèses. L'œuvre logique de Bolzano ne se limite pas à l'établissement d'un système de relations extensionnelles, ni même à l'examen des règles méthodologiques et heuristiques qu'il convient de suivre dans les sciences. Le but ultime de sa logique est de servir de base pour la constitution d'une série encyclopédique de traités scientifiques, à commencer par un traité de mathématiques entrepris par Bolzano lui-même. Dans ce sens, malgré tout ce qui peut séparer le projet bolzanien de l'idée de Neurath, l'Encyclopédie de la Science unifiée est aussi l'héritière lointaine de la Wissenschaftslehre.

Philosophie comme critique du langage
Pour sa logique, Bolzano a voulu remodeler la langue naturelle en une sorte de langage normé. Son idée est de réduire tous les

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« S possède la propriété p ». Voulant rendre justice aux énoncés existentiels (l'existence devient chez lui un concept de second ordre) et aux énoncés de relations, il est souvent obligé de construire les sujets comme collections ou classes et de reporter toute la complexité sur les prédicats. La simplicité du schéma prédicatif fondamental se paie par la complexité des constituants du sujet et du prédicat. En revanche, la critique bolzanienne du jargon post-kantien tout particulièrement hégélien est tout à fait semblable à l'analyse logico-linguistique à laquelle Carnap soumet des textes de Heidegger. Cependant si Bolzano pense devoir corriger la syntaxe pour rendre manifeste la structure prédicative conformément aux catégories sémantiques mises en jeu, et élucider par une herméneutique logique le sens des expressions ambiguës, il ne doute pas du fait que le langage naturel est foncièrement sain, qu'il ne nous tend pas de pièges. C'est le langage des philosophes qui peut être corrompu, jamais celui de la vie, ou de la science. C'est un autre grand autrichien qui développe une véritable critique) du langage et qui contribue, de manière essentielle, à constituer un certain « Cercle de Vienne» imaginaire au XI Xe siècle. Son nom est Franz Brentano. Brentano s'insurge d'abord contre l'idée d'un parallélisme du langage et de la pensée, contre l'idée que le langage serait un miroir de la pensée. Il n'y a pas de correspondance entre les mots, et les éléments de la pensée. Par conséquent, le langage est, par rapport à la pensée, tantôt en excès, tantôt en défaut. Les mots ne ressemblent pas aux pensées; le langage est un système de désignations des choses, un système de symboles. L'idée de miroir n'est qu'une métaphore; la dissemblance entre l'original (la pensée) et l'image (le langage) n'empêche pas cependant que l'on puisse instaurer une correspondance entre les deux. L'image serait alors ce qui est commun à toutes les langues. Pouvons-nous traduire « les pensées d'une langue dans une autre» ?-« Toutes ont quelque

énoncés à la forme prédicative

chose de commun qui est stimulé par la nature de la pensée,' et dans ces traits généraux, on peut reconnaître l'image de la pensée »7 ? Brentano n'est pas d'accord. La communauté des langues, l'intertraductibilité s'expliquent suffisamment par le fait que les mêmes choses sont désignées par les mêmes moyens. Les langues peuvent se répondre, on peu! concevoir une structure commune à toutes les langues, mais on ne peut pas en conclure que le langage fournit une image, sinon très incomplète et très imparfaite, de la pensée.

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Car la langue contient à la fois plus et moins que la pensée. Elle contient moins: notre lexique est moins varié, moins différencié que nos phénomènes psychiques; pour les exprimer, il faut donc recourir à des combinaisons lexicales compliquées. Ce manque de moyens lexièaux façilite cependant la communication: la même expression désigne une multiplicité d'éléments psychiques. De l'autre côté, la langue contient plus que la pensée, estime Brentano. Elle dispose de moyens qui, à eux seuls, ne désignent aucun phénomène psychique, par ex. des articles et des particu-

les (<< non », « seulement »),mais aussi des conjonctions, des adverbes et des cas obliques des substantifs et des adjectifs. A peu près au même moment que Frege, Brentano divise les mots du lexique en deux classes: des mots catégorématiques ou auto-sémantiques, ceux qui ont une signification en eux-mêmes, et les mots syncatégorématiques ou synsémantiques qui n'ont pas de signification isolément. « Ils contribuent à l'expression d'un phénomène psychique uniquement lorsqu'ils sont liés à d'autres mots, par ex. aucune pierre n'est vivante [quantification], ou il m'a battu [le pronom qui exprime le renvoi]. En soi et pour soi ils sont dépourvus de sens, mais provoquent l'attente hypothétique d'un contexte discursif, ils sont seulement co-signifiants »8. Bien entendu, Brentano ne va pas aussi loin que Frege; chez Brentano, la frontière entre les expressions auto-sémantiques et les expressions synsémantiques n'est pas absolue, et surtout, elle ne touche que les éléments lexicaux (avec leur syntaxe). Brentano va jusqu'à dire que, « d'un certain point de vue », les substantifs et les adjectifs ne sont euxmêmes que co-signifiants, synsémantiques. Les seules expressions authentiquement auto-sémantiques, auto-signifiantes seraient alors uniquement des noms propres. La division du lexique en deux classes et la caractérisation de l'une d'entre elles comme contenant uniquement des expressions co-signifiantes répond à l'inversion de la position classique (de Platon à Kant) selon laquelle le jugement est une combinaison d'idées, et l'idée est première par rapport au jugement. C'est Bolzano qui a fait le pas décisif: pour définir un concept comme celui de continuité d'une fonction (pour ne citer qu'un exemple de ses innovations conceptuelles), il ne suffit pas de juxtaposer des caractères; les concepts complexes mettent en jeu une structure syntaxique dérivée de la structure d'une proposition, ou bien encore, ils sont définissables par des formes propositionnelles. C'est donc la proposition qui est première; le concept, plus exactement