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LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

De
446 pages
Otfried Höffe part du concept de responsabilité et de la distinction entre deux conceptions de la connaissance scientifique (conception antique illustrée par Aristote et conception moderne incarnée par Bacon), pour aborder les grandes questions que le développement des sciences et des techniques pose à l'éthique: la déontologie de la recherche génétique, les liens entre recherche scientifique et économie, les problèmes moraux, sociaux et environnementaux posés par la technique, etc… Il expose les fondements d'un nouvel esprit éthique qui fait reposer l'éthique appliquée sur une réhabilitation de la faculté de juger morale.
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LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ
Essai sur la science, la technique et l'environnement

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1212-6

Otfried HOFFE

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ
Essai sur la science, la technique et l'environnement

Traduit de l'allemand par Jean-Christophe MERLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - ITALIE

CHAP][TRE ][
UÉTHIQUE DES SCIENCES COMME PROJET

DE LA MODERNITÉ
~

n'a la capacité de se soustraire. Toute résistance est alertement surmontée, si l'on ne met pas en place d'interdictions strictes. Mais on s'expose certes aussi aux effets secondaires négatifs que sont les diverses formes de réprobation de la part des modes de cœxistence traditionnels, l'explosion démographique et les charges qui pèsent sur l'environnement. Cette situation de critique et de crise provoque l'entrée en lice de la philosophie, et plus précisément de l'éthique. Or puisque cette situation existe depuis longtemps déjà, l'éthique des sciences, compétente en la matière, par laquelle j'entends l'ethique du trio des sciences de la nature, de la technique et de l'environnement, jouit d'une longue période de conjoncture favorable, ce qui est lourd de conséquences. La spécialisation poussée des thèmes abordés conduit à un morcellement du débat. Du fait de la fondation de revues spécialisées la plus connue étant EnvironmentaLethicd ; pour la France, on citera entre autres Natured, dciencu, dociétéd et de centres de recherche spécifiques en France notamment la Société pour la

T

andis que certains Européens sont las de la civilisation scientifique et technique, celle-ci rayonne à l'échelle mondiale d'une force suggestive à laquelle nulle société

-

-

-

7

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

Philosophie de la Technique, le débat quitte la place qui est la sienne dans la vie pratique, à savoir la discussion entre les intéressés. C'est certes précisément en France, au début des années quatre-vingt-dix, qu'a eu lieu un débat public animé, initié notamment par le complément que Michel Serres (1990) entend apporter au contrat social avec Le contrat nature' par Le nouveL ordre écoLogique de Luc Ferry (1992), et Terre-patrie d'Edgard Morin et Anne-Brigitte Kern (1993). Des revues souvent militantes relaient ce débat, telles Écologœ politique ou Éthique. Mais depuis lors, en France comme ailleurs, ce sont les débats spécialisés qui s'installent, illustrés notamment, sur des modes très différents, par les livres de Gilbert Hottois (1993 et 1993a), Jean-Yves Goffi (1994) et Catherine Larrère (1996). LMt but not !eMt, les questions philosophiques, préalables ou fondamentales, se trouvent reléguées à l'arrière-plan. La présente étude cherche à parer à de tels phénomènes qui constituent la conséquence inévitable de la professionalisation. Elle accorde sans difficulté que l'éthique des sciences, par quoi

on entend

ici l'éthique

de la triade

«

sciences physiques

et

naturelles, technique et environnement », est une entreprise aussi riche en facettes qu'en disciplines diverses. Néanmoins on doit voir ses différents thèmes et méthodes non pas comme étant juxtaposés et n'entretenant aucun lien entre eux, mais comme s'inscrivant dans un ensemble relatif à un même objet, et les intégrer dans un débat philosophique global. 1) Durant longtemps prédominèrent en éthique des sciences les accusations, ou du moins les pressions pour que les sciences prouvent leur légitimité. On leur intente un procès, à elles et à la civilisation qu'elles ont marquée de leur empreinte. Mais entretemps des voix défenseurs de renom demandent la parole et exposent des arguments tout à fait nouveaux. La défense traditionnelle soulignait les apports humanitaires: le bien-être, l'accroissement de l'espérance de vie et une multitude de facilités,

8

BÉTHIQUE

DES SCIENCES COMME PROJET DE LA MODERNITÉ

dans le travail ou ailleurs. Contre le reproche parfaitement justifié que beaucoup de choses présentent maintenant des risques, et certaines des menaces, elle répondait par un bilan des coûts et des profits et affirmait que le profit l'emporte sur le préjudice et qu'une civilisation marquée de l'empreinte des sciences fournit au total une qualité de vie supérieure. Une telle défense plaide certes l'acquittement, mais se laisse entraîner par l'accusation. La nouvelle stratégie de défense considère que le regard moral porté sur les sciences et, par conséquent, le procès qui leur est intenté sont déplacés. Elle a le niveau et l'envergure d'un scepticisme en matière d'éthique des sciences. C'est à cette étape qu'une philosophie qui va au fond des choses entreprend sa tâche traditionnelle et débute sous la forme d'une discussion des objections sceptiques. Le scepticisme se fonde sur une théorie' de la modernité qui s'inspire en partie de Max Weber et en partie de Carl Schmitt, écrit l'histoire de la modernité comme une histoire de la neutralisation de la morale et restreint ainsi d'une façon générale la légitimité de l'éthique. Le scepticisme en éthique des sciences connaît au moins deux variantes. Lune met pour l'instant, de manière provocatrice, l'accent ailleurs. Il y va pour elle de la « curiosité considérée comme motivation scientifique ou de la libération du devoir d'infaillibilité» (Marquard, 1984). Il est bien exact que les sciences ont besoin de curiosité et qu'elles progressent mieux là où un « droit» de se tromper remplace le devoir d'infaillibilité. C'est pour cette raison qu'on les rend réellement neutre moralement. Le droit fondamental de la liberté des sciences et de la recherche supprime toute contrainte de se conformer aux opinions religieuses ou politiques. Mais le théorème de la neutralité morale s'avérera tout de même n'être, au mieux, qu'une demi-vérité. Selon la seconde variante, et morale sont incompatibles celle de la théorie sociale, science d'après la théorie des systèmes.

9

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

La morale, dit Luhmann (1988, cf. 1984) est une normativité qui n écJtpM dpécifique à une fonction et ne peut être compétente pour le domaine de cette fonction. Comme les autres soussystèmes autonomes, tels l'économie, le droit, la politique et l'art, le sous-système de la science relève d'une autorégulation spécifique à une fonction. Aussi bien d'après Marquard que d'après Luhmann, le procès intenté contre les sciences ne s'achève pas seulement par leur acquittement, mais bien avant, par un non-lieu. Marquard dit, de manière un peu outrée, que le déficit de morale dont on affirme l'existence non seulement ne constitue pas un délit, mais représente tout simplement la condition du progrès scientifique. Et Luhmann affirme que même s'il y avait délit, le prévenu ne serait aucunement responsable pénalement d'un déficit moral, puisqu'il est devenu autonome. Une éthique des sciences, s'il doit en exister, ne partage certes pas cet avis, mais le considère comme si important qu'elle ouvre un nouveau procès, plus fondamental. Sa question n'est

pas
porté

«

les sciences
sur les sciences

agissent-elles
est-il justifié

de manière
«

suffisamment
le regard
générale?

morale?

», mais plus

fondamentalement:
d'une

moral
».

manière

Je nomme ce regard moral « moralisme », dans la mesure où sa présence est injustifiée et donc inappropriée, et « élimination
de la morale» 2) Dans s'avère justifié, l'opposition le cas à sa présence moral en général. porté sur les sciences pourquoi où le regard

il se pose la question

connexe

de savoir

ce qui est légitime « en général », et qui l'a donc toujours été, n'acquiert une si grande importance qu'à une époque récente. Chargaff (1989, p. 361), biochimiste éminent à son époque, affirme que, quoique les deux forces fondamentales de la morale, la conscience morale et l'empathie avec autrui, aient été vives chez les premiers chercheurs, elles ont disparu aujourd'hui. Il parle ici en moraliste qui suit la tradition des Lumières dans la

10

~ÉTHIQUE

DES SCIENCES COMME PROJET DE LA MODERNITÉ

mesure

où il pense dans les catégories

du progrès. Toutefois,

l' optimisme s'est transformé subitement en pessimisme. Le moraliste croit que les manquements à la morale sont en augmentation. Qui veut en juger n'a pas besoin de connaissances spéciales en histoire des sciences. Ce que nous avons appris à l'école nous enseigne déjà que les grands hommes de science eux-mêmes servirent des causes qui ont cessé de ne susciter aucun scrupule: celles de la guerre. Quelqu'un d'aussi peu insignifiant que Léonard de Vinci exerce l'office d'inspecteur des forteresses, et son maître est César Borgia. Autre exemple: Archimède conçoit des machines de guerre pour sa cité natale, qui sont, il est vrai, seulement défensives. Troisième exemple: la science se permet ce qui était jadis tout aussi interdit que de nos jours. Pour obtenir des corps à disséquer, on vole des cadavres. Enfin, on procède à des vivisections. L'empathie dont Chargaff ne regrette l'absence que chez nos contemporains fait donc déjà défaut depuis toujours. La thèse de la corruption morale fait preuve d'une complaisante prédilection pour les héros négatifs et l'indignation

morale,

mais on ne saurait

confirmer

son « diagnostic

héroïque» ? De quel droit existe-t-il alors une pression croissante pour que les sciences prouvent leur légitimité? Puisque les sujets ne sont pas devenus fondamentalement plus mauvais, la vérification de sa légitimité est donc devenue manifestement plus rigoureuse. Ce n'est pas l'absence de conscience morale qui s'est accrue, mais l'exigence morale. Comme pour la thèse, il y a également maints exemples pour l'antithèse. De fait, tantôt les critères, tantôt leur application sont devenus plus rigoureux. Mais, en règle générale, nous jugeons selon des principes qui sont connus, et de plus largement reconnus depuis longtemps. Rappelons seulement pour commencer que les expériences médicales sont soumises à des principes dont la langue, le latin, atteste déjà le grand âge : « daiLM

II

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

aegroti duprema lex » et « niL nocere ». Encore ces formules latines ne font-elles que reprendre le modèle grec. Tout aussi peu novateur est le principe qui exige d'informer le patient et d'obtenir son consentement et résulte du droit d'autodétermination. Même pour un sujet aussi controversé que les expériences sur les animaux nous argumenterons avec des principes universellement reconnus. La situation est paradoxale: bien que l'on demande beaucoup plus raison aux hommes de science sur le plan moral, on ne peut, dans l'ensemble, ni les tenir pour plus dénués de conscience morale, ni considérer que les critères appliqués sont plus rigoureux. C'est pourquoi l'antithèse
--

dominante

--moralisme

ou

élimination de la morale

doit être suspendue

une seconde

fois. La solution alternative ne considère pas que les sciences sont un sous-système moralement indifférent, elle ne suppose pas non plus une absence croissante de conscience morale de la

part des sujets, et, enfin, elle renonce -- je nuance: elle renonce largement -- aussi bien à des étalons plus exigeants moralement
qu'à une application renforcée. Au lieu de cela, elle s'attend à des transformations, à des phases de modernisation qui ne concernent nullement l'ensemble, mais toutefois une partie importante de ce qui provoque ipdo facto l'entrée en lice de la perspective morale, à savoir les caractéristiques de l'action. D'après cette hypothèse, les sciences ne sont devenues ni essentiellement immorales, ni moralement neutres, mais bel et bien plus ouvertes à la morale, et même plus réceptives à la morale. Ce qui a augmenté en premier lieu, ce ne sont pas les manquements, mais les possibilités d'en commettre. C'est bien plus la faillibilité morale que le manque de conscience morale
qUI S est

. ,

accrue.

Cette augmentation a un aspect quantitatif. Depuis lors il y a beaucoup plus de recherches, et par conséquent beaucoup 12

:EÉTHIQUE

DES SCIENCES COMME PROJET DE LA MODERNITÉ

plus de personnes qui peuvent commettre des la morale. Ici et là, cette augmentation revêt commercial et, en outre, un aspect politique. pouvoir rendent parfaitement attrayantes les des individus, des entreprises et de l'économie

manquements à aussi un aspect L'argent et le bavures auprès politique.

La communauté des chercheurs qui a connu un accroissement numérique n'est pas entièrement extérieure au concept de science. Dès l'époque où la recherche était encore une entreprise aristocratique, nous savions déjà ce qu'elle avait

comme conséquence,

à savoir une « course aux thèmes et aux

trouvailles », et d'une façon générale un caractère agonique. Si nous prenons parmi les conflits de priorités qui y sont relatifs l'exemple du calcul infinitésimal, même un génie aussi éminent que Newton a recours contre son concurrent Leibniz à des moyens qui ne résistent pas à toutes les demandes de justification morale (cf Schneider, 1988, chap. VI-VII). La manière dont les

fondateurs

d'école ont coutume d'agir contre leurs

«

disciples

hérétiques» parle également en défaveur d'une glorification du passé. Lattitude de Freud envers Adler et Jung nous en offre un exemple qui ne se distingue pas précisément par sa noblesse. Là où la seconde raison de bavure morale, la tentation par l'argent ou le pouvoir, n'est pas non plus extérieure à la science, mais est liée à un concept de science transformé, elle ne représente que la conséquence de ce concept. Avant de déplorer ce lien avec l'économie et la politique, il convient d'en rechercher la cause. Qu'est-ce qui permet en général aux sciences de contracter de tels liens? Cette question conduit à un troisième aspect, décisif, à savoir au fait qu'on se charge soi-même de nouvelles responsabilités au cours des phases de modernisation. Qui s'engage sur une voie que le moraliste redoute en règle générale autant que le sceptique découvre les transformations qui y sont relatives. La comparaison historique montre comment les sciences deviennent moralement plus faillibles du fait de

13

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

transformations dans leur structure d'action, donc en raison de facteurs endogènes. Les sciences ont depuis toujours entretenu des rapports avec la langue. Les phases de modernisation qui se rapportent à la langue des sciences que l'on pense à la mathématisation qui ne s'est pas seulement produite dans les sciences physiques et naturelles, ou au degré élevé de spécialisation et de professionalisation nous font espérer pour

-

-

l'éthique des sciences quelques colorations caractéristiques, mais ne lui donnent pas une forme fondamentalement nouvelle. La même chose est valable pour l'aspect social et l'aspect historique des sciences. Qui veut comprendre la pression croissante exercée pour que les sciences prouvent leur légitimité doit rechercher des innovations plus fondamentales, de véritables transformations structurelles. Lorsqu'on en rencontre, l'expansion dont jouit l'éthique des sciences depuis longtemps déjà peut s'expliquer d'une manière remarquablement prosaïque. Il n'en va pas de la morale des sciences comme de réserves d'énergie fossile, et si elle est aujourd'hui un bien si recherché, ce n'est pas pour avoir été autrefois une ressource abondante qui serait devenue depuis lors un bien rare, après une longue eXploitation, voire après une longue déprédation. La transformation se situe, au contraire, dans la demande, l'offre restant à peu près constante. Ce qui s'est accru, c'est ce qui s'appelle en termes budgétaires le besoin de financement. Cette hypothèse n'est pas seulement dirigée contre un débat moralisateur. Au cas où elle s'avérerait exacte, la thèse susmentionnée de la neutralisation deviendrait caduque elle aussi. Les sciences modernes ont des besoins moraux supérieurs à ceux de l'Antiquité, et les sciences d'aujourd'hui ont des besoins supérieurs à ceux des débuts de l'époque moderne.

14

:EÉTHIQUE

DES SCIENCES COMME PROJET DE LA MODERNITÉ

Lapplicabilité des sciences joue un rôle particulier dans le cadre des phases de modernisation. C'est en raison de cette applicabilité que cette étude commence par une éthique des sciences au sens restreint, par une éthique de la recherche scientifique (dans les sciences physiques et naturelles), et se poursuit par une éthique des difficultés écologiques qui surgissent comme conséquences d'une civilisation marquée par l'empreinte de la science, bref par une éthique écologique. Traiter de ces deux parties ensemble constitue dans l'histoire de l'éthique une entreprise encore très récente. Nous nous occuperons par conséquent dans une troisième partie de l'intérêt directeur pour la connaissance et des compétences tant intellectuelles que morales qu'il requiert. 3) Les philosophes entretiennent avec l'éthique un rapport double. Bien qu'ils soient de brillants partenaires de discussion, ils ne laissent pas ce thème pénétrer dans leurs propres débats essentiels. Cette distance serait justifiée s'il s'agissait uniquement d'éthique appliquée, car celle-ci suppose connu ce qui reste encore en suspens dans toute philosophie sérieuse: la question des principes. Mais une éthique des sciences en discute tout à fait, et le fait même à de multiples égards. Premièrement, elle discute de la question que nous avons esquissée, celle de la moralisation ou de l'élimination de la morale. Les intellectuels qui en sont les porte-parole plaident en effet pour rien moins qu'un nouvel impératif catégorique, ou encore une nouvelle morale. Sous des mots d'ordre comme
«

la paix avec la nature»

(Meyer-Abich,

1979) et

«

le caractère

sacré de la vie» (Jonas, 1990), ou encore, déjà plus de deux générations auparavant, «le respect de la vie» (Schweitzer 1976, élaboré entre 1914 et 1917), ils exigent de congédier la morale anthropocentrique et de suivre à la place une morale pathocentrique, voire biocentrique. Leur solution alternative exigeante veut tenir compte d'absolument toute vie (du 15

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

«

biocentrisme

»), leur solution alternative modeste de tout être une opposition à
«

capable

de souffrir.

Mais il s'élève

l'adieu

à la pensée

anthropocentrique », et cela pour de bonnes raisons. Y renoncer, c'est, dit-on, sacrifier une conquête que l'on ne saurait perdre sans que l'homme ne se désavoue comme personne responsable de soi. Croire que dans les débats en questions il s'agit uniquement d'une nouvelle éthique régionale, d'une éthique de la technique et de la nature, d'une éthique écologique, c'est en sous-estimer sa portée. Sont concernées également les discussions fondamentales, à savoir d'une part la controverse entre aristotéliciens et kantiens, et d'autre part une querelle que l'on considère avoir résolue depuis Rawls (1987), celle entre l'utilitarisme et Kant. Mais ce que l'on reproche aujourd'hui à Kant, sa dichotomie entre chose et personne, ne vient pas de lui, mais de la pensée juridique européenne. L'objection adressée à l'anthropocentrisme vise en outre une distinction qui ne provient pas simplement d'une longue tradition, mais qui représente un consensus commun à l'ensemble de l'Europe. Enfin, la victime de cette critique est l'héritage moral de l'Occident, et en particulier de la tradition judéo-chrétienne et de la parole de la Genède« soumettez la terre », ce qu'on appelle le dominium terrae. Dans l'éthique des sciences, il s'agit donc des fondements de notre civilisation. Que l'on discute directement des principes ou que l'on jette une lumière nouvelle sur une querelle fondamentale déjà connue, on expose néanmoins dans les deux cas les débats en question à partir d'un contexte qui appartient au monde vécu. I.:éthique des sciences se distingue des tentatives de fondation ultime qui, menées comme une querelle purement académique, favorisent une nouvelle scolastique, et elle renouvelle à la place le programme d'une philosophie réellement pratique. En même temps, elle critique, fût-ce indirectement, les tendances récentes

16

:CÉTHIQUE DES SCIENCES COMME PROJET DE LA MODERNITÉ

des adversaires de la théorie, car les limites d'une éthique philosophique ne sont pas aussi étroites que ne le soutient par exemple Bernard Williams (1990). Quelques chapitres de ce livre proviennent de travaux préparatoires (par exemple Haffe 1984, 1989, 1989a, 1990), mais ils ont été fondamentalement remaniés. J'ai commencé cette étude à Fribourg (en Suisse) et l'ai achevée durant ma première année à Tübingen. Je remercie mes étudiants de leurs critiques attentives, mes collaborateurs de leur aide aussi compétente que patiente, et Annemarie Pieper d'une première lecture critique.

17

,

PREMIERE

PARTIE

DES PHASES DE MODERNISATION ~

CHAPJITRE II
LE CONCEPT DE RESPONSABJILJITÉ
~

e modèle fondamental de l'éthique des sciences est simple. C'est seulement en n'invoquant pas exclusivement des faits empiriques tels que les phases de modernisation que l'on peut échapper au paralogisme qui conclut de l'être au devoir-être. C'est seulement en ne se satisfaisant pas de réflexions sur le devoir-être que l'on peut éviter le paralogisme moral complémentaire qui croit pouvoir obtenir des énoncés concrets sans porter un regard approfondi sur le monde empirique.

L

Pour le côté moral, l'expression à la mode « responsabilité» nous offre une bonne voie d'accès, mais pas plus, car il s'agit d'un concept qui n'est ni élémentaire, ni neutre. Du côté descriptif, les sciences des temps modernes, extrêmement riches en découvertes et en inventions, immenses par leur étendue thématique et pluriformes dans leurs méthodes et même dans leurs intérêts cognitifs, opposent une vive résistance à toute description généralisatrice. Dans cette situation, et pour ne pas garder un silence intimidé, nous commencerons par l'Antiquité et pourrons saisir ainsi, d'une manière plus prompte et plus nette, par un contraste historique, le profil de la modernité. D'autre part, nous n'examinerons la modernité qu'à travers deux cas

21

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

exemplaires: nous traiterons d'un théoricien et homme politique des sciences des débuts de la modernité et d'une pratique scientifique du présent, la recherche génétique. La mode
«

intellectuelle
»

qui

entoure

l'expression

de

responsabaité

fait régner la menace d'un flou qui permet de

rendre presque tout le monde responsable de tout. En même temps apparaît à l'arrière-plan la question de savoir si cette expression ne contient pas déjà une décision anticipée dans la direction du moralisme. Une éthique de la responsabilité qui est elle-même responsable commence de toute façon par une clarification conceptuelle avant de reconnaître la responsabilité comme prInCIpe.

À CHARGE
Une première ambiguïté est due non pas à un flou conceptuel, mais à la variété du phénomène. Le langage courant lui-même distingue la responsabilité que quelqu'un porte (Verantwortung, die jemand triigt) de la responsabilité entendue comme une reddition de compte (Verantwortung, zu der er gezogen wird). Ces deux significations fondamentales indiquent des directions opposées. Si dans le premier cas l'intéressé joue un rôle actif, il se trouve passif dans le second, ne serait-ce que du point de vue grammatical. Dans la première signification fondamentale, il s'agit soit d'une responsabilité spécifique, des attributions relatives à certains rôles, fonctions et offices, soit des attributions générales concernant les conséquences et les effets secondaires de l'action. C'est en particulier la première, la responsabilité relative aux tâches que l'on a à remplir, qui ouvre à l'homme des domaines dans lesquels il peut s'épanouir et faire ses preuves, ce qui inspire

la méfiance envers les débats éthiques qui, avec le
responsabilité », rappellent amenuisées et les espérances

«

principe de

surtout les chances qui se sont qui ont disparu. Une éthique sans

22

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

préjugé reste ouverte à l'idée que ce qui relève de nos attributions nous offre d'abord une chance. Dans la seconde signification fondamentale, celle de la reddition de comptes, il s'agit d'une réponse, au sens littéral du terme. Celle-ci n'est néanmoins pas recherchée par simple curiosité, mais exigée par une question qui porte en elle une accusation, ou du moins le soupçon que l'une des choses qui entre dans nos attributions a été négligée. Rendre des comptes offre certes aussi l'occasion de se défendre, mais n'en demeure pas moins la réponse à une question qui revêt le caractère d'une accusation.

A cet endroit, le principe de responsabilité perd sa neutralité. Si la responsabilité relative aux tâches que nous avons à remplir laisse ouverte l'évaluation, avec la responsabilité de comptes à rendre, on n'est certes pas condamné d'emblée, mais on se trouve confronté à une accusation. On se trouve directement ou indirectement placé devant un tribunal et l'on combat le dos au mur pour sa réputation, voire pour son intégrité morale. Tandis que le premier concept de responsabilité reste ouvert aux deux options, à l'approbation comme à la critique, le second concept permet au mieux l'acquittement. Il n'envisage sérieusement aucune appréciation positive.
Si l'accusation se confirme, on se voit à nouveau « demander» des comptes. Dans la troisième signification fondamentale, on répond de manquements ou de négligences. Il s'agit d'une responsabilité au sens juridique, et de réparation, voire d'une peine. de dédommagement

Chacune des trois significations renvoie aux deux autres. Par principe, il n'est pertinent de rendre des comptes (&cherMchaft) que pour ce qui relève de ses attributions, et de n'avoir de responsabilité (Haftung) au sens où il en va de la réparation d'un préjudice que là où l'on démontre que l'on en a

23

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

abusé. En même temps, il existe un ordre qui permet de parler de responsabilités primaire, secondaire et tertiaire. Ce que l'on entend par là est naturellement non pas un ordre d'importance hiérarchique, mais une priorité logique. On ne peut rendre responsable d'un préjudice que là où l'on a démontré à la fois l'existence de certaines attributions et l'abus de celles-ci. Si cette démonstration a lieu, la responsabilité au sens juridique est assurément légitime. Puisque l'accusation et la responsabilité d'un préjudice font partie du phénomène qu'est la responsabilité pris dans sa totalité, celui qui considère que le principe de responsabilité est dépourvu de préjugés succombe à la naïveté et à l'enjolivement. Pour conserver sa neutralité, la responsabilité primaire devrait déjà pouvoir trouver son prolongement non seulement dans la reddition de compte et dans la responsabilité d'un préjudice, mais aussi dans une appréciation positive. Puisque ce prolongement fait défaut, une éthique neutre ne se satisfait pas du principe de responsabilité.

TENTATIVES

À DÉCHARGE

La discussion habituelle suppose que l'on a déjà répondu à deux questions, à savoir, premièrement, que l'on puisse faire en général ce que l'on doit, et deuxièmement que l'on doive également faire ce que l'on peut le cas échéant, à savoir porter la responsabilité d'actions ou de tâches dont on s'est chargé. En d'autres termes, on présume que le jeu langagier de la « responsabilité» est pertinent. Qui s'interroge sur ce point ne répond pas seulement à un intérêt théorique. Puisque le phénomène qu'est la responsabilité, pris dans sa totalité, contient un moment d'accusation, celui qui reconnaît ce jeu langagier s'expose à certains risques. Pour éviter ces risques, il pourrait renoncer à ce jeu langagier. Mais cette renonciation serait-elle légitime?

24

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

La réponse à la première question -- « peut-on ce que l'on doit? » -- dépend du concept de « pouvoir» requis. Un concept
exigeant lie la responsabilité à la liberté de la volonté et s'attribue ainsi la lourde charge de la preuve. Kant et l'idéalisme allemand ont tenté de fournir cette preuve. Depuis lors, c'est-à-dire depuis déjà plus d'un siècle et demi, le scepticisme domine. Si la responsabilité qui sert de référence pour l'éthique des sciences suppose réellement la liberté de la volonté, la conjecture de cette éthique se trouverait en opposition avec le climat intellectuel de la pensée post-idéaliste, dont on peut en effet opérer la lecture à partir du mot d'ordre: enlever son pouvoir au sujet -- soi-

disant

--

libre de sa volonté. Mais seule dépend de la liberté de

la volonté une responsabilité dont l'attribution porte en elle, la plupart du temps, pour le thème traité, un faux pathod : la responsabilité du bien et du mal. En règle générale, le concept modeste allégué par le contexte juridique du concept de responsabilité est suffisant. On demande à celui qui agit sciemment et délibérément, donc à l'auteur de ses faits et gestes, de rendre des comptes devant un tribunal.

Il n'est pas trop difficile de défendre le concept de liberté d'action. Une réflexion anthropologique renvoie à l'enchaînement de l'homme à ses instincts et à son intelligence et montre comment il résulte de l'association de ces deux éléments aussi bien la capacité que la nécessité d'agir d'une manière tant consciente que volontaire. Mais notre tâche n'est pas ici de fonder plus précisément la liberté d'action. Puisque les hommes de science ne se laissent dérober leur travail ni en tant qu'individus, ni en tant que groupes, ni en tant que sous-système social, et puisque les critiques insistent de toute façon sur ce qui relève de la compétence des hommes de science, la contestation radicale de leur responsabilité ne joue pas de rôle pour la pratique. Discuter tout de même de cette position ne constitue pas une recherche plus approfondie, mais une

25

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

recherche inutile. En principe, la responsabilité est reconnue, et seule l'étendue de son applicabilité est objet de controverse. Sans doute existe-t-il un risque de double morale. On mesure d'autres personnes et d'autres groupes à l'aune de critères auxquels on n'est pas prêt à satisfaire soi-même, et l'on contrevient ainsi à la condition minimale de la morale qu'est l'impartialité de science assument eux aussi volontiers la responsabilité de « prestations positives» et préfèrent parler en cas de «phénomènes négatifs conou la justice. Les hommes

comitants

»

d'effets

secondaires

imprévisibles

ou de risque

marginal. Les critiques de la science, en revanche, tendent à insister sur les inconvénients et à effacer les avantages que les sciences peuvent à la rigueur fournir. Nous aimons à considérer les objets dont nous parlons comme des choses ou comme leurs propriétés. La responsabilité est quelque chose d'autre. Du pur point de vue de la logique conceptuelle, elle est une relation quadrivalente. La responsabilité primaire signifie la compétence 1) de quelqu'un 2) à l'égard de ce qui relève de lui 3) devant ou enverd quelqu'un et 4) à l'aune de certains critères d'appréciation. Cette quadrivalence vaut également pour les responsabilités secondaire et tertiaire. Les questions de reddition de compte et de responsabilité relative à un préjudice se jouent elles aussi dans un champ où s'exercent quatre tensions dans des sens opposés. Qui porte la responsabilité? De quoi? Devant qui? D'aprèd quels critères? Une critique, répandue parmi les hommes de science et adressée à l'encontre de l'éthique des sciences tient toute prête une réponse négative aux trois premières questions. Seuls les individus peuvent, dit-on, porter une responsabilité, et encore ne le peuvent-ils que pour ce qu'ils produisent intentionnellement. En outre, on ne doit éventuellement rendre des comptes qu'à sa seule conscience morale. D'après ce concept étroit et restrictif, il n'y a pour l'essentiel qu'une responsabilité

26

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

individuelle, une responsabilité de la faute et de la conscience morale. Ce concept s'inspire peut-être d'un débat antérieur qui, marqué de l'empreinte de la philosophie existentielle, envisage la responsabilité avant tout sous l'angle de l'éthique individuelle. Nonobstant cette origine, le concept étroit a une valeur stratégique. Il sert à limiter une tâche importune, celle de la reddition de compte, à un domaine qui soit le plus restreint possible. Mais ce qui est compréhensible du point de vue de la politique scientifique est-il également justifiable sémantiquement ? La redpoflda6iLité ifldtitutionneL!e. Il est exact que, du point de vue conceptuel, parler de responsabilité suppose quelqu'un qui soit capable de faire ce qui est exigé. Il faut un sujet qui sache assumer des tâches ou exécuter des actions. Or, disent les

critiques,

«

les sciences » n'ont pas le caractère

d'un sujet, et,

poursuivent-ils en conséquence, ce ne sont pas elles qui portent une responsabilité, mais seulement celui qui les pratique, donc les différents chercheurs et groupes de chercheurs. La majeure de cette objection contient une élimination légitime de la morale, mais l'alternative visée dans la mineure accorde un trop vaste quitus. On peut, en effet, attribuer une responsabilité non

seulement

à des sujets naturels,

mais aussi à des

«

personnes

juridiques» : à une association, à une entreprise commerciale et même à l'État. Ces derniers sont tous exposés à l'exigence de rendre des comptes, et cela non pas seulement de facto, mais aussi de Jure, car les personnes juridiques en remplissent sans problème la double condition préalable. Elles agissent

sciemment
l'intérieur

et délibérément,
des associations,

aussi bien à l'intérieur
et de l'État
--

--

à

qu'à l'extérieur, envers les autres. Dans la mesure où elles prennent des décisions dans les formes requises, la condition préalable y est même souvent remplie d'une manière plus nette que dans les actions des individus. Et les conditions fondamentales et le cadre dans lesquels les individus agissent échappent quasiment

de l'entreprise

27

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

toujours à leur compétence en l'occurrence, dans le cas de la science et de la recherche, elles relèvent des attributions des organisations dans lesquelles elles ont lieu et, en outre, de celle des instances chargées de la promotion de la recherche, et enfin de celle des parlements, de l'exécutif et des tribunaux. Puisque les sujets qui sont compétents même pas en charge de ces attributions en la matière ne sont à vie, l'expression

-

souvent citée de « responsabilité

des sciences»

prend un sens

nouveau. C'est une façon de parler elliptique, très usitée dans la rhétorique publique et souvent justifiée. La totalité de ceux qui sont responsables jusqu'à maintenant, les individus aussi

bien que les organisations et les institutions, et enfin le

«

système

scientifique» et son environnement politique, sont sommés de réfléchir à la manière dont leurs attributions sont utilisées au mieux, et d'entreprendre le cas échéant des innovations juridiques et institutionnelles. On doit bien sûr également poser

la « question en retour» du coût des innovations, lequel ne doit
pas être calculé simplement en termes de finances et de personnel. Mettre en danger la créativité qui fait la prospérité de la science et de la recherche, entraîne des coûts encore plus importants. Les solutions bureaucratiques ne représentent qu'un frein de secours. Bien des choses peuvent être décidées d'une manière plus élégante en ce qui concerne la promotion d'une nouvelle mentalité chez les chercheurs et la recherche

d'arrangements
d'apprendre chap. 6, 3).

institutionnels
et l'adaptation

qui « récompensent
volontaire»

la capacité
1993,

(Kaufmann

La rupolUa6iLité en matière d'e/fetcJcJecondairu. Qui trouve une bourse pleine d'argent n'est pas responsable de sa découverte, mais seulement de ce qu'il en fera. Les hommes de science cherchent à se défendre de beaucoup de reproches par l'argument selon lequel la recherche véritable est une marche vers une terre inconnue dont on peut publier ou breveter le

28

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

résultat

après coup, mais non pas le savoir ou le vouloir

dès le

début,

tandis

que ce sont d'autres

gens

--

entrepreneurs et les hommes politiques -- qui décident qu'on fera de ce qui a été trouvé, de l'utilisation. Cette seconde stratégie à décharge contient

avant tout les de ce
à nouveau un

noyau qui est justifié -- la non responsabilité pour ce qui est contingent -- qui s'associe à nouveau à une surenchère sans
provision dans ce qui est invoqué à décharge. Puisque la recherche consiste en une quête méthodique dont les différentes étapes sont effectuées dans un certain but, elle est largement responsable de ses actes. En outre, il va de soi qu'une marche en terre inconnue requiert des précautions et une circonspection accrues. Pour un parcours à ski alpin, une vitesse de départ autorisée en cas de bonne visibilité est synonyme d'une imprudence qui peut être mortelle si le brouillard se lève. Enfin on sait que l'action entraîne généralement non seulement des effets directs, mais aussi des effets secondaires, et on s'y prépare longtemps à l'avance. On peut instituer également dans d'autres domaines ce que pratique la recherche pharmaceutique. Pour ne pas être surpris par les effets secondaires négatifs, on les recherche à l'avance -- dans la mesure du possible -- (voir plus bas chap. V). La responsabilité pour les effets secondaires qui intervient ici est familière au droit, qui, outre la responsabilité juridique pour les préjudices réellement occasionnés, connaît également la responsabilité juridique pour le danger que l'on a fait courir à autrui. Celle seconde responsabilité part de conséquences que l'on peut objectivement constater et oblige à compenser les préjudices survenus indépendamment des torts, comme dans les dispositions correspondantes de la législation sur la circulation routière. Dans les sociétés archaïques, la responsabilité est considérée, par principe, de manière objective, c'est-à-dire sans considérer l'intention ni la négligence, du moins dans les cas graves. Le

29

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

mythe d'Œdipe en offre un exemple net. Le crime qui y est thématisé, le parricide et l'inceste avec la mère, sont l'objet d'une interdiction qui souffre si peu d'exception que l'on doit expier sa transgression même si elle a lieu sans qu'on ne le sache ni le veuille. Lintéressé lui-même n'élève pas le moindre doute: Œdipe se punit lui-même. D'après ce modèle, une responsabilité pour le danger que l'on fait courir s'impose partout où on ne doit en aucun cas ne pas respecter certaines obligations, indépendamment du devoir de faire preuve d'attention et des questions de négligence. question de savoir devant qui l'on doit porter la responsabilité, on peut répondre par une instance qui a généralement le poids d'un juge absolument ultime, insondable et qu'on ne peut abuser: la conscience morale. L'invoquer n'a pas simplement un air hautement moral, mais se révèle également efficace, car la liberté de la conscience morale constitue un droit fondamental. Mais l'invoquer représente tout de même une démarche unilatérale et souvent trompeuse, voire cynique. Comme on le sait, certains ont une conscience morale limitée, d'autres une conscience morale développée, d'autres enfin la réduisent au silence, si bien qu'on ne peut pas s'en remettre à elle. En outre, on reconnaît certes une responsabilité, mais on l'emprunte au débat public. Une instance si profondément personnelle que la conscience morale enlève à toute autre personne le droit de soulever objections et contestations. Qui dit suivre sa conscience morale clôt la discussion avant même qu'elle n'ait commencé. Certaines critiques de cette invocation de la conscience morale y voient même à l' œuvre une passion opposée aux Lumières. Ces critiques conçoivent à juste titre la conscience morale comme une conscience subjective d'une certitude indubitable. Un philosophe aussi important que Kant déclare

La cOlUcœnce morale en remplacement?

A la



LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

qu'une « conscience [morale] qui se trompe» est « un non -sens» (Doctrine du droit, VI, 401, 111,683)1. Qui invoque une instance tellement infaillible s'épargne, dit la critique, la double peine que se donnent les Lumières, à savoir aussi bien l'effort d'argumenter que le désagrément de révoquer en doute des convictions qu'on affectionne. Ces critiques pourraient citer un mot de Pascal, du fragment

277 des PefLJéu : « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ». Mais dans cette occurrence du mot « cœur» il ne saurait
s'agir de la conscience morale, ne serait-ce que parce que cet aphorisme parle de ce qui manque à une instance d'infaillibilité: des « raisons ». Aussi cet aphorisme ne fait-il pas allusion à de « bonnes raisons morales », lesquelles, à l'opposé d'arguments rationnels, n'ont de valeur que privée, et non publique. Pascal critique une raison (l'esprit de géométrie) qui n'admet que le savoir démonstratif et plaide pour des apports de connaissance complémentaires, à travers l'expression assurément vague de « cœur ». Il ne vise pas ici seulement la croyance religieuse, bien qu'il allègue pour elle des arguments tout à faits rationnels, comme le montre son célèbre pari (cf. PefLJéu 282). Parmi ses attributions, le « cœur» compte jusqu'aux mathématiques, et plus précisément leur connaissance des principes (PerMée 282). Pascal est prosaïque à l'égard de la conscience
«

morale.

Il a

assez l'expérience

du monde pour voir que

jamais on ne fait le

mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience» (PefLJéu 895). Sans aucun doute, la conscience

1.

Dans l'ensemble de ce livre, nous citerons Kant d'abord selon les Kantd GeJalnlneLte Schriften édités par la PreLMJldche Akademœ der WMJen.1chaften, erlin, puis selon les Œuvru philoJophiqll&1 B édités dans la collection Pléiade, Gallimard, Paris, en indiquant à chaque fois le numéro de tome en chiffres romains, puis la pagination en caractères arabes (N. d. T.). 31

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

morale n'est-elle pas infaillible au sens où elle commanderait toujours ce qui est moralement juste ou interdirait toujours ce qui est moralement condamnable. Chaque conscience morale a une histoire. Elle est soumise à des influences intersubjectives, en reçoit une bonne formation ou en est induite en erreur, voire en ressort très profondément corrompue. Le critique y voit déjà le contre-argument décisif. Il omet néanmoins de distinguer deux côtés dans la conscience morale: l'information matérielle sur ce qui est juste, à savoir le jugement de la conscience morale, et la certitude subjective qui s'associe à ce jugement. Seul le côté subjectif prétend à l'infaillibilité, ce contre quoi la critique par exemple celle menée au nom de la psychanalyse n'argumente pourtant pas. Au lieu de cela, elle attaque la conscience morale là où elle ne peut nullement revendiquer l'infaillibilité, du côté matériel, et sombre ainsi dans la vacuité. Sa faillibilité fait-elle perdre à la conscience morale toute position privilégiée? Ce que la conscience morale perd du point de vue matériel, elle le regagne du point de vue subjectif. Mais le côté subjectif ne dit pas que ce qu'il tient pour juste est réel-

lement toujours

et sûrement

c'est-à-dire

infailliblement
morale

....-

juste. En tant qu'instance

personnelle,

la conscience

n'a

ni plus ni moins qu'une portée existentielle.

Elle dit: « Moi,

personnellement, il se trouve que j'en suis tout à fait convaincu », et ajoute: « dans cette conviction, il s'agit de mon identité morale ». La tâche du droit fondamental à la liberté de conscience est de protéger cela. Loin de défendre la cause d'un point de vue opposé à celui des Lumières, nous trouvons là une conquête des Lumières, un droit à la personnalité propre garanti par l'ordre juridique. Là où la compréhension propre que l'on a de soi est concernée dans son essence la plus intime, on doit pouvoir suivre ses propres convictions. C'est seulement de ce

point

de vue que de

«

bonnes

raisons

morales»

entrent
et

éventuellement

en concurrence

avec des raisons 32

de la raison

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

revendiquent

alors régulièrement

une validité

supérieure.

Celui

qui est encore capable d'un sérieux existentiel et peut dire: « me voici », et celui-là seul peut poursuivre avec Luther: « je ne peux
pas faire autrement ». Qu'est-ce qu'il en résulte pour l'éthique des sciences? D'une part qu'on ne peut pas exclure a priori d'invoquer la conscience morale, et d'autre part qu'on n'y a droit que là où ce qui est en jeu n'est pas uniquement une valeur pragmatique, à savoir l'argent, la carrière ou la considération, mais réellement le Moi moral. Or l'on peut invoquer abusivement la conscience morale, car les profanes n'ont qu'un accès limité à une instance aussi profondément personnelle. Néanmoins il existe un test suffisamment fiable contre cet abus, qui consiste à regarder si l'intéressé est disposé à consentir à des sacrifices considérables. Là où des hommes de science sont prêts à perdre de l'argent, des avantages de carrière ou la considération dont ils jouissent, on peut les prendre au sérieux lorsqu'ils invoquent la conscience morale. Dans les autres cas, il s'agit d'une « assurance sans provision », d'une belle parole qui vient d'autant plus facilement sur les lèvres qu'elle coûte peu. Il existe un second critère. La conscience morale a coutume d'élever la voix lorsque autrui exige quelque chose que nos propres convictions interdisent. En éthique des sciences, il est de coutume d'invoquer la conscience morale dans la direction exactement opposée, ce qui représente un abus non pas simplement présumé, mais manifeste. En règle générale, on se trouve en effet là en présence d'obligations plus modestes, et

non pas plus exigeantes. On dit: « ma conscience morale m'en
donne la permission, qui peut m'en dissuader? », et on entend par là : « je le veux, qui peut m'en dissuader? ». L'absence existentielle de compromis exprimée par « telle est ma position et je ne peux faire autrement» est alors remplacée par la parole

33

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

libertaire contredire

«

ici c'est moi qui décide et personne

ne peut me

».

Un dernier argument contre un prétendu droit exclusif de la conscience morale anticipe déjà des réflexions ultérieures. La même raison qui donne ses droits à la conscience morale, le fait d'être concerné existentielle ment, contient une relativisation, puisque les chercheurs ne sont pas les seuls concernés par la science. Là où les hommes de science interviennent dans les conditions de vie d'autrui, dans leurs conditions d'existence économiques, sociales et culturelles, donc partout où ils disent de toute façon leur mot dans les affaires du monde, il est par principe légitime d'exiger un droit de réplique et une reddition de compte.

MODALITÉS
Dans Ie De"ild dictionary (1989, p. 243), Ambrose Bierce donne avec une impertinence rafraîchissante la définition suivante:
«

RupolUabiLité: fardeau portatif aisément transférable

sur les

épaules de Dieu, du Destin, de la Fortune, de la chance ou du voisin ». On peut se demander sur les épaules de laquelle des options proposées par Bierce on peut le transférer le plus facilement. Mais l'éthique s'intéresse à une autre question: celle de savoir si les hommes de science peuvent se décharger continuellement et complètement de leur responsabilité ou s'ils demeurent compétents pour des choses où ils se trouvent responsables de la protection auprès d'autrui, de sorte que si on présume qu'ils ne les protègent pas, ils ont une seconde obligation, celle de rendre des comptes à autrui. Cette simple question renvoie à un domaine de la morale qui, d'un côté, contribue pour une bonne part à l'élimination de la morale, et dont, d'un autre côté, nous ne sommes plus libres de décider si nous voulons le reconnaître ou non. C'est la morale juridique ou l'idée de justice, dont on doit à autrui la

34

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

reconnaissance, à la différence de la morale de la vertu, de la morale de ce qui est surérogatoire et méritoire. Nous abordons par ce biais la quatrième partie du concept de responsabilité. Tandis que pour les premières parties [« 1) qui est responsable 2) de quoi et 3) devant qui? »] la menace venait du risque de rétrécissement conceptuel, on trouve ici le risque opposé d'une interprétation trop large. Une éthique de la science minutieuse n'établit pas n'importe quelles obligations, mais se soumet à une exigence plus stricte, celle de la morale dont nous sommes en dettes mutuellement. On peut facilement montrer que la responsabilité qui nous incombent relève de nos attributions. des tâches D'après le

principe

juridique

«

~olenti non fit injuria », on est redevable

d'assumer ce dont on s'est soi-même chargé d'exercer les attributions. Assumer des tâches est une pratique de la même espèce que le mensonge. Ce qui est valable pour ceux que l'on nomme des responsables, à savoir les parents, les enseignants, les entrepreneurs ou les hommes politiques, est également exact pour les hommes de science. Qui assume une tâche s'oblige à bien l'accomplir et à accepter, en cas de soupçon de négligence ou de faute, de rendre des comptes et parfois de répondre des préjudices occasionnés. Cette façon de s'obliger soi-même à quelque chose est valable dans tous les cas, donc même là où il n'y a, d'après Jonas (1990, p. 134), aucune relation de

responsabilité, c'est-à-dire

«

entre des pairs parfaits ». Car ces
les conjoints, les frères et des devoirs les uns envers

personnes elles aussi (par exemple sœurs ou les concitoyens) contractent les autres.

Pour répondre à la question de savoir quelles promesses les sciences ont donc faites, nous nous livrerons à quelques réflexions d'histoire des sciences. Mais elles doivent encore être précédées de la question sémantique des modalités de la promesse. Il ne s'agit pas là de l'obligation en elle-même, car

35

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

elle ne varie pas. Ce qui diffère, c'est uniquement la manière dont sont faites les promesses. D'une manière analogue aux modalités de la traditionnelle table des jugements, accepter d'assumer certaines attributions est possible (problématique), réel (assertorique) ou nécessaire (apodictique). Conformément à cela, il y a des compétences problématiques, assertoriques et apodictiques. Les compétences qui se trouvent dans le simple concept de science valent sans aucun doute de manière apodictique. Je n'affirme pas par là que la science elle-même est nécessaire, mais bien que celui qui la pratique assume ipdOfacto certaines attributions. La responsabilité à laquelle les sciences ne peuvent renoncer, leur redpOlMabiLitéinnée et en même temps contestée, consiste dans la quête d'une connaissance objective. Elle remplit la condition qu'un sceptique en matière d'éthique tel que Luhmann exige d'elle: elle est spécifique à une fonction. Il manque certes ce qu'un autre sceptique, Marquard (1984, p. 24), tient pour indispensable: une responsabilité clairement définie. Mais il est tout de même justifié de lui attribuer une responsabilité. Car déterminer ce que veut dire plus précisément la « connaissance objective» et comment on la cherche méthodiquement, c'est-à-dire transposer cette responsabilité générale en de nombreuses responsabilités spécifiques d'un genre différent selon les disciplines, constitue en soi une partie de la tâche innée de la science.

A l'intérieur

de cette

responsabilité

apodictique,

on peut

distinguer trois niveaux. Le niveau élémentaire, à savoir une conscience professionnelle méthodique, doit être requis de chacun et en tout temps. Le niveau intermédiaire, l'originalité et la créativité, n'est indispensable que pour le chercheur. Enfin, il suffit de quelques personnes pour s'occuper du niveau le plus exigeant, l'autocritique scientifique qui se demande si les méthodes dominantes du moment font encore suffisamment
36

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

avancer la tâche directrice. Les débats qui y sont relatifs, connus sous la forme de querelles de méthodes ou de controverses sur les concepts de rationalité et les intérêts qui dirigent la connaissance, forment de toute façon une solide partie intégrante de la responsabilité constitutive de la science. Ces responsabilités constitutives sont régies pour l'essentiel de manière interne à la science, par exemple par des structures sociales et par le climat qui y règne. Nous les aborderons dans cette étude tout aussi peu que l'environnement social. Là où la censure et l'inquisition menacent encore, le plaidoyer de Marquard (1984) pour une licence donnée à l'imagination reste actuel, mais dans nos démocraties occidentales elle a été accordée depuis longtemps, et l'ont même été sous la forme d'un droit fondamental. Ce droit fondamental n'est assurément pas valable d'une manière absolue, et en cas de concurrence, la liberté de la science et de la recherche est souvent subordonnée à d'autres droits fondamentaux. Ce qui est juridiquement permis à un homme de science envers lui-même lui est en effet interdit envers autrui. Il ne doit mettre en danger ni le corps, ni la vie d'autrui, ni mettre en péril sa propriété. Nous touchons là à une seconde compétence, innée elle aussi. En vertu de l'existence de deux aspects dans la responsabilité primaire, la responsabilité innée existe sous deux formes. La responsabilité relative à la tâche qui incombe à la science, ou responsabilité quant à la connaissance objective, est spécifique à la science et n'est par conséquent innée que d'une manière relative. En revanche, il existe une responsabilité générale relative à l'action, non spécifique et absolument innée, indépendamment de la question de savoir si l'on pratique ou non une science, à savoir la co-responsabilité relative à la reconnaissance des droits fondamentaux et des droits de l'homme.

37

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

Sous cette seconde modalité, la responsabilité assertorique, se rangent les attributions qui ne sont pas déjà présentes dans le concept de connaissance objective, mais qui sont assumées de facto par les science. Dans notre vie quotidienne, nous connaissons deux sous-groupes qu'on pourraient retrouver dans le
cas des sciences.

A côté

de responsabilités

assumées

expres-

sément (par exemple dans un contrat de mariage), il y a aussi celles qui sont acceptées tacitement. Qui met au monde des enfants en porte la responsabilité, qu'il le veuille ou non. La délimitation entre cette seconde modalité et une troisième modalité, relative aux tâches qu'il est possible que chacun assume, n'est pas toujours facile à effectuer. Qu'en est-il, par exemple, des tâches qui, au cours de l'histoire, viennent incomber à quelqu'un en quelque sorte par la force des choses? La théorie des institutions sociales (Schelsky, 1970) nous apprend qu'il se développe, au cours de l'histoire, dans des institutions qui se forment pour satisfaire des besoins élémentaires, de nouveaux besoins, secondaires et tertiaires. Puisque cette évolution est souvent inévitable, ces institutions portent néanmoins plus qu'une responsabilité à validité seulement problématique. On pourrait parler ici d'une responsabilité morale. Ce qui vaut déjà pour les responsabilités assumées expressément est d'autant plus valable ici, à savoir qu'il existe des marges d'appréciation et d'interprétation, ainsi que certaines conventions, qui décident à partir de quand une tâche s'est accrue au cours de l'histoire. A ce propos, une remarque est nécessaire: seules des attributions simples suivent un modèle que l'on n'applique que par un profond malentendu à d'autres attributions. Ce modèle est celui de la responsabilité du comptable qui est consignée en toutes lettres dans un simple cahier des charges. Lorsque nous parlons de « responsables », nous entendons par là des personnes dont les tâches présentent

38

LE CONCEPT DE RESPONSABILITÉ

une structure complexe. Comme pour l'idée de connaissance objective, il y a ici aussi uniquement des principes directeurs formulés d'une manière générale, qui doivent toujours de nouveau être « traduits» de diverses manières en des tâches concrètes. En outre, il peut exister plusieurs principes qui entrent assez souvent en concurrence. La responsabilité qui est alors requise, à savoir une compétence qui à la fois soit créative et évalue en les comparant ces différents principes, est déjà exigée des parents envers leurs enfants ainsi que des dirigeants économiques envers leur entreprise et des fonctionnaires envers ce qui est de leur ressort. Pour une époque qui a désappris à réfléchir à la faculté de juger, il est inhabituel de voir qu'outre le côté authentiquement moral, c'est-à-dire un caractère consciencieux, et outre les capacités communicationnelles, on demande également un niveau élevé de travail cognitif, à savoir la capacité d'apercevoir à l'avance ce qui relève de ses attributions, même là où cela ne fait pas encore l'objet de normes, la capacité de soumettre à un examen comparatif diverses tâches directrices, et enfin celle de remplir correctement les marges d'appréciation et d'action à la lumière des chances et des dangers existants (voir plus bas chap. XV). Puisque ces capacités qui nous importent sont radicalement différentes l'une de l'autre, car il s'agit de compétences morales, communicationnelles et cognitives, et puisqu'elles présentent un haut degré de complexité, il y a diverses manières d'abuser des rôles et offices en question. Les « moralistes» pointent volontiers l'index et reprochent aux autres leur absence de conscience morale avec un trémolo d'indignation dans la voix. En réalité, il n'est pas rare que le reproche retombe sur eux. Ils s'épargnent la peine d'étudier les lois des disciplines en question, les dispositifs fonctionnels et les conditions extérieures et de se soumettre éventuellement à un examen comparé des biens en

39

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

présence.
manque

Les « opportunistes
de normes et recherchent

», en revanche,

profitent

du

des avantages personnels ou enfin succombent à un danger caractéristique d'ajournement et de refoulement. Le regard fIXé sur des normes précises, ils négligent ce qui exige créativité et capacité de jugement: la responsabilité de diriger. Pour chacun des trois niveaux celui des attributions, celui de la reddition de compte et la celui de la responsabilité relative à un préjudice on doit, par conséquent, mettre en garde contre toute simplification. S'il n'est pas capable d'avoir une conscience morale, le discours de la responsabilité scientifique demeure une assurance sans provision. Sans un niveau élevé de capacités cognitives et communicationnelles, cette conscience morale demeure un vœu pieux.

spécifiques à leur groupe. Les « comptables»

-

-



CHAP][TRE

][][][

UN CONTRASTE AVEC ARISTOTE
~

e thème de l'éthique des sciences n'est pas aussi neuf que ses critiques et ses défenseurs le croient. Sa présence chez Aristote montre que l'Antiquité le connaissait déjà. Certes, l'éthique des sciences y recouvre un autre concept, aussi bien pour la science que pour la morale. La discussion avec Aristote n'aide par conséquent qu'à donner un profil plus net à la science moderne. Elle ouvre également un horizon pour de nouvelles questions, ainsi que pour l'appréciation positive qui fait défaut au principe de responsabilité, puisque celui-ci est orienté vers la reddition de compte et la responsabilité relative à un préjudice.

L

LE SIMPLE DÉSIR DE SAVOIR
Un texte qu'on prend peu en considération pour une éthique mérite pourtant une attention particulière. Il s'agit des deux premiers chapitres de laMétaphydiqll£. Il développe une gradation des aptitudes épistémiques qui culmine dans l'idée d'un savoir absolument suprême. Ce procédé permet de déployer toute l'abondance des possibilités épistémiques, sans se perdre dans une simple multiplicité. Il associe néanmoins des points de vue descriptifs et des points de vue normatifs, de sorte que le danger

41

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

existe de distinguer les « meilleures» formes de savoir des « moins bonnes ». L'époque moderne, notamment, déclare que, considérées sous l'angle de la méthode, les mathématiques et les sciences physiques et naturelles sont les disciplines les plus rigoureuses. Les sciences humaines et sociales « ripostent» à partir d'un nouveau point de vue qui adopte une hiérarchie exactement inverse: le point de vue de l'intérêt qui dirige notre connaissance. On devrait estimer que l'intérêt pratique des disciplines historico-herméneutiques est supérieur à l'intérêt technique des sciences physiques et naturelles et de certaines sciences sociales. Un rang encore supérieur serait dû aux sciences critiques du fait de l'intérêt qu'elles présentent pour notre émancipation (cf. Habermas 1968). Aristote réussit à échapper à une telle « compétition ». Sa gradation se distingue par son haut degré de tolérance épistémique (sur la théorie aristotélicienne de la science et du savoir, vgl. Hüffe, 1996, partie II). Puisque la rigueur de la méthode et la « valeur humaine» de la connaissance ne jouent directement aucun rôle pour lui, il peut reconnaître l'importance propre de ces différentes possibilités et établir tout de même entre elles un lien systématique, une sorte de phénoménologie du savoir. Aristote n'y revendique pas jalousement une position privilégiée pour l'homme. Il commence par une forme de savoir dont disposent déjà les animaux: la perception. C'est sur elle que se bâtit chacun des autres degrés, de sorte que chacun poursuit l'apport du précédent et occupe dans cette mesure un rang supérieur, mais uniquement immanent au savoir: le rang d'un degré épistémique supérieur. De Platon à Husserl et au cercle de Vienne, la science se voit distinguée d'une manière qui menace de dévaster toutes les autres formes de savoir. Faire de la science la forme suprême et achevée du savoir, c'est lui confèrer une hégémonie qui a pour effet de mettre ces autres formes sous tutelle. Aristote

42

UN CONTRASTE AVEC ARISTOTE

échappe à ce danger en ne considérant pas que les degrés inférieurs du point de vue épistémique se trouvent purement et simplement supprimés dans les degrés supérieurs. Ce que fournit, par exemple, la perception sensible, à savoir la connaissance cruciale du particulier (Métaphydique I, I, 981 b Il), n'est ni généralisé, ni rétrogradé par les degrés supérieurs, ce en quoi Aristote défend une supériorité de degré simplement relative, et non pas absolue. Il apparaît ici une différence importante par rapport à Hegel, que l'on considère volontiers comme le grand aristotélicien de l'époque moderne. Tandis que la Phénoménologie de l7edprit relativise à chaque fois dans toute leur étendue les apports épistémiques des degrés inférieurs, Aristote fait valoir leur droit propre. Il ne tient pas les degrés antérieurs pour le non-vrai et n'opère aucune autre relativisation que celle qui consiste en ce qu'ait lieu un enrichissement progressif, non pas quantitatif, mais structurel. Aux apports épistémiques déjà présents s'ajoutent successivement de nouveaux apports. De la conservation des perceptions résulte un second terme, le souvenir (mneme). Lier entre eux des souvenirs et y découvrir des enchaînements, tels les relations de cause à effet, c'est faire une expérience (empeiria) qui signifie, d'après le concept aristotélicien, que l'on possède un savoir des faits particuliers. Discerner ensuite pourquoi ces faits sont tels qu'ils sont, ne pas

seulement savoir « que» (hotl), mais aussi « pourquoi»
c'est atteindre le quatrième degré. A ce degré se trouvent formes de savoir, l'art (techne) et la science (epiJteme), chacune desquelles il s'agit de quelque chose d'universel.

(diotl),
deux dans

On peut encore une fois et une seule accroître, du point de vue structurel, le savoir en question, celui des concepts (eiJod : 981 a 10 ; logod : 981 b 6) et des raisons (aitia : 981 a 30). Dans le savoir des raisons des raisons, dans le savoir des raisons premières et des principes (peri ta prota aitia kai tad archad : 981

43

LE PRIX MORAL DE LA MODERNITÉ

b 28 sq.),

la scientificité,

entendue

comme

connaissance

de

l'universel, est élevée au carré. Au fil de l'évolution de sa pensée, Aristote semble avoir répondu à la question de savoir en quoi ce savoir consiste précisément par diverses conceptions, par exemple par un savoir de l'être suprême, donc par une théologie philosophique, et par un savoir de points de vue suprêmes, par un savoir de l'être en tant qu'être, donc par une ontologie (vgl. Hoffe, 1996, chap. 9-11). Mais une phénoménologie du savoir peut laisser cette question de côté, car elle a déjà atteint son but qui était de trouver le concept d'un savoir suprême structurellement. Aristote parle de « sagesse» (dophia : 981 b 28) et, à d'autres endroits, de «philosophie» ou de «philosophie première» et de theoria, entendue comme une activité. Mais ce qui compte avant tout est que, même si la série des degrés épistémiques ne trouve sa conclusion qu'ici, le degré précédent satisfait déjà à la haute exigence que les Secondd analytiquu (I, 2, 71 b 912) nomment epidthadtai haplod, ce qui signifie tout simplement « savoir ». Puisque l'on connaît la raison d'une chose, on sait qu'elle ne peut être qu'ainsi, et pas autrement. On a un savoir qui est plus qu'accidentel (lcatadymbebelcod) : un savoir réel. Bien que cette phénoménologie ait été développée il y a plus de deux millénaires, son modèle de base, l'ascension épistémique immanente, peut continuer, aujourd'hui encore, à nous convaincre. Ce qui n'est pas convaincant et provoque même l'irritation, c'est seulement le fait qu'y sont liés les uns aux autres des énoncés que nous avons l'habitude de séparer soigneusement. Des réflexions normatives pénètrent dans la description des formes de savoir d'une manière qui n'est pas seulement extérieure. Aristote pose la question de la légitimation « pourquoi se charge-t-on de l'entreprise qu'est la science? » et donne deux réponses fondamentalement différentes. La première pratiquée d'une réponse n'est certes pas formulée, certaine manière. A travers la manière

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