Les Arabes et la question de la différence
148 pages
Français

Les Arabes et la question de la différence

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Description

Dans l'actuelle pensée occidentale, « l'existence d'un centralisme » excite la colère du penseur et du critique littéraire, de l'anthropologue et du psychanalyste, exactement comme l'oubli d'une mine dans un champ excite la colère des démineurs, car tout centralisme veut dire « manque de justice » et aussi la marginalisation, parce que là où il y a un centre, il doit y avoir une concentration du pouvoir en un individu/une ethnie/une langue/un sexe, par conséquent l'existence des périphéries, et une marginalisation d'une ou de plusieurs autres parties. Cependant la pensée arabe demeure la proie des centralismes situés dans ses textes, à des intégrismes enracinés dans la plus libertaire et la plus ouverte de ces citations, comment oserait-t-elle, alors, déconstruire les centralismes de la culture dont elle fait partie. Quelles sont les principaux centralismes qui habitent la culture arabe ? La pensée peut-elle y réfléchir tout en étant écrasée par leurs poids ? Comment la pensée peut-elle réaliser le sens de la justice en tant que sens original de la citoyenneté et de la modernité ? En tant que dernière référence de la pensée après la chute des références identitaires, du sacré et du texte ?


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Date de parution 08 décembre 2017
Nombre de lectures 11
EAN13 9782342157901
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Les Arabes et la question de la
différence
Ha s s a n e Be n z a ïd
C o n n a i s s a n c e s & S a v o i r s
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L e s Ara b e s e t la q u e s tio n d e la d iffé re n c e
Remerciements
À tout mes amis.
J’aimerais tout d’abord remercier ma famille pour les sacrifices qu’implique un travail de cette ampleur : Bahria, Samia, Karima et Youssef. J’espère avoir été digne de leur patience. Je tiens également à remercier chaleureusement Dorsaf Bouteldja et Faudel Idir mes amis et néanmoins collègues, dont les compétences linguistiques furent souvent mises à contribution. J’en profite pour remercier les collègues dont j’ai parfois sollicité l’avis comme Hamid Zanaz, Acyl Khalifa et Smaïl Mehnana. Enfin je renouvelle ma profonde gratitude à Abdelhaq Bouchikh pour son soutien. J’espère m’être montré à la hauteur. Le traducteur
Introduction. De la dialectique négative dans la culture arabe
"La métaphysique n’est pas un habit que l’on pourrait ôter et laisser derrière nous."
Martin Heiddeger,Dépassement de la métaphysique. Avons-nous pensé un jour à considérer "notre" réalité et "notre" être dans la pluralité et la différence ? Avons-nous pensé (nous-mêmes) en tant qu’êtres pluriels et différents ? Pourquoi et d’où avons-nous hérité cette croyance inébranlable que nous sommes des "essences" ? Que nous sommes des unités identitaires, des "monades" métaphysiques renfermées et complètes ? Constituons-nous vraiment un orient pur ? Et l’occident, de son côté, est-il vraiment un occident pur ? Qu’adviendra-t-il si l’on poussait l’idée du devenir à ses possibilités extrêmes et l’on hissait "notre historicité" au plus haut niveau existentiel que l’on puisse atteindre ? Si la question de la culture était exclusivement entre les mains des intellectuels, la différence entre eux ne sortirait point des parois de la république idéale. Et si la politique était exclusivement entre les mains des philosophes, tous ces différends et déchirures n’auraient pas lieu entre la politique et la culture, entre la pensée et la société, entre l’attitude originale, et l’attitude plébéienne, entre la logique et le délire. Mais la culture est aussi là où baigne le tout : les certitudes et les croyances, les habitudes et les idées, et la politique est aussi le conflit des intérêts, des visions, des appartenances de classes, identitaires et religieuses, et c’est pour cela qu’il incombait aux philosophes et aux intellectuels, la tâche d’écouter attentivement et soigneusement la voix sociétale, les aspirations populaires et la misère des classes.
La logique devrait devenir une dialectique. Quel que soit le degré d’illumination des esprits que les sociétés auraient atteint, de la rationalisation des rapports, et de libération de la pensée, la superstition continuera de résider dans quelques angles de la vie humaine. En effet, elle alimentera infiniment le besoin humain du mythe et le besoin de l’illusion comme l’affirme Nietzsche, et Freud de son côté, nous met autant en garde en disant : sans doute l’envie de s’émanciper de la religion d’un seul coup est un dessein qui n’a aucun sens. C’est aussi une autre illusion si nous croyons que l’illusion religieuse pourrait rebrousser chemin devant la montée grandissante des événements rationnels". En l’occurrence, nous jugeons que le moment est opportun, pour ouvrir sérieusement des débats philosophiques universels sur la religion et la religiosité, sur la foi et la certitude, sur le texte/l’origine/l’identité, au lieu de continuer de s’appuyer sur des méthodes – sous forme de fossés de l’appartenance-, et des conflits politiques qui tournent autour de la détention de la vérité, au lieu de ces slogans patauds et hypocrites à propos du « dialogue des civilisations » ou « du dialogue des religions ». Il y a trois méthodes d’approche de la question religieuse : la première c’est l’approche séculière traditionnelle qui considère la religion comme une vue métaphysique du monde, c’est à dire un modèle explicatif des phénomènes qui est dépassé. C’est pour cela qu’il faut achever la marche du "désenchantement" du monde par la célèbre expression de Max Weber Dé-magination, et le dépassement de la vision religieuse par la vision scientifique. Sous ce chapitre rentrent les thèses communistes et positivistes logiques et les tendances scientistes et athées ainsi que quelques discours droits-de-l’hommistes et gauchistes. C’est une approche qui tombe, sitôt, dans l’élitisme, et qui se trouve isolée de la réalité historique des peuples qui paraît plus complexes. La deuxième, c’est l’approche anthropologique : elle essaye d’expliquer la religiosité en général et la religion en particulier, par les conditions économiques, sociales et culturelles qui l’entourent. Celle-ci est une approche culturaliste qui reporte la délivrance de l’aliénation que les religions infligent aux hommes, et la détermine par le dépassement que fera l’humanité de ses conditions historiques actuelles. On trouve sous ce chapitre les thèses de Hegel, Marx et Freud, et un nombre important d’écoles structuralistes et poststructuralistes françaises, ainsi que ceux qui s’inspirent d’elles parmi les penseurs arabes. Elle trouve son glorieux accomplissement dans la philosophie de Théodore Adorno sur « La dialectique négative ». Toutefois, elle a ses perspectives et ses limites : ses perspectives sont l’audace critique qu’elle arbore et la pertinence philosophique, quant à ses limites c’est qu’elle ne possède aucune utopie alternative pour le monde post-religieux. Pour ce qui est de la troisième approche c’est l’approche herméneutique, qui supporte la difficulté d’une poursuite immanente de tous les textes, les visions, les interprétations et les lectures, et même la compréhension et l’écoute de toutes les voix, y compris celles de la première et de la deuxième approche, et l’on peut dire qu’elle descend de la sagesse de Spinoza : " Au lieu de la haine ou de la fureur il faut plutôt écouter et comprendre". C’est une "philosophie de la patience" qui repose sur les tendances herméneutiques contemporaines en particulier (Schleiermacher, Heidegger, Ricœur, Gadamer…) et qui s’ouvre sur tous les patrimoines et les cultures mondiales, c’est un projet ambitieux et universel s’il n’y avait pas le danger de la fluidité et la disparition des principaux traits dans la vision du diable se cachant dans les détails, celle du "trait" qui sitôt se détache et se retire : "le trait/re-trait" dit Derrida, car l’interprétation, toute interprétation, est menacée à un moment donné par la fusion des perspectives, et la disparition de l’interprété dans l’interprètant, et Foucault avait mis en garde contre ce retrait vers le soi.
Mais la question religieuse à notre ère globalisé ne demeure pas isolée des autres fragments qu’avait produit l’explosion des grandes narrations de la culture humaine, l’explosion postmoderne. Effectivement, il ne devient point possible de séparer l’Islam moderne du dilemme identitaire postcolonial, ni de séparer le religieux de l’islam politique, il n’est plus possible, non plus, de disjoindre la "violence" ou le terrorisme de "l’interprétation", y compris, n’importe quel discours politique sur l’innocence de l’Islam du terrorisme conduit la pensée au retour à un Islam original et pur, et c’est un retour qui reconduit encore une fois à l’intégrisme et au fanatisme. L’Islam contemporain paraît comme un modèle du cercle herméneutique fermé. Ce qui revient dans le monde musulman n’est pas la religion, car la religion n’a pas quitté sa place pour y revenir. C’est plutôt, la religiosité qui revient. Elle est devenue une tendance sociale, une réaction postmoderne, (le phénomène de la religiosité n’existait même pas à l’âge islamique premier). C’est une régression qu’on pourrait expliquer par la réalité décevante et le désespoir, par la blessure narcissique qui suivait la destruction du politique dans le monde musulman, et beaucoup d’autres facteurs complexes. On restaure l’apparence de ce qu’on a détruit l’essence. Par ailleurs, le discours religieux traditionnel à lui seul devient insuffisant pour la construction desconvictionsdes peuples désespérés, et c’est pour cela religieuses qu’on lui associe les découvertes scientifiques de la science moderne auxquelles on est arrivé à l’intérieur d’un devenir historique radicalement diffèrent et totalement isolé du devenir du monde musulman. C’est un autre phénomène marquant la misère du discours religieux moderne, le phénomène des "miracles scientifiques", ajouté à l’amalgame terrible et le clash entre "l’espace public" et "l’espace privé" c’est ce qui met l’Islam frontalement en confrontation des valeurs universels des droits de l’homme et des libertés individuelles. Il incombe à la pensée du questionnement, la pensée de la différence, donc, de prendre de nouveaux chemins, difficiles, périlleux, qui cherchent à confronter les différentes certitudes disputées, le questionnement philosophique, commençant par (ce qu’on appelle conviction ?) et est-ce que la conviction est la vocation la plus sûre et la plus pertinente que l’homme devrait montrer vis à vis d’un monde en perpétuel changement ? Est ce qu’il y a des certitudes statiques ? Comment l’analyse du discours contribuerait-t-elle à la dissipation des convictions et leur remplacement par l’atermoiement ? Heidegger nous informe que « le patrimoine n’est pas ce qu’on laisse derrière nous, mais ce qui nous attend dans le future ». Et c’est pour cela que la relecture des textes, la dissipation des problématiques anciennes, leur remise dans leurs contextes historique et linguistique, est actuellement la mission urgente de la pensée. Cependant, le pouvoir de la pensée actuellement ne franchit pas le seuil du dépassement cognitifdes problématiques théologiques et politiques sur lesquelles le patrimoine s’institut, car il lui est impossible d’avancer instantanément des solutions rapides aux problèmes vitaux et existentiels qui trouvent racines dans ce patrimoine théologique. Le dépassement du patrimoine nécessite la traversée d’une phase historique et expérimentale avec celui-là, car seules les expériences historiques vécues par les sociétés réalisent le dépassement. « Néanmoins, la parole des morts, dans ce retour, est très influente sur notre pensée : car nous ne sommes absolument 1 pas prêts pour affronter leur terreur ». Le maximum que la pensée peut réaliser en réalité c’est la compréhension et la clarté,c’est la force idéologique suprême de la pensée du questionnement, sans rival parmi les autres formes de la conscience. Par compréhension et clarté, on vise la capacité de rapprocher les questions du patrimoine à la conscience moderne, la déconstruction des nœuds des pouvoirs qui les ont produites, et le déplacement des
cumuls historiques qui les ont suivies. C’est pour cela qu’à chaque examen de la présence du patrimoine dans la conscience contemporaine, on trouve que ce qui marque cette présence c’est l’ambiguïté et l’incompréhension, à cause de l’hégémonie d’une conviction, de l’absence d’une pensée : à vrai dire, là où domine la conviction ; la compréhension s’absente. Il y a aussi l’honnêteté. Je veux dire que nous réfléchissons dans cette thèse avec des penseurs qui ont souffert honnêtement du questionnement : Martin Heidegger, Abdallah El Aroui, Mohammed Arkoun, Fethi Benslemma, Edward Saïd, des penseurs ayant vécu la question de la vérité avec leurs âmes avant de la faire reproduire en textes et recherches, car il n’est point possible pour un penseur d’extérioriser ses questionnements pour trouver pertinemment des réponses sur un problème quelconque s’il n’avait pas lui même subit son supplice. Les limites de l’hypocrisie et de l’affection sont très étroites dans le monde de la compréhension. L’honnêteté dévoile dans la pensée l’humanité du monde historique que nous vivons, c’est l’idée même que « Vico » avait approfondie et défendue, je veux dire que tout le monde historique est une invention humaine et il n’y a aucune intervention divine ou extra-historique dans la formation de notre monde, c’est là aussi où les thèses des penseurs acquièrent une pertinence, en débattent un monde humain dans les limites de son entendement. Ainsi, l’honnêteté devient un début et une perspective. Le conflit est principalement celui des explications et des mondes. Le philosophe construit son monde comme une explication d’une réalité historique ou une interprétation d’un événement historique, le théologien constitue aussi son monde religieux comme une explication d’un texte qui ne manque pas d’un événement historique ou virtuel, tout comme la science positive rêve de délégitimer les autres mondes, d’y supplanter l’explication rationnelle des phénomènes. Les philosophes, les théologiens et les savants savent que la concorde entre ces trois mondes est quasi-impossible, mais l’individu à l’époque moderne se trouve obligé d’« interpréter continuellement » pour cohabiter à l’intérieur de ces trois mondes. La résidence dans le monde moderne est une résidence interprétative, celle que le conflit des mondes a imposée à côté de leur arrachement du seul individu. Voilà pourquoi, l’homme de notre époque est l’homme des questions par excellence.
Première partie. Questions de la pensée et de l’être : l’origine, le texte et l’histoire
1. Enjeux de la pensée du questionnement
Que signifie penser à notre époque ?
Notre méthode de questionnement repose ici sur la séparation entre, la fonction et le statut de la philosophie, ainsi qu’entre la pensée et la science. Pour aboutir ensuite, à la manière dont il faut faire l’usage des données de tous ces domaines vis-à-vis de notre réalité, notamment l’aspect culturel. Nombreux sont ceux, parmi nous, qui continuent de croire qu’il est possible de remplacer la pensée et la philosophie – et même la poésie – par la science, en vue de résoudre tous nos problèmes, ou bien de croire qu’on puisse trouver dans la religion la réponse à toutes nos questions aussi bien existentielles que culturelles, que la philosophie représente la pensée. Tous ces jugements communs et répandus nécessitent une révision radicale. Commençons par dire : à chaque type de phénomène correspond une science
précise capable de l’étudier et de travailler là-dessus, la "matière inerte" est étudié par la physique, la matière vivante par la biologie, la psyché par la psychologie, la société par la sociologie, et ainsi de suite… Ces sciences appellent leurs sujets des phénomènes, c’est à dire ce qui apparaît à la vision. Or, la physique n’a jamais vu ou détecté la "matière", sous une apparition tangible, avec ses caractéristiques définitives. En effet, malgré tous les progrès impressionnants que la science physique a réalisés jusque-là, l’énigme de la matière demeure un mystère philosophique intriguant. Il en va de même pour "le mystère de la vie" concernant sonapparition,le mystère de " la psyché, la société, l’histoire, la langue et l’ethnie, et tous les sujets que la science considère comme phénomènes. Donc, il faut comprendre, que toute la science repose sur la croyance en « l’existence du phénomène », ou bien «le phénomène de l’existence». Autrement dit, tant qu’il y a un paraître il y a un être. « Ces parties hypothétiques des phénomènes peuvent être à l’origine des artifices les plus dangereux et les plus résistants. Effectivement, la possibilité de tromperie et 2 d’égarement est irréversible » . Il n’est, certes, point possible à la science, ni d’analyserla raison de sa croyanceà cette existence, ni de se poser des questions sur la pertinence de cette croyance, il n’est pas possible, non plus pour la science de réfléchir à soi comme telle, par ce qu’elle est vouée uniquement à l’explication des phénomènes et à nouer les liens de causalité entre ce qui paraît et ce qui se cache. La science ne pense pas. La pensée est alors un questionnement qui diffère radicalement de la science, parce que la pensée n’explique pas les phénomènes, mais se questionne sur " (l’essence) de la cause" elle-même et la pertinence de l’acte d’explication que fait et assume la science, la question ici est un commencement renouvelé et une arrivée ouverte. La première des fonctions de la pensée, donc, est sa neutralité qu’elle doit préserver pour ne pas tomber dans aucune explication, et qu’elle doit, en vue de cette neutralité, empêcher à chaque fois ces explications et causalités circonstancielles que produisent les sciences de devenir des convictions, des absolutismes ou des présupposés, parce que cela empêche, parallèlement le progrès de la science et de la pensée. La pensée préserve la science de tomber dans des croyances préétablies, car toute explication est révisable, critiquable et réfutable, toute croyance est une mauvaise habitude humaine, et une régression temporaire de la pensée vigilante, qui usuellement doit rester un lieu de doute. La croyance est l’ennemi juré de la pensée etla vigilanceest l’essence de la pensée. La pensée est donc une sensibilité originale vis-à-vis de l’existence, car soit tu penses soit tu crois, et tu ne peux pas faire les deux en même temps. Ce qui est historiquement arrivé à la pensée occidentale, selon Nietzsche et Heidegger et ceux qui sont d’accord avec eux parmi les philosophes de notre époque, c’est qu’à un certain moment historique la pensée avait oublié sa vigilance, la différence ontologique qu’elle devait instituer et préserver, et elle se transformait en philosophie. Cette bascule avait vu le jour à la période socrato-platonicienne. Au moment où, la pensée devint des cours présentés dans des écoles et des académies platoniques. Alors qu’avant Socrate/Platon elle était transmise d’un penseur à un autre en réponse à un lien amicale solide. En effet, l’amitié désignée ici est une relation construite sur l’honnêteté originale qui se noue particulièrement entre deux hommes libres. Une liberté au sens philosophique du terme et non pas uniquement sociale. En l’occurrence, la véritable amitié ne se dissocie ni de la liberté d’exister du penseur ni de la liberté en elle-même. C’est-à-dire, la vraie amitié ne se noue pas entre des personnes qui n’ont pas réussi à s’affranchir soi-même de leurs complexes, ou de leurs calculs personnels et sociaux ou encore, de leurs appartenances tribales, de classe ou idéologiques.
Tu dois traverser une dure partie avec toi-même pour pouvoir te libérer et être un ami à Parménide ou Héraclites, ou à d’autres penseurs présocratiques. Car sur ton chemin vers la montagne, tu dois te débarrasser de toute certitude préétablie, anéantir toutes tes habitudes, tes réflexes hâtifs devant les provocations de la pensée responsable, et tout échec dans ta contrariété vis à vis de toi-même renversera ta pierre sur la pente de Sisyphe. Probablement, vous vous demandez maintenant : si c’est cela la vraie amitié, qu’en est-t-il des relations intimes qui se nouent entre les hommes aujourd’hui ? Je réponds hâtivement avant d’y revenir plus loin dans ce livre : toutes nos relations sont pathologiques, nous nous traitons et cherchons un quelconque antidote parmi nos amis, ou peut être un simple anesthésiant. Concernant ce qui s’était passé précédemment dans l’histoire, c’est que Socrate et avant lui les sophistes ont dégringolé la pensée de son état de vigilance de la montagne pour devenir les diverses drogues de la cité, ainsi la pensée a perdu sa vigilance et s’est transformé en une philosophie qui s’enseigne à de grands ensembles d’étudiants et d’adeptes, sans aucune condition ou examen préalable, des étudiants essayant de réfléchir avec Socrate, alors qu’ils conservent toujours leurs certitudes, leurs dogmes, leurs complexes psychologiques et leurs appartenances tribales, de classe et de religion, et ils veulent pratiquer la réflexion, exactement comme nous le faisons nous les modernes, ainsi la pensée endossa toutes ces tendances et toutes ces sources, elle est devenue philosophie. La pensée est devenue sclérosée autour de l’essence statique des choses : qu’est-ce que la vertu ? Qu’est-ce que la beauté, qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que la meilleure société que l’on puisse construire ? Et toutes ces questions socratiques qui sont devenues des réponses toutes prêtes et des certitudes constantes et un système historique complet de dogmes. Vingt siècles plus tard, et penser en sortant de ce cadre fermé sur lui-même, reste toujours impossible. Nous entendons quotidiennement et lisons des énoncés par-ci par-là à propos de la pensée et de la réflexion, où on ajoute à la pensée tous les qualificatifs possibles et impossibles. On dit par exemple, pensée arabe, ou pensée islamique, ou encore penseur islamique… etc. En réalité, on ne sait pas si ces qualificatifs sont ajoutés à la "pensée" pour représenter une vérité ou s’emploient dans un contexte purement métaphorique, mais il paraît que celui qui donne ce genre d’appellations n’avait pas scruté minutieusement ce que le concept de la pensée et de la réflexion veulent dire vraiment pour lui. Car si c’était le cas il aurait certainement pris un peu de recul. En effet, jusque là, tout ce qui s’écrit à propos de la pensée ne répond à rien d’autre qu’à l’acte de l’écriture ; dans le sens Derridien du terme et l’on ne peut point lui attribuer aussi facilement que cela, la qualité « de pensée », avec une attitude aussi précipitée que désavantageuse pour l’essence de la pensée. Penser c’est, avant tout,épochaliser : suspendre tout ce que tu hérites, de ton époque, les préjugés et les dogmes préétablis ; selon le célèbre principe husserlien l’épochè/suspension, ou au moins de l’utiliser non pas comme un concept mais pour les échanges, c’est à dire en la mettant toujours entre guillemets. Est-ce que la pensée actuelle en est capable ? Ce qui est appelé par outrance, la pensée arabe/islamique est condamné dans sa langue et son bagage conceptuel par une série infinie de dogmes et d’habitudes inconscientes, d’entités patrimoniaux qui sont considérés comme étant des "concepts" qui non seulement transcendent l’histoire, mais aussi qui sont intarissables et immortelles, cependant tous les concepts sont historiques, vieillissent et meurent dans le temps. Nous utilisons par exemple, dans nos écrits des concepts tels que "l’âme" et "le soi", "la raison" et "la révélation", "le dieu", "les anges" et "le sacré"… et une série infinie d’êtres métaphysiques, dont nous ferons de leur usage un outillage conceptuel
etméthodologique, comme si c’était une vérité manifeste devant nous. Cela dit, peut-on vraiment appeler la reconstitution d’un ensemble de croyances, un acte de réflexion ? En réalité, une simple révision et un court inventaire lexicographique, du dictionnaire de (la pensée arabe) mettra en exergue le fait que cette pensée n’a jamais osé questionner ses outillages conceptuels et linguistiques et qu’elle n’a même pas commencé l’étude des obstacles cognitifs et psychologiques qui l’empêchent de penser à l’extérieur des cadres patrimoniaux. A ce stade, on peut de notre côté, crier 3 avec Heidegger quand il dit : « nous n’avons pas encore pensé… » . La pensée dans son essence est uneliberté. Elle se détermine en effet, par l’aptitude d’établir des choix et d’explorer de près toutes les conditions de l’acte humain. Elle est dès le départ un mouvement de différence, l’action du simple affranchissement du joug des préjugés. Faute de quoi, elle tombera facilement dans la croyance. La condition sine qua non qui érige la pensée, consiste à tracer une frontière de séparation entre celle-ci et la croyance. D’autant plus, il faut savoir se précautionner contre cette dernière et veiller à ne pas retomber facilement dans son piège. En réalité, ce dessein n’est pas une tâche mince mais bien au contraire, elle se révèle être aussi difficile que périlleuse. Etant donné que la croyance est tout ce que l’habitude a transformé d’idées en jugements tranchés. Or, dès que la pensée oublie de remettre en cause ces derniers la langue s’empare d’eux et les transforme à son tour en croyances fermes. D’ailleurs, ce que nous appelons croyances, ce n’est rien d’autre qu’un oubli de la pensée de ses parcours temporels/historiques, donc l’oubli est à l’origine de la fragilité de la pensée. Et dès que la pensée oublie ses itinéraires dans le temps, ces itinéraires se transforment en doctrines et tendances, en croyances et religions. La pensée est donc une réflexion hors toute tendance, doctrine ou religion. Elle est dans sa définition, unerésistanceinavouée contre la chute et l’oubli, c’est bien plus qu’un défi, qu’un enjeu. C’est plutôt, une besogne urgente que l’humain se doit d’accomplir. On se demande dès lors, si jusque là, il y avait une personne qui avait vraiment pensé ? Heidegger avait donné à l’oubli de la différence une description ontologique d’une grande précision, aussi bien dans la technique que dans l’histoire occidentale. La technique est la cause principale responsable de l’oubli de la pensée de la différence ontologique. Elle reste, en effet, une source d’hégémonie planétaire qui domine les destins et les sorts qui divergent de ceux de l’occident. Elle est ainsi, l’aboutissement historique de l’incapacité de penser que l’occident avait hérité, de la métaphysique platonique et de la théologie chrétienne. Ce n’est donc pas un hasard, si de son côté, le monde arabe contemporain édifie son projet philosophique en jumelant entre la théologie et la technique. En effet, le salafisme et la technique se procurent de la théologie l’impossibilité de penser, et historiquement parlant, les deux sont pointés du doigt, tenant compte de leur grande responsabilité en ce qui concerne l’oubli de l’être et de l’effacement de la différence. Car, en écrasant l’Islam pour prendre carrément sa place, le salafisme a ainsi aboli toute possibilité de réflexion à l’intérieur d’un horizon d’un Islam historique. El Khetibi a bien insisté sur cette relation depuis une génération de temps : « l’idéologie salafiste veut concilier la technique avec la théologie, en croyant qu’elle réalise avec cette conciliation affectée 4 une double économie » . Depuis, son avènement (la pensée arabe contemporaine) ne se fait connaitre qu’à travers ces conflits, ses doctrines et ses religions. Ainsi on confronte dans nos lectures : (l’intériorismeﺔﻴﻧاﻮﺠﻟا) et (le personnalismeﺔﻴﻧﺎﺼﺨﺸﻟا), le libéralisme, le marxisme et le structuralisme… etc. Et cela se répand à un tel point qu’avoir une
propension ou une appartenance à une doctrine est devenue une mode. Comme si la pensée était un choix personnel, ou bien une course derrière les événements, ou bien une ruée sur les méthodologies inventées. La propension, la doctrine et la ruée ne sont-ils pas une chute de la pensée et un échec dans la résistance contre l’oubli ? Penser c’est réussir à lutter contre la propension vers une croyance quelconque, en levant le voile sur l’origine de chaque croyance possible et existante. C’est réussir à réfléchir à ce qui se cache derrière les doctrines en sortant à la lumière du jour l’autorité, les systèmes et la violence qui s’y cachent. C’est réussir à dépasser l’aspect opératoire des méthodologies de façon à ce qu’elles ne deviennent pas une mesure de la pensée qui les a produites...