Les Éléments du caractère et leurs lois de combinaison
316 pages
Français

Les Éléments du caractère et leurs lois de combinaison

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Description

« L’homme, a-t-on écrit, est tout entier dans les langes de son berceau. » Parole décourageante et méconnaissance singulière de l’action que peuvent exercer sur les hommes, bien qu’à des degrés divers, ces deux forces très puissantes : l’éducation et la volonté. Mais vérité partielle, incontestable toutefois, car les hommes ne naissent pas également aptes à toutes choses, ou également indéterminés. Tout germe contient en soi une capacité de développement en un sens donné et dans des limites données.

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Date de parution 11 avril 2016
Nombre de lectures 5
EAN13 9782346061303
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Langue Français

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Paulin Malapert

Les Éléments du caractère et leurs lois de combinaison

A LA MÉMOIRE

DE

HENRI MARION

INTRODUCTION

« L’Éthologie, écrivait St. Mill il y a plus d’un demi-siècle, est encore à créer. Mais sa création est à la fin devenue possible. » D’importantes contributions à la science du caractère ont été apportées depuis. En ces dernières années notamment, les travaux de MM. Pérez, Ribot, Paulhan, Fouillée, peuvent être considérés comme apportant plus que des matériaux pour la constitution d’une théorie solide. Toutefois, et la diversité même de ces œuvres, la différence des points de vue auxquels se placent ces auteurs, suffirait à le prouver, la question n’est pas épuisée, et il semble qu’on peut avoir encore le droit de l’aborder. En un problème si difficile, d’une si déconcertante complexité, et en même temps d’une importance psychologique, morale et sociale si vraiment capitale, il est permis d’apporter le résultat de ses observations et de ses réflexions, même si elles ne devaient servir qu’à préciser quelques points particuliers et n’avaient pas la prétention de fournir une théorie complète et nouvelle.

Une obligation toutefois s’impose, à nous dès le début : celle de dire comment nous avons compris et délimité notre sujet, sur quels points nous nous sommes surtout proposé d’insister. Or la question de l’objet propre d’une science est si étroitement unie à la question de la méthode, qu’on ne peut traiter l’une sans traiter l’autre.

 

I. — Seul, à ma connaissance, St. Mill s’est expressément occupé de la méthode de l’Éthologie. Il y a consacré l’un des chapitres les plus curieux et aussi les plus connus de sa « Logique1 ». Voici, très en bref, quelles sont ses conclusions. Les hommes ne sentent ni n’agissent tous de la même manière dans les mêmes circonstances ; mais il y a des causes générales qui font que, dans telles ou telles conditions, telle ou telle personne sentira ou agira d’une façon déterminée. « En d’autres termes, il n’existe pas de caractère universel dans l’humanité ; mais il y a des lois universelles de la formation du caractère. » Ces lois sont des « lois dérivées résultant des lois générales de l’esprit » ; on ne saurait donc les découvrir par l’observation et l’expérimentation ; pour les obtenir « il faudra les déduire de ces lois générales » ; la méthode doit être « entièrement déductive ». Du même coup se trouvent établies et les différences et les relations de la Psychologie et de l’Éthologie. La Psychologie est « la science des lois fondamentales de l’esprit », c’est-à-dire des uniformités de succession que présentent les phénomènes de l’esprit. L’Éthologie sera « la science ultérieure qui détermine le genre de caractère produit conformément à ces lois générales par un ensemble quelconque de circonstances physiques et morales », qu’il s’agisse d’ailleurs de la formation du caractère national ou collectif, ou bien de celle du caractère individuel.

Malgré l’autorité de Mill et de ceux qui ont accepté — un peu trop facilement peut-être — ses idées sur ce point, la légitimité et surtout la nécessité d’une telle méthode peut être contestée. — Tout d’abord, en effet, il n’est pas absolument exact que les lois dérivées soient toujours découvertes par déduction. En fait, on peut dire au contraire que, dans presque tous les cas, elles sont expérimentalement établies (lois empiriques), avant d’être rattachées à des lois plus hautes dont elles apparaissent comme des cas particuliers (lois dérivées). Les lois de la chute des corps étaient connues bien avant qu’on les put déduire de la loi de la gravitation universelle. L’ordre de la recherche est ici l’inverse de l’ordre logique. Et l’on ne voit pas pourquoi les lois de l’Ethologie feraient exception à cette règle.

Mais il y a plus. Les lois générales que la Psychologie cherche à dégager sont l’expression des rapports constants de succession que soutiennent entre eux les phénomènes mentaux, considérés en général. Ces lois connues, on en pourrait sans doute déduire les effets que chacune d’elles, dans des conditions données, tend à produire, et quels phénomènes complexes doivent ordinairement résulter de l’entrecroisement d’un certain nombre de ces lois. Mais encore faut-il bien reconnaître que causes et lois, pour donner naissance à leurs effets, présupposent certaines circonstances ; et parmi ces circonstances il convient de compter les aptitudes psychologiques individuelles, la nature psychique de chacun, c’est-à-dire précisément l’être humain réel et concret avec ses prédispositions originales, d’un mot avec son caractère. Comment la connaissance de cet élément essentiel pourrait-elle être dérivée de celle des lois psychologiques générales ?

C’est qu’aussi bien, il est juste de remarquer la façon très particulière dont St. Mill pose et délimite le problème. Par Éthologie il entend, non pas précisément la science du Caractère ou des Caractères, mais la science « des lois de formation » du caractère en général. En dernière analyse, il s’agit pour lui de la détermination scientifique des moyens susceptibles de développer, dans les hommes pris en masse, certaines dispositions mentales. Comme il existe des lois qui régissent le développement des diverses fonctions psychiques, ce sont ces lois qui « combinées avec les circonstances de chaque cas déterminé » produisent l’ensemble des phénomènes de la conduite humaine. On ne peut pas, à coup sûr et St. Mill le reconnaît expressément, espérer connaître la totalité de ces circonstances avec une exactitude et une précision suffisantes pour qu’une prévision positive et certaine des effets produits en chaque cas particulier soit rendue possible ; toutefois il suffit pratiquement, pour exercer une influence sur un ordre donné de phénomènes, dé savoir que « certaines causes ont une tendance à produire un effet donné, et d’autres une tendance à le faire manquer ». De telle manière que la considération de l’individu disparaît. Et cela d’autant plus que ces circonstances dont parle Mill, ce sont les circonstances extérieures. C’est par leurs particularités (combinées avec les lois psychologiques générales) que doivent être expliquées les particularités caractéristiques « des différents types que la nature humaine peut présenter à travers le monde, le résidu, s’il est prouvé qu’il y en ait un, étant seul mis sur le compte des prédispositions congénitales ». — De ces prédispositions congénitales, St. Mill ne semble guère se soucier ; il doute presque de leur réalité. L’Éthologie c’est donc pour lier la Théorie Générale de l’Éducation. Encore n’en est-ce qu’une partie, à savoir la détermination des procédés généraux grâce auxquels on peut espérer diriger dans un certain sens le développement des facultés. C’est la science des moyens de l’Éducation et la science de l’Éducation suppose aussi une détermination de la fin à poursuivre. En ce sens elle relève de la Morale et de la Sociologie autant et plus que de la Psychologie. Quoi qu’il en soit, au reste, il nous semble que telle est bien la conception de St. Mill, et c’est ainsi qu’on s’explique des passages comme celui-ci : « A part l’incertitude qui règne encore sur l’étendue des différences naturelles des esprits individuels et sur les circonstances physiques dont elles peuvent dépendre (circonstances d’ordre secondaire quand on considère le genre humain dans sa moyenne ou en masse), je crois que les juges compétents s’accorderont à reconnaître que les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont dès maintenant assez bien comprises pour pouvoir déduire de ces lois le type particulier de caractère que produirait, dans l’humanité en général2, un ensemble donné de circonstances. »

 

II. — Et maintenant, n’est-ce pas au moins une partie de l’Éthologie que de rechercher jusqu’où vont « les différences naturelles des individus », quelles sont ces « prédispositions congénitales » qui les caractérisent et les distinguent, quels sont les types les plus nets et les plus généraux qui résultent de-leur rencontre et de leurs multiples combinaisons ? Cette étude ne ressortit pas à la Psychologie proprement dite, telle du moins que l’entendent Mill et son école. Celle-ci, en effet, préoccupée avant tout de décomposer l’esprit en ses éléments, d’isoler les phénomènes qui se succèdent dans la conscience, de découvrir les lois de leur enchaînement mutuel, était mal placée pour considérer les fonctions de la vie psychique dans leur complexité, dans leur individualité. Cependant à la Psychologie analytique et abstraite il est possible et nécessaire de joindre une Psychologie synthétique et concrète.

Cette idée, c’est Taine qui l’a le mieux et le plus fortement exprimée. A côté de la « Psychologie générale » qui a pour objet les phénomènes mentaux en général, il y a place pour une « Psychologie appliquée » comme il dit, qui envisagerait les êtres et leurs caractères spécifiques, les individus réels, vivants, agissants, sentants et pensants. La première, par définition même, néglige tout ce qui n’est pas général ; la seconde s’intéresse avant tout à ce qui est individuel, ou plutôt, car en ce cas elle ne serait pas une science, elle se tient à mi-chemin entre l’individuel et l’universel, s’appliquant à déterminer et à classer les formes principales que peut revêtir la nature humaine, en un mot à distinguer et à définir des types. Il y a des types en psychologie comme en zoologie : les fixer appartient à l’Éthologie.

Le problème ainsi posé ne nous semble comporter qu’une méthode : l’observation et la comparaison. Sans aucun doute, dans cette étude il conviendra d’avoir constamment présents à l’esprit les faits et les lois que détermine la psychologie générale, les conclusions les plus élevées auxquelles elle est arrivée, concernant la nature de l’esprit humain et de ses opérations ; mais ce seront là des principes régulateurs plutôt que des prémisses dont il s’agirait de déployer les conséquences. De même que des lois de la Physiologie générale on ne saurait déduire les formes variables sous lesquelles apparaissent les divers systèmes organiques dans les espèces animales ou végétales et les lois de corrélation de ces organes ; — de même, des lois de la Psychologie générale il nous semble impossible de tirer par déduction les différents aspects essentiels que présentent la sensibilité, l’activité, etc., chez les individus humains, non plus que leurs modes de combinaison. Il s’agit en effet ici de quelque chose de tout à fait analogue à une Morphologie et à une Taxinomie.

De tout ce qui précède se dégage une conclusion. L’Éthologie, envisagée, dans toute sa généralité, comprend, ainsi que A. Comte l’a établi pour la Sociologie, deux parties : une statique et une dynamique. La première étudiera le caractère dans sa structure, si j’ose dire, dans ses organes et dans ses fonctions, dans les lois de coexistence qui relient les uns aux autres les organes et les fonctions ; la seconde l’étudiera dans ses manifestations, dans ses transformations, dans les causes qui déterminent cette évolution, dans les lois de succession qui y président. Or, la dynamique présuppose et tout à la fois complète nécessairement la statique. Cela semble évident surtout à qui estime que le caractère est essentiellement chose modifiable, perpétuellement en voie de changement. C’est pourquoi, — bien que nous nous soyons surtout placé au point de vue statique et pour ainsi dire morphologique, — il nous a paru impossible de faire totalement abstraction de l’autre face du problème. Sans doute nous ne pouvions songer à aborder dans son ensemble un sujet si vaste, si complexe, si digne aussi de tenter la plume d’un moraliste. Toute la science de l’Éducation y entrerait, avec la détermination de son but, de ses moyens, de ses méthodes, de ses résultats moraux et sociaux. Il était nécessaire d’imposer à nos investigations des limites très étroites. Nous devions étudier l’évolution du caractère à un double point de vue, et pour une double raison. Tout d’abord notre conception du caractère serait apparue singulièrement défigurée et inexacte, si nous avions laissé supposer que le caractère est fixe et immuable. L’étude morphologique des animaux à métamorphoses ne serait-elle pas irrémédiablement faussée, si l’on ne tenait nul compte de ces métamorphoses. D’autre part, en vertu même des lois de combinaison, d’action et de réaction mutuelles que nous avons à rechercher, les éléments constitutifs du caractère tendent à s’altérer réciproquement, à modifier profondément la physionomie primitive de l’individu. Les lois de composition du caractère ne prendront à nos yeux leur véritable signification que si nous avons soin d’en indiquer ces effets nouveaux et d’une capitale importance.

Ainsi se dessinaient les grandes lignes de notre étude, ainsi s’imposait à nous notre plan. Trois grands ordres de questions doivent être successivement abordés.

Tout d’abord, il s’agissait de déterminer quels sont les éléments du caractère, j’entends par là les divers modes spécifiques de chacune des fonctions de la vie mentale. La sensibilité, l’intelligence, l’activité, la volonté, envisagées, non dans leurs phénomènes mais dans leur nature individuelle, se présentent chez les hommes avec mille et mille nuances variées ; mais ces différences sont d’inégale importance, les unes sont superficielles, les autres profondes ; certaines, expriment simplement des variétés au sein d’une même espèce, d’autres ont une valeur spécifique ou générique. Dégager ces formes essentielles et les distribuer méthodiquement, tel était le premier problème.

Maintenant, ces formes définies des diverses fonctions psychiques ne se peuvent unir indifféremment et comme au hasard, et de toutes les manières logiquement possibles ; certains traits de physionomie morale vont ordinairement ensemble, certains autres répugnent en quelque sorte à se trouver associés et s’excluent normalement. De même qu’entre les formes organiques, il y a des rapports constants de coexistence ou d’exclusion, de même il doit y avoir des lois de composition des éléments du caractère. Il faudra les rechercher. C’est par là que l’Éthologie, telle que nous venons de la définir, est une science. C’est, pensons-nous, un des points essentiels d’une étude du caractère, un point aussi qui nous semble avoir été presque entièrement négligé par les auteurs qui ont traité la question.

Enfin, nous aurons à nous demander si, en vertu de la nature même de ces éléments et de leurs lois de combinaison, tout caractère n’est pas soumis à la loi du changement, quelles causes essentielles conditionnent cette évolution, enfin si elle ne dépend pas, partiellement au moins, de la réaction propre que l’individu est en possession d’exercer sur sa nature primitive et donnée.

 

III. — Une dernière observation. Nous ne traitons ici que de l’Éthologie individuelle, et même uniquement de l’Éthologie normale. Nous demanderons à la pathologie un très grand nombre de renseignements, mais seulement afin de nous éclairer sur ce qui, a lieu dans la santé ou ce qu’on nomme ainsi. C’est là à coup sûr une limitation du sujet qui est arbitraire, mais qui ne nous paraît pas absolument illégitime. Théoriquement, l’Éthologie individuelle pour se constituer d’une manière scientifique supposerait peut-être achevées l’Éthologie des races, des peuples, des sexes, des groupes sociaux, etc. Car le caractère d’un individu donné peut être considéré comme constitué par un certain nombre de couches successives de plus en plus profondes ; sous les traits qui le diversifient, le distinguent de tous les hommes qui l’entourent, il y a des traits communs à tous les individus appartenant au même type social3 ; plus au fond les traits du type national, puis ceux de la race, du sexe, et enfin ceux de l’humanité et de l’animalité même. L’Anthropologie générale doit évidemment creuser de plus en plus dans chacune de ces directions, et c’est de l’ensemble de toutes ces découvertes partielles que pourra un jour sortir une théorie complète de l’homme. Mais il n’est pas possible d’oublier que la loi de la division du travail nous oblige à n’explorer que successivement et chacun pour soi ces multiples cantons de la science. Nous avons donc laissé de côté, dans la limite du possible, toutes ces considérations de sexe, de race, etc. ; nous avons aussi écarté la question de savoir si le caractère de l’enfant n’est pas autre chose que celui de l’adulte. Nous ne parlons que de l’adulte civilisé, indépendamment de sa nationalité, de sa profession ; et nous cherchons à déterminer en quoi consiste son caractère, et quels divers types on peut rencontrer, à cet égard, dans l’infinie multiplicité des individus donnés. Le problème, même ainsi restreint, nous a paru suffisamment délicat et complexe.

Enfin nous n’avons pas voulu proposer une théorie explicative : l’état actuel de la science ne nous semble guère en comporter de définitive. Avant qu’une interprétation rigoureuse des faits soit devenue possible, il faudra accumuler encore une masse considérable d’observations. Nous voudrions seulement en apporter quelques-unes.

En résumé, le caractère d’un homme, tel qu’il se manifeste à nous, c’est-à-dire sa physionomie psychique propre, ce qu’on pourrait nommer son « idiosyncrasie morale », est constitué par un certain nombre de traits essentiels, d’éléments fondamentaux, c’est à savoir l’aspect particulier que présentent chez lui les diverses fonctions psychiques : sa sensibilité, son intelligence, son activité ; et chacune de ces fonctions peut revêtir un nombre défini de formes spécifiques assez nettement définies. — Ces éléments sont combinés entre eux suivant certaines relations constantes, qui donnent ainsi naissance à une pluralité de genres, d’espèces, de variétés, en un mot de types ; quelques-unes de ces lois de composition, quelques-uns de ces types peuvent être dégagés. — En dernier lieu, le caractère qui, en un certain sens, est inné, est néanmoins soumis à une évolution individuelle et la volonté peut être un des agents les plus importants de cette transformation. Voilà ce qu’on voudrait faire voir ici, et là pourrait être, dans la mesure où l’on y aurait réussi, l’intérêt de ce travail.

PREMIÈRE PARTIE

LES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE

CHAPITRE PREMIER

LE TEMPÉRAMENT PHYSIQUE. — LE TEMPÉRAMENT ET LES TEMPÉRAMENTS. — RAPPORTS DU TEMPÉRAMENT ET DU CARACTÈRE

« L’homme, a-t-on écrit, est tout entier dans les langes de son berceau. » Parole décourageante et méconnaissance singulière de l’action que peuvent exercer sur les hommes, bien qu’à des degrés divers, ces deux forces très puissantes : l’éducation et la volonté. Mais vérité partielle, incontestable toutefois, car les hommes ne naissent pas également aptes à toutes choses, ou également indéterminés. Tout germe contient en soi une capacité de développement en un sens donné et dans des limites données. Cela est manifestement vrai tout d’abord au point de vue physique ou physiologique. Tout animal possède non seulement les organes et les formes organiques propres à l’espèce, mais il les possède d’une façon qui lui est propre. A ne le considérer que dans sa forme extérieure, il a une certaine couleur des pigments, une certaine taille, un certain poids, une prédisposition à la maigreur ou à l’embonpoint, une physionomie. A aller plus au fond, à voir le jeu des organes, il a une puissance variable de vitalité, avec prédominance de tel ou tel système organique : d’un mot, il a un tempérament qui lui vient de la race, du sexe, de l’hérédité, du milieu, de mille causes entrecroisées, aussi réelles que mystérieuses.

Or, les relations unissant la vie mentale à la vie organique sont si étroites que, de tout temps, on a remarqué que la physionomie morale des individus semble correspondre à leur physionomie physique, qu’« à toute empreinte morale tranchée correspond une empreinte physique tranchée ». Dès la plus haute antiquité les philosophes et surtout les médecins se sont efforcés de distinguer et de classer divers tempéraments, puis de rattacher aux particularités qu’ils leur attribuaient les traits essentiels des grandes classes de caractères que l’observation psychologique permettait de noter. Enfin, on a voulu voir dans le tempérament la base et la cause du caractère, « le caractère moral n’étant que la physionomie du tempérament physique », son expression consciente, sa face subjective. De telle sorte qu’il faudrait partir de l’étude du tempérament pour arriver à la détermination du caractère. Et parmi les physiologistes, ceux-là mêmes qui n’accordent guère de valeur à l’antique théorie des tempéraments, en concluent qu’on ne peut rien savoir du caractère. « Les particularités attribuées aux divers tempéraments que l’on a tenté de distinguer, écrit par exemple M. Ch. Féré, ne se sont jamais présentées sous forme de groupes assez naturels pour être unanimement acceptés par les physiciens. On ne peut donc pas s’attendre à trouver de meilleures classifications des caractères. »

Essayons donc de préciser cette notion de tempérament qui, après avoir été presque entièrement abandonnée, semble reprendre aujourd’hui quelque crédit ; et demandons nous ce que la théorie des tempéraments pourrait apporter de renseignements à celle des caractères.

 

I. — Un premier fait curieux à noter, c’est qu’en somme, depuis Hippocrate jusqu’à Kant, Wundt et M. Fouillée, on s’accorde a compter 4 tempéraments principaux. Quelques auteurs sans doute ont ajouté un 5e, voire un 6e tempérament simple ; on a compté des tempéraments partiels ou mixtes en nombre variable ; on a changé les noms ; mais on en revient toujours à cette tétralogie : sanguin, nerveux, bilieux, lymphatique. Ces quatre types sont trop connus pour que nous nous attardions à en rappeler la description. Ce qui nous importe ici, c’est de rechercher à quoi on les rapporte, par quels caractères physiologiques on les explique.

Ici les divergences les plus singulières vont s’accuser. Et sans faire une revue historique de toutes les théories du Tempérament qui ont été proposées1, il est important de montrer brièvement combien les points de vue ont dû se modifier.

Hippocrate rattachait sa classification des tempéraments à sa théorie des quatre humeurs : sang, atrabile, bile, pituite, et à leur prédominance dans l’organisme. Galien qui accepte les quatre tempéraments d’Hippocrate les explique par les qualités suivantes : chaud et froid, sec et humide. Mais il fallut bien se débarrasser de ces puériles hypothèses dès que la physiologie tendit à devenir scientifique. Stahl, à cet égard, mérite une place à part : il montre qu’à la considération des humeurs il faut joindre, en lui accordant une importance plus considérable, celle de la texture des solides ; c’est lui qui porte les premiers coups victorieux aux hypothèses humoristes et prépare l’avènement des solidistes. Haller précise les idées de Stahl, insiste sur le rôle que joue la solidité variable des tissus et surtout montre qu’il faut tenir compte de leur dose plus ou moins forte d’irritabilité propre.

Dès lors une double tendance va se manifester. Tantôt on s’attachera surtout à la considération du développement de certains organes ou systèmes d’organes ; tantôt on fera dépendre le tempérament de la nature propre des centres nerveux. Hallé et Thomas, par exemple, voient partout des prédominances organiques bien localisées ; ce dernier compte des crâniens, des thoraciques, des abdominaux. Cabanis, sans aller aussi loin, — et tout en faisant entrer en ligne de compte la structure du système nerveux, — insiste particulièrement sur le développement relatif des organes qui envoient leurs impressions au système nerveux : poumon, foie, système musculaire. D’un autre côté, Zimmermann avait remarqué que le système nerveux est l’organe capital, celui dont l’activité particulière caractérise le tempérament ; il définissait donc le tempérament : « cette constitution du cerveau et des nerfs suivant laquelle l’homme sent, pense et agit ; en tant qu’abandonné à ce ressort corporel, il pense et agit comme il sent2. » Dans cette voie entrent Bordeu, Pinel et surtout les Phrénologues. Ces derniers, au milieu les localisations cérébrales et crâniennes, ont du moins contribué singulièrement à mettre en lumière cette vérité que le système nerveux est le grand régulateur des activités vitales et qu’il faut lui accorder un rôle prépondérant.

Sans doute nos connaissances actuelles en anatomie et surtout en physiologie cérébrales sont absolument insuffisantes à nous renseigner sur les particularités qui conditionnent telles ou telles aptitudes mentales. Sans doute un grand nombre de névropathies, parmi celles qui provoquent les modifications les plus profondes du caractère, sont sans localisations, et nous ignorons complètement les altérations d’où elles dépendent. Et pourtant toute la pathologie mentale tend à démontrer de plus en plus victorieusement que c’est à la désorganisation, à la dégénérescence des éléments nerveux qu’on doit rapporter ces troubles profonds. Aussi est-ce de l’activité propre du système nerveux qu’on fera dériver les traits fondamentaux de notre physionomie physique et morale.

C’est ainsi que Henle est conduit à sa théorie du ton nerveux. Le système nerveux (centres sensitifs et centres moteurs) a une tonicité propre, variable avec les individus, c’est-à-dire une aptitude particulière à être ébranlé et à réagir avec plus ou moins d’intensité3. Et Wundt4, reprenant la théorie de Henle sur la tonicité des nerfs, a essayé de montrer que ces différences se devaient ramener à des différences, d’une part dans l’énergie, d’autre part dans la rapidité de succession des vibrations nerveuses ; et il aboutit ainsi à la classification suivante : Tempéraments Forts, et Faibles ; Tempéraments Prompts, et Lents. [Tempérament Fort et Prompt : colérique ; — Fort et Lent : mélancolique ; — Faible et Prompt : sanguin ; — Faible et Lent : flegmatique.]

Seulement n’est-ce pas là restreindre singulièrement le sens et la portée du mot tempérament ? Pourquoi Wundt ne tient-il pas compte de l’opposition entre le sentir et l’agir, de la relation avec le sentiment ou l’action, comme faisait Kant ? Pourquoi ne distingue-t-il pas entre les centres sensitifs et les centres moteurs ? La tonicité des uns et celle des autres sont-elles donc nécessairement corrélatives ? Cela ne semble guère exact. — Mais surtout, est-il possible de ne considérer, dans une théorie du tempérament, que le système nerveux ? Sans doute, en lui retentit le mouvement de la vie totale, dont il est en un sens le régulateur ; mais on ne peut le regarder comme vivant d’une vie indépendante, on ne peut faire abstraction de cette « vie totale », de cette sorte d’atmosphère vivante et vibrante au sein de laquelle il plonge, d’où il reçoit non seulement ses ébranlements, mais sa vitalité propre. C’est à l’activité de la circulation, à la qualité du sang, à l’activité générale de l’organisme qu’il doit, en partie du moins, sa tonicité, l’énergie et la rapidité de ses vibrations. Et dès lors, à s’en tenir à la théorie de Wundt, le tempérament ne sera rien autre chose que la sensibilité morale, l’aptitude variable à être ému5. De telle sorte qu’on est conduit à élargir le sens du mot et à tenir compte de facteurs différents. Sans aller, comme M. Mario Pilo (Nuovi Studii sul Carattere, Milan, 1892), jusqu’à faire dépendre le Tempérament de la composition et de la chaleur du sang, il faut manifestement le rattacher à la qualité, à l’énergie, à la direction du « ressort vital », à ce qu’on pourrait appeler « le ton de la vitalité générale ».

M. Fouillée s’est tout récemment efforcé de préciser en ce sens la théorie du Tempérament et de lui trouver un principe biologique vraiment fondamental et vraiment explicatif. Ce principe il le faut chercher dans les doctrines les plus nouvelles sur l’activité intime et primitive de la matière vivante, du protoplasma. La vie consiste essentiellement en un double mouvement de restauration et d’usure, d’assimilation et de désassimilation ; elle est, pour reprendre et compléter le mot célèbre de Bichat, l’équilibre entre les fonctions qui président à la mort et les fonctions qui résistent à la mort ; elle est la combinaison, ou mieux la pondération de deux séries de processus, les uns constructifs ou anaboliques, les autres destructifs ou cataboliques. « C’est, selon nous, écrit M. Fouillée, le mode et la proportion des changements constructifs et destructifs dans le fonctionnement de l’organisme qui produit le tempérament. Le tempérament est comme une déstinée interne qui impose une orientation déterminée aux fonctions d’un être vivant et il doit se formuler en termes de la constitution chimique prédominante selon qu’elle donne la prépondérance à l’épargne ou à la dépense. » — Il y a donc deux grandes classes de tempéraments : les uns en prédominance d’intégration ou tempéraments d’épargne, les autres en prédominance de désintégration ou tempéraments de dépense. Enfin, chacune de ces classes se subdivise elle-même en deux groupes si l’on considère dans tout l’organisme et particulièrement dans le système nerveux, ce « balancier réglant les mouvements de l’horloge », la rapidité ou la lenteur, l’énergie ou la mollesse de ce double processus d’assimilation et de désassimilation. Seulement, tandis que. dans les tempéraments d’épargne l’intensité va avec la lenteur, le peu d’intensité avec la rapidité, — dans les tempéraments de dépense c’est le contraire qui à lieu.

Cette théorie, très ingénieusement présentée, ne soulève-t-elle pas des difficultés nombreuses ? — Et d’abord, pourquoi la rapidité et l’intensité ne s’accompagnent-elles que dans les processus destructifs et non pas dans les processus constructifs ? On en cherche en vain la raison. — Puis comment se fait-il que les processus de désintégration et de réintégration ne s’accomplissent pas dans le système nerveux suivant les mêmes rapports que dans l’organisme en général ? Et quel est le caractère dominateur ? « Le rapport mutuel de l’entretien et de la dépense dans l’organisme en général suffit, dit M. Fouillée, à fournir les deux grands types fondamentaux. » — Mais il écrit bientôt après : « Les changements nutritifs qui président à la reconstitution moléculaire sont sous l’empire du système nerveux, qui dirige ainsi tous les actes de l’organisme, destructifs ou réparateurs. » — Dès lors comment comprendre que dans un tempérament en prédominance générale de désintégration, il y ait dans le système nerveux réparation égale et parallèle à l’usure ? — Enfin et surtout, un organisme peut-il être considéré comme réalisant en lui-même d’une façon prépondérante soit les opérations constructives, soit les opérations destructives ? Un individu peut-il être « en prépondérance constante d’intégration », ou de désintégration ? Que deviendrait un être vivant qui généralement acquerrait plus qu’il ne dépenserait, et surtout que deviendrait celui dépenserait toujours plus qu’il n’acquerrait ? Comment comprendre que dans certains cas la prédominance relative de la désintégration, de l’usure, se traduise par l’empâtement du corps, l’engorgement, la mollesse des tissus ; — tandis que, dans certains cas, la prédominance de l’intégration se manifeste par la maigreur, la sécheresse du corps ?