Les ressorts du symbolique

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Français
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Interrogées, les capacités poïétiques de l'art, du langage et de la science concourent à nous faire réfléchir sur les voies multiples de la symbolique. Comment pensons-nous, croyons-nous et connaissons-nous ? Chaque réalité, scientifique, mais aussi narrative, artistique, mystique, n'ajoute pas seulement du signe mais aussi un point de vue, au sens d'une perception, d'une réalité idéelle, à la vision d'ensemble et contribue à la réalité humaine.

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Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 40
EAN13 9782296473898
Langue Français

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Les ressorts du symbolique

COMMENTAIRESPHILOSOPHIQUES
Collectiondirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra
Guy-François DELAPORTE,Lecture du Commentaire de Thomas d’Aquin sur le Traité de l’âme
d’Aristote.
John Stuart MILL,Auguste Comte et le positivisme.
Michel BOURDEAU,Locus Logicus.
Jean-Marie VERNIER (Introduction, traduction et notes par),Saint Thomas d’Aquin,Questions disputées
de l’âme.
Auguste COMTE,Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.
Angèle KREMER MARIETTI,Carnets philosophiques.
Angèle KREMER MARIETTI,Karl Jaspers.
Gisèle SOUCHON,Nietzsche: Généalogie de l’individu.
Gunilla HAAC,Hommage à Oscar Haac.
Rafika BEN MRAD,La mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d’Aristote.
Mikhail MAIATSKI,Platon penseur du visuel.
Angèle KREMER-MARIETTI,Jean-Paul Sartre et le désir d’être.
Guy-François DELAPORTE, Lecturedu Commentaire de Thomas d’Aquin sur le Traité de la
démonstration d’Aristote.
Auguste COMTE / Caroline MASSIN,Correspondance inédite (1831-1851).
Friedrich NIETZSCHE,Contribution à la généalogie de la morale.
Friedrich NIETZSCHE,Par-delà le bien et le mal.
Auguste COMTE,Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne.
Monique CHARLES,Lettres d’amour au philosophe de ma vie.
Monique CHARLES,Kierkegaard. Atmosphèred’angoisse et de passion.
Walter DUSSAUZE,Essai sur la religion d‘après Auguste Comte.
Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche et la rhétorique.
Michèle PICHON,Vivre la philosophie.
Lucien LEVY-BRUHL,Correspondance de John Stuart Mill et d’Auguste Comte.
Khadija KSOURI BEN HASSINE,Question de l’homme et théorie de la culture chez Ernst Cassirer.
Khadija KSOURI BEN HASSINE,La Laïcité.
Guy-François DELAPORTE,Physiques d’Aristote. Commentaires de Thomas d’Aquin, 2 tomes.
Stamatios TZITZIS,Nietzsche et les hiérarchies.
Chritstina CHALANOULI,Kant et Dworkin. De l'autonomie individuelle à l'autonomiepublique.
Martin KUOLT,Thomas d’Aquin, Du Mal.
Elvis Steeve ELLA,Emmanuel Levinas, Des droits de l’homme à l’homme.
Jean-Jacques ROUSSEAU,Essai sur l’origine des langues.
Jean-Jacques ROUSSEAU,Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche ou les enjeux de la fiction.
Abdelaziz AYADI,Philosophie nomade.
Stéphanie BÉLANGER,Guerres, sacrifices et persécutions.
Constantin SALAVASTRU,Essai sur la problématique philosophique.
Hichem GHORBEL,L’idée de guerre chez Rousseau. Volume 1, La guerre dans l‘histoire.
Hichem GHORBEL,L’idée de guerre chez Rousseau. Volume II, Paix intérieureet politique étrangère.
Edmundo MORIM de CARVALHO,Poésie et science chez Bachelard.
Mohamed JAOUA,Phénoménologie et ontologie dans la première philosophie de Sartre.
Abdelaziz AYADI,La philosophie claudicante.
Jean LEFRANC,La philosophie en France au XIXè siècle.
Naima RIHAI,Michel Foucault, Subjectivité, Pouvoir, Éthique.
Anna-Teresa TYMIENIECKA,La Plénitude du Logos dansle registre de la vie.

Angèle Kremer-Marietti









LES RESSORTS DU SYMBOLIQUE











L’Harmattan

























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56375-9
EAN : 9782296563759

SOMMAIRE

Avant-propos...9
I. Laphilosophie comme pratique éducationnelle et démocratique...11
1.Recherche d'une philosophie pratique..11
2.Philosophie et démocratie...13
3.En guise de conclusion...15
Notes...15
II. Pour une philosophie de l'humanitéau XXIè siècle...17
1.L'univers représenté: fini ou infini...17
2.La liberté à vivre...21
3.La reconnaissance de la valeur universelle de l'humain...25
Notes...28
III. Morale et politique de l'autonomie. Agir et faire oeuvre...29
1. Unebrève histoire de l'idée d'autonomie dans la cité...31
a.L'autonomie culturelle...31
b.Une origine fondamentale de l'autonomie individuelle dans la pensée et
la politique de la Grèce ancienne...32
2. Genèse de la démocratie dans la réalisation d'une autonomie morale et
politique ...33
3.Où se trouve donc la solution propre à l'agir transformateur? ...37
Notes...38
IV. Le paradigme scientifique: cadres théoriques, perception,
mutation...41
1.Définition du paradigme scientifique...41
2.Le paradigme selon Kuhn...43
3. Les mutations du paradigme...47
4. Mutations de la perception...50
5. Le progrès de l'histoire culturelle...53
Notes..55
V. La philosophie et le symbolique...57

1.Épistémologie et symbolicité...57
2.La «faculté de juger», terrain originaire
de la philosophie de l'esprit... 65
3.La théorie de la philosophie comme science du symbolique...73
Notes...86
VI. La loi qui institue le temps...89
1.Une histoire du temps...89
2.Le temps du narrateur ou les trois fois triples temps...90
3.Le problème du temps de Kant à Hawking...93
4.La position de Hawking...94
5.Pluralité des approches kantiennes du temps...97
6. Que présuppose le «pas de bord» de Hawking?...101
7. Une cinquième approche kantiennedu temps...103
8. L'écheveau des orientations temporelles...105
Notes...108
VII. Percevoir et Concevoir du point de vue cognitif...115
1.Un problème épistémologique: comment connaissons-nous? 115
2.Les réponses philosophiques…117
3.L’échelonnage attentionnel-conceptuel de la perception…120
3.1.Confusion et distinction du percept et du concept…120
3.2.La perception physiologiquement sensible…122
3.3.La perception phénoménologiquement intentionnelle…123
3.4.La perception du point de vuecognitif…123
4.Le point de vue cognitif sur la sensation et la perception…124
5.La perception et ses processus physiologiques…126
6.Le point de vue cognitif sur la perception/conception…127
7.Poincaré et le passage aux concepts scientifiques…131
8.Catégorisations perceptuelles / conceptuelles…136
Notes…137
VIII. À la recherche d'un modèle de l'esprit. Que peuvent nous en
apprendre les sciences cognitives ?...143
1.Le raisonement humain: pensée et mémoire...145
2.Quels peuvent être les modèles du langage et de la pensée?...147
3.L'enseignement etla visée du langage...150
4.La structure mentale..152

Notes…154
IX. Le «monde» et sa narrativité. Le réel et le fictif...161
1. L'identité narrative...161
2.Se référer à l'objet comme action…163
3.Le problème de la référence…165
4.Les processus d’objet…167
5. Description et narration…169
6. Le discours et son objet…171
7.Le discours de l’historien…172
8.Raconter des histoires...177
Notes…179
X. Moi réel/ Monde réel...183
1. La subjectivité vive...184
2.L'individualié organique...185
3. Statique et dynamique de la personnalité...185
4. Le langage...188
5.La culpabilité fondatrice...190
6.La queston du sujet...192
7.Vers une théorie de la conscience..193
Notes...196
XI. Langage et cognition...199
1.La distinction objet/inobjet...199
2.Le référent fictionnel...200
3.Les deux cerveaux et les deux types de jugement...201
4. Langage et cognition...202
4.1.Ce qui est «cognitif»...202
4.2.Les neurosciences et les captateurs sensoriels...203
4.3.Les modèles de la cognition...203
4.4.Computationalisme et connexionnisme...204
4.5.La connaissance selon Piaget...204
5.Le langage selon Chomsky...205
6.Les mécanismes sous-jacents...207
7.Les fonctions cognitives supérieures...209
7.1.Les représentations mentales...209
7.2.La controverse Piaget/Chomsky...210
7.3.L'innéisme de Chomsky et ses hypothèses auxiliaires...210

7.4.Programmeminimaliste de la grammaire générative...210
8.Bernard Laks et la conception connexionniste du langage...212
Notes...214
XII. Une anthropologie orientée vers une science du symbolique …219
1.Vers la symbolicité en général...219
2.L'approche épistémologique d'une Anthropologie fondamentale comme
sciencedu symbolique...220
3.Conclusions philosophiques...230
Notes...232
XIII.Whitehead ou une théorie du symbolisme...235
1.Quelles sortes de symbolisme ?...236
2. Critique de la notion de causalité proposée par Hume et par Kant...240
3 Rôleet fonctionsdu symbolisme...244
Conclusion...247
Notes...248
XIV.Herméneutique et symbolisme: de Kant à Nietzsche et de Nietzsche
à Kant...251
1.Le diptyque... 251
2.L'objectivité de la connaissance...253
3.L'herméneutique...255
4.Lecogito...257
5.Lasensibilité...265
6.Lesimages...271
7.Lesymbolisme...276
Conclusion...284
Notes...285
XV. La diversité symbolisatrice...299
Notes...307
Index...309


AVANT-PROPOS

Toute pensée de la transcendance est du ressort du symbolique, tout
comme le sublime et les conceptionssupérieures. Mieux que son
point culminant, tel est le domaine culminant dans lequel l'humanité
peut aspirer à vivre et respirer librement. Cette ouverture, cette
hauteur devue, cette haute ambition est la région des cîmes
auxquelles est entraîné le candidat par l'exercice soutenu de l'effort et
par une exigence absolue de la volonté.

L'humain est uni au monde par le pouvoir des trois formes de
connaissance que sont la philosophie, l'art et la science. La première
urgence n’est-elle pas depratiquer avant tout une laïcité apte à
reconnaître en tout être humain le droit de penser et de croire
librement sans perturber ses voisins? Outre ce droit de liberté, ne
fautil pas en reconnaître au minimum un autre, celui de l’humain à
disposer de lui-même comme d’une réalité accomplie et autonome,
hors de toute atteinte à sa singularité exceptionnelle?

Grâce à une éducation libérale, l’humain ne peut-il jouir d'un savoir et
d'un pouvoir pour se gouverner sagement et librement dans un «vivre
ensemble» responsable? À l’échelle internationale et planétaire,
n’estil pas temps de penser et de concrètement réaliser, pour enfin la vivre
réellement, une démocratie universelle, susceptible de fondre sans les
dissoudre toutes les diversités en une identité humaine évaluée à la
plus grande puissance qui soit?Les transcendances multiples ne
concourent-elles pas à la survie souhaitable de l’unité particulière de
l’humain, au-delà du caractère illimité de ses réalisations collectives ?

I.
LAPHILOSOPHIE COMME PRATIQUE
ÉDUCATIONNELLEET DÉMOCRATIQUE

Avecle projet d’une philosophie comme pratique éducationnelle
et démocratique, nous sommes devant une tâche cognitive et
spécifiquement culturelle. Devant, non seulement les appels, mais
surtout aussi les rappels incessants du vécu historique, notre devoir le
plus urgent regarde l’action,et cette situation morale s’impose, que
l'action soit apparemment corporelledans une manière d’être
quotidienne – notre courtoisie, notre civilité citoyenne, notre
gesticulation, notre parole – ou écrite, lue et partagée, voire
controversée mais animée dans la culture enveloppante.

1. Recherche d’une philosophie comme pratique

Aprèsles dominantes du XXè siècle, après existentialisme et
marxisme, «volontarisant» des sujets réalistes visant l’action à grand
renfort de formulesjustifiées aux normes d’une mode conformiste ;
après la phénoménologie destinée à suivre et à cerner toutes les
formes de phénomènes posés entre perception et conception, selon la
mouvance d’un sujet à la dynamique souvent imaginaire ; après la
consécration structuraliste de la mort de ce sujet soumis à sa propre
disparition, contraint et forcé ; donc, après même tous ces «après»,
nous devons nous reconnaître d’autres modalités d’intervention active
dans le monde du vécu humain, parce que nous y sommes conduits et
appelés. Le mouvement qui nous oriente vers l’action devra dépasser
les miroirs d’un sujet réfracté, brisé, multiplié, pour permettre de nous
mouvoir comme s’il était l’ombre inspiratrice d’une substantialité de

l’action, au-delà d’un être-sujet jusque-là difficile à assumer. Nous
suivrons alors un mouvement orienté vers une action apte à nous
déployer dans l’être-ensemble de tous les sujets renouvelés.
Il est vrai, la philosophie est conceptuelle par essence: le corpus
philosophique est imposant de ce point de vue et, pour être
philosophe, sinon le système du moins l’argumentation est non
seulement un passage obligé, mais encore déjà l’une des fins en vue
d’autres fins transcendantes, telles que la morale, la politique et
surtout l’éducation. Prise de parole rationnelle, la philosophietend à
s’achever en vue du bien commun de l’humanité, dans l’édifice écrit à
lire et à relire. La philosophie se présente traditionnellement dans le
discours philosophique: elle est le discours par excellence d’un sujet
par excellence. Si discours philosophique il y a, il doit toujours viser,
au-delà même de la transcendance, l’existence humaine, la conduite
de la vie humaine, individuelle et collective. En face de ce monument
s’agrandissant de génération en génération, la philosophie vise en
permanence l’existence humaine dans son immense complexité. Que
faire de ce discours ininterrompu s’il n’est pas destiné à être vécu?
Une question se pose initialement: ce discours peut-il être vécu? Et
comment? Mais dans quelles conditions peut-il d’abord se constituer
et ensuite s’appliquer?
Le discours philosophique peut se situer dans le quotidien, mais aussi
au-delà d’une synthèse de tous les savoirs: précisément, au-delà de ce
qu’il est possible de savoir à une époque donnée. Si bien que la
philosophie dite éternelle a ses racines dans l’Histoire; elle se meut
dans le fleuve ininterrompu de l’Histoire. Or, l’historique n'est pas
sans entretenir des rapports avec la loi, le sentiment de valeur et la
norme d'action…autrement dit,les soubassements mêmes de la vie
psychique intérieure. Nous revoilà placés à nouveau dans la
perspective d’invoquer le sujet dans la perspective des sujets mis en
commun: «sujet» voilà une idée métaphysique concevable dans la
lignée cartésienne, et que, pour cette raison, Wittgenstein jugeait
incontrôlable, pour ce qu’elle impliquait,qu'il soita priori

transcendant, inétendu et séparé du corps. Or, que serions-nous sans le
corps? Bien entendu, le corps n’est pas le seul organisme vivant. Le
corps n'est pas un objet placé dans 1'espace; il agit et se comporte
comme un sujet créant son propre espace. Merleau-Ponty propose une
théorie du corps qui est déjà une théorie de la perception; le corps
nous est proche: «son propre lien à ma conscience est plus essentiel,
est lien intérieur» <1>.

2. Philosophie et démocratie

llest clair qu’une recherche conséquente dans le domaine de la
philosophie conçue comme pratique éducationnelle implique, dans sa
réalisation, que soient prises en considération les nombreuses
pratiques déjà existantes, et parmi lesquelles la discussion
philosophique pure et simple, telle que pourraient la pratiquer à
l’école les enfants les plus jeunes, accompagnés, entendus et soutenus
par leurs maîtres. Et cela, sur le principe même que le discours
philosophique ne saurait avoir de meilleur cadre politique que celui de
la démocratie ; mais aussi,inversement, il est évident que la
démocratie est, par excellence, une inspiratrice de philosophie, une
excellente éducatrice en matière de vie citoyenne et environnementale.
Enseignement philosophique et démocratie étant des termes
complémentaires, l’exercice de la citoyenneté implique le
gouvernement de soi ; et ce derniercommence bien avant l’âge des
élèves en classes terminales.
Pourquoi la démocratie se présente-t-elle comme le cadre le plus
approprié à l’exercice de la pensée philosophique se déployant en
discours, ainsi qu’à la pratique de la philosophie, débutant dans le
dialogue philosophique pour s’accomplir dans le comportement
luimême ? C’est parce que, là même où elle a commencé d’être, la
démocratie n’en finit pas de naître toujours et encore: sa naissance
paraît devoir être sans limite et ne jamais prendre fin, ses réalisations
n'en finissent pas de se réaliser. Même si les lois qu’elle génère

imposent des frontières ou des limites, des cadres de conduite
légalement définis, la démocratie en tant que telle respire parce que les
démocrates eux-mêmes respirent et animent de concert leur mode
essentiel de vie qu’est la vie démocratique, ponctuée sans discontinu
par l’échange et le dialogue. Or, ce qui doit avant tout présider à tout
échange, c’est la liberté d’information et d'expression, mesurée dans le
respect de l’Autre, mais aussi dans le courage des affirmations
authentiques. Seule, l’authenticité domine une pensée, ressentie et
vécue, désireuse de s’adapter à son objet.
On peut avec Condorcet vouloir conjuguer le progrès des sciences et
le perfectionnement des lois et des institutions politiques; comme il
l’énonçait dans son Discours de réception à l’Académie française
(1782): «Chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières à celles du
siècle qui l'aura précédé ; et ces progrès que rien désormais ne saurait
arrêter et suspendre, n'auront d'autres bornes que celles de la durée de
l'Univers» <2>. Le progrès des connaissances devait s’accompagner
de la diffusion de ces mêmes connaissances dans les milieux
populaires, la diffusion populaire étant un élément indispensable à la
réalisation du progrès social. Pour Condorcet, confisquer le savoir eût
été créer un esclavage des ignorants, la citoyenneté étant la condition
d'une visée qui devait la dépasser : l’avancée indéfinie de l'Esprit
humain vers plus de savoir et plus de pouvoir.
L’éducation démocratique va de pair avec toute méthode pédagogique
s’appuyant sur la communauté de recherche, c’est-à-dire sur une
discussion entre pairs. Je souligne: «entre pairs», alors que trop
souvent les discussions politico-philosophiques risquent d'ignorer la
parité, essentielle dans tout échange authentique. Le maître encourage,
à propos d’une question posée, la libre expression de chacun, la
recherche commune, dans la rigueur rationnelle et dans le respect
réciproque des personnes.
Des travaux dans le sensd’encourager à la philosophie les très jeunes
ont été mis en train, l’idée étant (et demeure) de prévenir la violence
qui a toujours existé. Depuis la mythologie grecque jusqu'aux contes

pour enfants, les héros véhiculent de la violence. Pour maîtriser cette
violence, il faut la verbaliser.

En guise de conclusion

Dèsque l’être humain émet et reçoit des sons signifiants en termes
de langage, il entre dans la communauté linguistique et rationnelle et,
de ce fait, s’identifie en tant qu’être humain, apte à mobiliser une
dynamique du jugement.Avec Oscar Brenifier <3>,on peut retenir
les trois dimensions de la pratique philosophique : intellectuelle,
existentielle et sociale, ainsi que les porte à l’existence l’enseignement
de la philosophie. Dimensionsautant spéculatives que pragmatiques,
celles qu’une démocratie a vocation de favoriser dans la pratique de la
communication et de la discussion. Mais surtout, des thèses morales et
politiques de Dewey <4>, reconnues pour applicables avec une
pédagogie citoyenne développée dans le dialogue avec les enfants, on
peut retenir : le bien penser fondé sur une vérité dont l’objectivité
provient de l’intersubjectivité;la continuité, non l’opposition, entre
l’individu et la société, vus comme complémentaires; enfin un
utilitarisme ambiant pensé comme le cadre des réflexions
individuelles. Conjuguées, pensée logique, réflexion existentielle et
visée sociale faciliteraient l’équilibre d’une vie démocratique.
Notes
1. Cf. Maurice Merleau-Ponty,Les sciences de l'homme et la phénoménologie,Paris,
CDU, 1950, p. 43.
2. MarieJean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet,Discours de
réception à 1'Académie française, 1782, inŒuvres, publiées par A.
CondorcetO'Connor, et M.-F. Arago, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, Paris,
Didot, 1847 (Réimpression, 1968), 12 volumes grand in-8.Voir Vol. 1 p. 301.
3. Oscar Brenifier est l'auteur d'ouvrages de philosophie témoignant de sa pratique
philosophique à l'adresse des enfants, entre autres, publiés chez l'éditeur Nathan
dans les collections: «L'apprenti philosophe», «PhiloZenfants», «Les petits
PhiloZenfants».
4. John Dewey (1859-1952),My Pedagogy Creed(1897),The School and Society
(1897), Democracy and Education(1916).

II.
POUR UNE PHILOSOPHIE DE L'HUMANITÉ AU XXIè
SIÈCLE

C’est à dessein que seront utilisés divers modes, descriptif, narratif et
discursif, pour aborder et traiter la philosophie de l’homme en situation
actuelle dans un monde qu’il a le loisir de connaître; et au milieu duquel il
rencontre les difficultéshabituelles de l’existence. La vie quotidienne doit
désormais se structurer dans la présence de données nouvelles, d‘ordre
planétaire, en référence à des valeurs devant s’imposer à tous. Les
instruments se découvrent à profusion, les moyens et les fins se multiplient,
les libertés s’affrontent.Car, même si l’intelligibilité souveraine découle
de la raison une, à la fois pratique et théorique, se réalisant en rationalité,
il n’en demeure pas moins que c’est biengrâce à une volonté de
réalisation, grâce à un désir ou à un sentiment d’agir de quelque façon,
qu’opère, à l’échelle mondiale, cette même raison pratique et théorique.

1. L’univers représenté: fini ou infini

Laraison humainepas étroite et définie une fois pour toutes: et n’est
c’est ce qu’a prouvé à l’évidence le tournant du XIXe au XXe siècle, avec
le développement aussi bien des sciences de la nature que des sciences de
l’esprit ou sciences humaines et sociales.Laraisonévolue en fonction de
l’objet dontelle conquiert la connaissance: ce qui lui permet d’accepter
aussi bien le concept de la complémentarité de Bohr que ledit principe
d’incertitude de Heisenberg, tout comme la non-localité du monde
quantique, dans lequel nous vivons sans le savoir quotidiennement.
L’époque du passage au 20ème siècle n’a été, en ce qui nous concerne au
21ème siècle, que le commencement d’une ère qui n’a pas fini de nous
étonner.
Pour que nous soyons parvenus au point de connaissance actuel en
astrophysique, cosmologie et astronomie, il était nécessaire que l’étude de la

matière ait été assez avancée grâce à la conjugaisondes mathématiques, de
la physique et de la chimie. Depuis la révolution scientifique du XVIIe
siècle, les mathématiques se sont imposées dans tous les domaines de la
connaissance. Les méthodes de modélisation les montrent indispensables à
tout progrès scientifique, à commencerdans le domaine de la physique où
elles sont reines.
Alors que, dans la science du mouvement classique, l’espace et le temps sont
des choses en soi, indépendantes de toute expérience, et absolues, et que la
masse est invariante, la substance permanente, le mouvement et le repos
absolus, tout au contraire, dans la physique relativiste d’Einstein, l’univers
est un continuum espace-temps au mouvement relatif, un lieu sans repos ni
substance, dans lequel simultanéité et masse sont relatives. La théorie
einsteinienne de la gravitation est une théorie géométrique de l’univers sans
force ni action à distance. À cela il faut ajouter que le concept ou la notion
d’énergie <1> a joué le rôle d’un principe détonateur,lié qu’il était, au
XIXe siècle, à la constellation des principes en coopération dans la
configuration totale des sciences de la nature et de l’esprit.
Outre unereprésentationde la matière vivante dont l’humain est une
spécialisation singulière, nous avons couramment la représentation de la
matière ordinaire au milieu de laquelle et avec laquelle nous vivons, et qui
est faitepour nous de distances et de longueurs, telles que les kilomètres et
les mètres, ainsi que de fractions millimétrées. Or, cettereprésentations’est
enrichie avec la théorie quantique: à partir de ce premier niveau de
structuration de la matière, les scientifiques ont découvert quatre autres
niveaux. Ainsi la matière comporte-t-elle cinq niveaux de structuration,
révélés par la descente analytique accomplie depuis le XIXe siècle, et que

nous a présentée Jean-Marc Lévy-Leblond dans une synthèse éclairante<2>:
sont apparus à l’analyse atomes et molécules. Noyaux et électrons
s’imposèrent seulement au début du XXe siècle. Vers 1935, il y eut nucléons
et hadrons; vers 1970, quarks et gluons. On peut récapituler cette histoire qui
commença par le Big Bang, c’est-à-dire il y a près de 20 milliards d’années,
dans un milieu concentré en unpoint, moins gros qu’une particule d’atome,
très chaud et très dense. L’astrophysique nous fait connaître comment les
particules comprises dans cepointse sont mises à se repousser et à produire
l’expansion de l’univers avec le début du refroidissement. Puis les quarks
apparurent, tandis que le diamètre de l’univers n’était encore que celui d’un

proton, avec lequelest née la notion de gravité. Le refroidissement et
l’agrandissement se poursuivant, un assemblement des quarksforma des
nucléons, appelés encore hadrons, d’où l’ère dite hadronique (0,0001
seconde) correspondant aux protons et aux neutrons.Alors, les électrons et
les neutrinos se formèrent, à l’ère leptonique (10 secondes). Ensuite, à l’ère
radiative (1 milliard d’années), se forment des atomes composés de nucléons
et d’électrons. L’ère stellaire, qui va jusqu’à maintenant, débuta avec un
univers au relief composé de vastes nuages de matières (atomes simples,
particules).
À quinze milliards d’années après le Big Bang, la température est de 3K
<3>. La force gravitationnelle fait que la matière se rassemble et s’organise
enhiérarchie: étoiles ou astres émettant leur propre rayonnement, galaxies
(regroupement d’étoiles sous la force gravitationnelle), amas de galaxies…
L’univers compte des centaines de milliards de galaxies, dans chacune
desquelles se trouvent des centaines de milliards d'étoiles. La matière
interstellaire (ou encore les nébuleuses) est unnuagede poussières et de gaz,
dans lequel se rencontrent les atomes produits par les étoiles: l’explosion
d’une nova ou d’une supernova en est à l’origine. De cesnuages
proviennent les étoiles elles-mêmes. Dans la multiplicité des collisions se
forment les photons, particules élémentaires énergétiques, qui composent la
lumière; celle-ci, douée d’une énergie croissante, passe de l’infrarouge au
9
rouge, puis au jaune ou au bleu, avec une température dépassant 10.10 ; elle
est finalement une étoile visible. Une fusion nucléaire a lieu, la
nucléosynthèse. À la mort des étoiles, les trous noirs sont le résultat de la
transformation des étoiles à neutrons. Au centre de la galaxie, les quasars
émettent de puissants rayonnements. Telle est la représentation actuellede
la composition de l’univers…
L’ultime réalité spatio-temporelle, ou l’univers, n’est pas unobjet. La
cosmologie, qui étudie l’univers dans son ensemble, apparaît comme une
science-limite, difficilement délimitable, douée d’un pouvoir élevé de
systématisation unificatrice, abordant les réalités spatio-temporellesen

extension et en compréhension. Jean Seidengart <4> peut nous offrir une
vision panoramique de l’univers, de la machine du mondeet de… Dieu, et
tenter de penser l’infinité cosmique permise à l’aube de la science classique.
Cette ouverture opérée sur l’univers par les auteursdes XIVè, XVè et XVIè
siècles, réunis en une pensée instantanée, nous permet de conclure que son

centre est partout et sa circonférence nulle part, ainsi que l’affirmait déjà
Nicolas de Cues d’un point de vue encore métaphysique aux XIè et XIIè
siècles... L’infinipeut être l’objet direct de la science ne. Aujourd’hui,
certains scientifiques spécialistes de l’univers se demandent comment et
surtout pourquoi penser l’infini dans un monde fini tel que le nôtre. Or,
précisément, selonl’analyse de Seidengart,l’idée d’infini, même complexe,
est constante sous des formes diverses et, à part l’infini opératoire que
n’arrête aucun principe limitatif, on trouve l’infini placé en deçà et au-delà
de toute détermination; ce sont, pour résumer l’infini privatif
(déterminableindéterminé), l’infini positif en soi (négatif pour notre esprit fini), enfin
l’infini en tant que donnée intuitive ineffaçable. C’est dire que l'infini
échappe à toute schématisation, mais non à une dialectique, autrement dit à
des ensembles d’oppositions. L’idéed’infinité cosmique fait se rejoindre
théologie, métaphysique, mathématiques, physique, astronomie et l’art
également. Si, pour Copernic, l’univers est immense, il reste cependant fini;
et des coperniciens ont pourtant revendiqué l’attribut d’infini pour un
univers créé par un Dieu infini, ainsi pensait Giordano Bruno; d’où la
critique anti-copernicienne de Tycho-Brahé critiquant également
l’infinitisme supposé. Avec Galilée, non seulement le copernicianisme fut
justifié, mais encore fut construite la science mathématisée du mouvement
des graves; de plus, se note chez lui une netteinclination vers l’infini plutôt
que vers le fini. Gassendi pourra ensuite conjuguer les enseignements de
l’Église et les acquis de la science, puisque la toute-puissance divinepermit
à saint Augustin de penser Dieu créant «un espace infini capable de contenir
les mondes innombrables qu’avaient imaginés Épicure et les épicuriens».
Pour Descartes, opposéaux partisans du finitisme, l’univers est indéfini:
l’étendue du monde peut être illimitée, mais cela ne conduit nullement à
conclure que ce qui est sans fin soit ‘infini‘. Descartes admet cependant que
l’univers puisse être infini en tant que création de Dieu, étant donné la
grandeur infinie de Dieu. Sans doute est-ce là quelque chose
d’incompréhensible, mais comme le dira Pascal, ce qui est incompréhensible
pour notre esprit «ne laisse pas d’être». D’où, la double infinité pascalienne
«de grandeur et de petitesse». Leibniz soulignera la difficulté qu’il y aurait à
concilier totalité et infini: c’est-à-dire à prendrecomme une totalité un
univers matériel infini. Mais pourquoi n’y aurait-il pas une infinité de
mondes? Dès lors, l’homme fut objectivement décentré, la Terre

planétarisée, et multipliés les centres de perspective sur l’univers.
Dans leurs grands ensembles, lesobjetsastronomiques occupent un champ
très vaste. L’astronomie parvient à donner la forme générale et à remonter
jusqu’à l'origine de l'univers; par exemple quand elle donne, en 1992, une
image de la totalité du cielgrâce au satellite COBBE explorant les
microondes cosmiques et montrant que le Big Bang, qui créa l’univers, loin d’être
uniforme, comprenait de multiples fluctuations.Un point minuscule dans
cet «infiniment plus grand» portant lui-même en sa propre matière des points
coordonnés dans «l’infiniment plus petit», l’humain d’aujourd’hui tente de
se situer dans les coordonnées d’un monde, dont il se demande s’il en fait
partie indissolublement tant qu’il existe dans sa brève singularité vivante ou
dans la perpétuité de son espèce. Un monde qui a la double qualité, à la fois
de lui échapper et de se laisser saisir en d’aveuglantes perspectives dont la
lumière lui est à la fois une raison de satisfaction et d’effroi.

2. La liberté à vivre

Entrele déterminisme de la vérité scientifique et l’indéterminationde la
liberté morale, se situe un large interstice concret : qu’il soit fait du climat
planétaire, de l’évitement de la pollution, de la stratégie réciproque des
nations, de l’économie mondialiste, des recherches en laboratoire, des
décisions de justice, des injonctions religieuses et, toujours en premier et
dernier ressort, des comportements humains.
Par la notion d’interstice, je dis soit la marge étroite intercalaire imposée à
tout quidam, soit au contraire le large éventail déployé qui contient les
acteurs humains entre les deux limites de la nécessité et de la contingence:
d’une part, la nécessité de la vérité rigoureuse, logique ou mathématique ;
d’autre part, la contingence d’une liberté indéterminée, l’objet humain de
convoitise. L’appropriation logique des moyens et des fins par l’humain avec
l’instrument scientifiqueconditionne la volonté de se permettre une action
qui soit pleinement et uniquement ce qu’il aurait souhaitéqu’elle fût. Une
vérité logique ne saurait se révéler fausse dans quelque interprétation que ce
soit, sousla condition expresse que soient assurées les définitions mises en
cause. La vérité dépend à la fois du langage employé et de faits
extralinguistiques traduits dans ce langage.Mais l’existence du langage
scientifique est indifférente au matériel sonore dans lequel ce langage

s’exprime; tout texte en langage scientifique est parfaitement traduisible
dans une langue ou une autre.
La vérité scientifique dépendautant du langage (mathématique) que de
l’expérience (agie et parlée): cette double dépendance peut apparaître dans la
singularité propre à l’énoncé mixte, lisible dans la formule scientifique
standard. La vérité scientifique est nécessairement déterministe en ce sens
qu’elle permet de déduire une description précise à partir d’une description
exacte: c’est-à-dire, dans un même système donné, la description d’un état
futur relativement précis à partir de la description d’un état initial
absolument exact, et de préférence formulé en langage mathématique.
Pourtant, une remarque s'impose et qui mérite d'être énoncée alors qu'elle
n'est guère suffisamment reconnue: à savoir que le caractère «nécessaire» de
la vérité scientifique ne peut toujours se doubler, comme il serait
souhaitable, d’un caractère «suffisant» ! Faute de quoi est invoquée la clause
qu’il faut honnêtement avancer: celledu «ceteris paribus» ou, dit en
français, celle du «toutes choses étant égales par ailleurs». Et cela, parce
qu’une loi, une hypothèse ou une théorie n’est valable que compte tenu des
conditions habituelles ou prévues habituellement, et auxquelles correspond
toute loi, toute hypothèse ou toute théorie.
Le plus souvent critiqué et parfois suivi sans être nommé, donc le plus
souvent méconnu, Auguste Comte a su, le premier, remarquer les analogies
entre le vivant et le social, entre les sciences du vivant et celles du social
<5>. Déjà, pour lui, les situations étaient globalisantes etuniverselles,
c’està-dire valables pour tous… Aussi, afin d’être libre, l’humain doit savoir et
pouvoir se soumettre à tous les déterminismes naturels nécessaires à sa
survie mais encore à l’insertion d'une action qu'il veut délibérée dans le
monde réel objectif. Inversement, l’ignorance des déterminismes qui nous
concernent limite gravement notre liberté.
C’est pourquoi j’affirme que la philosophie peut se prononcer quant au
monde réel, à la fois sur latotalité danslaquelle nous voulons le penser et
sur le critère d'universalités'en dégage. L'unité humaine, au-delà des qui
idéologies ou croyances de toute sorte, peut être conçue, comme par Comte,
dans une totalité biologique évoluant au cœur de la totalité d'un milieu avec
lequel elle est en échange: l'aperception objective de cette réciprocité de
base, qui est celle établie entre un organisme et son milieu. Réciprocité qui
implique d'établir extérieurement à elle une position universaliste,

concrètement fondée sur la solidarité de l’interaction de l’humain et de
l’univers, passant nécessairement par la solidarité de tous les humains entre
eux au-delà de toute confession. D'où, mes examens successifs du
positivisme comtien à partir de la «question incontournable du milieu», qui
détient la solution des rapports du biologique et du social. En procédant du
tout aux parties, Comte définit l'humain à partir de l'humanité envisageable
dans la perspective sociologique, avec la considération du fait social 'naturel'
parce qu’il est perçu en tant que milieu. D'où, également, la perspective qui
éclaire ensuite «la solidarité biosociologique» qui devrait exclure toute
agression.
À point nommé, nous aurons accompli les démarches épistémologiques
nécessaires à la compréhension des successifs enveloppements
indispensables aux développements de la «biosociocratie», pour finalement
réaliser, au-delà de latotalité, une étape importante vers l'universalité,
aboutissant à telle conclusion titrée: «le social, interprète du biologique».
Mais qui donc interprète dans le social si ce n’est l’humain pris dans son
histoire totale? L’Histoire elle-même comporte des facteurs physiques
aggravants qu’il faut indiquer en en soulignant le danger: le réchauffement
de la planète et l’expansion de la pollution.
Même si le climat de la Terre varie naturellement suivant des cycles et des
évènements ponctuels, c’est à l’échelle régionale que nous percevons
directement ces changements qui surviennent différemment selon les
échelles géographiques considérées. Les événementsrelatifs à cette
connaissance se sont précipités surtout au XXème siècle. Déjà, le physicien
français Joseph Fourier avait, en 1824, surnommé "effet de serre" le
phénomène de l’accroissement de la température de la Terre(démontré par
Horace Bénédict de Saussure à la fin du XVIIIè siècle) du fait de
l'atmosphère retenant une partie du rayonnement infrarouge émis par la
Terre. Si le risque de réchauffement climatique ne fut annoncé qu’en 1896
par Svante Arrhenius, c’est tout récemment qu’ont été mesurées les
concentrations de CO2 sur le volcan Mauna Loa à Hawaï. Dans des analyses
publiées en 1987, la corrélation est scientifiquement établie: depuis cent
mille ans, il existe une corrélation étroite entre températures moyennes et
teneurs en gaz à effet de serre. Ces observations sont étendues aux 400.000
dernières années (en 1999), et même aux 650.000 dernières années (en
2005). Le bouleversement global et rapide, constaté, inquiéta les chercheurs

qui, réunis sous l’égide des Nations Unies, constituèrent leGroupe
Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat.L’autre phénomène
physique notable dans l’environnement est la pollution aggravant l’effet de
serre mentionné ci-dessus. Par définition, la pollution fait partie de notre
univers, puisquenous polluons dès que nous respirons. Mais, s’il est vrai
que les usines rejettent de l'oxyde de carbone dans l'atmosphère, il ne peut
être question de les fermer; il s’agira d’en diminuer l’activité, de la
réglementer rigoureusement. Ladite «taxe Cambridge» pénaliserait les pays
dont l’hyperactivité industrielle aboutirait à une exportation massive de
produits à bas prix.
Une société juste ne repose pas sur un consensushypothétique. Chacun,
dans le respect de la communauté,y est concrètement libre de choisir ses
propres fins, ses propres moyens et sa propre morale, dans la mesure où il
n’empêche pas les autres d’en faire autant: c’est aussi ce qu’on appelle, du
point de vue des opinions,la «laïcité». La liberté est un facteur de bonheur
individuel et collectif, des points de vue de la qualité et de la variété.La
justice, nécessaire à la liberté, est tout à la fois un sentiment et une valeur
que les démocraties se doivent de concrétiser dans des institutions
renouvelées, dégagées de l’emprise des siècles sourds à cette fondamentale
vocation individuelle à la liberté. Même en dehors d’ «affaires» mettant en
lumière une flagrante injustice de traitement,il peut arriver que nous ayons
le sentiment que la justice institutionnelle n’ait pas abouti à l’équité. Ce
sentiment peut être lié soit à une ignorance du dossier traité, soit au manque
de transparence des délibérations, soit encore à la non référence explicite à
des valeurs communes, mais aussi à la méconnaissance des valeurs,
invoquées ou non, qui déterminèrent la décision du juge. Entre la
communauté globale, qui sait se défendre et s’imposer, et l'individu qui ne
peut ou ne sait guère se défendre contre elle, la lutte est inégale. Or, je pose
que toute action doit pouvoir être menée à la foisdes points de vue moral et
politique. Ceque j’entends, dans un sens général, par accomplir une «action
morale et politique»? C’est, purement et simplement, engager une action
consciente à des degrés divers de la communication de bon aloi, qui doit
s'instaurer et se poursuivre dans la permanence des communautés et de leurs
fondements, sans jamais trahir l’individu dans ses droits fondamentaux, tout
justiciable qu’il soit.

La pauvreté peut mettre un frein à toute liberté individuelle, si elle la prive
du minimum nécessaire pour vivre, mais encore des moyens utiles à
l’accomplissement d’une formation adéquate et d’une personnalité dans un
travail qui lui soit approprié. On comprend le rapport étroit existant entre la
liberté individuelle et la démocratie, dont nous attendons qu’elle respecte les
libertés civiles et qu’elle garantisse les droits individuels (au travail, au
logement, à la santé) ainsi que la tolérance à l’égard des opinions et des
croyances, avec la condition incontournable que ceux qui véhiculent ces
dernières soient eux-mêmestolérants entre eux.
LaCharte de l’environnement de2005, impliquant et comprenant
l’intégration de la protection de l’environnement avec la visée décisive du
développement durable, est une proposition déjà intégrée dans le corps de la
Constitution française. L’idée est d’influer sur l’ensemble de la législation
avec le devoir d’informer l’ensemble des citoyens sur le devenir de la
planète. Cette Charte vise à mobiliser les pays développés et à aider les pays
moins développés à avancer grâce à une aide au développement. Citons
l’action en faveur du maintien de labiodiversité, ainsi que le processus
international de préservation des forêts et des massifs coralliens. Peut-être
serons-nous amenés à désirer établir et appliquer une véritable éthique
planétaire, fondée sur une reconnaissance raisonnable, explicite, des normes
éthiques et scientifiques, indispensables à la survie pacifique en commun,
tout comme sur le respect effectif de valeurs universelles généralement
reconnues pour être incontournables. Au-delà du citoyen que nous sommes,
nous serons amenés à prendre conscience de la nécessité de concevoir et de
réaliser l'idéal d'un «éco-citoyen» de la Terre, émergeant de ces péripéties
pour se propager rapidement à l’échelle de la planète, afin d’œuvrer à la
survie de la société d’échange qui est la nôtre en la promouvant à la dignité
de l’altruisme fondé sur le respect.

3. La reconnaissance de la valeur universelle de l’humain

Parconséquent, nous avons besoin de la base structurante d’un discours
cohérent auquel nous puissions consentir et nous rallier, parce qu’il serait
capable de nous fidéliser à la perpétuelle inventionde la vie dont nous
sommes les porteurs et à sa prodigieuse puissance créatrice. C’est pourquoi il
n’existe aucune information sur l’humain que nous puissions refuser.

L’humanisme doit être fondamentalement la découverte permanente de
l’humain, sans cesse renouvelée.Il n’ y a rien de banal à se donner pour
visée de prendre, selon la proposition de Sartre, l’homme pour fin et comme
valeur supérieure, même sans exclure d’invoquer des motivations
transcendantes à condition, toutefois,que notre interprétation de celles-ci ne
vise en aucune façon la destruction d’un seul être humain sur Terre. Ni
envier ni haïr, ni attenter à la vie ou à l’intégrité physique et mentale
d’autrui, telles sont les réserves de cette invitation à l’expression des droits,
doublés de l’accomplissement des devoirs.On peut souhaiter que subsiste
en permanence ce fondement des lieux communs effectifs de la
communication réelle, même s'il risque de nous faire osciller entre le
rationnel et le raisonnable, à condition qu'il nous garde de l’arbitraire.
Partout où vivent des humains se constitue un réseau commun d’actions et de
relations qui déterminent leur histoire, encore que cette histoire ait
commencé bien avant ceux qui sont à même de la jouer.
Ce qui dans le «vivre ensemble» nous tient liés ensemble n’est autre que le
lieu commun effectif, établi entre ceux qui communiquent. Un lieu commun
réel se concrétise dans l’échange réel. Plus grande est la diversité, plus
grande sera l’universalité. Le lieu commun est, comme le signe linguistique,
doué d’un signifiant sensible (lettre, image, parole) et d’un signifié et surtout
ce qui les relie l’un à l’autre comme signifiant et signifié, c’est-à-dire la
relation de sens ne cessant de s’amplifier par ricochets successifs.
Qu’il soit privé ou public, banal ou raffiné, le lieu commun exige une
communication réelle, un agir et son effet, quel qu’il soit. Au sens
aristotélicien denotionsou dethèseslesquelles on argumente mais sur, avec
lesquelles on n’argumente pas, les lieux communs les plus courants sont
d’utiles agents de liaison, nantis d’une force de conviction à la hauteur de
leur origine simplement stylistique ou de leur lieu proprement originel.
Aristote sut en discerner plusieurs en son temps, nous pourrions aussi
travailler à leur dénombrement dans le monde contemporain réel. Ils
naissent, circulent et s’évanouissent dans un cheminement, un ruissellement
planétaire, à raison de relais fixés dans lemonde, et ils sont d’autant plus
forts et plus puissants qu’ils proviennent d’instances plus fortes (le nombre)
ou plus puissantes (le pouvoir), passant par les Grandes Ecoles
internationales ou encore les médias les plus répandus, lus, vus, écoutés.
Quand il est spécifiquement culturel, le lieu commun peut présupposer l’art

ou la musique, un milieu prestigieux à travers lequel l’homme peut s’ouvrir
à l’être. Patrimoine culturel commun, ce lieu commun peut être l’effet d’une
réalité instituée et pratiquée ou souhaitée et réalisée. Il y faut un désir et une
volonté de communiquer, de rassembler, de donner à sentir ensemble. Qu’il
s’agisse d’un musée, d’un livreou d’un cédérom,le lieu culturel commun
est un «lien» commun, une manière de vivre et de sentir ensemble autant en
soi-même qu’avec d’autres.
Mais entre le rationnel et le raisonnable la différence peut être énorme.Car
le rationnel regarde les grands systèmes logiques et scientifiques que
couronnent les pures mathématiques et les savantes dialectiques, tandis que
le raisonnable peut mieux convenir à une humble ou modeste décision de la
vie courante, sisedans la quotidienneté et pourtant apte à ouvrir vers le
possible une voie impossible, pouraffirmer une vie héroïque et rare ou pour
tout-à-coup venirsidérer et exemplifier la pensée la plus commune. Entre le
subjectif et l’arbitraire, il n’y a guère d’identité: ces deux positions de la
communicabilité ne se recoupent pas à l’identique, même si elles peuvent se
recroiser dans la même instance événementielle. Lorsque le subjectif
raisonnable s’efface devant l’objectif rationnel, se mesure toute la distance
qui fut parcourue. Le subjectif se retire pour d’autres préoccupations, celles
du for intérieur d’une vieprivée qui n’en a pas moins de valeur que toute
autre. Si mal venu soit–il, l’arbitraire n’en a pas moins prise sur la substance,
du moins quand il évoque la liberté inconditionnée qui toujours oscille entre
le rationnel et l’arbitraire,dans le déploiement d’une échelle aux multiples
degrés à parcourir.
Dans l’histoire de la culture, peu de romans de la littérature actuelle seront
appelés à faire date, au contraire des écrits qui soulèvent irrévérencieusement
les pans cachés de l’Histoire et dévoilent d’inconnus processus par lesquels
ils abordent autrement les vérités qui tombaient sous le sens depuis trop
longtemps, pour les anéantir et leur substituer des vérités inédites et
renversantes. De nouvelles perspectives s’ouvrent ainsi un réel qui fut et sur
un tout autre quisera. La sévérité de l’Histoire vientdétrôner un imaginaire
dont on ne sait plus tirer le meilleur parti esthétique. Un ensemble de
principes suffit pour valoriser rationnellement un appel à l’émotion et
l’interpréter selon la nature d’un contre-discours opposable aux
argumentations fondées sur cette émotion. Ainsi, un appel à la pitié
pourra-til être jugéraisonnable, à condition qu’il soit la partie capable de renvoyer

au tout de la situation évoquée par un discours. Wittgenstein <6> restera l’un
des rares philosophes à avoir traité de la communication sentimentale: pour
lui, elle demeure essentiellement muette, même lorsqu’elle se veutverbale,
l’âme étant alors répandue dans le corps tout entier.C’était aussi, de sa part,
observer une impossiblecommunication, celle du «langage privé». Témoin
impassible du «langage privé», lesavoir(que Kant nous apprit à distinguer
ducroire) s'impose à nous comme savoir en devenant lui-même une
croyance démontrée. Sur fond d’une croyance en un savoir, conjuguée à la
croyance en un système de valeurs, la décision morale et politique concerne
l'actant moral dans son intégralité.

Notes
1. Je renvoie au séminaire, organisé par Madame Danièle Ghesquier-Pourcin:
«Energie, science et philosophie au tournant XIXe - XXe siècles»,
REHSEISRecherches Epistémologiques et Historiques sur les Sciences Exactes et les
Institutions Scientifiques, CNRS : UMR7596, Université Denis Diderot - Paris VII.
Les travaux du séminaire ont été publiés::Danièle Ghesquier-Pourcin, Muriel
Guedj, Gabriel Gohau, Michel Paty,Energie, science et philosophie au tournant des
XIXe et XXe siècles; volume 1:L'émergence de l'énergie dans les sciences de la
nature; volume 2 :Les formes de l'énergétisme et leur influence sur la pensée. Paris,
Éditeur Hermann, 2010.
2. Jean-Marc Lévy-Leblond,La matière, Un CD audio lu par Jean-Marc
LévyLeblond, De Vive Voix, 2003. Du même,De la matière relativiste, quantique
interactive, Paris, Seuil, 2006.
3. Lekelvin est une mesure absolue de la température qui a été introduite grâce au
troisième principe de la thermodynamique; la température de 0 K est égale à -273,15
°C et correspond au zéro absolu - le point triple de l'eau est donc à la température
0,01 °C).
4. Jean Seidengart,Dieu, l’univers et la sphère infinie, Albin Michel, 2006.
5. Angèle Kremer-Marietti, «Le biologique et le social chez Auguste Comte»,
Cerisy-la-Salle, 3-10juillet 2001, voir Dogma:http://www.dogma.lu
6. Ludwig Wittgenstein (1889-1951),Recherches philosophiques (1953),Paris,
Gallimard, 2005.

III.

MORALE ET POLITIQUE DE L’AUTONOMIE
1
Agir et Faire Œuvre

Outrela loi applicable à l’universalité, sans doute a-t-il fallu tenter
de découvrir ou de simplement penser la loi applicable à une
singularité strictement définissable. Sans doute la question de
l’autonomie est-elle née dans l’idée de faire droit à une singularité
conçue en relation à l’universalité à laquelle elle se réfère. Mais être
autonome est-ce «être singulier»? Ne devons-nous pas généralement
éviter d’être singulier dans l’erreur (en la supprimant) tout comme
d'ailleurs dans la vérité (en la répandant) ? Mais déjà «être» n’est-il
pas plutôt démontré dans l’«agir»?Dans le cas précis de «faire
œuvre»? En dernier ressort, après tout, tout n’est-il qu’agir, la
question de l’être ne pouvant et ne devant venir qu’ensuite.
Si «logonomie» peut être dite loi universelle de la raison,
«autonomie» serait la loi singulière d’un quelconque individu, d’une
quelconque unité, auquel et/ou à laquelle est reconnu un «être» à
travers un virtuel ou éventuel «agir», l’agir impliquant l’être qui agit,

sa «possibilité d’exister»<1>. Le rapport du tout aux parties qui le
constituent ou le rapport des parties au tout qui les englobe n’est-il pas
à analyser, afin de penser, dans l’universalité l’autonomie du
singulier quelqu’il soit ?Mais on n’a pas généralement négligé de
voir qu’Aristote<2> comprenait dans la notion de l’autonomie de la
cité en même temps l’autonomie de la raison (celle que Scheler

dénoncera plus tard comme «logonomie» <3>ou hétéronomie
déguisée). Ainsi l’autonomie de l’État commence-t-elle une longue


Colloque de Tozeur19-22 novembre 2009.(Tunisie), L'idée d'autonomie,

histoire avec la réalisation de l’instauration de la grecque,
émergeant d’expériences plus ou moins tribales, tout comme
l’autonomie de la raisoncommença avecle
hellénique,

émergeant du muthos. Rousseau<4> sera attentif à la notion de liberté
entendue comme autonomie morale dans sa relation à l’autorité.
Certes, il fallut attendre Kant pour que soit confirmée une autonomie
de la volonté, en faisant reconnaître l'homme tout à la fois en tant que
législateur et sujet de la loi morale; mais on ne manqua pas de

critiquer le formalisme de sa position. Nietzsche<5> revendiquera
davantage en faveur de l’autonomie individuelle. L’autonomie morale
comme l’invention de Kant a été largement soulignée par Jerome

Schneewind <6>qui en a montré l’origine dans les textes la dégageant
avec la valeur deprincipe universel. Mais «inventer» l’idée de
l’autonomie politique, visée essentielle projetée parCornélius
Castoriadis, est ce qui a pu être reproché à ce réformateur; je cite l’un
des contradicteurs de Castoriadis: «Ou bien l’autonomie s’invente
elle-même en permanence, ou elle n’est pas. Mais nul ne saurait avoir
le pouvoir de l’inventer. À moins de ressusciter le rôle des
avant
gardes que l’on récuse par ailleurs.»<7> Toutefois, loin d'opposer
institution et création, Castoriadis cherchait à concevoir, dans toute la
complexité de ce mélange, la puissance d'altération propre au
socialhistorique comme étant intimement mêlée à l'institution nécessaire à la
structuration d’une force créatrice. On retrouve, dans les analyses
historiques d’Auguste Comte, le mouvement profond des forces
sociales se libérant elles-mêmes des pouvoirs et réalisant leur
autonomie.
Rendre possible aussi bien l’autonomie individuelle que l’autonomie
collective demeure à notre époque un projet moral et politique encore
et toujours à réaliser. Souvent, il s’agit pourtant d’un projet qui semble
relever de la quadrature du cercle plutôt que d’un programme
politique explicite et effectif. Mais il demeure que la visée de
l’autonomie reste permanente chez ceux qui aspirent à la démocratie

comme chez ceux qui se débattent au cœur des problèmes issus de
ladite démocratie.

1. Une brève histoire de l’idée d’autonomie dans la cité
a. L’autonomie culturelle
Lanotion d’autonomie culturelle est une notion devenue
particulièrement consciente dans les temps contemporains. En un sens,
il faut l’avoir connue ou reconnue, mais, avant tout, mise en examen
au sein des minorités politiques, comme se dégageant en tant que

notion culturelle ou cultuelle<8>. Dans le domaine juridique, la
question s’est posée dès le Vè siècle en Europe centrale, à propos des
droits coutumiers germaniques qui cohabitèrent, durant plusieurs
siècles, avec le droit romain: la solution vint progressivement de la
sédentarisation des groupes, qui entraîna une unification du droit privé
<9>. YvesPlasseraud évoque la mise en place durable d’une telle
réalité sociale et historique:
«C’est à la troisième République balte, l’Estonie, que revient le mérite d’avoir
mis en place et fait fonctionner un régime complet et opérationnel d’autonomie
culturelle personnelle. La loi du 12février 1925 permettait en effet aux
minoritaires qui le souhaitaient de se regrouper sur le plan local pour être
représentés à l’échelle de l’État par un conseil culturel central de chaque
nationalité – le seuil était établi à trois mille membres pour permettre aux Juifs
d’en bénéficier. Détail original: dans les régions où elle était territorialement
minoritaire, la population de souche estonienne pouvait elle-même s’organiser

selon ce principe<10>.

Ce souci d’autonomie culturelle personnelle fut brutalement escamoté
par le «socialisme réel» à la soviétique, tandis qu’à l’Ouest finissait
par être évacuée la question des minorités nationales au bénéfice des
droits humains. D’où, souvent, à travers ce qu’on appelle aujourd’hui
le «droitdel’hommisme», l’oubli de ce genre d’autonomie, cependant
rappelé par des événements comme ceux de Bosnie au début du XXIè
siècle.