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Logique, argumentation, interprétation

De
237 pages
L'analyse de la diversité de la logique contemporaine proposée ici est suivie d'une investigation de la continuité de la problématique logique, d'une réflexion sur le noyau dur de cette science (la pensée axiomatique) ou sur ses disponibilités applicatives (la pensée argumentative), d'une plongée dans ses mondes possibles (la pensée interprétative).
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LOGIQUE, ARGUMENTATION, INTERPRÉTATION

Ouvrages du même auteur:
Logique et langage éducationnel, Bucarest, 1995; Modèles argumentatifs dans le discours éducationnel, Bucarest, 1996; Rationalité et discours: perspectives logiques et sémiotiques sur la rhétorique, Bucarest, 1996; Les antinomies de la réceptivité: essai de pragmatique logique, Bucarest, 1997; Identité et altérité: les avatars de la rhétorique contemporaine, Neuchâtel, 1998; Le discours du pouvoir: essai de rhétorique appliquée, Iasi, 1999; Critique de la rationalité discursive: une interprétation problématologique du discours philosophique, Iasi, 2001; Théorie et pratique de l'argumentation, Iasi, 2003; Rhétorique et politique: le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, Paris, L'Harmattan,2004; Petit traité d'art oratoire, Iasi, 2006.

Constantin SALA VASTRU

LOGIQUE, ARGUMENTATION, INTERPRÉTATION

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04767-9 EAN : 9782296047679

Collection « Épistémologie et Philosophie des Sciences» dirigée par Angèle Kremer Marietti Angèle KREMER-MARlETTI, Nietzsche: L 'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARlETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste
Comte, 1999. Angèle KREMER-MARlETTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. S. LATOUCHE, F. NOHRA, H. ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Yvette CONRY, L'Évolution créatrice d'Henri Bergson. Investigations critiques, 2000. Angèle KREMER-MARlETTI, La Symbolicité, 2000. Angèle KREMER-MARlETTI (dir.), Éthique et épistémologie autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2001. Abdelkader BACHTA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001. Jean CAZENOBE, Technogenèse de la télévision, 2001. Jean-Paul JOUARY, L'art paléolithique, 2001. Angèle KREMER-MARlETTI, La philosophie cognitive, 2002. Angèle KREMER-MARlETTI, Ethique et méta-éthique, 2002. Michel BOURDEAU (dir.), Auguste Comte et l'idée de science de l'homme, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ (dir.), Le Cercle de Vienne, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ (dir.), Wittgenstein et la philosophie aujourd'hui, 2002. Ignace HAAZ, Le concept de corps chez Ribot et Nietzsche, 2002. Pierre-André HUGLO, Approche nominaliste de Saussure, 2002. Jean-Gérard ROSSI, La philosophie analytique, 2002. Jacques MICHEL, La nécessité de Claude Bernard, 2002. Abdelkader BACHTA, L'espace et le temps chez Newton et chez Kant, 2002. Lucien-Samir OULAHBIB, Éthique et épistémologie du nihilisme, 2002. Anna MANCINI, La sagesse de l'ancienne Égypte pour l'Internet, 2002. Lucien-Samir OULAHBIB, Le nihilisme français contemporain, 2003. Annie PETIT (dir.), Auguste Comte. Trajectoires du positivisme, 2003. Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Bruno BERNARDI (dir.), Rousseau et les sciences, 2003. Angèle KREMER-MARlETTI, Cours sur la première Recherche Logique de Husserl, 2003. Abdelkader BACHTA, L'esprit scientifique et la civilisation arabomusulmane, 2004.

Rafika BEN MRAD, Principes et causes dans les Analytiques Seconds d'Aristote,2004. Monique CHARLES, La Psychanalyse? Témoignage et Commentaires d'un psychanalyste et d'une analysante, 2004. Fouad NORRA, L'éducation morale au-delà de la citoyenneté, 2004. Edmundo MORIM DE CARVALHO, Le statut du paradoxe chez Paul
Valéry, 2005.

Angèle KREMER-MARlETTI, Épistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques,2005. Taoufik CHERIF, Éléments d'Esthétique arabo-islamique, 2005. Pierre-André HUGLO, Sartre: Questions de méthode, 2005. Michèle PICHON, Esthétique et épistémologie du naturalisme abstrait. Avec Bachelard: rêver et peindre les éléments, 2005. Adrian BEJAN, Sylvie LORENTE, La loi constructale, 2005. Zeineb BEN SAÏD CHERNI, Auguste Comte, postérité épistémologique, et ralliement des nations, 2005. Pierre JORA y (dir.), La quantification dans la logique moderne, 2005. Said CHEBILI, Foucault et la psychologie, 2005. Christian MAGNAN, La nature sans foi ni loi. Les grands thèmes de la physique au .x::fè siècle, 2005. Christian MAGNAN, La science pervertie, 2005. Lucien-Samir OULAHBIB, Méthode d'évaluation du développement humain. De l'émancipation à l'affinement. Esquisse, 2005. Ignace HAAZ, Nietzsche et la métaphore cognitive, 2006. Hamadi BEN JABALLAH, Grâce du rationnel, Pesanteur des choses, 2006. Hamadi BEN JABALLAH, Criticisme cartésien, Synthèse newtonienne, 2006. Robert-Michel PALEM, Organodynamisme et neurocognitivisme, 2006. Léna SOLER, Philosophie de la physique. Dialogue à plusieurs voix autour de controverses contemporaines et classiques, 2006. Francis BACON, De la justice universelle, 2006. Angèle KREMER-MARlETTI, Le Positivisme d'Auguste Comte, 2006. Lucien-Samir OULAHBffi, La condition néo-moderne, 2006. Joseph-François KREMER, Lesformes symboliques de la musique, 2006. Hamdi MLIKA, Quine et l'antiplatonisme, 2007. Jean-Pierre COUTARD, Le vivant chez Leibniz, 2007. Angèle KREMER-MARlETTI, Philosophie des sciences de la nature, 2007. Angèle KREMER-MARlETTI, Le concept de science positive, 2007. Angèle KREMER-MARlETTI, Auguste Comte et la science politique, 2007. Angèle KREMER-MARlETTI, Le Kaléidoscope épistémologique d'Auguste Comte. Sentiments Images Signes, 2007. Constantin SALA V ASTRU, Logique, Argumentation, Interprétation, 2007.

A VANT-PROPOS
I
L'histoire de chaque domaine théorique qui s'est constitué au fil du temps est symptomatique en ce qui concerne la phénoménologie de son objet d'étude: les amplifications ou les rétrécissements permanents, les agglomérations des faits empiriques ou leur raffinement théorique, les changements plus lents ou plus rapides de rythme et de méthodologie - tous ensemble et chacun de son

côté - disent quelque chose sur la manière dont la conscience critique
s'est rapportée à une certaine réalité cognitive. Mais chaque moment historique du développement d'une démarche théorique est unique et a son rôle bien déterminé dans la construction du tout explicatif qu'est la science dans sa structuralité et son histoire. Attardons-nous sur un remarquable passage de Hegel:
"Le bouton disparaît dans l'éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. A l'apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante, et le fruit s'introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l'autre, parce qu'elles sont mutuellement incompatibles. Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l'unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l'une est aussi nécessaire que l'autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout" (Hegel, La phénoménologie de l'esprit, Aubier, Editions Montaigne, Paris, 1939: 6).

Chaque moment du développement de la science est l'expression en fait de ce qu'il devrait être afin que la science soit ce qu'elle est. Même si, à première vue, certains de ces moments semblent être des errances malheureuses de la pensée humaine dans un certain domaine, une analyse plus attentive peut néanmoins mettre en évidence des relations cachées avec les moments grandioses de la science.

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Logique, argumentation, interprétation

II
L'essai que nous proposons aujourd'hui au lecteur est une investigation critique et systématique dans sa première partie (chapitres I et II) et une proposition constructive et projective dans sa deuxième partie (chapitres III et IV); nous ne saurions dire pour autant qu'il n'y ait pas de lien de continuité entre les deux engagements théoriques. Nous essayons, dans une première analyse, de donner une réponse à la question: Que se passe-t-il dans la logique de notre temps de la perspective de la créativité et de l'idéal de science promu dans la pensée moderne? Sommes-nous devant une science qui était avant un modèle pour toutes les autres par son unité et par son intelligibilité mais qui ne trouve pas son identité et son équilibre dans le concert si diversifié de la science de notre temps? Ce qui est surprenant pour le lecteur avisé de ce domaine qui

analyse critiquementles développementsde la logique - notamment au
vingtième siècle c'est la grande diversité des formes que revêt le co~cept de rationalité et qui se targuent toutes de porter le nom de logique! Une analyse des inventaires proposés (Rescher, Blanché, Miéville, Gabbay, Nef), des critères qui sont assumés pour mettre un peu d'ordre et pour proposer une systématisation personnelle, une

critique - au sens kantien du terme - des fondements et des résultats
obtenus par chaque proposition explicative que nous avons en vue constituent la substance de notre investigation à propos d'un "état des choses" qui vise le pluralisme logique contemporain. Toute cette investigation s'est poursuivie par une réflexion plus philosophique sur la relation entre l'un et le multiple, thème d'origine grecque, qui a pour étude de cas la logique. Nous essayons de montrer que l'unité de la logique d'aujourd'hui se retrouve dans la multiplicité de ses formes de manifestation, nous essayons de démontrer aussi qu'il y a une ligne de continuité entre la tradition logique et la modernité logique, nous essayons enfin d'argumenter que rien de nouveau ne se passe dans le domaine de la logique si cette nouveauté ne dévoile pas son lien avec le noyau dur de la logicité et de la rationalité.

Avant-propos

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III
Notre deuxième pas est une méditation plus philosophique sur la pensée axiomatique. Le vingtième siècle spécialement a débuté avec un ouvrage monumental (Principia Mathematica) qui a assis la pensée axiomatique dans les cadres normaux de l'investigation scientifique qui, sous diverses formes et avec différents accents, avait dominé la logique au cours du siècle qui venait de se terminer. La question fondamentale de cette séquence de l'investigation est: pourquoi? Soit qu'ils l'aient réfutée sans aucune réserve pour les péchés qu'ils avaient découverts, soit qu'ils l'aient adulée jusqu'à la vénération pour ses vertus incontestables, la pensée axiomatique a été une attraction pour tous ceux qui s'intéressaient à la rationalité. Au-delà de tous les calculs logiques à l'intérieur de chaque système axiomatique qui effraye les débutants nous avons essayé de mettre en évidence quelques aspects significatifs pour ce qu'est la pensée axiomatique dans l'ensemble de la cognition humaine: comment est-il possible de construire un tel système, quelles sont les exigences auxquelles doivent répondre de telles constructions, quels sont les obstacles qui doivent être surmontés, quelles sont les vertus qui ont imposé de tels systèmes dans les divers domaines, quelles sont les limitations d'une telle pensée dont on doit tenir compte quand on en évalue les résultats.

IV
Aristote et la tradition aristotélicienne ont insisté sur le fait que la démarche logique avait et devait avoir une importante fonction instrumentale: il est absolument nécessaire de pouvoir faire quelque chose avec cet instrument théorique soit dans le domaine de la théorie, soit dans l'activité pratique de l'individu. C'est la principale raison pour laquelle nous avons orienté notre investigation vers un domaine qui pourrait constituer un modèle d'accomplissement pratique de l'instrument logique: l'argumentation. A partir de son origine'grecque où le terme dialectique s'était associé avec l'art de bien mener les débats, l'argumentation est comprise aujourd'hui dans son rapport avec le concept d'interlocuteur ou, dans un sens plus large, avec celui d'auditoire: une construction rationnelle à l'aide de laquelle nous pou-

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Logique, argumentation, interprétation

vons prouver qu'une proposition (la thèse) est vraie ou fausse pour convaincre notre interlocuteur (auditoire). Toute une série d'ingrédients contribuent à l'accomplissement d'un tel but: arguments, techniques d'argumentation, conditions de déroulement de l'argumentation, prémisses implicites de l'argumentation. Tous ces éléments sont impliqués dans les fonnes diverses de l'argumentation: argumentations réelles et argumentations apparentes, argumentations polémiques et argumentations oratoires, argumentations directes et argumentations médiates. Une question importante et, à notre avis, très intéressante de l'analyse que nous proposons vise la phénoménologie de la démarche argumentative: structure, formes d' argumentation, relations entre celles-ci dans la pratique de l'argumentation. Quelques aspects sont essentiels à ce point: l'identification des formes d'argumentation, l'analyse des relations logiques qui se manifestent entre les formes d'argumentation, l'interprétation des formes d'argumentation à l'aide des connecteurs logiques, la délimitation entre les formes immédiates et les formes médiates de l'argumentation. Enfin, une investigation critique et systématique des tendances qui se manifestent aujourd'hui dans l'analyse de l'argumentation attire notre attention sur le fait qu'il n'y a pas de vision unitaire dans ce domaine non plus: l'accent de l'analyse est parfois tombé sur l'investigation du raisonnement (dans ce cas, l'argumentation est vue comme "logique informelle"), parfois on a trop valorisé le rôle des opérations métadiscursives (l'argumentation est vue comme "logique discursive"); il y a des situations où le rôle dominant incombe à l'analyse de la productivité des idées (l'argumentation est comprise comme problématologie) ou des conséquences d'ordre pragmatique en ce qui concerne la résolution négociée des conflits d'opinion (une manière pragma-dialectique de comprendre l'argumentation), il y a enfin des cas où la perspective linguistique est dominante (l'argumentation est vue comme pratique linguistique).

v
L'idée de nouveauté dans le cadre de la logique contemporaine est intimement liée à l'assomption axiomatique sur le domaine. Mais cette vision paraît anéantir les rapports avec la compréhension originaire de la discipline: l'analyse du raisonnement spontané, du

Avant-propos

Il

raisonnement qui se manifeste dans l'activité courante de l'individu. Dans sa vision axiomatique, la logique paraît plutôt un système de signes construit en conformité avec des règles bien déterminées, étant confrontée à une productivité cognitive qui ne peut être comprise que par les experts en la matière. D'ailleurs, Carnap a affirmé que "la nouvelle logique" n'était rien d'autre qu' "une langue bien construite". Mais, pour ceux qui n'ont pas une bonne expertise dans ce domaine, toute cette harmonie, tout cet équilibre, toute cette précision dont fait preuve la logique nouvelle échappent à une grille de l'utilité pratique. En sa qualité de système de signes, la logique attire et séduit l'esprit critique notamment par la curiosité presque obsessive de découvrir ce qu'il y a au-delà des signes et de l'ordre qui les organise. Toute discussion sur ces problèmes s'appuie sur le concept d'interprétation. A partir de la constatation conformément à laquelle ce concept et son analyse ont engendré aujourd'hui, au moins dans la pensée philosophique, des domaines d'investigation bien individualisés (l'herméneutique), nous essayons de proposer une analyse structurale du concept et de la réalité qu'il recouvre, d'identifier les modalités de fonctionnement du concept dans le cadre de la logique, de mettre en évidence certaines particularités du concept d'interprétation dans le même domaine. En fait, nous essayons de répondre à la question: Comment un monde possible se fait-il dans le domaine de la logique? à partir de la présupposition que toute interprétation est à l'origine d'un "monde possible".

VI
Notre périple analytique et critique, assumé dès le début de notre essai, vise la modernité de la logique. Même lorsque nous parlons de la logique traditionnelle! Dans une perspective kantienne, nous avons tenté de répondre à la question: Comment est-il possible qu'il y ait quelque chose de nouveau en logique? A partir de l'idée que quelque chose de nouveau est possible! Nous avons insisté sur la nouveauté en partant du domaine théorique pur (la pensée axiomatique), en passant par sa pratique la plus connue (la pensée argumentative) pour arriver à ce qui est possible (la pensée herméneutique).

Chapitre I

UNITÉ ET DIVERSITÉ DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE

I. QUELQUES POINTS DE VUE ET EXPLICATIONS POSSIBLES
1. Qu'est-ce que les faits nous disent? Le tableau de la logique contemporaine (ce terme porte sur les développements de la logique à partir du milieu du dix-neuvième siècle) est surprenant par la diversité des propositions explicatives et des modèles d'interprétation vis-à-vis du pluralisme sous lequel se déroule le concept de rationalité. Ce n'est pas un secret que le dernier siècle du millénaire passé a apporté des nouveautés sans précédent dans le domaine de la logique, des directions de développement qui ont mis en évidence de nouveaux sens et de nouvelles significations pour l'idée de rationalité, rupture qui est tout à fait saisissable entre ce qu'on appelle "logique traditionnelle" (ou "classique") et "logique moderne" (ou "mathématique"). La réconciliation paraît impossible entre les deux. Les représentants de la logique classique ont vu dans la logique de la modernité surtout un calcul construit sous l'influence des mathématiques, probablement intéressant comme travail de la pensée pure mais sans rapport avec la pensée concrète, avec les raisonnements déroulés spontanément. Voyons ce qu'affirme Tricot dans son Traité de logique formelle:
"La logistique est un art qui porte non sur les concepts, mais sur leur expression idéographique. Si on exprime le sujet, le prédicat et leurs différentes relations par des signes ou des nombres conventionnels, on aboutit à l'établissement d'un nouveau langage, ayant ou prétendant avoir ses lois propres, et susceptible d'un développement autonome, indépendant des concepts posés. C'est une sorte de mathématique logique, qui a dû

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Logique, argumentation, interprétation

nécessairement s'appuyer sur une interprétation extensiviste et quantitative du concept. (...). La logistique étant une discipline très spéciale, tout à fait étrangère à la lettre et à l'esprit de la logique classique, et aussi très discutable dans ses principes et ses applications, nous serons brefs dans notre exposé. (...). Les théories logistiques sont à rejeter entièrement du domaine de la logique; leur fondement même est vicié" (Tricot 1973: 305; 306; 312).

D'autre part, les représentants de la logistique ont réagi avec la même dureté. Ils ont vu dans la logique traditionnelle une science fondée sur l'intuition, une discipline où les influences d'ordre psychologique sont toujours présentes et qui n'a pas de fondement à même d'assurer la dignité opérationnelle à laquelle une telle science aspire toujours. Ecoutons Russell, qui incarne peut-être l'illustration la plus fidèle de la nouvelle logique:
"Depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours, l'enseignement n'entend par la logique qu'un recueil scolastique de termes techniques et de règles du syllogisme. Aristote avait parlé. Aux hommes d'humblement répéter sa leçon. Cette tradition, tissue d'absurdités, fait encore l'objet d'examens universitaires et l'on trouve d'éminents esprits pour la défendre comme une excellente « propédeutique» - ce qui veut dire un excellent entraînement au solennel charlatanisme qui est d'un si grand usage dans la vie" (Russell 1929: 32).

Malgré toutes les confrontations - plus évidentes au début de la
logistique et de ses constructions - la nouvelle logique ("la logistique") a dominé les recherches et a eu des résultats remarquables qui ont influencé le destin de cette science au vingtième siècle. Une science qui paraissait un modèle d'unité et qui avait une identité bien définie se présente aujourd'hui comme une diversité de propositions explicatives. Le fait est, de nos jours, objet d'investigation. 2. Un modèle descriptif de la logique contemporaine: Rescher La proposition explicative de Rescher. Un premier essai significatif en ce qui concerne la proposition d'expliquer le phénomène de pluralisme logique contemporain appartient au logicien américain Nicholas Rescher. Dans son livre Topics in Philosophical Logic il y a un chapitre ("Recent Developments in Philosophical Logic") qui

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trace le contour d'une vraie "carte de la logique" ("a map of logic") (Rescher 1968: 1-13). Quelle est la systématisation proposée par Rescher sur les développements de la logique contemporaine? Quel est le critère de

cette systématisation? Nous pouvons facilement constater - même si cela n'est pas explicitement annoncé - que la systématisation proposée
par Rescher a pour critère d'ordre la distinction entre le "noyau dur", classique de la logique, les recherches d'ordre métathéorique visant ce noyau dur d'une part et tout ce qui pourrait être considéré comme écart par rapport à ce noyau dur d'autre part. A l'aide de ce critère on fait une première distinction entre trois classes: la logique de base, la métalogique et les développements de la logique. A son tour, la logique de base se divise en: logique traditionnelle (la logique aristotélicienne: la théorie des propositions catégoriques, la théorie des inférences immédiates, la syllogistique; d'autres développements: la théorie médiévale de la consequentiae, la théorie des "lois de la pensée" dans l'idéalisme logique), la logique moderne orthodoxe (la logique propositionnelle, la logique des prédicats, la logique des relations), la logique moderne non-orthodoxe (la logique modale, la logique polyvalente, les systèmes de l'implication non-standard, les systèmes de la quantification non-standard). La métalogique contient la syntaxe logique, la sémantique logique (la sémantique de base, la théorie des modèles, les topiques spéciaux), la pragmatique logique (la logique linguistique et la logique du langage naturel, les analyses rhétoriques, l'implication contextuelle de Grice, la théorie informelle des sophismes, les applications non-orthodoxes de la logique), la linguistique logique (la théorie de la structure, la théorie de la compréhension, la théorie de la validité). On peut voir, ne fût-ce que de cette esquisse sommaire des distinctions de Rescher, que le critère de la systématisation n'est pas de l'ordre de la morphologie interne du système logique mais il est plutôt rattaché à une tradition logique. Les développements de la logique ne sont rien d'autre que des applications de ce noyau dur de la logique dans différents domaines de la connaissance humaine. Les applications elles-mêmes vont donner naissance aux "logiques spéciales" qui, d'un certain point de vue, fonctionnent comme des théories indépendantes, comme de vigoureuses directions de recherche propres. Il y a des applications si significatives

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Logique, argumentation, interprétation

qu'elles peuvent influencer les encadrements de la théorie logique pure. Rescher considère que les plus importants développements sont les suivants: des développements mathématiques (arithmétiques, algébriques, fonctionnel-théoriques, la théorie de la démonstration, la logique probabiliste, la théorie des ensembles, les fondements des mathématiques), des développements scientifiques (des applications physiques: la logique quantique, la théorie des modalités causales; des applications biologiques: des développements de type Woodger, la logique cybernétique; des applications dans les sciences sociales: la logique des normes, la logique de l'évaluation, des applications en droit; des applications linguistiques: la théorie de la structure, la théorie de la compréhension, la théorie de la validité), des développements philosophiques (des applications éthiques: la logique de l'action, la logique déontique, la logique des impératifs et des commandes, la logique de la préférence et du choix; des applications métaphysiques: la logique de l'existence, la logique chronologique, la méréologie, l'ontologie de Lesniewski, la logique constructiviste; des applications épistémologiques: la logique des questions, la logique épistémique, la logique de la supposition, la logique de l'information, la logique inductive; la logique inductive: la logique de l'évidence et de la confirmation, la logique probabiliste). La critique de la systématisation de Rescher. Nous avons fait plus haut une présentation sommaire des articulations de la systématisation de Rescher vis-à-vis de la diversité de la logique du XIX-ème et du XX-ème siècles. Nous voulons faire quelques observations à propos de cette proposition de systématisation. La première: le sens du concept de logique utilisé par Rescher dans son essai en est un de la modernité tardive. La théorie logique est comprise comme un système de signes organisé à l'aide de certaines règles. Cette conclusion est soutenue par le fait que la métalogique (qui est un discours sur la théorie logique) est interprétée par l'intermédiaire de l'instrument sémiotique (la science des signes) comme syntaxe logique, sémantique logique ou pragmatique logique. Chez Rescher, tout ce qu'il y a comme logique de base (la logique traditionnelle, la logique moderne orthodoxe, la logique moderne non-orthodoxe) est vu comme un système de signes dominé par des règles qui peuvent être interprétées (ou analysées) en fonction de trois types de relations: les relations entre signes, les relations entre signes et référent et les relations entre signes et ceux qui les utilisent. Mais un

Chapitre 1. Unité et diversité de la logique contemporaine

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petit problème apparaît ici: si pour la logique moderne (particulièrement pour les constructions axiomatiques de cette logique) une telle acception conceptuelle de la logique n'a pas à affronter plusieurs critiques (parce que, comme Carnap l'a dit, la logique est une langue bien construite f), en ce qui concerne la logique traditionnelle les difficultés sont les plus importantes et, également, les plus puissantes. La deuxième remarque: la systématisation de Rescher met au même niveau de valeur des démarches constructives assez inégales du point de vue de leur fondation. Si nous avons en vue seulement le domaine de la métalogique par exemple, nous pouvons constater facilement que les recherches en syntaxe logique ou celles en sémantique logique sont bien fondées, représentant déjà des "instruments méthodologiques" pour les autres domaines cognitifs, tandis que les investigations sur la pragmatique logique sont à peine au début de la recherche, étant parfois considérées comme des démarches "extra-logiques". La même critique peut être adressée aux résultats obtenus dans la section destinée aux développements de la logique. Une série de développements philosophiques, surtout les applications métaphysiques (la logique de l'existence, l'ontologie) ou les applications épistémologiques (la logique de l'évidence et de la confirmation, la logique de l'information, la logique de la supposition) paraissent plutôt des tentatives de s'arroger un titre de noblesse immérité! La troisième observation: si pour les domaines de base le critère d'ordre est bien visible et capable de mettre de l'ordre, pour les subdivisions ce même critère ne réussit pas pleinement. De là certaines "intersections" des domaines, ayant pour conséquence la présence d'une et même théorie logique dans deux groupes différents! Cela est excusable dans les autres domaines de la connaissance humaine mais impardonnable dans le domaine de la logique (c'est une exigence logique élémentaire de l'opération de division f). Par exemple, la logique inductive apparaît tantôt comme application dans les développements philosophiques, tantôt comme application épistémologique du même développement, la logique probabiliste est présente tantôt comme développement mathématique, tantôt comme application de la logique inductive, la logique déontique est vue en même temps comme application éthique (dans le cadre des développements philosophiques) et comme application dans les sciences sociales (pour les développements scientifiques).

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Logique, argumentation, interprétation

La quatrième remarque: certaines options et identifications de l'auteur ne semblent pas être en accord avec l'ordre historique et structurel de certains systèmes logiques. Par exemple, la position de la linguistique logique est une bonne illustration de ces anomalies. En effet, ménager une place à la linguistique logique à côté de la syntaxe, la sémantique et la pragmatique est un non-sens dans une analyse de la théorie logique comprise comme système de signes. Pourquoi? Parce que la tripartition syntaxe, sémantique, pragmatique couvre toutes les relations possibles entre signes (les relations entre signes, les relations entre signes et référent et les relations entre signes et utilisateur). Nous pouvons ajouter certains exemples relevant des développements mathématiques. Comment est-il possible d'accepter la théorie des ensembles comme développement mathématique de la logique s'il est un fait généralement admis qu'une telle théorie est le fondement des systèmes logiques encadrés dans la catégorie de la logique de base (la syllogistique, par exemple) ? Au-delà de toutes ces observations, qui voudraient seulement mettre en évidence certains thèmes de réflexion, cette "carte de la logique" que dessine Rescher a assez de vertus explicatives. Premièrement, la "carte de la logique" met en relieflajorce d'expansion d'un domaine de recherche (la logique) qui, traditionnellement, a été considéré d'une grande valeur instrumentale. Nous découvrons dans la systématisation de Rescher des données et des arguments suffisants qui confirment ce qu'Aristote suggérait seulement: la fonction organonique et la valeur applicative de cette démarche théoriquel. Les développements de la
I Soulignons le fait que la carte de la logique illustrée par Rescher contredit l'opinion autoritaire d'un grand représentant de la logique mathématique du siècle passé, le créateur de l'intuitionnisme logique, L. E. J. Brouwer qui, en se référant au rôle des domaines des mathématiques et de la logique, remarquait le fait que "par leur nature, ils ne devraient pas s'immiscer dans la vie sociale. Celle-ci les ayant néanmoins réclamés, ils subissent l'influence des sciences pragmatiques tout en coopérant, contre leur nature, aux transformations de la vie sociale qu'on appelle le progrès. Heureusement, leurs plus beaux développements n'auront probablement jamais aucun rapport avec les questions techniques, économiques ou politiques. Nous tous qui avons assisté aux entretiens qui viennent de s'achever avons pu entendre et voir que la logique cultivée pour elle-même soulève aujourd'hui des problèmes captivants et fait aujourd'hui des découvertes aussi ingénieuses que surprenantes. Un tableau s'est déroulé qui contribuera à imposer silence à ceux qui aujourd'hui encore voudraient nier le droit à l'existence du jeu de la logique pure" (L. E. J. Brouwer, Les méthodes formelles en axiomatique, Colloques internationaux du CNRS, XXXVI, Paris, 1953: 75);

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logique nous montrent que cette démarche relève, principalement, de la fondation de la connaissance scientifique. A la fin des observations et des expérimentations sont apportées beaucoup de données et de généralisations empiriques. Il est nécessaire d'introduire l'instrument de la fondation de l'ordre dans ces domaines de la connaissance scientifique. Cet instrument n'est autre que la logique qui revêt la forme d'une logique appliquée. D'autre part, nous découvrons que la nécessité de la fondation à l'aide de la logique est presque universelle. Sinon, nous ne saurions expliquer de manière adéquate la présence des applications de la logique dans presque tous les domaines de la connaissance humaine: de la connaissance la plus rigoureuse (dans le domaine des mathématiques) jusqu'à la connaissance la moins contrainte (la connaissance métaphysique). Le degré de fondation des applications logiques dans certains domaines exprime l'impératif de la raison dans ces domaines. La raison est impérativement demandée dans les sciences "pures" (les mathématiques, par exemple) où nous découvrons des applications bien structurées, la raison est moins demandée dans le domaine de la métaphysique où les applications sont moins précises. Deuxièmement, la carte de la logique de Rescher met en évidence une nouvelle tendance de la logique du siècle passé dans l'acte d'établir les voisinages et, également, les distances par rapport à d'autres domaines de la science. La logique contemporaine se dispense progressivement des domaines auxquels elle a été d'habitude rattachée. Traditionnellement, le voisinage de la logique considéré comme normal était la psychologie. Le psychologisme logique a été une tradition importante surtout dans la logique des dix-huitième ou dix-neuvième siècles (Beneke, Brentano, Wundt, Külpe, Lipps, Meinong, Spencer, Bain) (Dumitriu 1977, vol. III: 311-352). Mais la proposition de Rescher ne découvre aucune application dans le domaine de la psychologie! Plus encore, l'option axiomatique et formalisée de la logique du vingtième siècle a essayé d'éliminer du domaine de la logique toute trace de la psychologie de l'interprétation. Une fois l'influence de la psychologie éliminée, on a cru qu'un important bénéfice pouvait venir du domaine des mathématiques. En effet, le rôle de la mathématisation dans le développement de la logique moderne est considérable, mais nous saisissons aujourd'hui beaucoup d'applications dans les domaines philosophiques.

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Logique, argumentation, interprétation

Enfin, la carte de la logique reflète le statut épistémique de la logique par rapport à d'autres démarches scientifiques. Elle montre, d'une part, l'individualité de la logique dans l'ensemble des connaissances scientifiques, le fait que l'unité de cette science se manifeste par une diversité déconcertante des formes de manifestation, cas probablement singulier dans cette multitude de sciences. D'autre part, elle montre la vertu applicative de la démarche logique, son caractère fondationiste. 3. Un modèle projectif de la logique contemporaine: Blanché

Les distinctions de Blanché. La même intention de comprendre le dynamisme de la logique contemporaine est mise en scène par l'intermédiaire de certains concepts ordonnateurs capables de tenir sous contrôle toute la diversité des formes de manifestation de la démarche logique. Cet essai appartient à Robert Blanché qui fait la distinction entre logique classique, logiques para-classiques et logiques nonclassiques (Blanché: 1968, 1970). Comprendre l'essence de ces trois classes de logiques, c'est une précaution nécessaire pour savoir qui fait partie d'une classe et qui doit en être rejeté.

Le syntagme logique classique circule avec une innocence
surprenante et est assumé souvent dans les études et les synthèses d'histoire de la logique pour fonctionner en tant que critère d'identification du "fait scientifique" de la logique sans être déterminé avec précision, bien que la compréhension du terme soit assumée seulement d'une manière intuitive. La dualité classique / non-classique est apparue dans le périmètre de la logique à l'occasion de l'apparition des premiers systèmes qui s'écartent - surtout sous l'influence des mathé-

matiques - du canon de la logique aristotélicienne,considéré classique
comme fond problématique et, également, comme méthodologie de recherche. Nous pouvons affirmer que la logique classique est la logique aristotélicienne ou une logique d'inspiration aristotélicienne. De ce point de vue, nous pouvons dire qu'aujourd'hui encore se construisent de nombreux systèmes de logique classique qui respectent toujours les divisions, les problèmes et même certaines solutions traditionnelles. Nous avons exposé plus haut seulement une des acceptions du concept de logique classique. Mais il y en a d'autres aussi. A l'origine de la logique moderne, c'est-à-dire à partir des écrits de Boole, Frege ou

Chapitre 1. Unité et diversité de la logique contemporaine

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Peirce, la compréhension aristotélicienne du classicisme logique était suffisante pour faire la distinction entre la logique classique et la logique moderne. Cette dernière s'est compliquée de plus en plus car, comme nous l'avons vu, de nouvelles approches et de nouvelles propositions constructives sont apparues; celles-ci ont provoqué une rupture presque totale par rapport à la logique traditionnelle. Où se

positionne maintenant la distinction classique - moderne en logique? A l'intérieur de la distinction logique de type aristotélicien - logique de
type mathématique? Beaucoup d'entre ceux qui ont donné un coup de main à la construction de la logique moderne ne sont pas d'accord avec ce point de vue. Nous jugeons opportun de donner ici une brève explication. La construction de la logique moderne dans la vision de Boole n'est - à la rigueur - rien d'autre qu'une interprétation de ces deux systèmes de la logique traditionnelle (la logique des propositions composées et la logique des prédicats) à l'aide de l'instrument mathématique (d'où son nom: algèbre logique). Nous ne saurions entrer dans tous les détails, mais nous pouvons facilement constater que le fond problématique de la logique traditionnelle est resté presque intact, bien que l'on puisse découvrir des progrès importants en ce qui concerne le raffinement de la présentation ou la fondation de certains types de raisonnement. Au début du vingtième siècle, Russell et Whitehead fondaient axiomatiquement les deux systèmes de la logique classique (en construisant le calcul des propositions et le calcul des fonctions), évidemment avec des progrès significatifs concernant la déductibilité ou le programme fondationiste. Nous constatons, dans les deux cas, que la logique moderne (parce que, évidemment, Boole et Russell appartiennent à la logique moderne) a son noyau traditionnel, classique. TIy a d'autres systèmes de logique contemporaine qui rompent complètement avec le fond problématique ou avec les idées de base de la logique traditionnelle (la logique polyvalente, la logique modale, la logique floue). A la suite de ces alignements constructifs, la distinction classique / non-classique couvre la distance entre les premiers systèmes dont nous avons parlé (Boole, Russell-Whitehead) et les derniers (Lukasiewicz, Post, Lewis, Zadeh). C'est probablement le motif pour lequel Denis Miéville considère le système de Russell-Whitehead (Principia Mathematica) comme le système classique de la logique moderne! (Miéville 1996: 9-46).

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Logique, argumentation, interprétation

Qu'est-ce que la logique para-classique? Elle peut être définie par rapport à l'idéal de classicisme que nous venons de proposer. Les logiques para-classiques sont les systèmes de logique qui ont interprété la logique classique de manières différentes par rapport à la tradition. Si la logique classique (ou seulement une partie de cette logique) reçoit une construction non-orthodoxe par rapport à la tradition, alors nous sommes devant un essai de logique para-classique. Regardons de près une illustration: la déduction naturelle2. Fondée par Gentzen et Jaskowski, la méthode de la déduction naturelle part des thèses et des règles qui s'appliquent à ces thèses. Elle valide des formules du calcul propositionnel ou du calcul des prédicats par l'application des règles à certaines thèses données. Cette méthode est purement syntaxique parce que "la présence de chacun des énoncés dans la suite devra être justifiée par un appel à une règle" (Lepage 1991: 77). Pour chacun des connecteurs logiques sont données deux catégories de règles: les règles d'introduction (,,1") et les règles d'élimination ("E"). Voici les deux catégories de règles illustrées pour la conjonction: étant donné, entre les prémisses (p,..., q), les prémisses (m,...,n), alors est donnée, nécessairement, la prémisse (m & n) (la règle d'introduction); étant donné la prémisse (m & n), alors sont données, nécessairement, les prémisses (m) et (n) (la règle d'élimination). Pour l'implication matérielle les deux règles sont les suivantes: étant donné une preuve de (n) en partant de l'hypothèse (m), alors est donnée une

preuve de (m ~ n) (la règle d'introduction); étant donné les prémisses (m) et (m ~ n), alors est donnée, nécessairement, la prémisse (n) (la
règle d'élimination). Enfin, la règle de réitération ("R") est importante pour le déroulement pratique de la méthode: une prémisse donnée comme preuve peut toujours être reprise comme preuve tout au long de la déduction naturelle. Illustrons la méthode par l'exemple de la transitivité de l'implication:
Pour tous les détails concernant ce système et ses applications, voir: J. Dopp, Logiques construites par une méthode de déduction naturelle, Louvain, E. Nauwaelaerts, Paris, Gauthier-Villars, 1962; J.-B. Grize, Logique moderne, I, II, III, Paris et La Haye, Gauthier-Villars et Mouton, 1969, 1971, 1973; F. Lepage, Eléments de logique contemporaine, Dunod Editeur, Paris, 1991; Goran Sundholm, "Systems of Deduction", in: D. Gabbay and F. Guenthner (eds.), Handbook of Philosophical Logic, vol. I, D. Reidel Publishing Company, Dordrecht / Boston / Lancaster, 1983: 133-188;
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Chapitre1. Unitéet diversitéde la logiquecontemporaine (p ~q) (q & ~r) 1(p ~r)

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1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Il

(p~q)&(q~r) (p~q)&(q~r) (p~q) (q ~r) p p (p~q) q (q ~r) r (p ~r)

(hypothèse) R (1) &E (2) &E (2) (hypothèse) R (5) R (3) ~E x 7) (6 R(4) ~E x 9) (8 ~I 5 x 10) (

Nous pouvons observer que nous nous trouvons devant une voie de démonstration d'une loi de la logique traditionnelle (la transitivité de l'implication matérielle) à l'aide d'une méthodologie différente par rapport à la méthodologie traditionnelle. C'est pourquoi Blanché introduit la déduction naturelle dans la catégorie des logiques paraclassiques (à côté des logiques combinatoires ou de la méréologie de Lesniewski). Qu'est-ce que les logiques non-classiques? Voici la réponse de Blanché:
"depuis quelques dizaines d'années, se sont développés des systèmes de logique qui s'écartent, de diverses manières, de la logistique classique" (Blanché 1968: 81).

Comment cet écart se concrétise-t-il ? Par le remplacement de certaines problématiques ou par la remise en question des concepts fondamentaux de la tradition logique (Miéville 1997). Deux exemples sont éloquents pour illustrer cette catégorie de logiques: la logique polyvalente et la logique modale.