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Mise(s) en scène de la répétition

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Description

Dans sa provenance kierkegaardienne, la répétition n'est pas un concept de la pensée pure. L'esthétique de la répétition n'a cessé d'inspirer le théâtre (Ibsen, Strindberg), mais aussi le cinéma dans sa continuité et sa rupture avec le théâtre (Dreyer), comme dans sa volonté de pleine assomption de l'imaginaire renaissant à lui-même (Bergman). La répétition n'est pas seulement un principe spirituel au plan éthique, mais ce qui au plan esthétique affecte l'art dans sa forme même.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 14
EAN13 9782296486720
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mise(s) en scène de la répétition
Du même auteur :
Comenius, l’utopie du paradis, PUF, 2000. Les Philosophies scandinaves, PUF, 1998. Comenius, Le Félin, 1996. Kierkegaard, PUF, 1991.
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96935-3 EAN : 9782296969353
Olivier CAULY
Mise(s) en scène de la répétition
Bergman, Dreyer, Ibsen, Strindberg
Ouverturephilosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions
Leyla MANSOUR,Corps de guerre. Poétique de la rupture, 2012. Patrick KABAKDJIAN,La pensée en souffrance, 2012. Luca M. POSSATI,Ricœur et l’analogie, Entre théologie et déconstruction, 2012. François URVOY,Le temps n’est pas ce que l’on croit, 2012. Stanislas DEPREZ,L’homme, une chose comme les autres ?, 2012. Bertrand DEJARDIN,Ethique et esthétique chez Spinoza, Liberté philosophique et servitude culturelle, 2012. Stefano BRACALETTI,Le paradigme inachevé. Matérialisme historique et choix rationnel, 2012. Laurence HARANG,La valeur morale des motifs de l’action. Motivation éthique et motifs, 2012. Olivier LAHBIB,Avoir, Une approche phénoménologique,2012. Dimitri TELLIER,La métaphysique bergsonienne de l’intériorité. Se créer ou se perdre,2012. Alessia J. MAGLIACANE,Monstres, fantasmes, dieux, souverains. La contraction symbolique de l’esprit chez Sade, Dick, Planck et Bene, 2011. Xavier ZUBIRI,L’homme, sa genèse et sa durée. Etudes anthropologiques II, 2011.
Ce livre pour Patricia, Charlotte et Arnaud. Mes remerciements à tous ceux qui ont soutenu ce projet et à Josselin Thévenet pour l’aide apportée à la composition de cet ouvrage.
INTRODUCTION
DE QUOI LA REPETITION EST-ELLE LE CONCEPT ?
Le concept de répétition a été mis en exergue par les philosophies de l'existence (de Kierkegaard à Heidegger) en tant que forme spirituelle d'un mouvement double, proprement inconnu à la nature qui ne connaît que la répétition sempiternelle du même et ignore la production de ce qui diffère toto genere: la répétition ou la reprise (pour transcrire littéralement le danoisGjentagelseet l'allemandWiederholung) n'est pas le retour du même, elle ne suppose pas l'emprise du passé sur les autres dimensions du temps mais au contraire la 1 re-prise en avant (fram. Il y a une-) du présent par l'avenir forme de répétition qui est toute entière orientée vers le passé et qui est placée sous la catégorie du souvenir et une forme qui est tournée vers le futur mais qui, au lieu d'engloutir le présent dans le passé éternisé (Platon), le projette au delà et au devant de lui-même.Dans son origine chrétienne, la répétition a une longue histoire derrière elle.Elle est le nom donné au mouvement de la renaissance spirituelle lorsque «l'homme nouveau» se défait de la dépouille de «l'homme ancien» pour revivre à un autre plan. La répétition énonce la scansion de la vie et de la mort : la mort n'est pas le terme de la vie ni ce qui vient à la fin ou à terme mais ce qui scande son cours en rompant sa continuité et son inertie ; elle est dans la vie ce qui vient la recouper sans différer parce qu'elle est l'autre nom du jugement et de l'éternité qui, comme le redit Kierkegaard, ne sont paspost mortemmais ici et maintenant. La véritable répétition comprend la mort dans la vie au lieu de la poser comme une réalité extérieure indéfinissable pour la pensée. La mortin-siste dans la vie quiex-iste à partir de cette césure dans le temps, qui est également la petite ouverture de l'instant par où l'éternité fait irruption et effraction et dont Kierkegaard dit dans un raccourci fulgurant qu’il est 2 «un atome d’éternité» . Pour la figure duchevalier de la foi (Troens Ritter), le fil de la vie se noue et se coupe à chaque
1 En danois :det Tilkommende(all.Die Zukunft). 2 Kierkegaard,Le concept d’angoisse, ch.5.
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instant. Il ne gagne la continuité dans l'existence que sous la condition de la discontinuité mortelle de l'instant. S'il semble marcher d'un pas tranquille et assuré, c'est en vertu même de ce 1 qui brise le cours de sa démarche . Cette apparence de continuité est l'incognito de la mort : en réalité, le fil de l’existence ne cesse de se rompre et il faut reprendre et renouer à chaque instant cette texture déchirée. Le concept de répétition n'est pas univoque. S'il a lui-même « une histoire » comme le dit Kierkegaard dans lesPapirer, il se décline en fonction des sphères discontinues de l'existence ou des stades de la vie(Livets Stadier) pour prendre toute sa force et tout son sens au plan du religieux-paradoxal à la limite de l'impensable pour la pensée et de l'invivable dans la vie. C'est la pluralité de ce concept qui requiert sa mise en scène littéraire et l'on sait que le livre qui l'introduit explicitement commence par le récit d'une histoire d'amour malheureuse de la même manière queCrainte et tremblementcommence par l'histoire d'Abraham qui s'apprête à sacrifier son fils «en vertu de l'absurde» et parce que telle était la volonté deDieu. L'exposition même d'un concept difficile à penser logiquement nécessite la production d'un contexte imaginaire : la répétition se raconte et la fiction est son élément parce que la pensée pure échoue par principe à déterminer un tel concept dans un système logique (la critique de Hegel).Elle est doncessentiellementlittéraire et théâtrale et relève à ce titre de l’esthétique. L'exposition et la mise en scène ne sont pas seulement des modes de présentation dont la forme diffère du contenu pensé : la répétition est une fiction pour la pensée pure (qui ne connaît de fait que la médiation comme loi immanente d'une progression continue) et elle l'est doublement pour le penseur existentiel qui raconte des histoires dans une histoire(Ou bien … ou bien -Enten-Eller, 1842) pour mieux faire entendre la multiplicité dans l'unité de concept et résonner la différence.Ce jeu littéraire ne veut pas dire que la répétition n'est pas une affaire très sérieuse pour la vie et qu'elle ne « l'engage » pas, d'une manière ou d'une autre. La complexité de la forme peut être trompeuse. La ligne sinueuse du récit, le labyrinthe du texte et la pluralité des pseudonymes ne sont pas
1 Kierkegaard,Crainte et tremblement(Frygt ogBaeven).
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destinés à égarer la lecture. La répétition est multiple et se dit (raconte) de multiples manières. Si elle n'était qu'un seul et unique concept, elle ferait l'objet d'un unique discours monologique qui la manquerait.Dans la mesure où elle exprime des formes d'existence correspondante, elle s'exprime par des récits différenciés (de la forme aphoristique au style du discours édifiant au plan religieux et passant par la narrativité des essais littéraires qui la prennent le plus comme objet). Les variations littéraires et la polyphonie du style épousent les discontinuités des styles de vie comme par exemple celle existant entre la sphère esthétique et éthique. La répétition n'existe que sous la forme vide de la réitération du même pour l'esthéticien qui ne fait que multiplier les instants de plaisir sans savoir que sa vie est pure dispersion dans le temps et mort différée : tout est pour lui sempiternellement identique et différent à l'image de la mer qui roule les mêmes flots (les figures deDon Juan et de Johannès). Par contraste dialectique, la répétition éthique est déterminée même si elle exprime l'illusion dans l'esprit du Juge Wilhelm de saisir parfaitement l'éternité dans le temps en vertu de la plus heureuse des répétitions qui a redonné au plan éthique (l'amour conjugal) ce à quoi il a renoncé au plan esthétique (l'immédiateté du désir et de l'instant qui n'est que le temps vide). La relation en miroir de l'éthique et de l'esthétique le signifie : toutes ces histoires se complètent et se contredisent mais la répétition ne cesse de se dire et de se redire parce qu'elle tient à cette mise en variation littéraire comme à sa mise en perspective et à sa mise en scène.L'expositiondu concept n'est pas un vain mot. Un tel concept ne peut se réduire à sa mise en forme logique; il suppose une scène pour se produire et s'exposer parce qu'il possède une «atmosphère» que la seule pensée ne peut restituer mais que la littérature peut dire, raconter et projeter à travers différents « personnages conceptuels » (Deleuze). La production de ce théâtre philosophique existentiel de la répétition n'a pas trouvé une forme d'expression spécifique chez les dramaturges scandinaves par hasard.Déjà le concept de répétition est à mi-chemin entre l'esthétique (théâtrale) et l'éthique religieuse et il restait au théâtre à s'en emparer pour en faire doublement son objet : d'une part, parce que la répétition
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est la forme même de l'expérience théâtrale et d'autre part, parce qu'il y est explicitement question de la répétition en tant qu'expérience du désir et de l'amour. Kierkegaard a de ce point de vue parfaitement posé le cadre : la répétition est originellement une histoire d'amour malheureuse et comme toute histoire d'amour, elle se joue à plusieurs voix et se décline comme désir (esthétique) amour et volonté (éthique) et foi (religieux-paradoxal). C'est à partir de là toute une esthétique de la répétition qui est devenue possible : au plan cinématographique avecDreyer etBergman, qui intitulera l'une de ses dernières œuvresAprès la Répétitionpeu avant sa mort. La répétition est ainsi devenue son propre « objet » dans la représentation comme s'il y avait une nécessaire convergence entre la forme et le sens : comme chez Kierkegaard, elle permet de conjuguer tous les plans et dimensions de l'existence à la faveur de l'analyse du lien amoureux (institutionnalisé ou non) et de l'autopsie du cadavre des amours ratés et sans cesse repris. L'esthétique de la répétition ne parle en ce sens que du texte sans cesse raturé, griffonné et surchargé de l'amour et du désir, aux antipodes de leur idéalisation poétique et romanesque. L'histoire d'amour du jeune homme deLa Répétitionchez Kierkegaard commence par un sabotage amoureux : il acommencétout de suite par enfinir avec son amour pour n'en conserver que l'empreinte mélancolique dans le souvenir dans l'espoir fou que le lieu se renoue autrement ailleurs en vente même de cette absurdité. Il n'y a pas de répétition-reprise possible (Gjentagelse) sans la scansion mortelle de la rupture. Il faut que le lien se rompe pour mieux se renouer, tout bon mariage spirituelcommencepar un divorce radical comme le répétera Strindberg en mettant sa propre vie à l'épreuve.D'une manière ou d'une autre, cela signifie dialectiquement tout mettre à l'envers dans l'espoir d'un retournement final : commencer par en finir, nouer un lien en le brisant, signifient d'une manière ou d'une autre en éprouver la force intérieure et la teneur propre. Une véritable union triomphe en réalité de la discorde qui est l'enfer amoureux sur terre (Strindberg et l'anatomie du rapport amoureux dansLe plaidoyer d’un fou, 1896). Nul amour ne peut commencer naïvement par lui-même et s'illusionner de tant de sortilèges.
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