Monde de la vie : ego et communauté
190 pages
Français

Monde de la vie : ego et communauté

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Description

Ego et communauté. Au contraire de la position défendue par la plupart des interprètes de Husserl qui, au nom de l'intersubjectivité, lui reprochent de suivre une « voie cartésienne » et d'accorder un privilège à l'ego cogito, il s'agit de montrer que cette critique n'est pas fondée : le primat méthodologique de l'ego est au contraire une condition nécessaire pour constituer la communauté intersubjective, et éviter de subordonner l'individualité vivante à une « transcendance » anonyme. L'enjeu est de comprendre la crise des temps modernes comme celle d'un monde aliéné qui s'est fondé sur l'oubli de la vie, mais aussi sur le déni du pouvoir constituant de l'ego et la répression de toute subjectivité.

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Date de parution 07 mai 2019
Nombre de lectures 3
EAN13 9782140120947
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Exrait

Guillaume WagnerMONDE DE LA VIE : EGO ET COMMUNAUTÉ
Ego et communauté. Au contraire de la position défendue par la plupart
des interprètes de Husserl qui, au nom de l’intersubjectivité, lui reprochent
de suivre une « voie cartésienne » et d’accorder un privilège à l’ego
cogito, il s’agit de montrer que cette critique n’est pas fondée : le primat MONDE DE LA VIE : méthodologique de l’ego est au contraire une condition nécessaire pour
constituer la communauté intersubjective, et éviter de subordonner
l’individualité vivante à une « transcendance » anonyme. L’enjeu est de EGO ET COMMUNAUTÉ
comprendre la crise des temps modernes comme celle d’un monde BIBLIOthèque
aliéné qui s’est fondé sur l’oubli de la vie, mais aussi sur le déni du pouvoir
constituant de l’ego et la répression de toute subjectivité.
Guillaume Wagner est docteur en philosophie et consacre son travail
de recherche à une théorie critique de la société, notamment à travers
la phénoménologie.
Illustration de couverture, Les dix-huit têtes, réalisée par
Sylvie Wagner.
OUVERTURE ISBN : 978-2-343-17351-1
19,50 € PHILOSOPHIQUE
BIBLIOthèque
Guillaume Wagner
MONDE DE LA VIE : EGO ET COMMUNAUTÉ










Monde de la vie :
ego et communauté





Ouverture philosophique
Collection dirigée par
Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des
travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels »
ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


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NJIMOM (Dir.), Le pluralisme des rationalités, Etat des lieux,
débats et interrogations, 2019.
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Hamdou Rabby SY, Déconstruire l’imposture identitaire,
Humanisme et éthique de la déconstruction, 2019.
Jean-Michel CHARRUE, La philosophie néo-platonicienne de
l’éducation, Hypatie, Plotin, Jamblique, Proclus, 2019.
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postcommunicationnelles, 2019.
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2019.
Christian MARTIN, L’amour de l’art ou l’évanescence du
discours, 2019.
Lauréline CHRETIEN, Amour libre et anarchie, La révolution
sexuelle selon E. Armand, 2019.
Marie-Pierre FRONDZIAK, Croyance et soumission, De la
critique de la religion à la critique sociale, réflexions à partir
de Spinoza et Freud, 2019.
Karim BEN HAMIDA, L’utopie du cerveau global. Le web 2.0
et la construction sociale de la connaissance, 2019.
Enrique DUSSEL, Vingt thèses de politique, 2018.

Guillaume Wagner













Monde de la vie :
ego et communauté










































































































































































































































































© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-17351-1
EAN : 9782343173511
À mon mentor et ami, Jacob Rogozinski INTRODUCTION
- Les « voies » de la réduction : le moi ou l’autre ? -
« La phénoménologie transcendantale
1n’est pas un système philosophique »
— Jacques Derrida dans son introduction à L’origine de la géométrie.
La variété des interprétations philosophiques quant à la
phénoménologie husserlienne tient à ce qu’elle n’est pas un
système philosophique, et semble ne pas pouvoir l’être. Bien
loin d’une preuve de son inconstance ou de son
inconsistance, il s’agit au contraire de toute sa richesse. La
phénoménologie est une méthode, non un système. Autrement dit,
s’il y a plusieurs phénoménologies, elles émanent du même
principe méthodologique : la réduction. Pour autant, qu’il
s’agisse d’interpréter « extérieurement » la méthode de la
réduction ou « en pratique » les modalités de son exercice, la
variété des résultats théoriques laisserait à supposer son
manque de rigueur. C’est bien pourquoi la phénoménologie
n’est pas un système philosophique, puisque les générations
successives de phénoménologues n’aboutissent jamais aux
mêmes constats et conclusions. Le dialogue entre les
phénoménologues ne renvoie-t-il qu’à une étape de
« déblaiement » de cette méthode, afin justement d’établir
un système de vérité « définitif » ? Ou bien faut-il admettre
une pluralité de vérités ? Or, on sait que Husserl interroge la
scientificité des sphères prélogiques et pré-scientifiques de
la constitution transcendantale. Autrement dit, il interroge un
1 Derrida, Jacques, introduction, in L’origine de la géométrie de
Husserl, PUF, Paris, 2010 : p. 9. nouveau régime de vérité. En cela, il établit notamment un
pont ou une passerelle entre l’horizon de la Mathesis
Universalis et les lois immanentes de la chair. C’est-à-dire
un pont, entre l’idéalisation géométrique abstraite et les
« schèmes » eidétiques de la perception subjective, jusque
dans ses soubassements kinesthésiques. Les analyses de ce
« tiraillement », de cette « tension » entre immanence
égologique et transcendance « objective » seront cristallisées
autour du rapport d’intentionnalité. Cependant, la corrélation
noético-noématique n’obéit-elle pas à l’essence même du
sens de la science comme déploiement de la rationalité
totalisante en vue de la maîtrise et du contrôle de la matière
par sa connaissance ? En cela, la primauté du noème
démontre la fidélité à ce que Husserl entend critiquer, à
savoir la primauté de la dimension transcendante de la
réalité naturelle. Malgré tout, Husserl est resté hésitant et a
recommencé, maintes et maintes fois, avec la même rigueur,
la mise en suspension de toute présupposition naturelle, pour
déceler moins un point-source originaire qu’une nouvelle
considération de l’universalité : la loi eidétique en tant que
schème de rapport, de relation, d’intrication et d’imbrication,
toujours-déjà singulier. Aussi, l’acquis décisif de la
phénoménologie husserlienne est d’avoir démontré la
détermination idéologique de l’objectivisme naturaliste, et
avec lui, la scientificité et la rationalité occidentales. En ce
sens, toute « réalité objective » est le produit d’attitudes
intersubjectives et de leurs modes d’intrications ; et l’attitude
intersubjective est elle-même le résultat du rapport entre les
attitudes naturaliste et personnaliste de l’ego. La portée
« politique » de tels constats est suggérée avec le concept de
monde de la vie (Lebenswelt) dans La crise des sciences
européennes — ou Krisis. Par ailleurs, nous considérons que
l’élaboration de ce concept peut permettre d’interroger le(s)
mode(s) d’organisation sociale à partir de la responsabilité
10
radicale et « historiale » de l’individu égologique en
communauté.

Ceci étant dit, il est coutume de comprendre le travail de
Husserl en distinguant différentes phases de maturité qui
marqueraient autant de « tournants » et de « ruptures » :
idéalisme de l’ego pur « enfermé » dans un solipsisme
inextricable ; intersubjectivité « originaire » du monde de la
quotidienneté historique, etc. Or, en nous concentrant sur la
question du monde de la vie, ou Lebenswelt, nous
découvrons que ce concept a particulièrement cristallisé
l’ensemble des débats, des critiques et des divergences
internes à la phénoménologie par rapport à Husserl. C’est
ainsi qu’il nous est apparu qu’il n’est plus question de
délimiter l’opposition entre attitudes naturelle et
transcendantale, entre subjectivisme et objectivation, ou entre sphère
du propre et altérité ; pour au contraire penser leurs
intrications dans un même mouvement multiple et pluriel de
réciprocité(s) associative(s). En d’autres termes, il nous
semble que nombre de commentateurs de Husserl
préconisent d’effectuer un choix : ego ou communauté.

C’est sans doute le texte de Iso Kern, paru dans le n°11 de la
revue Alter, qui a le plus développé la question des
différentes voies vers la réduction, et du rapport entre ces
voies. Certes, il n’est pas question de dire que la fin des
Méditations s’articule de manière cohérente et linéaire au
début de la Krisis — ce qui n’est évidemment pas le cas.
Cependant, pour notre part, nous postulons une certaine
continuité entre l’un et l’autre texte. Ainsi, l’enjeu husserlien
de la transcendance dans l’immanence s’exprime avec force
dans la relation entre la voie cartésienne et la voie du monde
de la vie, tel que la question se pose encore : ladite « voie
ontologique » réfute-t-elle ladite « voie cartésienne », ou
bien la complète-t-elle  ? Il est clair que notre travail suggère
11 que les deux voies s’articulent sans s’exclure ni se réfuter
l’une l’autre : ego et communauté. En effet, nous nous
concentrerons à rapprocher la Ve Méditation de la Krisis (et,
d’une certaine manière, les Ideen II), ce sans omettre de
montrer les différences de méthode qui rejaillissent sur leur
conception de l’intersubjectivité ; à savoir, selon Kern, qu’il
s’agit d’« éviter le contresens de vouloir expliquer la vie
transcendantale au moyen de “propositions” (validités)
positives » comme c’est le cas dans la Krisis à la différence
de la mise entre parenthèses de ces validités en raison de
leur défaut d’apodicticité dans les Méditations. Chose exacte,
mais qui relève justement, d’après nous et selon la démarche
engagée, de la position méthodologique de la question de
l’ego-origine — qui survient comme primat « a priori » dans
les Méditations ou primat « a posteriori » dans la Krisis  ;
mais qui demeure primat. Pour notre part, nous tenterons
donc de mettre à jour une relative continuité entre la « voie
cartésienne » et la « voie du monde de la vie » en suggérant
reprendre une démarche husserlienne. Il est vrai qu’il s’agit
là, encore aujourd’hui, d’un point de clivage pour les
phénoménologues. Pourtant, il y a un enjeu à critiquer la
position répandue qui consiste à dire que Husserl a réfuté de
lui-même la « voie cartésienne ». En effet, il s’agit pour nous
de postuler que Husserl a lui-même tenté d’articuler la
« voie cartésienne » au monde de la vie — notamment dans
la Krisis. Car à travers les évolutions philosophiques
indéniables de Husserl, l’existence de ces tournants et autres
ruptures, supposant chaque fois un « avant » et un « après »
nettement distinguables, demeure sujette à discussion ; bien
qu’il soit caractéristique de la part de Husserl de reprendre
constamment ses problématiques pour interroger de
nouvelles manières de les élaborer — notamment en ce qui
concerne l’ego comme ego-origine.
12
Ainsi, selon Iso Kern, « la réduction phénoménologique
[selon la voie cartésienne] apparaît comme l’exclusion de
tout le transcendant réel », voire du transcendant en général,
tel que l’« ego cogito » renvoie à un « résidu
phénoménologique ». Nous nous accordons avec lui dans sa critique
de la réflexion philosophique propre à Descartes ; critique
que, selon nous, Husserl lui-même a faite. Et nous ne
récusons pas que le problème se situe effectivement dans
l’équivalence selon Descartes entre l’évidence adéquate et
l’évidence apodictique. Cependant, faire « sauter » le
« verrou » de l’apodicticité du sujet ne réfute aucunement
l’exigence de l’ego-origine — comme en témoigne, par
ailleurs, l’intitulé (b) du §54 de la Krisis : « Ego, en tant que
ego-origine, je constitue mon horizon d’autres egos
transcendantaux en tant que co-sujets de la subjectivité ndantale qui constitue le monde  ». Paragraphe
remarquable où il est écrit très clairement qu’« […] il reste
que pour moi, dans mon épochè, tous les autres hommes,
avec l’ensemble de leur vie active, sont inclus dans le
phénomène-monde lequel, dans mon épochè, est
2 exclusivement un phénomène-mien. » Ou encore : « le fait,
donc, qu’il constitue à partir de soi-même et en soi-même
l’intersubjectivité transcendantale, au nombre de laquelle
ensuite il compte lui-même, en tant que membre simplement
privilégié, à savoir en tant qu’ego des “autres”
transcendantaux. Telle est la leçon effective de l’interprétation
3philosophique de soi-même dans l’épochè. » Enfin, toujours
au § 54 : « que moi, l’“ego” qui philosophe, j’ai, dans l’acte
même où je me suis saisi comme ego fonctionnant, comme
pôle égologique des actes et prestations transcendantales,
attribué d’un seul coup et sans fondement à l’humanité dans

2 Husserl, Edmund, La crise des sciences européennes et la
Phénoménologie transcendantale, Gallimard, Paris, 2004 : p. 209
(nous soulignons).
3Ibid., p. 210 (nous soulignons).
13 laquelle je me trouve la même métamorphose qui en fait une
subjectivité transcendantale fonctionnante, alors que je
n’avais accompli cette métamorphose qu’en moi seul.
Malgré ce défaut de méthode (…), il faut satisfaire à
l’unicité absolue de l’ego et à sa position centrale pour
4toute constitution. » Aussi, quand nous lisons ces mots de
Husserl, il nous semble qu’il y a un contre-sens à affirmer,
avec Iso Kern, que Husserl reconnaît « le caractère illusoire
de l’idée cartésienne : la philosophie ne peut pas commencer
5en un point absolu. » Car selon cette interprétation, la Krisis
serait censée témoigner de l’ultime reconnaissance de
l’insuffisance de la voie cartésienne, c’est-à-dire l’abandon
de l’ego comme origine absolue et position centrale pour
toute constitution. Relisons donc Husserl : ce n’est pas le cas.
Par ailleurs, dire que « la subjectivité transcendantale se
déploie en tant qu’intersubjectivité qui devient commune via
6l’objectivité commune » , désigne une proposition nuancée
et critiquée par Husserl lui-même, et nous citons à nouveau
le fameux § 54 : « Mais l’erreur était dans la méthode, elle
était de sauter tout de suite dans l’intersubjectivité
transcendantale en sautant par-dessus l’ego-origine, l’ego de mon
épochè, qui ne peut jamais perdre son unicité ni ce qu’il a de
7personnellement indéclinable. » Autrement dit, le §54 de la
Krisis montre bien que la voie de la Lebenswelt ne s’oppose
pas à la voie cartésienne, puisqu’elle s’achève là où celle-ci
démarre : par la position d’un « ego absolu ».
Il ne s’agit pourtant pas de s’interroger sur le passage de
l’ego transcendantal, qui serait la thématique du premier
Husserl, au monde de la vie, tel qu’il est analysé dans la
4Ibid., p. 212 (nous soulignons).
5 Kern, Iso, Les trois voies de la réduction phénoménologique
transcendantale dans la philosophie de Edmund Husserl, traduit
de l’allemand par Philippe Cabestan et Natalie Depraz, in Revue
Alter, Editions Alter, n°11, 2003 : p. 299.
6Ibid., p. 306.
7Husserl, La crise..., op. cit., p. 210 (nous soulignons).
14
dernière œuvre de ce dernier, La Crise des sciences
européennes. C’est-à-dire qu’il est moins question d’un
passage « direct » de la voie cartésienne à celle de
l’ontologie du monde de la vie que de récuser leur opposition
stricte au profit d’une complémentarité centrée sur la
problématique de l’ego. En outre, nous insistons, il s’agit
d’affirmer que cette « tentative » n’est pas « invalidée » par
Husserl lui-même. En effet, il s’agit de surmonter
l’apparente dichotomie d’une égologie contre une ontologie,
ou d’un cartésianisme contre une historicité de la praxis
(communautaire), afin d’en interroger les voies d’accès.
Faut-il réfuter le « cartésianisme » ? Nous postulons la
nécessité d’un retour à Husserl autour de la question d’une
réduction à l’ego « contre » une réduction de l’ego, pour y
inscrire les démarches intersubjectives sur le plan immanent
de la chair et du corps. Comme deuxième étape du retour à
Husserl, nous élargissons la question de ces « interfaces » —
c’est-à-dire des plans de transcendance-immanence —, où
tout monde apparaît comme monde historique, c’est-à-dire à
la fois un monde d’héritage pratique et d’actualisation de cet
héritage. Cette primauté accordée en dernière instance à la
communauté n’entraîne pas de négation de l’ego, « ce
décentrement de l’ego inhérent à l’ego en découvre la
profondeur ipséique nouvelle : il ne saurait fournir l’argument
d’une objection contre l’égologie transcendantale
8[…] » C’est à partir de cette critique qu’advient la
problématique de la communauté comme dynamique de formation
de sens.

Par conséquent, si pour Kern les trois voies de la réduction
se comprennent comme trois tournants sur la considération
de l’ego par Husserl dont la troisième voie « ontologique »

8 Depraz, Natalie, Transcendance et incarnation - le statut de
l’intersubjectivité comme altérité à soi chez Husserl, Vrin, Paris,
1995 : p. 330.
15
se détournerait complètement de l’ego-origine, il nous
semble au contraire que ces différentes voies
méthodologiques renvoient à différentes voies d’accès pour déceler
la vérité de l’ego ; et encore, à supposer que la thèse des
« trois voies » vaille, si l’on considère la faiblesse et
l’inconséquence de la voie « psychologique », à peine
esquissée et vite abandonnée par Husserl. Aussi,
concentrons-nous plutôt sur les deux voies majeures (cartésienne et
« ontologique ») : nous affirmons qu’il ne s’agit pas d’une
voie égologique contre une voie non-égologique mais de
deux manières complémentaires pour déceler la vérité de
l’ego, c’est-à-dire, soit en « sautant » directement dans la
sphère égologique (Méditations Cartésiennes), soit en
passant par le détour du Lebenswelt historique (Krisis).
Autrement dit, ce sont deux voies de la même réduction
égologique : la voie cartésienne commence avec
l’egoorigine, la voie du monde de la vie s’achève avec
l’egoorigine. Pour notre part, nous allons tenter d’associer ces
deux voies autour de trois « épreuves transcendantales » que
nous proposons de comprendre comme trois épreuves
réductives de la même voie égologique. Ainsi, nous entamerons
notre travail en nous concentrant sur la Lebenswelt à travers
l’épreuve de la totalité, par laquelle l’ego se confronte à
l’objectivité. Par la suite, nous proposerons des voies
d’accès entre la cinquième des Méditations Cartésiennes et
La crise des sciences européennes autour de l’épreuve de la
chair, particulièrement déterminante et passerelle entre les
hésitations constantes de Husserl sur les perspectives à
donner à la phénoménologie — et par laquelle l’ego se
confronte à l’altérité. Enfin, nous verrons comment
s’élabore alors l’épreuve de la communauté, qui confrontera
l’ego à l’historicité, notamment à travers la question de
l’intropathie et du faire dans les Ideen II. Nous distinguons
donc trois épreuves transcendantales associées (la totalité, la
chair, et la communauté) qui se retrouvent tant dans la voie
16
« cartésienne » que dans la voie « ontologique » du monde
de la vie, et se rejoignent autour de la problématique
phénoménologique centrale de la vérité de l’ego. Par conséquent,
contrairement à Kern qui interroge dans sa thèse des « trois
voies de la réduction » l’abandon de la perspective
égologique au sein de la problématique du monde de la vie,
nous postulons que les trois épreuves réductives que nous
proposons de distinguer désignent trois épreuves
égologiques de transcendance dans l’immanence. Les deux voies
majeures « cartésienne » et « ontologique » désignent ainsi
deux voies de la même réduction égologique, qui recoupent
chacune notre proposition des trois épreuves
transcendantales. En cela, toute réduction est égologique, même
indirectement. Car même lorsqu’il s’agit d’admettre une
certaine dimension « originelle » à l’intersubjectivité,
celleci demeure une épreuve égologique au sens où c’est à moi
de la reconnaître — à travers une réduction à mon
momentlieu absolu de sphère du propre. Ces trois épreuves de la
réduction sont donc trois épreuves transcendantales de l’ego,
des épreuves égologiques en tant qu’épreuves
transcendantales associées. La primauté de l’ego-origine peut être a
posteriori (comme c’est le cas avec le monde de la vie), de
telle sorte que s’auto-objectiver ou s’auto-transcender
demeure une épreuve égologique. Cependant, l’ego-origine
husserlien n’a que peu à voir avec l’ego cartésien, et c’est
cette refondation phénoménologique de l’ego qui est censée
élaborer « cette science universelle inédite de la subjectivité
prédonatrice du monde ».

Cela étant dit, il est indéniable que la « voie cartésienne »
prend suffisamment de distance avec Descartes pour ne pas
tomber dans les défauts exhibés, avec justesse, par Kern, tels
la perte du monde, l’équivalence entre évidence adéquate et
évidence apodictique au nom d’une vérité totale
« adéquate », le concept mathématique de la philosophie qui
17 doit commencer par un axiome absolu, etc. Autrement dit, ce
qu’on appelle la « voie cartésienne » est moins cartésienne
que Kern le laisse suggérer. Que la réduction ait pour sens
véritable et exclusif d’empêcher une metabasis (c’est-à-dire
la subordination de l’attitude transcendantale à l’attitude
naturelle), cela est indiscutable. Mais nous refusons de
considérer avec Kern que « sans » monde (quel monde ?), il
ne peut y avoir de vie transcendantale concrète et complète,
et c’est l’enjeu de notre travail d’en revenir au processus
d’incarnation comme moment décisif et déterminant où
bascule toute la réflexion husserlienne et, pourrions-nous
même dire, toute la phénoménologie — c’est-à-dire à la
chair en tant que corps propre praxique. Aussi, la voie
cartésienne désigne-t-elle vraiment un cartésianisme, étant
donné la refonte radicale et critique que Husserl assigne à
Descartes ? Si par là il est entendu la question de
l’egoorigine, nous faisons le pari de surmonter, avec Husserl, son
éventuelle réfutation et de ne pas le sacrifier au profit d’une
intersubjectivité toujours-déjà donnée et, en cela, mondaine.
Telle peut être la problématique de notre travail : la
réhabilitation de l’ego-origine dans la perspective du monde
de la vie. Nous l’avons vu, c’est une tentative engagée par
Husserl lui-même que nous reprenons afin de la développer
pour comprendre ses moments de basculement. Or, au-delà
même de la réflexion husserlienne qui demeure sans nul
doute le support le plus rigoureux, la question principale
reste l’articulation (phénoménologique) entre l’ego-origine
et la communauté, articulation qui désigne une dynamique
constitutive ou co-constitutive. Cette question ne saurait être
résolue par l’opposition stricte entre les différentes voies de
la réduction, et encore moins par la réfutation « définitive »
de la « voie cartésienne », sans quoi le problème n’en serait
que déplacé et non pas résolu — ce qui a été constaté par
Husserl dans la Krisis, au §54 encore une fois. Au contraire, l pose d’abord la question du monde de la vie dans la
18