Nouveaux essais sur l
131 pages
Français

Nouveaux essais sur l'entendement humain

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Description

PHILALÈTHE. — Ayant repassé la mer après avoir avoir achevé les affaires que j’avais en Angleterre, j’ai pensé d’abord à vous rendre visite, Monsieur, pour cultiver notre ancienne amitié, et pour vous entretenir des matières qui nous tiennent fort à cœur à vous et à moi, et où je crois avoir acquis de nouvelles lumières pendant mon long séjour à Londres. Lorsque nous demeurions autrefois tout proche l’un de l’autre à Amsterdam, nous prenions beaucoup de plaisir tous deux à faire des recherches sur les principes et sur les moyens de pénétrer dans l’intérieur des choses, Quoique nos sentiments fussent souvent différents, cette diversité augmentait notre satisfaction lorsque nous en conférions ensemble, sans que la contrariété a qu’il y avait quelquefois y mêlât rien de désagréable.

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Date de parution 18 avril 2016
Nombre de lectures 4
EAN13 9782346059423
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Gottfried Wilhelm Leibniz, Jules-H. Vérin

Nouveaux essais sur l'entendement humain

INTRODUCTION

I. — NOTICE SUR LEIBNIZ

Le temps n’est plus où l’on ne parlait de Leibniz qu’avec de graves réserves dans l’expression de l’admiration ; où on le mettait sans hésiter à la suite de Descartes, bien au-dessous de Bossuet ; où un illustre historien de la philosophie signalait le ridicule de certaines de ses hypothèses et défiait qu’on osât, en plein XIXe siècle, renouveler la monadologie1 ; où l’on déclarait que son système si singulier n’avait rien de durable. Aujourd’hui Leibniz est en faveur, et nous ne nous en plaignons pas, tout en craignant quelque excès dans cette réaction ; mais c’est un fait que nous devons constater, ne serait-ce que pour encourager les jeunes gens de la classe de philosophie à étudier sérieusement un auteur dont il leur importe de connaître la vie, les œuvres, les idées.

Godefroi-Guillaume Leibniz (ou Leibnitz2) naquit à Leipsig en 1646. Son père, Frédéric Leibniz, qu’il perdit alors qu’il n’avait encore que six ans, était un jurisconsulte distingué et enseignait la morale à l’Université de Leipsig. Sa mère, femme d’un grand mérite, prit soin de son éducation. Il montra lui-même une ardeur extrême pour l’étude, et apprit comme en se jouant le latin et le grec, dévorant avec une fiévreuse curiosité tous les livres qu’il trouvait dans la bibliothèque de son père. D’une précocité d’esprit plus merveilleuse encore que celle de Descartes, à quinze ans il avait fini ses humanités et pouvait suivre les cours de l’Université de sa ville natale, se livrer à l’étude de Platon et d’Aristote, puis à celle des modernes, de Bacon d’abord, ensuite de Cardan, de Campanella, de Képler, de Galilée, de Descartes, etc. Car il lisait sans choix, quitte à faire plus tard, à la réflexion, le départ du vrai et du faux dans les différents systèmes. Dans son ardeur insatiable d’apprendre, il joignit à la philosophie la physique, les mathématiques, le droit, l’histoire, la philologie ; en un mot, suivant le mot de Fontenelle, il mena de front toutes les sciences. C’est ainsi qu’il se préparait, dès l’Université, à être ce qu’il fut, un homme universel, le seul que les modernes puissent opposer à Aristote, à la fois jurisconsulte, mathématicien, théologien, philosophe, linguiste, géologue, historien, sans compter qu’il fut diplomate et versé dans la connaissance des affaires générales de l’Europe. Enfin on peut dire que Leibniz, dans sa merveilleuse activité d’esprit, a touché à tout, et toujours avec une supériorité de vue incontestable.

Décidé d’abord à suivre la carrière de jurisconsulte, il fut, à vingt et un ans, reçu docteur en droit à Altdorf, en Bavière, car on n’avait pas voulu lui laisser soutenir sa thèse à Leipsig à cause de sa jeunesse. Il se rendit ensuite à Nuremberg, où, par une curiosité de jeune homme, il se fit affilier à la confrérie de la Rose-Croix, « société de gens, comme dit Fonteneile, qui travaillaient en chimie et cherchaient la pierre philosophale. » Il se rencontra dans cette ville, en 1667, avec le baron de Boinebourg, ancien ministre de l’Électeur de Mayence, homme influent, qui devint son protecteur, et grâce auquel il se trouva dès lors lancé sur le théâtre plus vaste de la vie publique. Leibniz le suivit à Francfort, à la cour de l’Électeur, où il reçut le titre de conseiller de justice, et, tout jeune qu’il était, publia en latin deux ouvrages où il exposait les réformes qu’il jugeait utiles dans les lois mêmes et dans l’enseignement du droit.

En 1672, il se rendit à Paris avec une mission de M. de Boinebourg ; et, sauf une excursion de deux ou trois mois à Londres l’année suivante, il y resta jusqu’en 1676. Pendant ce temps, il se mit en rapport avec des hommes illustres, tels que Huygens, Arnauld, Nicole, Malebranche, etc. Il retourna ensuite quelque temps en Angleterre, visita la Hollande, et revint en Allemagne. Mais il avait perdu ses deux premiers protecteurs ; il alla donc se fixer à Hanovre, où l’appelait l’Electeur Jean-Frédéric de Brunswick-Lunebourg, qui le nomma conservateur de sa bibliothèque. C’est là que, sauf quelques voyages entrepris en Allemagne et en Italie afin de compulser dans les bibliothèques les documents nécessaires pour une histoire de la maison de Brunswick, et un séjour de deux ans à Vienne, où il connut le prince Eugène3, il passa les quarante dernières années de sa vie. Il y mourut le 14 novembre 1716.

Rappelons brièvement quelques autres détails de la vie de Leibniz. Nommé, en 1696, associé étranger par l’Académie des sciences de Paris, il fonda lui-même, en 1700, l’Académie de Berlin4, dont il fut le premier président. En 1711, il eut à Torgau une entrevue avec le czar Pierre le Grand, qui le consulta sur les moyens de réaliser ses vastes projets de civilisation, le combla de distinctions et essaya en vain de l’attirer à sa cour.

On sait que Leibniz caressa longtemps le projet et l’espoir de réconcilier avec l’Église catholique les Eglises de la confession d’Augsbourg. Ce fut l’objet d’une correspondance qu’il entretint avec Pellisson jusqu’à la mort de ce dernier, et avec Bossuet lui-même. Cette tentative échoua, et elle ne pouvait aboutir, car Leibniz demandait sur le dogme des concessions que Bossuet était dans l’impossibilité absolue de lui accorder. Elle prouve du moins que l’illustre penseur n’était pas un adversaire violent du catholicisme. Du reste, il reconnut toujours hautement les services rendus au monde par la Papauté.

A la suite de son court séjour en Angleterre, il avait engagé avec Newton un débat resté célèbre. C’était à propos du calcul différentiel : chacun d’eux s’en attribuait l’invention. La Société royale de Londres, prise plus tard pour arbitre par Leibniz lui-même, se prononça en faveur de son rival. La postérité, plus juste, n’a cru à un plagiat ni de part ni d’autre, mais à une simple coïncidence, à une rencontre entre deux génies supérieurs.

Leibniz avait un commerce de lettres véritablement prodigieux. Il était au courant de tous les travaux des savants de l’Europe, s’y intéressait sans jalousie, les encourageait, donnait à tous l’exemple des recherches curieuses dans toutes les branches du savoir humain. Ainsi, sans avoir produit des ouvrages remarquables dans le genre historique, il a offert le premier modèle de l’historien exact, véridique, qui remonte aux sources, recherche les causes, veut se rendre compte de l’influence de la race, du climat, du milieu, et connaître avant tout le théâtre sur lequel l’activité humaine se déploie, la terre. L’un des premiers, il a posé le problème de l’origine de notre globe dans un curieux ouvrage intitulé Protogea ; et, dans ses Annales Brunswicenses, il s’est livré à des recherches d’archéologie préhistorique, de géologie et de philologie, qui ouvraient à la science des voies toutes nouvelles. C’est encore lui qui eut l’idée de fonder une langue universelle, sorte de pasigraphie à l’usage des savants, destinée à jouer en philosophie le rôle de la notation en algèbre. Il l’appelait Caractéristique, parce que la nature de chaque objet devait être caractérisée, en effet, par la composition même du mot. Les figures auraient exprimé non des sons, mais des idées. Il n’exécuta jamais complètement ce dessein.

Nous ne dirons rien du rôle que Leibniz a joué comme homme politique et diplomate. Rappelons seulement que, pendant son séjour à Paris, il essaya, mais en vain, de détourner l’activité ambitieuse de Louis XIV du côté de l’Egypte, en lui proposant de commencer par la conquête de ce pays l’œuvre chrétienne de l’expulsion des Turcs de l’Europe. Il reprit plus tard ce projet avec le romanesque Charles XII ; mais Pultawa le fit encore échouer. Nous avons déjà vu ses rapports avec Pierre le Grand ; il nous reste à dire qu’il reçut, en 1711, des lettres de noblesse et une pension de l’empereur, pour la part qu’il avait prise à la conclusion de la paix d’Utrecht.

A la mort d’un tel homme, il semble que le monde, le monde savant tout au moins, aurait dû s’émouvoir : il n’en fut rien. La Société royale de Londres, dont il était membre, l’Académie de Berlin, qu’il avait fondée, se turent. Seule l’Académie des sciences de Paris rendit à son illustre correspondant un solennel hommage par la bouche de son spirituel secrétaire, Fontenelle, qui écrivit à cette occasion l’un de ses meilleurs éloges. Au reste, il ne faisait que payer une juste dette, car Leibniz nous appartient autant qu’à l’Allemagne, et à plus d’un titre : c’est à Descartes et à ses disciples qu’il dut le développement philosophique de son esprit et le germe de ses théories ; c’est à Paris qu’il devint un mathématicien du premier ordre ; c’est là qu’il se lia avec plusieurs de nos philosophes et de nos savants ; il n’aurait pu, dans son siècle (c’est un Allemand qui en fait l’aveu), devenir un écrivain européen, s’il n’était devenu d’abord un écrivain français ; c’est dans notre langue qu’il a écrit presque toute sa correspondance et ses trois principaux ouvrages philosophiques ; et cette langue, il la maniait avec une facilité qui étonne dans un étranger. Sans doute son style n’est pas toujours un modèle de correction et de clarté ; on s’aperçoit bien aussi que Leibniz n’est pas Français aux digressions, aux redites, au manque d’ordre, au défaut de composition ; mais on retrouve dans sa prose cette noble et mâle simplicité qui caractérise les écrivains philosophiques de notre grand siècle ; cette langue, qui n’est pas la sienne, devient souvent sous sa plume vive, pittoresque, et les traits heureux n’y manquent pas. Il n’en est pas moins vrai que sa lecture exige une forte attention.

Les écrits philosophiques de Leibniz sont très nombreux5 Beaucoup ne sont que de courts opuscules, des articles pour les journaux savants, ou des dissertations en latin, en français, quelquefois en allemand. Ajoutons-y sa correspondance avec Malebranche, Bossuet, Arnauld, Clarke, le P. des Bosses, etc. etc. Ses ouvrages proprement dits sont ceux que nous avons désignés ci-dessus comme écrits en français : les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, les Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la Liberté de l’homme et l’origine du mal, et la Monadologie.

II. — EXPOSÉ SOMMAIRE DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ

Ce n’est que peu à peu et tardivement (vers 1685) que Leibniz, après avoir lu, comparé, médité, pratiquant un vaste éclectisme, arrêta ses principales idées et se fit un système personnel, au moins pour lui-même et pour son propre usage, car il n’a jamais présenté sa doctrine philosophique tout entière dans un ouvrage à part, si ce n’est peut-être dans la Monadologie, le dernier de ses écrits (1714) ; encore ne fut-elle pas publiée de son vivant. Ses idées sont restées éparses dans les ouvrages dont nous avons parlé ci-dessus, dans les articles qu’il donna pour les Acta eruditorum Lipsiensium, sorte de journal des savants qui se publiait à Leipsig, et dans sa vaste correspondance. Il semble utile, pour l’intelligence de l’ouvrage même que nous publions, de présenter ici un exposé succinct de cette philosophie, en la mettant sous un certain nombre de chefs pour plus de clarté. Nous ferons suivre cet exposé de quelques observations sur lesquelles nous appelons l’attention de nos jeunes lecteurs. Commençons par la théorie de la substance, qui est la base de tout le système de Leibniz et l’idée génératrice de toutes les autres dans ce système.

Théorie de la substance

Les monades, leur nature. — Tout imbu qu’était d’abord Leibniz des doctrines de l’école cartésienne, il commença à s’en séparer en corrigeant la notion de substance telle qu’il la trouvait dans Descartes. Celui-ci admettait deux substances principales, l’esprit et la matière, séparées par un abîme, ayant pour essence, l’une la pensée, l’autre l’étendue, et toutes deux également passives. Or réduire l’univers à l’inertie, c’est mettre sur la voie du panthéisme de Spinosa, qui attribue à Dieu tous les phénomènes. Leibniz vit le danger et se plaça à l’extrémité opposée. Suivant lui, toute substance est une force, un être essentiellement capable d’action, et toute force est simple. La force est la substance capable d’agir et agissant en effet, car elle enveloppe, c’est-à-dire implique l’effort (conatum involvit) ; elle n’a pas besoin pour agir d’une excitation étrangère ; elle agit par le seul ressort de sa propre énergie. La force et la substance ne peuvent être séparées que par la pensée : toute force est substance et toute substance est force (quod non agit nec exsistit).

Donc la force (virtus, en allemand Kraft) est l’essence de l’être, soit de l’être matériel, soit de l’être spirituel ; ou plutôt la matière, comme l’esprit, se ramène à un ensemble de forces ; il n’y a pas deux classes de substances, l’esprit et la matière, il n’y a que des forces ; par conséquent il n’y a plus que des différences de degré, et non plus de nature, entre les substances. Ces forces simples, indivisibles, atomes spiritualisés, principes de toutes choses, qui constituent tous les êtres créés, Leibniz, pour exprimer leur parfaite unité, les appelle monades.

Espèces de monades. — Tout être est donc une monade, ou un composé de monades. Les monades, en effet, diffèrent les unes des autres, non par leurs qualités extérieures, puisque toutes sont simples, mais par leurs qualités internes, par la clarté plus ou moins grande de leurs perceptions (ce mot sera expliqué tout à l’heure). Les unes, qui sont les éléments de la matière, les monades simples ou nues, n’ont que des perceptions extrêmement confuses ; elles sont plongées dans une sorte de torpeur semblable à l’état de l’âme dans le sommeil, la stupeur ou l’évanouissement. Les autres ont des perceptions plus claires, et en ont plus ou moins conscience. — L’âme est une monade qui a conscience de ses perceptions ; le corps, un agrégat de monades qui ne sont pas douées de cette conscience. En effet, un ensemble de forces coexistant dans l’étendue, voilà ce qui s’appelle corps, et il y a dans chaque corps une infinité réelle de forces simples. Ces forces sont inétendues, sans parties, mais leur coordination et leur rapport avec nos organes produisent l’apparence qu’on nomme étendue. — Il y a des forces peu développées, il y en a d’autres puissantes, douées d’une plus grande énergie. Celles-ci attirent et retiennent dans leur cercle d’action tous les éléments inférieurs qui les approchent ; elles s’en font des instruments, des organes, parties intégrantes du tout qu’elles doivent animer, plante, animal, corps humain. L’être organisé est donc un agrégat de monades simples auxquelles une monade centrale dominante impose une certaine unité. Les mots matière et corps peuvent être conservés pour désigner ces agrégats.

En résumé, les monades créées existent à deux états différents : les unes sont les monades sans aperception, c’est-à-dire sans conscience : ce sont les éléments des corps ; les autres sont les monades avec aperception, ce sont les âmes6 ; et cette dernière classe se subdivise en monades n’ayant qu’une conscience obscure de leurs perceptions (les âmes des bêtes, par exemple), et en monades plus parfaites, joignant à la conscience claire de leurs perceptions une faculté supérieure que l’on nomme raison : elles sont alors des esprits. (V. aux observations, note A, p. 20.)

 

Propriétés des monades. — Les monades de toute espèce ont ceci de commun, qu’elles sont des substances simples, incorruptibles, nées avec la création, ne pouvant périr que par annihilation, essentiellement actives, mais d’une activité purement interne, ayant en elles-mêmes le principe de tous leurs changements, douées enfin d’appétition et de perception. L’appétition est la tendance qu’elles ont à passer d’un état à un autre, et à dérouler, chacune à part, la série de leurs modifications. La perception (terme qui a ici un sens particulier) est l’action interne ou modification par laquelle les monades expriment ou représentent d’une certaine façon l’univers tout entier, la multitude ou le multiple dans l’unité ; car chaque monade est comme un miroir vivant perpétuel (Monad., n° 56) qui réfléchit l’univers sous un point de vue particulier. En effet, les monades sont en nombre infini, ou plutôt sans nombre, et tout est plein dans l’espace : l’état de chaque monade a donc sa raison d’être dans l’état de toutes les autres ; chaque monade est comme un miroir qui réfléchit d’autres miroirs à l’infini.

Cependant, si chaque monade représente toutes les autres, elle perçoit plus distinctement les plus voisines, plus confusément les plus éloignées. Ainsi, tout étant plein dans l’espace, le moindre mouvement des astres invisibles pour moi se transmet à mon corps et a sa représentation dans mon âme, qui en éprouve vaguement le contre-coup. Mais mon âme perçoit plus distinctement les états de mon corps que les mouvements des objets en rapport direct avec mon corps ; et elle perçoit ceux-ci plus distinctement que les objets éloignés ; enfin elle n’a plus conscience de ceux qui s’accomplissent hors de la portée des sens. Chaque monade est susceptible de changements ; mais ces changements, n’étant que des modifications de qualité, non de grandeur ou de figure, viennent d’un principe interne. Chaque monade est donc susceptible de recevoir une infinité de modes distincts ; or chacun de ces modes correspond à la manière d’être d’autres monades ; c’est ainsi que, dans chacune de ces monades, se font des représentations de toutes les autres, et voilà en quel sens Leibniz dit que toute monade a des perceptions et même une infinité de perceptions. La perception n’est donc que la représentation du multiple dans la substance simple ; et la tendance naturelle qui pousse chaque monade à passer d’une perception à l’autre est, comme nous l’avons dit, l’appétition. (V. Observ., note B, p. 22.)

 

Nombre infini des monades. — Les monades sont en nombre infini, ou plutôt sans nombre, mais elles sont toutes différentes ; il n’y en a pas deux absolument semblables, parce qu’il n’y a pas de raison suffisante pour que Dieu crée deux êtres identiques, indiscernables. Il s’ensuit qu’il n’y a pas de vide dans l’univers : tout est plein, selon Leibniz. « Un univers avec du vide, un univers avec des limites, lui paraît indigne de la puissance de Dieu. Comment concevoir que sa main toute-puissante n’ait pas semé des êtres partout où il y avait une place pour les recevoir ? » (Bouillier.) Et maintenant, si tout est plein, si le vide n’existe pas, l’étendue matérielle se confond avec celle de l’espace. L’espace n’est rien en dehors du monde ; il n’est que l’ordre des choses qui coexistent ou existent en même temps, comme le temps est l’ordre de succession des phénomènes. (V. Observations, note C, p. 22.)