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ODORAT ET HUMANITE EN CRISE A L'HEURE DU DEODORANT PARFUMÉ

De
241 pages
L'auteur se propose de vérifier le caractère intégré de l'odorat, sens longtemps méprisé des philosophes pour dégager son humanité essentielle. Dès lors toute perturbation de l'univers aromatique peut être vue comme un symptôme d'une atteinte de l'homme. Les odeurs, dans notre société, ne sont-elles pas disqualifiées, privant l'homme de racines existentielles et limitant par là sa capacité d'imaginaire ? Ce double constat d'échec pourrait déboucher sur le mal existentiel majeur : une crise du désir.
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Odorat à 1'heure

et humanité en crise
du déodorant parfumé

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 2001. Juan A~ENSIO, Essai sur l'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 2001. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001. Christian SALOMON, Le sourire de Fantine, 2001. Claude MEYER, Aux origines de la communication humaine, 2001.

Hélène FAIVRE

Odorat et humanité en crise à 1'heure du déodorant parfumé
Pour une reconnaissance de l'intelligence du sentir

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGIDE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0920-6

Avant-propos

Cet ouvrage a été réalisé à partir d'une thèse de doctorat de philosophie soutenue en 1998 à l'université de Bourgogne sous la direction de J.J. Wunenburger. Il n'en retient que les éléments les plus marquants de la réflexion personnelle, laissant de côté des pans entiers d'une réflexion sur la relation de l'homme au monde odorant, tels l'utilisation des odeurs en médecine, odeurs et utilisation ou signification religieuse, odeurs et psychiatrie que d'autres ont largement étudiées, et qu'il ne pourrait qu'usurper: une reconnaissance de paternité paraissant légitime. Par ailleurs, il présuppose connues des pensées comme celles de Descartes, Hume ou Condillac, dont il remet en cause l'utilisation sous forme allusive.

TABLE DES MA TIERES
Introduction
1- L'odorat p. 13
sens humain. des empreintes majeures

... un

p.23
organisatrices p. 24 du

*Un sens porteur devenir.

- Un cocon olfactivo-affectiffoeto-maternel. - Un narcissisme olfactif atmosphérisant. Odorat et relation à l'autre. *Un sens de la rêverie parce que collaborant avec les instances majeures de la personnalité. p. 42

-

- Un sens nécessairement
00 00 00 00 00

lié à l'imagination

De l'existence d'une image olfactive. L'odorat: sens de l'imagination? L'irréel à la source de l'intensité du réel. Une imagination reproductrice. Du symbolisme de l'odeur. o Un symbolisme quotidien. o Une odeur archétypale. De l'existence d'une mémoire olfactive. Le rappel mnémonique des rencontres Affectivité et représentativité du souvenir
empreint d'émotion.

- Un sens de la mémoire?
00 00

olfactives.
00

d'odeur. - Un sens nécessairement
00

00

La part du corps dans la sensation olfactive. Odeurs et humeurs: une influence Incidence de l'anosmie sur la personne Du «mitsein »de la sensation à la
une nouvelle

réciproque.
00

humaine.
00

connaissance perceptive: dimension affective.

00

Mémoire et imagination: un gage d'intensité L'affectivité liée au souvenir de rencontres Nature de l'émotion née de la réactivation

émotive.
00

olfactives passées.
00

d'un souvenir d'odeur par une perception nouvelle.
00

Incidence de l'affectivité sur la mémorisation. et

11- L'odoratlt un sens de la rêverie ouvert à l'extra-temoorel à la face cachée du réel. p. 79 *L'odeur: un puits de rêverie.
et les «souvenirs» odorants.

p.81

- Bachelard

- Imagination « olfactive» et voyage. 00 Voyage au gré des eflluves 00 Création et voyage.
oOLes voyages du parfum. o Le voyage de soi à soi. o Le voyage «social»

-Le voyage suscité par l'odeur

met-HIe moi en péril?

*L'odeur: une ouverture sur l'extra-temporel et le pressenti. p. 94 - L'odeur, clef symbolique de tout un univers. - Une répétition-transfiguration ouvrant à l'esthétique des choses - Caractère imago-poïétique de l'odorat et pressentiment du sacré. - L'odorat: un sixième sens? ID- Un sens contradictoire réconciliant obiectivité scientifique et ouverture contemolative. p. 109 p. 111 * Une objectivité nouvelle. - De la conceptualisation nécessaire de la qualité olfactive à un au-delà des mots. - Les limites de l'objectivité du sens olfactif.

8

p. 117 * Une double appréhension du réel. - De la sensation au sentir. - La reconnaissance perceptive. Une approche cénesthésique de la réalité * odorante. p. 125 - Une expérience poly-sensorielle : l'œnologie. - La poésie: une appréhension cénesthésique du réel, - «Le parfum» de Luigi Russolo : La cénesthésie dans l'art pictural. - Justifications de la cénesthésie odorative.
00
00

00

La transcendance de l'objet. Un tronc commun aux différents sens. Un être- au -monde total et immédiat.

IV- De la réalité oroto-ontique à la rencontre olfactive: un avènement temoorel révélateur du caractère intée:ré de la sensation olfactive. p. 139 * La cénesthésie: limbes. une réalité paradoxale entre temps et p. 141

* A l'origine du temps: un rythme potentiel dynamisant.

p. 142

* Incidence du désir sur la relation de l'homme au monde. p. 145 * De l'existence d'un rythme odoratif de l'homme au monde. p. 146 * Odorat et temporalisation. * La temporalité du sentir et de la perception olfactive. * L'odorat: un sens du temps? p. 148

p. 149 p. 151

* Devenir de l'odeur et signification de la qualité.

p. 153

9

v- L'odorat: un sens du olaisir.
*Le plaisir olfactif.

p. 155 p. 157

* Du plaisir né du rythme originaire de l'homme au sensible. p. 160 * Odorat et plaisir esthétique. VI- Odeurs et humanité dans la société contemporaine. * L'univers olfactif: un indicateur social inquiétant. p. 161

p. 165

p. 167

- Le déodorant
00

parfumé.

00 00

Une hyper-sensibilité olfactive? Un refus de l'animalité? Le culte de l'intimité et le refus de la Une libération du passé.

promiscuité.
00

00

Une contradiction révélatrice.

- Une cacophonie olfactive: ballade dans l'univers aromatique contemporain. 00 Les produits ménagers parfumés. Des atmosphères psycho-modificatrices. 00 Le livre parfumé. Les jouets à tendance olfactive.
00 00

* Hypothèses explicatives. - Un contresens collectif. -Une liberté en péril?
00 00

p. 181

Justificationsdu pouvoir de l'odeur. Du caractère psychotropede l'odeur à

l'hypothèse de son pouvoir phéromonal. Approches paradigmatiques du pouvoir des odeurs.
00

o
o

La magie ou la sorcellerie.

00

L' aromathérapie. o Les leurres olfactifs. Atmosphérique et liberté. 10

- Une

pathologie
00 00 00
00

de «l'appui».

Une Une Une Une

carence d'empreintes olfactives. rupture par rapport au monde animal. rupture par rapport aux lieux. rupture par rapport au temps et aux

rythmes chrono-biologiques.
00

La dégradation des sensations en simples La place majeure prise par l'intelligence dans

impressions.
00

notre société. - Une pathologie
00

de « l'élan»

ou carence d'imaginaire

la non constitution de la mémoire sensorielle Des atteintes narcissiques. Le développement des utopies. La dépression. Les enjeux du désir. Vecteurs du désir et obstacles sociaux. Inquiétudes.

et esthétique.
00 00

00

- Une crise du désir.
00 00 00

p.208 *Perspectives existentielles. -Réaccepter sa corporéité. - Retrouver des rites et des rythmes olfactifs. - Ré-apprendre le monde à l'enfant. - Aider au développement de l'identité. - Favoriser l'ouverture à l'altérité olfactive. - Restaurer l'imaginaire. - Intégrer l'atmosphérique odorant dans la construction d'une liberté concrète. Conclusion. p.219

Il

Table des annexes.

Annexe 1

:Observation de 9 cas d'anosmie.

p.236

Annexe 2 :Extrait de « Le vocabulaire des Bourgognes» Dossier dégustation - B. I.V.B. -21204 Beaune. p. 239

Annexe 3 : « Offrez des senteurs» : des odeurs à vendre: un contresens dramatique. p. 240

12

INTRODUCTION

Introduction
Après plus d'un demi-siècle de progrès technique et médical intense, de rationalisation, de spécialisation et d'épuration d'une approche encore quelque peu métaphorique du lien homme/nature pour accéder à la rigueur d'une connaissance exacte, il semblerait que la fin de ce )(X0 siècle et ce début du second millénaire voient apparaître dans de nombreux domaines des tentatives d'émergence d'une réalité plus vaste: la prise en compte par la médecine des dimensions non seulement somatiques, mais psychologiques et sociales de la santé ou de la maladie, la place croissante des médecines dites «douces», le développement de la géobiologie qui tente de déceler l'influence cachée de l'environnement sur l'homme sont des signes que la démarche d'analyse et «dissection» du vivant a atteint ses propres limites. Elle a certes permis à l'homme d'accéder à une certaine connaissance, mais elle reste incapable de lui rendre compte de sa propre existence. Et c'est sans doute pour dépasser cette contradiction qu'apparaissent des tentatives nouvelles d'émergence soulignant que la réalité dépasse toutes les déterminations d'une connaissance qui la réduit à la somme de ses éléments. L'être humain émerge comme une unité vivante insérée dynamiquement dans un environnement, de telle sorte qu'aucune approche d'un élément de cette unité symbiotique n'est possible qui ne soit mutilante et illusoire. Se pose alors la question du rapport entre la nudité humaine et l'altérité, entre l'esprit et le sensible, et plus simplement, entre la connaissance et l'existence. Or, lorsque l'homme tente d'approcher la réalité de son lien à l'altérité, il est amené à se pencher sur la nature des sensations et perceptions par lesquelles il l'appréhende. Cependant, toute approche du lien qui relie l'homme au monde est en même temps pour lui prise de conscience de la distance qui semble les séparer, de la rupture existentielle. Dès lors, la relation de l'homme à l'extériorité se pose en termes de connaissance: quelle réalité a le monde sensible et quelle fiabilité accorder à la sensation et à la perception par lesquelles il nous est donné? Comment se distinguent-elles de la simple impression? Mais aussi qu'est-ce-que la sensation? Si elle est immédiate, a-t-elle le pouvoir de nous représenter le monde? Toute représentation 15

n'implique-t-elle pas un certain décalage temporel? A-t-elle alors une autre réalité que celle qu'on lui accorde comme «matière de la perception »? Faut-il renoncer à son autonomie? Il est vrai que le choix de la connaissance a coupé l'homme de l'arbre de vie et que de ce fait il est impossible à l'esprit humain d'atteindre le monde a-linguistique, an-objectif, d'appréhender le vivant. Pour connaître le monde, l'homme doit l'objectiver, s'extérioriser, sortir de son temps, introduire la rupture entre le monde et lui. Alors, et alors seulement, se pose le problème de la fiabilité de la sensation. Or, disons tout de suite que la question de la qualité ne nous paraît pas une question d'école: elle est sans doute, avec celle de l'existence de Dieu, la question majeure qui se pose à I'humanité si elle refuse que I'homme soit un simulacre évoluant dans un monde chimérique: notre perception sensorielle est-elle capable de prouver l'existence d'objets sensibles hors de nous, et y a-t-il similitude de ces réalités avec les idées que la perception fait surgir en nous? Nos sens sont-ils fiables? Si seul notre esprit «sent », quelle preuve peut-il nous donner de l'extériorité? Mais à l'opposé, si la sensation n'est pas une réalité intégrée, c'est -à-dire dès sa naissance, intelligente, comment peutelle être signifiante pour l'homme? Comment l'intensif peut-il devenir représentatif? L'intensité et la qualité sont en effet, avec son statut spatio-temporel, les deux pôles de la sensation. Notre interrogation majeure sera donc: la sensation est-elle une réalité intégrée? Mais pour répondre à cette interrogation, ne faut-il pas remonter en deçà du sens? Le caractère diversifié de nos attentes du monde pourrait alors comme le pense Nogué, rendre compte de la nature contradictoire, à la fois spécifique et générale de la qualité. Cette contradiction ne ferait d'ailleurs que souligner la nature intermédiaire de la qualité puisque en même temps qu'elle révèle nos passions, notre subjectivité dans notre mouvement vers le monde, elle fait exister pour nous les choses dans l'espace. Cependant, avant de nous être donnés dans une sensation spatiotemporelle, peut-être que, dans une épreuve originaire, le monde et notre avenir possible avec lui nous sont préfigurés? Une dimension métaphorique plus vaste du réel précéderait alors son appréhension perceptive, justifiant ainsi la nature intégrée de la sensorialité. De fait, la sensation n'a-t-elle d'autre existence que liée à la perception? Réalité vivante, mouvante, elle est avant tout un vécu. Il faut donc pour l'appréhender, non plus chercher à la connaître mais co-naître avec elle au monde sensible, redescendre 16

dans la crypte des sens, là où originairement I'homme était monde, sans conscience d'aucune rupture ni d'aucune nudité, pour exister dans le monde, nous ouvrir au sentir, à la compénétration vivante homme/monde. Alors le problème de l'intégration de la sensation et celui de la rupture introduite par la connaissance entre 1'homme et le monde se trouvent résolus. Mais l'orgueil humain a toujours eu de la peine à abdiquer ses prétentions. Alors, faute de pouvoir exister le monde, 1'homme a tenté de le rendre accessible à son intelligence, en disséquant, figeant sa relation vivante au sensible, faisant apparaître une rupture entre l'esprit et les sens. Alors s'est posé le problème de la sensation, dénaturée, coupée de son innervation spirituelle, alors il a fallu s'interroger sur sa fiabilité. Mais c'est 1'homme luimême qui a posé les bases du doute émis à l'égard de la connaissance sensorielle. Descartes, Condillac ou Hume n'ont-ils pas disséqué la réalité, pour, dans un cas, privilégier le cogito qui, d'une autre nature que la «res extensa» devient incapable de l'atteindre, dans les autres, la réalité sensible, la sensation, alors que le réel relève des deux registres. La sensation n'est -elle pas en effet immédiatement pensée de la réalité? Le réel n'est-il pas porteur d'un sens pour une subjectivité? Alors la réconciliation entre connaissance et existence serait possible, alors la réalité comme la connaissance transcenderait la rupture existentielle. C'est pourquoi, en deçà de l' «erreur »cartésienne, au-delà de la reconnaissance d'une sensation indépendante d'un sujet sentant, il importe de retrouver la réalité immédiate et totale de l'être-aumonde. En effet, «ce qui meurt aujourd'hui, dit E. Morin, ce n'est pas la notion d'homme, mais une notion insulaire de l'homme, retranché de la nature et de sa propre nature» (1). L'accent a été mis sur la faille, un aspect fondateur de 1'humanité, il serait sans doute urgent de le mettre sur son aspect ontologique ante-existentiel, sur sa dimension cosmique pour retrouver l'unité de l'espace et du temps dans la totalité humaine visible et invisible, ante et post -existentielle. Il faut retrouver la continuité humaine, le chiasme du sensible et du spirituel, et voir en quoi une approche intégrée du réel pourrait être novatrice. La science, comme l'homme, appellent aujourd'hui à cette redécouverte et c'est au nom de la réalité, de l'émergence de l'humain, qu'il est
1

MORIN ELe paradigme

perdu, la nature humaine,

SEUIL, Paris, 1973, p.213.

17

possible, comme Damasio (1), de s'opposer à la dichotomie corpsesprit, et d'entendre les protestations existentielles qui se font jour. Cette vision est d'ailleurs reprise par M. Serres qui remarque que «le dualisme ne fait connaître qu'un spectre en face d'un squelette» (2) : tout le réel est en effet, pense-t-il, moiré, mélange inextricable d'âme et de corps. Et il accuse les démarches réductionnistes, sécantes de la réalité d'avoir délaissé l'odorat, sens du mélange. Or, dit-il, «l'âme et le corps ne se séparent point mais se mélangent inextricablement, même sur la peau» (3). La conséquence de cette imbrication est que «le visible dit plus que le visible» (4). L'intégration sensorielle débouche sur la reconnaissance d'une dimension invisible du réel. Pour E. Strauss, c'est au nom du devenir vécu, au nom du sentir, qu'il faut combattre l'abstraction de l'approche cartésienne, la particularité et le statisme de la sensation. En effet, remarque-t-il en soulignant le primat de la conscience de soi, Descartes a rendue impensable l'expérience primordiale d'empathie ou de comn1union. S'appuyant sur la psychologie de l'enfant, E. Strauss montre que «l'inanimé s'instaure progressivement à l'ordre de la connaissance en se dégageant petit à petit d'une communion sympathisante fondamentale» (5). La connaissance est seconde par rapport à la symbiose existentielle. La réalité sensorielle primitive repose donc non sur la sensation qui suppose l'extériorité, mais sur le sentir. Dès lors ne se pose plus le problème du hiatus entre deux entités, et le sentir se révèle appartenir nécessairement au «se Inouvoir »et le «se mouvoir» implique l'espace et le temps (6). Le sentir est mouveInent et s'articule sur mon corps qui, «médiateur entre le je et le monde, n'appartient pleinement ni à l'intérieur, ni à l'extérieur» (7). A la réalité séparée, figée, problématique de la connaissance cartésienne, Strauss oppose l'unité symbiotique et mouvante du sentir, l'existence.

1

DAMASIO

A.R., L'erreur

de Descartes,

la raison des émotions,

JACOB, Paris,

1994, p.3!. 2 SERRES M, Les cinq sens. Philosophie des corps mêlés, I, GRASSET, Paris, 1985, p.23. 3Ibid,p.23. 4Ibid,p.23.

.5 STRAUSS E., Du sens des sens, Berlin, 1935, :rvITLLON, Grenoble, 1989, p.495. 6 Op. cit., p.378. 7 Op. cit., p.393. 18

Et Merleau-Ponty dans une approche voisine enracine la symbiose existentielle dans la réalité originaire, dans les chiasmes que réalisent entre elles les essences sauvages, processus préindividuels de pensées en formation par lesquels «les êtres communiquent en une indistinction première» (1). Il y a donc toujours un au-delà des êtres, une coexistence co-présente à chaque existence qui lui donne sa profondeur, une coappartenance invisible des choses et des êtres qui se concrétise dans la notion de «chair». En elle, mon corps est à la fois sentant et sensible, sujet et objet. Il n'y a plus de scission, mais une unité vivante, puisque sujet et objet sont «deux moments abstraits d'une structure unique qui est la présence» (2). Ainsi, «l'appareil sensoriel se trouve engagé dans des relations considérées autrefois comme centrales» (3) et même à la périphérie, l'intelligence participe au sentir. La sensation est alors communion et c'est ma présence au monde qui sous-tend le sentir, et je fais cause commune avec ma sensorialité s'ouvrant sur un même espace qui confère aux objets avec lesquels je communie par tous mes sens, la plénitude de l'être. A la scission, l'immobilisme et l' idéalité, Merleau-Ponty substitue l'entrelac, le non-limité, le vivant, l'unité profonde et dynamique du visible et de l'invisible: «le monde perçu est en-deçà ou au-delà de l'antinomie» (4) sujet-objet et COlnme chez l'enfant, notre perception «sort d'un fond

d'adhérence» (5) : je suis monde. Cependant, l'unité profonde du
réel n'est accessible qu'à la «foi perceptive» Il faut donc constater que toute approche schizoïde est vouée à l'échec et qu'il est urgent de réintégrer les sens dans la totalité humaine et de tirer les conséquences existentielles d'une intégration que la physiologie découvre chaque jour davantage: nos sens sont sens d'un homme inséré dans le monde d'une façon unique. Aussi, pour rendre manifestes les conséquences novatrices de cette approche pourtant connue, avons-nous voulu nous appuyer sur un sens méconnu de beaucoup de

IGARELLI J.,Rythmes et mondes, :MILLION, Grenoble, 1991,p.362. 21lliRLEAU-PONTY M, Phénoménologie de la perception, GALLIMARD, 1966, p.4.
3

1945,

Op.

cit.

p.20.

41lliRLEAU-PONTY 5 :MERLEAU-PONTY 1966, p.19.

M., Le visible et l'invisible, GALLIMARD, 1964, p.41. M., Phénoménologie de la perçeption, GALLIMARD, 1945,

19

philosophes: l'odorat, sens «contraire à la liberté, inesthétique, peu fiable, limité par sa faiblesse mnémonique et sa puissance affective, dégénéré... du moins si l'on donne foi à de nombreuses critiques. Alors... pourquoi l'odorat nous est-il apparu comme exemplaire pour nous interroger sur notre relation au monde? Peut-être parce que considéré comme animal, s'il apparaissait comme capable d'intelligence, ce constat pourrait valoir pour les autres sens. Sans doute aussi parce que nous éprouvons le désir contestataire de racheter une dette à l'égard de ce sens considéré fréquemment comme subalterne par la 'philosophie. Ainsi avons nous pensé que si nous arrivions à montrer le caractère intégré et les riches prolongements de cette réalité nous pourrions de façon légitime étendre ces conclusions aux autres sens. Nous sommes partis dans cette démarche d'un premier constat: non seulement l'olfaction participe aux fondements de notre personnalité, mais cette fonction est en relation étroite avec les instances supérieures de celle-ci. Les deux plans, physiologique et spirituel sont inséparables. Sentir une odeur, ce n'est pas qu'identifier une qualité: c'est être ému, se souvenir, imaginer, vibrer... Cependant l'humain dépasse la réalité hic et nunc, l'homme existe à travers ses rêves et l'odeur, non seulement nous fait voyager mais peut aussi nous faire accéder à l'au-delà des sens pour peu que nous acceptions de nous ouvrir à sa puissance imaginative. Ayant donc tenté une approche de l'humanité de l'odorat, nous avons alors choisi de nous pencher sur l'expérience pragmatique que nous faisons chaque jour de la réalité odorante pour voir quel lien établir entre la sensation, ou mieux, le sentir, et la perception olfactive. N'est -ce pas le sentir qui, parce que l'odorat est sens intégré, donne à la perception que nous découpons en lui sa richesse méconnue? N'est-ce pas le vécu qui, parce que nous sommes au-monde totalement, déborde largement les percées étroites de nos perceptions? Et la cénesthésie de notre appréhension du monde, qu'elle soit œnologique, poétique, picturale, ou simplement quotidienne, n'est-elle pas révélatrice de l'intégration du sens olfactif et n'ouvre-t-elle pas sur toute une face cachée du réel dont il faut rechercher l'origine? C'est ce que nous avons finalement décidé de faire dans la quatrième partie de cette réflexion pour, par une démarche inductive, remonter à l'origine de nos cénesthésies et de nos sensations olfactives et à 20

partir de ce nœud, de ce rythme ante-existentiel, tenter d'appréhender le processus temporalisateur de notre relation olfactive au monde. Si donc la sensation olfactive est par là intégrée et donc immédiatement intelligente, si elle participe de l'homme tout entier, toute anomalie ou dégradation des odeurs peut-être révélatrice d'une pathologie humaine. C'est pourquoi, dans une dernière réflexion, nous avons souhaité jeter un regard sur l' olfactique contemporaine, sur le processus de déodorisation-parfumage intempestif auquel elle s'adonne pour nous interroger sur une éventuelle souffrance humaine dont il pourrait être le symbole et sur les possibilités de la prendre en compte et de la prévenir: «le biologique n'est pas neutre, il a une direction». «On ne peut plus séparer radicalement, comme on l'a fait jadis la sensibilité du «cogito». (1)

1

GUYOT R. «Aux racines de l'esprit dans les sens »~Pradines, Recherches,
philosophiques, P.U.F Paris, oct/dee. 93

Les

études

21

I. L'odorat... un sens humain

Nous l'avons dit, l'odorat loin d'être secondaire et isolé semble participer aux bases mêmes de la personnalité humaine, et, dans la mesure où la personne est essentiellement être en relation, l'odorat peut apparaître comme éminemment humain dans la mesure où il est étroitement imbriqué aux instances supérieures de l'être humain. * Un sens porteur organisatrices du devenir des empreintes majeures

- Un cocon olfactivo-affectif

foeto-maternel

Symbiose: «sun»: «être avec». Quelle réalité mieux que l'odeur peut rassembler dans un même cocon deux vies? De fait, dès le dernier trimestre de la vie fœtale, l'odorat est capable de percevoir les odeurs de façon spécifique et de détecter des changements dans la composition aromatique de son environnement. Le fœtus s'imprègne alors des arômes et sa mémoire les enregistre ce qui lui permettra après la naissance de les reconnaître. L'arôme constitue donc ainsi un fil d'Ariane entre la vie pré et post-natale. Mais cet arôme n'est pas neutre. Si l'on pense que le plus souvent le milieu intra- Utérin est un lieu de bien-être (il y a des exceptions comme le prouvent les ulcères néo~ nataux), cet ensemble d'arômes spécifique va, par un véritable apprentissage prénatal, recevoir un codage hédonique positif qui persistera après la naissance. Dès lors, il rappellera une période de bien-être et facilitera la symbiose post-natale. Ces perceptions primitives sont donc doublement essentielles: sur le plan quantitatif d'abord, si l'on peut dire, car d'elles dépend en partie une accélération maximale du système nerveux, et le développement des cellules complexes; sur le plan qualitatif, parce qu'elles permettent l'établissement d'une reconnaissance olfactive spécifique et réciproque mère/enfant. Pour l'enfant, la période symbiotique néonatale où la découverte du monde se fait sur le mode olfacto-gustatif, va permettre à l'odeur de constituer une empreinte-majeure au sens que Lorenz donne à ce terme, c'est-à-dire qu'elle va être la source de l'organisation de conduites ultérieures, et en particulier, de l'attachement de l'enfant à sa mère. En effet, complété par l'apport des autres sens, pour le 24