Pendant que j'y pense

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Ce recueil, non dénué d’humour, est fait de réflexions, de grimaces face au politiquement correct ainsi que de remises en question de nombre de lieux communs et autres certitudes jamais vérifiés ; on y passe avec vigueur de Trump et du suffrage universel à la langue française et son orthographe engluée dans d’aberrantes coutumes prétendument éternelles, du sens de la vie aux problèmes que le monde de l’enseignement n’ose pas se poser, de Robespierre à Olympe de Gouges, des femmes et du désir à la double face (cachée) de quelques grands écrivains... On y fustige aussi ce qui passe aux yeux de tout le monde pour des vertus, plaisirs ou habitudes intangibles : la compétition, la tauromachie, la boxe, ainsi que la crainte et le refus contemporains d’un pourtant salutaire et total questionnement sans tabous qui engloberait aussi bien les religions que la démocratie. On n’oublie pas non plus d’y évoquer les questions universelles, celles qui font mal parce que personne ne peut leur trouver de réponse, mais qu’il faut oser se poser... Et on y rit, aussi.

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EAN13 9782956242321
Langue Français

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Thierry BEUREY
PENDANT QUE J’Y PENSE (Orthographe de 1990)
A. ÉCIVAINS ET AUTRES ARTISTES
Dans les derniers jours de sa vie, Proust, n’ayant plus la force d’écrire, dictait ses ultimes corrections à sa servante Céleste Albaret, cette jeune femme aussi simple que dévouée, aimante d’une certaine façon sans doute, q ui rédigera encore la veille de la mort de l’écrivain : la caméra, à la fin du documen taire, s’approche des célèbres paperolles ; sans transition, l’écriture de Céleste Albaret succède à celle de Marcel Proust, mais, émouvante preuve de la confiance sans faille qui les unissait, le spectateur découvre sous la main de Céleste une fau te d’orthographe presque à chaque ligne, ce que Proust évidemment n’ignorait p as… Mauriac à la radio. Dans cette retransmission de Fr ance Culture, Mauriac semble déjà bien âgé. Sa voix, souffle difficile et tellem ent reconnaissable, ses hésitations notamment sur les noms des personnages de ses propr es romans, poussent à le croire. L'enregistrement, pourtant, on l'apprend à la fin, date de 1952 : il lui restait dix-huit longues années à vivre... Il existe chez bon nombre de jeunes romanciers cont emporains une sorte de suffisance qui consiste à parler des personnages de leur propre roman comme s’ils les découvraient en même temps que nous, comme si c’éta ient des individus réels dont ils souhaitent soit éviter la rencontre soit risquer be aucoup pour la provoquer, des gens dont ils déplorent de ne pas connaitre les motivati ons, dont ils ne peuvent que supputer à grand renfort d’introspections (publiques, évidem ment) le sens qu’ils donnent à leur vie, leur félicité éventuelle ou leur souffrance à vivre. On gagne rarement à vouloir connaitre la vie de nos héros et autres artistes favoris… Trenet, par exemple, était tellement assoc iable et égocentrique que je crois qu’on pourrait aller jusqu’à dire qu’il était fou. Mais qu’importe : je ne pense pas qu’il y ait eu un plus grand poète de la nostalgie et du re gret, un meilleur et plus sensible chantre de la France du vingtième siècle, ni un mél odiste et créateur de rythme plus génial que lui. Déboulonnage de figures mythiques : - Giono, le sage, le doux poète de la terre méridio nale et de la vie campagnarde, le pater familias idéal, avait une liaison ; en outre, il fut tellement pacifiste que la myopie de ses idées le fera accuser, entre autres et à jus te titre, de ne pas avoir montré la moindre compassion pour ne pas dire le moindre inté rêt envers les martyrs du nazisme. - Mauriac, le redoutable pourfendeur des actes et i dées non conformes à la morale socioreligieuse de son temps, était secrètement hom osexuel. J’écoute Caruso, cette fois dans l’air « la Donna e Mobile » de Rigoletto. L’enregistrement, de 1907, a fort bien été remastérisé. Mais à nouveau, la seule chose, si je puis dire, qui me paraisse plutôt médiocre, c ’est Caruso lui-même, très éloigné de l’aisance, du phrasé, du souffle aussi, de la proue sse, en un mot, des grands ténors actuels. Et voilà que je me mets à souhaiter que Victor Borg e ait été toujours aussi sympathique dans la vie qu’il le paraissait dans se s spectacles et ses entretiens…I’m fond of him,comme lui-même disait pudiquement en parlant de son père.
B. SENS DE LA VIE ET RELIGIONS
« Il y a quelque chose de plus fort que la mort, no us disait Jean d’Ormesson, récemment disparu, c’est la présence des absents da ns la mémoire des vivants ». De plus fort que la mort, non, assurément, et c’est bi en triste : quand, en effet, ces vivants seront morts à leur tour, l’oubli éternel commencer a à s’emparer de ceux qu’ils s’étaient plu à conserver dans leur mémoire. Et les trois associés que sont la mort, le temps qui passe et l’oubli, dans cette occurrence c omme partout ailleurs, seront encore les vainqueurs. Le Temps nous effacera tous, petit à petit mais iné luctablement, de la mémoire des vivants. Je sais que toutes nos angoisses et nos do uleurs, mais aussi tous nos bonheurs et nos tendresses, nos créations, nos plai santeries et nos rires partagés, disparaitront de la table des matières du souvenir. Oui, l’oubli nous suit pas à pas, vigilant, engloutissant méthodiquement nos traces : lors de mon passage dans les deux villages de mes grands-parents paternels, l’ét é dernier, j’ai constaté que plus personne, même parmi les anciens, ne se souvenait d ’y avoir jamais entendu les noms de famille de mon grand-père ni de ma grand-mère… Qui s’intéressera, après ma mort, aux photos que j’ ai classées récemment, celles du temps ancien comme celles plus récentes où je fi gure avec mes amis, mes amours, mes pays ? Quelqu’un lira-t-il mes écrits, mon jour nal, témoin intime d’une vie banale et néanmoins irremplaçable car unique ? Et où iront mes pensées ? Dans cinquante ans, où seront passés mon amour pour ma mère, ma camaraderie intime et exclusive avec mon frère, les joies indic ibles et autres peines vécues chaque jour et durant tant d’années entre ma sœur et ses e nfants, mes rêves et appétits immodérés de femmes, la tendresse, la douceur mêlée de volupté, neuves à chaque fois, ressenties quand je serre dans mes bras celle que j’aime, la méchanceté de mon père contre laquelle nous fîmes pauvrement bloc dur ant de si longues années, sans oublier l’étrange conscience, souvent aigüe, que j’ ai d’être moi ? Qui saura le nom de tous ces pays, de leurs villes, de leur langue, de leur histoire, des généalogies de leurs souverains, que mon frère et moi avions inventés et notés sur ce grand cahier noir que j’ai eu la bêtise plus ou moins volontaire d’égarer juste après sa mort ? À une vingtaine de mètres du sol, la fenêtre béante et depuis des siècles hors de toute atteinte de la tour en ruine de Gallardon sus cite en moi des interrogations similaires : dans la mémoire de qui le geste de la dernière personne à avoir posé sa main sur la pierre d’appui reste-t-il ? Quelqu’un, un jour — cela ne se fera pas, bien sûr — se penchera-t-il au même endroit, renouant avec l e sentiment aussi indicible et incomparable que futile et dérisoire, perdu à jamai s, en tout cas, de toucher à nouveau de ses doigts le bord de cette même ouverture ? Vanité absolue de la durée de toute période achevée : si on avait offert à Louis XVI, par exemple, une rémission d’une semaine, voire d’u n an, de dix ans, si on l’avait gracié, même, le laissant mourir de sa belle mort, cela, vu d’aujourd’hui, ne ferait aucune différence avec la réalité. Entière ou tronq uée, sa vie n’existe plus aujourd’hui, c’est-à-dire qu’elle n’existe pas. Il y a peu d’années, je disais à mes garçons (que j ’ai eus tard) : « dépêchez-vous de grandir : nous avons de grandes balades à vélo à faire avant que je ne sois trop vieux ». L’un et l’autre — surtout le plus jeune — me rassuraient avec leurs arguments imparables d’enfants : « mais tu n’es pas vieux, tu sais encore faire sortir des noyaux de cerises par tes...