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Pouvoirs, Pouvoir

318 pages
Le pouvoir ne se définit pas hors des rapports de force qui le constituent. Il n'y a pas le pouvoir en tant qu'entité existant comme telle, une entité qui se partagerait et se distribuerait au gré des conflits, pas plus qu'il n'y a du pouvoir comme substance diffuse ou concentrée, une substance qu'il faudrait mobiliser ou canaliser. Il n'y a pas lieu de s'interroger sur son essence car il est rapports et seulement rapport de rapports. Il n'a pas d'histoire linéaire, univoque, mais bien une histoire multiple avec laquelle il est toujours possible d'établir de nouveaux rapports en la faisant parler autrement, parce qu'elle est toujours autre. L'autre histoire est celle du pouvoir constituant, force qui interrompt les équilibres préexistants, les continuités que l'on croit fermement établies. Le pouvoir constituant est exigence de démocratie, contre toutes les équivoques de la souveraineté. Il est manifestation du désir irrépressible de liberté, contre les rigidités du politique, enfermé dans les limites des pouvoirs cristallisés en domination. Il doit être saisi comme l'expression de singularités multiples, qui refusent toute clôture et cherchent à dépasser les situations de déficience ou de manque. Il met en crise les temporalités planes et linéaires ; il est de ce fait accélération du temps, augmentation de l'intensité des mouvements de la société.
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FUTUR ANTÉRIEUR N°25 -26

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3229-8

,

FUTUR ANTERIEUR N°25-26

POUVOIRS POUVOIR

S. ANSALDI, D. BERGER, J.-CI. BUSSIÈRE, F. DUROUX, I. FOYENTIN, P. GONZALEZ CASANOVA, C. D'HALLIVILLÉE, M. LAZZARATO, C. LE DIGOL, H. LE DOARÉ, T. NEGRI, P. NICOLAS-LE STRAT, G. PASSERONE, O. PINALIE, F. PROUST, J. REVEL, M. RIOT-SARCEY, O. SCALZONE, F. TALAHITE, N.-E. THEVENIN, M. VAKALOULIS, J.-M. VINCENT

Publié avec le concours du Centre national du livre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction: Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Michael HARDT Helena InRA TA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARATO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE STRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT-SARCEY Nicole-Édith THÉVENIN Michel VAKALOULIS Jean-Marie VINCENT Rédaction, 137 Fbg du Temple, 75010 Paris.

Sommaire
La marche du temps:
Pablo GONzALEZ CASANOVA, Le discours de la jungle Il Maurizio LAZZARATo-Cristophe D'HALLIVILLÉE,
Hurlements
adieu.

en faveur du situationnisme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 25
31

Oreste SCALZONE, Pour Gian Maria Volonté: un autre
. . . . . . .. . . . .. . . . . . . . . . .. . . .. . .. . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . ..

Pouvoirs

pouvoir

1 :

Michèle RIOT-SARCEY, Désassujettissement : quelques
réflexions polémique,
hiérarchie.

sur la domination. fondements.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

39

Françoise DUROUX, Pouvoirs pouvoir: constat,
. . . . . . . . . . . ~. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 51
67

Denis BERGER, Hypothèses...: sur les origines de la
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . ..

Fatiha TALAHITE, Le pouvoir, les technocrates et le
travail des femmes en Algérie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
77

Hélène LE DOARÉ, Du pouvoir politique et poïétique : schéma d'un raisonnemment .... ..... .............. 95 Éclat de voix: Saverio ANSALDI, Le nom commun 115 Pascal NICOLAS-LE STRAT, L'ubiquité du pouvoir...123 Pouvoirs pouvoir 2 :

Toni NEGRI, À quoi sert encore l'État .135 Jean-Marie VINCENT, Les méandres du pouvoir. De la
domination à la liberté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153

Jean-Claude BUSSIÈRE-Cristophe LE DIGOL, La convention Carrefour 94 : une politique du commerce? Notes pour une recherche 183 Nicole-Edith THEVENIN, Pouvoir désirer, pouvoir vivre, pouvoir mourir: pouvoir, domination et liberté chez
Kant, Fichte, Hegel

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191

Françoise PROUST, Salto mortale ......207 Olivier PINALIE, Un dimanche de la vie: la Révolution espagnole, 1936-1937 227 Lectures: Judith REVEL, Deleuze, lecteur de Wolfson: petites
machines de guerre à l'usage des tribus à venir. . . . . . . . . . . . . .253
à Louis Marin

Saverio ANSALDI, Image, pouvoir et représentation:
un hommage

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 265

Giorgio PASSERONE, L'hérésie hospitalière 275 Irène FOYENTIN, Ces femmes qui voulaient "découvrir
la loi"

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 283

Jean-Claude
Revue

BUSSIÈRE-Cristophe

LE DIGOL,

des revues.

. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .291

Michel VAKALOULIS, Au fil des nouveautés critiques. .305

Des contraintes éditoriales dues à la quantité de matière nous obligent à publier à nouveau un numéro double. Nous nous en excusons auprès des nos lecteurs.

lA MARCHE DU TEMPS

Le discours de la jungle
Pablo Gonz3.lez CASANOVA

"Prenez-le comme pénitence", m'a dit le père Gonzalo. Ses mots m'ont aidé à me ressaisir. Nous étions partis la veille à 4 heures du matin: vingt-quatre heures s'étaient écoulées déjà. Le voyage en bus urbain avait été dur sur un chemin chaotique, mes genoux frappaient le siège d'en face et les premiers signes de faim et de soif étaient vite arrivés. Au cours du trajet des changements s'étaient produits: dans nos notions d'hygiène et de pudeur tout d'abord. Au début nous avons bu de l'eau, chacun dans son gobelet, puis directement à la bouteille qui passait de bouche en bouche. Toujours avec modération. Peu à boire et à manger, mais avec un sentiment de fierté responsable. Au début, les hommes ont cherché à pisser en cachette, alors que les femmes se retenaient. Plus tard, les femmes nous ont imposé d'aller d'un côté et de leur réserver l'autre. Nous avons pu observer, déjà sans inhibition, les forces variées de nos jets d'urine, aussi que cette inégalité naturelle entre les sexes dont Simone de Beauvoir se plaignait. Cette inégalité revenait au moment de regarder les femmes assises et disparaissait avec une indifférence qui s'imposait. Avec nous, voyageait aussi Carlos Monsivais, qui n'arrêtait pas de plaisanter à propos de nos souffrances. Nous nous sommes tous mis à rire et il nous semblait alors possible d'oublier notre malheureuse condition. A deux heures du matin, Carlos s'est endormi et nous avons de nouveau plongé dans le désespoir. Le convoi des bus qui Il

roulaient en direction de la jungle du Lacandon s'arrêtait fréquemment. Des rumeurs couraient mélangeant réalité et fiction: un bus serait tombé en panne, un autre aurait glissé vers le ravin et gisait, les roues en l'air (c'était vrai). Enfin, les barrages: d'abord, ceux de l'armée fédérale, et plus loin, ceux de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN). On a eu bien des surprises dans les deux bandes. Il ne faisait aucun doute que l'armée fédérale avait reçu des instructions précises pour nous traiter avec considération. Non seulement les formalités furent simplifiées, mais on ne nous demanda rien, même pas une pièce d'identité et les soldats semblaient être tranquilles, leur regard n'affichait pas de peur. J'imaginais que chacun des soldats comprenait que notre mission était celle de consolider la paix. Était-ce de l'imagination? Le plus étonnant se produisit quand un soldat monta dans le bus pour nous dire: "Au nom de l'Armée Mexicaine je vous souhaite un bon voyage et un heureux retour. " Et avant de descendre il nous fit un salut militaire! Certains n'ont rien compris. Dans un autre bus, un militant gauchiste lui avait répondu: "Comme ça vous souhaiterez bonne chance et bon retour aux zapatistes? " Quelqu'un nous a dit que le soldat avaitfait une grimace et était aussitôt reparti. Plus tard, un journaliste anglais me dit: "Je suis surpris, les Mexicains sont plus civilisés que les Anglais ". "Non", répondis-je, "nous sommes aussi civilisés et barbares que vous l'êtes. Et si nous ne réussissons pas la paix, je pars pour la Vallée de la Conception, où je serai plus tranquille... " Au-delà de Las Margaritas, un chemin de terre, des plaines et des vallées, que bientôt nous abandonnerions pour pénétrer dans le grand canyon où coulait parfois un fleuve dont les rives étaient parsemées d'une végétation tropicale très variée. Quand, à trois heures du matin ,nous sommes arrivés au premier barrage zapatiste, après la longue traversée de la grande frange de territoire qui, d'après les conditions de la trêve, est devenue "terre de personne", nous avons rencontré un petit commando qui 12

venait nous fouiller et inspecter nos bagages. Nos sourires de sympathie et de soulagement se sont vite évaporés. Les zapatistes nous regardaient avec une très grande méfiance. Ils nous ont fouillé et commandé comme des ennemis ou des prisonniers. Découvrir cette attitude a été un choc pour beaucoup d'entre nous. La main de celui qui me fouillait s'arrêta dans la poche de ma chemise. "Ces trucs, là, c'est mes lunettes", lui ai -je dit. Il a oublié l'affaire sans répondre à mon sourire. Bientôt le soleil devrait se lever. Comment serait-il possible de célébrer l'assemblée avec tant de retard et de fouilles? Les blagues de Carlos Monsivais avait joué le rôle de manoeuvres de diversion. Il me paraissait nécessaire de faire quelque cho.se, comme d'envoyer un messager aux commandants et leur faire dire qu'ils étaient en train de boycotter eux-mêmes la Convention si les soldats zapatistes continuaient à nous traiter comme ça, avec une telle lenteur et une fouille si discutable. Les plaintes et les pétitions des sympathisants, ''frères'' ou "compagnons", toujours amicales, se sont heurtées à une incompréhension plus culturelle que linguistique, et avec le soupçon que cela était délibéré. "En Israël on passait, non pas par trois barrages comme ici, mais cinq, m'expliquait un spécialiste; "en champ libre, on fouille les gens tous les deux ou trois cents mètres, on les traite mal, on les rend inquiets pour découvrir l'ennemi." Je n'étais pas tellement convaincu, mais j'avais compris ce que tous avaient compris: quelle que soit la gêne que nous aurions avec les zapatistes, rien ne pourrait changer notre "solide position" de sympathie et de respect envers eux et leur lutte. Dans un monde qui me semblait chaque fois plus étrange et hallucinant, quelque chose de terriblement familier m'est arrivé. Lors d'un des arrêts, tandis que nous bavardions, un groupe de quatre ou cinq zapatistes est arrivé. Celui qui semblait être leur chef s'est adressé à un groupe de nos compagnons qui se trouvait derrière mon dos, et leur dit: "Ceci est un message de l'Armée Zapatiste: Vous ne devez pas..." Au moment de tourner mon visage pour le regarder, ses yeux se sont allumés 13

derrière sa cagoule, et il s'est exclamé: "Maître l" Après m'avoir dit bonjour, il finit de donner les instructions avec une voix devenue toute puérile. Tout cela m'a paru si familier, comme un produit direct de mes enseignements: L'idée pédante, occulte et égocentrique que le mouvement zapatiste était la continuation de mes livres La démocratie au Mexique et L'hégémonie du peuple s'est présentée à travers la personne de ce chef de commando qui, une fois, s'était assis au pupitre d'une université lointaine, dans laquelle je continue à être enfermé. Après avoir passé le dernier barrage et laissé le bus au "parking", nous croyions être tout près d'un dortoir quelconque, une chambre ou une galerie où dormir. Nous nous étions trompés (mais vraiment trompés). Alors nous avons commencé à pied, avec nos sacs et nos bagages, la longue marche nocturne à travers cinq ou six couloirs séparés par des barbelés et des bâtons fichés dans le sol. Le sol, plein de cailloux pointus, gênait notre déplacement. En face, dans la direction où nous allions, il y avait une grande lampe qui nous aveuglait et nous permettait seulement de voir les traces de pas des compagnons qui, avec nous, semblaient se diriger vers l'enfer: "Lasciate ogni speranza voi ch 'entrate... " Moi, je n'y comprenais rien. Je voyais mes compafieros souffrir comme des malheureux. Mais tout de suite, nous nous sommes ressaisis. Après la terrible lumière est apparue une tente, théâtre, cirque ou forum ou encore navire à l'envers, surmontée d'une toile gigantesque, avec en dessous quelques centaines de rangées de sièges en bois qui finissaient là-haut, dans les gradins d'une montagne 00 d'un pyramide. "Si tu avais vu quand ils l'ont construit, me disait un ami, ils semblaient être les anciens mayas d'autrefois. " Je cherchais où dormir. L'autre métamorphose: un homme riche qui devient pauvre, il se ressent avec les pauvres qui l'agressent. J'ai improvisé un lit en arrangeant huit chaises pliantes et en mettant mon sac de couchage en dessous. Le père Gonzalo m'a aidé. Jamais je n'oublierai sa fraternité pas 14

plus aussi celle de Miguel et des frères qui nous ont accompagnés. Entouré par eux j'éprouvai un certaine calme qui m'envahit au milieu du sommeil. Je dormis sans doute trois heures entre les horribles ronflements qui surgissaient partout de cet "orchestre" de la jungle, entre les plaintes et les commentaires qui n'ont fait que croître jusqu'à mon réveil dans la matinée. Quelqu'un protestait près de nous, parce que nous nous étions appropriés des chaises et qu'il n'avait rien eu pour dormir. C'était un de ceux qui étaient arrivés au lever du soleil et qui avaient continué à arriver au cours de la matinée. La lutte pour l'espace s'est généralisée et, d'après ce qu'ils m'ont dit, elle a donné lieu à des gestes tantôt très généreux tantôt sans pitié. Grâce à la solidarité de mes frères et compagnons, j'ai pu résoudre mes problèmes d'eau, de nourriture et de sommeil. J'ai vécu, avec beaucoup d'autres, ma propre métamorphose en homme pauvre. Quelques autres l'ont vécue comme une agression ou comme le manque d'hospitalité des pauvres ou même comme un message symbolique de la douleur qu'ils nous transmettaient avec un... "comme ça ils se rendront compte..." très agressif et même comme une sorte de vengeance. Certains y ont vu un acte de communication "indien" ou "maya" avec des symboles et des expériences vitales. Ceux-ci nous ont assuré que les couloirs, les cailloux pointus, la forte lumière, le comportement dur et même l'habitat très peu hospitalier dans lequel nous avions dû dormir et nous d~tendre, tout cela faisait partie d'un dialogue qui nous permettrait de comprendre si profondément nos interlocuteurs que nous pourrions nous transformer en ce qui était eux, dans leur vécu. Nous nous sommes aperçus de la perte de notre "je", de celui qui a tout en main, chaque fois qu 'il le veut et partout où il va. Nous avions découvert qu'il n'est pas si naturel d'avoir de l'eau gazeuse ou un verre la nuit à portée de la main, ou un toit, des w.c., une do.uche, de l'eau pour la toilette. Quelques-uns d'entre nous avaient commencé à adopter des attitudes de pauvre: "N'auriez-vous pas un petit verre d'eau à me donner, s'il vous plaît?" demandais-je à une 15

soeur, ou, "Est-ce qu'il vous reste quelque chose à manger?" Plus tard, nous vivrions l'expérience bizarre de ne pas avoir un toit en propre, un endroit privé où trouver le plaisir de n'entendre personne, une porte protectrice. Je n'ai pas trop pensé à mon lit, mais mon oreiller m'a manqué. Quelqu'unfait la remarque: "Comme ils doivent souffrir ceux qui sont habitués à faire leur toilette deux ou trois fois par jour. Je ne la fais qu'une fois toutes les 48 heures, heureusement. " Les participants de la Convention faisaient la queue pour l'eau et pour utiliser les latrines. Il y avait six mille participants et quelques milliers de résidents. J'ai bu très peu d'eau et mangé très peu aussi (pas plus de quatre ou cinq fois). J'ai dormi par moments; mes rythmes biologiques ont été bouleversés, et quand, le lendemain, après l'acte inaugural, l'orage est tombé et que mes vêtements et le sol se sont mouillés, j'ai laissé ma métamorphose et la pauvreté à ceux qui voulaient les prendre et les garder. Un toit ami m'a empéché de dormir dans la boue et de porter les mêmes habits mouillés. Mais là où j'étais, je n'avais pas trouvé de miroir et j'ai dû me raser et me peigner sans pouvoir me regarder. Quelques-uns ont souffert plus que moi, mais pas autant que celui qui avait raconté que "son père, qui n'avait pas de rechange, portait les mêmes habits mouillés sur son corps couvert de plaies. " Nous avons continué à être inégaux face à la pauvreté, entre nous et par rapport à nos hôtes, surtout par une différence: notre pauvreté extrême devait prendre fin au moment de quitter Aguascalientes pour nous rendre à San Cristobal. J'ai songé, avec grand plaisir, à la douche chaude que je prendrais avant d'aller au lit, et j'ai même songé à la façon dont l'eau tomberait. Cette métamorphose incomplète nous a aidés à comprendre la réalité d'Aguascalientes et de ses rêves. Ce mimétisme partiel a été le principe d'un discours qui a bien débuté le matin de mojados et qui devrait continuer l'après-midi, lors de la session inaugurale de la première Convention de la Jungle. Il y avait le défilé, le public, le théâtre et la montagne. Il y avait la vie, la mort et la danse. On avait Tacho, le 16

commandant, et son subalterne immédiat, le lieutenant Marcos. L'inauguration a débuté à cinq heures et demie de l'après-midi le lundi 8 août. Les délégués étaient anxieux et infatigables. On les avait installés dans le grand navire couvert par l'immense toit en toile, disséminés jusqu'à la pointe de la colline où quelques-uns n'arrêtaient pas de bouger. Sur l'estrade, comme rideau de fond, il y avait un drapeau mexicain de style dix-neuvième siècle. Les Indiens, les soldats et le peuple semblaient le révérer. A côté du forum, on pouvait observer des morceaux de jungle et un ciel auquel il ne manquait presque rien pour s'obscurcir. Derrière l'entrée et à côté de la garde zapatiste, le commandant Tacho et le lieutenant Marcos sont arrivés. Ils se sont mis côte-à- côte face au micro. Un défilé de femmes, d'hommes, de filles et de garçons a fait comme symbole de la vie et du but de la lutte zapatiste. Le commandant Tacho les a présentés comme "bases d'appui" sans lesquelles tout eentreprise eût été impossible. "Ils nous ont donné du café, du pinole... C'est eux qui nous ont entretenus. " Ils marchaient comme une armée imaginaire, avec des bâtons qu'ils tenaient comme des fusils, ou avec des gestes de bras et de mains qui semblaient porter des armes, sans rien d'autre que de l'air entre leurs doigts. Tous avaient complètement pris au sérieux la condition de guerrier et aussi son imaginaire, même les enfants qui ne savaient pas faire la différence entre la réalité et l'imagination de leurs parents. Contrairement aux aveugles de Brueghel, ils marchaient en pleine conscience des dangers et avec ce regard profond dont l'être humain est capable. En eux, l'idéal et la tragédie se mêlaient, l'espoir ne cessait pas et la volonté de lutte allait au-delà de l'anti-paradis refusé. "Advienne que pourra" Ils combinaient la décision de lutter et un destin incertain, peut-être démocratique. "11vaut mieux mourir debout que vivre à genoux." C'est un vieux cri rebelle, antérieur à leur décision existentielle, et qui était exprimé, sans même être prononcé ni connu. 17

Après le défilé des groupes d'appui,s'est produit celui de quelque deux cents hommes et femmes de l'EZLN tous en uniforme kaki, avec leurs cartouchières et leurs chaussures noires des grands jours, tous, ou presque tous, munis de cagoules ou avec de grands mouchoirs rouges, tous armés de fusils faits à la main ou de gros calibre, quelques-uns du genre "Rambo". Leurs pas étaient rapprochés et ils frappaient le sol avec le pied droit. Ce rythme exprimait le sens de la mort, ou du moins je le ressentais comme ça, et la volonté de lutter pour des objectifs de justice, de démocratie et de liberté, avec la conscience de la tragédie et du libre-arbitre humain. Il s'agissait d'une armée rebelle qui se situait au-delà des utopies du Progrès et de la libération par étapes. Sans le sens de "l'histoire de l'homme", c'était une expression post-modemiste de la lutte révolutionnaire qui ne s'arrêtait pas avec l'indien, ni le Chiapanèque, ni même le Mexicain, et qui s'exprimait dans l'universel de ce nouveau Konigsberg, qu'est la jungle du Lacandon. Mais il y avait une différence: si la Raison a crée des monstres -comme l'a écrit Goya, aujourd'hui les monstres créent la Raison. Aujourd'hui, cela pourrait peut-être arriver, qui sait. À la fin du défilé à caractère dramatique, un soldat est passé en courant avec un mouvement de bras et de jambes qui ressemblait à un ballet. On auarait dit que c'était comme pensé par Jean Louis Barrault ou Madeleine Renault, ou peut-être par Noureïev. Il allait, pressé, presque en volant, pour résoudre un problème pratique. Comme ça, dans le navire et la montagne, avec les délégués éveillés sans avoir bien dormi, après le défilé des bases d'appui et des forces de l'EZLN, le discours avait commencé, d'abord avec le commandant Tacho et ensuite avec le lieutenant Marcos. Il s'agissait d'un discours d'ensemble avec beaucoup de significations, parmi lesquelles chacun peut choisir pour penser et pour agir dans un ensemble merveilleusement unifié. Le commandant Tacho a souhaité une douce bienvenue qui contrastait avec la dureté méfiante de l'accueil et le rappel guerrier des barrages. "Nous savons que vous avez 18

beaucoup souffert en venant jusqu'ici et que malgré cela vous n'êtes pas déçus. Vous êtes arrivés à cet endroit que nous avons construit pour vous avec beaucoup d'amour". L'émotion des participants a éclaté et le message de l'imaginaire peut se construire: "11y a à peine quelques jours, Aguascalientes n'existait pas. Ici on ne trouvait que des plantes, des arbustes et de l'herbe. Nous avons beaucoup travaillé, et très dur d'ailleurs, pour qu'Aguascalientes devienne beau." Avec l'effort, l'imaginaire devient réalité, comme la lutte, dit l'ennemi comme l'ami le plus proche: "Ici, ce territoire l'est contre ce mauvais gouvernement... " (Il faut noter qu'on ne parle pas d'État, ni de bourgeoisie, ni l'impérialisme, des mots usés, des concepts à redéfinir qui en eux-mêmes n'expriment plus de pensées approfondies, ni la réalité mondiale déconstruite jusqu'au Chiapas. ) Le commandant Tacho souligne: "Mais nous ne sommes pas en rébellion contre le peuple mexicain." (Dans tous les messages et symboles -hymne, drapeau, programme - l'EZLN se pense et se dit membre à part entière du Mexique) Le message s'achève avec la remise entre nos mains du navire imaginaire réel pour continuer sa construction ,. les participants et les invités pourront l'utiliser en toute liberté (bien qu'avec des limites qui ne se cachent pas). Nous rendons Aguascalientes à la Convention Nationale Démocratique (CND). "Vous pouvez faire ici ce que vous voulez mais sans alcool ni drogues parce que nous ne sommes pas d'accord." L'imaginaire n'inclut ni l'alcool, ni le hachisch, ni la tequila, ni la marijuana de l'ancienne révolution, des poètes maudits de la Commune ou des contestataires du mai 68. (Applaudissements avec messages entrecroisés qui deviennent des bases pour penser, parler et lutter.) Fatigue avec bonne conduite. Le discours du lieutennant Marcos est beaucoup plus complexe: il est inclus dans celui du commandant Tacho mais il le contient également. Tous les deux font partie de ce qui se passe, de ce qui se pense, de ceux qui le pensent et disent, et de ce qui se veut ou se.doit, des utopies et des normes qu'eux pensent, pour lesquelles ils luttent, vers 19

lesquelles ils s'orientent, de la façon dont ils luttent, de leurs arts et techniques de guerre, de politique, de communication. Il ne s'agit pas d'un discours linéaire. Si j'avais pensé que le défilé était fini, j'avais tort: "Nous sommes un chingo". "Qui vit? La Patrie." Honneurs au drapeau. Des rubans blancs dans les fusils pour souligner sa vocation pacifiste. Des pas brefs qui tout-à-coup frappent le sol etfont trembler la terre. "La tendre folie des sans visage". "Aguascalientes." "Effort commun pour le changement". "Effort pacifique des gens armés". ''Arche de Noé", "Tour de Babel", "L'Arche après le Déluge... " Eloge d'une Babel dans laquelle tous respectent leurs différences et retrouvent leurs points communs sans se diviser. Sensation du danger des divisions et confrontations internes, horreur du premier Aguascalientes de Villa et Zapata dans lequel les révolutionnaires n'ont pas su ou n'ont pas pu unir mots et forces. Dénonciation du "rien faire face à cette comédie qu'on appelle Patrie" et dénonciation de ceux qui soutiennent et cherchent à prouver que "le pauvre est incapable" ou de ceux qui voudraient montrer que la non-conformité est incapable de se mettre d'accord avec elle-même pour offrir un projet de pays. "Finir avec la Comédie ,.commencer l'histoire". "Tourner la page de la honte". La nouvelle Convention d'Aguascalientes comme alternative. "Penser la possibilité de la victoire. Dresser cette tour de l'espérance. Aguascalientes comme alternative. "Si nous échouons, nous serons obligés de retourner à notre chemin guerrier (il ne s'agit pas du tout d'une menace, mais d'un destin)". "Ne pas trahir nos principes, ni notre histoire. Mener à bien leurs idéaux, leur histoire". "On ne nous a pas laissé d'autre voie". "Nous ne voulons
plus vivre comme maintenant". )0

Qu'est-ce qu'ils attendent, les zapatistes de la concentration? "Cette Convention ne doit pas être présidée par des gens armés. " La construction d'une paix avec une justice (sérieusement) et une dignité (sans renonce-ment possible). "Le début de la fin d'un long cauchemar." "La transition vers la paix de la nation, par la lutte pacifique. 20

Acte à réaliser". "Le drapeau qui nous a accompagnés à la guerre et que nous donnons à la Convention." "Pour qu'il soit à nouveau le drapeau national." (Il montre le drapeau, les gens crient: "Le Mexique! Le Mexique! " sans arrêt). Cette guerre n'est pas celle des indiens, elle n'est pas celle des Chiapanèques, c'est celle du peuple mexicain, de tout le peuple du Mexique. La paix sans claudication, une paix qui doit se gagner "dans tous les coins de la patrie". "La seule possibilité de survivre pour ce peuple". (On a vu la désintégration dramatique de beaucoup d'autres: la Yougoslavie, l'URSS avec son colonialisme interne, son impérialisme interne qui a servi la division). Triomphe de la paix. "Nous attendons l'opportunité de disparaître de la même façon que nous sommes apparus." (Un premier janvier par surprise). "Le recommencement de la guerre ne viendra pas de nous." "Luttez, luttez, sans cesse. Luttez et vous vaincrez le gouvernement et la guerre. Luttons et nous vaincrons. Jamais la défaite ne sera si douce. " Un discours politique, avec ses sentiments et ses raisons, avec ses raisons et ses preuves, l'unité du peuple et des peuples, qui ont des sentiments, qui se donnent du courage pour fonder une planète anti-Borgienne, dans laquelle on dit ce qu'on pense et où se fait ce qui est promis. S'arrêter de penser (s'y exercer) ce qu'un Mexique comme ça, ou un monde comme ça serait. Essayer de penser, de dire et de faire national, universel et planétaire. Message aux politiciens... amis et ennemis, précis, exact, pour qu'ils comprennent bien ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, sans équivoques ni ambiguïtés. Ce qu'on attend et ce qu'on n'attend pas de la Convention: avec un net "Non à la guerre" et un "Oui à un changement démocratique qui puisse inclure la liberté et la justice pour. la majorité oubliée. " Le discours est encore plus riche. Dans sa forme d'expression, il comprend les participants et aussi l'endroit de la Convention, ce qui s'est passé et ce qui pourra se passer, la crise des utopies modernes et du marxismeléninisme, de l'humanisme eurocentriste et du post21

modernisme opportuniste et même officiel, la critique du langage dogmatique et pompeux, le recours à l'humour et à la dénonciation du drame provoqué par les puissants qui ne veulent pas comprendre, les nouveaux choeurs d'un Zeus technocratique absolument insensible face à l'appauvrissement de l'humanité, étant donné les politiques appliquées au nom de la science, du sens commun, du réalisme et de la nécessité voulue sans alternative alors qu'il y a bien l'alternative de l'imagination, de la lutte et de l'oeuvre. Le discours est magnifique. Instrument de communication politique. Mais il laisse l'espace nécessaire à l'expression de la joie de l'homme, à ses drames et à son espoir... Un orage tropical éclate quelques minutes après la fin de l'allocution. Le grand toit qui surplombe le navire tombe, les participants s'échappent comme ils peuvent. Aucun blessé. C'est un miracle démocratique et populaire. Tous, ou presque tous, sont mouillés, saturés d'eau et sans toit, sans sol sec, sans habits de rechange. Tous, avec l'étrange volonté des Mexicains qui ont souffert ("admirable peuple") se rassemblent le lendemain, sur le large flanc de la montagne, pour que le discours d'Aguascalientes Chiapas recommence, discours qui débute dans l'autre Aguascalientes et qui va précéder une nouvelle révolution peut-être différente, peut-être pacifique, ou avec des alternatives de guerre, de médiations, de négociations et de paix. Comment faire la démocratie dans un pays où la majorité de la population est pauvre ou très pauvre, exclue ou exploitée? Comment lafaire avec justice et dignité? Heureusement, l'orage est arrivé quand c'était à moi de parler. J'aurais l'occasion de penser un peu plus à ce que je dirais tout en écoutant les craquements des cordes, des câbles et des toiles, des branches et la pluie qui frappe le corps des femmes et des hommes, les étangs, les ponchos, les feuilles, et les soldats zapatistes qui courent, crient et se demènt pour empêcher de plus grands dommages. Ce délais m'a tranquillisé. Le lendemain, sous le soleil, leforum était plein, de bas en haut du versant de la montagne, là où certains se 22

déplaçaient avec plus de discipline. Leur résistance était impressionnante. Ils auront compris quelque chose au discours. Les ennemis aussi auront compris. Ils auront compris notre décision de lutter pacifiquement et légalement, mais la question de la paix juste et digne, très peu la comprendront. Nous-mêmes, nous ne la comprenons pas encore très bien. Nous aurons du ménage à faire jusqu'au jour où nous pourrons dire: c'est à cela que nous voulons parvenir et c'est comme ça que nous voulons lutter. Nous ne sommes pas encore arrivés au Paradis. Nous aurons imposé la paix avec dignité. Nous disons: "Oui, nous ne pourrons pas comprendre de quoi nous parlions, jusqu'au jour où nous aurons fait ce dont nous parlions. " À ce moment-là, nous comprendrons ce que "paix avec justice" veut dire ainsi que les limites de ce concept. "La lutte continue, Zapata vit! Vive Zapata!" L'expression s'entend au loin et se répète. Si la raison a créé des monstres, les monstres vont créer la raison. Le nouveau Konigsberg se trouve dans la jungle du Lacandon. Peutêtre qu'un jour il sera dans tous les coins du pays -comme le souhaite Marcos- et du monde. C'est la seule façon qu'a le Mexique de se sauver -dit-il-, et la planète aussi.
Aguascalientes, Chiapas, 9 août 1994

(Traduit de l'espagnol par Luis E. Gomez avec la collaboration de Virginie Boutin)

Pablo Gonzalez Casanova, ancien recteur de l'Université Nationale du Mexique, est un des intellectuels les plus critiques du système politique mexicain. Le lendemain du 9 août il a prononcé son discours de la Jungle pour la paix, la justice dans la dignité et la démocratie. Aujourd'hui, cinq mois plus tard, les responsables de la crise économique et politique mexicaine frappent aux portes de I 'empire américain pour trouver de l'argent frais et pour soutenir l'insoutenable: le peso et la crédibilité de son gouvernement. L'EZLN a démontré, il y a quelques jours, sa capacité de mobilisation tactique et militaire en dehors de son territoire. Ce geste a entraîné la chute de la bourse et de la monnaie tout en révélant la fausseté du mirage économique néo-libéral créé par la technocratie de Carlos Salinas. 23

Hurlements en faveur du situationnisme
Maurizio LAZZARA TO

1. Dans le cadre d'un monde qui a été essentiellement transformé, le situationnisme a réussi. Cette réussite se retourne.contre le situationnisme qui n'attendait rien d'autre que le renversement de l'ordre social dominant. Mais en même temps le retard intervenu dans l'action des masses qui s'emploient à ce renversement, conservant et aggravant, avec les autres contradictions du capitalisme évolué, les mêmes impuissances de la création culturelle, maintient l'actualité du situationnisme et en favorise de multiples répétitions dégradées. Le monde post-moderne a rattrapé l'avance formelle que le situationnisme avait sur lui.

2.
Le situationnisme est la "redécouverte et l'achèvement" de la critique de l'économie politique marxienne appliquée aux conditions modernes de l'exploitation capitaliste.

3. La brillante application du concept marxien du fétichisme de la marchandise aux thématiques de la production culturelle, du jeu, de l'urbanisme, de la vie quotidienne ou encore de la communication et des mass.media renouvelle la théorie de Marx en même temps qu'elle rend définitivement risibles les dogmes sclérosés du "marxisme" ( de ses penseurs et de ses partis). 25

A tous les jeunes gens inclinés par nature au dépassement et au jeu, au refus du travail et du pouvoir, nous ne souhaitons qu'une chose: qu'il rayonnent à jamais d'intelligence et de grâce ou, ce qui revient au même, qu'ils lisent les numéros de juin et de décembre 1958 de l'International Situationniste. Encore aujourd'hui ils riront de l'intreprétation économiciste et "scientifique" de la lutte de classe et leurs yeux brilleront au contact de l'ironie, des beaux sarcasmes, de l'éclatante révolte mariée à la rigueur et à l'intelligence d'une pensée vivante et libre. 4. Le situationnisme est également l'héritier de la carence du projet du jeune Marx qui consista en une compréhension de la praxis dominée par la catégorie hégélienne du négatif, autrement dit du prolétariat dans les catégories marxiennes de la dialectique. La récupération, falsification actuelle du situationnisme est le produit de cette carence, car là où le prolétariat s'est perdu le concept de Spectacle a été aussitôt saisi et retourné par les idéologues du pouvoir. La carence du situationnisme se reflète bien évidemment dans les limites des luttes révolutionnaires du prolétariat de son époque. 5. La critique radicale de l'''existant'' conduit les situationnistes à l'achèvement de la pratique et de la théorie du mouvement révolutionnaire ouvert par Marx et à la nécessité de son dépassement. Ce dépassement dont toutes les conditions étaient contenues dans '68 n'a nulle part été réalisé ni pratiquement ni théoriquement. 6. Le système de la domination n'ayant nulle part été subverti, et ceci menaçant de durer plus longtemps que prévu, la catégorie du spectacle interpelle encore le devenir d'une pensée radicale. C'est d'ailleurs à son aune qu'on pourra toujours reconnaître une telle pensée d'un fatras 26

néo-marxiste ou d'un délire d'halluciné post-moderne, et n'aurait-elle contribué qu'à une telle oeuvre de santé mentale, qu'elle mériterait déjà notre pleine reconnaissance. 7. Dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux. Ce détournement du texte hégélien contient l'héritage des situationnistes pour les générations à venir. C'est précisément en franchissant ce point limite que la théorie marxienne entre en crise. Si le Spectacle est bien la carte du nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire, si le Spectacle réunit le séparé mais le réunit en tant que séparé, toute recherche d'une définition du "Négatif' à même d'abolir cette séparation est désormais vaine. Au moment où le capitalisme subordonne tout l'existant à sa propre domination, plus rien ne distingue l'image de la chose, la copie de l'original, la représentation de la réalité, le vrai dufaux. Le négatifn'a plus aucune "extériorité" sur laquelle sefonder. La méthode dialectique ( le caractère inséparable de la théorie de Marx et de la méthode hégélienne malgré son renversement vers une compréhension de la lutte, et nullement de la loi), non seulement n'est plus suffisante, mais, dans les conditions du capitalisme contemporain, elle se renferme dans la description des dispositifs de fonctionnement du pouvoir, sans les ménacer. C'est l'honneur des situationnistes d'avoir conduit la dialectique jusqu'à son poin de désintégration, dans l'impasse qui la contenait, au-delà de Marx. 8. A vant mai '68 la théorie révolutionnaire converge de plus part vers le point de non-retour de critique de la dialectique. "La différence d'essence et phénomène, sans laquelle, selon Marx, toute science serait inutile est, historiquement 27

comprise, la différence qui concerne une transformation possible ". La différence révolutionnaire entre essence ( valeur) et phénomène (valeur d'usage) permet de saisir la possibilité de comprendre la "naturalité" du capitalisme comme
"apparence"

. Mais si la société entière se réduit à une seule

dimension (valeur), s'estompent toutes les différences d'une logique de l'essence. Ce constat parapherait-il la mort de la théorie révolutionnaire? La caducité des catégories telles qu'aliénation et réification trouve son origine dans une modification essentielle de la forme de la marchandise. Ses éléments
constitutifs - la valeur d'usage et la valeur d'échange qui se manifeste en usurpant la forme naturelle de la première

-

sont entrés dans une constellation qualitativement différente( selon H.J. Khral et le mouvement révolutionnaire allemand): Le Spectacle (selon le
Situationnisme ).

Quand toute la vie est subordonnée à l'accumulation capitaliste, la loi de la valeur perd sa pertinance heuristique. Car alors on ne peut plus définir ni déterminer une "mesure du temps"( selon l'Autonomie italienne). Les théories révolutionnaires des années 60 ont fait briller le reflet lugubre du miroir du Spectacle en mettant en abyme sa tautologie. C'est là, par-delà leurs singularités et leur valeur, leur grandeur commune et leurs limites.

9.
Comment percer la grande métaphore du capital devenu capitalisme mondial intégré? Les théories qui ne fondent plus la rupture avec le capitalisme sur le renversement de la méthode dialectique nous ouvrent-elles de nouvelles alternatives? On veut bien le croire. Pour autant le rapport (ou le non-rapport) entre "processus de subjectivation" et "dispositifs de pouvoir" , entre "appareils d'Etat" et "machine de gue"e" constitue-t-il un dépassement certain de cette impasse théorique où s'est désintégré le situationnisme? 28

10. La lie post-moderne de la non-pensée-qui est en réalité la soumission à un tel degré conceptuel qu'elle est devenue néant- afait sienne le concep,t de "Société du Spectacle" en le retournant et en le séparant de son rapport dialectique avec le concept et la pratique des "situations". La pensée post-moderne tire sur tout ce qui vit et tue tout ce qu'elle pense. La pensée post-moderne en général, comme inversion complète de la critique, est le mouvement du nonvivant dans la sphère des idées. 11. Situation construite: "Moment de la vie, concretément et délibérément construit par l'organisation collective d'une ambience unitaire et d'un jeu d'événements. " 12. La construction des situations, riche programme abandonné aux friches par les situationnistes mêmes, nous introduit au coeur d'une critique radicale de l'existant et concerne encore, par ses enjeux, toute notre actualité. "La crise actuelle de la vie quotidienne s'inscrit dans les nouvelles formes de la crise du capitalisme, formes qui restent inaperçues de ceux qui s'obstinent à supputer l'échéance classique des prochaines crises cycliques de l'économie. Ce n'est pas un mouvement culturel d'avant-garde, même ayant des sympathies révolutionnaires, qui peut accomplier cela. Ce n'est pas non plus un parti révolutionnaire sur le modèle traditionnel, même s'il accorde une grande importance à la critique de la culture. Cette culture et cette politique sont usées: ce n'est pas sans motif que la plupart des gens s'en désintéressent. La transformation révolutionnaire de la vie quotidienne, qui n'est pas réservée à un vague avenir mais placée immédiatement devant nous par le développement du capitalisme et ses insupportables exigences, l'autre terme de l'alternative étant le renforcement de l'esclavage moderne, cette transformation marquera la fin de toute expression 29

artistique unilatérale et stockée sous forme de marchandise, en même temps que la fin de toute politique spécialisée. Ceci va être la tâche d'une organisation révolutionnaire d'un type nouveau, dès sa formation. " Ces voix ont-elles trouvé des interlocuteurs depuis qu'elles ont retenti sur la surface de la terre, un été de 1961 ?

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Gian Maria Volonté: un autre adieu
Oreste SCALZONE

Aujourd'hui, nous avons perdu un ami. Je dis "nous", je me permets de dire ainsi, chacun peut le lire comme il le veut, et même s'y voir, s'y placer, s'il le veut, ce nous est à géométrie variable '... En tout cas, moi j'ai perdu un ami, un complice, un camarade. J'ai appris la nouvelle par la radio, il y a quelques heures, et j'ai eu envie de me taire, ce soir. Et puis, j'ai pensé que, pour les gens du spectacle, cela fait partie d'un rite, c'est une façon - au-delà de la rhétorique- defaire le deuil, d'accomplir le salut fraternel, d'inscrire le témoin qui s'éloigne au répertoire. C'est pratiquer le métier de vivre, ainsi que l'apprentissage de la mort, que de dire "le spectacle continue". C'est comme ça pour le cirque, le théâtre, la vie, les combats... Le deuil, c'est un truc spécifiquement propre aux vivants. Quelque part on l'a peut-être oublié, mais il suffit d'aller dans les villes ou villages de la Méditerranée pour voir que ça aide à vivre. Un colporteur de paroles, bonimenteur, cantastorie, pens'acteur et baladin ne peut pas arrêter sa parol'action, faire descendre le silence sur les pages immatérielles de son Journal de bord. J'ai décidé d'en parler tout de suite, pour faire ensuite un Journal, une revue de critique du Temps si possible encore critique, tragi-comique et gai, antiéconomique antiétatique anti-( &]politique... Revue entre critique & clinique, contre le Chrono-Maître... Avec les articles prévus pour ce numéro, sur le Cirque Max...médiatique, sur les Gardes des Shows... 31

Alors, en lever du rideau imaginaire, c'est Gian Maria Volonté. Et si ce ne devait être que pour moi, vous m'en excuserez... C'est pour ne pas m'étendre, me perdre dans un flux, avec ses divagations et méandres souterrains, ses deltas, ses estuaires, fleuve d'encre invisible de mise en abîme, que je me bornerai à "traduire" vite, en lisant -traduire de l'italien en une espèce d'idiolecte frontalier, de no man's langue qu'on a convenu ici d'appeler "freetal" -un texte que je viens d'envoyer là-bas, aux camarades amis complices de certaines causes communes (et aux journaux aussi ). "Gian Maria Volonté se meurt. Je me souviens d'une affiche, maintenant vieillie, qui était apparue sur les murs de la "frëie Universitiit " de Berlin. Fond rouge, spartakiste, imprimée la gueule de Marx, seul: "Alle reden vom Wetter. Wir, nicht", "Tout le monde parle du temps [atmosphérique]. Nous, non ". En paraphrasant ce propos, je voudrais dire: "Tout le monde parlera de son talent. Nous, non JI. Nous, nous parlerons du reste ... "Nous", entre autres choses, parmi les fugitifs, les profughi fuyant l'État italien, ses règlements de compte (leur forme pénale, judiciaire, policière, inquisitoriale, pénitentiaire, disciplinaire...)après la longue onde de choc qui a suivi pendant plus d'une décennie les années 68. Nous, quelques hommes et femmes qui se souviendront de Gian Maria avant tout comme l'un des camarades du Groupe d'initiative pour l'amnistie. "Camarade", je le dis ici "stricto sensu". 1983 : 47, rue de Montmorency. Nous avions choisi, et proposé, c'était presque évident, de nous battre pour la libération de tou[te]s et chacun[e], tous les camarades de route, de destin, de barricades, sans discrimination et en dehors de toute appréciation de valeur. Pour nous, la seule ligne de réflexion, de conduite, d'action, la seule micropolitique possible et correcte sur ce terrain était de revendiquer une mesure d'amnistie. Cela impliquait, forcément, un combat contre le véritable régime, 32

qui se mettait en place, de l'Urgence comme forme de gouvernement. Dans le creux de la vague, en même temps occasion d'epokhè, ilfallait se battre pour une solution, celle du tout un chacun.../l fallait commencer par faire l'effort de trouver l'espace d'une lutte ponctuelle, avec des délais, des urgences, un caractère inévitablement limité puisqu'on parlait de la vie, defemmes et d'hommes" concrets". C'était une proposition simple, claire, fraternelle, indépendante, critique radicale, libertaire. "La solidarité sans révolte, c'est fade,. la révolte sans fraternité entre les rebelles n'est pas légitime ", comme le disait Camus: c'était l'un des aspects qui motivaient Gian Maria, un élément de morale provisoire telle que l'avait définie Gilles Deleuze: tenter d'être à la hauteur de ce qui nous arrive. L'idée qui était la nôtre, la sienne, était d'abord radicale et réaliste: ni velléitaire ou arrogante, ni servile. De plus, il y avait, sous-jacents -au delà d'une micropolitique de libération possible, des éléments de laboratoire pour d'autres choses aussi: une trace (pas un modèle achevé), une tentative... On essayait de dire simplement: "aussi longtemps que l'on acceptera de payer son café avec l'équivalent général argent, aussi longtemps que l'on utilisera des mesures, des formes de l'abstraction, le mètre de Greenwich, la mesure du temps, aussi longtemps que le
Chrono-Maître sera en vigueur, il faudra

plus encore que par vertu

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-

par intelligence

prendre au pied de la lettre,

notamment en «droit pénal», les règles formalisées, ayant l'aspect de convention, en exiger le respect "égalabstrait", et de son côté sy tenir, "comme si" ... et cela avec une sorte - comment dirais-je... - de "déontologisme passionné", pensé et pratiqué jusqu'au bout - et jusqu'au but aussi -, avec la capacité de penser d'une façon complexe et simple, globale et locale, audacieuse et responsable, paradoxale et extrême en même temps qu'effectue lie dans la sphère de sa propre pertinence, responsabilité, proximité, possibilité d'action ". 'Quelqu'un dira - comme on a toujours dit, du haut d'annonces en apparence aussi différentes que possible -, 33