Sartre vivant
Français

Sartre vivant

-

Description

Au travers de repères biographiques, et par l’analyse de l’œuvre et de l’engagement sartriens, Christophe Agogué établit un dialogue à distance avec l’écrivain. Il démontre ainsi comment la pensée de cet homme vit encore et s’avère profondément nécessaire aux questions sociétales et politiques actuelles.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 décembre 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782754739290
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Christophe Agogué
2017
Les Éditions du Panthéon 12, rue Antoine Bourdelle – 75015 Paris Tél. 01 43 71 14 72 – Fax 01 43 71 14 46 www.editions-pantheon.fr
Facebook – Twitter – Linkedin
Un Printemps à Paris Les Éditions du Panthéon, Paris, 2017
L’école des hommes Les Éditions du Panthéon, Paris, 2016
Les beaux enfants du Marais Les Éditions du Panthéon, Paris, 2016
DU MÊME AUTEUR
Le sens de l’histoire Les Éditions du Panthéon, Paris, 2015
Mon musée imaginaire
Le sens de la vie Les Éditions du Panthéon, Paris, 2016
Les Éditions du Panthéon, Paris, 2017
Le coup d’État démocrate Les Éditions du Panthéon, Paris, 2017
Le tourbillon de la vie Les Éditions du Panthéon, Paris, 2017
Une année en France Les Éditions du Panthéon, Paris, 2015
Sans concession Les Éditions du Panthéon, Paris, 2015
À la mémoire de ma grand-mère
UN GÉANT DANS LE SIÈCLE
e Jean-Paul Sartre est un homme du XX siècle. Il y a vécu pleinement, de 1905 à 1980, et peut être considéré comme l’une des consciences majeures de son temps. S’il est permis de dresser des palmarès arbitraires tournant autour de l’aura et de la suprématie intellectuelle, disons sans trop nous tromper qu’il succède à Henri Bergson et à André Gide et qu’il sera le prédécesseur de Gilles Deleuze et de Michel Foucault. Cela pose son homme. Pourtant, il est indéniable que Sartre connaît un véritable purgatoire dans des esprits occidentaux marqués par une intense droitisation et une quasi-résurrection de la bonne conscience coloniale et humanitaire. On ne joue plus guère queHuis closles planches sur parisiennes, sa philosophie est au mieux ignorée du grand public, quand elle n’est pas assimilée à un solipsisme de mauvais aloi. Penser contre soi est devenu une hérésie, l’engagement politique n’est plus très en vogue dans le monde occidental et le couple hors norme qu’il forma avec Simone de Beauvoir ne répond plus depuis des lustres aux canons d’une société aux mœurs aseptisées, à la rigueur morale affûtée. Son œuvre volumineuse réclame une exigence et une discipline de lecture bien peu en vogue. Pourtant, il existe encore un groupe de sartriens jaloux de leurs prérogatives, qui continuent d’œuvrer dans les coulisses du monde universitaire. LesÉtudes sartriennesà peu près sortent régulièrement leur volume annuel, la revueLes Temps Modernestoujours, avec une paraît fréquence trimestrielle. La famille rapprochée, au sens intellectuel, fonctionne un peu comme une aristocratie fermée attachée à la mémoire du grand homme. Cela ne contribue guère à sa renaissance, lui qui appartient pourtant à tout le monde : « un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », pour reprendre le si élégant épilogue desMots. Sartre a eu des biographes, à commencer par l’incontournable Annie Cohen-Solal, auteur de la référence, de la bible en la matière. Un Michel Contat également, coauteur avec Michel Rybalka d’une grande étude sur ses écrits, qui a publié par ailleurs son hommagePour Sartre. Même l’étonnant Bernard-Henri Lévy, qu’on ne peut guère soupçonner de connivence politique ou philosophique, y est allé de sonSiècle de Sartre, aussi riche et documenté qu’objectif et sincère. Mais rien n’y fait, tout se passe comme si Sartre était d’une autre époque, celle où il était permis de se tromper, de s’engager, de combattre un de Gaulle qui n’aurait pas emprisonné Voltaire, même si le Général, au passage, n’avait pas permis au cher Maître de tenir la séance du Tribunal Russell sur le territoire français pour analyser le comportement de l’armée américaine au Vietnam. Une époque où on pouvait s’enflammer pour Mai 68, travailler avec les maos ou tout aussi bien passer quelques années de sa vie comme compagnon de route du Parti communiste. Sartre a dominé la sphère intellectuelle, depuis l’après-guerre jusqu’aux années 60, et la France d’aujourd’hui, redevenue un bien sage petit soldat atlantiste, gendarme délégué de l’Occident sur ses anciennes terres africaines, semble lui en tenir rigueur. Et pourtant… Pourtant l’homme est au programme de l’agrégation de philosophie comme des concours des grandes écoles. Il a à sa manière une actualité académique, lui qui refusa toutes les décorations : la Légion d’honneur à la Libération, le prix Nobel de littérature en 1964 et bien sûr la chaire au Collège de France. Lui qui refusa de publierL’imaginaireforme de thèse, lui sous qui ne fit exception qu’à une seule reprise dans son refus de la quête d’honneurs. C’était pendant la guerre et il s’inscrivit pour des raisons économiques au prix du roman populaire, qu’il remporta bien évidemment ! Sartre ne faisait jamais rien comme les autres. Recalé une première fois à l’agrégation, l’année du triomphe de son petit camarade normalien Raymond Aron, il finit bien entendu à la place de premier l’année suivante, juste devant le Castor, Simone de Beauvoir. Il se permettra toujours tout et la mémoire collective bourgeoise ne lui pardonnera pas de cracher dans la soupe. e Remontons quelques années, au début du XX siècle. L’enfant naît dans un milieu bourgeois et conformiste : le décor est posé, il sera le cadre de ses luttes futures, la référence de ses
combats philosophiques et politiques contre tous les renoncements de la bourgeoisie et contre la mauvaise foi qu’il transformera en concept. Sartre ne connaîtra guère son père polytechnicien, qui disparaîtra prématurément et sera remplacé par un autre polytechnicien, qu’il apprendra à haïr. Il y a plusieurs enfances de Sartre. La petite, celle de Poulou, de l’enfant roi qui grandit dans les jupes de sa mère et sous les leçons du grand-père Schweitzer. C’est la période relatée parLes Mots, où l’enfant s’épanouit, se passionne rapidement pour la série des Pardaillan, écrit un petit mot à Monsieur Courteline (il n’aimera pas qu’on le lui rappelle…), vit dans le Quartier latin, à quelques encablures de l’École normale de la rue d’Ulm… Et puis viendra le temps de la grande enfance et de l’adolescence à La Rochelle, moments difficiles pour un être qui se cherche et subit ses premières bévues sentimentales. L’époque n’est pas encore venue où il pourra affronter avec un objectivisme glacial ce qu’il appellera sa « laideur », son œil quasi mort qui ravage son visage. Retour à Paris, l’enfant est repris en main et vit ses années lycée à Henri-IV, où il avait déjà été inscrit en classes de sixième et de cinquième. Il y rencontre Paul Nizan, avec qui il nourrira une amitié solide ; Nizan, le prochain auteur desChiens de gardeet aussi d’Aden Arabie, que Sartre préfacera. Nizan le futur camarade de Normale Sup, qui s’engagera au Parti communiste et périra prématurément à la guerre. Sa mémoire sera noircie par certains camarades du Parti, qu’il avait quitté à la signature du pacte germano-soviétique, et Sartre n’aura de cesse de la défendre aux yeux de tous. Pour l’heure, les deux lycéens décrochent facilement leur baccalauréat et se lancent dans une fête dont les remous font encore vibrer les murs du célèbre établissement. C’est l’époque fusionnelle des deux amis, celle de « Nitre et Sarzan ». Les deux amis seront inscrits en classes préparatoires à Louis-le-Grand et vont intégrer ensemble la prestigieuse école de la rue d’Ulm. Inutile de dire que ce seront de grandes années pour Sartre, les années Normale, où l’insouciance le dispute à la passion des études. Il fait feu de tout bois, participe à toutes les frasques estudiantines, caricature un soir de fête le directeur de l’École… Déjà il se pose en pourfendeur des académismes. Il est issu d’un milieu favorisé et éclairé, il a du talent, il peut tout se permettre. La promotion de Sartre est restée célèbre. Outre Nizan, elle compte bien sûr Raymond Aron, qui soulignera bien plus tard l’agitation de son petit camarade, sa popularité au sein de l’école, même s’il se plaît à témoigner de la difficulté à développer avec lui une amitié plus profonde et intimiste. Il est vrai que leurs caractères sont bien différents. Les deux petits camarades de Normale se croiseront à plusieurs reprises. C’est Aron qui fait découvrir un soir à Sartre, devant un verre de jus d’abricot ou quelque chose de ressemblant, qu’on peut faire de la philosophie avec un simple objet. Il initie son ami aux premières bases de la phénoménologie. C’est une révélation. Sartre succédera à Aron à l’Institut français de Berlin, après avoir vainement tenté d’obtenir un poste au Japon. On retrouvera Aron au tout début de l’aventure desTemps Modernes, soit aux lendemains de la guerre. Trente ans plus tard, Sartre, très affaibli, se joindra à son petit camarade pour aller défendre la cause desboat people chez Giscard. Quand ils se retrouvent ensemble sur le perron de l’Élysée, le contraste entre l’état général des deux hommes est saisissant, émouvant. Sartre est presque aveugle, ce sera l’une de ses dernières apparitions publiques. Dans la même promotion, on trouve encore Georges Canguilhem, le « Cang » comme l’appelleront ses futurs étudiants, homme impressionnant et sévère, spécialiste du pathologique et du vivant, qui fera également des études de médecine. On le retrouvera directeur de thèse de Michel Foucault. Et encore le psychiatre et psychanalyste Daniel Lagache, qui fera absorber à Sartre de la mescaline, ce qui lui fera voir tout plein de petits crabes… Sartre aura aussi pour condisciples à l’École Pierre Guille, René Maheu, Jean Hyppolite et bien sûr Merleau-Ponty, que nous croiserons à maintes reprises. Les années Normale constituent déjà des tests d’écriture grandeur nature pour le futur écrivain mondialement traduit. C’est l’époque du carnet Midy, nom d’une marque de suppositoires, où il couche ses notes. L’homme, qui se prépare plus ou moins involontairement à atterrir dans la carrière de professeur, a déjà sans doute le pressentiment que le costume académique lui sera trop étroit. Il détaille la condition du prof chahuté et humilié par ses élèves dansJésus la Chouette, l’un de ses écrits de jeunesse qui nous ont été conservés.
Et puis bien sûr, la dernière année d’études, celle où il repique pour l’agrégation et où il crèche à la cité universitaire, sera celle de la rencontre avec Simone de Beauvoir, de leur prise en main réciproque. Ce couple unique dans l’histoire des hommes sera l’un de nos fils conducteurs. Tous deux vont logiquement se tourner vers le professorat, comme une fatalité héritée de leurs galons d’étudiants. Sartre goûtera donc de nouveau de la province, enseignera au Havre et à Laon, avant de retrouver Paris (lycée Condorcet) et aussi Neuilly (Pasteur). Le jeune professeur Sartre est dynamique, proche de ses élèves, attentionné, à bien des égards hors normes. Il pratique la boxe avec certains élèves, n’hésitera pas à aider plus tard quelques-uns d’entre eux financièrement. Il donne au Havre des conférences sur le roman, à la Lyre. Il se fait remarquer par un discours de fin d’année détonnant, à l’attention des parents d’élèves, dont le sujet porte sur le tout jeune cinéma. L’homme n’a bien sûr peur de rien, et surtout pas du qu’en-dira-t-on : c’est un passionné. Mais il n’est pas construit pour rester professeur dans une terminale de province ou de Paris, aussi noble soit la fonction. Quand on connaît la suite de l’histoire, on imagine mal Sartre vieillir réchauffé par un poêle républicain au fond d’une salle de classe attentive à sa leçon de philosophie. Il est un pédagogue né, mais son avenir passe par d’autres dimensions que l’Éducation nationale ne peut lui apporter. Son engagement politique n’est pas encore très marqué, disons qu’il affiche des opinions de gauche de bon aloi. Sans plus. C’est la guerre, on le verra, qui sera vraiment clivante pour son engagement. Et c’est justement l’engagement qui ira de pair avec l’écriture et avec la quasi-domination intellectuelle qu’il exercera avec le Castor pendant plusieurs décennies. Bien sûr, la notoriété a déjà marqué son destin d’écrivain dès les années 30 et ses premières parutions romancières et philosophiques. Bien sûr, sa sommeL’Être et le néantdéjà en pleine Occupation. Mais paraît l’homme affûte sa conscience politique pendant ce conflit, elle ne le quittera plus dès lors. Et la mémoire de Sartre est indissociable de cet engagement. Il faudra bien évidemment évoquer les écrits : la philosophie, d’abord, œuvre majeure et abondante qui absorbera beaucoup de ses forces et un certain nombre de comprimés de corydrane ou de verres de whisky. Sartre écrit aussi des pièces de théâtre, de loin l’activité qui le fera le mieux connaître aux yeux du grand public. C’est également un romancier et un auteur d’ouvrages autobiographiques. Mais aussi un grand biographe d’auteurs littéraires, dont il épluchera la vie dans des œuvres gigantesques. Et c’est encore un auteur de scénarios pour le cinéma. Et le fameux créateur et dirigeant de la revueLes Temps Modernes, l’auteur de préfaces et de critiques d’art, le père d’une très abondante correspondance… Qui a mieux incarné la fonction de l’écrivain, celle de l’intellectuel (qu’il associait volontiers au rôle de technicien du savoir pratique), autour d’un engagement politique, lequel sera indéniablement confronté à l’évolution de ses concepts philosophiques ? Qui a plus suscité de passions, d’admiration comme de haine ? L’homme était un marqueur de son temps. Un exemple parmi cent : quand il publiaRéflexions sur la question juivesortir de l’Occupation, au plus d’un juif a reconnu la nécessité de cet écrit pour continuer à pouvoir vivre en France, après ce qu’il s’était passé. C’est dire l’importance du personnage ! Témoin et acteur de son temps, Sartre l’a été inlassablement, aux détours de la colonisation, du stalinisme, de l’effervescence gauchiste de la fin des années 60 et du début des années 70… L’homme était aussi pluridimensionnel dans sa vie privée. Avec les « amours contingentes », avec les amitiés nombreuses et parfois destinées à des brouilles retentissantes, aussi, et avec Simone de Beauvoir, surtout, Sartre a construit une véritable « famille », dotée de plusieurs cercles, de différents niveaux d’intimité. L’homme était sociable, gai, énergique, accessible. Il pouvait passer une nuit à discuter avec Frantz Fanon, deux heures à visiter Baader dans sa geôle allemande, une matinée à travailler avec son secrétaire particulier rue Bonaparte, quand il habitait chez sa mère face à l’église de Saint-Germain-des-Prés. Il était mélomane, jouait régulièrement du piano. Il y a dans cette vie, qu’il a consommée sans ménagement et avec une grande générosité, comme quelque chose de vertigineux. D’une certaine manière, il refusera toujours d’être récupéré, voire institutionnalisé. On lui connaît peu d’actes officiels, en dehors des inévitables passages par la naissance et la mort. Pas de mariage, pas d’enfant biologique, mais toutefois l’adoption sur le tard d’Arlette Elkaïm-Sartre.
Quand on parle de famille sartrienne, on est dans l’antithèse du conformisme bourgeois. L’homme n’aimait pas posséder, y compris les livres (il faisait toutefois une exception notable pour la collection de La Pléiade). Il dépensait sans compter, se déplaçait toujours avec une liasse de billets dans sa poche, donnait de larges pourboires aux chauffeurs de taxi… Il était totalement insensible à la propriété. Face aux honneurs, il faisait preuve de la seule coquetterie qu’il jugeât admissible, celle du refus. Il agaçait car il était brillant sans en avoir la prétention. C’est aussi pour cela qu’il était admiré, qu’il était reçu comme un chef d’État dans ses déplacements à l’étranger. Sartre a toujours été l’homme du refus, comme son néant définissait sa liberté philosophique. Ses périodes d’affirmation, comme les quatre années de compagnonnage auprès du Parti communiste français, ont constitué des moments finalement assez rares. Et ses amitiés continuaient à se vivre dans ses brouilles, à une époque où les fâcheries pouvaient encore naître d’un éditorial sulfureux. C’était sa vie. Nous allons y pénétrer à petits pas, dans les quelques chapitres qui suivent.