Scientisme et occident

-

Français
402 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Issue d'une mathématisation du monde qui trouve sa source dans la révolution galiléenne, l'idéologie scientiste, bien différente du véritable esprit scientifique, a, entre autres effets, celui de masquer les dimensions historiques, sociales et culturelles des sciences qui, depuis le 17e siècle, sont les vecteurs de l'occidentalisation du monde. La critique qu'en fait l'auteur a pour objet d'en faire apparaître la dimension ethnocentrique : celle-ci prête à la culture technoscientifique les attributs de l'universalité fondée sur les normes d'une rationalité sans rivage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 27
EAN13 9782296478756
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Scientisme et Occident Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle
est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils
soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines,
sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.
Dernières parutions
Paul Aïm, Vivre et exister, 2011.
Franck Jedrzejewski, Ontologie des catégories, 2011.
Michel FATTAL, Paroles et actes chez Héraclite. Sur les
fondements théoriques de l’action morale , 2011.
Nadia BOCCARA et Francesca CRISI, Émotions et philosophie.
, 2011. Des images du récit aux mots de la philosophie
Paul DAWALIBI, L’identité abandonnée. Essai sur la
, 2011. phénoménologie de la souffrance
Firmin Marius TOMBOUE, Jürgen Habermas et le défi
intersubjectif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la
subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale
habermassiennes, 2011. Jürgen Habermas et le tournant
délibératif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la
habermassiennes, 2011.
Vinicio BUSACCHI, Ricœur vs. Freud. Métamorphose d’une
nouvelle compréhension de l’homme , 2011.
Christophe PACIFIC, Consensus / Dissensus. Principe du conflit
, 2011. nécessaire
Jacques STEIWER, Une morale sans dieu, 2011. Jean-Paul Charrier
Scientisme et Occident
Essais d’épistémologie critique
L’Harmattan Du même auteur
Aux Editions L’Harmattan
La construction des arrière-mondes
(La Philosophie captive 1), 2011.
Du salut au savoir
(La Philosophie captive 2), 2011.
Le temps des incertitudes
(La Philosophie captive 3), 2011.
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56638-5
EAN : 9782296566385 À Claudine
sans qui ces pages n’auraient pas été écrites AVANT-PROPOS
L'Épistémologie est, comme son étymologie savante le suggère, cette part
de la philosophie de la connaissance qui se consacre à la critique de la
démarche scientifique, en analysant les formes logiques et les modes d'inférence
utilisés dans les diverses disciplines et en mettant ainsi en question les
présupposés, les principes, les concepts fondamentaux, les théories et les
applications, afin de déterminer leurs origines (empiriques et/ou théoriques) et
leurs conséquences, dans leurs prétentions à connaître la nature et les
mécanismes de la réalité. En évaluant ces prétentions, l'Épistémologie
participe à l'élaboration du statut cognitif d'un type de connaissance que le
monde moderne considère comme la plus rigoureuse des voies du savoir. La
multiplication des disciplines scientifiques et de leurs applications
techniques a, par ailleurs, bouleversé notre vision du monde jusque dans le
détail le plus intime de notre vie quotidienne. Or les problèmes de justification
et de validité du savoir scientifique — qui consistent à expliquer comment
nous nous assurons de son objectivité, de son universalité, de sa rigueur et,
en définitive, à nous convaincre de sa vérité — ne vont pas de soi. Les critères
de ces attributs ne dépendent pas nécessairement du même « canon »,
c'està-dire des mêmes règles et des mêmes principes, selon qu'ils interviennent,
par exemple, dans les sciences de la nature ou dans les sciences humaines et
sociales, selon qu'il s'agit, pour les unes, d'expliquer et de prédire, pour les
autres, de comprendre, ou encore, selon que l'on considère que la
connaissance scientifique se construit dans le prolongement du sens commun et de
l'expérience sensible ou qu'elle implique un procès de rupture avec leurs
illusions. Dans sa dépendance par rapport au langage et à l'expérience, à
l'époque et aux mentalités, aux techniques expérimentales mises en oeuvre
par la recherche, apparaissent des interrogations épistémologiques touchant
10 Scientisme et Occident
à l'induction, à la vérification ou à la réfutation des énoncés scientifiques ;
plus généralement encore, ces interrogations évoquent une crise de la
rationalité scientifique et font apparaître la radicalité d'une question décisive,
posée par C. Castoriadis : toute vérité scientifique n'est-elle qu'une erreur en
sursis? (Les carrefours du labyrinthe, Le Seuil, 1978, p. 148).
En d'autres termes, la place prise par les sciences dans l'existence du monde
moderne, leurs origines occidentales et rationalistes, l'influence considérable
de l'expertise scientifique dans l'élaboration des décisions politiques et
économiques, l'efficacité redoutable des techniques industrielles et militaires
qu'elles engendrent, rendent notre réflexion sur elles de plus en plus
nécessaire et urgente, ne serait-ce que pour conjurer les menaces que font peser
sur l'avenir les moyens de destruction irréversible qu'elles mettent à la
disposition d'ambitions irresponsables.
C'est dire que l'Épistémologie n'est plus, si jamais elle le fut, une
spécialité passablement ésotérique confiée à des philosophes ou des scientifiques,
enfermés dans leur « poêle », et préoccupés uniquement de leurs disputes
innocentes. Si les références à l'Épistémologie sont devenues si fréquentes dans
le discours savant, c'est que la discipline exerce une séduction certaine sur les
philosophes et les scientifiques qui prennent la mesure des risques d'un
scientisme qui donne aux sciences expérimentales le monopole de la connaissance
rigoureuse et leur attribue le pouvoir de résoudre tous les problèmes que
l'homme peut légitimement se poser. Ces références permettent de
retrouver les conditions culturelles, sociales et historiques qui ont rendu possible
la conception moderne de la scientificité avec ses composantes logiques,
mathématiques et expérimentales, son affirmation d'une rationalité exclusive et
universelle, sa prétention de constituer le seul modèle de la connaissance
pouvant conduire à la vérité. Au-delà d'une épistémologie descriptive ou
normative, qui ne serait que le discours distingué du scientisme et de son
mythe technocratique, des scientifiques et des philosophes, de plus en plus
nombreux, engagent une « critique de la raison scientifique » en mettant au
centre de leurs analyses les rapports entre science et société Nous pensons que
leur démarche concerne et interroge tout homme cultivé se tenant, en
citoyen, pour responsable de l'avenir de la Cité : « Peut-être, écrivait le
philosophe J. T Desanti, les sciences engendrent-elles en leur sein au plus près des
objets qu'elles concernent, certaines espèces de problèmes qu'elles ne peuvent
Avant-propos 11
résoudre à partir du système qu'elles constituent elles-mêmes. » Pour le dire
en un mot, mon travail, s'inspirant notamment des analyses de P. Thuillier,
s'efforce de montrer les affinités du scientisme et de l'occidentalisation du
monde, les deux aspects d'une « police socio-culturelle » technocratique et
ethnocidaire. Voilà l'intention de ces essais, dans leur propos à la fois
modeste et ambitieux de participer à la critique de la mondialisation.
Quant à la forme de mon travail, j'ai essayé d'y établir des relations
sémantiques rigoureuses entre les concepts utilisés dans les analyses, quitte à
renoncer aux prétentions esthétiques de l'écriture et à assumer la lourdeur des
définitions et des connotations contextuelles qui éclairent sans cesse leur
pertinence, en regard de l'évolution des idées et des argumentations qu'elles
soutiennent. Il y a dans cette insistance bien plus qu'une manie d'enseignant.
Une éthique s'y devine, je l'espère, opposée à cette volonté de « distinction »
dont P Bourdieu montrait qu'elle participe d'une rétention du savoir,
réservant à ceux qui savent la propriété d'un capital symbolique qui met en
position de pouvoir son détenteur, en lui donnant le monopole de ce savoir. Je
crois, en effet, que la générosité d'une culture se mesure à la détermination
de celui qui en hérite, d'avoir d'abord à la partager. Certes, prétendre à la
vertu est une démesure, mais je ne prétends qu'à cette sorte de vertu qui
consiste à croire, contre vents et marées, qu'il n'y a de sens et de joie à vivre
les aventures intellectuelles que dans le partage de tout ce que les hommes,
passés ou vivants encore, ont mis d'intelligence et de patience à comprendre
le monde. J'ai donc essayé de partager avec des lecteurs éventuels ce que je
croyais savoir, ne m'imposant, pour seule rectitude, que la volonté de ne rien
celer de ce savoir, bien qu'il fût hésitant, fragile et limité par mille lacunes,
n'espérant en somme qu'attirer la sympathie de ceux qui voudront bien
mesurer les imperfections de mon travail et qui prendront le soin de m'en faire
part. Je ne crois dans les progrès de la connaissance que si l'on parvient à en
faire, non l'élément de la complicité de quelques-uns, qui la rendent
ésotérique à plaisir pour en interdire l'accès à tous ceux qui désirent savoir, mais
si l'on parvient à en faire un héritage commun, d'autant mieux partagé que
ce partage n'amoindrit pas la part de chacun. Comme le dit si justement J.
M. Lévy-Leblond, si la recherche défriche des territoires inconnus du réel, il
faut prendre garde que ses voies ne se referment pas sur les explorateurs,
laissant en arrière ceux qui suivent; il faut que ces voies, péniblement ouvertes,
12 Scientisme et Occident
dit-il, restent des voies d'accès pour tous ceux qui désirent les suivre, si
éloignés qu'ils soient dans leurs origines par l'humilité du point de départ.
Quant au fond des analyses, ces « essais », comportant cinq chapitres,
sont tous consacrés, à partir d'approches différentes, aux problèmes que
pose l'inscription des institutions scientifiques et des démarches théoriques
dans un contexte à la fois culturel, social et historique dont on voudrait les
abstraire pour conférer au savoir le pouvoir de produire des connaissances
qui vaudraient nécessairement et universellement, comme des vérités
transcendant la finitude de l'esprit humain, celle de l'humble condition des
individus qui l'incarnent, dans une période transitoire et un lieu
d'enracinement. Or, nous sommes quelques-uns à penser que cette
prétention est illégitime, ne fût-ce que dans le manque de lucidité qui provient
de l'ignorance des relations situant tout savoir dans des conditions de
proses énoncés. En d'autres termes, les analyses mises duction qui relativisent
en oeuvre dans ces essais reprennent les termes du débat entre rationalisme
et relativisme, qu'A. Caillé, naguère, présentait ainsi : « À bien des égards,
disait-il, les enjeux centraux de la pensée moderne se rapportent à
l'opposition du rationalisme et du relativisme. Le rationalisme qui, dans tous les
cas, affirme l'existence de lois cognitives universelles, en déduit
généralement aussi l'existence de normes morales communes qui devraient
s'imposer à tous les hommes et à toutes les cultures. Mais si tel est le cas, pourquoi
une seule culture, la nôtre, cristalliserait-elle cette rationalité universelle ?
Aux yeux des Occidentaux, l'ordre social fondé sur le marché, l'État
représentatif et la science offrent les réponses les plus efficaces possibles aux
problèmes de l'avoir, du pouvoir et du savoir. À ce titre, trois institutions,
universelles en droit, sont appelées à devenir planétaires en fait. C'est contre
cette certitude que s'élèvent les interrogations sur la finalité de cette
efficacité et sur la réalité du « grand partage » entre la science et la non-science,
entre le civilisé et le sauvage, entre nous et les autres. » (La revue du
MAUSS, La Découverte, 3e trimestre 1988). De fait, les sciences modernes,
mises en oeuvre, depuis quatre siècles, par la culture occidentale des
sociétés « avancées », sont conçues comme des savoirs inspirés par des valeurs
universelles de neutralité et d'objectivité qui mettraient leurs
représentations de la réalité à l'abri de leurs dimensions subjectives, celles-ci les
rendant, au contraire, dépendantes de mentalités et de circonstances
Avant-propos 13
particulières, les renvoyant à des attitudes, des références, des présupposés
religieux ou philosophiques, voire des préjugés idéologiques, qui ont
recours aux formes les plus variées de l'imagination et aux puissances les plus
opaques du mythe. Beaucoup de scientifiques prétendent encore fonder
« un universalisme sans mythe », une interprétation transparente de la
réalité, à travers les normes irrécusables d'une rationalité qui se fait fort de
tout soumettre à sa juridiction. En d'autres termes, l'esprit de notre époque
et de notre culture me paraît dangereusement enclin à la « scientolâtrie » et
au divorce des sciences et de la philosophie, qui en est la conséquence. La
tendance n'est pas nouvelle; elle nous vient du positivisme et du
développement et du succès des disciplines scientifiques. Mais elle influence de
plus en plus les sciences humaines qui s'en trouvent affectées dans le temps
même où elles devraient tirer les conséquences de la spécificité de leur
statut épistémologique; elles ne sont pas des sciences d'un type inférieur aux
sciences de la nature, mais des sciences d'un type différent: explication et
compréhension en paraissent indissociables parce que l'intelligence de
formes de pensée et d'action renvoie, à travers la médiation de schèmes
explicatifs, à la saisie d'intentions qui mettent en lumière un choix de valeurs
et d'attitudes reliées à des cultures qui sont toutes des mises en forme plus
ou moins arbitraires du lien social et de l'existence qui y trouve son sens.
Mais le scientisme sévit aussi quant à la place et au sens que nous
donnons aux discours scientifiques, dans leur ensemble. En leur réservant le
monopole du discours « vrai », celui qui prépare la résolution de tous nos
problèmes et l'exclusivité de l'expertise sur le bien-fondé de nos manières
de vivre, de penser et d'agir, il leur octroie le rôle d'une instance
symbolique qui est celle du mythe, alors que la vocation de l'esprit scientifique
est de nous mettre à distance de la soumission à l'esprit religieux. Les
fonctions sacerdotales que le scientisme attribue aux scientifiques n'en
disqualifient pas moins les activités religieuses traditionnelles, de même que les
activités philosophiques et artistiques, passées au rang d'activités annexes
ou ornementales. Pourtant, remarquait P. Thuillier, d'obscurs désirs et
d'obscurs projets se laissent entrevoir au plus profond des pratiques
scientifiques et il arrive que « la science » elle-même fonctionne socialement
comme une religion, comme un véritable « opium du peuple ». Analyser
les institutions et les démarches scientifiques comme des constructions
14 Scientisme et Occident
symboliques, historiquement et culturellement inséparables des autres
institutions sociales, c'est éclairer leur réalité, leurs liens avec les intérêts et les
passions dont elles ne sont jamais préservées. Cette analyse est donc
partie prenante de la réflexivité que le savoir scientifique doit exercer sur ses
propres conditions d'existence.
Cependant, des analyses de ce type heurtent non seulement les images et
les convictions que les vitrines médiatiques de « la science » entretiennent
dans l'opinion; elles avivent encore de multiples résistances dans les milieux
scientifiques eux-mêmes. Sous les termes de relativisme, d'historicisme, de
contextualisme, ces analyses sont amalgamées aux élucubrations
frauduleuses de l'antiscience et à l'apologie défaitiste d'un scepticisme généralisé.
Les sciences élaborent des connaissances que le champ de leur discipline, les
normes conjuguées de la logique et de l'expérimentation, la vigilance enfin
de l'esprit critique, rendent valides dans le cadre de la spécificité de ces
contraintes. Cela n'implique nullement que l'opinion se livre à une idolâtrie
scientiste qui expose la réflexion sur les sciences à une déviation
mythologique et la société à une tyrannie technocratique. Or le manque de symétrie
des critiques adressées au relativisme et au scientisme laisse subsister l'image
d'une science préservée de toute contamination idéologique, celle d'un
discours sans sujet et sans histoire, d'un savoir « ventriloque », promouvant
une barbarie d'un type nouveau: celle qui disjoindrait culture et savoir. Je
partage, en ces essais, la conviction de P. Thuillier nous conviant à porter un
regard moins complaisant sur une technocratie et un scientisme qui nous
déchargeraient de nos responsabilités en nous conduisant, comme des
somnambules, vers « le meilleur des mondes ».
Toutefois, au moment de livrer ces « essais » à un public élargi, j'éprouve la
crainte que leur lecture ne provoque une méprise: celle qui consisterait à croire
que mon travail procède d'un esprit de croisade contre l'Occident,
notamment à travers une mise en accusation de « l'occidentalisation du monde »
dont les technosciences furent, à l'évidence, le vecteur historique. Or, une telle
croisade ne pourrait nous laisser indifférents depuis qu'une barbarie intégriste
pratique le terrorisme contre les occidentaux, leurs institutions et leur culture.
Chacun jugera librement de l'objectivité ou de la partialité de mes analyses.
Mais je tiens à préciser qu'elles ne sont pas inspirées par une culpabilité
d'intellectuel et d'occidental se croyant tenu d'acquitter le tribut de ses privilèges.
Avant-propos 15
La « critique de la critique » nous convie tous à reconnaître que la vision
occidentale du monde est devenue, et peut-être de manière irréversible, celle de
l'immense majorité des femmes et des hommes de notre temps, quelle que soit
leur culture d'origine. Par ailleurs, la lutte contre les maladies, les cruautés de
toutes sortes, les entraves à la liberté et les atteintes à la dignité humaine,
participe du projet prométhéen de l'humanisme auquel la civilisation occidentale
a apporté, tout compte fait, une contribution essentielle, même si elle en a,
trop souvent, trahi les intentions généreuses.
Mais, parce que les sciences et les techniques donnèrent à l'Occident une
situation hégémonique dans le monde, sa vision du monde et de l'homme
a acquis, depuis plus d'un siècle, la puissance d'un modèle sans alternative.
Or cette vision s'est construite, à l'origine, sur une différence radicale entre
le mythe et la liberté d'un esprit critique, différence qui nous semble
désormais fondée en raison. Il ne faudrait pas que la célébration arrogante d'un
monopole rationaliste de l'esprit scientifique confère aux institutions et aux
communautés qui l'animent les attributs d'une Église et au savoir, issu de
leurs démarches, le statut d'une théologie séculière. Ces attributs, ce statut
obèreraient la connaissance des conditions sociales, historiques et culturelles
de l'exercice des sciences et de ses conséquences économiques, politiques et
idéologiques sur le cours de notre existence. Sans cette connaissance, qui
participe elle aussi de la recherche de la vérité, nous risquons de devenir les
victimes consentantes d'une nouvelle servitude.
Chaque chapitre peut être lu séparément et dans un ordre indifférent.
Mais les trois premiers préparent à mieux comprendre les enjeux
philosophiques présents dans les débats actuels sur les sciences humaines et sociales.
J'espère que mes lecteurs éventuels ne s'offusqueront pas de la longueur du
chapitre qui y est consacré, et qui essaie d'éclairer ces débats par leur genèse,
en remontant jusqu'à son origine, au XVIIe siècle; le développement
luxuriant de ces disciplines, ces dernières décennies, leur statut scientifique
disputé, s'insérant dans les questions philosophiques portant sur le
déterminisme et la liberté et sur l'instrumentalisation politique de leurs
attendus, me vaudront peut-être la compréhension et l'indulgence du lecteur.
Quant au chapitre 5, je le considère comme une invitation à poursuivre et
à enrichir une réflexion théorique sur les nouveaux rapports entre les sciences
modernes et les interrogations philosophiques.
16 Scientisme et Occident
Enfin, on me reprochera peut-être de n'avoir mentionné, en fin d'ouvrage,
qu'une bibliographie indicative, ne portant que sur les grands textes qui ont
guidé et inspiré mes analyses. Le soin que j'ai consacré à l'apparat critique
de ce travail, au fil des pages, me semble cependant répondre au désir de
connaître et de vérifier mes sources et mes références.
Aix-en-Provence, automne 2004. CHAPITRE 1
SCIENCE ET SOCIÉTÉ
I. La singularité de l'ethnocentrisme occidental
Entre le moment où se répand, en Europe, la doctrine des Droits de
l'Homme et ce que chacun peut observer deux cent cinquante ans après, il
se réalise dans le monde un phénomène sans précédent: une civilisation et
sa culture vont s'imposer aux autres cultures, aux autres ensembles de règles,
de savoirs et de croyances, aux autres visions du monde, avec autant de
violence que de prétention à les convaincre de la nécessité de cette
acculturation. La doctrine des Droits de l'Homme prônait pourtant l'égalité de droit
de tous les êtres humains, fondée dans leur appartenance commune au
même genre; elle reconnaissait ainsi la pluralité des cultures dont aucune
n'était a priori supérieure aux autres puisque chacune résolvait à sa manière
tous les problèmes de la vie. L'idée d'une culture universelle ne pouvait, dans
ce contexte, qu'être l'expression d'un rapport de force ou d'une illusion
ethnocentrique. Or, après deux cent cinquante ans de conquêtes et
d'exploitation prédatrice, s'est instauré un ordre géopolitique et économique dont
l'Occident se réserve la maîtrise. Le trait dominant de cette occidentalisation
du monde, c'est qu'elle se nourrit de la conjugaison de deux idéologies : celle
de l'ethnocentrisme et celle du scientisme. Notre ethnocentrisme prête, en
effet, à la culture technoscientifique les attributs de l'universalité fondée sur
les normes d'une rationalité sans rivage.
A. Caillé a évoqué, dans un article majeur de la revue du MAUSS consacré
aux débats entre le rationalisme et le relativisme (La Découverte, nouvelle sé-
20 Scientisme et Occident
rie, 3 e trim. 1988) la genèse de cet ethnocentrisme. L' intelligentsia occidentale,
dit-il, a oeuvré, à partir du )(Ville siècle, pour définir les caractères de la
modernité en légitimant les principes qui l'inspirent: ceux de l'économie de
marché, de la rationalité scientifique, enfin ceux de la démocratie représentative.
Dès le début du XXe siècle, l'inscription des États-nations dans la modernité
est, en Occident, en voie d'achèvement et la réflexion des intellectuels va se
tourner désormais vers l'image d'une société mondialisée. Ils la pressentent
conforme à une occidentalisation, c'est-à-dire « une conversion massive et
définitive de l'ensemble des cultures aux normes centrales issues de la tradition
européenne ». Mais si la mondialisation se traduit par une occidentalisation
irréversible, se pose alors la question de savoir quel degré de violence implique
l'universalisation des valeurs de la modernité qui sous-tendent l'extension
d'une économie libérale et d'une autorité géopolitique collégiale (Société des
Nations, ONU) à l'échelle de la planète. Car peut-on concevoir cette version
de la modernité comme spontanément et librement adoptée par d'autres
cultures qui maintiennent encore, dans leur vision du monde, des écarts
significatifs par rapport à l'Occident? D'où l'enjeu qui oppose universalisme et
relativisme. D'un côté, les partisans du relativisme qui pensent que chaque
culture, dans sa spécificité, est irréductible aux autres ; dans cette perspective,
l'occidentalisation implique la violence sous des formes variées, comme
l'impérialisme militaire, économique ou culturel. D'un autre côté, les chantres du
rationalisme qui affirment que les caractères de la culture occidentale
transcendent, par leur universalité, son historicité et sa spécificité, pourtant mises
en évidence par les sciences humaines, depuis plus d'un siècle. Or, il ne
manque pas de philosophes et de scientifiques, sans compter les politiques, les
militaires et les hommes d'affaire, pour mettre un terme au débat en
soulignant que cette occidentalisation s'avère, non seulement inéluctable, mais
encore bénéfique en tant qu'émancipation de tous les hommes, émancipation
matérielle, grâce aux techniques et à l'économie qui en dérive; émancipation
spirituelle également, grâce à la rationalité scientifique qui délivre de
l'ignorance et de l'obscurantisme religieux. La position rationaliste, dans le débat,
semble, en effet, l'emporter car « elle tient aux liens extraordinairement étroits
qui relient quatre entités mi-réelles, mi-idéelles, la raison, la science, la
démocratie et l'Occident (...). Ces quatre entités se légitiment les unes par les
autres. L'Occident, par exemple, est le lieu où émergent des sociétés ration-
Science et société 21
nelles, scientifiques et démocratiques. Mais ces entités ne se légitiment les
unes les autres que pour autant que chacune est également perçue comme
une réalité qui se tient d'elle-même, comme une réalité autoproductrice et
autolégitimante. Le pouvoir démocratique est cette forme de pouvoir qui ne
procède d'aucune extériorité radicale de ceux qui l'exercent sur ceux qui la
subissent. Il ne repose ni sur la violence ni sur l'autorité, mais sur le
consentement, de même que la croyance scientifique naît, en droit, de sa propre force.
La raison est cette position de l'esprit qui lui permet de s'autodéterminer sans
rien concéder à la violence physique ni à l'autorité. » (A. Caillé).
D'où le paradoxe d'une occidentalisation forcée des autres cultures, puisque
penser et juger au nom de la raison et de la démocratie, c'est aussi affirmer que
toutes les cultures sont égales et que l'essence de l'humanisme, dont l'Occident
se fait le héraut, est de considérer que rien de ce qui est humain n'est étranger
à l'universelle dignité de la nature humaine, produit des diverses cultures. Les
prémisses dont partent les arguments mêmes des « lumières » occidentales
condamnent donc radicalement toute hiérarchisation des cultures et tout
jugement de valeur relevant de l'ethnocentrisme, cette attitude se traduisant par
une condescendance envers les autres cultures et, finalement, par l'oubli, voire
l'arasement de leur originalité et de leurs différences.
Mais tout se passe comme si l'occidentalisation du monde et l'idéologie
scientiste s'interpénétraient et se renforçaient l'une l'autre en un
chassécroisé permanent, bien que le scientisme finisse par donner aux sciences une
fonction religieuse qui nie le rationalisme dans son essence même. La science
s'est emparée de la raison en sorte qu'en dehors d'elle ne subsiste que
l'irrationnel. La bataille qui s'engage au siècle des Lumières met en campagne
une raison qui s'est livrée aux sciences et qui va conquérir les cultures
singulières en leur imposant une langue commune, celle dont Leibniz annonce
la venue, celle de Newton, celle qui surplombe les langues régionales et les
particularismes vernaculaires : la science prend le pouvoir et la raison
s'empare de l'histoire. Le savant devient professeur, fonctionnaire de l'universel
qui se concocte dans les universités. La science voyage dans le sillage des
vaisseaux de Bougainville et de Cook et ne ramène des lointains que ce qui
résiste encore à l'universel en des singularités insolites que les ethnologues
vont longtemps considérer comme des curiosités exotiques, produits de
mentalités archaïques. La lecture du monde passe par un langage abstrait et
22 Scientisme et Occident
mathématique qui se moule dans la logique inductive tandis que le
déterminisme, présupposé par les sciences, s'exprime en un système d'équations
différentielles (Laplace). Or, en prétendant donner aux discours
technoscientifiques une portée universelle, nous prononçons implicitement un
jugement de valeur : si, depuis quatre siècles, les composantes et les
dynamismes du savoir théorique et technique sont issus des communautés
savantes occidentales, comme le montrent à l'envi nos manuels et nos
traités scientifiques, c'est que les traditions religieuses, philosophiques et
scientifiques qui caractérisent la culture occidentale, portent en leurs origines et
leurs développements des valeurs universalistes que d'autres cultures ne
manifestent qu'imparfaitement et sous des formes contraintes par la tradition
et sa résistance à la modernité. Et si tous les hommes participent d'une même
essence universelle et immuable, qui implique, en droit, le partage de la
raison indépendamment du temps et du lieu, l'usage de cette raison, en fait,
semble avoir connu des péripéties qui ont révélé, ici ou là, des lenteurs et des
accélérations, des retards ou des avances, creusant des inégalités de
développement scientifique et technique. D'où la prolifération, dans la pensée
occidentale, de mythes, implicitement normatifs, instituant une mission
spirituelle dévolue à l'Occident pour promouvoir un type d'humanité fondé
sur les conquêtes de la raison.
Certes, comme le faisait remarquer C. Lévi-Strauss, toutes les sociétés sont
ethnocentriques'. Chacune privilégie ses valeurs, sa vision du monde, ses
normes, sa culture et chacune regarde les autres à travers son propre code
d'interprétation. Mais l'ethnocentrisme occidental a ceci de singulier qu'il a
tendance à s'ignorer en dépit de l'existence d'une anthropologie culturelle
déjà centenaire 2 qui n'a cessé d'affirmer l'impossibilité de dépasser sa propre
culture pour procéder à une lecture innocente de « l'Autre ». Car ce que
l'Occident ne met que trop rarement en doute, c'est précisément la validité
universelle de son discours le plus moderne et le plus efficace : celui que
construisent ses sciences pour rendre le monde physique, vivant et social
plus intelligible et, par là, plus docile à nos projets. Le discours scientifique
a donc pour attribut essentiel d'imposer son interprétation de la réalité au
reste du monde, en des disciplines fondées sur des valeurs transcendantes par
rapport à ce qui fut et reste, dans une large mesure, propre à l'Occident.
Aussi, pensons-nous sincèrement que nos sciences et nos techniques sont
23 Science et société
des savoirs et des pouvoirs qui s'imposent nécessairement aux autres
sociétés et aux autres cultures, si elles veulent participer de la modernité. Ce que
nos technosciences nous disent de la nature, de la matière et de la vie, ou
encore des hommes, de leurs sociétés et de leurs institutions, est considéré
comme un savoir objectif universel et nécessaire, une représentation rigoureuse
de la réalité. Tout se passe comme si l'occidentalisation du monde était
inéluctable parce que le savoir scientifique et technique occupe, dans le monde
moderne, une place privilégiée et envahissante par rapport aux savoirs plus
traditionnels et plus incertains qui ont accompagné, depuis la nuit des
origines, toutes les aventures humaines. Les tenants du scientisme'
soutiennent, en effet, que nos sciences et nos techniques, bien qu'elles soient issues
des péripéties et des conjonctures qui trament notre histoire, manifestent une
autonomie et une objectivité qui en font les composantes d'une culture
universelle. Comme l'écrit S. Latouche, « l'Occident serait un ensemble de
va. Comment expliquer ce leurs dont le trait dominant est l'universalité » 4
privilège exorbitant que R. Kipling, centurion de l'impérialisme occidental,
désignait comme « le fardeau de l'homme blanc » ?
L'émergence des sciences et des techniques modernes dans l'ère
occidentale, loin de provenir du hasard, voire d'une acculturation bénéfique
provoquée par nos incursions dans les autres continents', tiendrait, pour certains,
à des vertus immanentes à l'esprit de l'Europe et à leurs origines helléniques
et judéo-chrétiennes. Athènes et Jérusalem sont tenues pour des origines
fondatrices où le souffle de l'esprit aurait transcendé la singularité locale et
temporelle des valeurs qui s'y diffusaient. La culture occidentale, héritière de
ces valeurs, aurait alors produit des représentations religieuses,
philosophiques et scientifiques du monde — le monothéisme hébraïque, la
métaphysique grecque, le mécanisme mathématique galiléen — qui ont préparé
l'avènement planétaire des technosciences et du type de rationalisme qui en
est le moteur. C'est dans le code même de la culture occidentale,
c'est-àdire dans la coexistence qui lui est propre, depuis le XVIIe siècle, de ses trois
discours — la religion, la philosophie et la science — qu'il faudrait déceler sa
capacité à exprimer les visées spirituelles de l'homme, ses aptitudes à
l'étonnement et au débat, à l'interrogation sur l'ordre et l'origine des phénomènes,
sur le sens de l'existence, sur la recherche des solutions théoriques et
techniques aux problèmes posés par la violence des forces naturelles et des passions
24 Scientisme et Occident
politiques. La culture occidentale aurait actualisé, à travers les discours
religieux, philosophiques et scientifiques qui l'informent et la nourrissent, toutes
les puissances de l'esprit humain que d'autres cultures n'avaient exprimé que
sous des formes dispersées, incomplètes ou maladroites. Cette quête de
l'universel se montre d'ailleurs dans les appels à l'unité que l'Occident a adressés
au reste du monde : dans le cosmopolitisme stoïcien, dans l'oecuménisme
chrétien, dans l'humanisme de la Renaissance et celui de la philosophie des
Lumières, mais encore et surtout dans le rationalisme scientifique. Nos
interprétations religieuses, philosophiques et scientifiques du monde se sont, il
est vrai, proposées à tous, comme des semences de vérité que les
missionnaires, les marchands et les militaires emportaient vers des contrées ignorant
les principes de « la belle clarté et de la chère raison », à l'image de l'imperium
romain qui les offrait déjà à tous ses sujets, à condition qu'ils voulussent bien
se reconnaître dans le miroir qu'on leur tendait et qui ne reflétait que l'image
des conquérants. Car, ainsi que le disait naïvement le parisien des Lettres
persanes, « Comment peut-on être persan ? » Cette vocation universaliste,
E. Husserl en fait une mission dévolue à l'Occident 6, car elle est déjà au
coeur de la pensée grecque qui donnait à l'humanité la tâche infinie de
comprendre conjointement le monde et son hôte privilégié. À travers le projet
scientifique, relayant le projet philosophique, notre philosophe aperçoit une
promotion spirituelle de l'humanité vers laquelle auraient convergé depuis
toujours les différentes civilisations qui ont peuplé la Terre. Le type
d'humanité qui s'est historiquement constitué en Occident se donne ainsi
comme la figure de proue de l'histoire des hommes et de leurs diverses
civilisations, grâce à l'apanage d'un esprit scientifique qui doit, à la fois,
interpréter le monde et en confier l'appropriation à l'activité d'une communauté
sans frontière, la communauté scientifique.
Les sciences sociales, à partir du XIXe siècle, n'ont fait souvent que
renforcer cet ethnocentrisme scientiste. L'Anthropologie, par exemple, née dans
le contexte victorien et la tradition des grands navigateurs et grands
explorateurs, participe d'un naturalisme évolutionniste (spencérien) qui entend
fonder une théorie du développement humain commandée par des lois
biologiques et culturelles : elle dessine des mentalités qui ont cristallisé dans des
institutions et des moeurs et qui se sont étagées en étapes progressives
conduisant au stade le plus avancé de la civilisation, celui de la société in-
Science et société 25
dustrielle, libérale et positiviste. « L'Anthropologie naissante, écrit G.
Berthoud 7, apparaît ainsi rétrospectivement comme une entreprise de
légitimation d'un Occident scientiste et impérialiste. » L. H. Morgan, E. B.
Taylor, J. Frazer, L. Lévy-Bruhl, la plupart des pionniers de l'Anthropologie
culturelle, baigneront dans ce climat d'ethnocentrisme scientiste qui prête à
la mentalité archaïque, sinon primitive, des spéculations religieuses ou
métaphysiques dont le discours scientifique serait définitivement libéré.
On peut craindre, cependant, que l'universalité et la transcendance
octroyées à l'esprit scientifique ne lui conferent les fonctions et l'autorité
qu'avaient déjà la religion et la philosophie dans leur mission sotériologique,
celles d'un pouvoir symbolique fondant l'institution de la société occidentale
à travers l'intemporalité et l'ubiquité prêtées à des valeurs auxquelles se réfère
son ordre éthique et politique. Car l'autorité scientifique y est sollicitée
constamment pour intervenir dans toutes les grandes questions portant sur
le sens même de l'existence, sur le bien-fondé des projets techniques,
politiques ou économiques et la mise en oeuvre des conditions sociales instaurant
plus de justice, plus d'égalité et plus de sécurité dans le monde. Sous l'avatar
de l'expert, le savoir scientifique intervient, non seulement pour éclairer les
mécanismes du monde matériel et social — ce qui pourrait relever de sa
compétence — mais encore pour porter des jugements de valeur sur ce qui doit être,
sur ce que doivent être nos manières de vivre, de sentir, de penser et d'agir,
sur nos droits et nos devoirs, sur la meilleure manière d'organiser la société.
Ainsi, le savoir scientifique « est devenu une instance privilégiée dans le
domaine du spirituel et l'institution scientifique a acquis une position de force
dans ce qu'on appelle la culture moderne » (P. Thuillier, Les passions du savoir,
1988, Introduction). Il y a plus d'un siècle, E. Renan, grand prêtre Fayard,
du scientisme, désignait clairement l'ambition politique d'un savoir hanté
par la tentation du pouvoir: « Organiser scientifiquement l'humanité, tel est
le dernier mot d'ordre de la science moderne, telle est son audacieuse mais
légitime prétention. » (L'avenir de la science, 1890).
Cette ambition semble avoir réalisé tous ses objectifs à travers l'adoption
planétaire du rationalisme scientifique et la reconnaissance de ses corollaires
économiques — le libéralisme — et politiques — la démocratie parlementaire
et l'État de droit. Ces trois dimensions de la modernité occidentale sont
désormais considérées comme idéalement conformes aux prescriptions des
26 Scientisme et Occident
droits de l'Homme et du Citoyen, telles que la Déclaration universelle,
adoptée par l'Assemblée des Nations Unies en 1948, les énonce. Elles semblent
aujourd'hui requises en toute société qui prétendrait participer aux progrès
historiques de l'humanité. Globalisation et mondialisation ne sont que des
euphémismes pour désigner le processus d'intégration à travers lequel les
cultures et les visions du monde exotiques sont invitées à s'aligner sur les
perspectives qui animent le devenir de l'Occident. Peu importe que ces
prescriptions soient manifestement inspirées par le concept de « droit naturel »
qui participe d'une interprétation de la nature humaine et de la raison, telle
qu'elle fut élaborée par des philosophes et des juristes occidentaux (Grotius,
Hobbes, Wolff, Burlamaqui, notamment) 8 .
À l'ethnocentrisme cependant, on pourrait opposer ce que B. Latour 9
(reprenant un projet du « programme fort » de D. Bloor) appelle un principe
de symétrie, garant d'une véritable distanciation critique conduisant à un
relativisme radical'''. De même que nous avons tendance à expliquer les
catégories de la pensée mythique par référence aux structures des sociétés
archaïques, il faudrait, symétriquement, relier les catégories scientifiques de
notre pensée aux structures de fonctionnement des sociétés modernes, dont
les principes sont issus de notre histoire et des points de vue relatifs qu'elle
nous a suggérés, conformément à nos biais culturels, à nos intérêts et à nos
passions. Ce principe de symétrie est d'autant plus nécessaire que, depuis le
XVIe siècle, notre volonté de puissance s'est exercée, à partir de l'Occident,
vers les autres continents et les autres civilisations, dans des aventures de
conquêtes militaires, politiques et idéologiques qui faisaient passer la raison
du plus fort pour la force d'une raison universelle". À défaut de cette vigilance
exercée à l'égard de notre ethnocentrisme spontané, toute thèse sur
l'universalité du discours scientifique prend le visage du scientisme, exerçant son
pouvoir sur les interprétations du monde (physique et social) qui
n'adopteraient pas nos critères de rationalité. Il faut ici souligner que le scientisme est
la forme la plus insidieuse de l'ethnocentrisme, car il n'apparaît pas comme
une violence arbitraire imposée par l'Occident aux autres cultures : le savoir
scientifique est, en droit, un savoir que chacun peut s'approprier puisqu'il
est précisément défini par l'exercice d'une « méthode rationnelle » qui se
présente comme consubstantielle à la pensée de tout homme de bonne volonté
et qui transcende donc tout espace-temps culture1 12. Le fait que la naissance
27 Science et société
et le développement de ce savoir aient eu lieu en Occident et qu'il ait doté
celui-ci d'une avance décisive et stratégiquement entretenue, serait alors à
considérer comme un fait contingent. Mais sous cette déclaration de
principe se glisse, comme nous l'avons suggéré, des interprétations normatives,
de type historique, sociologique, ethnologique ou épistémologique, qui
légitiment ce lieu de naissance occidental en mettant en valeur soit le
rationalisme de la philosophie grecque (« le miracle grec »), soit « le
désenchantement du monde », opéré par la conjonction de la mentalité
marchande et de l'ascèse chrétienne (M. Weber), bref, en donnant une position
centrale à la rupture avec l'interprétation mythique et religieuse du monde
naturel.
Or il s'en faut que cette rupture ait eu véritablement lieu et l'on peut
d'ailleurs se demander si elle s'accomplira jamais : « Si la science, héritière de
la rationalité des philosophes grecs, prétend comme ceux-ci, rompre avec la
religiosité du système mythique, son hégémonie dans les sociétés modernes
la met en situation d'assumer les fonctions dont elle a chassé les titulaires
traditionnels. À l'ère des sciences et des techniques, les dieux et thaumaturges
ne font plus recette. Mais la société ne peut fonctionner si, en elle, les lieux
du pouvoir symbolique restent vacants. Pour recouvrir le modèle ancestral
qu'elle a rendu caduc, la science est donc sommée d'en recouvrer les
attributs. Ici comme ailleurs, la révolution s'accompagne en sous-oeuvre d'une
restauration. » (C. Chrétien, La science à l'oeuvre, Hatier, 1991, p. 11). C'est
ce que souligne aussi P. Thuillier : « La science en Occident paraît constituer
une institution de type religieux : elle suscite une foi scientiste, des
espérances scientistes, une éthique scientiste, des mythes scientistes. » (Les
passions du savoir, op. cit., p. 5).
Bien qu'elle soit spontanément perçue comme un discours qui dissout les
obscurantismes, les illusions de l'opinion triviale, de la foi naïve et de leurs
intolérances, la science, en prenant le relais de la religion au sein d'un
scientisme généralisé, sécrète sa propre mythologie; elle a ses prophètes, ses
héros, ses martyrs. Comme un mythe fondateur, elle instaure et institue
l'identité d'une culture et d'une société modernes, elle légitime les valeurs et
les prescriptions d'une économie marchande, d'une démocratie libérale et d'un
rationalisme instrumental les trois dimensions fondamentales de la
modernité et de l'occidentalisation du monde13.
28 Scientisme et Occident
Mais nous pouvons aussi supposer que « loin de pouvoir fonder la société,
la science est un produit de celle-ci » (C. Chrétien). Dès lors, la science telle
qu'elle s'est construite en Occident, depuis le XVIIe siècle (Galilée, Newton)
n'occupe plus une position transcendante par rapport aux espaces-temps
culturels et ne garantit plus une objectivité au-dessus de tout soupçon. La
disjonction de principe entre science et société, dont nous avons signalé
qu'elle était contradictoirement affirmée et démentie par l'idéologie
scientiste, est alors contestée pour considérer la démarche scientifique « à la
manière d'une entreprise sociale comme une autre, ni plus détachée des soucis
du monde, ni plus universelle ou rationnelle qu'une autre. » Il ne s'agit plus
de « dénoncer les infidélités que commettent les scientifiques à l'encontre des
normes d'autonomie et d'objectivité qui sont les leurs, mais de tenir
cellesci pour vides, comme si toute science était impure par nature et non par écart
à l'idéal » (I. Stengers, L'invention des sciences modernes, La Découverte, 1993,
p. 11). La dimension sociale et historique des sciences implique que la
communauté scientifique, comme toute communauté, ne puisse être séparée de
sa position dans une société du fait que celle-ci, en fonction de ses choix, de
son histoire, des valeurs qu'elle promeut pour fonder son organisation et
légitimer ses institutions, valorise ou conteste l'autorité de cette communauté
qui se trouve, de fait, engagée dans des rapports de force inhérents à son
environnement politique et social.
Cette interprétation critique de la connaissance scientifique ne consiste
pas seulement à relativiser ses résultats, infléchis par un indice de
subjectivité transcendantale qui tient à la particularité d'un regard, celui qu'une
culture, parmi d'autres, porte sur le monde physique et social. Il s'agit
aussi de contester les prétentions des scientifiques lorsque, outrepassant
l'autorité relative qui leur est consentie dans leur discipline, ils
interviennent, au nom même de l'objectivité et de la lucidité qu'on leur prête, pour
élaborer un projet culturel, éthique et politique de portée universelle;
lorsqu'ils prétendent prescrire des normes incontestables, inspirées par leurs
pratiques scientifiques et touchant à nos manières de vivre, de sentir, de
penser et d'agir. Certes, ils sont de plus en plus sollicités de le faire par des
pouvoirs économiques, politiques et idéologiques qui cherchent leur
légitimation auprès du savoir. C'est la raison pour laquelle il faut, sans cesse,
entretenir une vigilance critique, parmi les hommes libres, sur les rapports
Science et société 29
du savoir et du pouvoir, rapports d'ailleurs bien plus vieux, dans l'histoire
des sociétés, que ne le porte à croire la forme actuelle de leur complicité,
celle de la technocratie. Comme le dit brillamment M. Serres, « on a
vérifié mille fois que le savoir est constamment localisé au plus près du
pouvoir, de son exercice, de sa conservation et de sa conquête. Dès l'aurore, il
est aux mains des prêtres de l'Égypte, des maîtres que La République forme
au long de son cursus » (Hermès III, Minuit, 1974, p. 85). « À prendre la
place des religions, la science n'a pas changé de voisinage, elle est toujours
auprès du sabre, elle tend à devenir le sabre. Une encyclopédie à l'ombre
des épées. Le pouvoir veut de l'ordre, le savoir lui en donne. » (Hermès IV,
ibid., 1977, p. 12).
L'un des mythes de notre modernité, celui du scientisme, que Husserl
dénonçait lui-même, dès 1936, comme la conséquence d'une science
galiléenne s'emparant du monopole de la représentation du monde, est donc
celui d'un savoir situé en un ciel intelligible, au-delà de toutes les péripéties
historiques et locales, et qui, cependant, serait aussi logé à l'auberge de la
civilisation occidentale. Soustraire l'activité et le discours scientifiques aux
mythes qui les enveloppent et les dénaturent, en les resituant dans
l'espacetemps de leur propre histoire, ce n'est pas les réduire à une activité et une
interprétation purement idéologiques, comme le font les adeptes
obscurantistes de l'anti-science. C'est les distinguer des formes illusoires,
rituelles et magiques, sous lesquelles la superstition populaire les aperçoit.
Mais c'est aussi dénoncer l'attitude complaisante de ceux des scientifiques
qui entretiennent cette superstition pour convertir le crédit symbolique que
toute société accorde au savoir en un pouvoir sacerdotal. « OEuvre des
hommes, élaborée par une culture et des sociétés particulières, (la science)
est historiquement et géographiquement située. Elle porte donc la marque
de ce contexte dans lequel elle voit le jour et se développe et, entachée d'une
telle relativité, elle ne peut fournir les "connaissances absolues" qu'exige le
mythe. À cerner les limites de la science, on devrait ainsi la soustraire aux
mythes que brode autour d'elle le scientisme et la rétablir dans son statut
véritable. Comme toutes les valeurs sûres, elle n'a rien à gagner à une cotation
artificiellement gonflée. » (C. Chrétien, ibid., p. 13).
30 Scientisme et Occident
2. L'activité scientifique est -elle neutre?
Le credo du scientisme peut se résumer ainsi: la démarche scientifique est
objective et, de ce fait, elle est neutre c'est-à-dire préservée des rapports de
force jouant dans la société où elle se situe. Elle n'est donc pas compromise
par les applications et les utilisations techniques de ses découvertes à des fins
militaires et politiques, à des fins industrielles et commerciales, à des fins de
domination idéologique. L'utilisation sociale des théories scientifiques ne
contamine pas leur innocence ou leur pureté, leur noblesse et leur
détachement puisque toutes ces souillures se produiraient en aval de la découverte
ou de la connaissance proprement scientifiques. La métaphore est explicite:
ce qui se produit en aval d'une source ne peut polluer sa pureté, c'est-à-dire
ici la nature contemplative et désintéressée de la connaissance théorique, sa
noble vocation. Le savoir est le fruit difficile d'un effort, d'une ascèse,
tendus vers la quête de pures vérités, dissimulées par la trivialité de la vie
quotidienne et par le trouble des passions, notamment des passions politiques
ou domestiques. M. Foucault nous rappelle avec humour la puissance de ce
mythe : « On admet que, dès qu'on touche au pouvoir, on cesse de savoir, le
pouvoir rend fou, ceux qui nous gouvernent sont aveugles. Et seuls ceux qui
sont à distance du pouvoir, ceux qui ne sont en rien liés à la tyrannie,
enfermés dans leur poêle, dans leur chambre, leurs méditations, ceux-là seuls
peuvent découvrir la vérité. » (Politique de la philosophie, Grasset, p. 171)14.
L'usage maléfique ou bénéfique que l'on peut faire des découvertes ou des
progrès scientifiques ne concerne en rien la science, n'incrimine ni son
intention, ni ses énoncés, ni le projet de la communauté scientifique qui ne
s'implique que dans la lutte contre l'ignorance et l'illusion, sources de
fanatismes et de fantasmes. Comme le disait (trivialement) un prix Nobel de
physique (1970), Louis Néel: « Si je fabriquais des couteaux de boucher, je
me sentirais parfaitement à l'aise, même si ces couteaux servent parfois à
assassiner des gens (...) et ce n'est pas au coutelier de s'occuper de l'emploi
criminel que certains peuvent en faire » (cité par J. M. Lévy-Leblond, L'esprit
de sel, Seuil, Coll. Points, 1984). Rien de plus clair: le mauvais usage des
connaissances scientifiques est l'affaire des hommes vulgaires, tout au plus
de quelques scientifiques égarés, comme Oppenheimer et ses collaborateurs
du « projet Manhattan », qui mirent au point la première bombe atomique
Science et société 31
et qui avouèrent ensuite « avoir connu le péché ». Au reste, ne furent-ils pas
trop scrupuleux puisque, en définitive, l'arsenal nucléaire qui fut la suite
logique de l'éclair mortel d'Hiroshima servit à maintenir « l'équilibre de la
terreur » et donc la paix entre les grandes puissances, pendant des décennies
décisives? Cessons donc d'ironiser à bon compte: l'usage des connaissances
scientifiques ne peut, comme le voulait Descartes, que nous rendre « maîtres
et possesseurs de la nature », voire de notre propre nature, la nature
humaine. La connaissance scientifique peut seule réaliser le rêve prométhéen de
libération des hommes par les effets de son propre pouvoir: devenir des
maîtres sans esclaves et des possesseurs sans propriétés pouvant aliéner
d'autres hommes. On comprend que J. Monod, autre prix Nobel, ait pu
parler d'une « éthique de la connaissance scientifique », rejoignant « l'idéal
socialiste » (Le hasard et la nécessité, Le Seuil, 1970, p. 193). À la tentative
de récupération de la connaissance scientifique par le pouvoir politique et
l'idéologie, les scientifiques, au moins dans leur majorité, et la science, en
tant qu'institution, ne peuvent qu'opposer une incorruptibilité de principe,
une vertu outrée par le soupçon, la ligne Maginot de la démarcation entre
le savoir et le pouvoir.
Cette prétention d'innocence est, évidemment, insoutenable du fait même
que l'extraterritorialité, dont jouirait la démarche scientifique par rapport à
la société, est un mythe. On s'en rend compte en examinant le
fonctionnement concret des pratiques scientifiques en amont même de son utilisation
sociale par les techniques et les idéologies. Comment se présente, en effet,
le fonctionnement institutionnel des communautés scientifiques ? 15
Profondément insérées dans chaque société, les communautés scientifiques
sont des groupes sociaux, officiellement reconnus dans toutes les nations
modernes, et dont les pratiques relèvent de normes de fonctionnement:
— définies, d'abord, par des instances juridico-politiques, par des appareils
d'État: ministères, commissions et organes interministériels, consultatifs ou
exécutifs, élaborant des programmes d'enseignement et de recherche reliés
à toutes les branches d'activité nationales ou privées, industrie, santé,
agriculture, commerce, défense nationale, éducation, etc.
—définies, également, par des traditions internes, de type corporatiste,
ayant été élevées au rang d'institutions, brevetant des formations et des
compétences et légitimant, à l'intérieur de chaque discipline ou spécialité régie
Scientisme et Occident 32
par une communauté scientifique spécifique, les hiérarchies, les fonctions,
les grades, les droits et devoirs, les privilèges des participants, leurs pouvoirs
de décision, de direction, de gestion dans la division du travail scientifique,
bref, tout ce qui relève de la reconnaissance des membres d'un « collège » ou
d'une « confrérie », avec sa panoplie de titres, diplômes, récompenses et
sanctions disciplinaires.
En somme, les communautés scientifiques constituent un réseau de groupes
sociaux, structurés en partie par eux-mêmes, où des individus se
reconnaissent comme étant membres d'un même corps, où les procédures d'initiation
et de promotion sont définies par des conventions établies en fonction de
l'autorité des plus gradés qui se cooptent, dans des « commissions de
spécialistes », selon des pratiques électives paritaires (?). Mais cette reconnaissance
interne, de forme collégiale, se double d'une reconnaissance externe à travers
l'opinion publique, par des groupes et des institutions étrangères à la
communauté scientifique, et relevant, à la fois, de la société civile et de l'autorité
publique, groupes qui ont suffisamment de poids et d'influence pour que
leur reconnaissance attribue une compétence spécifique, utile et donc
rémunérée, bref, un pouvoir et un prestige parfois considérables.
Ici, deux remarques s'imposent. D'une part, l'activité scientifique n'est
plus ce qu'elle était dans ses commencements, au XVIIe, voire au XVIIIe
siècle. Une révolution silencieuse, mais permanente, a transformé cette
activité — émanant, à l'origine, d'individus curieux et érudits, mais souvent
autodidactes, reliés entre eux par de lentes correspondances épistolaires
relayées par des « académies » et des sociétés savantes, parrainées par des
monarques et des élites bourgeoises, dont le mécénat était ostentatoire sinon
désintéressé — en une activité professionnelle, intégrée de plus en plus étroitement
à la transformation des forces productives, gérées progressivement par les élites
technocratiques, parties prenantes de la révolution industrielle et
scientifique. L'attirail désuet et baroque qui composait le décor des spéculations
solitaires et contemplatives de ces bricoleurs passionnés de l'arrière-monde des
« cabinets de curiosités », où la mise en scène des expériences tenait encore
de la magie, s'est peu à peu transformé en un lourd dispositif expérimental
qui concentre ce que les puissances de la technique et de l'industrie de pointe
ont produit de plus coûteux et de plus difficile à mettre en oeuvre, dans
l'analyse toujours plus fine des mécanismes cachés au coeur des phénomènes,
Science et société 33
lesquels n'apparaissent plus, d'ailleurs, que dans des champs ouverts par la
médiation des appareils de laboratoire les plus sophistiqués. Parallèlement à
ces évolutions, qui ont fait de chaque dispositif expérimental une « théorie
matérialisée » et de chaque expérimentation une opération théorique, la
formation et l'information scientifiques se sont organisées en des procédures
instituées, gérées le plus souvent grâce à l'intervention de l'État qui décide
de la diffusion ou de la protection des activités scientifiques selon que leurs
domaines ouvrent sur des applications militaires ou économiques, dont le
monopole et le secret semblent exigés par les conjonctures politiques. Mais
en même temps, le merveilleux scientifique est dans le commerce et presque
tous les objets qui environnent notre vie quotidienne, depuis les appareils
électroménagers jusqu'à l'ordinateur domestique, en passant par le poste de
télévision, mettent en jeu des synergies technoscientifiques qui interposent
entre nos organismes et notre environnement naturel une enveloppe «
technosphérique » donnant à notre vie de relation (avec les choses et les autres)
une tonalité irrémédiablement artificielle'''.
On ne peut donc plus, désormais, disjoindre, en deux sphères distinctes,
ce qui relèverait d'une instance sociopolitique de l'existence collective et ce
qui appartiendrait à l'activité des communautés scientifiques, tenues comme
en lisière de « la prose du monde ». Chaque moment de cette activité est
partie prenante des péripéties les plus humbles de la vie quotidienne et des
enjeux qui s'y produisent dans les rapports sociaux et les diverses stratégies qui
s'y déploient. Vouloir y distinguer un « amont » et un « aval », une part
contemplative et innocente et une part complaisante et comme infiltrée ou
manipulée par la contingence des intérêts et des rapports de force, c'est
affubler les scientifiques d'une naïveté et d'une irresponsabilité peu
compatibles avec le statut et le prestige d'intellectuels, dont ils jouiraient alors
indûment auprès de leurs concitoyens. Que seraient des intellectuels qui
pratiqueraient la politique de l'autruche quant aux implications de leurs
activités professionnelles dans les structures sociales d'un monde dont ils ne
cessent de transformer le cours et d'infléchir le sens? Les activités
scientifiques sont impliquées et infiltrées dans tout le tissu social à travers un
réseau d'influences réciproques dont il n'est pas possible de séparer la trame
sans dénaturer tout ce qui compose la spécificité de la société et de la culture
du monde moderne'''. La moindre des lucidités exige que nous cessions de
34 Scientisme et Occident
nous représenter la science et la société comme deux personnages d'une
figure de danse: si la société est le corps dont les communautés scientifiques
sont des membres, le discours scientifique en est l'expression dominante et
comme l'écriture la plus pertinente. Pourtant, l'image qu'on nous donne du
monde scientifique lui-même comporte des lacunes, des non-dits, des
silences qui viennent en particulier de l'ignorance de l'histoire des sciences
dans l'histoire de notre culture. Le discours scientifique doit aussi répondre
de ces silences touchant, notamment, aux apparentements du savoir et du
pouvoir puisqu'ils appartiennent, eux aussi, à la réalité à connaître, à la
réalité même de ce discours, dans la mesure où ses conditions de production
infléchissent la nature et la portée de ses énoncés sur le monde.
Une deuxième remarque s'impose. On a beaucoup de difficultés à évaluer
la complicité de ce fonctionnement institutionnel des communautés
scientifiques dans la mesure où, dans chaque pays, ce fonctionnement est relié à
l'autorité de l'État de manière juridiquement différente selon que
l'enseignement, la formation et la recherche sont organisés par des institutions
publiques ou privées, relevant donc de relations privilégiées avec les pouvoirs
publics ou les entreprises privées qui leur accordent leurs crédits de
fonctionnement. Mais dans tous les cas, il est clair que ce besoin de
reconnaissance, interne et externe, se traduit par des luttes sociales'', d'abord à
l'intérieur de chaque communauté, mais également à travers les rapports
que la communauté scientifique, dans son ensemble, entretient avec ces
alliés incertains que sont l'opinion publique, modelée par les médias, le
pouvoir politique et le pouvoir économique, au sein de la société civile.
La complexité et l'opacité de ce fonctionnement institutionnel ont
plusieurs conséquences. La première concerne le concept même de communauté
scientifique'. Il est plus ambigu qu'on ne le croit généralement. Le « sujet »
qui est ainsi désigné comme producteur d'un type de connaissances, possède
une acception collective et plurielle où le flou et l'imprécision ont pour
effet de masquer qui parle, qui décide, qui prend position dans ce « petit
monde » très hiérarchise. Il y a des maîtres, des assistants, des apprentis qui
participent aux recherches et aux élaborations théoriques, au sein d'une
structure de pouvoirs qui, en principe, correspond à une gradation des
savoirs mais qui, en réalité, influence lourdement l'orientation de la formation
et de la recherche des jeunes chercheurs en fonction de critères dont la per-
Science et société 35
tinence et l'ouverture sont rarement définies en commun, discutées,
controversées, remises en question, d'autant que les carrières, les promotions et le
prestige de chacun seraient déstabilisés par de telles procédures. De sorte
que lorsqu'on parle de « l'intérêt » de telle ou telle discipline, de tel ou tel
centre de recherches, voire de la communauté scientifique dans son
ensemble, la signification précise de ce terme laisse à désirer, car il risque de
masquer des divergences profondes dues, précisément, aux structures de
pouvoir qui règlent le fonctionnement quotidien et la division du travail au
sein de la communauté. Les jeunes chercheurs font souvent l'expérience
d'une tension entre leurs intérêts (l'apprentissage, l'accession à la recherche,
la carrière ou la reconnaissance due à leurs compétences nouvelles, etc.) et
ceux du centre ou du service où ils travaillent, voire l'intérêt des chercheurs
plus chevronnés, plus connus, et dont dépend leur cursus scientifique. Mais,
évidemment, ils ne peuvent faire état de cette tension et, plus généralement,
des influences qui peuvent infléchir le cours de leurs propres recherches, car
leur carrière bénéficie de la position hiérarchique des personnes et des
institutions sous l'égide desquelles ils entament et poursuivent ces recherches.
L'enquête minutieuse de W. Broad et de N. Wade 21 en dit long sur l'écart
entre l'idéal déontologique de l'activité scientifique et le fonctionnement
institutionnel réel des communautés, animant cette activité. La longue et
difficile ascension dans les hiérarchies universitaires et les institutions vouées à
la recherche, la nécessité d'obtenir, de renouveler ou d'accroître les
subventions de recherche, les critères élitistes qui sont mis en jeu pour obtenir les
qualifications nécessaires à la promotion et à la reconnaissance, notamment
à travers les publications, favorisent un esprit de compétition (plus que de
collaboration) qui accroît la tension s'exerçant sur les chercheurs et qui n'est
guère compatible avec la paix studieuse et protégée que requiert la quête de
la vérité. Quant au prestige social et à l'autorité quasi-religieuse que procure
la réputation d'appartenir à l'élite scientifique, ils mettent souvent à l'abri des
critiques qui devraient s'exercer sur les décisions et les pouvoirs des
sommités scientifiques, promues au vedettariat médiatique 22. D'autant que,
quelquefois, les réputations sont usurpées et ne récompensent pas toujours
l'originalité et la nouveauté de recherches courageuses. Les mécanismes
sociaux sélectifs, qui séparent l'élite scientifique d'une intelligentsia cultivée
mais non spécialisée, ont tendance à préserver le pouvoir symbolique
36 Scientisme et Occident
concentré entre les mains d'une minorité autoritaire, repliée sur le maintien
de normes académiques définissant et pérennisant la compétence
scientifique. Le sociologue des sciences R. Merton 23 a signalé que l'histoire des
sciences est jonchée de découvertes authentiques dont les auteurs furent
méconnus ou écartés du fait même que leurs travaux ébranlaient des certitudes
scientifiques établies, les présupposés du « paradigme normal » (Kuhn). Mais
ces pratiques autoritaires et conservatrices sont peu connues d'un public
profane qui préfere, d'ailleurs, se reposer dans la foi en une science
toutepuissante et immaculée, une science irréprochable du fait de la vérifiabilité
des énoncés scientifiques, garantie en permanence par une communauté de
savants intègres et minutieux qui ne cessent de reproduire les démarches
expérimentales de leurs collègues, pour en contrôler les résultats en acceptant,
sans réticence d'aucune sorte, d'être à leur tour soumis à la critique de leurs
pairs. Car il est dit qu'on entre dans la communauté scientifique comme on
entre en religion : en se dépouillant, au seuil du sanctuaire, des passions, des
ambitions, de l'orgueil, et de la volonté de puissance qui habitent le coeur du
commun des mortels. En fait, dit C. Chrétien (op. cit., p. 65), « la société
fournit les ressources et met en place les cadres, les organes, les réseaux avec
et dans lesquels s'élabore la connaissance scientifique. Parce que les
recherches ne sont pas des activités purement spirituelles et désincarnées, elles
s'inscrivent dans des structures de financement et de diffusion, elles se
moulent dans les formes de la division du travail et de la compétition, elles se
plient aux normes de contrôle et de productivité, elles entrent en
concurrence et en relation avec les autres activités sociales, techniques,
économiques, culturelles, etc. ».
On a donc affaire à un fonctionnement institutionnel de la communauté
scientifique surdéterminé: à la fois conditionné par la structure interne des
rapports hiérarchiques entre ses propres membres, mais dépendant
également de la position que la communauté scientifique occupe dans la société
globale et de la stratégie qu'elle doit adopter en fonction de cette position.
Mais ce qui paraît évident, quand on y réfléchit, ne se dévoile que dans un
effort de la réflexion et l'apport d'une éducation qui doit être entretenue et
diffusée; or le scientisme est précisément une composante essentielle de
notre éducation scolaire et de notre formation intellectuelle ; et il cultive
avec succès le mythe de l'autonomie, de la neutralité, de l'indépendance de
Science et société 37
la démarche scientifique par rapport aux pouvoirs économiques et politiques
qui dominent en nos sociétés. Ce mythe nourrit l'image d'une « cité
scientifique », celle « des travailleurs de la preuve » (Bachelard) en marge de la
société, trivialement déterminée par le conflit des intérêts impurs ; l'image
d'une fraternité cosmopolite, puisque la quête de la vérité s'instaure au-delà
des frontières nationales, des croyances, des cultures, des différences
partisanes. Microsociété, mafia sublime, elle a son code, sa mentalité, son éthique
qui fonctionnent à l'écart des rapports de force qui agitent le monde
vulgaire ; elle est une « abbaye de Thélème », autogérée par un collège fraternel.
Ses membres doivent donc se tenir à l'écart des allées du pouvoir, de ses
fonctions économiques et politiques, contaminées par des intrigues et des
stratégies. Peu ou pas de Prix Nobel engagés, au vu et au su de l'opinion
publique, dans des partis politiques, des Églises, des firmes multinationales.
Et pourtant...
Car chacun sait (mais chacun n'est pas tout le monde) que les subsides et
les appuis politiques sont le nerf de la guerre que se livrent les équipes
scientifiques, les centres de recherche, les laboratoires, voire les universités et les
grandes Écoles : l'insularité intellectuelle des communautés scientifiques n'est
qu'un leurre dérisoire. Il leur faut, en la personne de leurs représentants,
faire allégeance, dans l'ombre, dans les cabinets des ministères, dans les
conseils d'administration des entreprises, dans tout le réseau des puissances
économiques et politiques, aux dispensateurs des ressources financières qui
alimentent les budgets de recherche et de formation, parrainent les projets
et en assurent l'intendance. Parfois, des mécènes viennent spontanément
vers eux, et les intérêts se conjuguent harmonieusement; parfois, les
dispensateurs de ressources sont moins lucides ou plus intéressés et les palabres
sont plus longues. Mais les malentendus sont bien plus rares que par le passé
et certaines disciplines, naguère parentes pauvres, comme la Psychologie ou
la Sociologie, sont, désormais, parties prenantes de la stratégie des pouvoirs.
Aujourd'hui, le président Eisenhower qui, dans les années cinquante,
désignait les « complexes militaro-industriels » comme les partenaires naturels de
la recherche scientifique, ne créerait plus la moindre surprise ou la moindre
interrogation 24, tout au moins chez les scientifiques. Les alliés économiques
et politiques des scientifiques savent, d'ailleurs, exploiter (en dehors de
l'usage direct des progrès scientifiques qu'ils incorporent dans des dispositifs
Scientisme et Occident 38
techniques) le prestige scientifique pour cautionner leurs entreprises et leurs
décisions dans des problèmes de société où les « experts » jouent le rôle du
conseiller du Prince.
La communauté scientifique se comporte ainsi comme propriétaire d'un
« capital culturel » qui cherche son investissement rentable et qui, comme
tout capital, doit se mettre en valeur en se faisant reconnaître comme
pouvoir symbolique25 . Depuis le XIXe siècle, les liens entre les scientifiques, les
militaires et les industriels se sont ainsi progressivement renforcés, négociés
par les bons offices de l'État qui peut manifester, de cette manière, son
hégémonie, et sur les activités économiques, et sur les activités scientifiques et
techniques. On peut signaler, à ce propos, que la « relance » des activités
scientifiques est souvent liée à de nouveaux objectifs militaires, eux-mêmes
profondément encastrés dans des perspectives économiques. Par exemple, le
projet de « la guerre des étoiles », lancé sous l'administration Reagan, a
stimulé de façon massive la recherche spatiale ainsi que la recherche
informatique qui elles-mêmes servirent de pôle d'entraînement à maintes branches
industrielles aux États-Unis 26. Cette politisation des milieux scientifiques, en
fait, ne cesse de se renforcer depuis l'avant-guerre des années 30, parce que
les élites scientifiques, souvent ralliées au marxisme, ne restaient pas
indifférentes aux débats qui reliaient les récentes révolutions paradigmatiques,
en Physique notamment, et la révolution politique et culturelle qui se jouait
en URSS et qui avait officiellement l'ambition d'articuler le matérialisme, la
technocratie et l'attachement idéologique au pouvoir libérateur des sciences,
bref, la « fonction sociale » de celles-ci, comme incarnation du rationalisme
et du progrès. Par ailleurs, les scientifiques étaient souvent réfugiés d'Europe
centrale et issus de l'intelligentsia juive de la Vienne décadente et raffinée
d'avant 1914, où se fomentait le néo-positivisme de l'empirisme logique,
nouvelle épistémologie du scientisme (terme d'ailleurs inventé par les
conservateurs de l'époque qui brocardaient la modernité) ; en tant qu'intellectuels,
ils prenaient position, pour la plupart, contre le nazisme que certains
fuyaient en trouvant refuge dans les universités anglo-saxonnes. Pendant la
Seconde Guerre mondiale, la mobilisation systématique de la communauté
scientifique à des fins militaires (la guerre nucléaire fut tragiquement la fille
de l'anti-fascisme, rappelle É. Hobsbawm) se doubla de la mobilisation de
ressources, inimaginables jusque-là, et qui ne pouvaient être allouées que
Science et société 39
par les instances économiques et politiques des grands pays en guerre. Cette
température politique des milieux scientifiques ne diminua pas quand la
« guerre froide » entre l'Est et l'Ouest vint prolonger la guerre chaude en des
conflits périphériques (Corée, Vietnam, etc.) et s'exprimer en des luttes
idéologiques qui étaient parties prenantes de la concurrence entre institutions et
centres de recherches, engagés dans la course au prestige et à l'innovation
stratégique.
En somme, si le pouvoir politique de la communauté scientifique semble
réduit, il se renforce du relais que lui offrent constamment des applications
techno-industrielles et économiques, dans leurs tendances à se présenter
comme des progrès concernant l'humanité tout entière; et cette symbiose
entre savoir et pouvoir en dit plus long sur son pouvoir réel que ses
protestations d'innocence et d'impuissance. On devrait soumettre les
communautés scientifiques au soupçon que Nietzsche porte sur toutes celles qui
prétendent agir et parler au nom de tous les hommes. D'ailleurs, ce
soupçon est présent dans le malaise des scientifiques eux-mêmes quand ils
protestent de leur innocence manipulée, de leur attachement à la neutralité, de
leur bonne foi, surprise derechef, quand ils jurent qu'on ne les y reprendra
plus. Et pour peu qu'on les laisse dire, ils trahiront aussitôt leurs voeux de
neutralité en affirmant que le pouvoir ne devrait pas être confié à n'importe
qui, mais plutôt à ceux qui savent. Par là, une fois encore, leur rhétorique
retrouve les traits saillants de l'idéologie: l'identification des intérêts d'un
groupe particulier avec les intérêts du plus grand nombre. En fait, la
complicité des savoirs scientifiques et des pouvoirs politiques peut s'observer,
pratiquement sans interruption, depuis les découvertes archimédiennes,
utilisées dans les machines de guerre de l'Antiquité, jusqu'à la traque des «
cerveaux » par les services de renseignement des États modernes et leur
mobilisation au service de la lutte contre un ennemi menaçant toujours les
intérêts vitaux de quelque république. Galilée, par exemple, ne dut sa
réputation et probablement l'indulgence dont fit preuve l'Inquisition à l'égard de
ses thèses iconoclastes, qu'à ses talents d'ingénieur hydraulicien et opticien,
qui s'exercèrent notamment dans le cadre de l'Arsenal de Venise et des
principautés italiennes 27 .
Une autre conséquence encore du fonctionnement institutionnel des
communautés scientifiques est assez inattendue : elle concerne la transparence
40 Scientisme et Occident
même de la communication et de l'information au niveau de la recherche et de
ses résultats. La nécessité pour les chercheurs, qu'ils soient jeunes ou moins
jeunes, de se bâtir une réputation dont le critère éminent est la publication
dans des revues spécialisées fait que le nombre de ces publications en toutes
langues compose un véritable « océan de revues et d'articles » (Broad et
Wade, op. cit., p. 63) : des milliers et des milliers d'articles paraissent, chaque
année, dans l'ensemble des disciplines, d'autant que ces disciplines se
multiplient et que s'accroît le nombre des scientifiques (plus de 90 % des
scientifiques ayant existé sont actuellement vivants). Souvent, ces publications
consistent en une recension d'autres publications à mentionner pour
rehausser l'érudition de sa propre publication dont les énoncés originaux se
réduisent à peu de choses : ce sont des « gloses » ou « doxographies »,
semblables à celles que s'imposaient les scolarques des écoles médiévales.
Souvent aussi, l'auteur reprend l'essentiel de ses autres publications dans
une « nouvelle » publication, promise à d'autres revues sous un titre
différent. Souvent, enfin, les emprunts à d'autres travaux sont masqués ou
travestis par les artifices rhétoriques de la paraphrase frauduleuse. Bref, la
quantité écrase ou submerge l'originalité et la concision; mais c'est la
longueur de la liste des publications ou « travaux » qui fait, hélas, souvent
office de mérite pour l'obtention d'une promotion ou d'une subvention. Cette
inflation des publications rend, en effet, leur contrôle impossible par
ceuxlà mêmes (les responsables et directeurs de recherches) qui doivent garantir
leur qualité et l'originalité des travaux de leurs élèves car, en définitive, c'est
leur autorité qui demeure la caution ultime de ces travaux. Ceux-ci, une fois
le grade, le poste ou la subvention obtenus, iront lentement se faire oublier
dans l'entassement silencieux et insondable des archives et des bibliothèques
scientifiques. L'épaisseur des choses écrites au nom des programmes
disciplinaires est telle que, raisonnablement, plus aucun scientifique responsable
ne peut maîtriser la pratique des emprunts, des échanges, des références et
interférences, voire des paraphrases, dans la branche même de la discipline
où il fait office de référence". Les comités de rédaction des revues, les
responsables de publications spécialisées dans le réseau de l'appareil éditorial,
sont également pris de court par la masse des manuscrits, des « papiers » et
des thèses qui circulent, en un flot ininterrompu, sous l'appellation de «
travaux », dans la sphère discrète des centres de recherches, des instituts et des