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Simone Weil

258 pages
Ce recueil a voulu suivre l'œuvre de Simone Weil. Il réunit un ensemble d'études qui s'emploient à rendre compte de son cheminement. Il interroge une pensée en gestation, une écriture en travail, bref, une méthode qui est une langue et qui prend tous les risques de l'"inexprimable". Ces textes sondent l'ambivalence d'une œuvre tendue entre philosophie politique, philosophie spéculative et raisonnement théologique.
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SIMONE WEIL LA PASSION DE LA RAISON
TEXTES RÉUNIS ET PRÉSENTÉS PAR MIREILLE CALLE ET EBERHARD GRUBER

avec la collaboration de Nadia Setti

L'Harmattan 5-7, fue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HO~GRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Trait d'union
Dirigée par: Mireille Calle, Eberhard Gruber, Max Vernet

Adresse rédaction: Département Etudes féminines - UFR 4 Université de Paris VIII - Vincennes 2, rue de la liberté, 93526 Saint-Denis Cedex 02

Trait d'union: petit trait horizontal hors de l'alphabet. Il marque la liaison, ou la séparation, dans certains composés. Il met en question ce qu'il rapproche; permet de passer outre. Lire par le trait d'union, c'est être conduit au bord des constructions: littéraires, sociales, philosophiques. Des livres seront réunis, qui font entendre la voix de ceux qui excèdent les distinctions catégoriques, prennent à l'oblique, relancent les limites, questionnent les seuils. S'efforcent de penser l'intersection, la convergence, l'interruption.

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3995-4

Table des matières

Mireille Calle, Eberhard Gruber

Liminaire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11

Marie-Odile Germain Quelques mots sur les manuscrits

SimoneWeil RobertChenavier EberhardGruber Philosophie/politiquee la raisonou d philosophie/politiquee l'entendement? d Un pontversDieu? Sur la limite
du raisonnement analogique chez

19 23

SimoneWeil..
Wanda Tommasi Federica Negri Mireille Calle Susanne Sandherr

......

......39 87 lOI 119

La splendeur du visible: images et

symboleschezSimoneWeil SimoneWeilpar CristinaCampo
La grâce de l'écriture ou Quand on désire

du pain on ne reçoitpas des pierres
Simone Weil, une philosophie de la force ou Pour une seconde lecture de la condition féminine.

.137

Gabriella Fiori

Le rôle de la raison dans une vie consciente de femme, vis-à-vis de la confusion meurtrière de l'époque ..157

AndréA. Devaux. Raisonet mystèrechezSimoneWeil DomenicoCanciani Du malheurouvrierà l'enracinement
Rolf Kühn Michel Narcy Index des noms cités Le dualisme chez Alain, Simone Weil et Simone Pétrement.

181 191

Le Moi face à la manifestation pure du réel...211 .237 255

6

Sigles utilisés
Œuvres de Simone Weil La nomenclature utilisée reprend celle, plus complète, publiée dans chaque numéro des Cahiers Simone Weil (CSW).

AD

C

Attente de Dieu, La Colombe, Ed. du Vieux Colombier, 1950, (1ère édition). AD 4 : Paris, Fayard, 1966. AD 5, Paris, éd. du Seuil, colI. «Livre de vie» 1977. Cahiers (Plon, I, 1951 ; II, 1953 ; III, 1956). C I 2 nouvelle édition, revue et augmentée (Cahier 1-4), Plon, Paris, 1970 C II 2 (Cahier 5-8), Paris, Plon, 1972.

C III 2 (Cahier 8 suite - Il), Paris, Plon, 1974.

co
CS
E

EHP EL IPC LPh

La Condition ouvrière, Paris, Gallimard, colI. «Idées», 1951 (Avant-propos d'Albertine Thévenon). La Connaissance surnaturelle, Paris, Gallimard, 1950. L'Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, Paris, Gallimard, 1949. E2:Paris, Gallimard, colI. «Idées», 1962, 1977. E3:Paris, Gallimard, colI. «folio-essais», 1990. Écrits historiques et politiques, Paris Gallimard, colI. « Espoir », 1960. Ecrits de Londres et Dernières Lettres, Paris, Gallimard, colI. « Espoir», 1957. Intuitions pré-chrétiennes, La Colombe, Ed. du Vieux Colombier, 1951 ; Librairie Fayard, 1951. IPC2: Fayard, :Paris, 1985. Leçons de philosophie (Roanne 1933-34), (présentées par Anne Reynaud-Guérithault). Librairie Plon, 1959. LPh2: Union Générale d'Editions, colI. «10/18» 1966.
7

LR OC

LPh3: Paris, Plon, 1989. Lettre à un Religieux, Paris, éd. du Seuil, coll.
« Livre de vie », 1974.

OE OL PG

S SG

Oeuvres complètes (1988 ), édition publiée sous la direction d'André A. Devaux et de Florence de Lussy, Paris, Gallimard. OC I Premiers écrits philosophiques, 1988. OC II. 1 : Ecrits historiques et politiques. L'engagement syndical (1927-juillet 1934), 1988. OC II. 2 : Ecrits historiques et politiques. L'expérience ouvrière et l'adieu à la révolution (juillet 1934-juin 1937), 1991. OC II. 3 : Ecrits historiques et politiques. Vers la guerre (1937-1940), 1989. OC VI.1 : Cahiers (1933-septembre 1941), textes établis et présentés par Alyette Degrâces, Pierre Kaplan, Florence de Lussy et Michel Narcy, Paris, Gallimard, 1994. OC VI.2 : Cahiers (septembre 1941-février 1942), textes établis et présentés par Alyette Degrâces, Marie-Annette Fourneyron, Florence de Lussy et Michel Narcy, 1997. OC VI.3 : Cahiers (février 1942-juin 1942), textes établis et présentés par Alyette Degrâces, MarieAnnette Fourneyron, Florence de Lussy et Michel Narcy, 2002. Oeuvres, édition établie sous la direction de Florence de Lussy, Paris, Gallimard, 1999 (Collection "Quarto"). Oppression et liberté, Paris, Gallimard, 1955. La Pesanteur et la grâce: Paris, Librairie Plon, 1947 (textes choisis et présentés par Gustave Thibon). PG2: colI. « Agora », 1991. PG3: Paris, Plon, 1991 (Collection «Pocket»). Sur la science, Paris, Gallimard, 1966. La Source grecque, Paris, Gallimard,

SG 1 1953 ; SG 2 1963.

8

Autres ouvrages Cahiers Simone Weil, revue trimestrielle publiée depuis 1973 par l'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil. SP I, II Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, 2 vol. : I (1909-1934), II (1934-1943), Paris, Fayard, 1973, 1978. Textes bibliques Col Epître aux Colossiens Eph Epître aux Ephésiens Jn Evangile de Jean Le Evangile de Luc Mc Evangile de Marc Mt Evangile de Matthieu Os Osée Pr Proverbes CSW

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Liminaire
«Quant au ventre d'un homme, il est plus vaste que les Deux-Greniers. Il est plein de toutes sortes de propos. Tu dois choisir le bon, Et le dire alors même que le mauvais demeure emprisonné dans ton ventre.» 1

C'est de L'Enseignement d'Ani, ensemble de manuscrits d'Ancienne Egypte, de l'Epoque rames side, que nous parvient cette sentence. Les papyrus de Saqqara et de Deirel-Medina ajoutent la précision d'une sensible variante: « Emprisonne ce qui est mauvais de sorte que ça meure fjusqu'à ce que tu meures] »2. Ce passage nous a paru emblématique d'une certaine forme de relation à soi et au monde que Simone Weil n'aura cessé de rechercher par l'effet de 1'« union des contradictoires », une relation d'écartèlement dont le schème sacrifi1. L'Enseignement d'Ani est connu par une vingtaine de manuscrits, dont la version la plus complète est celle du papyrus de Boulaq (fin XXIè dynastie). Cf. l'édition fondamentale par J.F. Quack, Die Lehren des Ani. Ein neuagyptischer Weisheitstext in seinem kulturellen Umfeld (DBO, 141), Fribourg et Gottingen, 1994. Nous nous référons à la traduction et aux notes de l'édition française établie par Pascal Vemus, Enseignement d'Ani in Sagesses de l'Egypte pharaonique, Imprimerie Nationale Editions, 2001, p. 236-266. La citation est à la section 20, 7-12 (p.249). 2. Note de Pascal Vemus. L'italique dans le texte signale la traduction littérale.

ciel à l'œuvre constitue, aussi, une vertigineuse dynamique des hétérogènes conjuguant lucidité, tension sublime, processus apotropaïque, capacité dialectique de la relève du pâti par le don, et cela dans une exigence éthique extrême. Le Cahier VIII (K8) récemment publié dans l'édition du tome VI.3 des Oeuvres complètes3, comporte des réflexions particulièrement éclairantes à cet égard:
L'union des contradictoires est écartèlement. L'union des contradictoires est par elle-même passion, elle est impossible sans une extrême souffrance. Il faut user de la souffrance en tant que contradiction éprouvée. Par cet usage elle est médiatrice, et par suite rédemptrice. Il faut en user en tant qu'écartèlement.4

C'est bien cela, la puissance de médiation et de rédemption de la relation d'écartèlement, qu'au titre de Passion de la raison les textes ci-après rassemblés s'efforcent d'explorer - tant dans l'élaboration de la pensée de Simone Weil nourrie des philosophies égyptiennes, indiennes, grecques, bibliques que dans sa volonté d'être présente à tous les combats à livrer, que ce soit celui de la condition ouvrière, celui des républicains espagnols contre le franquisme, celui de la seconde guerre mondiale puis de la Résistance française lors de l'Occupation. Que ce soit, surtout et superlativement, le combat qu'exige une quête mystique ardente et réfléchie.

Ce titre - Simone Weil,La Passion de la raison -, dont
Michel Narcy note à propos qu'il fait écho au volume de
3. DC VI.3.Voir ici et pour toutes les références à l'œuvre de Simone Weil la liste des sigles désormais cités dans le texte. 4. Simone Weil, Cahiers (K8), ms.29 et ms. 30, op. cit., p.63 et 64. Cf. également, ms.28 du même Cahier, ce passage qui forme constellation avec les deux citations ci-dessus: «Union des vertus contraires comme effet exclusif du surnaturel et signe propre de la grâce. C'est la transposition dans le comportement de l'usage logique des propositions contradictoires pour atteindre les vérités divines. Transcendance divine.! Le beau est une application de cela.(Comment ?) »

12

mélange réuni en hommage à Ferdinand Alquié5, place les analyses sous double signe: objectif et subjectif, le génitif dit assez qu'il n'y a ni dichotomie ni dualité fût-elle versatile mais que, avec Simone Weil, il y va de l'espace d'un battement et de ce qui fait levier dans l'être. Dans sa pensée comme dans sa réalité; dans sa pesée comme dans son attente; comme dans la médiatrice abnégation du sujet: « Et plus rien dans ma pensée qui procéderait de je. À travers moi, Dieu et la création seraient en contact» (C 1112, 111). La quête de Simone Weil s'avance ainsi sur la crête étroite où se joignent et disjoignent les versants contraires, et les études ici s'emploient à suivre son cheminement dans les différents domaines qu'il traverse avec une égale fulgurance. La Passion de la raison: c'est façon d'aborder, articulant le divin amour et la douleur christique, ce que Florence de Lussy nomme avec bonheur, sous-titrant le troisième

volume du tome VI, « La Porte du transcendant» dans l'œuvre de Simone Weil (OC VI. 3) - une porte qu'on ne
passera pas. Tant il est vrai qu'il s'agit moins dans cette pensée de franchissement que de seuil; seuils multiples et démultipliés comme autant de confrontations de l'impossible et de mises en souffrance, de degrés, étapes, états, passages où puiser l'énergie qui est énergie d'écrire attendre souffrir réfléchir désirer. L'un des intérêts de ce recueil, et non le moindre, est précisément de déployer une diversité d'approches et de tons, chaque signataire prospectant de manière singulière la démarche weilienne, ce qui donne à lire le large spectre d'une pensée en gestation. Ainsi le présent volume s'organise-t-il selon une trajectoire questionnante - attitude intellectuelle fondamentale de celle qui n'aura eu de cesse de pointer les interrogations
- avec, en ouverture, l'analyse de Robert Chenavier
« Philosophie/politique de la raison ou philosophie/poli-

5. La Passion de la raison: hommage à Ferdinand Alquié, sous la direction de Jean-Luc Marion, PUF, 1983. Cf Michel Narcy, «Le dualisme chez Alain, Simone Weil et Simone Pétrement », infra, note 2.

13

tique de l'entendement? » et en clôture, celle de Michel Narcy «Le dualisme chez Alain, Simone Weil et Simone Pétrement ». Ces deux contributions qui se font écho en ce qu'elles réexaminent les tenants et les aboutissants de l'ambivalence à l'œuvre chez Simone Weil, inscrivent notre recueil dans l'arc de la polarité weilienne par excellence, celle de la philosophie politique et de la philosophie spéculative voire la mathesis théologique. Robert Chenavier reprend dans toutes ses finesses la distinction entre imagination, entendement, raison et en vient à considérer comment, pour Weil, qui n'est en cela pas éloignée de Kant et qui précède certaines positions de Merleau-Ponty, « il n'y a pas de politique d'entendement qui ne soit une politique de raison; à condition d'envisager l'idéal de la raison comme n'ayant d'existence qu'à titre de "limite théorique" de ce qui est réalisable.» Michel Narcy, quant à lui, soumettant à l'analyse critique la notionde « dualisme », notion qu'il réévalue, à l'endroit de SimoneWeil,par une doublecroisée - comparative et différentielle, avec Alain avec Simone Pétrement -, reconsidère ses lectures de Platon et note comment l'importance que prend le Timée par rapport à la République est symptoma-

tique d'une vision du monde où « ce n'est plus l'esprit qui
cède et se trouve empêché par la nécessité, mais au contraire la nécessité qui cède à l'esprit ». Cette résistance qui est au cœur de la pensée weilienne, Michel Narcy la désigne par

une imageremarquable: « Si le mondeest beau, dit Simone
Weil, il n'est plus une caverne », et Narcy d'ajouter: « c'est le soleil lui-même [...] qui est descendu dans la caverne ». Croisées et tensions à l'œuvre sont exhaussées par l'analyse de Eberhard Gruber qui s'emploie à porter à toutes conséquences le raisonnement algébrique auquel Simone Weil applique son esprit de plus en plus assidûment. En effet, avec « "Un pont vers Dieu" ? Sur la limite du raisonnement analogique chez Simone Weil », le signataire, se référant à la volonté de Simone Weil de « rendre à la science sa destination de pont vers Dieu» (0112,72) et creusant la réflexivité de la « logique du pont» en son double génitif,
14

reprend la problématique des logoï alogoï et articule le principe des proportions analogiques et le motif, majeur chez Weil, du Christ et de la Croix. L'analogie, ce « Comprendre sans cesser de percevoir» (LPh, 199), permet alors de lire, selon Gruber qui revendique une « seconde leéture » (CI2,152), une « seconde attention» ou « respiration» (CII2, 51), la médiation christique Dieu-homme dans une perspective non plus métaphorique mais catachrétique - à l'image, déconstructive, du tableau de

Magritte intitulé « Le pont d'Héraclite ».
C'est l'impact et l'inscription du « penser par images»

qui requièrentla réflexionde WandaTommasi: « La splendeur du visible: images et symboles chez Simone Weil ».

Relevantles principauxmotifsweiliensainsique la « coexistence problématique du platonisme et du christianisme» risquant de piéger « de l'intérieur» sa pensée, Wanda Tommasi reprend la distinction entre eidolon et eikon, pointant ainsi la différence chez Weil entre l'illusoire idolâtrie et l'icône porteuse du divin monde suprasensible. En suite de quoi, elle souligne combien importe pour la philosophe le thème de « la beauté comme nourriture» : où, rédemptrice, la beauté rejoint le mystère chrétien de l'eucharistie. « Mystère» est donc aussi un terme de conjugaison contradictoire avec « raison », et c'est la voie de lecture suivie par André A. Devaux dont l'étude, partant de la notion de mystère en tant que « levier permettant de transporter "la pensée [...] de l'autre côté de la porte impossible à

ouvrir"» déplie ensuite la subtile évolution vers le « surnaturel » et le «mysticisme» de celle pour qui « la géométrie»
n'allait pas sans le sentiment le plus « passionné ». L'accès à Simone Weil par le sentiment passionné et par le « tissu de cellules vivantes» que forment existence et pensée: tel est le choix de Gabriella Fiori qui lie, dans une écriture de l'empathie, réflexion et biographie au titre de : « Le rôle de la raison dans une vie consciente de femme, vis-à-vis de la confusion meurtrière de l'époque». Nourrie de témoignages souvent de première main, cette étude qui tient à rendre compte de l'intériorité et de l'exté15

riorité des exigences weiliennes, s'attache à faire le portrait de ce « legs à l'humanité» que constitue une œuvre-vie «centrée sur l'équilibre entre liberté et responsabilité ». Un des apports de ce volume est, nul doute, la singulière attention portée à cette «vie consciente de femme », laquelle se trouve explorée dans ses diverses facettes et selon des tonalités différentes faisant apparaître une figure weilienne inusitée. C'est, notamment, celle que suscite la contribution de

Susanne Sandherr ; « Simone Weil, une philosophie de la
force ou Pour une seconde lecture de la cond~tionféminine », où, à considérer la critique weilienne du pouvoir et sa déconstruction du capitalisme, l'analyse fait émerger la perspective d'une «autre force que la force» qui serait liée à « une image assez hétérogène de la condition féminine» ; et où se conjoindraientle langagedu « Dieu de l'alliance », celui du courage féminin et la langue d'un « iconoclasme poétique ». Avec la mise en perspective par Federica Negri de la réception de l'œuvre de Weil en Italie dans les années Cinquante, à travers sa réinterprétation par Cristina Campo, personnage de premier plan, « traductrice raffinée, écrivain et poétesse toujours en quête du mot parfait» , c'est un autre éclairage qui est apporté: le double visage féminin ainsi mis en jeu porte à réexaminer les notions de "création" et de «décréation», et de considérer jusqu'où l'esthétique peut être « la clef des vérités surnaturelles» (CIII2,275). Domenico Canciani quant à lui, à l'enseigne: « Du malheur ouvrier à l'enracinement », propose une construction qui réinscrit condition ouvrière et condition féminine

dans la problématique weilienne de « l'enracinement»

-

rappelant d'entrée la visée éthique de son livre L'Enracinement qui a pour sous-titre Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, et l'ambition d'un projet de «civilisation nouvelle». Le pluriel qui s'attache à « patries », la déconstruction de la pensée de l'Occident colonial, l'expérience réfléchie de l'oppression ouvrière et du malheur humain, sont alors, nul doute, les moments forts de la passion selon Simone Weil mais aussi d'une utopie qu'elle n'eut que le temps d'esquisser.
16

« Le "moi" face à la manifestation pure du réel» de Rolf Kühn s'impose le réexamen d'un « centre subjectif

déterminant» dans la perception, et de la coupure entre Je

et Moi. La démarche de Kühn s'attache à cerner une « égoïté weilienne » à la lumière de ses lectures de Kant, de Freud et de Platon - « Egoïté » qui constitue « comme une troisième catégorie ontologique» et devient ainsi la « charnière de la philosophie réflexive et de l'herméneutique religieuse ». Reste, et Rolf Kühn en souligne la richesse, la

tension interne à l'analyse weilienne : entre « une finitude
radicale» et « un désir infini». Quelle grammaire fera l'impossible? Quelle phrase pour exposer la tension, l'attente, la finitude et le désir infini ? Pour Mireille Calle, c'est la scène weilienne par excel-

lence, laquelle est scène de « La grâce de l'écriture ou :
Quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres». Reprenant à Simone Weil la formulation qu'elle adresse au Père Perrin, Calle s'efforce de repérer quelques tours majeurs de l'énergétique du phrasé weilien, notamment sa prédilection pour l'aphorisme, le fragment, la sentence, le poème dont elle fait l'hypothèse qu'ils sont formes de l'hupomone. Cette étude s'attache à rendre sensible une démarche philosophique qui prend tous les risques de 1'« inexprimable» et qui est promesse - « Poser dans les corps une vérité qui est de l'âme» (OE,804). Car ce qui s'avère, dans la traversée de ces diverses analyses et qui émeut, c'est la recherche d'une méthode
(<< Méthode

d'investigation: dès qu'on a pensé quelque

chose, chercher en quel sens le contraire est vrai », CI2, 222) qui est une langue. Le témoignage de Marie-Odile Germain quant aux manuscrits de Simone Weil, à leur conservation et à l'édition d'une œuvre largement posthume, comme se tenant aux bords de la perte, est à cet égard un signe fort, tout comme est significative, pour celle qui ne passe pas un jour sans écrire, la reproduction, à l'entrée de ce volume, d'une page des Cahiers.

17

Les études ci-après ont été présentées lors d'une Journée d'étude, organisée à l'Université Paris VIIIVincennes, le 27 octobre 2001, par le département d'Études féminines dans le cadre du Séminaire doctoral
« Analytiquesde la différence sexuelle », en collaboration avec L'Equipe de recherche « Texteset Interculturalité » de

l'Université Lille III, représentée par Claude Cazalé-

Bérard, et l'Université de Rome « La Sapienza» représentée par Francesca Bernardini, et c'est grâce au soutien de la Commission Européenne « Education et Culture» programme « Culture 2000 Women Writer's Words» que cette rencontre a pu être réalisée. Frédéric Worms (Lille III) y

présentait une communication sur « La pensée de Simone
Weil dans le moment de la seconde guerre mondiale» et nous regrettons qu'il ait été empêché de remettre son texte pour publication. Depuis ces rencontres, le formidable travail d'édition des Oeuvres complètes de Simone Weil a mis à notre disposition les Cahiers de février 1942 à juin 1942 où les

échos sont innombrables de « la passion de la raison» à
l'œuvre. C'est l'introduction de Florence de Lussy que nous citons pour suspendre, au seuil de ce volume, sur un contradictoire encore:
Elle est là la source de l'émerveillement, chez Simone Weil: qu'il y ait de l'être et que l'être soit réel [...]. À cette certitude quant à la réalité de l'être, dont elle fut gratifiée comme d'une révélation, se surajoute, en effet, la conviction que ce réel est transcendant et qu'il ne saurait être que transcendant, "car l'apparence seule nous est donnée".6 Mireille Calle et Eberhard Gruber Mas Simoun, septembre 2002

1. Florence de Lussy, Introduction,

DC VI.3, 13-14.

18

QUELQUES MOTS SUR LES MANUSCRITS SIMONE WEIL
Marie-Odile Germain
Bibliothèque nationale de France

Lorsqu'en 1978 André Weil dépose l'ensemble des manuscrits de sa sœur à la Bibliothèque nationale, pour les rendre accessibles aux chercheurs et en favoriser l'édition, il ne fait que prolonger un geste déjà ébauché par la philosophe : elle aussi, malgré les tumultes de l'histoire, la pression des événements, l'exode puis l'exil, n'a eu de cesse de préserver ses manuscrits, les confiant à sa famille, à ses amis, chaque fois que le départ approchait, à charge pour eux d'en prendre soin et de les faire connaître. Rarement comme dans le cas de Simone Weil, l'existence d'une œuvre fut à ce point liée à la conservation matérielle de sa forme manuscrite. Ces « pensées », dont elle dit un jour au Père Perrin qu'elles seront « ensevelies» avec elle « si personne ne consent à [y] faire attention» - et « si, comme je le crois, elles contiennent de la vérité, ce sera dommage» 1 - , c'est par la transmission de milliers de feuillets auto1. Simone Weil, Lettre du 26 mai 1942 au Père Joseph-Marie Perrin
(ADS, 83).

graphes qu'elles nous atteignent aujourd'hui encore: Tombeau de papier qui serait aussi une source...

un

Elle aura si peu publié de son vivant - quelques articles
dans des revues syndicales et politiques - par rapport à l'immense travail d'écriture et de réflexion qu'elle poursuivit la plume à la main sur ses grandes feuilles de brouillons ou dans les pages de ses Cahiers, passionnément sensible à la « saveur »2 des mots et à leur capacité à approcher la vérité. Tant de ses textes sont restés inédits et même inachevés, par souci de perfection ou par manque de temps, qui n'ont été connus qu'à travers leurs états préparatoires: qu'il s'agisse de poèmes, de drames, d'essais scientifiques, historiques, philosophiques..., depuis le grand œuvre de ses vingt-cinq ans, « Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression », resté à l'état de dactylographie, jusqu'à l'ultime Enracinement que la mort vint interrompre à Londres. Quant aux Cahiers, écrits sans souci de publication, afin de noter une lecture, de retenir une intuition, ou d'approfondir un questionnement, leur auteur en savait assez l'importance pour ne s'en dessaisir qu'au tout dernier moment entre des mains amies; ils étaient pour elle le lieu même de l'expérimentation, ils sont devenus pour nous un modèle d'interrogation et de fulgurance. Précieuses archives, fidèlement recueillies par les proches (au premier rang desquels ses parents, Gustave Thibon, ou le Père Joseph-Marie Perrin) et abritées depuis près de vingt-cinq ans par le département des Manuscrits, selon le classement que leur a donné André Weil. À la mort de ce dernier, le dépôt s'est d'ailleurs transformé en acquisition définitive, rejoignant les autres fonds philosophiques conservés au même endroit: Alain, Gabriel Marcel, Sartre, Merleau-Ponty, Henri Gouhier, Georges Gusdorf, Vladimir Jankélévitch, et depuis peu Alexandre Kojève. Mais comment parler de l'extérieur, en spectatrice, d'une œuvre qui prône comme première exigence intellectuelle la faculté d'attention? Ma position est pour le moins insolite. Les
2. «.. .que chaque mot ait une saveur maxima», Cahiers I, (OC, 224). 20

hasards de l'existence en bibliothèque m'ont amenée à vivre quotidiennement dans la proximité physique des manuscrits de Simone Weil... Partageant le bureau de Florence de Lussy, qui en est aujourd'hui la gardienne et l'éditrice, je n'ai qu'à lever les yeux pour les apercevoir: des cartons entoilés de bleu, des boîtes de bois clair. C'est le Fonds Simone Weil, c'est-à-dire la totalité des manuscrits conservés de la philosophe et une grande partie de sa correspondance. Combien d'inédits, d'esquisses, de notes, de variantes à découvrir encore? De la diffusion essentiellement posthume de son œuvre, on connaît les révélations et les aléas: la double série des publications de l'après-guerre menées par Gustave Thibon et le Père Perrin d'une part, par ses parents dans la collection « Espoir» de Gallimard d'autre part, répondant à des intentions et des choix différents. Il a fallu attendre la présence des manuscrits de Simone Weil à la Bibliothèque pour qu'une édition intégrale de ses Œuvres complètes soit enfin entreprise; elle se poursuit depuis 1988 à un rythme accéléré, offrant avec la rigueur toute scientifique appliquée à l'établissement des textes, à leur datation, à leur annotation un instrument incomparable. Mais les manuscrits ne révèlent pas que des textes: pour qui les considère, ils font revivre des présences, éclairent des cheminements. Ce fut le propos d'une récente exposition, Brouillons d'écrivains, que de suggérer quelques-uns des mystères de l'invention littéraire à travers les strates successives de l'écriture. Et d'essayer d'en suivre la genèse. A côté des Pensées de Pascal, des Dialogues de Rousseau, des manuscrits de Hugo ou de Valéry, figuraient les brouillons, si différents et chacun à leur manière si spectaculaires, de trois philosophes contemporains: Jankélévitch, Merleau-Ponty et naturellement Simone Weil... Que la démarche philosophique n'ait pas le même objet que la création littéraire tombait sous le sens; pourtant, à regarder les feuillets constellés d'ajouts du premier en quête d'une vérité qui sans cesse se dérobe, les pages saturées de corrections et de reprises du second à la recherche tâtonnante
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de la formule opératoire, ou les fragments d'un premier jet de la troisième, on retrouvait dans l'écriture philosophique des processus et des catégories analogues à ceux rencontrés dans l'écriture de fiction. Or si la poétique du fragment et de l'éclat caractérise, comme on s'en doute, la rédaction des Cahiers de Simone Weil, elle ne constitue pas la seule modalité de son écriture. L'article que Florence de Lussy lui a consacré dans le catalogue de l'exposition, sous le titre Simone Weil. Le fragment et l'essai3, montrait le double registre sur lequel se développe la réflexion de la philosophe, travaillant sur la notion de valeur, d'abord dans un de ses cahiers, puis dans le cadre d'un essai. D'un côté « une écriture de stimulation, qui peut paraître au premier abord chaotique mais qui possède une réelle cohérence interne: la pensée est en état de guet et multiplie les rapprochements. Elle guette la trouvaille », de l'autre l'écriture de l'essai, « qui procède par contiguïté, cherche la clarté, se veut convaincante; vise peu ou prou un public. (...) La pensée s'enchaîne, mais c'est trop peu dire. Sa pensée avance sous la poussée d'une logique impitoyable ». Deux manuscrits inédits du début de l'année 1941 donnaient à voir ce double mouvement de l'écriture ou de la pensée. .. Mais ils donnaient aussi à voir l'écriture, au sens graphique cette fois, de la jeune philosophe : un tracé clair, appliqué, juvénile, comme marqué encore par les années d'Ecole. Quelque chose de l'ordre de l'émotion sera toujours inséparable de l'étude des manuscrits.

3. Brouillons d'écrivains, Bibliothèque nationale de France, 2001, p. 113-115. 22

PHILOSOPHIEIPOLITIQUE DE LA RAISON OU PHILOSOPHIEIPOLITIQUE DE L'ENTENDEMENT?
Robert Chenavier
Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil

On a utilisé, à propos de Simone Weil, l'expression « passion de la vérité »1. Pourtant, elle avait prévenu, dans L'Enracinement, que « la vérité n'est pas un objet d'amour », car« ce qu'on aime, c'est quelque chose qui existe, que l'on pense, et qui par là peut être occasion de vérité ou d'erreur» (£2, 319). Aussi, « désirer la vérité, c'est désirer un contact direct avec la réalité» (ibid.), car « une vérité est toujours vérité de quelque chose» (ibid.). N'en serait-il pas de même de la raison? N'est-ce pas quelque chose que l'on pense, ce quelque chose étant occa-

sion d'un exercice de la raison - ou d'une inactivité de la
raison qui laisse place à l'illusion, à une imagination combleuse de vide et pourvoyeuse d'idoles? La philosophie de Simone Weil, initialement, n'est pas une philosophie de l'éveil de la raison qui s'arracherait à la
1. Titre du collectif publié par Domenico Canciani et Adriano Marchetti, Simone Weil. La passione della verità, Brescia, Morcelliana, 1984.

nature et se réaliserait dans I'histoire. C'est plutôt une philosophie du réveil2 de l'entendement qui s'arrache à l'ambiguïté initiale du rapport entre le moi et le monde, ambiguïté vécue dans l'impression première et par l'imagination qui s'en nourrit3. Ce commencement - comment passe-t-on de l'imagination à l'entendement? - a lui-même sa source, chez Alain. C'est la raison pour laquelle, partant très brièvement de l'interprétation de Kant par Alain, au sujet du rapport de la raison à l'entendement, nous nous demanderons dans quelle mesure Simone Weil est restée fidèle à la philosophie de l'entendement de son maître. Ne s'agit-il pas d'un entendement plus résolument en acte que celui décrit par Alain, à la fois dans la connaissance du réel et dans l'action politique? La distinction kantienne raison/entendement vue par Alain

Ce qu'Alain trouve chez Kant - Florence Khodossl'a
montré dans son étude sur les Entretiens au bord de la met4 - c'est la philosophie qui fait paraître l'entendement« dans son exercice réel »5. Alain pense être fidèle à Kant, « mais à Kant éclairé par Lagneau »6, chez qui Alain trouve un modèle de « réflexion percevante » par laquelle l' entendement orienté vers le monde est en acte. Si Kant peut être « dépassé », c'est, comme pour tout
2. Sur cette distinction, voir Olivier Reboul, dans Alain lecteur des philosophes (Robert Bourgne dir.), Paris, Bordas, 1987, p. 238. 3. Voir Robert Chenavier, Simone Weil. Une philosophie du travail, Paris, éd. du Cerf, coll. «La nuit surveillée»,2001, pp. 64-72. 4. Florence Khodoss, «Le poème de la Critique», Revue de Métaphysique et de Morale, na 2, avril-juin 1952 (nos références vont à cette publication. Article repris dans les Cahiers philosophiques, Paris, CNDP, na 69, octobre 1996, pp. 25-53). 5. Ibidem, p. 218. 6. Ibid.., p. 219. 7. Alain, Souvenirs concernant Lagneau, dans Les Passions et la sagesse, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 758. 24

philosophe, « au dedans de sa pensée, et par une préparation [...] autre »8. En l'occurrence, il s'agit, pour Alain de rendre sensible ce que Kant a découvert mais n'aurait pas accompli: l'union de l'entendement à l' expérience9 ... Par conséquent - pour citer toujours Florence Khodoss - « à la suite de Lagneau, plus explicitement et exclusivement que ne l'a fait Kant, Alain recherchera l'entendement dans la
perception» 10.

La distinction kantienne entre la raison et l'entendement prend alors un sens tout à fait particulier chez Alain; ce que dit bien ce passage, tiré des Entretiens au bord de la mer:
L'entendement séparé de la résistante nature devient raison, et ne trouve que la preuve; au lieu que la raison étroitement collée à la chose et la tenant toujours embrassée, devient entendement et trouve les raisons dans les effets mêmes11.

Selon le commentaire de Georges Pascal: « C'est un même esprit qui se fait entendement ou raison selon qu'il saisit le monde comme un donné ou qu'il s'efforce de le penser comme un absolu »12.Ne trouver « que la preuve », c'est croire que l'on peut se passer du monde, que l'idée est à explorer en elle-même, en posant des relations qui font une essence séparée. L'entendement est refus de l'essence séparée: l'essence est constituée pour penser l'existence; l'entendement, lui, « n'est pas séparable du monde », et, par lui « la soudure de l'essence et de l'existence est [...] initiale» 13 .

8. Alain, Entretiens au bord de la mer, dans Les Passions et la sagesse, op. cit., p. 1359. 9. Voir Florence Khodoss, op. cit., pp. 218-221. 10. Ibid., p. 221. Il. Alain, Les Passions et la sagesse, op. cit., p. 1275. 12. Georges Pascal, L'Idée de philosophie chez Alain, Paris, Bordas, 1970, p. 98. 13. Florence Khodoss, op. cit., p. 231.

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Alain repris et dépassé « au dedans de sa pensée»
Dans des notes de 1928-1930, Simone Weil répète pratiquement Alain, lorsqu'elle écrit:
On peut vouloir faire un organon de la raison pure, un système des principes suivant lesquels on peut connaître ce que l'expérience ne nous dit jamais. Nous pourrions constituer ainsi l'ensemble des connaissances rationnelles, à partir desquelles se développeraient alors sans difficulté les connaissances expérimentales. Mais un système de la raison pure ne peut se constituer immédiatement. Car nous ne connaissons pas encore la valeur des idées que ne nous dicte pas l'expérience; nous ne savons pas s'il nous est possible de savoir jamais du monde autre chose que ce que le monde nous fait savoir par l'intermédiaire des sens, ni dans quelles conditions cela nous est possible. Ce qu'il nous faut avant tout, c'est une pierre de touche qui nous dise ce que vaut telle ou telle idée, notre œuvre (OC I, pp. 230-231). Pour savoir quelle est la valeur des idées que je forme, il faut que je sache quelle est ma part en l'idée et quelle est « la part du monde» (op. cit., p. 231).

D'un côté une pensée vraie est « conforme à quelque
chose qui existe indépendamment de mes pensées» ; d'autre part « la vérité ne peut pas ne pas exprimer en quelque manière un caractère propre de l'idée vraie» (op. cit., p. 233). « Cette double exigence », dit-elle, « force à chercher comme critère de la vérité, quelque chose qui, sans dépendre des pensées, participe à la formation des pensées» (ibid.). Elle livre deux possibilités: « Telle est l'expérience; telle est aussi la raison» (ibid.). Si on choi-

sit l'expérience, « comment distinguer dans les pensées, ce
qui est d'expérience et ce qui ne l'est pas? ». Par hypothèse, on ne peut le faire que par l'expérience: ici, « l'expérience interne ». Ce qui conduit au scepticisme; ce que nous pensons est vrai, plus ou moins, selon son degré de vivacité.

Si on choisit la raison, le même problème se pose: « À
quoi reconnaissons-nous la part de la raison dans la pensée? » (ibid.). Si l'on répond que la raison est« l'ensemble des lois universelles de la pensée », il faudrait savoir com26

ment on distingue ce qui est universel et ce qui est subjectif, comme association ou habitudes »14 (ibid.). Il faut comprendre que l'esprit peut toujours «réfléchir sur sa propre activité» (op. cit., p. 225), car toutes les idées

sont forgées par moi et je peux chercher à savoir « com(op. cit., p. 231). Mais pour y réfléchir, il faut que l'esprit « exerce» son activité, et pour ment je les ai fabriquées»

cela il a

«

nécessairement besoin d'autre chose» :

La pensée n'existe qu'autant qu'elle agit. Il lui faut un terme antagoniste (op. cit., p. 225).

Il n'est pas indifférent que dans ces notes de la toute jeune Simone Weil, le problème soit posé en termes d'action. Elle se demande « ce qui peut [...] interdire à certaines de mes pensées d'être construites» (op. cit., p. 228), et elle écrit à ce propos: Et quel est ce mot « construire» ? Est-ce que je construis une droite comme je construis une maison? Non pas, mais construire une droite, c'est comme indiquer la possibilité générale de toute une catégorie d'actions. Et possibilité a ici un sens fort; car construire, c'est construire une manière dont une action non pas pourrait se faire, dans un monde que nous pouvons nous représenter, mais peut se faire en ce monde-ci (op. cit., p. 229). La géométrie elle-même renvoie à l'espace perçu, dans la

mesure où, selon Kant déjà, « pour connaître quelque chose
dans l'espace, une ligne par exemple, il faut que je la tire »15. La connaissance de la ligne est celle de la« trace d'une action réglée »16,une mise en mouvement de l'abstrait selon des phases temporelles. Considérations que Simone Weil ne manquera pas de supposer dans ses notes sur le schématisme17.
14. L'évidence ne suffit pas, car il faut
«

prouver qu'elle a une valeur

universelle », OC I, 234. 15. Kant, Critique de la raison pure, dans Œuvres philosophiques (dir. Ferdinand Alquié), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 1980,p.857. 16. Michel Alexandre, Lecture de Kant, Paris, PUF, 1978, p. 122. 17. OC 1,147 sq. Voir notre livre (cité supra, note 3), pp. 109-117.

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