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STRUCTURE, SYSTÈME, CHAMP ET THÉORIE DU SUJET

352 pages
Des philosophes et des théoriciens des sciences sociales, en se référant à divers auteurs ou courants de pensée tentent de répondre dans ce livre à plusieurs questions : Les théories de l'action rationnelle sont-elles en train de damer le pion aux théories d'esprit structural ? Peut-on expliquer une structure, un système ou un champ en terme d'interaction, de convention, de contrat ?
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STRUCTURE,

SYSTÈME, CHAMP DU SUJET

ET THÉORIES

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, socia!es ou naturelles, ou .., polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
François NOUDELMANN, Sartre: l'incarnation imaginaire, 1996. Jacques SCHLANGER, Un art, des idées, 1996. Ami BOUGANIM, La rime et le rite. Essai sur le prêche philosophique, 1996. Denis COLLIN, La théorie de la connaissance chez Marx, 1996. Frédéric GUERRIN, Pierre MONTEBELLO, L'art, une théologie moderne, 1997. Régine PIETRA, Lesfemmes philosophes de l'Antiquité gréco-romaine, 1997. Françoise D'EAUBONNE, Féminin et philosophie (une allergie historique J, 1997. Michel LEFEUVRE, Les échelons de l'être. De la molécule à l'esprit, 1997. Muhammad GHAZZÂLI, De la perfection, 1997. Francis IMBERT, Contradiction et altération chez J. -J. Rousseau, 1997. Jacques GLEYSE, L'instrumentalisation du corps. Une archéologie de la rationalisation instrumentale du corps, de l'Âge classique à l'époque hypermoderne, 1997. Ephrem-Isa YOUSIF, Les philosophes et traducteurs syriaques, 1997. Collectif, publié avec le concour de l'Université de Paris X, Objet des sciences sociales et n()rmes de scientificité, 1997. Véronique FABBRI et Jean-Louis VIEILLARD-BARON (sous la direction de), L'Esthétique de Hegel, 1997. Eftichios BITSAKIS, Le nouveau réalisme scientifique. Recherche Philosophiques en Microphysique, 1997. Vincent TEIXEIRA, Georges Bataille, la part de l'art. La peinture du non-savoir, 1997

@ L'Hannattan, 1997 ISBN: 2-7384-5907-2

Sous la direction de Tony Andréani et Menahem Rosen

STRUCTURE, SYSTÈME, CHAMP ET THÉORIES DU SUJET

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

SOMMAIRE
PRÉSENTA TION

Présentation du colloque par Tony Andréani.

............................

Il

RAPPORT SOCIAL, RAPPORT INTERINDIVIDUEL, INTERACTION, CONTRAT "Métastructure, structure et système" par Jacques Bidet...............................................................

23

"La fermeture du systémisme : sur la sociologie de N. Luhmann" par Jean-Marie Vincent ........................................ "Anthony Giddens: du dualisme à la dualité. A propos des concepts de structure et de système" par Claude Leneveu........................................................... "Action collective et rationalité: syndicalisme, mobilisation: une lecture de Mancur OIson" par Pierre Cours-Salies ................................. "Management et contractualisation : un processus de structuration des relations socio- professionnelI es" par Didier Naud................................................................. "Le calcul rationnel des droits sur le marché de la justice: l'école de l'analyse économique du droit" par Benoît Frydmann......................................................... "Du technique au social: réflexions sur l'approche système dans l'aide au développement" par Philippe Bernardet. ............................................

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87

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THÉORIES DU SUJET ET FORMES DE LA MÉCONNAISSANCE

"Ecole de la régulation et rationalité: d'une négation originelle à une appropriation en terme de rationalité située" par Bernard Billaudot...................................................... "La place de l'irrationnel dans la philosophie de l'action" par Jean-Pierre Dupuy..................................................... "Le structuralisme: méthode ou subversion des sciences sociales ?" par Etienne Balibar. ............................... "Penser l'appartenance charnelle du sujet aux appareils sociaux" par Joël Martine.............................................................. "Ce qui rend un rapport social méconnaissable" par Tony Andréani......................................................... "La dialectique de la raison pragmatique dans le capitalisme avancé" par Jacques Poulain........................................................
QUESTIONS D'ÉPISTÉMOLOGIE "Expliquer et comprendre, discussion autour de Wright" par Menahem Rosen.......................................................

191

207

223

237 247

261

289

"L'acteur en sciences humaines: entre théories et programmes" par Jean Michel Berthelot...

..........

311 325 339

"L'explication de l'action intentionnelle" par Emmanuel Picavet. ........................ Index des auteurs...........................................................

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PRÉSENTATION

PRÉSENTA TION
Tony Andréani* Les notions de structure, de système et de champ, qui sont d'un usage courant mais approximatif dans les sciences sociales, renvoient aussi à des approches et des paradigmes scientifiques différents et concurrents, à savoir aujourd'hui: le structuralisme et le post-structuralisme, les conceptions systémiques, la théorie des champs. Entre ces courants les recoupements et les croisements sont nombreuxApar exemple le structuro-fonctionnalisme a fait appel à un modèle systémique), en sorte qu'il est difficile de faire ici une histoire des idées, d'autant plus que de nombreux travaux mêlent diverses inspirations. Aussi l'objet de cet ouvrage est plutôt de centrer l'interrogation sur le défi auquel les conceptions "structurales" se trouvent aujourd'hui confrontées. Ces traditions ont en effet en commun de s'opposer aux théories qui construisent le social à partir de sujets considérés comme des acteurs affrontés à des contraintes objectives, déployant des stratégies d'optimisation supposant conscience, volonté et choix, et entrant dans des interactions qui produisent des structures dont ils ne prévoient pas forcément les effets, ceux-ci pouvant s'avérer bénéfiques ou au contraire négatifs. Or ces théories ont connu un développement considérable au point de devenir hégémoniques. Cela ne s'explique pas seulement par la force des institutions et des idéologies qui les sOJ,ltiennent, mais aussi parce qu'elles ont su se rapprocher du réel et aborder des objets nouveaux tout en construisant ce qui semblait devoir leur échapper: des formes organisationnelles avec leurs règles, des institutions, de la temporalité sociale, des dynamiques, des transformations structurelles etc., bref tout ce qui faisait le point fort des théories "holistes". En un mot, elles ont bâti du rapport social organisé à partir d'interactions et de contractualisations entre les individus. Si l'on ajoute qu'elles ont opté pour une conception de la rationalité limitée et procédurale (c'est-à-dire obéissant à des règles pour parer
* Professeur de Sciences Politiques à l'Université de Paris-VIII, Directeur de l'U.R.A. 1394 du C.N.R.S. 11

à l'incertitude), on voit qu'elles ont aussi coupé l'herbe sous les pieds des théories adverses, qui mettaient l'accent sur le faible savoir ou sur l'ignorance des sujets sociaux. Qui plus est, l'ignorance ellemême pouvait être rationnelle! C'est l'économie qui a montré, comme par le passé, le mouvement. On ne donnera que quelques exemples. La théorie néo-institutionnaliste montrait pourquoi les acteurs devaient passer des contrats de coopération, constituant ainsi des firmes, et comment l'organisation rendait nécessaire des contrats de soumission à une hiérarchie impliquant de l'autorité. Les nouvelles théories du marché du travail montraient comment se construisait telle ou telle forme de rapport salarial (à l'aide des notions d'information incomplète, d'asymétrie d'information, de capital humain etc.). On pouvait même expliquer la genèse de l'ordre capitaliste à partir de l'ordre marchand en se fondant sur le travail d'équipe (il faut un surveillant), sur l'intérêt individuel (le surveillant doit obtenir un profit) et sur l'aléa moral (la théorie de l'agence dit pourquoi il doit y avoir un mandant distinct du mandataire pour mieux le surveiller en fixant des règles). On expliquait la démocratie représentative par l'économie d'information qu'elle représente pour le citoyen, la bureaucratie syndicale par les bénéfices de tous ordres que les dirigeants doivent retirer de leurs fonctions et l'adhésion par les services rendus individuellement aux syndiqués. Etc. Or cette approche rejoignait une approche très différente dans son inspiration, mais elle aussi reposant sur l'individualisme méthodologique, celle de la micro sociologie des interactions. La grande question est alors la suivante: les théories de l'action intentionnelle et rationnelle, dûment corrigées pour tenir compte de l'information limitée et de l'incertitude, du coût du temps, des influences liées à l'interaction ou aux groupes de référence, n'ont-elles pas absorbé--le programme de recherche des théories "structurales" ? Ne peut-on expliquer une structure, un système ou un champ (une bureaucratie par exemple) en termes de jeux, de conventions, de contrats? Le "sens pratique", les "routines", ne désignent-ils pas seulement des conduites rationnelles économes de temps? L'agent n'est-il pas seulement un acteur particulièrement contraint? Que faire encore des notions d'inconscient, d'aliénation, d'illusion, de fétichisme? L'objet de ce livre est de cerner avec précision ce que les théories de l'action rationnelle donnent à voir et ce qu'elles laissent échapper et, par là, de circonscrire leur pertinence ou leur domaine de validité. Ce qui devrait conduire à 12

mieux cerner l'apport des théories structurales et à le repenser. Les questions posées aux auteurs qui ont participé à cet ouvrage se concentraient autour de trois axes, qui en donnent le plan. Mais ce dernier est quelque peu arbitraire, car chaque contribution aborde des points très divers de la problématique. Je reproduis ici cette problématique dans la forme où elle a été soumise aux auteurs, qui, pour la plupart, se sont rencontrés lors d'un colloque tenu sur ce sujet les 22 et 23 Mars 1996 à l'Université de Paris-X et à l'Université de Paris-VIII. Je l'assortis de quelques indications destinées à orienter le lecteur vers les contributions qui évoquent ou traitent telle ou telle question, même si elles se concentrent sur d'autres. 1. Un rapport social peut-il se ramener à un rapport entre individus, à un rapport d'interaction, à un rapport contractuel, ou bien en diffère-t-il fondamentalement? Ce premier axe de la problématique peut se détailler en un certain nombre de questions, telles que celles-ci: - Si les rapports sociaux, au sens fort du terme, ont partie liée avec les notions de travail, de division du travail, de répartition des ressources et des biens, quel type de contraintes cela implique-t-il ? Dans mon esprit, il s'agissait de distinguer des rapports fondés sur les contraintes propres à la sphère du travail des rapports interpersonnels, tels qu'on peut les rencontrer dans la sphère du temps libre (cf. ma contribution). Jacques Bidet fait une distinction différente, lorqu'il oppose les rapports entre individus fondés, dans les sociétés modernes, sur la liberté et l'égalité des contractants (rapports "métastucture Is") et les rapports "structurels" fondés sur la propriété (capitaliste, d'Etat), d'où naissent des rapports de domination et d'exploitation, donc des rapports de classes. Il relit la théorie marxienne pour montrer ses insuffisances à cet égard et souligner comment elle a largement manqué la dialectique de ces rapports. Jean-Marie Vincent fait une analyse critique de la théorie de Luhmann pour laquelle tout est rapport social (cet auteur s'oppose à l'intéressante distinction habermassienne entre système et monde vécu), mais un rapport fondé sur la communication et non sur le travail (même le système économique, où le médium essentiel est l'argent). - Si les interactions sont commandées par la structure, le système ou le champ, qu'en résulte-t-il ? Pourrait-on dire que les 13

individus reconstruisent en permanence le système de leurs rapports sociaux à partir de leurs dotations matérielles, de leur savoir et de leurs interactions? C'est ce à quoi invite l'utilisation, aujourd'hui très fréquente en économie, de modèles appuyés sur la théorie des jeux (celle-ci suppose des acteurs idéalement rationnels en venant, pour rendre leur coordination possible, à passer entre eux des conventions sur la base d'un savoir commun). Cette approche individualiste et atomistique n'ignore-t-elle pas que les individus sont d'abord distribués en groupes sociaux, et que les interactions ne sont pas de même nature au-dedans et en dehors de ces groupes? Pierre Cours-Salies, tout en reconnaissant la fécondité d'une étude des groupes organisés à partir des comportements utilitaires et rationnels des acteurs, soutient qu'ils ne peuvent être expliqués sous certains de leurs aspects (cohésion, solidarités, pouvoir unificateur etc.) que si l'on suppose que les grands groupes sont toujours déjà là, possédant une structuration minimale et capables d'une certaine régulation réflexive. Bernard Billaudot suggère à l'inverse que, si l'on renonce à l'idée d'un agent économique disposant d'une connaissance parfaite, on peut construire une théorie des groupes sociaux à partir du comportement d'acteurs conduits, dans une situation d'incertitude radicale, à passer entre eux des conventions et se constituant en acteurs collectifs, aptes à inventer de nouvelles règles dans un "jeu évolutionniste". - Dans quelle mesure le modèle du jeu social, tel qu'il est utilisé en sociologie (notamment par Pierre Bourdieu et Michel Crozier, mais de façons fort différentes), est-il pertinent? Je me suis attaché à cette question dans ma contribution, en cherchant les limites de ce modèle. - Peut-on rendre compte de la domination en l'expliquant par une asymétrie dans la distribution (des biens, des savoirs, des formes de "capital" etc.) ? Y a-t-il notamment un "savoir commun" des règles, fussent-elles inégalitaires, ou bien ne doit-on pas reconnaître que certains agents ont un pouvoir supérieur non seulement de tourner les règles à leur avantage, mais encore de les dire et de les interpréter? Didier Naud, analysant le management participatif, montre bien le pouvoir de manipulation des règles dont disposent les dirigeants, et Jacques Poulain, s'en prenant aux théories des actes de langage, considère que "l'échange performatif n'avantage que ceux dont la parole est déjà déterminante pour les autres, puisqu'ils 14

sont d'avance les seuls appropriés à juger en dernière instance de l'usage social du consensus inscrit dans les conventions".

- Le marché lui-même, lieu par excellence des interactions et curieux champ où l'on doit à la fois savoir et ne pas savoir pour que joue la concurrence - est-il exempt de phénomènes de domination? Une telle question n'est qu'effleurée par les théoriciens des "imperfections" du marché. Il n'est pas étonnant dès lors que le marché serve de modèle à une pensée de la justice. Benoît Frydman le montre avec précision dans son analyse de la théorie économique du droit, pour laquelle le marché sert de modèle à la fois descriptif et prescriptif : ce dernier est censé fournir une solution efficace à tous les litiges (quand il n'existe pas, le juge invoquera un marché hypothétique). - Les techniques peuvent-elles être séparées des rapports sociaux et considérées comme neutres ou exogènes (une question semblable pourrait se poser pour la monnaie), ou bien ne sont-elles pas déterminées dans leur rythme d'apparition et de mise en œuvre, mais aussi dans leur matérialité même, par ces rapports (le problème se pose aussi pour les produits, qui sont bien loin d'être des "objets communs") ? Philippe Bernardet s'attache plus particulièrement à cette question à partir d'un examen critique des théories du développement. Il montre que les techniques ne sont qu'un élément d'un système dont elles subissent les multiples déterminations et que, à les isoler d'une manière ou d'une autre, on se condamne à des politiques qui entraînent diverses formes d'aliénation sociale. - La théorie des contrats, qui est particulièrement intéressante en ce que, s'appuyant sur les situations d'incertitude et la motivation des acteurs, elle tente de construire les phénomènes de surveillance et d'autorité, ne fait-elle pas l'impasse sur d'autres phénomènes et sur l'existence d'autres possibilités organisationnelles que celle du capitalisme? Didier Naud montre que, en économie capitaliste, les contrats comportent une forme particulière, et délibérée, d'ambiguïté et d'incomplétude: sous prétexte de rendre une liberté aux acteurs, ils visent à les assujettir et à les atomiser. 2. En quoi le sujet n'est-il pas seulement un acteur rationnel (analysant, calculant, choisissant), mais aussi un agent assujetti par ce qu'il ne sait pas et mû par des passions? 15

Cette très complexe problématique peut à son tour se détailler en un certain nombre de questions, telles que: - Que faut-il entendre par "intériorisation" ou "incorporation" des structures, ou par la présence du "structurel" sous forme de "traces mnésiques" ? Doit-on penser, par exemple, que les sujets abstraient inconsciemment des règles (comme celles de la grammaire) qu'ils seraient incapables de verbaliser? Etienne Balibar entend redresser l'image caricaturale qui est souvent donnée du structuralisme. Il montre en particulier que ce dernier comportait déjà une tentative pour dépasser l'alternative de l'agent et de l'acteur, pour comprendre précisément les "modes de subjectivation" des structures, et pour penser l'individuation ou bien comme incorporation de déterminations structurelles ou bien comme manque jamais comblé. Joël Martine cherche à penser comment le rapport entre le champ et les habitus au sens de Bourdieu se fait "de façon quasi-orthopédique" : il fait intervenir les concepts de rite, de scène et de cérémonie pour rendre compte de l'incorporation comme phénomène charnel, au sens merleaupontien du terme. - Au reste ne sommes-nous pas, s'agissant du rapport du sujet aux structures sociales, davantage devant des formes de méconnaissance que devant des formes d'inconscience? N'est-ce pas parce que le sujet sait et ne sait pas, voit et ne voit pas, qu'il peut être victime d'illusions et croire à des fétiches (on peut penser ici à l'analyse marxienne des "formes de représentation", telles que la forme marchandise, la forme capital, etc.) ? Jean-Pierre Dupuy interroge la philosophie analytique de l'action pour savoir quelles réponses elle apporte au paradoxe de l'action irrationnelle, spécialement sous la forme du mensonge à soi et de l'hypocrisie sociale. Le problème devient aigu avec la question posée par Sartre de savoir s'il y a une bonne foi de la mauvaise foi. Comment les sujets peuvent-ils adopter deux croyances contradictoires? Une réponse "hétérodoxe" est qu'ils essaient de se maintenir dans une position de rationalité en cherchant une issue compatibiliste. La question de la méconnaissance est aussi évoquée par Jacques Bidet à propos du fétichisme de la marchandise, par Etienne Balibar et par moi-même. - L'intériorisation des rapports sociaux n'a-t-elle pas des effets structurants et déstructurants sur le sujet, commandant ses besoins, ses compétences, ses normes d'action? On peut ici se poser par exemple la question de la formation des "préférences" et du

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façonnage des désirs et des capacités par la contrainte sociale ou les mécanismes d'identification. Joël Martine évoque la question à la fin de sa contribution (l'oppression "esquinte" le sujet dans son corps), ainsi que Didier Naud au niveau de cette technologie sociale qu'est le management participatif. Benoît Frydman et Jacques Poulain analysent plutôt les effets du discours politico-symbolique du droit, des théories de la communication, du langage et de la justice, sur des sujets qu'on déclare personnes rationnelles et responsables pour mieux masquer l'injustice qui leur est faite et les dissuader de tout jugement de vérité. - Que vaut la philosophie de la volonté impliquée par la théorie de l'action rationnelle? Quel sens peut-on encore lui donner après la critique nietzschénne et freudienne? Emmanuel Picavet aborde cette question en examinant les objections faites au modèle de Churchland, qui fait des désirs et des croyances du sujet les causes de son comportement et confère à l'action intentionnelle une forme déductive-nomologique présupposant une rationalité instrumentale. Mais l'idée d'une délibération sur les fins, note-t-il, fait problème. - En quel sens le sujet, qui ne serait ni un joueur averti ni un automate contraint, est-il agissant? Comment les "routines" n'excluent-elles pas des ruptures innovatrices? - En quoi l'action rationnelle n'est-elle pas seulement limitée ou "en contexte", mais subvertie par l'ordre du désir et du fantasme, qui ignore le principe de non-contradiction ou les logiques modales, et ne connaît que la puissance du singulier ancrée dans l'histoire individuelle du sujet? - Faut-il confondre "croyances" et opinions, et n'y a-t-il pas croyance et croyance, c'est-à-dire des croyances "rationnelles" qui viennent combler les lacunes du savoir, et des croyances "irrationnelles" qui relèvent précisément de l'ordre du désir et du fantasme? Ces trois dernières questions ne sont évoquées qu'allusivement dans plusieurs contributions. 3. Y a-t-il un dilemme méthodologique et épistémologique entre la recherche des causes et l'analyse des raisons? A première vue, l'approche en termes d'action rationnelle renvoie à une méthode "compréhensive" (chercher les raisons 17

d'agir) ou "herméneutique" (interpréter le sens), tandis que l'approche structurale relève plutôt de l'explication (chercher la cause), voire d'une ambition nomologique (trouver des lois). Mais les choses sont-elles aussi simples? La théorie de l'action rationnelle n'est-elle pas en fait parfaitement déterministe, quoique dans un sens non mécaniste ou non humien : la fin une fois posée, le calcul donne un résultat certain, et même les effets pervers sont entièrement prévisibles (la théorie néo-classique n'est-elle pas parfaitement nomologique, les équilibres devant se réaliser si toutes les conditions sont remplies ?). La raison devient alors cause. Inversement, les théories structurales ne laissent-elles pas plus de place à l'indéterminisme, si la nécessité prend plutôt la forme de la condition de possibilité et si l'agent n'est ni suffisamment contraint ni suffisamment dupe pour ne pouvoir prendre conscience des "causes" et intervenir sur le cours des choses? Qu'on se rappelle ici la position de Marx: les lois de la société ne ressemblent à des lois naturelles que pour autant que les individus, n'ayant pas conscience des mécanismes sociaux (confondant le rapport social avec un rapport entre individus ou entre choses, la domination avec la raison technique, etc), en viennent à y obéir" aveuglément"; alors la liberté ne consiste plus seulement à prendre conscience des déterminismes pour les faire jouer les uns contre les autres, mais à transformer les conditions (au sein du champ des possibles) pour maîtriser consciemment les nouvelles déterminations. La cause devient alors raison. On pourrait dire à peu près la même chose de la position freudienne. Bref, il est intéressant de revisiter le vieux débat épistémologique à la lumière croisée de la philosophie analytique de l'action et du débat actuel sur la scientificité des sciences sociales. Emmanuel Picavet, examinant la thèse de Churchland qui analyse l'action intentionnelle en termes d'action causale, montre qu'elle correspond à une conception très étroite de la rationalité, supposant les fins données d'avance. Si on fait intervenir des "altérations repérables ou compréhensibles dans les croyances des agents ou dans les compromis qu'ils adoptent pour ordonner leurs différents souhaits", le problème se trouve relancé. Menahem Rosen passe en revue les principales positions de la philosophie analytique de l'action pour suggérer, après von Wright, la complémentarité de l'approche explicative et de l'approche compréhensive. lean-Michel Berthelot propose de ne pas s'enfermer dans un débat théorique souvent forcé ou rhétorique 18

pour examiner ce que font les sciences sociales en acte: dans le registre programmatique (au sens de Lakatos) elles usent de schèmes divers (dont le schème "actanciel" qui retient ici plus particulièrement son attention). Un regard rétrospectif sur les grandes œuvres sociologiques révèle cette diversité des schèmes utilisés, comme en témoigne la pluralité des lectures que l'on peut en faire.

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RAPPORT SOCIAL, RAPPORT INTERINDIVIDUEL, CONTRAT

INTERACTION,

I

--

-

-

MÉTASTRUCTURE,

STRUCTURE ET SYSTÈME
Jacques Bidet*

J'avais la sincère intention de parler des structures, c'est-à-dire des structures de classes et des luttes de classes, de parler de l'exploitation et de la domination, de l'oppression et de l'exclusion, et de parler du système du monde, c'est-à-dire de l'appropriation et de l'extermination. Mais, une fois de plus, je ne suis pas parvenu à franchir le seuil des prolégomènes. Et j'ai la tristesse de vous annoncer que je ne descendrai pas beaucoup en-deçà des sphères éthérées de la contractualité et du droit naturel, des interactions et des règles communes. Tout ce que je puis déclarer pour ma défense, c'est que tout cela n'est que "prologue dans le ciel". Et j'invoquerai, honteusement, un argument d'autorité. A savoir que Marx ne fait rien d'autre dans les 100 premières pages du Capital, dont je cherche ici seulement à donner une formulation plus large. Je voudrais établir au terme deux conclusions: - Premièrement, seule cette formulation plus large permet de construire dans toute son ampleur une théorie générale des rapports de classes dans le monde moderne, au sens où ces rapports sont fondés, selon l'idée de Marx, sur une transformation des rapports de contractualité en leur contraire. - Secondement, c'est en commençant, comme le fait Marx, par la contractualité et non par la domination, que l'on se donne les moyens de comprendre les rapports modernes d'exploitation et d'oppression, ainsi que les moyens de penser une politique.
1. L'invention marxienne de la métastructure

Marx, et c'est l'une de ses principales découvertes, a inventé un objet théorique que je désignerai par le terme de "métastructure", entendant par là qu'il est plus général-abstrait que celui de structure, et qu'il "domine" la structure. J'aborderai cet objet comme un "problème" que Marx rencontre, découvre, et qu'il résout mal. Mais il ne s'agit pas d'un problème de Marx: il s'agit d'un problème, majeur, de toute théorie
* Philosophe, Université Paris-X Nanterre. 23

de la structure sociale. Problème posé dans toute théorie sociologique, sous forme de diverses antinomies: celle de l'individu et du tout social, celle du micro et du macro, celle de la réflexivité individuelle et de la contrainte sociale, celle du comprendre et de l'expliquer. On retrouve là les questions mises au programme de notre colloque: -"En quoi un rapport social diffère-t-il d'un rapport entre des individus, d'un rapport d'interaction, d'un rapport contractuel ?"; -"En quoi le sujet n'est-il pas seulement un acteur rationnel, mais aussi un agent assujetti par ce qu'il ne sait pas ?"; -"Comment relier l'approche herméneutique et l'approche structurale ?". La question de la métastructure concerne en effet l'ensemble de ces problèmes. Elle gouverne la théorie de la société en général et, de façon immédiate, la théorie de la société moderne. La réflexion que je propose ne relève donc pas de la philologie, ni de l'exégèse de Marx. Elle interpelle au même titre des théories comme celle de Giddens ou de Bourdieu, et des programmes de recherches comme celui des "modèles de socialisme". Le problème du commencement de l'exposé La question du statut et de l'objet des concepts est, dans Le Capital, suspendue à celle de l'ordre de l'exposé, qui indique en effet la relation logique entre les moments conceptuels. A chaque moment de l'exposé, Marx cherche donc à savoir ce qu'il a présupposél. Et cette question de l'ordre de l'exposé conduit naturellement à celle de son commencement. Dans ses premières ébauches, Marx commence (et déclare qu'il faut commencer) par une description de la "structure" capitaliste, c'est-à-dire du rapport de classes qui fait à ses yeux sa spécificité, ou encore par la relation qu'il qualifie d"'essentielle" : la relation capital/travail ou le rapport salarial, défini par l'appropriation privée des moyens de production et l'extorsion d'une plus-value. Au terme de réélaborations successives, s'impose à lui le fait qu'on ne peut "commencer" ainsi l'exposé de la théorie de la société moderne. La théorie de la
1 C'est pourquoi il y a une différence à faire entre l'ordre de l'exposé et l'ordre de la découverte, laquelle consiste tout autant à remonter la chaîne des présupposés qu'à déveJopper le concept. L'étude du travail de découverte nous instruit éminemment sur les problèmes concernant l'ordre de l'exposé, c'est-àdire l'objet de la théorie. 24

structure lui apparaît en effet suspendue à des préalables et à un commencement qu'il faut mettre à jour. Elle est suspendue à une théorie de la métastructure2. La chose pourrait passer pour banale si la métastructure définissait seulement un concept logiquement préalable, présupposé, un contenu de pensée impliqué dans la théorie structurelle. Mais il s'agit aussi de tout autre chose, car Marx se propose un développement proprement dialectique du marché au capital, de la métastructure à la structure. Il ne s'agit pas seulement d'un présupposé posé, comme c'est le cas dans toute relation structurelle dans laquelle les divers éléments se présupposent les uns les autres, comme par exemple se présupposent mutuellement le capitaliste et le salarié, la production et la circulation, le Secteur l et le Secteur II dans les schémas de la reproduction. Il s'agit d'un présupposé posé premier, à propos duquel la question du passage du premier moment au second prend un sens spécifique, et théoriquement incomparable. Il s'agit en effet de la "transformation" du marché en capital, du passage de la métastructure à la structure. Nulle part ailleurs dans la théorie la question de la "transformation" ne peut avoir la même portée car, comme on le verra, cette "transformation" commande toutes les autres. Dans cette première partie j'indiquerai en quoi consiste dans Le Capital ce premier moment, celui de la métastructure. Et comment Marx traite la question du passage au second, la structure. Dans la seconde partie, je ferai la critique de cette conception.
2 J'ai analysé, dans Que faire du capital ?, ce travaiJ de découverte, c'est-à-dire de production de l'ordre d'exposé, travail de production de la théorie. J'ai montré que le Marx de 1849, celui du Travail salarié et capital, croit que la "première question" est celle de la structure, celle du rapport salarial. Quand il se remet au travail en 1857 et s'engage dans son grand manuscrit, les Grundrisse, il pense que le concept initial est celui de l'argent. C'est pourquoi ce manuscrit se divise en deux chapitres, le "chapitre de l'argent" et le "chapitre du capital". Soit 130 pages pour le premier et 600 pages pour le second. Au terme de celui-ci, à la toute dernière page des Grundrisse (Manuscrits de J857-58, Ed. Sociales, tome 2 pp.375-7), il découvre enfin que le concept premier, celui par lequel doit commencer l'exposé, et qui commande tout l'exposé, n'est pas celui d'argent mais celui de marchandise. Il est alors en état de commencer la rédaction correcte de sa théorie. Et la première page du Capital reprend significativement la dernière des Grundrisse. Marx sait désormais qu'il ne peut exposer la structure sans avoir d'abord exposé la métastructure, soit (selon sa conception) : la forme marchande en général, qui forme l'objet de la première section du livre I. 25

Dans une troisième partie, j'en tirerai quelques conclusions plus générales.
1. 1. Le concept marxien de métastructure

Il y a tout lieu d'être consterné devant la teneur de la plupart des lectures courantes, et savantes, de la Section I du Capital, soit de la section de la marchandise. J'en signalerai trois. La première, la plus vulgaire (et la plus répandue, d'Engels à E. Mandel)3, y voit une description des rapports marchands précapitalistes. Elle est non pertinente, notamment parce que Marx définit ici la marchandise "selon son concept", tel qu'il implique sa parfaite réalisation dans une société intégralement marchande4, ce qui n'est pas le cas des sociétés précapitalistes. La seconde lecture, que l'on trouve par exemple chez des interprètes "francfortois", et qui prend à la lettre certaines indications de Marx, y voit une description de la "surface" du capitalisme, celle de la "circulation simple". Elle est non pertinente, notamment parce que Marx traite ici manifestement de la production en même temps que de la circulation: il définit le marché comme une logique de production. La troisième lecture, qui est la lecture spontanée des économistes (et à laquelle le marxisme analytique a donné une formulation canonique), conçoit ce premier moment comme celui d'un modèle élémentaire que la suite de l'exposé va dépasser par complexification. Elle suppose que Marx passe ensuite, à la Section III, au modèle complexe, au modèle du capitalisme proprement dit, en ajoutant par exemple le fait que seuls certains agents du système possèdent des moyens de production. Elle est non pertinente, notamment parce que Marx ne prétend pas passer de la Section I à la Section III comme de l'élémentaire au complexe, mais selon une voie proprement
3 Voir, pour Ie premier, sa recension "historico-Iogique" du Capital, in MEW, 13, 472-77. Et, pour le second, l'ensemble du premier volume de son Traité d'économie marxiste, UGE, 1962. 4 Marx nous prévient pourtant, notamment par tout son travail de recherche du commencement, qu'il suit un ordre théorique et non historique. L'une des causes de confusion tient à ce qu'il évoque au chapitre II les problèmes de la genèse historique des rapports marchands. Mais il faut bien comprendre qu'il suit là un tour de pensée qui lui est familier, et que l'on retrouve tout au long du Capital: quand il a défini un ordre structurel (en l'occurence métastructurel), il est en mesure de se poser la question de la genèse historique de cette forme. J'ai montré, notamment à propos de ce chapitre II, comment ces deux questions ne peuvent être prises l'une pour l'autre. 26

dialectique, c'est-à-dire comme de la métastructure à la structure5. Certes, Marx ne parvient pas à réaliser un tel résultat, mais c'est bien ce résultat qu'il cherche à produire, et c'est cet objectif qui commande le dispositif de son exposé, c'est-à-dire son dispositif théorique. On voit que deux questions sont liées. Celle de la nature de ce premier moment, métastructurel. Celle de la nature du passage dialectique au second, proprement structurel. Examinons d'abord la première question, celle du concept marxien de métastructure marchande. Je ne puis reprendre ici l'ensemble du problème, auquel j'ai consacré plusieurs travaux. Je me contenterai de m'appuyer sur ceux-ci pour faire ressortir certains traits de cette théorie marxienne métastructurelle du marché qui concernent le programme de ce colloque. Les rapports de production marchands constituent, dans la théorie du Capital, les rapports les plus abstraits, l'enveloppe la plus générale de la société capitaliste moderne. Non que l'on ne puisse remonter plus haut dans l'abstraction, dans l'exploration des préalables (on peut par exemple remonter jusqu'au travail en général, ou jusqu'à la notion d'interaction sociale en général)6. Mais remonter plus haut que les rapports marchands, c'est remonter au-delà de ce qui est spécifiquement impliqué dans les rapports de production capitalistes. L'exposé de la forme marchande constitue proprement, aux yeux de Marx, le commencement de l'exposé de la théorie du capitalisme. Et cette priorité au sein de l'exposé exprime la place qui est celle de la métastructure dans le concept en tant que concept de l'objet réel. On verra à quelles conditions prend sens - et, je dirais, prend sens commun - cet énoncé d'apparence énigmatique. Et pourquoi ces conditions ne sont pas réalisées chez Marx. Ce qui frappe d'emblée ou du moihs ce qui devrait étonner7, dans ce premier moment de l'exposé marxien, c'est qu'il n'y est pas encore question de classes mais seulement d'individus, d'agents
5 C'est au regard de cette conception dialectique que l'on doit caractériser la théorie marxienne du marché, malgré ses insuffisances, comme une théorie métastructurelle. 6 Sur cette question, voir Que faire du Capital ?, pp.239 et sq. 7 Et si cela n'étonne pas le lecteur, c'est parce qu'il s'en est d'abord paresseusement remis à l'une des trois lectures que j'indique plus haut qui, chacune à sa façon, occulte le problème. 27

libres et rationnels qui se traitent comme tels. On voit que tous les problèmes de notre colloque se trouvent concentrés en ce point: 1) Quels rapports mettre entre ces agents et la structure (métastructurelle) qui les définit? Soit le problème agent/structure. 2) Comment comprendre cette qualification d'agents rationnels? Soit le problème de la compétence: quelle sorte de compétence fait corps avec cette sorte de structure? 3) Quelle relation établir entre cette qualification et cette forme particulière de cécité sélective que désigne la notion de "fétichisme" ? Soit le problème de la réflexivité de l'action: celui d'établir en quel sens les acteurs savent et ne savent pas ce qu'ils font. 4) Dans quelle mesure les acteurs contrôlent-ils ce qu'ils font? Soit le problème de la règle: qui pose la règle que suivent les agents? Et si l'on ajoute que le propre de l'Aufhebung, du dépassement dialectique, est de conserver ce qu'il abolit, on voit qu'une autre question en découle, que j'examinerai par la suite: quels rapports entretiennent cette méta structure marchande et la structure capitaliste proprement dite, la structure de classes exposée à partir de la Section III ? 1) Problème agent-structure Il s'agit manifestement ici d'une structure (au sens large du terme: en l'occurrence d'une "structure métastructurelle", si l'on me passe l'expression), d'une configuration de conduites réciproques constituant un ensemble cohérent et, en ce sens, une totalité: le marché en général, comme systèmeS de production et d'échange. Marx s'efforce de mettre au clair les lois qui, à ses yeux, régissent une telle totalité ("loi du marché", loi de la concurrence dans la branche et entre branches), et qui donc régissent le comportement des agents dans une telle totalité. S'il en est ainsi, on ne peut manquer d'être surpris par le fait que Marx, supposé penseur holiste et structuraliste, ne décrit ici expressément aucune structure (métastructurelle). Significativement, cette première Section a pour titre non pas, comme on s'y atten-

8 Selon l'usage qui prévaut dans les théories du "système mondial", je garderai par la suite le terme de "système" pour un autre objet: l'objet total concret, le capitalisme (ou plutôt la société moderne), totalité historico-géographique. 28

drait9 "le marché", mais "la marchandise". Et ce qui est décrit sous le nom de marchandise, c'est un type historiquement déterminé d'interaction, l'interaction de producteurs-échangistes. Les diverses parties de cette Section portent sur des aspects divers de cette interaction: aspect production (chap. l, ~~ 1 et 2), aspect représentation (chap. l, ~9 3 et 4), aspect échange (chap. l et 2), aspect "généralisé" (monétaire: chap. l, 2 et 3). Bref, Marx ne décrit pas la structure marchande mais l'interaction marchande. Il écarte, dirais-je dans les mots de Bourdieu, tant le substantialisme de la structure que celui de l'individu. Il ne connaît que des relations. Mais comme celles-ci caractérisent précisément les agents d'une forme structurelle que l'on peut appeler "structure marchande en général", soit le marché, on est tenté de réécrire cette Section I, d'y mettre de l'ordre, et de la recomposer comme ce qu'elle devrait être: un exposé de la structure métastructurelle marchande en générall o. J'ai cherché ailleurs à montrer que les raisons de l'absence de cette description ordonnée de la structure métastructurelle marchande ne sont pas de bonnes raisons, et qu'il y a là une véritable carence, qui tient à ce que Marx ne parvient pas à la maîtrise de la question du rapport entre la métastructure et la structurell. Toutefois, en un certain sens peu importe. Car Marx a déjà, pour l'essentiel, réalisé le travail: la définition d'un type d'agents par un type d'interaction est en elle-même une définition de la structure (ici de la "structure métastructurelle" marchande). Le type de structure se déduit d'un type d'interaction. Et vice versa, selon ce que Giddens appelle la "dualité du structurel", ou encore selon la congruence de l'objectivisme et du subjectivisme qu'exige la "praxéologie sociale" de Bourdieu. A un certain niveau du
9 On l'attendrait du fait que Marx, dans Le Capital, distingue régulièrement les "rapports marchands", et les "rapports proprement capitalistes", comme deux niveaux de la structuration d'ensemble du capitalisme. 10 Je fournis quelques éléments de cette recomposition dans Que faire du Capital? chapitre VI, "Le commencement et le développement de l'exposé", et dans Théorie de la modernité, pp.209 et sq. J'avais commencé à rédiger en ce sens une "nouvelle version du Capital" : "Le Capital selon l'ordre des raisons". Il m'est progressivement apparu que cela nécessitait en préalable une refonte générale (celle que je nomme "métastructurelle") de la théorie. Ce n'est qu'une fois celle-ci achevée dans son "procès de découverte" qu'un tel exposé sera possible. Il J'ai essayé de le montrer dans Que faire du Capital? 29

moins, on peut dire que les deux descriptions sont équivalentes. Aussi la structure est-elle d'abord à comprendre comme le concept de la pratique 12. 2) Le problème de la compétence Une telle "équivalence" entre structure et interaction reste pourtant problématique. La supposer parfaite serait supposer un monde "transparent". Ce qui n'est pas le cas. Il faut donc faire le départ entre l'équivalence et la non-équivalence de l'interaction et de la structure. Et c'est ce à quoi nous arrivons avec le ~4 du premier chapitre du Capital. Les trois premiers paragraphes construisent l'espace lumineux de l'équivalence. Le ~4, "Fétichisme de la marchandise", manifeste comment la relative impénétrabilité de la structure ouvre à un concept subjectif de la pratique, le fétichisme. Examinons tour à tour ces deux aspects: a) La structure producteurs-échangistes définit une compétence que décrit la Section 1. Compétence de producteur, analysée au chapitre l, ~~ I et 2, qui consiste à produire (au sein de la branche) dans le temps socialement nécessaire, et à produire conformément à une demande pertinente (à se porter vers une branche pertinente). Compétence de l'échangiste, analysée aux ~~ 3 et 4. Le ~ 3 construit la structure de la compétence de l'échangiste, l'échange comme interaction rationnelle. J'ai montré que l'objet de ce paragraphe, en général si mal compris, est le passage du "rapport de valeur", inhérent à la production marchande comme telle, à "l'expression de valeur", inhérente à l'échange marchand 13. La maîtrise du "rapport de valeur" caractérise la compétence du producteur; la maîtrise de "l'expression de valeur" caractérise la compétence de l'échangiste jusqu'à la forme argent, "bouclage rationnel" de l'interaction. Il s'agit en réalité d'une unique compétence, celle du producteur-échangiste (et celle de l'échangiste dans une structure de production marchande), qui consiste dans la maîtrise pratique de la relation entre la valeur d'usage (connaître la demande) et la
12 Je me permets de renvoyer sur ce point à mon article, "Questions à Pierre Bourdieu", Raison Présente, 1976. Paru en anglais sous le titre "Questions to Pierre Bourdieu ", Critique of Anthropology, 1979. 13 Je renvoie sur ce point à Théorie de la modernité, pp. 226-229, "La théorie de la forme de la valèur". '

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valeur (savoir-pouvoir produire dans le temps requis). Quoi qu'il en soit des formulations de Marx suggérant qu'il analyse des "contradictions"14, il n'expose en réalité rien d'autre que l'interaction "production-échange marchand" dans sa pure et abstraite rationalité, comme interaction pourvue de sens. Il analyse ce que font les agents d'un marché, ce qu'ils savent faire. Il analyse le marché comme savoir-faire social, et les agents du marché comme possédant, inégalement, ce savoir-faire: pour autant qu'ils le possèdent, ils se réalisent sur le marché. En quoi la règle est, comme le souligne Giddens, tout à la fois sens et sanction. Et tout cela, du reste, qui est rationnel, "tombe sous le sens". Il s'agit, pour chacun, d'être simplement rationnel et raisonnable. L'agent sur le marché n'a pas à se soucier du caractère raisonnable de la valeur d'usage qu'il produit, puisqu'il produit pour un autre qui en juge. Mais chacun, en pensant à autrui, ne pense qu'à soimême, à ses fins propres, aux valeurs d'usage, conformes à ses raisons propres, qu'il pourra en contre-partie se procurer contre le moindre temps de travail. Cela tombe, semble-t-il, sous le sens. Et le libéralisme, dont Marx fait, tout au long de cette Section I, entendre la voix, le proclame dès sa naissance, ou du moins dès que l'âge lui donne l'usage de la parole. 3) La réflexivité de l'action et de ses limites Et pourtant, parce qu'en réalité le monde social n'est pas transparent, dans le rapport marchand comme tel déjà (sans parler encore des rapports proprement capitalistes) quelque chose "ne tombe pas sous le sens". Le rapport entre temps de travail se donne aux agents rationnels comme rapport entre marchandises, la valeur comme une propriété des choses. Ou, ce qui est équivalent, les valeurs comme des utilités (quantifiées en prix, où le prix est valeur dans l'oubli du temps), c'est-à-dire comme des services que les individus de toute façon, en échangeant, se rendent. En échangeant des valeurs égales, ils se rendent des services réputés égaux 15. Et
14 Le Capital, Livre I, page 56, Ed. sociales, poche. Je concluais mon analyse du ~ 4 par la considération suivante: "La forme argent, qui clôt le système, constitue l'expression adéquate de la valeur parce qu'y est simultanément donnée la "substance" de la valeur (le travail abstrait, la dépense en général, qui correspond à l'abstraction monétaire), et l'accès à toute valeur d'usage du système. La forme valeur couronne ainsi la rationalité du rapport marchand." (Théorie de la modernité, p. 229). 15 C'est pourquoi l'échange inégal est le paradigme premier de l'exploitation, 31

Marx explique pourquoi: ce qui constitue le savoir-faire du producteur-échangiste, et qui est exposé dans les trois premiers paragraphes du chapitre l, n'implique pas le savoir du savoir-faire, c'est-à-dire la connaissance théorique qui, seule, peut aussi appréhender le non-savoir structurellement lié au savoir-faire. Le savoir qui est nécessaire à l'agent se trouve déterminé par la forme de l'interaction, caractérisée par le fait que sur le marché il importe seulement de suivre le mouvement des prix pour savoir ce qu'il faut produire. Sur le marché (par opposition à ce qui se passe dans l'organisation), les producteurs ne se rencontrent que comme échangistes et non comme producteurs. Ou, pour énoncer l'idée de Marx dans la formulation de Hayek, le marché est pour eux le médium de l'information. Dans la mesure où l'échangiste est aussi producteur, il se trouve pourtant confronté à la question du temps de travail nécessaire. Le savoir-faire n'exclut donc pas le savoir du savoir-faire. La frontière est poreuse. J'insiste sur le fait que nous restons ici dans l'espace théorique de la Section l du Livre 1. Il faut évidemment poursuivre beaucoup plus loin l'analyse: la suite de l'exposé marxien, du Livre l au Livre III, explique aussi pourquoi le savoir-faire du producteur capitaliste ne repose pas en définitive sur un savoir du capitalisme16. Mais restons-en à ce moment abstrait du marché. Et constatons ce double résultat. La structure, en ce qu'elle définit une compétence, apparaît tout à la fois, selon les réquisits de Giddens, comme contraignante et comme habilitante. Il reste pourtant un rapport inégal entre habilitation et contrainte, du fait que la structure apparaît comme une donnée extérieure qui s'impose à l'agent comme la forme même, et la limite, de l'action rationnelle, et

et non l'exploitation le paradigme de l'échange inégal, comme on le croit habituellement. Il reste qu'à ce niveau de l'exposé ce paradigme n'est encore que formel (ou plus précisément métastructurel). Il ne me permet pas de concevoir les conditions, structurelles et systémiques, de l'échange inégal. ]6 C'est l'un des enjeux de la "transformation des valeurs en prix de production" exposée à la Section II du Livre III. Mais, dès la Section I qui précède, Marx établit clairement pourquoi le capitaliste, comme agent rationnel, n'a pas besoin de ]a théorie de ]a p]us-va]ue: i] n'a pas besoin de la catégorie de taux de la plus-value, mais seulement de celle de taux de profit, qui n'implique pas la même théorie de la valeur. Voir Que faire du Capital?, Chap. VII, "La théorisation de l'idéologique dans Le Capital". 32

comme interaction non reconnue en ce qu'elle est, interaction des agents, mais prise pour une interaction des choses. L'exposé penche ainsi doublement du côté de l'objectivisme si, en définitive, la forme structurelle définie, celle du marché, qui suppose, appelle et constitue un type déterminé de compétence, reste, dans son existence et dans son essence, hors de la compétence des agents. 4) Reste donc le problème de la règle: qui pose la règle que suivent les producteurs-échangistes ? C'est l'autre face de la réflexivité de l'action. En quel sens les agents rationnels sont-ils libres? Dans l'analyse de Marx, qui reprend sur ce point Hegel, la liberté des agents se situe ici dans le cadre d'une loi, à laquelle ils ne peuvent que se soumettre, la loi du marché, expression de la contrainte structurelle sur l'agir individuel. La compétence consiste à appliquer la règle dans des circonstances toujours nouvelles. Elle n'implique pas de distance par rapport à la règle - en quoi celle-ci n'est pas une règle, mais une loi. Et tel est, à mon sens, la faiblesse de l'analyse marxienne. Le cadre métastructurel marxien ne fournit pas l'élément conceptuel de la distanciation possible par rapport à ce qui est posé comme loi, c'est-à-dire comme nature, tout au moins comme nature historique (chaque mode de production ayant censément sa "loi"). Il me faudra m'expliquer en détail sur ce point, et montrer que l'absence de distance tient à une carence dialectique. 1. 2. Le concept marxien du passage de la métastructure la structure à

Marx échoue en effet dans le passage proprement dialectique du marché au capital, de la Section I à la Section III du Livre I. Il faut rappeler que l'un des principaux problèmes qu'il rencontre dans son exposé est celui de ce passage de la métastructure à la structure, du marché au capital, c'est-à-dire aussi celui de la relation réelle de l'un à l'autre. Il s'agit du passage d'un premier moment "abstrait", qui ne connaît que des individus et des interactions individuelles, à un moment plus "concret", qui connaît les classes et les rapports de classes - d'un rapport social entre des agents à un rapport social entre des classes déterminant d'autres rapports sociaux entre les agents. On ne règle pas la question en posant que l'abstraction de ce premier moment consiste en ce qu'on y fait abstraction des déterminations conceptuelles qui suivent. Ni

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en posant qu'il n'existe qu'un tout concret, qui est la combinaison de toutes les déterminations. Car même si l'on pense, comme Marx, que le marché n'existe, du moins selon son concept et en tout cas dorénavant (puisque le capitalisme en réalise le concept), que dans le capitalisme, on doit admettre qu'il y a bien un mode d'existence et d'efficace de la forme abstraite comme tel. Autre chose en effet la "loi du marché" (ou ce qui est entendu sous ce terme inadéquat) et la "loi du capital". Même si l'on tient que ces deux logiques sont inséparables, on ne saurait les tenir pour identiques. Il faut donc penser la relation de l'une à l'autre. C'est-à-dire, dans l'ordre de l'exposé, où l'on ne peut rien dire du capital sans avoir exposé les catégories et la structure de marché, il faut penser le "passage" de l'un à l'autre. Et, au sein d'un exposé qui se veut dialectique, le

"passage" dialectique de l'un à l'autre

-

de la métastructure à la

structure. Marx s'affronte à ce problème, qui est en définitive celui du rapport entre marché et capital, dans les diverses versions successives de son exposé. J'y ai consacré un chapitre]7 de Que faire du Capital ? Je ne puis reprendre ici l'anayse des textes. Je rappelerai seulement la conclusion: Marx échoue dans les diverses tentatives dialectiques qu'il échafaude au long de ses divers brouillons. Et de cet échec il tire, sans le dire, des conclusions dans Le Capital, qui présente en effet un passage non pas dialectique mais didactique. Ne parvenant pas à passer dialectiquement de la "forme marché" à la "forme capital", il se donne purement et simplement celle-ci, mais dans sa formule idéologique A-M-A', et montre qu'elle comporte une contradiction (une séquence de deux équivalences ne pouvant engendrer un accroissement), qui ne peut être résolue qu'à la condition qu'une marchandise produise plus de valeur qu'elle n'en possède, ce qui ne peut être le cas que de la force de travail. Le caractère non dialectique de l'opération se lit dans le fait que ce n'est pas de l'analyse du premier moment, le marché, qu'émerge le second, le capital, mais d'une anticipation didactique qui consiste à s'emparer de l'expression idéologique du capital, à en manifester la contradiction interne, et à régresser, à revenir sur le premier moment, la théorie du marché, pour y trouver les éléments conceptuels qui permettront de lever cette contradiction. Cette façon de procéder présente un grave inconvénient,
17 Chap.VI, 34 "Le commencement et le développement de l'exposé".

celui de faire disparaître tous les problèmes qui s'attachent à la question du passage dialectique, c'est-à-dire ceux qui concernent la nature du rapport entre marché et capital. Ce qui revient aussi à dire, comme on le verra, qu'elle ne permet pas de poser correctement les rapports entre structure et agent, micro et macro, comprendre et exp1iquer, ni la question de la réflexivité de l'agir. C'est pourquoi la problématique marxienne de la métastructure doit être entièrement reprise.
2. Critique et correction de la problématique rapport entre métastructure et structure marxienne du

2. 1. Critique métastructure

de la problématique

marxienne

de la

Il convient assurément de maintenir le concept marxien de métastructure, c'est-à-dire d'un moment structurel premier, à partir duquel est pensée et posée la structure qui est présupposée comme premier, et non seulement dans le cadre d'une présupposition réciproque, comme c'est le cas des éléments d'une structure. La métastructure se distingue de la structure en ce que les agents s'y trouvent définis dans leur interaction individuelle et en tant qu'agents rationnels, libres et égaux. "Véritable Eden des droits naturels de l'homme et du citoyen", comme l'écrit Marx à la fin de la seconde Section. La structure au contraire, soit le capital, se définira par les rapports de classes, les rapports d'exploitation et de domination, par ses contradictions internes et autres tendances immanentes. Quels rapports donc établir entre métastructure et structure? On ne saurait évacuer ce problème, ainsi que le font les lectures courantes du Capital, qui le résolvent en pensant ce premier moment comme un antécédent historique du capitalisme (petite production marchande), comme sa surface phénoménologique (circulation simple), ou comme son modèle élémentaire (avec égale dotation de capital, c'est-à-dire sans marché du travail) qu'il suffirait de complexifier. Dans la métastructure marxienne, qui ne connaît que des agents libres, égaux et rationnels, se trouve posée la double et unique question des principes du droit (selon quoi ces agents sont dits libres et égaux), principes de la raison comme Vernunft et des principes de la rationalité sociale (selon quoi ils sont dits rationnels), principes de 35