Sur l'érotique mystique indienne

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Le symbolisme était aussi impliqué dans toute la vie de ceux qui participaient à ces cultures. En raison de cet effort d’intégration, ou plutôt de “réintégration” dans le Cosmos, la vie et les gestes étaient exempts de toute originalité.
C’étaient des gestes canoniques, rituels, et de ce fait la vie de l’individu était translucide, elle était comprise par n’importe quel membre de la communauté. La communication en était facilitée, car les gens se comprenaient, se connaissaient avant de se parler : d’après les habits, les coloris et les formes des pierres précieuses, les dessins vestimentaires, les gestes, démarches.

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Date de parution 29 mars 2011
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Langue Français

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SUR L’ÉROTIQUE MYSTIQUE INDIENNE
Carnets
o Textes extraits du Cahier de l’Herne n 33 consacré à Mircea Eliade, dirigé par Constantin Tacou et Georges Banu, 1987.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation rservs pour tous pays. Éditions de L’Herne, 2008 22, rue Mazarine 75006 Paris lherne@wanadoo.fr
Mircea Eliade
SUR L’ÉROTIQUE MYSTIQUE INDIENNE
L’Herne
SOMMAIRE
Sur l’érotique mystique indienne ....... L’Inde à vingt ans .............................. Barabudur temple symbolique ...........
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SUR L’ÉROTIQUE MYSTIQUE 1 INDIENNE
Toute femme nue incarne la Nature, la prakrti. On devra donc la regarder avec la même admiration et le même détachement que l’on apporte à considérer l’insondable secret de la Nature, sa capacité illimitée de création. La nudité rituelle de la yoginî a une valeur mystique intrinsèque : si, devant la femme nue, on ne découvre pas dans son être le plus profond la même émotion terri fiante qu’on ressent devant la révélation du Mystère cosmique – il n’y a pas rite, il n’y a qu’un acte profane, avec toutes les consé quences que l’on sait (renforcement de la chaîne karmique, etc.). La deuxième étape consiste dans la transformation de la Femme
o 1. Texte publié dansLa Table ronde13, jan, n vier 1956.
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prakrti: la comen incarnation de la Çaktî pagne du rite devient une déesse, tout comme le yogin doit incarner le Dieu. L’ico nographie tantrique des couples divins (en tibétain :yabyam, pèremère), des innom brables « formes » de Bouddha enlacées par leur Çaktî, constitue le modèle exemplaire du cérémonial sexuel(maithuna). On remar quera l’immobilité du Dieu : toute l’activité est du côté de la Çaktî. (Dans le contexte yogique, l’esprit statique contemple l’activité créatrice de laprakrti.) Or, dans le tantrisme, l’immobilité réalisée conjointement sur les trois plans du « mouvement » – pensée, res piration, émission séminale – constitue le but suprême. Ici encore, il s’agit d’imiter un mo dèle divin : le Bouddha, ou Çiva, l’Esprit pur, immobile et serein au milieu du jeu cos mique. Lemaithunasert, en premier lieu, à ryth mer la respiration et à faciliter la concentra tion : il est donc un substitut duprânâyâma et dudhâranâ, ou plutôt leur « support ». La yoginî est une jeune fille instruite par le guruet dont le corps est consacré. L’union sexuelle se transforme dans un rituel par le
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quel le couple humain devient un couple divin. Leprânayâma, ledhâranâne consti tuent que les moyens par lesquels, durant le maithunaet àimmobilité » , on arrive à l’« la suppression de la pensée, le « suprême grand bonheur »(paramamahâsukha)des Dohâkosa : c’est lesamarasa(Shahidullah traduit ce terme par « identité de jouis sance » ; il s’agit plutôt d’une « unité d’émo tion », et plus exactement de l’expérience paradoxale, inexprimable, de la découverte de l’Unité). « Physiologiquement »,sama rasas’obtient, durant lemaithuna, lorsque le semen(çukra)et lerajasdes femmes res tent immobiles. Les textes insistent beau coup sur cette idée que lemaithunaest avant tout une intégration des Principes : « La vé ritable union sexuelle est l’union de la Pa raçakti(kundâlinî); les autresavec Atman ne représentent que des rapports charnels avec les femmes » (Kûlârnava Tantra, V, 111112).Kâlîvilâsa Tantra(chap. XXI) expose le rituel, mais précise qu’il doit être accompli uniquement avec une épouse ini tiée(parastrî). Les tantriques se divisent en deux classes :
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lessamayin, qui croient à l’identité de Çiva et Çakti et s’efforcent d’éveiller lakundâlinî par des exercices spirituels – et leskaula, qui vénèrent la Kaulinî (=kundâlinî)et s’adon nent à des rituels concrets. Cette distinction est sans doute exacte, mais il n’est pas tou jours facile de préciser jusqu’à quel point un rituel doit être compris littéralement : main tes fois le langage fruste et brutal est em ployé comme un piège pour les noninitiés. Un texte célèbre, leÇaktisangama Tantra, consacré presque entièrement ausatcakrab heda(= la « pénétration des sixcakra»), uti lise un vocabulaire extrêmement « concret » pour décrire des exercices spirituels. On ne saurait trop insister sur l’ambiguïté du vo cabulaire érotique dans la littérature tantri que. L’ascension de la déesse à travers le corps du yogin est souvent comparée à la danse de la « blanchisseuse » (Dombî). Avec « la Dombî sur sa nuque », le yogin « passe la nuit en grande béatitude ». Il n’empêche que lemaithunase pratique également en tant que rituel concret. Du fait même qu’il ne s’agit plus d’un acte profane, mais d’un rite, que les partenaires ne sont
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plus des êtres humains mais sont « déta chés », comme des dieux, l’union sexuelle ne participe plus au niveau karmique. Les tex tes tantriques répètent souvent cet adage : « Par les mêmes actes qui font brûler cer tains hommes dans l’Enfer pendant des mil lions d’années, le yogin obtient son éternel salut. » (Voir les textes, dans notre livrele Yoga. Immortalité et liberté, Payot, 1954, pp. 264, 395.) C’est comme on sait, le fon dement même du yoga exposé par Krisna dans laBhagavadGîtâ: « Celui que n’égare pas l’égoïsme, dont l’intelligence n’est pas troublée, tuâtil toutes les créatures, ne tue pas, il ne se charge d’aucune chaîne » (XVIII, 17). Et laBrhadarânyaka UP(V, 14, 8) affirmait déjà : « Celui qui sait ainsi, quelque péché qu’il paraisse commettre, dé vore tout et est pur, net, sans vieillesse, im mortel. » Bouddha luimême, si l’on en croit la my thologie du cycle tantrique, avait donné l’exemple ; en pratiquant lemaithunail avait réussi à vaincre Mâra, et, toujours au moyen de cette technique, il était devenu omnis cient et maître des forces magiques. Les pra
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