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Un art des idées

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 124
EAN13 : 9782296318427
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UN ART DES IDEES

Collection L'ouverture philosophique dirigée par Gérard Da Silva et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. TIs'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondradoncpas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

François NOUDELMANN,Sartre: l'incarnation imaginaire, 1996.

@ L'Hannattan 1996 ISBN: 2-7384-4206-4

Jacques SCHLANGER

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UN ART DES IDEES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytecnique 75005 Paris

Du même auteur
-La Philosophie de Salomon Ibn Gabirol, Brill, Leiden, 1968 (Traduction hébraïque Magnes Press, Jérusalem, 1979) -Salomon Ibn Gabirol - Livre de la source de vie, Introduction, traduction et notes, Aubier-Montaigne, Paris, 1970 -La Structure métaphysique, Presses. Universitaires deFrance, Paris, 1975 -Objets idéels, Vrin, Paris, 1978

-Une

Théorie

du Savoir,

Vrin, Paris, 1978 -L'Activité théorique, Vrin, Paris, 1983 -Solitude du penseur de fond, Critérion, Paris, 1990 -La Situation cognitive, Méridien-Klincksieck, Paris, 1990 -Gestes de philosophes Aubier, Paris, 1994

Table des matières

Intro.duction

7-12

I - IDÉES
1 Idéer 15-40
Idéer 15; comment l'idée vient à la tête 16; sentir, percevoir, retenir, recouvrer, produire 22; sentir des idées, percevoir des idées 24; retenir des idées 26; recouvrer des idées 29; produire des idées 31; formation, production, apparition d'idées 34 2 Une dynamique des idées 41-71 Une dynamique des idées 41; les idées comme événements mentaux 46; les idées comme régions mentales 53; deux modèles de fonctionnement idéel 62 3 Dire des idées 73-100 L'idée vient en parlant 73; exprimer les idées en mots 76; idées et langage d'idées 83; idées privées et mise en mots publique 87; idées, noms propres d'idées, mots-clés d'idées 93 4 Une statique des idées 101-128 Une statique des idées 101; l'idée d'âme 103; nom propre, formulation première, formulations secondes 110; une âme, deux théories de l'âme 112; idées et concepts 118; idées et marqueurs cognitifs 124

II - OBJETS IDÉELS
5 Qu'est-ce qu'un objet idéel 131-150 Qu'est-ce qu'un objet idéel 131; de l'idée à l'objet idéel 139; l'idée subsister/devenir comme fondatrice d'objets idéels 143 6 Une logique des objets idéels 151-170 Une logique des objets idéels 151; adéquation et vérité 156; plausibilité des objets idéels 162
7 Objets idéels adéquats 171-195 Objets idéels adéquats 171; l'adéquation sémantique 172; l'adéquation ontologique 179; insuffisance idéelle 182; l'adéquation rhétorique 187; effets et fins 189

III

-ARTISANS

D'IDÉES

8 Artisans-philosophes 199-235 Artisans-philosophes 199; l'atelier des philosophes 203; le philosophe, artisan d'idées à plein temps 206; l'artisan d'idées produit des objets de langage 211; le corpus des oeuvres des artisans-philosophes 214; travailler dans l'atelier d'idées 219; dans le plein des choses 228

9 Artisans-métaphysiciens

237-255

La fonction métaphysique 237; vouloir savoir ce qu'on ne peut savoir 241; sauver les apparences 246; histoires d'origine et histoires d'être 251

Quant à moi, j'ai la manie étrange et dangereuse de vouloir, en toute matière, commencer par le commencement (c'est-à-dire par mon commencement individuel), qui revient à recommencer, à refaire toute une route, comme si tant d'autres ne l'avaient déjà tracée et parcourue.

Paul Valéry.

INTRODUCTION

Je n'ai jamais appartenu à une école philosophique, je n'ai jamais adhéré à un système, à une doctrine, à un mouvement. Je n'ai pas été existentialiste quand il convenait de l'être, ni marxiste, ni structuraliste. Je n'ai pas considéré la méthode phénoménologique, la méthode analytique, la méthode logico-computationnelle, comme des méthodes de travail infaillibles, ni surtout comme exclusives les unes des autres. Je ne suis 7

Un art des idées aujourd'hui ni déconstructionniste, ni analytique, ni postmoderniste, ni néo quoi que ce soit, ni entièrement désespéré et découragé de la philosophie. Je ne me suis jamais senti à l'aise dans des carcans idéels, là où on pense en groupe, là où règne une orthodoxie. Je ressens l'échauffement réciproque autour d'idées auxquelles on se cramponne comme un empiètement sur ma personne, sur ma liberté, comme un empêchement à vivre ma vie idéelle. Je n'aime pas les philosophies à la mode, ce qui m'amène parfois à être injuste envers des philosophes qui sont (devenus) à la mode et qui n'en sont pas moins de qualité. Je n'ai pas l'âme d'un politicien d'idées, d'un entrepreneur de convictions qui cherche à imposer ses vues et pousse ses idées comme des marchandises. Je ne lutte contre personne, je ne cherche pas tant à convaincre qu'à faire partager mes idées. La multitude et la diversité des doctrines philosophiques m'a toujours ravi et ne m'a jamais troublé. Je n'ai jamais regretté qu'il n'y ait pas un modèle unique qui s'impose; de même que je n'ai jamais regretté de ne pas avoir trouvé, parmi les divers modèles philosophiques que j'ai pratiqués celui dont j'aurais voulu faire ma placeforte idéelle. Par scepticisme peut-être, ou par esthétisme, mais surtout par le sentiment qu'un modèle unique et exclusif ne peut suffire pour décrire la richesse de ce qui est, ne peut retenir et intégrer la diversité des points de vue sur ce qui est. Ce n'est pas que je n'aie pas des opinions, des croyances, des évidences, que je partage avec d'autres et qui me viennent souvent d'autres. Je reconnais la grandeur 8

Introduction dans la pensée et je l'apprécie: car je suis touché par la grâce des idées bien plus que par la grâce des sons, des couleurs et des nombres. Simplement, je ne cherche pas à m'intégrer à une famille d'esprits, je ne veux pas faire partie d'un groupe, je refuse la fermeture que demande l'adhésion - même si on me permet, même si on me demande de ruer, ou plutôt de faire semblant de ruer, dans les brancards d'une acceptation commune. Je suis entré en philosophie par amour des idées, pour le plaisir de m'occuper d'idées. Cet amour des idées, du jeu des idées entre elles, m'a poussé vers les mathématiques d'abord -sans grand succès, je dois le dire; et ensuite vers la philosophie, dont je ne savais pas grandchose à l'époque, si ce n'est qu'on y traitait d'idées. Très tôt, les idées se sont mises à jouer pour moi le rôle que jouent les couleurs pour le peintre, les sons pour le musicien: elles sont devenues un matériau, un objet de plaisir avec lequel on aime jouer, dont on aime s'occuper, avec lequel on aime faire. Le fait d'être entré en philosophie par amour des idées, plutôt qu'en quête de la vérité ou du salut, m'a épargné bien des déceptions en faisant baisser dès l'abord le niveau des espoirs. On entre souvent en philosophie comme on entre en religion, ou comme on entrait jadis mythiquement en science, en espçrant le salut, en aspirant au savoir absolu. La philosophie, surtout quand on la considère comme un corpus d'oeuvres qui se présente à nous dans toute sa diversité, ne propose ni salut, ni savoir vrai; elle est "naturellement" sceptique, ne serait-ce qu'à

9

Un art des idées cause de la diversité des doctrines qu'elle contient, et à travers lesquelles elle se manifeste. Venu donc à la philosophie par amour des idées, je n'ai pas été entraîné à y chercher une doctrine ou un maître. Ma répugnance à la pensée de groupe, et le sentiment que j'ai eu dès le début que la philosophie ne mène ni au salut ni au savoir mais avant tout au plaisir de la pensée, m'ont très tôt poussé à considérer la philosophie comme quelque chose qui se fait, une activité dans laquelle les idées, le travail des idées, l'élaboration d'objets idéels, jouent un rôle essentiel. Et à considérer les philosophes non pas comme des hommes de science ou des prédicateurs de vérités, mais essentiellement comme des fabricants d'objets idéels, des artisans d'idées. Avec cette pensée que les objets idéels qu'ils fabriquent ont leur utilité propre, sans qu'on sache toujours d'avance laquelle. Ces objets idéels meublent notre monde, ils nous permettent de nous situer idéellement en lui - à la manière des objets mathématiques que les mathématiciens inventent pour leur plaisir, sans savoir d'avance à quoi ils vont servir, objets qui sont, pour ainsi dire, en attente d'utilisation. Je suis dans ma baignoire, je ne pense à rien; et soudain une idée m'apparaît, ,elle s'impose à mon attention, elle se présente avec clarté et netteté, je suis surpris et émerveillé de la trouver devant moi. Puis, aussi soudainement qu'elle m'est apparue, elle s'effiloche comme un nuage qui s'en va en lambeaux, elle me fond pour ainsi dire entre les doigts; je ne retrouve plus les 10

Introduction phrases si bien formulées que j'avais en tête; l'idée fond, dérape, glisse, s'en va à la dérive. J'essaie de la retenir, je m'accroche à un lambeau de phrase, à un mot dont je me souviens encore, pour rétablir autour de lui ce qui l'entourait. A ce stade, je suis pris de fatigue, je déconnecte, je me place comme hors de moi pour mieux voir ce qui se passe en moi; et je vois les mots qui surgissent, les idées qui se présentent, qui se transforment, qui disparaissent - et le sentiment s'empare de moi que je ne suis pas le sujet actif de ma réflexion, que je ne suis que le lieu où des événements idéels se déroulent indépendamment de moi, que je ne suis qu'un observateur de ce qui a lieu en moi. Autre moment: une idée me passe par la tête. Dire qu'une idée me passe par la tête n'est pas une manière de parler, mais décrit ce qui me semble effectivement avoir lieu. Une idée me passe par la tête, elle se présente à mon attention, elle s'arrête pour un temps devant mon regard attentif, puis elle s'éloigne, elle quitte la scène, elle s'évanouit et disparaît. Une idée me passe par la tête, elle capte mon attention, elle m'intéresse et je veux la retenir. Je n'ai pas de quoi écrire, je me cramponne à elle, je me la dis et la redis pour la garder dans ma tête jusqu'à ce que je puisse la noter, la fixer. Je me rends compte que je n'y arrive pas, des mots disparais.~ent, des pans d'idées s'évanouissent, le contenu de l'idée se transforme, fond et soudain un blanc, l'idée a disparu, et je me sens être à la recherche de je ne sais plus quoi. Puis un mot reparaît, l'idée me donne l'impression de se raccrocher à ce mot, elle se redéploie autour de lui, je la retrouve, mais elle Il

Un art des idées n'est plus exactement la même, elle est à la fois la même et autre. J'ai enfin de quoi écrire, et là encore, au fur et à mesure que je m'efforce de la transcrire, de la retenir sur du papier, je sens l'idée se transformer. Toujours ce sentiment de ne pas être maître des idées que je trouve en moi, ni de l'activité idéelle à laquelle je me livre, ou plutôt à laquelle je suis livré. Autre moment encore: je cherche à expliquer à quelqu'un ce qu'est l'activité idéelle. Pour illustrer ce qui me semble avoir lieu, je lui dis que c'est comme si je regardais dans un kaléidoscope - et à peine ai-je prononcé le mot "kaléidoscope" que son étymologie me frappe de toute sa force. En faisant tourner le cylindre, je contemple les belles formes qu'il contient en puissance, je contemple le produit de l'activité idéelle qui se déroule en moi, comme un spectacle dont je scrute les diverses facettes. Le mot "kaléidoscope" m'est apparu, je l'ai prononcé; et en s'énonçant, il s'est chargé d'un sillage de sens, d'une résonance qui l'a amplifié: le mot a éclaté. D'abord juste un mot et une image que je percevais à peine en la disant, "kaléidoscope" s'est intégré à l'idée que je me faisais de l'activité idéelle, dans une véritable explosion de sens occasionnée par ma propre écoute de ce que je venais de dire. En prononçant le mot "kaléidoscope", j'ai pris conscience de ce que j'examinais l'(ictivité idéelle comme si j'avais à la main un kaléidoscope mental que je tournais en tout sens, un kaléidoscope à travers lequel des spectacles d'idées chaque fois différents m'apparaissaient: un mot est devenu une idée, une idée s'est accrochée à des mots. 12

I IDÉES

1 IDEER

On parle couramment d'avoir des idées. Cette locution, si on voit en elle plus qu'unesimple manière de parler, fait de nous des possesseurs d'idées; et nous fait considérerles idées que nous "avons"comme des objets
d'une nature spéciale qui seraient en notre possession. Or,

et ceci est une des thèses principalesde ce livre, quandon les considère sous l'aspect de l'activité mentale dans laquelle elles se manifestent, nos idées ne sont pas des objets que nous possédons, mais des événements mentaux qui ont lieu en nous, comme ont lieu en nous nos perceptions, nos sensations, nos pensées, nos volitions. De même qu'on parle de "percevoir"plutôt que d'''avoir une perception", de "penser" plutôt que d"'avoir une pensée", de "vouloir" plutôt q~ d'''avoir une volition", il faudraitdonc parlerd"'idéer"plutôt que d'''avoir une idée", pour désigner l'activitémentale qui a lieu en nous. Le verbe "idéer" insiste sur l'événement, sur ce qui a lieu, et sur le lieu où cet événement a lieu. En disant que j'idée (du verbe "idéer"), je ne me confonds pas avec 15

Un art des idées l'idée qui a lieu en moi; je désigne l'idée comme un événement qui a lieu en moi, le produit d'une activité qui se passe en moi et dont je suis l'acteur principal. En disant que j'idée, je me désigne comme l'agent d'un processus d' "idéation", par lequel s'effectuent les événements mentaux particuliers que nous désignons du nom d'''idées''. Dans cette perspective, je devrais donc m'engager à user, avec mesure et aussi clairement que possible, du verbe "idéer" pour désigner l'action, du substantif "idéation" pour désigner le processus, et du nom "idéeur" pour désigner l'agent de l'idéation. En fait, je me laisserai entraîner par la manière habituelle de dire, et je parlerai souvent d'''avoir des idées": la lecture en sera d'ailleurs facilitée. Il n'en reste pas moins que chaque fois que je parle ici d'avoir des idées, au sens dynamique et non pas statique du terme 'avoir', j'entends désigner le fait que je suis en train d'idéer, que je suis en train de vivre une idée-événement - et non pas que je suis le possesseur d'une idée-objet.

Comment l'idée vient à la tête
Il m'arrive d'être à la recherche d'une idée, qu'il s'agisse d'un problème à résouqre, d'une situation à comprendre ou d'un événement à expliquer. J'ai besoin d'une idée, et à ce stade je ne l'ai pas (on remarque comment le langage devient naturellement possessif). J'ai besoin d'une idée que je ne connais pas, mais que j'espère savoir reconnaître dès qu'elle se sera présentée à moi. Je 16

Idéer
suis à la recherche d'une idée comme le bricoleur, dans son atelier fait de bric-à-brac, est à la recherche de quelque chose qui n'est défini à ce stade que par son intention et non pas par sa nature. Dans ce genre de situations actives d'idéation où les idées répondent à des besoins, l'idéeur, tout comme le bricoleur, cherche à résoudre son problème du moment, en passant en revue le stock d'idées dont il dispose dans son atelier, c'est-à-dire

dans sa tête.

.

Il Y a aussi des situations passives d'idéation. Je rêve, et des idées me viennent à la tête. Souvent, quand je suis occupé à des tâches qui ne demandent pas d'attention particulière, quand je me promène, quand je fais la vaisselle, quand j'épluche des légumes, quand je suis dans la salle de bain, un courant d'idées me traverse la tête: les idées se suivent les unes les autres en s'associant l'une à l'autre, comme un cours d'eau capricieux qui n'en suit pas moins un parcours donné. Je m'attarde à certaines idées plus qu'à d'autres, elles restent plus longtemps devant moi, et j'ai envie de les garder en réserve en vue de leur utilisation. Je rêve dans les idées, je me laisse emporter par elles, et je cherche à agripper des touffes au passage pour les mettre en réserve - à la manière d'un bricoleur dans ses errances. Il trouve ici un clou, là un pneu, ailleurs une planche, il les remise dans son atelier -en accord avec son principe directeur 'on ne sait jamais, cela pourra peut-être servir'; et souvent il les y oublie. Bien qu'il n'ait en vue aucun usage précis pour chacune de ses trouvailles, il semble avoir en tête une représentation générale de ses 17

Un art des idées besoins éventuels, qui lui sert de critère de choix pour les objets qu'il garde et pour ceux qu'il rejette: en effet, il ne dispose pas d'un espace illimité dans son atelier. Il trie ses trouvailles pour n'en retenir que des objets d'usage éventuel; et c'est ce que je cherche à faire avec mes idées: je cherche à retenir des événements mentaux en les transformant en objets de langage en fonction d'usages idéels éventuels. Bien entendu, dans ses déplacements, le bricoleur est plus attentif aux objets qui répondent à ses préoccupations du moment. S'il veut construire une cabane, il sera plutôt à la recherche de planches, de clous, de briques, et il prêtera moins attention aux vieilles batteries et aux pneus. Cependant, un "bon" bricoleur mène toujours plusieurs entreprises de front, l'une plus immédiate et plus urgente que les autres. Il est plus attentif à celle-là, sans pour autant négliger les autres: et s'il est un bricoleur dans l'âme, il sera toujours ouvert à l'imprévu, il récupérera même ce pour quoi il ne voit pas d'usage immédiat. L'homme en état d'idéation, l'''idéeur'', rencontre dans ses promenades mentales des idées de toutes sortes, tout en marquant certaines d'entre elles d'une attention plus particulière, parce qu'elles répondent à ses préoccupations du moment. Je m'intéresse au problème de la justice, je veux comprendre ce qu~on entend par "vérité", je me demande en permanence quelle est la bonne vie, et si cette question fait sens, et d'autres questions encore qui me semblent importantes. Tous ces problèmes me sollicitent, je suis à la recherche d'idées à 18

Idéer
leur propos, je suis à l'affût de tout ce qui peut m'aider à leur sujet. Mes préoccupations sont à la fois des intérêts que je poursuis, et des manques à comprendre que je cherche à combler. Pour cela j'ai besoin d'idées. Revenons à notre bricoleur. Il ne construit pas ses outils, il les trouve, il les découvre; ou pour être plus précis, ses outils lui apparaissent. Il trouve un poteau et il en fait un piquet, il trouve une pierre bien à sa main et il en fait un marteau. Nos idées aussi, même quand on les recherche, nous apparaissent toutes formées, et nous nous efforçons de les saisir et d'en faire quelque chose. Le "bon" bricoleur sait observer le terrain et s'y laisser aller sans préjugés, il sait s'emparer de ce qui lui paraît pouvoir être utile, il sait le retenir, le mettre en réserve, et surtout le retrouver quand il en a besoin. Le "bon" idéeur est un bricoleur d'idées: il sait attraper les idées qui lui surviennent, il sait les mettre en réserve et les recouvrer quand il en a besoin. Les idées semblent venir d'elles-mêmes, soudain elles sont là, et nous avons souvent le sentiment de n'y être pour rien. Même quand je suis à leur recherche, même quand elles répondent à mes préoccupations du moment, j'ai l'impression que je ne suis pas le créateur de mes idées, mais leur spectateur et leur découvreur. L'idée apparaît en moi devant moi, elle me parvient comme si elle me venait d'ailleurs - comme si l'idéation, la fabrication des idées, tout en ayant lieu en moi, était hors de ma maîtrise directe. Idéer, produire des idées, vivre des idées: ce n'est pas tant les fabriquer que savoir se mettre dans la bonne disposition pour les recevoir. Idéer consiste 19

Un art des idées à fIXerma préoccupationdu moment, qui à sa manièreest elle-même une idée; puis à faire le vide dans ma tête afin qu'une idée, venue je ne sais d'où, se présente à moi et remplisse de manière adéquate l'appel d'air provoqué par cette préoccupation. Des idées m'apparaissentsouvent quandje ne les sollicite pas, comme en réponse à des préoccupations dont je n'ai pas conscience sur le moment, et qui semblent se trouver à l'arrièrede ma tête. Dans cet état de rêverie d'idées, les idées semblent s'échapper d'un réservoir souterrain et effleurer à la surface de mon attention. Soudain je trouve devant moi des idées qui semblaient avoir été remisées dans un ailleurs indéfini. Elles apparaissent comme au hasard, elles viennent je ne sais d'où, dans un ordre qui ne m'est pas clair; et même quand une idée me paraît nécessaire après coup, après réflexion et remémoration je me rendscompte qu'ils'agitd'uneidée qui m'est apparue au hasard et qui s'est ensuite imposée à moi avec force. Ce trop-pleind'idéesqui se déverse vers l'avant de ma conscience, vers mon attention, est un courant mental que je ne maîtrise pas, même quand Hlui arrive de répondre à mes préoccupations. Et celles-ci, quand j'y pense, sont elles-mêmes souvent, si ce n'est toujours, liées à un hasard du moment, du lieu, des circonstances. Bref, je n'idée pas, il me semble plutôt que cela s'idée en moi, même si, corriineun chasseur à l'affût, je reste toujours dans les parages. Comment fonctionne ce trop-plein qu'est la rêveried'idées, pourquoitelle idée apparaît-elleplutôtque telle autre? Y a-t-il des idées qui auraient tendance à 20

Idéer
s'enfoncer, à se perdre, dans la vase de ma mare aux idées, à rester collées au fond, et d'autres plus légères, plus proches de mes intérêts ou de ma nature, qui seraient presque à la surface, et qui n'attendraient qu'un moment d'inattention ou de relâchement de ma part pour forcer le barrage et se présenter à moi? Y aurait-il des déclencheurs, des mots-clés, des mouvements de mon corps, des sensations, des sentiments, qui provoquent et attirent des familles d'idées tout entières, celles-ci se déversant ensuite selon le hasard, ou selon des règles trop complexes pour que j'en sois conscient? Quoi qu'il en soit, que leur apparition soit due au hasard ou ne le soit pas, ces idées qui se présentent à moi comme malgré moi sont mes idées; elles m'appartiennent tout comme m'appartiennent mes perceptions et mes sentiments. Elles font partie de moi, de ma nature, de mon savoir, de mon langage, de mes intérêts, de mes préoccupations. Des idées m'apparaissent, mais ce sont mes idées, ce sont des idées marquées par moi. Elles viennent quand elles veulent, selon un ordre d'apparition dont je ne suis pas maître, mais elles ne sont ni arbitraires, ni aléatoires par rapport à moi. Je ne peux avoir les idées d'un autre, si ce n'est en les assimilant en moi, en les faisant miennes. Les idées qui traînent dans ma tête, les idées dont je ne suis pas conscient, à quelque moment et de quelque manière qu'elles se manifestent à mon attention, c'est dans mon langage, dans mes termes, en accord avec mes moyens qu'elles se manifestent à moi. Et même quand il m'arrive d'être ébloui par une idée que je viens d'avoir, une idée qui me semble être une 21

~

Un art des idées révélation, une idée absolument nouvelle, absolument inattendue, c'est par moi-même que je suis ébloui: par ce que je viens de découvrir en moi, par ce qui fait partie de moi, même si jusque là je ne le savais pas.

Sentir, percevoir, retenir, recouvrer, produire
Exemple d'idéation: je feuillette une revue, un titre m'arrête "Fécondité de l'idée fausse". Je suis littéralement happé par le titre, je sens en moi un frémissement d'idées, une tache d'huile idéelle qui s'étend dans tous les sens. Le titre est devenu du matériau à idées, qui envoie des pseudopodes dans des directions diverses: un bouillonnement provoqué par les mots-clés "fécondité", "idée fausse", et ce qu'il y a de paradoxal, d'intéressant, d'ouvrant, de fécond, dans leur mélange. Autre exemple: j'expose une idée, autrement dit je transforme une idée en objet de langage. Mon interlocuteur, pour montrer qu'il m'a correctement compris, la paraphrase: et au fur et à mesure qu'il parle, je me rends compte que c'est cela tout en n'étant pas cela. Mon idée glisse entre ses mots; il manque quelque chose, et je ne sais pas exactement quoi. Je me rends compte alors qu'il me renvoie mon idée sans les mots qui l'expriment pour moi, alors que je ne la connaissais que recouverte de mes mots. Autre aventure d'idées: une idée me passe par la tête, et soudain elle s'évanouit, comme s'éteint une lumière qui laisse un halo dans l'oeil. Je sais que je viens 22

Idéer
de vivre un événement idéel, et que je viens de le perdre: je ne sais plus de quelle idée il s'agit. Je me livre à un effort mental pour la retrouver, pour la recouvrer. Je m'efforce pour cela de me mettre à nouveau dans la situation mentale dans laquelle il me semble que je me trouvais quand cette idée m'est apparue, situation qui, je le crois, a servi de cause à sa formation ou de cadre à son apparition - dans l'espoir qu'en suivant la même route mentale, j'aboutirai au même résultat, à la même idée. Cependant, je n'y anive pas, il y a un blanc dans ma tête: je suis comme un moteur qui tourne à vide. J'abandonne alors mon attitude volontariste et activiste, et je me. laisse aller comme un fétu de paille dans un cours d'eau - dans l'espoir que, par une sorte de loi du moindre effort, mon esprit en se laissant aller se remettra de lui-même dans la bonne direction, dans l'état d'esprit qui a suscité l'apparition de cette idée; car c'est sans effort que cette idée m'est apparue, c'est sans que je l'aie voùlu que cette idée s'est présentée à moi. Le plus surprenant dans tout cela est que, bien que j'aie entièrement oublié l'idée en question et ce qui l'a suscitée en moi, j'ai le profond sentiment que je saurai la reconnaître dès qu'elle reparaîtra devant moi, je saurai que c'est elle et non pas une autre. Elle semble avoir laissé en moi son empreinte, qui me Rermet de la reconnaître quand je la retrouve, même après avoir apparemment tout oublié d'elle. Ou peut-être n'est-ce qu'une illusion de ma part de croire qu'il s'agit de la même idée, peut-être n'avons-nous jamais deux fois la même idée, peut-être ne

23 , I

Un art des idées vivons-nous jamais deux fois la même idée, puisqu'il s'agit chaque fois d'un événement mental différent? Voilà donc trois exemples d'idéation, de mise en route d'une activité idéelle. Dans le premier, l'idée est provoquée par une stimulation externe un mot, un acte, une situation; dans le second, l'idée est mise en relation avec des formulations diverses; dans le troisième, une idée apparaît d'elle-même, puis disparaît aussi soudainement qu'elle est apparue, et je m'efforce de la retrouver. On le voit, l'activité d'idéation se réalise selon des figures diverses. Afin de mieux en souligner la spécificité, je propose de regrouper ces figures en cinq moments essentiels: le moment de la sensation de l'idée; le moment de sa perception; le moment de sa rétention; le moment de son recouvrement; le moment de sa production. Chacun de ces moments, dans ses diverses variantes, ouvre une autre perspective sur la nature des idées et sur le processus d'idéation, ainsi que sur la partie que joue l'agent de l'activité d'idéation qui en est aussi le patient, autrement dit le 'je' de la situation idéelle.

-

Sentir des idées, percevoir des idées
Souvent des idées m'apparaissent, venues je ne sais d'où, et se présentent à mon regard intérieur. Il me semble n'être pour rien dans leur apparition, j'ai même l'impression de n'être qu'un récepteur, tout au plus un observateur, par rapport à elles. Il arrive que des idées se 24

Idéer
présentent à moi clairement comme des poissons qui sautent hors de l'eau, et qui l'espace d'un instant se dévoilent entièrement et nettement à mon regard: cellesci je les perçois clairement, et mon problème est de les retenir en tant que telles. Mais souvent des idées m'apparaissent plutôt comme des effluves qui montent de la surface d'un lac un jour d'été, comme des lambeaux de nuages qui sans cesse changent de forme, et qu'il est difficile de fixer. Avant même de les percevoir, je les ressens. Ce qui m'amène à distinguer les idées-sensations des idées-perceptions. Les idées-sensations commencent en moi dans le flou, comme quelque chose qui se dessine vaguement dans la brume, et qu'il m'est difficile de distinguer de ce qui se passe en moi; l'idée est quelque chose que je ressens en moi, comme je ressens des sensations de chaleur et de bien-être, etc. Les idéesperceptions m'apparaissent avec suffisamment de précision, elles sont perçues plus clairement, elles sont davantage coupées de moi, tout en n'étant pas encore exprimées en mots. Qu'il s'agisse d'idées-sensations ou d'idées-perceptions, certaines me semblent être suscitées par des stimulations externes, par des textes que je lis, des paroles que j'entends, des spectacles que je vois, des observations que je fais, des événements que je vis. Mon esprit réagit à ces stimulations sans que je sache exactement comment; et des idées se présentent à moi, que je reconnais comme des réactions à ces diverses incitations externes.

25

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