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Un monde à venir

De
48 pages

Entretien avec Cornélius Castoriadis. Avec des textes influents sur la pensée politique et philosophique de l'après-guerre, Cornélius Castoriadis, né en 1922, fut le co-fondateur du groupe "Socialisme ou Barbarie", quelques mois après son arrivée en France en 1945. La plupart des thèses qu'il a développées depuis cette période ont été confortées par l'Histoire. Cet entretien, réalisé en 1994, en est l'illustration. Il ouvre aussi quelques perspectives sur le monde à venir et sur la possibilité, non pas de changer l'humanité, mais qu'elle se change elle-même.


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CORNÉLIUS CASTORIADIS
Un monde à venir
Entretien avec Olivier Morel
La République des Lettres
UN MONDE À VENIR
La République des Lettres:J’aimerais d’abord évoquer votre trajectoire
intellectuelle, à la fois atypique et symbolique. Quel est aujourd’hui votre jugement à
l’égard de cette aventure commencée en 1946 : Socia lisme ou Barbarie ?
Cornélius Castoriadis: J’ai déjà écrit tout cela par deux fois au moins (dans
l’Introduction générale dela Société bureaucratique, Vol. I, 10/18, 1973, et dansFait
et à refaire, épilogue àAutonomie et autotransformation de la société, La
philosophie militante de Cornélius Castoriadis, Droz, 1989), aussi je serai très bref.
J’ai commencé à m’occuper de politique très jeune. J’avais découvert en même
temps la philosophie et le marxisme quand j’avais d ouze ans, et j’ai adhéré à
l’organisation illégale des Jeunesses communistes s ous la dictature de Metaxas à
la dernière classe du lycée, à quinze ans. Au bout de quelques mois, mes
camarades de cellule (j’aimerais marquer ici leurs noms : Koskinas, Dodopoulos et
Stratis) ont été arrêtés, mais, bien que sauvagemen t torturés, ne m’ont pas donné.
J’ai ainsi perdu le contact, que je n’ai retrouvé q ue pendant le début de l’occupation
allemande. J’ai rapidement découvert que le Parti c ommuniste n’avait rien de
révolutionnaire, mais était une organisation chauvi ne et totalement bureaucratique
(on dirait aujourd’hui une microsociété totalitaire ). Après une tentative de
« réforme » avec d’autres camarades, qui évidemment a rapidement échoué, j’ai
rompu et j’ai adhéré au groupe trotskiste le plus à gauche, dirigé par une figure
inoubliable de révolutionnaire, Spiros Stinas. Mais là aussi, en fonction aussi de
lectures de quelques livres miraculeusement préserv és des autodafés de la
dictature (Souvarine, Ciliga, Serge, Barmine — et é videmment Trotsky lui-même,
qui visiblement articulait a,b,c mais ne voulait pa s prononcer d,e,f), j’ai vite
commencé à penser que la conception trotskiste étai t incapable de rendre compte
aussi bien de la nature de l’"URSS » que de celle d es partis communistes. La
critique du trotskisme et ma propre conception ont pris définitivement forme pendant
la première tentative de coup d’Etat stalinien à Athènes, en décembre 1944. Il
devenait en effet visible que le PC n’était pas un « parti réformiste » allié de la
bourgeoisie, comme le voulait la conception trotski ste, mais qu’il visait à s’emparer
du pouvoir pour instaurer un régime de même type qu e celui existant en
Russie — prévision confirmée avec éclat par les évé nements qui ont suivi, à partir
de 1945, dans les pays d’Europe orientale et centra le. Cela m’a aussi amené à
rejeter l’idée de Trotsky que la Russie était un « Etat ouvrier dégénéré » et à
développer la conception, que je considère toujours juste, selon laquelle la
révolution russe avait conduit à l’instauration d’u n nouveau type de régime
d’exploitation et d’oppression, où une nouvelle cla sse dominante, la bureaucratie,
s’était formée autour du Parti communiste. J’ai app elé ce régime capitalisme
bureaucratique total et totalitaire. Venu en France fin 1945, j’ai exposé ces idées
dans le parti trotskiste français, ce qui a attiré vers moi un certain nombre de
camarades avec lesquels nous avons formé une tendan ce critiquant la politique
trotskiste officielle. A l’automne 1948, lorsque le s trotskistes ont adressé à Tito,
alors en rupture de ban avec Moscou, la proposition à la fois monstrueuse et
dérisoire, de former avec lui un front unique, nous avons décidé de rompre avec le
parti trotskiste et nous avons fondé le groupe et l a revueSocialisme ou Barbarie,
dont le premier numéro est sorti en mars 1949. La revue a publié 40 numéros
jusqu’à l’été 1965 et le groupe lui-même s’est diss ous en 1966-67. Le travail
pendant cette période a d’abord consisté en l’appro fondissement de la critique du
stalinisme, du trotskisme, du léninisme et finaleme nt du marxisme et de Marx lui-
même. On trouve cette critique de Marx déjà dans mo n texte publié en 1953-54 (Sur
la dynamique du capitalisme), critiquant l’économie de Marx, dans les articles de
1955-58 (Sur le contenu du socialisme), critiquant sa conception de la société
socialiste et du travail, dans leMouvement révolutionnaire sous le capitalisme
moderne(1960), et finalement dans les textes écrits depui s 1959 mais publiés dans
S. ou B.en 1964-65 sous le titreMarxisme et théorie révolutionnaireet repris
comme première partie deL’Institution imaginaire de la société(1975). Depuis la fin
deSocialisme ou Barbarient de, je ne me suis plus occupé directement et activeme
politique, sauf un bref moment pendant Mai 68. J’es saie de rester présent comme
une voix critique, mais je suis convaincu que la fa illite des conceptions héritées
(que ce soit le marxisme, le libéralisme ou les vue s générales sur la société,
l’histoire, etc.) rend nécessaire une reconsidérati on de tout l’horizon de pensée
dans lequel s’est situé depuis des siècles le mouve ment politique d’émancipation.
Et c’est à ce travail que je me suis attelé depuis lors.
La République des Lettres:Est-ce que la...