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Une discipline de la distance

De
200 pages
Ce livre aborde le thème de « l’institutionnalité » de la philosophie. La première partie : L’usage de la philosophie au cours du XIXe siècle et au début du XXè, ébauche à grands traits l’inspiration philosophique qui a présidé à la fondation de l’Université du Chili et de l’Institut Pédagogique, ainsi que l’introduction du cours de philosophie, jusqu’à l’installation du cours spécial pour la formation du Professeur d’Etat et la modalité d’enseignement qui y fut alors instaurée. La seconde partie : Constitution comme discipline universitaire des études de philosophie, examine le procédé d’organisation de ces études comme « espace intellectuel autonome ».
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UNE DISCIPLINE DE LA DISTANCEOuvrage publié avec le soutien du programme ECOS de
coopération scientifique et technique du Ministère des Affaires
étrangères français
@ l'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5397-XCollection « La Philosophie en commun»
dirigée par Stéphane Douailler; Jacques Poulain
et Patrice Vermeren
Cecilia SANCHEZ
UNE DISCIPLINE DE LA DISTANCE
L'institutionnalistion universitaire
des études philosophiques au Chili
Traduction de
Eric Marquez
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de lÉcole-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris -FRANCE A"ontréal(Qc) - CANADA H2Y IK9Collection La philosophie en commun
dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Venneren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exer-
cice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme
forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par
l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat
politique théorique.
Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage.
S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du
jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait
royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement,
les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir
les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise
des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politi-
ques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologi-
que ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs
espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la
vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté.
Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philo-
sophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institu-
tions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philoso-
phie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette
collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du
jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise
de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refou-
lement de ce partage du jugement.
Jean Ruffet, Kleist en prison.
Jacques Poulain, L'âge pragmatique ou l'expérimentation totale.
Karl-Otto Apel, Michael Benedikt, Garbis Kortian, Jacques Poulain.
Richard Rorty et Reiner Wiehl, Le partage de la vérité. Critiques du
jugement philosophique.
Geneviève Fraisse, Giulia Sissa, Françoise Balibar, Jacqueline Rous-
seau-Dujardin, Alain Badiou, Monique David-Ménard, Michel Tort,
L'exercice du savoir et la différence des sexes.
Armelle Auris, La ronde ou le peintre interrogé.
Sous la direction de Jacques Poulain et Wolfgang Schirmacher, Penser
après Heidegger.
Éric Lecerf, Lafamine des temps modernes.
Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages.A la mémoire de ma mèreCollection La philosophie en commun
dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
Dernières parutions:
Stanislas Breton, Vers l'originel.
Hélène Van Camp, En deuil de Kafka.
François Rouger, Existence-Monde-Origine.
Collectif, Jean Borreil, La raison de l'autre.
Christian Miquel, Philosophie de l'exil. La Quête de l'exil.
Ruy Fausto, Sur le concept de capital. Idée d'une logique dialectique.
Augusto Ponzio, Sujet et altérité sur Emmanuel Lévinas.
Anne Staquet, Introduction à la pensée faible de Vattimo et Rouatti.
Hélène Van Camp, Chemin faisant avec Jacques Derrida.
Danielle Cohen-Levinas, Des notations musicales. Frontières et sin-
gularités.
Alessandro Pandolfi, Généalogie et dialectique de la raison mercanti
listes
Slavoj Zizek, Essai sur Schelling. Le reste qui n'éclÔt jamais.
Humberto Giannini, Pierre-François Moreau, Patrice Vermeren (Sous
la direction de), Spinoza et la politique.
Rada Ivekovic, Le sexe de la philosophie
Ernesto Mayz Vallenilla, Fondements de la méta-technique
Juan Diego Blanco, Initiation à la pensée de François Lamelle.
Monica M. Jararnillo-Mahut, E. Husserl et M. Proust A la recherche du
moi perdu.
Juliette Simont, Essai sur la quantité, la qualité, la relatioll chez Kallt.
Hegel, Deleuze. Les "Fleurs noires" de la logique philosophique.
Serge Valdinoci, La science première, une pensée pour le présent et
l'avenir.
Hubert Vincent, Education et scepticisme chez Montaigne. ou Pédan-
tisme et exercice du jugement.
Brigitte Leroy- Viémon, L'altérité fondatrice, I 997.REMERCIEMENTS
Je voudrais remercier ceux qui m'ont aidé grâce à leurs
conseils et leur savoir à rassembler un matériel en soi
difficile et problématique, étant donnée sa dispersion et
parfois même l'absence de registre écrit. C'est en
constatant l'absence de trace de l'activité philosophique
développée au Chili que j'ai commencé à essayer une
méthode comme l'entretien, appliquée spécialement à une
enquête concernant la période comprise entre les années
60 et 70. J'ai adressé les questions à ceux qui avaient
vécu, soit comme professeur soit comme élève,
l'expérience de la réflexion philosophique. Dans cette
phase du travail j'ai bénéficié de l'aide de Humberto
Giannini, Roberto Munizaga, Gonzalo Catalan, Carlos
Ruiz, Miguel Vicuna Navarro, Pablo Oyarzun, Olga Grau,
Patricio Marchant, Patricia Bonzi, Pedro Miras, José
Miguel Arteaga, Roberto Torretti, Cristina Hurtado et
Marcos Garda de la Huerta. Je tiens également à
remercier tout particulièrement Enrique d' Etigny, Sol
Serrano, Jorge Mera, Rodrigo Alvayay ainsi que Miguel
Vicuna Navarro, Pablo Oyarzun et Carlos Ruiz que j'ai
déjà nommés, pour leur lecture critique de la première
ébauche de ce travail.
De même, je dois mentionner l'appui institutionnel de
la Faculté Latino-américaine de Sciences Sociales
(FLACSO) qui m'a permis de poursuivre la réalisation de
ce projet à travers la bourse de formation des jeunes
chercheurs proposée par le World University Service
(W.U.S. Chile).
9Je voudrais souligner l'accueil réservé à ce travail par
Enrique d'Etigny et Rodrigo Alvayay, qu'i!s ont inclus
dans la Section Philosophie du Centre d'Etudes de la
Réalité Contemporaine (CERC) de l'Université Académie
d'Humanisme Chrétien. Ce centre a ainsi apporté le
soutien qui a permis sa publication.
Je tiens également à remercier le Collège International
de Philosophie (Paris), grâce auquel j'ai eu la possibilité
de présenter une version préliminaire de ce travail dans le
cadre du programme «Pratiques de l'enseignement
philosophique et Politiques de l'éducation en France »,
sous la direction de Patrice Vermeren et Stéphane
Douailler. J'ai reçu à cette occasion de précieux
commentaires de Laurence Cornu, Jean-Claude
Pompougnac et Bernard Baas. J'ai également eu
l'opportunité de présenter ce ~ravail dans le séminaire
dirigé par Jacques Derrida à l'Ecole Normale Supérieure
sur« Philosophie et Nationalité ».
Enfin je ne manquerai pas de remercier l'aide que j'ai
reçue de la part d'Isabelle Margarita Rojas, sa patience et
ses bonnes dispositions, ainsi que les lectures finales de ce
texte effectuées par Ximena Diaz. Et, enfin, tous ceux à
qui j'ai dû, d'une manière ou d'une autre, demander
conseil.
10PRÉSENTATION
La philosophie, telle qu'elle a existé au Chili au
XXème siècle, suppose « l'Université» comme son point
d'appui. Ce lien n'a, selon nous, aucun caractère normatif.
De fait, une part importante du travail philosophique n'est
pas passé par l'Université au cours de ces dernières
années. Cependant, parce que ce lien a été réel et
généralement omis, nous allons tenter de cerner les
modalités du travail philosophique développé au Chili du
point de vue de son organisation « institutionnelle» dans
l'Université et non - comme on a coutume de l'aborder-
à partir du travail individuel de ceux qui l'exercent. Nous
ne pensons pas pour autant qu'il soit possible d'ignorer la
dimension individuelle qui anime toute entreprise
intellectuelle, mais seulement à condition de prendre en
considération les mécanismes et opérations de production
qui, d'une manière ou d'une autre, la gouvernent.
Selon cette perspective, dans l'examen que nous nous
proposons ici de réaliser à propos de la logique existant
dans le parcours institutionnel des études philosophiques à
.
l'Université du Chili, il nous a paru indispensable de
prendre en compte le degré d'« autonomie» qu'elles ont
progressivement atteint, spécialement en ce ql!i concerne
la relation avec le pouvoir politique de l'Etat; cette
catégorie nous met en présence d'un certain nombre de
modèles, de règles et de conceptions politico-
épistémologiques à travers lesquels ce savoir a été
administré. En ce sens il semble nécessaire de mentionner
dès le départ que le pouvoir d'autodétermination du travail
intellectuel a été supprimé en 1973 par le régime militaire.
Cette prise de pouvoir a produit, comme on le sait,
11l'effondrement de l'État démocratique et, en conséquence,
la fin de l'accord de validation du principe d'autonomie du
travail universitaire. Plus précisément, la nature violente,
la censure et le caractère répressif de cette intervention ont
mis en valeur la nécessité de ce principe, sans le concours
duquel il n'y a pour ainsi dire pas de place pour la pensée
en son sens le plus actif, critique et créateur. Ainsi cette
intervention a mis en évidence à quel P9int le lien entre
l'université et le pouvoir politique de l'Etat était ~troit et
délicat, étant donné que le degré d'action de l'Etat est
inversement proportionnel au degré de légitimité et
d'autonomie de l'université. Cet élément constitue l'un
des axes fondamentaux du travail qui suit.
Je voudrais signaler, par ailleurs, que la référence
exclusive à l'Université du Chili ne prétend pas ignorer
que la philosophie est aussi présente dans des universités
comme l'Université Catholique du Chili et de Valparaiso,
l'Université de Concepcion, Austral et dernièrement de Santiago, sans mentionner les universités
et instituts privés récemment créés. Mais, pour l'essentiel,
et cela constitue une prise de position de notre part, le
modèle d'organisation de l'enseignement et des études
dans certaines de ces institutions, était donné par le
Département de Philosophie de l'Université du Chili. De
là, la valeur de «paradigme» conféré à ce centre
universitaire dans notre travail.
Le cas de l'Université Catholique est, sans doute,
différent. Elle fut fondée en 1888 afin de préserver la
jeunesse catholique, et en claire réaction contre)' esprit
scientifique et libéral existant dans l'Université d'Etat. En
1922, on inaugure le Cours Supérieur de Philosophie avec
comme matières la Logique, la Cosmologie, la
Critériologie, la Psychologie, l'Histoire de la Philosophie,
la Théodicée, l'Éthique et le Droit Naturel1. C'est la
philosophie thomiste qui inspire les chercheurs et les
enseignants, même lorsque, par la suite, après la Réforme
universitaire, l'hégémonie de cette pensée cède un peu de
1. Sur la manière dont s'est instituée la philosophie dans cette université, cf.
«La presencia de la filosoffa en la la Universidad cat6lica (1888) », Anales de
5, Universidad Pontificia Cat6lica de Chile, 1982.LaEscuela de Educacion N°
12place à de nouveaux courants théoriques. Ainsi, la
tradition du savoir encouragée par cette Université se situe
à l'opposé de la tradition laïque et moderniste qui a
présidé à la fondation de l'Université du Chili; pour cette
raison, il nous a paru inadéquat de considérer
indifféremment les universités dans lesquelles on a créé
des départements de philosophie. Le risque est très grand:
confondre ses figures, ses logiques, ses politiques.
Il nous a également paru judicieux de préciser d'emblée
que par le fait de privilégier la dimension de la philosophie
qui permet de l'interroger d'après le concept de sa « forme
d'enseignement », nous avons dû laisser de côté, d'une
certaine manière, l'examen méticuleux de sa production
écrite, bien que cet examen ait été réalisé sur la base de la
lecture approfondie d'un ensemble représentatif des livres
et des revues dont les lignes de travail se sont révélées être
les plus illustratives des tendances qui nous intéressent ici.
En ce sens, plus qu'embrasser la globalité de cette tâche,
la mission de ce travail a une limite précise: rechercher
son itinéraire historique avant tout dans le contexte de
l'enseignement universitaire. Notre recherche se présente
ainsi comme une sorte de «mémoire» de la figure
adoptée par la philosophie dans le domaine de
l'enseignement. Pour justifier le découpage annoncé nous
nous permettons d'affirmer que la forme d'enseignement a
été, pour la philosophie, le point de départ de sa
production écrite. Il faudra sans doute établir,
ultérieurement, les correspondances, les ruptures et les
déplacements présents dans ces deux formes de travail
philosophique.
De même en vertu de la reconstitution du « sens» de
cette mémoire, c'est-à-dire, pour le faire surgir dans la
complexité et la variabilité qui lui est propre, il a été
nécessaire de se référer à sa dimension politique étant
donné que sans cette double approximation, celle-ci ne
serait qu'une histoire sublimée, tronquée de l'expérience
et des fantasmes qui l'habitent, des conditions historiques
qui ont permis de modeler sa figure singulière sous le titre
générique de « philosophie ».
13Comme on le verra, c'est grâce au projet d'éducation
qui est à l'origine de l'Institut Pédagogique que ces études
fondent leur premier espace comme «discipline» à
l'Université du Chili. Les conditions d'« unité» de cet
espace comme champ de savoir, ainsi que son
« autonomie» relative, apparaissent seulement lorsque
commence à se dessiner topographiquement et
intellectuellement le Département de Philosophie.
L'enseignement de ce savoir à partir de nouveaux
programmes d'étude et de nouvelles références
philosophiques, en somme, le remplacement du modèle
qui avait, en un premier temps, fait de la philosophie un
« complément» de la pédagogie, donne progressivement
lieu à de nouvelles dimensions institutionnelles et
philosophiques, parmi lesquelles on trouve la création de
la première revue de philosophie, la fondation de la
Société Chilienne de Philosophie, l'arrivée d'une série de
professeurs étrangers, la participation et l'organisation de
congrès de philosophie à l'échelle nationale et
internationale, etc. Ces événements, entre autres,
commencent à composer une nouvelle physionomie pour
cette étude. Quelle est cette physionomie? Nous tenterons
de répondre ici au problème suivant: la naissance d'une
nouvelle mentalité, induite par la recherche d'un principe
d'« identité» pour la philosophie.
Le travail s'organise en trois parties. La première
(L'usage de la philosophie au cours du XIXème siècle et
au début du XXème ) ébauche à grands traits l'inspiration
philosophique qui a présidé à la fondation de l'Université
du Chili et de l'Institut Pédagogique, ainsi que
l'introduction du cours de philosophie, jusqu'à
l'installation, du cours spécial pour la formation du
Professeur d'Etat et la modalité d'enseignement qui y fut
alors instaurée.
La seconde (constitution comme discipline universitaire
des études de philosophie) examine le procédé
d'organisation de ces études comme « espace intellectuel
autonome»; nous examinerons les deux politiques
universitaires qui ont joué un rôle important: la
Modernisation et la Réforme universitaire. Il nous a paru
14possible de donner une idée de la logique suivie par cette
discipline grâce à une sorte de « correspondance », qui
n'est, certes, ni causale, ni mécanique, entre ces projets
proprement universitaires et certaines prises de position
philosophiques. Comme il a été dit plus haut, étant donné
le manque de renseignements qui affecte cette période,
dans cette partie du travail nous utilisons comme source
d'information, entre autres, l'entrevue faite aux
professeurs et aux élèves alors les plus représentatifs2. Le
mérite de cette méthode a été de nous mettre en face d'une
sorte de carte institutionnelle de ce moment de
l'enseignement philosophique.
2. L'ensemble des questions de cette entrevue faisait référence surtout à la
période comprise entre les années 60 et73. Ces questions étaient les
suivantes:
1) Quels étaient les professeurs les plus prestigieux de cette période?
2) Dans quel type de lecture philosophique s'inscrivait le discours d'un
professeur prestigieux dans son enseignement, dans ses livres et ses articles?
3) Quel type d'antagonisme, dans les discussions et les écrits, sont apparus au
cours de cette période?
4) A qui pouvait-on attribuer le discours philosophique dominant? Quelle
était sa forme d'expression (méthode et langage)?
5) Qui mena la critique contre la position dominante?
6) Quel type de discours philosophique était sanctionné par le système
d'enseignement de l'époque?
7) A quel type de lecture de textes la méthode de lecture introduite par le
professeur italo-allemand Ernesto Grassi a-t-il été confronté?
8) Quel type de conception de la philosophie a-t-on dérivé de cette méthode?
9) A quels signes distinctifs pouvait-on reconnaître un groupe (ou un
professeur) d'un autre ?
10) De quelle manière la Réforme universitaire a-t-elle eu une incidence dans
le système d'enseignement de la philosophie?
Il) Quel type de correspondances existait-il entre certaines prises de position
philosophiques et certaines prises de position politiques pendant cette période
de la Réforme universitaire?
12) Quelle valeur ou fonction la philosophie s'est elle auto-assignée par
rapport à d'autres disciplines universitaires, comme par exemple la
sociologie?
13) A-t-on pu remarquer une quelconque forme d'emprise hégémonique de la
part d'une discipline universitaire?
14) Quel type de reconnaissance la pensée marxiste a-t-elle obtenu dans cette
discipline?
(Les noms des personnes interrogées est mentionné dans les Remerciements)
15La troisième (La philosophie, un travail toléré) traite
du moment où la philosophie perd son autonomie à la suite
de l'intervention militaire dans les universités. Cette
intervention est examinée dans ses effets institutionnels,
pédagogiques et philosophiques, en traitant en particulier
de la transformation de l'Institut Pédagogique - siège du
Département de Philosophie en question - en Académie
des Sciences Pédagogiques après qu'eût été dictée la
nouvelle Loi sur les Universités3, tout en considérant les
changements les plus significatifs occasionnés dans
l'enseignement secondaire par le nouveau type de contrôle
étatique en vigueur.
Enfin, en guise de conclusion, nous nous arrêterons sur
certains aspects de la conception de la« tradition» dérivée
des éléments analysés précédemment. Véhiculé par une
compréhension particulière de «l' histoire de la
philosophie », ce concept fait office de «lunette
grossissante» de la scission du devoir philosophique. Sa
figure est double: l'une de caractère « académique» et
l'autre de caractère mondain. La compréhension de cette
scission est d'une importance majeure, puisqu'elle se
trouve à l'origine de cet « ordre» et de ce « bon sens» qui
ont servi de principe au développement du travail
philosophique universitaire au Chili. Il en résulte que, pour
l'essentiel, le propos de ce travail est d'essayer d'identifier
les modes institutionnels de l'installation de cette scission.
Maintenant, il est nécessaire de décrire l'atmosphère
réflexive et spirituelle - pour l'appeler ainsi - dans
laquelle s'est déroulée ce travail. Celle-ci a été configurée
spécialement par trois initiatives de débat autour de la
question de la situation de la philosophie au Chili. Tel a
été le cas du projet de redéfinition du travail
philosophique, conçu en 1984 sur la base de la fondation
du Collège Autonome de Philosophie. Ce projet n'est pas
parvenu à se matérialiser pour différentes raisons. Le
second de ces débats a été organisé en 1986 par un groupe
d'élèves et d'assIstants de l'Institut de Philosophie de
3. En 1985, ce Centre devient l'Université Métropolitaine de Sciences de
l'Education, et il conservera ce nom.
16l'Université Catholique sous le titre «Production-
reproduction de la philosophie au Chili ». La troisième
initiative de discussion autour de ce thème a eu lieu en
1987 à l'occasion du premier Colloque Franco-Chiljen de
Philosophie. Celui-ci a été organisé par le Centre d'Etudes
de la Réalité Contemporaine de l'Université Académie
d'Humanisme Chrétien en collaboration avec le Collège
International de Philosophie de France, avec le patronage
et la participation de diverses institutions chiliennes de
philosophie.
De même, et comme l'un des aspects pris par l'urgence
de révision et de questionnement à laquelle la philosophie
s'est trouvée confrontée au cours de ces dernières années,
il conviendrait de souligner, entre autres, le travail inédit
de Pablo Oyarzun sur les antécédents de la situation de la
philosophie au Chili, que j'ai eu l'occasion de connaître en
partie; l'article de Osvaldo Fermlndez, «Quel
enseignement philosophique? » (1980) ; la thèse de Ivan
Jaksic, « The Philosophy of Juan Rivano : The intellectual
Background Movement of 1968 in Chili» (1981) ; Ie livre
de Patricio Marchant, Sur les arbres et les mères, en
particulier le chapitre « Questions de style» (1984) ; et
l'article de William Thayer Morel, « Humanisme chrétien
et Nationalisme: devises philosophiques pour l'éducation
secondaire et l'identification nationale» (1989).
En général, la plupart des débats et écrits récemment
mentionnés n'ont pas entre eux d'autre relation que celle
de « philosophie au Chili» ; leurs prises de position, au
contraire, sont divergentes et parfois antagoniques. Malgré
tout, leur point commun est leur volonté de critiquer
certains modes dominants de la philosophie, mais leur
principe d'unité réside dans la référence directe ou
indirecte à 1'« université ». Selon nous, c'est sur cet
élément que repose le principal trait distinctif de ces écrits
et discussions par rapport à d'autres, produits à des
époques antérieures.
Ainsi, étant donné que toute absence présuppose un
corps présent, un possible original, «l'université» est
devenue présente devant nous comme objet de réflexion
seulement lorsqu'elle s'est convertie en problème. De la
17même manière, la philosophie a montré les signes clairs de
sa crise, par ailleurs latente depuis longtemps, quand elle
semblait destinée à disparaître ou, dans le meilleur des cas,
à survivre dans l'espace d'une discrète tolérance. Allons
donc à la rencontre des signes « généalogiques» de cette
CrIse.
18PREMIÈRE PARTIE
L'USAGE DE LA PHILOSOPHIE AU CHILI
AU COURS, ,
DU XIXème SIECLE ET AU DEBUT
DU XXème
«...L'intelligence a dû, parmi nous, se tourner vers la vie de
l'action, entraînée irrésistiblement par l'urgence de créer des
formes ou des mécanismes sociaux dans un continent peuplé
entièrement par la nature ».
Luis Oyarzun, « La nécessité d'une philosophie ».
,
1. Savoir, Politique et Education
Un thème de grande envergure pour notre histoire
nationale, dont l'étude n'a pas encore été épuisée dans
toute sa dimension, est sans doute la réception, tout au
long du XIXème siècle, d'une série de doctrines
regroupées sous le nom générique de ce que l'on a appelé
Les Lumières. La forme sous laquelle s'est constitué au
Chili un ordre républicain, tant sur le plan politique que
sur le plan législatif et éducatif, est incompréhensible si
l'on ne considère pas l'avènement de quelques-unes de ces
idées et les adaptations dont elles firent l'objet.
19Sans prétendre examiner le fond de cette question, dans
la mesure où cela engage une analyse complexe de la vie
politique et intellectuelle du Chili au XIXème siècle, il
serait intéressant de l'aborder - en guise de préambule -
en observant quelques aspects généraux de la forme sous
laquelle a été convoquée la philosophie pour régler cet
ordre, et plus particulièrement d'interroger son mode de
présence dans la politique de l'éducation qui a présidé à la
fondation de l'Université du Chili et, ensuite, à celle de
l'Institut Pédagogique.
S'il est vrai que les topiques de la philosophie
rationaliste ne pèsent plus sur notre culture avec la force
de l'idée vraie ou avec la conviction de l'irréfutable,
comme on l'a décrété en Europe au XIXème siècle, on
doit chercher en eux le lien qui valide cette appropriation.
Que manquait-il en définitive, à la condition sociale qui a
autorisé une série d'intellectuels chiliens du XIXème
siècle et du début du XXème à se prévaloir de certaines
idées des Lumières, ou bien romantiques ou positivistes,
comme d'un arsenal discursif qui les autorisait
moralement et intellectuellement à fonder une nouvelle
légalité historique?
De la philosophie des Lumières, prise dans son
ensemble, ressort surtout un optimisme fondé sur le
pouvoir de la raison, c'est-à-dire, la foi dans la capacité de
réorganiser totalement la société en la fondant sur ce
pouvoir, et une idée de liberté qui concède à la volonté
humaine la puissance de produire son histoire en accord
avec les lois inscrites dans sa propre nature. On espérait,
comme Montesquieu et les penseurs des Lumières, que la
connaissance progressive de la nature humaine
provoquerait une transformation dans le monde de la
volonté, un nouveau sens pour l'histoire de l'homme. De
là, l'immense foi dans l'éducation et la nécessité de
promouvoir la fondation d'une série d'institutions
scolaires qui se conforment à ces buts. Dans cette position,
la philosophie s'offrait comme un milieu tout à fait
englobant dans lequel se formaient et se développaient une
série de principes scientifiques, juridiques et politiques.
20