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Une étrange modernité

De
216 pages
La modernité de la culture occidentale s'appuie sur un triple héritage : celui du "miracle grec", c'est-à-dire de la naissance de la philosophie, celui de la spiritualité monothéiste judéo-chrétienne, celui d'un héroïsme de la raison scientifique. Mais l'histoire fut souvent infidèle aux exigences rationalistes et généreuses que ces valeurs proclamaient. Mais voulons-nous vraiment pour tous ce que nous revendiquons pour nous-mêmes ?
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UNE ÉTRANGE MODERNITÉ
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Olivier LAHBIB,Avoir, Une approche phénoménologique,2012. Dimitri TELLIER,La métaphysique bergsonienne de lintériorité. Se créer ou se perdre,2012. Alessia J. MAGLIACANE,Monstres, fantasmes, dieux, souverains. La contraction symbolique de lesprit chez Sade, Dick, Planck et Bene, 2011. Xavier ZUBIRI,Lhomme, sa genèse et sa durée. Etudes anthropologiques II, 2011. Xavier ZUBIRI,Lhomme, sa réalité et ses structures. Etudes anthropologiquesI, 2011. Élysée Sarin,Épistémologie fondamentale appliquée aux sciences sociales, 2011.Pierre DULAU,Larche du temps, 2011. François HEIDSIECK,Simon Weil, 2011. Guy VINCENT,Des substitutions comme principe de la pensée, 2011. Marco BELANGER,Existe-t-il des dilemmes moraux insolubles ?2011. Paul AÏM,Vivre et exister,2011. Franck JEDRZEJEWSKI,Ontologie des catégories, 2011. Michel FATTAL,Paroles et actes chez Héraclite. Sur les fondements théoriques de laction morale, 2011. Nadia BOCCARA et Francesca CRISI,Émotions et philosophie. Des images du récit aux mots de la philosophie, 2011.Paul DAWALIBI,Lidentité abandonnée. Essai sur la phénoménologie de la souffrance, 2011. Firmin Marius TOMBOUE, la deJürgen Habermas et le défi intersubjectif philosophie. La crise de la métaphysique de la subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale habermassiennes, 2011. Firmin Marius TOMBOUE,Jürgen Habermas et le tournant délibératif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale habermassiennes, 2011.
JEAN-PAUL CHARRIER UNE ÉTRANGE MODERNITÉ LHarmattan
Du même auteur Aux Editions LHarmattan La construction des arrière-mondes (La Philosophie captive 1),2011.Du salut au savoir (La Philosophie captive 2),2011. Le temps des incertitudes (La Philosophie captive 3),2011. Scientisme et Occident, 2011. © LHARMATTAN, 2012 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.comdiffusion.harmattan@wanadoo.frharmattan1@wanadoo.frISBN : 978-2-296-96054-1 EAN : 9782296960541
O tempora ! O mores ! CICERON
Avant-propos
Ces quelques chapitres sont inspirés de notes polycopiées que je proposais aux étudiants qui suivaient mes cours afin den expliciter certains passages que je navais pas eu le temps de développer. Je les regroupe ici dans ce livre, pour plusieurs raisons. Dabord, parce que ces notes, que je confiais à leur lecture et à leur curiosité singulières, devaient, dans mon intention, être claires et exemptes des subtilités qui rendent ésotériques certaines analyses de philosophes contemporains. La clarté, disait Chamfort, est le vernis des maîtres ; mais sans prendre ce propos à mon adresse (et pour cause !), jen fis souvent (autant que faire se peut en philosophie) un impératif pédagogique. Cet impératif ne nous contraint pas, pour autant, à vulgariserla réflexion philosophique, si lon entend ainsi simplifier et banaliser les analyses des grands auteurs qui ne doivent leur crédit quà la complexité de leurs interrogations et à la rigueur de leurs exigences. Mais une part du métier de luniversitaire ne réside-t-il pas dans ces quelques biais pédagogiques qui devraient rendre plus accessible et plus attrayante la lecture difficile des maîtres ou celle des travaux de spécialistes ? On trouvera, je lespère, dans mon travail, leffet de ces efforts vers la clarté sans, pour autant, quils aient consenti à trop de facilités dans le commentaire pédagogique. Par ailleurs, en relisant certaines de ces notes, jai cru apercevoir ce qui fédère leurs analyses au sein dun thème qui donne son titre à leur récollection. La « modernité » de la culture occidentale désigne, en effet, une interprétation de son histoire qui renvoie les valeurs dont elle prétend sinspirer vers une configuration morale et spirituelle dont Husserl1disaitquelleestletelos, la fin et le sens de lhistoire de toute lhumanité, fin et sens puisés dans son triple héritage : celui du « miracle grec », cest-à-dire de la naissance de la philosophie, celui de la spiritualité monothéiste judéo-chrétienne, expression de la 1VoirEdmundHusserl, La crise de lhumanité européenne et la philosophie, traduction, introduction et commentaire de Nathalie Depraz, Hatier, 1992. 7
transcendance religieuse et celui dun héroïsme de la raison scientifique partant à la conquête de la connaissance du monde physique, vivant et social. Or lanalyse des rapports, entre le message que ces valeurs manifestaientetlhistoiresansfarddeloccidentalisationdumonde2,suggérait que navions pas fait preuve de rectitude envers les impératifs quelles impliquaient dans la conduite de notre action. En dautres termes, lanalyse de la modernité, qui caractérise la civilisation européenne depuis la Renaissance et telle quelle saffirme depuis la philosophie des Lumières au 18esiècle, révèle quelle fut le plus souvent infidèle aux principes rationalistes et généreux que cette philosophieproclamait3.Cesprincipesdevaientinspirerquatre« révolutions », tant théoriques que pratiques : -Laffirmation de lautonomie de la volonté de lhomme, dabord, dans la maîtrise scientifique et technique des lois qui régissent lunivers matériel, vivant et social de notre environnement terrestre ; -le rejet, ensuite, des mystères et des enchantements qui bloquaientladivulgationdeceslois4;-laïcisation, également, des dimensions sociales de la viela collective, ce qui implique la promulgation de la tolérance civile à légard des options religieuses et philosophiques de chaque individu ; enfin, corollaire du principe précédent, les exigences dun -humanisme qui revendique légale dignité des cultures et des traditions ayant informé lexistence sociale des différentes populations à travers les continents et les siècles. Nous partageons les réserves de ceux qui, aujourdhui, doutent de lincarnation de ces principes dans la réalisation effective des projets desÉtatsoccidentaux5.Laccomplissementdunemodernité,tellequelhumanisme philosophique la postule, relève, à lévidence et en grande partie, de lutopie.
2VoirSergeLatouche,Loccidentalisation du Monde,La Découverte, 1989. 3 Voir Alain Touraine,Critique de la modernité,Fayard, 1992. 4VoirMaxWeber,Léthique protestante et lesprit du capitalisme,trad. Plon, 1964. 5VoirBrunoLatour,Nous navons jamais été modernes,La Découverte, 1991. 8
Cependant, ce serait une erreur daffirmer querien de ce que les Lumières avaient rêvé pour la suite du cours de lhistoire ne sest réalisé : la foi dans le Progrès et le respect des différences animent parfois lintention de politiques et dadministrateurs ayant en charge les missions des grandes organisations internationales comme lUNESCO ou lONU. Mais cest précisément dans lambiguïté des projets de la politique occidentale que se situent les enjeux de la modernité. Nous avons voulu faire une sorte de bilan (en partie double, avec ses succès et ses échecs) de ce mouvement qui a traversé et traverse encore lOccident dans son action, ses influences, ses réussites ou ses illusions, au fil de lhistoire récente ou contemporaine. La modernité a indissociablement le goût des ruptures proclamées et une fascination ethnocentrique pour la continuité de ses traditions arrogantes. Elle ne cesse de promouvoir, mais aussi de bloquer les initiatives historiques à léchelle planétaire. Elle ne parvient quà « bricoler » des mécanismes dinstauration de la démocratie dans le monde (du style ONG), pendant quelle conserve ceux qui défendent linégalité, linjustice et le déficit démocratique du système international, le jeu des puissances dans le rapport des forces qui gère les situations de privilège des pays développés - les Etats-Unis, le Canada, lEurope, la Russie, le Japon - ( la Chine moderne se situant au milieu du gué) aux dépens de lInde, de la mosaïque indonésienne, de lensemble des pays de lAmérique du Sud, de lAfrique encore et surtoutLa modernité devrait se dégager des hypocrisies qui résident dans la défense de la « Realpolitik », aux dépens des valeurs morales quelle dit assumer. Elle pourrait enfin refuser dentériner purement et simplement le fait, tout en prétendant dire et promouvoir le droit. Il lui faut renoncer à une universalité de pur principe au profit de quelques valeurs communes, plus humbles, à commencer par celle du respect mutuel des différences, voyant désormais en ces différences, non pas des motifs de confrontations politiques et militaires, mais des foyers de dialogues et denrichissements mutuels dans lélaboration dun monde pluriel, mais solidairement responsable quant à lavenir de ses générations. La première de ces responsabilités concerne la recherche de la paix et la préservation de la dignité de la vie ; la seconde, la répartition équitable des ressources et des richesses, la préservation de conditions de vie décentes et le développement des connaissances par un droit égal à léducation ; la troisième, la protection juridique dune interdépendance mutuellement consentie et organisée par des instances 9
paritaires et des procédures transparentes. Tels seraient les fondements dune éthique partagée, reliant la diversité et lunité, substituant lorganisation des interdépendances au choc des souverainetés en conflit ouvert ou larvé. Quant à la démocratie, la modernité la réduit souvent à un processus électoral qui donne aux citoyens lillusion de participer aux décisions régionales ou nationales, sans prendre part à celles dont elles dépendent désormais : celles qui concernent les grands enjeux inter- et transnationaux (comme la protection des équilibres écologiques et la préservation de léthique contrôlant les manipulations génétiques). La démocratie est latelier de conquêtes permanentes et ne peut être définie et limitée dans le cadre des États-nations. Elle met en jeu un destin commun de lhumanité, sans légitimer pour autant lhégémonie politique dune gouvernance mondiale qui serait, tôt ou tard, dévolue à une superpuissance, à un État mondial, fruit dune volonté délibérée, décidant des fins à donner à lhistoire. Une démocratie cosmopolitique nest concevable que si, dans la libre fédération dÉtats de plus en plus nombreux, naît lexigence de « lexercice de la raison publique » (John Rawls), adaptée à la nature transnationale des intérêts communs, concertés et délibérés à léchelon dinstances interétatiques où les règles du jeu décisionnel transcenderaient les rapports de force entre dominants et dominés, hors de labandon dune souveraineté consentie aux gouvernements des pays économiquement et militairement les plus puissants. Ceux-ci, à leur tour, devraient réaliser que le droit et les valeurs quil incarne sont incommensurables avec les critères exclusivement quantitatifs qui caractérisent généralement les rapports de force. Si ces conditions principielles apparaissent encore utopiques, cest que la plupart des politiques nationales sinscrivent encore dans les perspectives de « la raison dÉtat » et de ses affinités avec lutilitarisme borné de la « Realpolitik » qui ignore la dimension politique des enjeux géoculturels (enjeux idéologiques, religieux, philosophiques et éthiques) qui, à moyen ou long terme, finissent par devenir des éléments décisifs dans le changement qualitatif des rapports de force. La hiérarchie aristotélicienne des valeurs qui donnait le primat à léthique et la politique sur léconomie a été inversée par lutilitarisme et le positivisme du libéralisme qui lui substitue une hiérarchie où léconomie occupe la place fondamentale à partir de laquelle la politique et léthique sédifient : « Le principe de la rationalité 10