Variations sur le paradoxe - I

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Français
218 pages
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L'ouvrage étudie la place de la "double contrainte" (double bind) dans la théorie de l'école de Palo Alto et, parallèlement, dans l'univers des Cahiers valéryens. Il se concentre sur trois paradoxes autoritaires - "soyez spontanés", "soyez libres" et "désobéissez" -, dont le dénominateur commun serait une "servitude volontaire" d'autant plus difficile à assumer.

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Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 141
EAN13 9782296631571
Langue Français

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VARIATIONS
SUR LE PARADOXE - I

PARADOXES
DANS L’ECOLE DE PALO ALTO
ET LESCAHIERSDE VALERY

Du même auteur chez le même éditeur :

Le statut du paradoxechezPaul Valéry,2005.

www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

©L’Harmattan,2007
ISBN :978-2-296-02540-0
EAN :9782296025400

Edmundo Morim deCarvalho

VARIATIONS
SUR LE PARADOXE - I

PARADOXES
DANS L’ECOLE DE PALO ALTO
ET LESCAHIERSDE VALERY

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Epistémologie et Philosophie des Sciences
Collection dirigéepar AngèleKremer-Marietti

La collectionÉpistémologie etPhilosophie desSciencesréunit les
ouvrages se donnant pour tâche de clarifier lesconceptset les théories
scientifiques, et offrant letravaildepréciser lasignificationdes termes
scientifiques utilisés par leschercheursdans le cadre desconnaissances qui
sont les leurs, et tels que"force","vitesse","accélération","particule",
"onde", etc.
Elleincorpore alorscertainsénoncésaubénéfice d'uneréflexioncapable
derépondre,pour toutsystèmescientifique, aux questions qui seposentdans
leurcontexte conceptuel-historique, defaçonà déterminercequ'est
théoriquementet pratiquement larecherchescientifique considérée.
1)Quelles sont lesprocédures,lesconditions théoriqueset pratiquesdes
théories invoquées, débouchant surdes résultats ?
2)Quelest,pour lesystème considéré,lestatutcognitifdes principes,lois
et théories, assurant lavalidité desconcepts ?

Déjà parus

Joseph-FrançoisKREMER,Lesformes symboliquesde la musique,
2006.
FrancisBACON,De la justiceuniverselle,2006.
Léna SOLER(dir.),Philosophie de laphysique,2006.
RobertPALEM,Organodynamisme etneurocognitivisme,2006.
ChristianMAGNAN,Lasciencepervertie,2005.
ChristianMAGNAN,La naturesansfoi ni loi,2005.
Lucien-SamirOULAHBIB,Méthode d’évaluation dudéveloppement
humain,2005.
ZeïnebBenSaïdCHERNI,Auguste Comte,postérité épistémologique
et ralliementdesnations,2005.
Pierre JORAY(dir.),Laquantification dansla logique moderne,
2005.
AdrianBEJAN, Sylvie LORENTE,La loi constructale,2005.
Pierre-André HUGLO,Sartre : Questionsde méthode,2005.
Angèle KREMER-MARIETTI,Epistémologiques,philosophiques,
anthropologiques,2005.
EdmundoMORIMDE CARVALHO,Lestatutdu paradoxe chez
Paul Valéry,2005.

Variations autour du paradoxe comme autant de déclinaisons
de l'Absolu — "cybernétique", esthétique, logique, psychologique,
philosophique et théologique! Variations autour d'un
"minimummaximum", d'un "rien-tout", d'un "fini-sans fin", d'un
"changementpermanence". Le paradoxe oscille entre le tout et le rien en
transformant parfois le territoire intermédiaire dans une terre de personne
(et de tout le monde), une terre maudite et dérisoire, peuplée
d'êtresartefacts, de menteurs sans visage et de poètes ambigus.Apogée de la
dénégation entre la litote et l'hyperbole, entre l'ambivalence et la "fin"
de l'ambivalence, entre l'asymptote et la coïncidence, entre la
contradiction et l'absence de contradiction, entre la totalité et le chaos,
entre le fini et l'infini — ne rien affirmer pour tout dire, n'être rien
pour convoiter l'être et le tout au-delà du fini, se réduire à un point
mininum pour se situer le plus proche possible de la Limite maximale.

Le paradoxe est le principal artisan de tout effort tendu vers
un dépassement des apories liées à la finitude. La pensée se découvre
immortelle, en réfléchissant sur la mort, perpétuelle, en assumant la
succession irréversible et réversible de ses opérations — originaire, en
contournant tout commencement, finale, en suspendant toute fin, —
ou non-contradictoire, en se voulant asservie au principe d'identité, —

1)

LE PARADOXE DEL'"INDIVIDU-COLONIE".
Les auteurs deUne logique dela communicationsont Paul Watzlawick,
JanetH. Beavin,DonJackson.Lelivrefut, d'aprèsJohnWeakland,
essentiellementécrit parPaulWatzlawicketJanet Beavin (Àlarecherche
de l'école de PaloAlto, Jean-JacquesWittezaele etTeresaGarcia, éd.du
Seuil,1992,p. 244). Dans lapresque"impossibilité"deséparer, dans le
détail,lesauteursdel'École de Palo Alto,puisqueleurs publications,
d'unemanière générale, sont souvent signées par plusieurs membres, nous
les considérerons comme une "personne" tout en sachant qu'elle recouvre
une "colonie"...Nous n'ignoronsdoncpas le caractèrefictifdu
regroupement qui s'opèresous lelabel "École de PaloAlto".Nous nel'avons pas
créé, et nous l'utilisons parcommodité, demanièrefonctionnelle.En
outre,nous respecteronsce choix pour unequestiond'homogénéité,
justifiépar les publicationscollectives, encequiconcerneles textes
ultérieurs signésdemanièreindividuelleparP.Watzlawick.Il fautdire
queleproblème del'unité, comprenantdesdifférenciations qui vont
jusqu'àlaremettre encause,sepose ailleurs.Làoù il n'est plus questionde
double bind.Pour leparadoxe del'"individu-colonie",voir: StephenJay
Gould,Lesourire duflamant rose,"Un vrai paradoxe", éd.duSeuil,1988,
pp. 74-92. Cela concernelesiphonophorenomme"Physalia" ou"galère
espagnole", appartenantau phylumdesCnidaires,procheparentde coraux
etdes méduses.Ilcomporte,grosso modo,une"personne-méduse"et une
multitude de"personnes-polypes"correspondantà cequi paraissentêtre
ses tentacules.Il s'agitd'une colonie de"personnes", d'un
"singuliermultiple", àmi-chemind'un stadepolype etd'un stademéduse.Les
siphonophores sont-ilsdescolonieset leurs partiesdes "personnes" ou
sont-ils un seul organisme différencié en plusieurs parties organiques ?
Voici laréponse deGould :«Ni l'un ni l'autre et lesdeuxàlafois.Ils se
situentau milieud'uncontinuumdont lesextrêmes setransforment
progressivement l'unen l'autre» (p. 91). «Lanatureseprésenteparfoisà
nous sous laforme de continuumset
nond'objetsdistinctsauxdélimitations précises.L'undes nombreuxcontinuumsdelanatures'étend
descoloniesaux organismes» (p.89).En fait,leprésupposé de

INTRODUCTION

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ou unie,touten poursuivant le démêlage du pluriel, du fini,
dudiscontinu, del'ambivalent, dudispersé,leurcontentiondans soncadre
apaisé,limpide, dépassant toujours ses limites.Leparadoxe est l'aveu
d'une ambivalencequidoitcesser séancetenante, d'une contradiction
qui s'évanouitàpartirdu moment où lescontraires sont rapprochés.
Selon lesdifférentsenjeuxauxquels ilestconfronté,leparadoxe est
chargé derendrel'incompatible compatibleou le compatible
incompatible :soit ildurcit lesextrêmesau seind'uneopposition
devenue absolue :l'ambivalence éventuelleyest
figée,renduestatique; soit il les rendparfaitement réversibleset symétriquesau sein
d'uneopposition qui s'abolitd'elle-même :l'ambivalenceyest portée à
son maximumd'instabilité, en unesorte deperpetuum mobile,rendant
impossibletoutarrêtàl'undesextrêmes (Vous serez jamais "dedans",
caràpeine,vous pensez l'être,vousêtesdéjà"dehors"...).

On peutdonnerdu paradoxeunelecturequantitative et
qualitative.Au point de vuequalitatif,leparadoxerenvoie àunetotalité
parfaitement homogène et pure, d'où l'onchasséuncertain nombre
d'"éléments" (corps,sentiment, désir,mort, etc.)etau seindelaquelle
onassisteimpuissantàleur "retour",transformantainsi lepuren
impur,l'homogène endisparate,le continuendiscontinu,l'identique
endifférent.Leparadoxeillustreici lejeudelapuissance etde
l'impuissance :ilest l'aveucaché d'une défaite.Ildéfait la clôture
protectrice et signaleune contradiction insoutenable. Dansce cas-là,il
apparaîtcommel'affirmationd'unetotalitéimpossible.Lesaporiesde
latotalité concernent spécialement letoutdes touts — latotalité
universelle dont le centre estcirconférence et la
circonférenceintrouvable.Au pointdevuequantitatif,leparadoxe condenseun jeu
d'inversions proportionnellesetde croissances parallèles:"plus il ya
dex,moins il ya dex" ("pluscela est présent,moins telest le cas"),
ou "plus il ya dex,plus il ya denon-x" ("pluscela change,pluscela
resteidentique").Leparadoxeviseun renversementet
unetransformationdepôles radicalementantagonistes: duNon-être enÊtre, de
l'Instanten Éternité, duPlurielenUn, etc.,souventàpartird'une
identité des "contraires" oudes "opposés" qui lesassocie en vue
d'abolir toutantagonisme.Par-delàlapureréversibilité des positions
("A" seretrouvantdans "B"et "B"dans "A"), du négatifetde
l'affirmatif ("A"est "Non-A"et "Non-A"est "A"), descontraires ("A"
est "Anti-A"et "Anti-A"est "A"),leparadoxeviseleneutre.Ildoit

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VARIATIONS SUR LE PARADOXE-I

transformer la Vie enMortet la Mortencommencementd'unevie
sansaucune comparaison possible aveclavieterrestre,laquelle est
devenue entre-temps l'équivalentd'unemort obtuse et irrécupérable
puisquesans retour.

Leparadoxe est l'avant-scène,leprélude,lelieudepassage
verscequi ne comportepasde contradictions — lieu hors lieu,temps
sans plis,sujet transcendé, aboliet renaissant sous lesauspicesdu
concept.Leparadoxe est lepointderencontre desextrêmesen vue
d'une ascèsevers uneinstancehors-mélange etau-delà detoute
contradiction.Cependant, celle-ci risque d'être engloutiepar legouffre
d'où onessayaitdel'extraire...L'Être, au-delà del'être etdu non-être,
nepeutêtrequ'un pur rien.L'envolest une chute.Lapureté del'Être
n'estacquisequepar un "vidange" total qui letransforme en un pur
statisme et inaltérabilité, en un point sansconsistanceréelle. En se
rejoignant,lesextrêmes provoquent une dissolutiondu "lieu" où ils
sontassemblés, cequiest leprélude àl'affirmationd'unautre"lieu"
où ils nepourront jamaisêtreréunis, et ils s'effacentalorsdevant la
souveraineté del'Un
hors-conflits,impassible,inaltérable,non-engendré.S'il yaun usage"identitaire"du principe de contradiction,il y
a aussi un usage contradictoire du principe d'identité : celui-ciest
faillible dans le domaineterrestre, cardes mouvementsen
senscontraireydéchirent toutêtre, etabsolumentcertaindans le domaine
célesteou supra-temporel, car l'Êtresurmontel'épreuve
ducontradictoire.Leparadoxejouela contradictioncontrel'identité(dans le
casdes identités finieset provisoires)et l'identité contrela
contradiction (dans le casdel'Identité absolue,radicalement singulière et
totalement fermée àtoutchangement).Mais là encore,leparadoxe est
censés'évanouir puisqueletype des identités misesencorrélation sont
estimés incommensurables.Néanmoins,il suffitdemettre cecien
doutepour quelaronderecommence...

Dans salutte contreletemps,leparadoxetransformele
successifen simultané,lelinéaire
encirculaire,lafinencommencement,l'avantenaprès.Il vise àlierdans le"àlafois",qui s'offre
d'un seulcoup ouen uneseulefois,lapremière et la dernièrefois.
Nous n'allons pascesserderetrouver l'enjeuducercle, du tempsetdu
paradoxe, étroitement liésdans l'énonciationd'uneraison victorieuse

INTRODUCTION

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desaléas historiques,lesquelscorrespondraientàsa défaite,oudans
celle dudivinenveloppant les multiples scènesdu fini.Toutefois, en
introduisant letrouble dans unetotalité acquise, enavouant une
ambivalenceou une dualitélàoùdevait régner uneidentitésans
partage,leparadoxepeut jouer un rôle"subversif"et "contestataire",tout
àfait "positif",malgrésonapparentenégativité, dans l'appréhension
des problèmes, desenjeuxetdes situations.Lalecture du paradoxene
peutêtre ainsi que"plurielle":il yalàun paradoxe du paradoxe,
puisques'ilest souvent unemanière de"tourneren rond",il peuten
être aussi l'"empêcheur"...Lerôle du paradoxenous semble, d'une
manièregénérale,"négatif" quandilessaie d'en finiravecle
contradictoire(par uneidentité de contraires)et "positif" (quandildéfait
l'absoluitéuniverselle du principe d'identité, en y faisant jouer même
fugacement une ambivalence,unécart,une différence).Notrethèse
générale est lasuivante :leparadoxe est, dans soneffortd'abolir le
contradictoire, est unemanièrequiéchoue— sonannulationest une
reconducstion ;a"victoire" une"défaite".Laquestiondu langage
demeurera,pourainsidire, en premièreligne denos variations, et
nous nousefforcerons, dans lamesure denos moyens, de différencier
leparadoxe des figures les plus proches (la contradiction,l'oxymore,
etc.).Nousallons faire des lectures patienteset minutieuses,
enavançant pourainsidirepasàpas pouréclairercesdiversenjeux, etau
coursdesquelles nous feronsappelàtout un réseaude citations
ordonnépar notre"regard"critique.Nous n'ignorons pas
quenosconsidérationsci-dessus ont uneportéetrès générale— nousallons
essayerdeleurdonnerdans lasuite denotretravail unaspect plus
abordable, en les situantdans uncontextethéoriqueprécis. Elles
serontalors peut-être,nous l'espérons,moins obscures.

Danscelivre,nousallons multiplier les tentatives
pouressayerde cerner l'enjeu paradoxal, et il prolongel'entreprisequenous
avonscommencée avec"Le statut du paradoxechezPaul Valéry".
Cette"variation",sur l'école de PaloAlto, expose déjàlaplupartdes
carrefoursauxquels nous tenons: ceuxdelalangue etdelalogique,
des rapportsdu savoiravecleréel non-conceptuel, delaquestiondu
sujet théorique, del'amplitude à accorderau "vrai", etc.Lepremier
accent,reconnaissable d'unestratégieparadoxale, estceluidu
"cercle".Au niveau symbolique etdepuisParménide,le cerclen'ani fin ni
commencementet setrouve affranchidetout passé etdetoute

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VARIATIONS SUR LE PARADOXE-I

dimension temporelle(saufcelle d'unéternel présent opératoire).
Notreregardportera, dans un premier temps,sur le
caractèrescientifique du systèmemisen jeu par l'École de PaloAlto.Cetype de
système, en prise avecleproblème duchangement, constitue en tant
quetel un mécanismequiconditionne et quiapprivoisele changement
pour que"pluscela change,pluscela demeure identique".Il ya ainsi
unparadoxe du système,lui-même en rapportavecleparadoxe de la
"norme", celle-cidevant régir l'ensemble detoutes les situations,
positions, actes, événements, etc.,sans jamais pouvoirêtre corrigée,
renverséeouchangéeparceux qu'elle concerne.Lanorme est
invariante,totale,nécessaire et universelle,signe etemblème
ducaractèrescientifique du système.Mais, elleseraimpuissante à atteindrela
réalitéspécifiqueou particulièrequ'elle doiten principe cerner (celle
delafamille) puisqu'ellesefondesur l'effacementet l'exclusionde
celle-ci.La"norme"désigneune extériorité devenueimpossibleou
"redondante", étantdonnéle caractère autosuffisantdu système.Ilest
logiquequ'on finissepar reconnaîtrelanorme commeun purartefact
théorique, cequi porte,parconséquent,leparadoxe àsoncomble.Le
dénominateurcommunde cesconceptionsest leparadoxe dela
double contrainteoudouble bind.Dans lastratégie de PaloAlto,nous
découvrironsaussi un"paradoxe du silence",lequelest produit par l'a
priori initial quetout sertà communiquer.Il s'agitencoreunefoisde
laprojectionabsolutiste d'un "axiome" (lastratégieyest lamêmeque
dans le casdelanorme) qui fait fidu réelet qui letransforme en un
appendice delathéorie"observatrice".On y supprimetouterésistance
"non-conceptuelle".Nousaborderons les rapportsdu paradoxe au
langage(comment lesituerdans uncadreformel), du paradoxe àla
"maladie" (lorsqu'ilest offertcommeunélément thérapeutique)etdu
paradoxe au savoir (en posant laquestiondu sujetdela connaissance).
Leparadoxe du savoirest fondésur lanégationdu "sujet" sous la
pressiond'uneobjectivation radicale,sans laquelleil nepourrait
revendiquer uneposition privilégiéeface àl'ensemble desdiscours
concurrents.Ce dernier point serasoulevé aucoursd'une analyse de
certainsaphorismesdu "Tractatus"de Wittgenstein,qui serventde
conclusionau livre-manifeste del'école de PaloAltoet quiconcernent
les rapportsdu sujet théorique àun monde-toutdont ilconstituela
limitesupérieure.Ce"jeudelalimite" trouvera,par lasuite, d'autres
scènes, d'autres joueurset paris.Dans notre deuxièmepartie,nous
revenonsà cequenous n'allons pascesserderevenir:lesCahiersde
Valéry.Nousemprunterons trois voiesen rapportavecl'École de Palo

INTRODUCTION

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Alto, bien queles réponses valéryennes s'éloignent très vite des points
derencontre esquissésautourdonc du "soyez spontanés", du "soyez
libres",oudu "désobéissez", avantd'achever notreparcours ici par
uneplongée dans la conception même de Cahier (perpétuel)en tant
qu'écriture.Et nousespérons par lasuitepoursuivreles variationsdans
d'autres horizons théoriques: d'abord,leparadoxe du(ou sur)le
comédien, ensuite,leparadoxe dumenteur,toujoursavecun retour
auxCahiersvaléryens,pointde convergence denosanalyses.

PREMIÈREPARTIE

LEPARADOXE DANS

L'ÉCOLE DE PALO ALTO

LES CERCLES DU PARADOXE :

LANGAGE, LOGIQUE ET RÉALITÉ
DANS LES ÉCRITS
DE L'ÉCOLE DE PALO ALTO

LE TOUT ET LES DIFFÉRENCES
DANS LE CERCLE FAMILIAL :

LE PARADOXE DE LA NORME

Le paradoxe est une possibilité à la fois affirmée et niée,
courtcircuitée dans un cercle de langage, un arrachement en forme de fuite à
une contradiction parfois douloureuse, c'est-à-dire une fuite orchestrée
"par" le langage. Il n'est pas la solution d'un conflit mais sa
reconduction perpétuelle sur une scène devenue presque déserte — stratégie
du vide pour le vide —, uniquement habitée par des signes qu'on joue
les uns contre les autres, pour rendre la "réalité" en quelque sorte
impuissante. Il abolit les possibles en les cumulant et signale une
contradiction pratique en la conjurant. Le paradoxe est l'affirmation
d'un "pouvoir" ou d'une "puissance", potentiellement niée par l'"autre"
(matière, temps, espace, etc.), essayant de survivre à sa négation
éventuelle. Il est alors le stratagème du dernier recours face à une
alternative qu'on appréhende selon un mode catastrophique et qu'on

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VARIATIONS SUR LE PARADOXE-I

désire contourner.Leparadoxe essaie deproduireunesolution
définitivelàoù il n'yenapas, defiger le changementen
unepermanence, d'abolir le confliten l'avouantd'unemanièretellequ'ildoit
s'effacersubito presto.Symétrieparfaite des positions,
complémentaritétotale des termes, égalité absolue des instances ou rigidité
des niveaux,leparadoxe conceptuel "affole" larelation pourabolir les
différences quelarelation metencontact.Celle-ci oppresseles termes
qu'ellelie,rapprocheles niveaux jusqu'à cequ'ils n'en fassent qu'un,
renversespéculairement les positions.Nousallonsétudiercette
stratégie dans lathéorie du "double bind",mise enavant par les
membres l'École de PaloAlto.Centréesur lafamille envisagée comme
letout relationnel,on ydéveloppeune causalité circulaire— par
laquellelesystèmerégit sescomposants jusqu'àleurdénier toute
spécificité—annulant touteinteraction réelle etdissymétrique en
produisant uneindifférenciationàlaquellelathéorien'est
pasétrangère.

Dans unestratégiepromouvant le couplage absoludes
opposés, enescamotant la différencequi séparelediredufaire,ilest,
sommetoute,"logique" quelaréponsesetransmueimmédiatementen
question,l'affirmationen négation,l'ordre
endésobéissance,lemensonge en vérité,laloienchaos,la cause eneffet.Elle est letransport
delastratégieparadoxale du niveaududireau niveaudufaire.Sides
causesdifférentes,ou non,produisentdes résultats
similaires,l'élément porteurdela causalitéseraneutralisé.Leprimatde larelation,
statique àforce
d'êtrevertigineuse,supposel'intégrationdesdifférences individuellesdans un tout où,sielles nes'abolissent pas, elles
perdent néanmoins toutdynamismepropre.Primatdelarelationégale
primatdu système concerné, envisagé commeunetotalitéhermétique.
En fonctionde cettelogique,l'individudisparaîtdans l'instance
logiquement supérieure et indivisible :« la définitiondu soi, dela
relationetdel'autreformeun tout indivisible» (Surl'Interaction,Palo
Alto1965-1974,Une nouvelleapprochethérapeutique, P.Watzlawick
etJ.H.Weakland, Paris, éd.duSeuil,1981,p. 31,note1).Larelation
autoriselafusiondesoietdel'autre autourdudénominateurcommun
dontelle est porteuse.L'individuest transformé en unemonadevide et
sclérosée; ilest
justela"variable"d'unefonctiondetypemathématique dans un système axiomatique(UneLogique dela
com

LES CERCLES DU PARADOXE-PALO ALTO

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munication, P.Watzlawick, J.Helmick-Beavin,D.Jackson, Paris, éd.
duSeuil,1972,p. 69).Leparti prisdelarelationdominel'enjeu, et
c'estelle,promue au rangde causepremière du processus,quiexige
pour lesbesoinsdel'étude,lamise àl'écartdesdifférences spécifiques
déclasséeset ignorées:«Sidoncnous voulons faireporter notre étude
avant tout sur larelation,nous nepouvons pas nous fonder surdes
catégories individuelle(s »Surl'Interaction,p. 42).S'ilest
probablement vrai quetoute analysenepeut pas procéderautrement, car une
catégorien'est pas quelque chose d'individuel,lesavoir joue,toutefois,
un mauvais jeu quandil seréclame de cequiestau fondsastratégie
constitutivepour présupposer,oudéclarer,que cequi luiéchappe est
inévitablement "accidentel","partiel" ou "inférieur".La différence
externe estalors un produit,un reste,unesecondarité, devantêtre
toujours maintenue à cerang pour quelesavoir puissesetrouver, en
fait, àl'abridelamoindre contestation.

Lacircularitéimprimeson sceauàla différence dontelleva,
pourainsidire,senourriret larejetterasielles'avouenon-circulaire.
La circularitémène àl'invariance et l'invariance confirmela
circularité,signe defermeture du processusanalysé.Lesortdela différence
va être depermettreunerelanceperpétuelle delamachine circulaire :
«[...]lesdifférences sontbeaucoup moins importantes par leur
spécificitéquepar la circularité deleurévolutionetdeleur maintien »
(ibid.,p. 44).Lorsquela circularitél'emportesur la différence,
l'"évolution"de celle-ciestcondamnée àreveniràson pointde départ,
àperpétuer lemême, àn'êtreque cequ'elle a été.Le devenirest un
revenircomplètementélucidé.Rien ne changequandcelachange.La
différencen'estaperçuequ'àpartirdu système et,horsdelui, elle
s'étiole et sombre, d'une certainemanière, dans lemanque de
pertinence,lapassivité et lenon-sens.Laspécificitéinterne, dans ses
rapportsaveclaspécificité externe, est fondamentalementexclusive.
Cettetactiquesemanifeste clairement quandon liel'émergence du
sensà celle d'un modèlethéoriqueuniverselet scientifique :«La
recherche d'un modèle est lefondementdetouteinvestigation
scientifique.Làoù il yamodèle,il yasens.Cettemaxime épistémologique
est valable aussi pour l'étude del'interaction humaine» (UneLogique
dela communication,p. 31).Nous sommesen présence d'unestratégie
detypescientiste :la"science", appréhendée comme exclusive à

18

VARIATIONS SUR LE PARADOXE-I

l'égard d'unetoute autre démarche,fait levide autourd'elle.Horsdu
modèle,lesens s'absente,lesdifférences s'évanouissentet le"réel"
cesse d'être.En sauvant lesens,lemodèleremet lemonde àl'endroitet
lesauve del'insignifianceoudel'indigencequi lemenaçaitàl'orée du
concept.

L'énoncé,l'individuet lafamille elle-mêmesont happés par le
modèlethéoriqueprivilégiant letout,l'ordre,la continuité et
lapermanence. 1)L'énoncé—Les fonctionsdela communication nesont
pasdéfinies par lesénoncésappréhendéseneux-mêmes,mais par
leurs relations inter-énonciatives.Unénoncé donnén'est qu'un maillon
d'une chaîne;en tant quetel,ilest presquesans valeur.Le"sens" —
non-tributaire d'un modèle circulaireinteractifet« notionessentielle à
l'expériencesubjective dela communicationavec autrui »—est
« indécidable» (ibid.,p. 40), car il renvoie aux positions singulièreset
dissymétriquesdesdifférentsacteursdela communication:il rompt
l'enchaînement, accentuele désordre,favorisel'illusion, bouleversele
"système".Il ya ainsi unbonet unmauvaissens,selon qu'on
lerattachesans problèmesau modèlescientifique,ou selon qu'on le
considère commeune émanation toutàfaitexterne etdangereusepour
le champdu savoir.En outre,on trouveunesérie d'énoncés isolésdans
leréseau théorique descitations,renforçant l'effetet lepotentielde
savoir,laquelle contredit lepostulatdenepasarracher unénoncé à
soncontexteinter-énonciatif, et,pour nous,lefait que cesénoncés
soientd'ordrethéorique et non pas "thérapeutique" ne changerienà
l'affaire !2)L'individuetla famille—Dans lafamille,fonctionnant
commeunemachine cybernétique,l'interactioncollectivetranscende
les particularitésdeses membreset s'impose àtouscommelavraie
matrice et levraiagentdela communication:«L'analyse d'une
famillen'est pas lasomme desanalysesde chacundeses membres.Il
ya descaractéristiques propresau système, c'est-à-dire des modèles
d'interaction qui transcendent les particularitésde chacundes membres
[...]» (ibid.,p. 137).L'individun'est prisencomptequepar la
conformité,ou non, desoncomportementau système en place, et ilest
saisiau niveaud'unéchangeoù il figure commeun pion sans
consistanceniautonomie :«[...] au lieudes'appesantir sur les
motivationsdes individusen jeu,on peut, àunautreniveau, décrirele
système commeviable,l'accent mis sur les individus ne cherchantà

LES CERCLES DU PARADOXE-PALO ALTO

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montrer quela conformité deleurcomportementavec cesystème»
(ibid.,p. 157).Le«conceptdetotalité désigne cetteimbricationdes
maillonsdelatriadestimulus-réponse-renforcement[...]» (ibid.).Son
comportement verbalet non-verbal prenduniquement une certaine
valeurdans le contexte del'interaction familialesystématique.Les
acteurs peuventêtre différents,lespectacle demeureratoujours le
même.Toutappartientau mêmegenre et tout sereproduitàl'infini:
uneformeuniquesubsumeunepluralitésans finde"contenus"
hétéroclites.

Leparticulier — tel individu ou tellefamille—doit faireface
àunetranscendancequi lenie, àunetotalitéoù ildoit s'intégrer sous
peine d'exclusion.Lesystèmen'est ainsijamaismisà l'épreuve
puisqu'oncherche d'avancela conformité(comportementale)de
l'individuau "système" (àlafamille en tant quesystème de base etau
savoir qui l'accompagne en tant quesystème du système), et non
l'éventueldésajustementde celui-ciàl'égard delaréalitéqu'ilessaie
de décrypter.L'exempleleplusconsistant,fourni par lesauteurs, est
celuid'unepiècethéâtrale("Quiapeurde Virginia W")oolf ?àla
structurefortementbipolaire(nouée autourde deuxcouplesde
personnages), cequiaccentue bienentendu le caractère délirantdu
systèmelorsqu'il prétend êtrele centre et l'apogée du réel (familial).
Lesautresexemplescités relèventd'unevision sténographiqueoù les
protagonistes, aubord del'anonymat,nesont que des "prétextes" ou
des "sigles" théoriques ("X","Y","M", F",
Th.",le"mari",la"femme",le"psychiatre",le"visiteur",la"hôtesse", etc.).Lastratégiequi
dénie àtelénoncéuneportéespécifique et interditdesemplois isolés
est toutàfait similaire à cellequi s'applique àl'individu, etcela
entraîne desconséquences théoriques.Entrelesdeux textes-manifestes
:Une logique dela communicationetSurl'interaction,on peut
discerner une différencequenous n'allons pas prendre encompte :le
premier ne comportepasdesignatures individuelles internesaux
différentes partiesdudiscours, àl'opposé du second.Nousallonsdans
lasuite denotretexte êtrefidèlesau premierapriorichoisi par les
auteurs, c'est-à-direles prendrepour un "auteur"unique.Unesorte
i
d'individu-colonie,telcertain type demédusesL'aspect totalisantet
totalitaire dela démarche estdoncrespectépar lesauteursencequi
concernelestatutdeleurénonciation théorique :il s'agitd'une

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VARIATIONS SUR LE PARADOXE-I

énonciation de groupe.Mais, àlalimite,legroupeserature en tant
quetel pourêtrelevoix impersonnelle et uniforme dela"science".

Dans lascèneparadoxale,on n'a affairequ'à des problèmesde
"comportement": destimuli, deréponses, etdeleurenchaînement
respectif.Les«hypothèses intrapsychiques» sont «rejetée(s »ibid.,
p. 39).L'intrapsychiqueest incommensurable avecl'ordrequantitatif
delascience :sujetégalesolipsisme, autisme,solitude,
antirelationnisme,monadologie.D'où lerepli vers le"comportemental",vers
une appréhensionexterne dont on peutclairementexposer ouchiffrer
lesdonnées.On nes'intéressequ'àl'entrée etàlasortie
del'information,seulefaçondemesurercequi sepasse àl'intérieurdu "trou
noir" (lapsyché, etc.).Malgréla dénégationdont unetelleopération
peutêtre accompagnée,les sujets-patients sontdesautomatesdela
mécaniqueinteractive et paradoxale.La« pragmatique dela
communication »s'intéresse aux «effets quantaucomportement »
(ibid.,p. 16) — selondeux principes:« toutcomportementalavaleur
d'un message» (ibid.,p. 46)et le«comportement n'apasde
contraire» (ibid.,p. 45), c'est-à-direqu'«
iln'yapasdenoncomportement ».Delamêmemanièrequ'on nepeut pas
communiquer,« on nepeut pasnepasavoirde comportement » (ibid.,
p. 46).Or, direquele comportement n'apasde contraire éliminetoute
possibilité de changementau niveaucomportemental, et formuler que
toutcomportementéquivautàun message, c'est rendreleverbal
homogène au non-verbalet postuler uneunivocité dangereuse(un
comportement renvoiepeut-être àunepluralitéde"messages"...).

Lafamille, en tant quesystème"homéostatique" ou
"thermostatique" (pourvud'autorégulation)développeune causalité
circulaire concernant tous les "éléments"en interaction.Les "différences
individuelles" sont les "produitsdu processusd'élaborationdela
relation"et non pas la«causepremière desphénomènes relationnels»
(Surl'interaction,p. 44).Larelation primesur le"rôle",isolant
l'individu, et sur l'intrapsychique,horsdetoutemesurescientifiqueou
comportementale.L'accent mis sur larelationestexclusifd'unaccent
qui porterait sur les individus.Dans lafamilleformelle,introniséepar
cemodèle,il n'existerapasdesingularités marquantes, carelles s'y

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dissolvent grâce au pouvoiracquis par larelation:«Dans unefamille,
le comportementde chacundes membresest lié aucomportementde
tous lesautres membresetendépend» (Une logique dela
communication,p. 136).D'unepart,lacomplémentaritéest
laneutralisationdesdifférences résultantdeleurs positions fixes,inversées les
unes par rapportauxautres,sur une échellequantitative àune égale
distance d'un pointcentralet idéaldemesure, c'est-à-direquela
complémentarité correspond,tôt ou tard, àleur immobilisationdans
une"relationen miroir" ;d'autrepart,lasymétriequiendérive estdéjà
lesigne avant-coureurd'une abolitionde ces mêmesdifférences, après
qu'ona annuléleur inversion spéculaire et qu'ona découvert leur
identitéprofonde.Lafamille,totalement indéterminée,matrice en
faveurdelaquellejouelemécanismeinteractif, détientainsi le"sens"
qu'elle confisque àses membres.

Toutce dispositifdemeuresuspenduaucaractère centraldela
norme.Sanscette dernière,l'activité demesurescientifiquenepourrait
certainement pas porter ses fruitsetappréhender les valeurschaotiques
qui se déroberaientalorsàtouteprise :« lanorme est uncadreou une
basequi rendpossiblelamesure ducomportement familial,lequel
varieplus ou moins par rapportà elle» (Surl'interaction,p. 35).La
normes'identifie aveclafamille en tant quetotalité défiant la durée :
elle est lafamille-tout, essayantdesubsister invariante,quelles que
soient les valeursdiverseset leschangements qui y ontcours.La
normefamiliale est lafamille elle-même en tant quepureidéalité :la
norme coïncide avec cettepure abstraction qu'est
lafamille"thermostatique".Cettestratégie avouesoncaractèremécaniquelorsqu'ellese
sertdelamétaphore du "thermostat" pour indiquer lavaleur normative
du "système" familial.Lethermostatest lesymbolemajeur —avec
l'ordinateur —de cettetactiquesubordonnant lafaille
àlanormerégulatrice :il incarnele"mécanismehoméostatique"dont lafamille est le
parfaitexemplesocialetaffectif:« on peutconsidérer les mécanismes
homéostatiquescomme descomportementsdélimitant les fluctuations
d'autrescomportementset lescontenantdans leregistreoù lanorme
est pertinente.Iciencore,l'analogie aveclethermostatest utile [...]»
ii
(ibid.,p. 37).L'analogiemécanistese combine avecun "logicisme"
pour produiretous seseffets:laréalité est logiquementhiérarchisée
dans unclassement logico-référentiel, comportantdes niveaux
"su