Chrétiens d'Orient

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Français
470 pages
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Ce numéro de Confluences Méditerranée souhaite faire un retour sur la situation des chrétiens au Proche-Orient, une question longtemps éludée. Les chrétiens ont toujours été parties prenantes des sociétés proche-orientales. Ils ont été souvent engagés dans la vie économique, intellectuelle et politique. Ainsi leur présence, aux côtés de leurs compatriotes musulmans, peut être encore un ferment de démocratie et de séparation des ordres spirituel et politique.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de lectures 93
EAN13 9782296203860
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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Méditerranée

REVUE TRIMESTRIELLE

66
Eté
2008

Publiée avec le concours de l’ACSE
(Agence nationale pour la cohésion
sociale et l’égalité des chances) et du
Centre national du livre (CNL).

EDITIONS L’HARMATTAN

Méditerranéeest une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder
les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin
méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs,
les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils.
Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu’ils sont convaincus que le
dialogue est une philosophie de l’action politique. Ni l’ampleur des divergences, ni la gravité des
oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences.
Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue
peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de configurations politiques, à la fois
équilibrées et fécondes.
La création de cette revue à vocation internationale apparaît comme une contribution à l’ouverture
d’un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui
façonneront l’avenir de cette région.

www.confluences-mediterranee.com

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Confluences Méditerranée - 22 rue de la Fidélité - 75010 Paris

Méditerranée
22 rue de la Fidélité - 75010 Paris
Site internet : www.confluences-mediterranee.com

Fondateur
Hamadi Essid (1939-1991)

Directeur de la rédaction
Jean-Paul Chagnollaud

Comité de rédaction
Sébastien Abis●Robert Bistolfi●Pierre Blanc
Christophe Chiclet●Sepideh Farkhondeh●Burhan Ghalioun
Nilüfer Göle●Abderrahim Lamchichi●Farouk Mardam-Bey
Barah Mikaïl●Bénédicte Muller●Bernard Ravenel
Anne Volery●Sylviane de Wangen
Webmaster : Patrick Habis

Comité scientifique
Lahouari Addi●Paul Balta●Elie Barnavi
Jean-Michel Belorgey●Christian Bruschi
Monique Chemillier-Gendreau●Jean-François Coustillière
Alain Gresh●Paul Kessler●Théo Klein●Bassma Kodmani
Olfa Lamloum●Gilbert Meynier●Jean-Christophe Ploquin
Claudine Rulleau●Mohammed Sid Ahmed

Correspondants
Jamal Al Shalabi (Amman)●Jacques Bendelac (Jerusalem)
Anna Bozzo (Rome)●Ghassan El Ezzi (Beyrouth)
Samia El Machat (Tunis)●Kolë Gjeloshaj (Bruxelles)
Roger Heacock (Jérusalem)●Gema Martin Muñoz (Madrid)
Rabeh Sebaa (Alger)●Jamila Houfaidi Settar (Rabat)

Directeur de la Publication
Denis Pryen

© L’Harmattan
ISSN : 1148-2664 / ISBN : 978-2-296-06154-5

66
Eté
2008

Chrétiens d’Orient

Sommaire

Dossier
Pierre Blanc
La place des chrétiens dans les sociétés arabes :
histoire et actualité d’une longue quête
Youssef Courbage
Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient :
une approche historique
Barah Mikaïl
Les chrétiens de Syrie : un statut enviable
ou une sérénité simulée ?
SossieAndezian
Palestinienschrétiensetconstruction nationale
Nicola Mogliorino etAra Sanjian
LescommunautésarméniennesduProche-Orient arabe
Joseph Yacoub
La marginalisation des chrétiens d’Irak
Boutros Labaki
Les chrétiens du Liban (1943-2008) :
prépondérance, marginalisation et renouveau
Eliane Ursula Ettmueller
Les coptes et les musulmans, une fraternité précaire ?
LaureGuirguis
Egypte : discourscontemporainsautourde la conversion
Daniele Cantini
Les relationsentre coptesetmusulmansdansla littérature
égyptienne contemporaine :une perspective anthropologique
George Corm
Oùen est la présence chrétienne en Orient ?

p. 9

p. 27

p. 45

p. 59

p. 73

p. 83

p. 99

p. 117

p. 129

p. 143

p. 155

Numéro dirigé par
Pierre Blanc

Henri Chamussy
Le dialogue islamo-chrétien auMoyen-Orient
Joseph Maïla
Réflexions surleschrétiensd’Orient

Histoire
Stéphane Malsagne
L’armée libanaise dansla guerre de Palestine (1948-1949) :
vers unrenouveauhistoriographique

Actuel
RobertBistolfi
Affrontementsidentitairesetprosélytismereligieux

Note de lecture

En couverture :
Un mariage à Bethléem en Palestine au printemps 2008.
© Victor Tanzarella-Hartmann

p. 179

p. 191

p. 207

p. 223

p. 230

Chrétiens
d’Orient

Dossier

Dossier

Histoire

Actuel

Introduction dePierre Blanc
enseignant-chercheur en géopolitique, membre du comité de rédaction
deConfluences Méditerranée

La place des chrétiens
dans les sociétés arabes
Histoire et actualité
d’une longue quête

es temps actuels sont particulièrement tragiques pour les
Arabes chrétiens. Bien sûr, dans plusieurs pays, leurs
soufpâtissLent autant de situations à tout le moins délétères. Les uns et les
frances ne font pas exception et leurs concitoyens musulmans
autres subissent l’occupation (territoires palestiniens), la guerre (Irak),
l’incertitude politique et économique (Liban, Égypte).
Cependant, dans certains pays, les chrétiens sontégalementvictimes
en tant qu’ils appartiennentàune minorité religieuse. L’Irak offretous
les jours des scènes de violences à leur endroit(enlèvements, meurtres,
imposition duvoile, incendies d’églises). La mort de Mgr Rahho,
l’évêque chaldéen de Mossoul, en mars2008, etcelle de Boulos Iskandar en
octobre2006 après qu’il refusa de se convertir, aussitragiques
soientelles, ne sontque la partie médiatisée de latragédie que subissentleurs
coreligionnaires dansun pays que le présidentaméricain George W.
Bushvoulaitramener à la démocratie.
Dans ce momentde crispation, particulièrementbrutal, la revue
Confluences Méditerranée souhaite faireun retour sur la situation
des chrétiens auProche-Orient,une question qui a été longtemps
éludée. Dansune interviewaccordée en mars2008 auquotidien libanais
l’Orientle jour, Régis Debrayavançait une hypothèsetoutà
faitrecevable pour expliquer ce silence :« Les chrétiens d’Orient sont trop arabes pour
les Occidentaux bon teint et trop chrétiens pour les progressistes bon teint. C’est
embarrassant, ils ne rentrent pas dans la division simpliste de la région. Sont-ils
avec les bons ou les méchants ? »

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Culture

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L’Iran, une puissance virtuelle ?

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Le silence sur les minorités en souffrances, quelles qu’elles soient,
est coupable. En outre, dans ce cas précis, il montre que l’on est loin
d’avoir compris que le maintien de chrétiens dans les sociétés arabes
est, à la condition qu’il se fasse dans des conditions dignes, une réponse
à la conjecture dangereuse du choc des civilisations. Si d’aventure la
ligne de fracture entre chrétiens et musulmans se confortait au cœur
des sociétés de la région, alors les prédictions d’Huntington pourraient
trouver ici un terrain d’illustration. Mais il semble heureusement que
tel ne soit pas le cas, même si cette idée est entretenue par des groupes
fondamentalistes qui assimilent les chrétiens arabes aux croisés, avec
toutes les conséquences qui se manifestent brutalement à certains
endroits comme enIrak. Il s’agitlà d’un phénomène d’identification
négative que la sociologie politique des mouvementsxénophobes ou
intégristes a bien analysé, etqui consiste à se définir avant toutpar
rapportàun Autre que l’on caricature jusqu’à le faire entrer dansune
logique de déshumanisation (depuis le stéréotype
jusqu’aubouc-émissaire).
Les chrétiens ont toujours été parties prenantes des sociétés
proche-orientales. Ils ontété souvent– etle sontencore aujourd’hui –
engagés dans lavie économique, intellectuelle etpolitique. Il n’est
qu’à considérer leur rôle dans la renaissance arabe (Nahda) oubien,
plus récemment, dans les causes politiques qui ont traversé la région
(le nationalisme arabe, la libération de la Palestine), sans compter
qu’ils ontété des ferments de laïcité dans certainsterritoires. Ainsi
leur présence, auxcôtés de leurs compatriotes musulmans, peutêtre
encoreun fermentde démocratie etde séparation des ordres spirituel
etpolitique.
Une mosaïque quivientde loin

C’estdans la partie orientale de l’Empire romain que le christianisme
s’estd’abord diffusé. La Palestine,l’Égypte, l’Asie Mineure,Chypre etla
Syrie ontété les premiersterritoires massivementchristianisés,
notammentà la faveur de laPax Romanaqui avaiteule mérite de faciliter les
1
circulations. C’estde Jérusalem, « la résidence de l’Illimité »,qu’est
partie la nouvelle religion, mais c’estaussi là, en particulier auSaint
Sépulcre, que peutse mesurer la grande diversité d’expressions qui
prévautdésormais ausein duchristianisme. En dépitde son
confinement, ce lieuconcentre lestémoignagesvivants destemps longs d’une
histoire mouvementée, oùles luttes christologiques se sontdéroulées

Méditerranée

Numéro 66Été 2008

Dossier

La place des chrétiens dans les sociétés arabes

Histoire

Actuel

sur fond de confrontations ou d’opportunités politiques. Se trouvent
en effet ici réunis, sur quelques mètres carrés, des représentants hauts
en couleurs de différentes communautés chrétiennes survenues d’une
histoire millénaire.
Deux périodes majeures ont ainsi vu se fissurer le christianisme
oriental après s’être implanté en Asie Mineure, en Mésopotamie et
e
dans le bassin nilotique.Ilyeutles schismes du5 sièclepuis le grand
e
schisme du11 siècle.
Si la doctrine d’Arius,un prêtre d’Alexandrie, n’a pas de
prolongements identifiables aujourd’hui, en revanche, deuxdoctrines
chrise
tologiques – le nestorianisme etle monophysisme – nées au5 siècle
peuventse percevoir encore dans le paysage des communautés
chrétiennes établies en Orient. Quoique battue en brèche lors duconcile
de Nicée en325, convoqué à cette fin par Constantin qui craignait
qu’elle ne suscitât une division de l’empire, la doctrine d’Arius
contestantl’égalité duPère etduFils, avaitouvert une porte auxdissensions
christologiques. Malgré les décisions de Nicée, la difficulté demeurait
pour certains d’appréhender la double nature – divine ethumaine – du
Christ. Mais force estd’admettre que les porteurs de
contestationsthéo2
logiques étaientaussi les dépositaires d’une «tendance nationalitaire »
émergente, ce qui accrédite l’hypothèse que les schismes procédaient
toutautantde mobiles géopolitiques que de motifsthéologiques. Ainsi
les logiques géopolitiques parurent-elles rapidementderrière le succès
dudiphysisme des Nestoriens, qui affirmaitque les natures divine et
humaine étaientdistinctes dans le Christetque la Vierge Marie était
donc « Christotokos », c’est-à-dire mère de Jésus, plutôtque Théotokos,
mère de Dieu. Après qu’elle futcondamnée auConciled’Éphèse en
431, la doctrine de Nestorius gagna la Mésopotamie où les rois perses
sassanides, de religion zoroastrienne, trouvèrentlàun motif de
soustraire leurs sujets chrétiens à l’influence des Byzantins, qui étaient leurs
voisins encombrants.C’estlà, mais aussi en Asie Centrale eten Inde,
que, des siècles durant, cette église nestorienne ouassyrienne de
langue syriaque, aumoins dans la liturgie, allaits’établir.
A rebours de ce diphysisme, Eutychès,un moine d’Asie mineure,
prôna le monophysisme, c’est-à-dire l’idée que la nature duChristétait
essentiellementdivine. Le monophysisme, porté surtoutpar les
représentants de l’églised’Égypte qui avaientmalvécula décision prise en
381 de situer, dans la hiérarchie, le Patriarche deConstantinople avant
le Patriarche d’Alexandrie, futcondamné à sontour lors duConcile de
Chalcédoine de 451. Désormais, ausein de l’Empire romain d’Orient,

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Culture

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L’Iran, une puissance virtuelle ?

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les partisans du Patriarche deConstantinople etduPape de Rome
s’opposaientauxanti-chalcédoniens, plutôtégyptiens, mais aussi syriens
etarméniens (ceux-ci ne purentpas assister auconcile pour cause de
guerre contre les Perses mais ils en déploraientles conclusions). Le
monophysisme étaitainsi devenule cimentdoctrinal des chrétiens qui
voulaientse défaire de l’influence de la domination byzantine. Il en fut
ainsi del’Église d’Égypte autrement appelée copte, de l’Église jacobite
en Syrie, dont le fondateur éponyme est le moine Yacoub, et de l’Église
arménienne. Toutes trois, en adoptant le monophysisme comme
doctrine, doublée d’une langue liturgique différente du grec – à savoir
respectivement, le copte, le syriaque etl’arménien-, consacrèrentainsi
leurs distances avec l’Église byzantine.
Mais à son tour l’une de ces trois Églises allait connaître une division.
En effet, au cours de la même période, dans la région d’Apamée en
Syrie, un groupe réuni autour de l’ermite Maron se sépara del’Église
jacobite ousyrienne pour fonder l’Église maronite dontla doctrine
originelle n’estpas forcémentclarifiée.Ce qui estsûr, c’estque ce groupe
d’origine syrienne – d’oùl’usage dusyriaque dans la liturgie – ne
voulaitpas rompre avec l’orthodoxie chalcédonienne, ce qui luivalut
d’être pourchassé etobligé par les jacobites, puis par les musulmans,
3
de gagner le Liban,une « montagne refuge »qui accueillera d’autres
minorités persécutées (les chiites etles druzes).
Ainsi, le christianisme oriental apparaissaitdésormais éclaté, entout
cas dupointdevue liturgique etinstitutionnel, car en ce qui concerne
le corpus de la foi, letemps allaitmontrer que les différences n’étaient
pas si fondamentales qu’on ne pouvaitle penser. Etce phénomène de
séparation institutionnelle continua à se produire par la suite. Avec le
grand schisme, c’esteffectivement un divorce entre institutions
politico-ecclésiales qui se produisitplus qu’une séparation d’ordre
doctrinal. Le Patriarche de Constantinople qui étaitrestéuni auPape de
Rome, malgréun éloignementgéographique etlinguistique, finitpar
se détacher de celui-ci à la faveur de la crise de 1054. Le conflitentre
Michel Cérulaire etLéon IX, qui étaitavant tout une rivalité de pouvoir
se dénoua, parune excommunication réciproque. La Primauté
contestée duPape de Rome sur le reste de la Chrétienté devenaitirrecevable
par ceux-là mêmes qui se considéraientdans la droite opinion (Doxa),
c’est-à-dire orthodoxes. Etcette rupture finitde se consacrer lorsque
les croisés latins prirentConstantinople en 1204.
Bien que déjàtrès diverse, la mosaïque chrétienne n’avaitpourtant
pas fini de s’enrichir d’éléments nouveaux. Etc’estpar l’Europe que

Méditerranée

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Dossier

La place des chrétiens dans les sociétés arabes

Histoire

Actuel

le christianisme oriental allait subir de nouvelles dichotomies. En effet,
le temps des missions allait donner lieu, dans lesÉglises copte, jacobite
(encore appelée syriaque), assyrienne, arménienne etorthodoxe, à
un mouvementde retour de certains de leurs membres dans le giron
romain. Ainsi, dans ces Églises parfois nationales, émergèrentdes
Églisesuniates. Il en futainsi des syriaques catholiques, des grecs
catholiques, des assyro-chaldéens, des coptes catholiques etdes arméniens
catholiques. Il està noter que ces conversions qui se situèrentsurtout
e e
entere le 16tle 18siècles concernaientpeude musulmans, l’apostasie
étantàtoutle moins mal acceptée enterre islamique.
A la fin de cette période, la mosaïque chrétienne en Orientétait
également très éclatée dupointdevue spatial.Certains setrouvaient
dans les montagnes, lieudurefuge pour les minorités persécutées :
c’étaitle cas des maronites duLiban etduHauran syrien, des Syriaques
de la région de Mardine etdes assyriens etdes chaldéens des
montagnes dunord de l’Irak actuel ; d’autresvivaientsur les côtes duLiban,
de Palestine etde Syrie, en particulier, les orthodoxes qui avaientété
moins persécutés que les autres parce qu’ils avaientété reliés à l’empire
byzantin longtemps dominantdans la région ; enfin, certains
s’accrochaientà des lieuxà forte signification religieuse pour eux(par
exemple, Bethléem etNazareth en Palestine). Les coptes, eux, demeuraient
principalementen Haute-Égypte où l’islamisation n’avaitpas ététotale,
4
mais des peuplements importants s’établissaientauCaire .
e
Au 20siècle, la localisation allaitévoluer, notammentavec
latertiarisation des économies etpartant, l’urbanisation etla littoralisation des
populations, mais aussi avec l’exode de ces communautés, même si les
points d’ancrage évoqués ici demeureront.

Quelle place dansl’Islam ?

Certaines des populations converties auchristianisme étaientarabes
e
avantque l’islam ne futapparuaude no7 siècletre ère. Pourtant,
d’aucuns assimilentàtortl’arabisation des populations
duProcheOrientavec la progression de l’Islam. C’est toutsimplementignorer
que des régions entières étaientdéjà arabes. Pensons auxroyaumes de
Palmyre, de Pétra, d’Édesse en Mésopotamie, etcelui deHira, situé
près de Koufa enIrak ! Etdans ces royaumes, certains avaientembrassé
le christianisme etfavorisé le remplacementde l’araméen
etdusyriaque par l’arabe.

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Culture

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L’Iran, une puissance virtuelle ?

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Avant même que les « cavaliers d’Allah » venus de la péninsule
arabique n’eurent investi la région en y apportant l’islam et en arabisant
les populations qui ne l’étaient pas, des chrétiens arabes avaient donc
participé à la diffusion de l’arabe en même temps que le monothéisme.
En Arabie même, la tradition islamique nous enseigne que nombre
de chrétiens y vivaient avant l’affirmation del’Islam, etquand celui-ci
démarra, certains des chrétiens étaientproches de Mohamed. Citons
5
ici le prêtre nazibn Naaréen Waraqawfal qui étaitle cousin de Khadija,
l’épouse duProphète etOthman, le cousin de celui-ci qui futbaptisé
à Constantinople.
Par la suite, il estbien connuque les Arabes chrétiens furentdetrès
bons alliés duCalife lors des conquêtes desterritoires duCroissant
fertile (Irak, Syrie, Palestine) menées audétrimentdes Byzantins au
nord, dontle fardeauimposé auxpopulations étaitlourd, etdes Perses
sassanides à l’est. Mais autantqu’auxconquêtes, ils participèrentaussi
à l’organisation politique ducalifatomeyyade. D’ailleurs, quand, au
8ième siècle, le calife Abd-al-Malikvoulutrenvoyer les fonctionnaires
chrétiens,toute l’administration setrouva paralysée aupointqu’il se
vitdans l’obligation de les rappeler. L’un d’eux, Mansour Ibn Sarjoun
alias SaintJean Damascène,un arabe de Damas qui avaitété ministre
des Finances, ne revintpas mais devintlethéologien qu’il estresté dans
l’histoire.
Sous les Abbassides parvenus auxcommandes de l’islam en 750,
les chrétiens arabes mais aussi iraniens contribuèrentà l’essor de la
civilisation musulmane, en participant très activementaumouvement
d’inventions qui firentde Bagdadun centre de la science jusqu’au
e
10siècle.
Cependant, la situation des chrétiens allaitse détériorer par la suite.
Certes les chrétientés locales, aumoins certaines, eurentà souffrir
des croisades, les Franj considérantles chrétiens d’Orientcomme des
6
hétérodoxMais la dées .térioration futaussi liée semble-t-il à la
progression de l’islamisation. Comme l’écritl’historien AlbertHourani :
« Les relations des musulmans avec les juifs dans l’Espagne omeyyade et avec les
chrétiens nestoriens à Bagdad sous les Abbassides étaient étroites et faciles. Avec
le temps, cependant, les barrières se firent plus hautes. Des chrétiens et peut-être
dans une moindre mesure des juifs se convertissaient à l’islam, ce qui transforma
la majorité non musulmane en une minorité décroissante. En passant du statut
de religion de l’élite au pouvoir à celui de confession dominante de la population
urbaine, l’islam élabora ses propres institutions sociales, au sein desquelles les
7
musulmans pouvaient vivre sans avoir affaire aux non-musulmans. »

Méditerranée

Numéro 66Été 2008

Dossier

La place des chrétiens dans les sociétés arabes

Histoire

Actuel

Avec l’islamisation des sociétés conquises, la Shari’a fut ainsi
appliquée, et, avec elle, le statut de ladhimma(pacte de protection), qui se
voulait, comme son nom l’indique, une reconnaissance et une
protection des juifs et des chrétiens. Mais il semble que la protection assurée
était aussi un moyen de contrôler des groupes devenus minoritaires.
Car lesdhimmisdevaientpayerun impôtparticulier, laJizya, etporter
des habits distinctifs en évitantcertaines couleurs comme levertassocié
auProphète età l’islam ; de même, ils ne devaientpas monter à
cheval, étaientexclus de certaines professions etleur culte étaitcontrôlé,
tandis que leurs droits civiques setrouvaientêtre en-deçà de ceuxde
leurs compatriotes musulmans (éloignementde certaines fonctions
politiques, militaires etadministratives). Bien sûr, cette application de
ladhimmaallaitdépendre dulieuetde l’époque. Mais si certaines des
restrictions ne furentpastoujours appliquées, en particulier, sur le
planvestimentaire, force estd’admettre que les lois sur le mariage et
l’héritage le furentplus strictement. Ainsi, par exemple,un
non-musulman n’avaitpas le droitd’épouserune musulmane, maisun musulman
pouvaitépouserune chrétienne ou une juive. C’est toujours ainsi dans
la plupartdes pays musulmans.
Instituée par les Arabes musulmans, ladhimmaallaitêtre prolongée
par les Ottomans mais ceux-ci la firentévoluer. Désormais c’estlemilal
(doctrine religieuse particulière àune communauté ouàune nation)
qui étaitcensé permettre auxnon-musulmans de s’administrer de
façon quelque peuautonome. Ce système, qui sera aboli par
lestanzie
matduproclaman19 siècletl’égalité citoyenne ausein de l’Empire,
organisaiten effeten nations (millet) les groupes inclus dans l’empire
ottoman, mais définis alors selon des critères religieux.
Cependant, nonobstantcette reconnaissance d’une autonomie
relative, le milal crée alorsune cassure, comme le suggère Paul Balta qui
affirme :« il préserve, certes, les communautés, mais, dans les périodes de crise,
8
elles sont soupçonnées d’être des «alliés » ou des agents de l’étranger».
Etforce estd’admettre qu’avec la déliquescence de l’empire
ottoman etlesvisées de la Vieille Europe désireuse de remplacer
« l’homme malade de l’Europe »dansune région qui révélaitson intérêt
stratégique (pétrole, route des Indes),toutallaitêtre réuni pour
faciliter cetype d’interprétation dans l’empire ottoman. Il fautdire que les
minorités chrétiennes de leur côté étaient tentées de prendre appui sur
les puissances extérieures de plus en plus actives dans la région.
Aussi, les Arméniens furent-ils assimilés auxcalculs stratégiques
russes, mais, de fait, ils recherchèrentleur appui. On pourraitdire la

Numéro 66Été 2008

Culture

Méditerranée

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Chrétiens d’Orient

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même chose des maronites avec laFrance (oudes Assyriens en Irak
enrôlés par les Anglais pour faire face à la rébellion destribus
arabes). Si les maronites payèrentde faitleur alignementsur la France,
notammententre 1840et1860oùils se heurtèrentviolemmentaux
druzes, eux-mêmes soutenus par les Anglais etles Ottomans, ce sont
les Arméniens qui eurentle plus à souffrir de leur alignementsurune
puissance étrangère, en l’occurrence la Russie. La pénétration russe
dans l’empire ottoman avaitcrééun grand espoir pour les
populations arméniennes. La guerre de 1877-1878 entre Russes etOttomans
avaitconduitau traité de Berlin qui enjoignità ceux-ci de rétrocéder
auTsar certaines provinces peuplées en partie d’Arméniens (Kars,
Ardahan etBatroum),tandis que celui-ci les obligea à faire des
réformes supposées protéger davantage les Arméniens dans les provinces
conservées par l’Empire. Dans ce contexte, le nationalisme arménien
se conforta en particulier dans l’intelligentsia arménienne duCaucase
oùnaquirentle parti Hentchak (socialiste) etle parti Dachnak. Dans
les années 1890, le Hentchak s’insurgea contre l’empire en Anatolie de
l’est, et, en réponse, le sultan Abdul Hamid lança notammentla
cavalerie kurde – les Hamidiye – contre les insurgés. Des massacresterribles
se produisirententre 1894 et1896. De même, le furentceuxde 1896
à Istanbul à la suite de l’opération menée par le Dachnak contre la
banque ottomane dans la capitale de l’empire. Quoique déjàtrès
massifs, ils n’étaientqu’une annonce des grands massacres qui allaientse
produire en 1915. Cette année-là, les Arméniens comme les Assyriens,
les jacobites etles kurdes furentpris dans le conflitentre Russes et
Ottomans, les premiers étantpoussés par leurtropisme géopolitique
vers la Méditerranéetandis que les secondsvoulaientrecouvrer le
contrôle des provinces perdues lors du traité de Berlin. Accusés de
collaboration ouaumoins d’être en mesure de le faire avec les Russes,
les Arméniens de Cilicie en particulier furentmassacrés oudéportés
vers les régions arabes, d’oùla présence importante de communautés
arméniennes en Syrie, auLiban eten Palestine dansune moindre
mesure.
Quantauxrares chrétiens restés en Turquie, qu’ils soientArméniens,
Grecs oud’autres confessions, leur sortne futguère brillantpar la
suite. Etsi dans les sociétés arabes, ils allaient tenterune intégration en
prenant une large partauxmouvements nationalistes etautres
idéologies laïques, ils furentlesvictimes dunationalismeturc, depuis les
premières heures dukémalisme, jusqu’à aujourd’hui oùles chrétiens sont
des citoyens de secondezone, aumoins pour ce qui estde la liberté

Méditerranée

Numéro 66Été 2008

Dossier

La place des chrétiens dans les sociétés arabes

Histoire

Actuel

de culte.Car que l’on ne s’yméprenne pas : la laïcitéturque, c’estle
contrôle de l’islam (par lediyanetouministère des Affaires religieuses)
9
etsouvent une forme de déni d’existence des autres religions .

Arabisme, nationalisme, marxisme :
latranscendance parle politique

Dans les pays arabes sous occupation ottomane, mais aussi en
e
Égypte, soustraite aucontrôle dusultan depuis le 19siècle, la
situation des populations chrétiennes n’étaitpas aussitragique que celle
des Arméniens etdes autres chrétiens d’Anatolie, même si dans la
montagne libanaise les maronites avaienteuxaussi connudeterribles
affrontements avec les druzes.
Les Arabes chrétiens étaient plus ou moins marginalisés certes, mais
« la marginalisation a toutefois son paradoxe. Vécue comme un aiguillon par
une minorité qui veut survivre, elle peut devenir, dans un environnement qui
10
se sclérose, un facteur dynamisant.»Ce phénomène de promotion
minoritaire pouvaitainsi être observé dans le domaine économique. Il en
étaitainsi par exemple à Alep,ville oùvivaitet vitencoreune grande
bourgeoisie chrétienne dontl’enrichissementse basaitnotammentsur
une activité commerciale qui profitaitde la situation privilégiée de la
grande métropole dunord de la Syrie. Mais cetessor d’une bourgeoisie
chrétienne se produisitailleurs, notammentdans lesvilles côtières du
Liban actuel oùles grecs-orthodoxes, mais aussi les sunnites, purent
développer leurs activités florissantes.
Cependant, ce phénomène « d’excellence des minoritaires »,
observé ailleurs dans le monde, futégalementpermis parun facteur
exogène. En effet, le développementde l’instruction par les missions,
e
surtoutauperme19 siècle,ttaitauxchrétiens d’accéder
assezmassivementà l’éducation, etce souventen avance par rapportà leurs
compatriotes non-chrétiens, même si le dispositif de formation ne leur
étaitpas fermé. Dans la montagne libanaise, le processus d’instruction
avaitmême puêtre enclenché plustôt, puisque la création de l’école
maronite à Rome en 1584 avaitpermis de former des prêtres en mesure
de promouvoir à leur retourun certain accès à l’éducation.
Ce déploiementde l’instruction permitàune élite intellectuelle
d’émerger, notammenten Syrie, eten particulier dans les régions
libanaises (rappelons que le Liban ne futcréé qu’en 1920). Parmi
ces intellectuels, en majorité chrétiens, certains s’exilèrentpour fuir

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Culture

Méditerranée

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Chrétiens d’Orient

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la mainmise ottomane et se retrouvèrent au contact des mouvements
révolutionnaires et libéraux européens. Par la suite, d’aucuns parmi
eux s’établirent enÉgypte d’où émergea de leur fait le mouvementde
renaissance arabe (laNahda) qui se déclinaitaussi bien auplan culturel
que politique. Il s’agissaitde faire émergerun mouvementpolitique et
culturel capable d’affirmer la nation arabe contre l’occupationturque
mais aussi - certes dansune moindre mesure - contre l’ingérence de
plus en plus manifeste del’Europe au Proche-Orient. De surcroît, cette
cause nationale dont le soubassement était l’unité linguistique et
culturelle et non religieuse, permettait de transcender les clivages religieux
dont pouvaient souffrir les minoritaires, en particulier les chrétiens : la
nation plutôt que laOumma, l’arabe plutôt que l’islam !
La renaissance culturelle, en particulier, se manifestait par une
nouvelle prose arabe – citons ici KhalilGibran – oubien par l’impression
de plusieurs journauxdontles propriétaires étaientle plus souvent
chrétiens. Les grands journauxégyptiensAl Hilal, Al MokkatametAl
Ahramfurentainsi créés partrois grandes familles orthodoxe,
protestante etcatholique duLiban.
Surun plan politique, le nationalisme arabe allaitconnaître
plusieursvagues ets’incarner dans différentes formations politiques dont
la plus célèbre futsans doute le parti Baas, le parti de la renaissance
socialiste arabe, encore aupouvoir aujourd’hui en Syrie. Ce
mouvementfutfondé en 1947 par le grec-orthodoxe Michel Aflak etle
sunnite Salah al-Bitar. Même si lors de sa création, ses fondateurs ne
nièrentpas la prépondérance de l’islam dans l’essor de la nation arabe,
ils préconisèrentla mise en place d’unÉtatlaïc seul à même de réunir
les différentes composantes religieuses de la nation arabe.
D’autres formes de nationalismes concurrencèrent le panarabisme
et il apparaît, là aussi, que les chrétiens y furent très impliqués.C’est
en particulier le cas dupansyrianisme, cette idéologie politique qui
affirmaitl’existence d’une communauté culturelle entre peuples de la
Syrie historique,ycompris donc le Liban, la Palestine etla Cilicie. Sur
fond de déliquescence de l’empire ottoman,un congrès syrien eutlieu
à Marseille en janvier 1919. Réunissantprofesseurs, hommes d’affaires
etmissionnaires, il chercha à mettre en exergue le bien-fondé de cette
Syrie historique. Mais c’està l’évidence le Comité syrien de Paris qui
développa cette idée. Ce comité créé sous l’égide dugouvernement
français, qui convoitaitles dépouilles de la Sublime porte dans la
zone, réunissaitnotammentChucri Ghanem,un maronite beyrouthin,
auteur de pièces, dontla célèbre Antar qui glorifiaitl’arabité, George

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La place des chrétiens dans les sociétés arabes

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Samné, un grec-catholique de Damas et le sunnite Jamil MardamBey
lui aussi damascène. Dès la conférence de la Paixen 1919, ce groupe
opposa le pansyrianisme aupanarabisme, celui-ci ayantnotamment
pourtravers d’assimiler la grande Syrie auHedzaz, la région duroi
Hussein alorstrès attaché à l’unité arabe.
Ce pansyrianisme perditfinalement une partie de ses illusions au
momentde la création dugrand Liban (1920), à rebours de leur idée.
Mais il allaitquand même lui aussi se structurer, notammentavec la
création par le grec-orthodoxe Antoun Saadé (1904-1949) duparti
populaire syrien (PPS) qui mettaiten avantl’unité desterritoires du
Croissantfertile réunissantl’Irak, la Syrie, la Palestine, le Liban etl’île
de Chypre. Selon eux, cetteunité participaiten particulier dufond
araméen etsyriaque, lui-même parentdufond arabe, sans pour autant
11
se confondre avec lui .Si le pansyrianisme, comme le panarabisme,
ne faisaitpas coïncider la nation avec la Oumma islamique, il était
lui aussi –etsans doute plus encore -très attaché à l’idée même de
laïcité. Il n’yavaitdonc rien d’étonnantà ce que ce courantpolitique
accueillîtnombre de chrétiens mais égalementde militants issus des
confessions minoritaires (chiites, druzes, alaouites notamment) qui
eux-aussi étaient tentés de fonderune communauté de destin des
peuples de la région autrementque sur l’islam sunnite. Etc’estencore le
cas aujourd’hui pour le parti social national syrien (PSNS) qui en est
issu, etdontil ne reste plus qu’un organe auLiban oùil constitueun
des partis pro-syriens dupays.
Le panarabisme etle pansyrianisme n’ontpas épuisé les formes de
nationalisme. Ilyeutaussi des nationalismes plus ramassés, c’est-à-dire
moins ambitieuxdans leurs revendicationsterritoriales. Ce futle cas
dunationalisme égyptien incarné par le partiwafd auquel
participèrentactivementles coptes (citons ici Wassef Boutros Ghali etWilliam
Makram Ebeid). Il fautdire que ce mouvementfaisaitde la Croixetdu
Croissantses symboles maistouten insistantsur l’existence d’une seule
citoyenneté égyptienne.
Ce futaussi le cas dunationalisme libanais qui accoucha duLiban
en 1920augrand dam des partisans de la Grande Syrie oude ceux
de l’unité arabe. Ce nationalisme libanais avait une source culturelle,
en particulier chezdes écrivains etpoètes libanais maronites (Charles
Corm, Alfred Naccache, Hector Klat,Éli Tyan) qui s’étaientregroupés
autour de laRevue Phénicienne. Mais ce nationalisme-là a puconfiner, au
moins chez certains, à un certain « maronitisme politique »visantmoins
latranscendance des clivages religieuxque la suprématie de la
com

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Chrétiens d’Orient

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munauté maronite sur le reste de la société libanaise. En fait, ce n’est
qu’avec les guerres du Liban (1975-1990), c’est-à-dire dans un contexte
de crispation générale, que les expressions les plus conservatrices du
libanisme politique (liens forts avec l’Occident voire même avecIsraël)
s’exprimèrentavec force, en particulier aucontactdes Palestiniens que
12
les forces libanaises percevaientcommeune menace pour leurÉtat.
Cette dérive extrémiste de l’idée nationale, particulièrementévidente
avec Samir Geagea, futelle-même condamnée par des personnalités
chrétiennes, en particulier l’une de ses figures de proue, l’évêque du
Mont-Liban, Mgr Georges Khodr, qui invita à chercherun compromis
13
« entre la nation en armes (entendez les maronites) et la résignation».
Il serait toutefoistrès fallacieuxd’assimiler à ce libanisme
conservateur, exclusif etmomentané, le nationalisme libanais qui, rappelons-le,
a été porté égalementpar des Libanais de religion musulmane oubien
issus des autres confessions chrétiennes mais aussi par de nombreux
maronitestrès attachés à l’intégration nationale des communautés.
Pour le grec-catholique Michel Chiha, l’un des plus fins penseurs du
libanisme, oubien le maronite Béchara el Khouryetle sunnite Riadh
el-Solh, qui prirentlatête dunouvelÉtatindépendanten 1943, ou
encore le PrésidentFouad Chehab (1958-1964),un dirigeantmaronite
très actif sur leterrain de la cohésionterritoriale, ce projetnational se
voulaitêtre auservice dudépassementdes fractures communautaires.
Dans la société libanaise actuelle, ce libanisme estrepris aujourd’hui
par pratiquement toutes les factions dupays, même si les formations
pro-syriennes, Hezbollah entête, ont unevision àtoutle moins
contradictoire sur le sujet; même si, également, le communautarisme qui
s’estcreusé avec la guerre rend le discours plus formel qu’effectif.
En Palestine, le combatnational mobilisa les chrétiens, ce qui est
encore le cas aujourd’hui, même si ceux-ci sontfrappés parune
émigration évidente. L’idée d’une nation palestinienne, qui dépassait
les clivages religieuxet visaità faire respecter leurs droits, ne pouvait
quetrouverun large écho chezles chrétiens dontla présence dans
les milieux universitaires, culturels etéconomiques assurait un
rayonnementréel sans commune mesure avec leur poids démographique.
Certaineszones chrétiennes, comme la région de Bethléem avec les
villages attenants de BeitSahour etBeitJala, furentdes foyers de
résistance civiletrès actifs. Avantles accords d’Oslo, laville de BeitSahour
futnotammenten pointe dans le refus de payer l’impôtà l’occupant
israélien, ce qui luivalutde subir des mesures de rétorsion en masse.
Certains parmi les chrétiens prirentlatête de mouvements politiques

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La place des chrétiens dans les sociétés arabes

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dontGeorge Habache etNayef Hawatmeh qui se retrouvèrentausein
duFrontde libération nationale de la Palestine (FPLP), avantque le
second ne fîtsécession en créantle Frontdémocratique de libération
nationale (FDLP). Plus discreten politique, le père Ibrahim Ayad,
partisan de lathéologie de la Libération, fut un conseillertrès proche de
Yasser Arafat.
Le nationalisme de George Habache etde Nayef Hawatmeh était
mâtiné de marxisme,une idéologie qui, là comme ailleurs dans le
monde arabe, reçut un certain écho dans le contexte de la Guerre
Froide.
Plus largement, la présence de nombreuxchrétiens arabes ausein
de cette mouvance marxiste, en particulier auLiban, en Palestine et
en Irak,traduisaità l’évidence l’écho que pouvaitrecevoir dans les
communautés minoritaires (alaouite, druze etchrétienne) l’idée d’un
dépassementde laOummapar la solidarité prolétarienne, entoutcas
parun idéal laïque. Il fautdire aussi que Moscousavaitégalement
utiliser l’identité culturelle pour s’assurerun certain écho chezles
grecsorthodoxes, qui eux-mêmes étaientsouventplus éloignés de l’Occident
que d’autres communautés (sont-ce encore là les stigmates des
croisades oùils eurentà subir les massacres des croisés ?).

Entre islamisme, guerres
etdialogue inter religieux

Aufinal,toutes les idéologies dudépassementcommunautaire par
le politique ont tenduà régresser, etavec elles l’espoir des chrétiens
d’être associés àun même destin que celui de leurs compatriotes
arabes. Comme l’écritCarole Dagher :« ayant servi sur tous les fronts et
brandi toutes les bannières idéologiques possibles et imaginables, les chrétiens
e
d’Orient se retrouvent au bout du compte, à la fin du 20siècle qui a vu tant de
minorités disparaître, à bout de souffle, ayant perdu leurs illusions, impuissants
et convaincus que quelle que soit la doctrine politique qu’ils embrasseraient, ils
seraient toujours perdants. Ils sont fatigués d’avoir à prouver régulièrement leur
loyauté à un environnement qui n’arrête pas de douter d’eux, fatigués d’être des
Sisyphe modernes et d’avoir à grimper la montagne en poussant inlassablement
14
le rocher jusqu’au sommet. »
Plusieurs causes sontà l’origine de l’affaissementde ces doctrines.
Bien entendu, la dislocation de l’URSS explique le refluxdumarxisme
dans la région, de même que latertiarisation des économies. De son

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Chrétiens d’Orient

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côté, le nationalisme, en particulier le panarabisme, a subi un sort
similaire, eu égard à la grande faillite économique, politique et morale qui
fut la sienne. Les autorités des pays arabes souvent dépositaires de ce
nationalisme n’ont pas réussi à pousser plus avant leur projet politique,
ne serait-ce qu’en faisant respecter les droits des Palestiniens, tandis
que leur impéritie dans le domaine économique et les systèmes de
corruption qu’elles ont souvent mis en œuvre, ont largement contribué à
les disqualifier auprès des populations.
Dans ces conditions de déliquescence, et avec l’avènement de la
révolution iranienne puis avec le Jihad lancé en Afghanistan contre les
Soviétiques, l’islam politique a trouvé l’écho que l’on connaît dans les
sociétés du Proche-Orient.
Assurément, le courant islamiste, rival du nationalisme arabe, a
été progressivement perçu comme l’alternative au panarabisme et au
marxisme.Cependantde quel islamisme parle-t-on ? Est-ce celui des
frères musulmans égyptiens, celui duHezbollah chiite libanais oucelui
des jihadistes d’Al-Qaïda etde certaines milices sunnites irakiennes ?
La nature de ces islam politiques, pour ne pas dire miliciens,
n’estévidemmentpas homogène, de même que le rapportauxchrétiens qu’ils
exprimentest très différentd’un courantà l’autre :tandis que les
chrétiens constituent unevéritable cible pour certains jihadistes, attachés
aupanislamisme, leur perception par le Hezbollah etle Hamas
parti15
cipe plutôtd’une certainedhimmitude, parfois pour le meilleur – car
ils sontprotégés, par exemple à Gaza –, parfois aussi pour le pire – car
ce statutesten fait une liberté sous contrôle.
Nonobstantla prégnance de la rigueur islamique dans le discours de
ces deuxformations, cela ne les empêche pas d’accueillir des candidats
chrétiens sur leurs listes. AuLiban, ceci n’a en faitrien
d’étonnantpuisque dans cette démocratie confessionnelle, oùles sièges sontrépartis
entre les différentes communautés, certains grands partis proposent
souventdes listes pluricommunautaires par circonscription, ce qui est
le cas duHezbollah, qui estallé plus loin en signanten2006un accord
politique, moins incongruqu’il n’yparaît, avec les partisans de Michel
Aoun, réputé pourtant très attaché à la séparation des ordres religieux
etpolitiques : lesuns etles autres luttentcontreune certaine emprise
des grandes familles sur lavie politique libanaise, dénoncentla
corruption galopante etdéfendentl’idée d’un développementéquilibré basé
sur les secteurs productifs ; de plus, etc’estlié à leur credo, les deux
courants recrutentdans l’électoratpopulaire, qu’il soitchiite pour le
Hezbollah ouchrétien pour les Aounistes (ceux-ci n’en ayantpas le

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La place des chrétiens dans les sociétés arabes

Histoire

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monopole, une partie, surtout au Nord et àBeyrouth, étantcaptée par
les forces libanaises).
En Palestine, la présence de chrétiens sur les listes duHamas
participe égalementde l’intérêtbien compris de cette formation qui
accroîtainsi son emprise électorale etsouhaite améliorer son image, et
des candidats chrétiens qui, ce faisant, accroissentaussi leurs chances
d’être élus.
Malgré ces expériencesun peuparticulières, lavague islamiste qui
secoue actuellementle Proche-Orientn’estpas pour rassurer les
chrétiens, qui, se sentantfragiles dansun climatpolitiquetendu, émigrent
fortement, en sachantquand même que ce mouvementconcerne aussi
les musulmans etqu’il n’estpas liéuniquementà l’affirmation de
l’islam politique puisque les départs ontcommencé bien avant.
Cette émigrationtend malheureusementàvider aujourd’hui les
sociétés arabes de leur caractère pluriel. Seuls la fin des conflits, l’essor
économique etle refluxde l’islamisme pourraientrassurer des
communautés en plein désarroi. Ces perspectives-là, ne paraissentpas
forcémentinaccessibles. Une solution auconflitisraélo-palestinien pourrait
finir par s’imposer etl’Irak pourrait trouverune certaine stabilité,
notammentsi d’aventure lesÉtats-Unis parvenaientà réorienter leur
politique étrangère.Force estd’admettre, dans ce cas, que la région
connaîtrait un nouvel essor économique, surtoutdansun contexte de
renchérissementpétrolier qui lui
profiteraitdirectementouindirectement. Même le refluxde l’islamisme estenvisageable, d’autantplus
que les conflits majeurs de la régiontrouveraient une solution. D’autre
part, il importe de regarder ce qui se passe en profondeur dans les
sociétés qui ontopté pour cetislam politique, en particulier l’Iran où
l’islamisme, certes auxcommandes, estdéfié par de larges secteurs
de la population. Si l’on en croitlestravauxde Youssef Courbage et
Emmanuel Todd, l’islamisme ne seraitd’ailleurs qu’un momentde
l’histoire, puisqu’il seraitla contrepartie de la modernisation sociale et
démographique. Selon ces auteurs :« Il n’est donc nullement nécessaire,
pour expliquer les violences qui agitent aujourd’hui le monde musulman, de
spéculer sur une essence particulière de l’Islam. Cet univers est désorienté parce
qu’il subit le choc de la révolution des mentalités associée à la montée de
l’al16
phabétisation et à la généralisation du contrôle des naissances.»Comme
d’autres sociétés ontconnudes emballements politiques aumoment
de leurtransition démographique, les pays musulmans connaissent un
vaste déracinementmental qui, comme l’écrivaitplustôtEmmanuel
17
Todd,« hystérise dans un premier temps les valeurs anthropologiques.»Et

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Chrétiens d’Orient

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celui-ci d’ajouter que« dans la phase historique que nous traversons, de
nombreux pays musulmans sont en train d’effectuer le grand passage. Ils quittent la
routine paisible d’un monde analphabète et marchent vers cet autre monde stable
défini par l’alphabétisation universelle. Entre les deux, il y a les souffrances du
18
déracinement mental.»
Mais au-delà de ce reflux souhaitable et peut-être inéluctable (au
moins selon ces théories), le maintien des minorités passe par
l’évolu19
tion de sociétés dites plurales vers des sociétés pluralistes, autrement
dit que la mixité de fait des sociétés du Proche-Orient se change en
une mixité de choix.C’est toutle chantier dumodèle politique à
promouvoir pour permettre l’émergence d’une égalité de droits entre
citoyens. Dès lors, faut-il aller comme auLibanvers des démocraties
consensuelles ou« consociatives » avec le risque que le système
communautaire créetoujours plus de fractures entre communautés ? Faut-il au
contraire allervers des démocraties laïques, mais, dans ce cas, à quel
terme le souhaitable est-il réalisable ? Et, dans ce cas, de quelle laïcité
parle-t-on ?
En attendant, dans des sociétés oùle faitreligieuxest très prégnant,
il estréconfortantdevoir émerger çà etlà des initiatives de dialogue
inter religieux. Selon Paul Ricoeur,« ce n’est qu’en profondeur que les
distances se raccourcissent ».Mais pour aller en profondeur, etdonc
déconstruire les caricatures desuns sur les autres, faut-il encore prendre
letemps de la rencontre. Force estd’admettre à ce sujetqu’essaiment,
mais peut-être encore de façontrop confinée, des cercles de dialogue
dans les sociétés que nous étudions. Bien sûr, quand il a lieuce
dialogueyestdavantage d’ordre éthique etspirituel quethéologique. Mais
peut-il en être autrement? Etest-il indispensable, pour qu’il existe, que
le dialogue porte sur les fondements?
S’il doitdevenirune réalité plus effective que rhétorique dans les
sociétés arabes, il estimpérieuxque ce dialogue se fasse aussi à l’échelle
20
mondiale, àun momentoùla méfiance réciproqu.e semble gagner
Comme le déclaraientrécemment138 responsables musulmans :
« Ensemble chrétiens et musulmans constituent plus de 55% de la population
mondiale, ce qui fait de la relation entre ces deux communautés religieuses le
plus important facteur contribuant à une paix significative dans le monde
[…]Avec l’armement terrible du monde moderne ; avec des musulmans et des
chrétiens qui se côtoient étroitement partout comme jamais auparavant, aucune
partie ne pourrait remporter unilatéralement un conflit entre plus de la moitié
des habitants de la planète. Ainsi notre avenir commun est-il en jeu. La survie
21
du monde lui-même est-elle peut-être en jeu. » Même si d’aucuns pourraient

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La place des chrétiens dans les sociétés arabes

Histoire

Actuel

leur reprocher d’assimiler culture et foi, il n’en demeure pas moins
que leur avertissement est tout à fait lucide.
Les progrès de la paix passent donc à l’évidence par une meilleure
compréhension entre les deux grandes religions, et c’est au cœur des
sociétés arabes, là oùvivent encore des minorités chrétiennes, que ce
dialogue doit en particulier se développer. Mais si ce dialogue est un
vecteur de paix civile pour le monde arabe, il est aussi un enjeu de
civilisation pour lui : que deviendrait en effet une civilisation arabe
devenue désormais exclusive alors même qu’elle a toujours été marquée du
sceau de la diversité ?■

Notes

1. Expression de RégisDebray, Dieu,un itinéraire, EditionsOdile Jacob,2001,
p. 139.
2. Edmond Rabbath, La formation historique duLiban politique etconstitutionnel,
1986.
3. In Xavierde Planhol,Les fondements géographiques de l’histoire de l’Islam, Paris,
1968.
4. In Xavierde Planhol,Les nations du Prophète,Fayard, 1993, pp.277-280.
5. C’estainsi que leschrétiensétaientnommésen Arabie. Parmi euxon comptait
surtoutdescourants schismatiquesdontlesÉbionites.
6. Voirnotammentà cesujet, lescroisades vuesparlesArabes. Amin Maalouf,
Jean-Claude Lattès, 1983.
7. Histoire despeuplesarabes, AlbertHourani, le Seuil, 1993.
8. L’islam dansle monde, Le Monde éditions, 1991, p.74.
9. Lire notammentl’article d’Elise Massicard, « L’Islam en Turquie, paysmusulman
etlaïc », pp. 55-67, In La Turquie aujourd’hui, ouvrage dirigé parOlivierRoy,
Universalis,2004
10. Paul Balta, op.cité, p.75.
11. GeorgesCorm, Le Liban contemporain, La découverte,2003, p. 56.
12. Voirnotamment, Joseph Faddoul, « La difficile maisnécessaire arabité des
Maronites.» In Maghreb-Machrek, n° 192, été2007, pp.71-85.
13. Carole Dagher, Le défi duLiban d’aprèsguerre, L’Harmattan, p. 95.
14. Le défi duLiban d’après-guerre, L’Harmattan,2002, p.33.
15. Nous voulonsêtre prudentsen affirmantceci, parce que lestatutde dhimmi
supposaitdescontrepartiesqui nesontpasd’actualité aujourd’hui etnotamment
le paiementd’un impôt spécifique.
16. Lerendez-vousdescivilisations, La République desidées, Seuil,2007.
17. Emmanuel Todd, Aprèsl’Empire, essaisurla décomposition du système
américain, Gallimard,2002, p.65.
18. Op.cité, p. 50.
19. Pour reprendre la distinctionutilisée parB.Braude etB.Lewis, in Christians
and Jewsin The Ottoman Empire :the functionning of a pluralsociety, Holmes
and Meyer, 1982.
20. Islam andthe West: annualreportonthestate of dialogue, forum
économique mondial, janvier 2008, 156pages.
21. « Une parole commune entrevousetnous». Lettre ouverte de 138
responsablesmusulmansaux responsableschrétiens, publiée à l’occasion de la fête
de l’aïd al-Fitren2007.

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Histoire

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Youssef Courbage
Directeur de recherche à l’Institut national des études démographiques
(INED)

Démographie des communautés
chrétiennes au Proche-Orient
Une approche historique

Cette étude porte sur la démographie des communautés
chrétiennes arabes, depuis la conquête du Proche-Orient
par les musulmans jusqu’à la défaite des Ottomans après
1
la Première Guerre mondiale . Une entreprise qui ne
semble pas aisée, à cause de la pénurie de documentation
2
chiffrée et, là où elle existe, de ses lacunes manifestes .
La démographie, même approximative, montre
de profondes différences de comportement entre
les populations sur des questions vitales : la vie familiale,
la naissance, le mariage, le divorce, la mobilité interne ou
externe, la mort enfin. Et par-delà la démographie, elles
permettent de mieux situer le statut véritable des minorités
confessionnelles sous les divers régimes musulmans.

La lente décrue chrétienne

A la mort du Prophète Mahomet en 632 de l’ère chrétienne, la
population de l’Arabie était peu nombreuse. La base démographique des
conquérants de l’islam était infiniment plus faible que celle des régions
d’Orient ou du Maghreb qu’ils allaient dominer, arabiser de manière
progressive, puis islamiser sur le long terme. La gageure était d’installer
et de maintenir au pouvoir une poignée de conquérants de l’islam sur
des populations non-musulmanes beaucoup plus nombreuses.
Tolérant, l’islam choisit de composer avec les chrétiens. Des trois

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Chrétiens d’Orient

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possibilités -la conversion, le versement d’un tribut ou la guerre-, seules
les deux premières rendent compte de l’histoire démographique de
la chrétienté arabe. Point de massacres, beaucoup de conversions.Il
s’agissaitdonc d’un grand pragmatisme de la nouvelle religion
dominante avec les conquis, souventdes chrétiens arabes ouarabisés avant
l’islam (Ghassasina, Lahmides), en rupture de ban, politique
oudogmatique, avec Byzance.
Sur la période qui précède l’émergence des Ottomans, il n’ya guère
de statistiques, ausens moderne dumot. Ce sontdestémoignages, des
documents comptables, qui fournissent une esquisse de l’évolution.
Par exemple, les levées fiscales donnentle montantglobal de lajizya,
l’impôtde capitation payé par les non-musulmans. Ainsi, enÉgypte,
la population chrétienne à l’arrivée des musulmans (641) étaitde
2,5 millions d’habitants si l’on en juge par le montantduprélèvement
effectué sur lesdhimmis.Dans leBilad el Cham, les données sontplus
éparses. Une extrapolation de lataxe perçue dans laville de Homs
donne 4 millions pour la Syrie, 9 millions pour la Mésopotamie. Soità
ce moment-là 15 millions de chrétiens pourtoutl’Orientarabe (avec
l’Égypte).
En Arabie, au contraire, on assista à une quasi-disparition de la
chrétienté, avec le maintien de quelques îlots chrétiens autour de
Najran, trois siècles après l’avènement de l’islam. EnIrak, également,
les chrétiens disparurentquasiment, aumoins dans le sud ainsi qu’en
témoigne l’effondrementà ce moment-là de lajizya. Deux tiers de la
population ausud de l’Irak se convertirentà l’islam avantl’an 700. En
revanche, aunord de l’Irak, de nombreuses communautés chrétiennes,
nestoriennes surtout, se maintinrent.
En Syrie, l’histoire démographique estdifférente. Des
communautés chrétiennes prospérèrent. Le symbole le plus fameuxen était
la Mosquée des Ommeyades à Damas, qui englobe letombeaude
SaintJean, oùchrétiens etmusulmans priaientensemble, jusqu’aux
Croisades. La conquête futd’abord politique, plutôtque
démographique puisqu’on comptait,un siècle après l’islam,250 000musulmans
(6% de la population) et 3,75 millions de chrétiens. Mais, avec Omar II
(717), puis les Abbassides, l’islam gagnaitde plus en plus sur la
population (la conversion de latribudes Tannoukhides d’Alep en 779, en
témoigne). La participation aucombatdevint un apanage musulman.
Dans lesvilles, l’administration musulmane qui requitde ses
fonctionnaires l’exigence de la langue arabe, commença à imposer l’islam.
Vers l’an 900, la Syrie envintà compter autantde musulmans que de

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Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

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chrétiens (c’est-à-dire 2 millions).
La montagne libanaise, quant à elle, devint la place forte des
chrétiens. En effet, en 694, survint l’exode des maronites brimés par les
Byzantins, de lavallée de l’Orontevers la Qadisha oùils furentdit-on
bientôtrejoints par les Maradas, des guerriers chrétiens qui servirent
à l’occasion les armées musulmanes. Les Maronites s’étendront
ultérieurement vers le sud duLiban, profitantdes guerres mamelouks,
auKesrouan notamment, contre les musulmans hérétiques (alaouites,
chiites etismaéliens).
Enfin en Egypte, l’islam se propageatrèsvite sous l’effetdes
conversions : 60% des coptes convertirententre 644 et680. Le succès fut tel
que le gouverneurd’Égypte envintà demander auxcoptes de
conserver leur religion ! Maisvers 800, l’Égypte ne comptaitplus que22%
de chrétiens, dontl’importance économique etculturelle allaitbien
au-delà de leur force démographique :une sur représentation dans la
haute administration (plusieurs ministres coptes sous Al-Mutasim), le
quasi-monopole des finances publiques, des architectes renommés...
Dans ce pays, c’est l’inégalité fiscale qui précipita surtout les
conversions. Pour conserver sa religion, il fallait être en mesure de payer
l’impôt. D’où un effetde sélection, qui alimenta aufil des générations
l’émergence d’une chrétienté de plus en plus privilégiée : plus
urba3
nisée, plus professionnelle . Même la fonction publique sensée rester
purement musulmane comprenait des chrétiens sur-représentés aux
plus hauts postes del’État.
Puisvintletemps des croisades. Pour conserver Jérusalem conquise
en 1099, lesCroisés comprirentd’emblée qu’il fallaitl’entourer d’un
Étatmilitairementpuissantdontle soubassementdevaitêtreune
abondante population chrétienne : face auxmultitudes musulmanes, il
fallaiten accroître le nombre.
Si audébutde la première croisade, prêchée par le Pape Urbain II
(1095), la conquête militaire devait venir en renfortde la chrétienté
d’Orient, sans pour autantmobiliser l’immigrationd’Europe, la
stratégie changea très vite. Rapidement,l’Église etle Pouvoir mobilisèrentla
puissance démographique de la chrétienté d’Occidentpour coloniser
la Terre Sainte ; il fautdire que l’explosion de la population aucours
de l’an Mil enEurope exigeait un espace vital et une expansion
territoriale hors du vieuxContinent(push factor). Une noblesse sans avenir et
des paysans sansterre en quête d’horizons nouveauxallèrentainsi à la
conquête des richesses de l’Orient(pull factor).
Cependant, les chrétiens d’Orient vivaientalors en bonne entente

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Culture

Méditerranée

29

Chrétiens d’Orient

30

avec les musulmans.Il semble qu’ils étaientalors loin d’êtretyrannisés
par la religion désormais majoritaire, etsans doute peusensibles à
l’idée d’attendre de Romeune quelconque délivrance. Cela d’autant
plus qu’ils étaientschismatiques comme les orthodoxes, ethérétiques
comme les jacobites etles syriaques, sans compter qu’ils
étaientarabophones etn’avaientdonc pas dans l’idée de reprendre le contactavec
Rome.
En Palestine, aulendemain de la première Croisade, les massacres
etl’exode des populations musulmanes, laissèrentlibre place aux
chrétiens d’Occidentetd’Orient. Mais, sauf exception, les chrétiens
d’Orientn’avaientmanifesté aucun enthousiasme à l’arrivée des
Croisés. Quelques exceptions d’actes de « collaboration » doivent
quand même être signalés : des services d’espionnage qui recouraient
auservice d’individus chrétiens orientaux, les fameuxarchers
maronites, la délégation qui se rendità Bethléem pour souhaiter la bienvenue
auxCroisés. Mais le « racisme » des Croisés accéléra les fissures entre
orientauxetoccidentaux. De nombreuxchrétiens furenten effet
massacrés par les Croisés pour leur ressemblance physique avec les
musulmans.
Les Croisés n’étaientpas bien disposés envers ces chrétiens
orientauxqui non seulementressemblaientphysiquementauxmusulmans
mais parlaientaussi la même langue. Partant, il n’étaitpas question
de leur accorder l’égalité. Régna doncune ségrégation de faitavec
des juridictions distinctes. Ils payaientla capitation aumêmetitre que
les musulmans etles juifs (les Francsyéchappaient). Dans les
campagnes, les paysans autochtones, chrétiens oumusulmans, subissaientles
mêmes servitudes statutaires: attachementà la glèbe, corvée, paiement
ducens. En revanche, dans lesvilles, le statutétaitle même pour les
chrétiens orientaux, les musulmans etles juifs. Toutefois, les Croisés
marquèrentleur préférence pour les chrétiens orientauxqui n’avaient
pas de connections externe avec Byzance. Les « hérétiques »
monophysites, les dérangeaientmoins que les « schismatiques » orthodoxes.
Aufil des générations, les Croisés devinrentplustolérants. Les
« Poulains » (natifs de Palestine) ne répugnèrentguère à prendre
des femmes musulmanes. Leur méfiance à l’endroitde la chrétienté
orientale ira de pair avecune compréhension plus marquée envers les
musulmans. Selon le chroniqueur Foucher de Chartres : « L’Italien
oule Français d’hier estdevenu un Galiléen ou un Palestinien ».
Parallèlementdes musulmans comme Ibn Jubayr irontjusqu’à
reconnaître certainesvertus à la domination franque.

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Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

Actuel

En 1110, l’échec démographique était quand même patent :
10 000Francs seulementdont 300chevaliers et1200fantassins, face
à2,3millions de musulmans en Syrie,2,5 enÉgypte et4 en Anatolie.
En 1187, elle ne s’améliora pas significativement : 120 000Francs dont
le nombre plafonna par la suite. L’espérance devie étaitfaible etsans
doute inférieure à celle des musulmans. De son côté, la fécondité était
basse : 1,75 fils par homme Franc, celle des musulmans aussi mais
moins basse (2,1). Enfin, l’émigration d’Europe s’étiola.
Conçues à l’origine pour secourir la chrétienté d’Orient, les Croisades
eurentdonc le résultatinverse. Les apports extérieurs s’étaient taris et
le divorce avec les églises d’Orientsemblaitconsommé.
Après la disparition des Royaumes francs, les musulmans ne réagirent
pastoutde suite envers les chrétiens orientaux. Leur neutralité,voire
leur connivence avec l’islam (notammentlors de la prise de Jérusalem
par Saladin) et une forme de solidarité « ethnique » quitranscendaitla
solidarité religieuse, prévinrentles réactions négatives de l’islam.
Après la défaite des Francs de Ain Jallout(1260), les Mamelouks
néophytes intolérants, aucontraire des Ayyoubides, dévastèrentAntioche
etEdesse etpoussèrentles Maronites à regagner leur sanctuaire de la
Montagne. Ils inaugurèrent une phase de durcissementde l’islam, dont
4
latraduction philosophique estl’œuvre d’Ibn Taïmiyya (1263-1328)
5
etlatraduction littéraire, les récits de Baïbars,unevision
anti-chrétienne. Les exactions mamelouks contre les chrétiens pourraientfaire
l’objetd’ouvrages entiers. Les Maronites notammentpâtirentde leur
dureté avantque, parune surprise de l’histoire, ils ne deviennentles
bénéficiaires de laviolence mamelouk exercée, cette fois, contre les
hérétiques musulmans, qui libérèrentainsi desterritoires ausud du
Liban ouverts désormais à l’expansion maronite.

Une étonnante prospérité
souslesottomans

L’année 1516, celle de la défaite des Mamelouks face auxOttomans
à la bataille de Marj Dabek, marqueun pointd’inflexion de l’histoire
démographique des communautés chrétiennes. Un prospectiviste avant
e
l’heure, auXVI siècle,qui se seraitlivré à des conjectures sur l’avenir
des communautés de la région, auraitpuprédire que la maison
d’Othman parachèveraitl’œuvre amorcée par les Mamelouks.
Elleyapporteraitencore plus dezèle etde méthode, enrichie par sa confrontation

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Chrétiens d’Orient

32

multiséculaire avec l’Empire byzantin etla chrétienté en Europe. Notre
prospectiviste aurait ainsi imaginé un remake du scénario maghrébin,
avec la disparition de la chrétienté autochtone : autour de 1049 en
6
Libye, 1091 en Tunisie, 1150 en Algérie, 1300 au Maroc .
A rebours de cette tendance spontanée, la chrétienté arabe en Syrie,
connaîtra sous les Ottomans, un essor démographique inimaginable,
surtout que les communautés musulmanes subirent, en revanche, une
stagnation séculaire. Et cela, peut-être à leur insu, tellement la
croissance démographique échappe à l’observation immédiate : ce n’est en
effet que sur la longue durée que l’on prend acte des effets cumulés de
ces changements qui paraissent infinitésimaux dans le court terme.
Ce qui estsûr, en revanche, c’estque la croissance démographique
(qui estdifférente duphénomène d’explosion démographique) est un
signe de bonne santé. Une population qui augmentetraduitle faitque la
population bénéficie d’une alimentation etd’un étatde santé meilleurs
etconjure le fléaude la mortalité. Elle jouitd’un niveaudevie adéquat,
ce qui lui permetde mettre aumonde de nombreuxenfants, qui
surviventen bonne santé etqui ontpufréquenter l’école. Enfin, la sécurité
instaurée par le Prince ne la contraintpas à émigrer ouà fuir.

D’utiles recensements
Les recensements réalisés par les Ottomans, devaientpermettre de
connaître le nombre des contribuables etcelui des hommes en âge
de porter les armes envue de la conscription. Mais ils avaientaussiun
objectif symbolique : montrer auxsujets l’efficacité d’une
administration capable de les énumérerun àun, etainsi souligner quel’Étatest
7
fort. Si la campagne censitaire exhaustive n’eutlieuqu’en 1570-1590,
des recensements ponctuels l’avaientprécédée.
Auxsiècles suivants, cette pratique cessa, notammenten raison de la
généralisation dusystème de l’iltizam pour la collecte de l’impôt et de
la moindre nécessité d’identifier les foyers. Mais en 1831,l’Empire fit
peauneuve avec les réformes ambitieuses autrement nommées tanzimat.
L’un des instruments de cette rénovation fut le recensement général de
la population.Il ne couvritmalheureusementpas le Bilad el-Cham, alors
en rébellion ouverte sous Ibrahim Pacha, fils de MehemetAli, qui
recenseral’Égypte en 1846 pour confirmer qu’il l’avaitdétachée del’Empire.
La Syrie, en revanche, ne fut pas recensée durant la période de
l’occupation égyptienne, qui dura jusqu’en 1840. En 1881-1893, les recensements
ottomans couvrirent la totalité duBilad el Cham, puis en 1897, en 1906
8
eten 1914 . Entreprises de grande qualité, qui abondenten détails,tels

Méditerranée

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Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

Actuel

que la répartition des habitants par caza etpar confession, détaillée pour
les chrétiens,unique pour les musulmans.
Ainsi, leBilad el-Cham (Syrie, Liban, Jordanie, Palestine, Israël, dans
leurs frontières actuelles), comptait8 % de chrétiens (1 % de juifs)
lorsque les Ottomans s’yinstallèrent. Le même ensemble, lorsqu’il fut
abandonné auxAnglais etauxFrançais après la désintégration de
l’empire Ottoman, en comptait24 % (1 % de juifs).
e
Le Mont-Liban fut une exception. Recensé auil ne le fXVI siècle,ut
e
pas auXIX . Profitantde l’obstacle de la montagne, les habitants
detoutes les confessions cherchaientà cacher leur nombre pour ne pas révéler
leur force réelle. Etcetobstacle de la montagne ne contribua pas non
9
plus à la perception de laJizyaquitomba en désuétude. En l’absence
d’un recensement, l’évaluation de cetimpôtne permetdonc pas de
mesurer l’importance démographique despopulations duMont-Liban.

500
400
300
200
100
0

Evolution relative des communautés
1580-1881

Musulmans

Chrétiens

Juif s

1580
1881

Comparée à la population musulmane, presque stagnante
(1,3million d’habitantsvers 1580etmoins de 1,6 milliontrois siècles
plustard), la population chrétienne s’envola, passantd’un peuplus de
100 000habitants àun demi million. Ce sontles provinces de Tripoli et
de Beyrouth (ycompris le Mont-Liban) oùla présence chrétienne était
la plus marquée qui eurentle rythme de croissance le plus soutenu:
d’un facteur 6 (5,9 dans la province d’Alep) contre 1,6 seulementà
Damas. Toutefois, dans cette dernière province la crise
démographique qui reflétaitson recul économique et une insécurité lancinante,
les chrétiens furentles seuls à progresser, les musulmans de Damas
perdantle quartde leur population. Devenupratiquementhomogène
à la chute des Mamelouks, avec plus de neuf musulmans pour
dixhabitants (91 %, etjusqu’à 97 % à Alep), le Bilad el-Cham se diversifia donc
par l’émergence d’une population chrétienne nombreuse à Tripoli,
Beyrouth, Damas etAlep.

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Chrétiens d’Orient

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Les taux d’accroissement sont plus difficiles à interpréter. On sait qu’ils
sont la résultante de plusieurs facteurs enchevêtrés : la natalité, la
mortalité, l’immigration vers le pays, l’émigration du pays, sans compter les
structures par âge et par sexe des populations. La disparité entre le taux
d’accroissement annuel moyen des chrétiens et celui des musulmans – 0,51
% contre 0,06 % – est tellement forte à ce moment-là qu’elle ne pouvait
découler que de différences réelles et non d’erreurs de dénombrement.
Il paraît utile de regarder de plus près ce qui se passe auMont-Liban
car en effetavec l’intérêtcroissantdes puissances européennes pour ses
communautés (tableau 2), les estimations de la population
duMontLiban se succédèrent, car la démographie devenaitde plus en plusun
enjeupolitique. Force estd’admettre que la prédominance des
chrétiens – quelque 80% –, estattestée partous les observateurs.
Cette situation des chrétiens auMont-Liban différaitnotoirementde
celle des autres régions ottomanes duBilad el-Cham. Dans leurs
frontières actuelles età partir durecensementottoman en 1914, ontrouve
des pourcentages de chrétiens de l’ordre de 10% en Syrie, Jordanie
etPalestine, légèrementplus en Israël (16 %). Le passage duPetitau
Grand-Liban devaitsetraduire parune diminution de la partde la
population chrétienne de 79 % à 57,6 %, la proportion des chrétiens
des régions intégrées auMont-Liban étantde32,3% (tableau 3).
On peutprendretoute la mesure de la progression numérique des
10
chrétiens duLiban, grâce à l’atlas historique de Issam Khalifé. Une
minutieuse reconstitution démographique à l’échelle des nahias,
fondée sur le recensementottoman de 1519, donneune estimation de
la population chrétienne de 44000habitants, soit17,3% du total de
257000habitants duLiban, dans ses frontières actuelles. En près de
quatre siècles ottomans, la population chrétienne de ce qui deviendra le
Liban a donc été multipliée par 11,3, la population musulmane par 1,7.

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Graphique 3 : Part (%) des
communautés, Bilad el Cham, 1914

100
80
60
40
20
0
n e
e ieë lLE
ri in
ra
a n
st
M B
Liba Sy Is
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Jo
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Juifs
Chrétiens
Musulmans

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Histoire

Actuel

Une croissance différentielle
La croissance démographique ne fut pas régulière au cours des
quatre siècles ottomans.Épidémies etfamines pouvaientannuler en
quelques semaines des décennies de progression démographique.
Les communautés confessionnelles connurentdonc des progressions
etdes décrues qui ne furentpas forcémentparallèles.Cependant, le
résultatnetcumulé ne faitpas de doute. Le règne ottoman
s’estaccompagné d’une extraordinaire remontée de la chrétienté. Sa population
futmultipliée par 4,6tandis que celle des musulmans n’augmentait
que de21 %.
11
Audébutde l’ère ottomane, l’immigration « internationale
»explique en partie la croissance démographique plus forte des chrétiens.
er
On raconte qu’à Alep, le Sultfan Sélim Iutaffligé d’y voir si peude
chrétiens etordonnaunsürgun–untransfertautoritaire de
population –vers laville pour la repeupler etpour augmenter le nombre de
12
ses habitants chrétiens .D’oùla grande diversité de ce peuplement:
52% de grecs orthodoxes etcatholiques,33% d’arméniens, 14 % de
syriaques aurecensementde 1914.
Qu’il s’agisse duBilad el-Cham dans son ensemble, de ses diverses
provinces oude sesvilles (tableau4),tous les chiffres concordentsur
la disparité démographique des communautés. En arrière-plan, l’on
trouve lapax ottomanica,une paixintérieure plus qu’extérieure -sauf
dans les années 1860à Damas etdans le Mont-Liban-, qui a profité aux
chrétiens duBilad el Cham. Ponctuellement, les migrations
internationales ontpujouerun rôle dans la constitution des populations de cette
région etsur leur répartition confessionnelle, mais sur le longterme
ce sontles composantes de la croissance naturelle qui l’emportent. Ce
sontbienune mortalité beaucoup plus basse et une natalité beaucoup
plus élevée qui expliquentla supériorité de la croissance
démographique des chrétiens.
Certaines données ottomanes précoces, surunetrentaine de
bourgades de la province de Damas, oùles populations musulmanes et
chrétiennes étaientmélangées, montrentque letauxde croissance
démographique de ces dernières étaitdeuxfois plus élevé :2,03% par
13
an contre0,98 en 1533-1559 .
La mortalité musulmane doitse comprendre notammentà l’aune
de l’obligation duservice militaire. Si entemps de guerre, la mortalité
s’expliquaitaisément, elle se comprennentaussi entemps de paix, en
raison des foyers d’infection qui pouvaientdécimer les conscrits
revenus dufront. Ainsi, durantla Première Guerre mondiale, les conscrits

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Chrétiens d’Orient

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duBilad el-Cham, pris dans lesafarbaleksur les fronts des Balkans,
craignaientbien plus de mourir du typhus que sur le champ d’honneur.
A l’évidence, la mortalité dans lestroupes ottomanes étaitdonc
redoutable etimprimaitsa marque sur les statistiques, etmême le
Mont-Liban n’yéchappa pas. Dans la localité de Batroun,un
exem14
ple estfourni par Issam Khalifé, qui noteune forte diminution de
sa population musulmane entre 1519 et1571, puisqu’elle estde 15%
alors que les chrétiens augmentaientde 5%. Il attribue cestendances à
la conscription forcée décrétée par lewali de Tripoli dans lestroupes
duSultan pour la conquête de Chypre. En effet, seuls les musulmans
yétaient« conviés » et ylaissèrentde nombreusesvictimes. Exemptés
des servitudes militaires auprixdupaiementde la jizya, les chrétiensy
furent théoriquementastreints par lestanzimat(1858). En réalité, les
chrétiens etles juifs échappaientà cette contrainte en payantdes frais
d’exemption (BadalAskari).
Après le facteur militaire,un autre élémentaccéléra ensuite
l’avane
cée chrétienne au: la scolarisaXIX siècletion offerte par les missions
chrétiennes joua ainsi égalementsur la mortalité. Dans lawilaya de
Beyrouth, letauxde scolarisation des enfants étaitde 65 % chezles
15
chrétiens etde 40% chezles musuCerlmans .tes, l’effetde la
scolarisation des enfants sur la santé etsur la mortalité n’estpas immédiat.
Mais au terme d’une génération cependant, les pères etles mères qui
onteula chance de profiter de la fréquentation de l’école sontmieux
outillés pour affronter la maladie, la leur etcelle de leurs parents, et
diminuer les risques planantsur lavie de leurs enfants, qui décédaient
très fréquemmentà cette époque.

70
60
50
40
30
20
10
0

Taux de scolarisation desenfants
(%), fin XIXème

Beyrouth

Mont-Liban
(Moutass.)

A lep

Musulmans
Chrétiens
Juif s

Malgré les fortes ponctions migratoires de la deuxième moitié du
e
XIX siècle,les chrétiens conservèrent un avantage certain enterme
de croissance naturelle et totale. De plus leururbanisation croissante

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Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

Actuel

influença favorablement leur accroissement naturel (tableau 4).
Certes la deuxième phase de latransition démographique, celle de la
baisse de natalité, concerna les chrétiens avantles musulmans, avecun
demi-siècle d’avance. De manière concomitante, la fécondité des
chrée
tiens baissa régulièrementaucours duXX siècle,alors même que la
fécondité musulmane augmenta dufaitd’une stabilisation desunions
etd’une moindre fréquence des divorces, aumoins jusqu’auxannées
1970. Mais jusqu’à la fin destemps ottomans, les chrétiens furentplus
féconds. Il s’agitd’ailleurs d’une idée récurrente qui remonte
aucélèe
bre satiriste al-Djahiz. Celui-ci remarqua auqIX siècleue les chrétiens
16
monogames étaientplus prolifiques que les musulmans polygames ,et,
en conséquence, il s’émouvaitdufaitqu’ils « remplissentlaterre ». En
effet, à cause de la répudiation etde la polygamie (moins répandue)
17
les musulmanes pouvaient vivre de longues périodes d’infertilité ,au
contraire des chrétiennes. La monogamie etl’interdiction oul’extrême
difficulté dudivorce avaientainsi contribué audynamisme
démographique de la chrétienté.
Les pratiques de restrictionvolontaire des naissances par la
contraception oul’avortement, étaientplus répandues qu’on ne l’imagine,
dans les familles musulmanes surtout. Dès 1856, levoyageur Nassau
Senior, notaitla fréquence des pratiques de contrôle des naissances
chezles femmes musulmanes « les moyens nuisibles dont usentles
femmesturques des classes sociales les plus basses pour éviter d’avoir
beau18
coup d’enfant. En os »utre, « l’avortementetla prévalence choquante
d’un crime contre la nature parmi les musulmans » furentavancés par
le consul d’Angleterre à Istanbul comme des facteurs significatifs de la
19
faible croissance démographique chezles Turcs .Le malthusianisme
s’étaitrépanduà Istanbul à la fin duXIXe siècle, chezles musulmans
20
surtoutainsi que dans les autresvilles ottomanes : Beyrouth, Alep,
21
Damas ouJérusalem .
De l’incidence duservice militaire sur la démographie, on ne retient
habituellementque son effetle plus spectaculaire, sur la mortalité,un
phénomène déjà évoqué par ailleurs. Les différences de natalité,
également, doiventbeaucoup auservice militaire. En plaçant très hautdans
la hiérarchie des fonctions, la fonction militaire eten la réservantaux
musulmans, les Ottomans rendaient un service inestimable
auxchrétiens etauxjuifs, qui en furentdispensés, auprixd’une pénalité lajizya
oudurantlestemps modernes, lebadal askari(exonération duservice
militaire). La contrainte étaitlourde puisque les jeunes musulmans
étaientastreints àuntrès long service. Les effets sur la natalité étaient

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Chrétiens d’Orient

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ravageurs : éloignement des jeunes de leurs foyers ce qui pour les
célibataires entraînait un retard de l’âge au mariage, et pour les mariés
des rapports sexuels différés ou épisodiques avec leur épouse légitime.
Ce sontlà des facteurs inhibiteurs de la natalité. La portée délétère du
service militaire sur la démographie musulmane ressortdes chiffres des
e
recensements duXVI siècle: la mobilisation pouvait toucher jusqu’à
22
12% des hommes d’âge sexuellementactif . Toutefois, jusqu’aux
guerres balkaniques, l’Anatolie futmise à contribution, plus que les
autres régions de l’Empire, le Bilad el-Cham notamment.
Faute d’un étatcivil performant, il estdifficile de mesurer les
différences de fécondité entre chrétiens etmusulmans. Cependant, les
e
recensements ottomans de la fin duXIX siècle,fontindirectement
ressortir la supériorité de la fécondité chrétienne. En effet, le rapport
enfants-femmes, que les démographesutilisentcommeun succédané,
montre que ce rapportestd’autantplus élevé que les provinces
23
contiennent une partchrétienne importantD’oe .ùl’intérêtaussi de
ce mini-recensementpar des filateurs français dansunvillage mixte
24
duChouf mentionné par Dominique ChevLe rapporallier .tenfants
par femmess’établità 1,56 chezles chrétiens contre 1,15 chezles
druzes, c’est-à-dire36 % de plus. Certes, le particularisme druze pourrait
rendre compte de cette moindre fécondité qui s’estd’ailleurs
perpétuée, puisqu’en 1971,une enquête sur le planning familial auLiban
montreune fécondité druze inférieure à celle des maronites. Etcette
forte fécondité chrétienne étaitvraisemblablementcommune àtoutes
les régions duLiban etduBilad el-Cham, contribuantpar là-même à
25
éponger les effets de l’émigration chrétiennevers l’étranger.

Un débat quireste ouvert

e
Jusqu’auXIX siècle«l’explosion démographique» considérée par
beaucoup comme consubstantielle à l’islam, étaitdonc bel etbienun
phénomène chrétien.
La Première Guerre mondiale, les exactions des Jeunes-Turcs dans
le Bilad el-Cham, ontfaitdisparaîtretoute sympathie pour l’Empire
26
ottoman chezla plupartdes chrétiens d’Orientaupointque s’est
répandue chezles chrétiens d’Orient une propension à attribuertous
leurs mauxauxOttomans.
LesÉtats - Nations quivontsuccéder àl’Empire multinational
ottoman seront moins propices à l’épanouissement démographique de

Méditerranée

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Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

Actuel

la chrétienté. L’érosion lente dans leBilad el-Cham, oùles régimes
politiques n’ontpas de responsabilité directe, estle résultatde l’entrée
précoce des chrétiens orientauxdans la deuxième phase de
latransition démographique avec la baisse de la natalité, aggravée cependant
par l’émigrationvers le NouveauMonde ouailleurs.
Le graphique ci-dessous montre l’évolution sur le longterme de la
proportion de chrétiens dans le Bilad el-Cham, depuis l’avènementde
l’islam jusqu’au tournantdu troisième millénaire. Il faitressortir les
deuxpoints d’inflexion, qui marquentl’ère ottomane 1516-1918 entre
lesquels la chrétienté s’estépanouie surun plan démographique.

Proportion de chrétiens (%) dans le
Bilad el Cham de l'Hégire à l'an 2000

100
80
60
40
20
0
600

800

1000

1200

1400

1600

1800

2000

L’essor démographique estlatraduction d’une amélioration de leur
situation sanitaire, éducative, économique, culturelle, signe de leur
meilleure intégration ausystème politique ottoman. Ce «miracle
démographique», nous avonsvuqu’il pouvaitrésulter de certaines décisions
dusultan ottoman, comme il pouvaits’être réalisé à son insu,tantla
démographie agitde manière discrète, sans jamais se révéler augrand
jour. Seuls des esprits supérieurs comme ceuxd’al-Djahizpouvaienten
mesurertoute le pouvoir.
Par delà les chiffres, il reste à apprécier à sa justevaleur le rôle
effectif que jouèrentles Ottomans, dans la remise à flotde leur chrétienté.
Pourun Dimitri Kitsikis, ou un Claude Cahen, qui audelà des
apparences, n’hésitaientàvoir en l’Empire Ottomanune sorte de dyarchie
27
gréco-turque ,répondentles protagonistes du« mythe de la Turquie
28
ottomanetolérante ».Auxhistoriens detranchertantles passions
restentencorevives. La démographie leur seraitd’un grand secours pour
dédramatiser le débat.■

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Chrétiens d’Orient

40

Tableau 1 : Population
XVIe et XIXe siècles

des

provinces

du

Bilad

el

Cham

à

l’époque

ottomane,

Effectifs
Musulmans ChrétiensJuifs
Vers1580Vers1881 Vers1580Vers1881 Vers1580Vers1881
Alep643 285690184 16930992619 16915 93
Tripoli Beyrouth* 195070537 38488 58700 36751 1353541
Damas452155338 9313933561 5761044360 68
Total 1290 5101 566 503115 105528 54613 14019 822
* Mont-Liban compris (détaché de la wilayat de Beyrouth au recensement de 1881-1882).

Alep
Tripoli Beyrouth*
Damas
Total

Musulmans
Vers1580Vers1881
97.386.3
76.4 59.1
90.1 83.3
91.0 74.1

Effectifs
Chrétiens
Vers1580Vers1881
2.612.4
23.040.5
7.8 15.1
8.1 25.0

Taux d’accroissement annuel (pour cent)
Musulmans ChrétiensJuifs Total
Alep0.02 0.590.710.06
Tripoli Beyrouth*0.340.610.280.42
Damas-0.10 0.15 -0.16- 0.07
Total 0.060.51 0.14 0.13
Source : calculs d’après, YoussefCourbage et Philippe Fargues,ChrétiensetJuifs...,
ouv. cit, pp. 182-183.

Juifs
Vers1580Vers1881
0.21.2
0.6 0.4
2.1 1.6
0.9 0.9

e
Tableau 2 : Diverses estimations de la population du Mont-Liban au XIX siècle
TOTAL CHRETIENSMUSULMANS
Date AuteurMaronites CatholiquesOrthodoxes ProtestantsSous-total DruzesSunnites ChiitesSous-total
1816Corance000z 70
1833Douin215 000130 00010 0001460 0005000 25000 7000 3500
1840Laurent218 622173586 3017014 866**30170
1847Bourrée193 93515263 030445 8775 5395 40 615
1847Guys300 919237 72640 62422569** 40 624
1860Chidiak*107 59377 68212911 17 000** 12911
1860Karam441 5003530 00050 00040 00040 000
1860Anonyme*105 05584 569 172 607897** 12 607
1860Arm. franç.269 980172500 20400 27100 220000 28 5760 795 13 22049 575
1863Maronites262 000206 00024000 2000 2304000 7000**24000
1895 Cuinet399 530229680 346705420873831929649 812135761684680 234

Méditerranée

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Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

Actuel

Tableau 3 : Population du Bilad el-Cham en 1914 par communautés, frontières actuelles
Pays WilayaCazas/andjak MusulmansChrétiens JuifsTotal
Jordanie 123179 13016 0136 195
DamasKerakKerak66 0238205074 228
Ajloun 571564 811061 967
Palestine 354838 36504 19183 410525
Beyrouth Naplous55e 1512 2982 29154 563
Jérusalem Jérusalem3270 270461 18190120 921
Hébron 5572720 3156 444
Gaza77 296105824378 597
Israël 160643 32952 12488 206083
Beyrouth Acre 9788525609 10 383133 877
Jérusalem Jaffa62 7587 343 210572 206
Liban 364413 502101 4647 871161
Beyrouth Beyrout484h 14563819 4568213 871
Tripoli 50 004 17 293 7267 369
Akkar19 920 21 968041 888
DamasHasbaya 940845 53 615 254
Rachaya 54904 13909 629
Baalbeck 18667 6429 125 097
Beqaa 1911310 226029 339
Mont-Liban 96330 3723840468714
Syrie 1173 473134 54620 1811 328 200
Beyrouth Lattaquié 134738 11393 0146 131
Safita32 254 5162 037 416
Qalaa Husn 1647713 281029 758
Alep Alep286183 34795 10 046331 024
DeirEzzorDeirEzzor 65770522 266 294
DamasDamas197507114 9880129222 624
Zabadani 14329 1690 016 019
Wadisham 135282 770016 298
Kuneitra33534 1378 434 916
Douma3535000 38038 358
Nebek 401396 205046 344
Hama 17650929763 0206 272
Hauran 1125179 577 0122 094
Ur14fa Raqqa638 14014 652
Total Bilad
2 176 546719 11956 4992 952 164
el-Cham
Source : adapté de YoussefCourbage et Philippe Fargues,ChrétiensetJuifsdansl’Islam arabe et turc,Paris, Fayard,
1992, pp. 184-185.

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Culture

Méditerranée

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Chrétiens d’Orient

42

Tableau 4 : Proportion (%) de chrétiens dans quelques villes
Effectifs
Musulmans ChrétiensJuifs
Vers1580Vers1881 Vers1580Vers1881 Vers1580Vers1881
Alep643 285690184 1693099269 116915 93
Tripoli Beyrouth* 195070537 38488 580 367701 15353541
Damas452155338 9313933561 5761044360 68
Total 1290 5101 566 503115 105528 54613 14019 822
* Mont-Liban compris (détaché de la wilayat de Beyrouth au recensement de 1881-1882).

DAMAS
Date 15431548 1569
Chrétiens 6.6 7.612.0
Juifs 6.25.56.4
Population 50 09756 659 52444
JERUSALEM
Date 15251538 1553 1562
Chrétiens12.79.4 12.212.1
Juifs 21.314.612.29.5
BEYROUTH
Date 15231530 1543 1568
Chrétiens9.711.0 3.314.8
Date 18601881 1882 1889
Chrétiens58.057.058.0 64.0
e e
Source : Recensements ottomans du XVIet XIXsiècles.

Méditerranée

Notes

1596
2.8

1596
13.1
1895
66.0

……

……

1908
63.0

1882
24.2
8.8

1838
45.0
1912
48.0

1914
26.8
150.

1846
47.0
1917
54.0

1920
60.0

1. Cette étude estlargementfondéesurlesdonnéesetlesanalysesde Youssef
Courbage etPhilippe Fargues,Chrétiens et Juifs dans l’Islam arabe et turc, Paris,
Fayard, 1992, etPayot, 1997.
2. Pour une étude critique des sources voirparexemple,Justin MacCarthy,
Muslims ans Minorities, The Population of Ottoman Anatolia at the end of the
Empire,NewYork, NewYork UniversityPress, 1983.
3. « LesArabes, étaientgrossiers,sansinstruction etpeuhabilesdansl’artde
l’écriture etducalcul;aussi prenaient-ilspour tenirleurscomptesdesjuifset
deschrétiens» écrivaitIbn Khaldoun dans saMuqaddima.
4. « Le Livre de laréponse auxchrétiens», « Le problème desEglises», « La
Honte auxgensde l’Evangile », « S’éloignerdesPeuplesde la Géhenne »,voici
quelques titresdesouvragesphilosophiquesd’Ibn Taïmiyya, in Mohamed Ben
e
Cheneb, art. « Ibn Taïmiyya», Encyclopédie de l’Islam, 1édition, 1913.
5. Roman de Baïbars,Fleur de truands, Sindbad, Paris, 1986.
6. Art. « Libya », « Tunisia », « Algeria », « Morocco »,The Catholic
Encyclopedia, Mc Graw-Hill, NewYork, 1967.

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Dossier

Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient

Histoire

Actuel

e
7. Pourles recensementsottomansduXVIsiècle,voirOmerLûtfi Barkan,
« Contribution à l’étude de la conjoncture démographique despays
e
méditerranéensauXVIsiècle »,Actes de l’Union pour l’Etude Scientifique de la
Population, Londres, 1969, ainsi que l’article «Deftar-iKhakanî», Encyclopédie
e
de l’islam,2édition, 1960, « Research ontheOttomanFiscal Surveys», in
M.A. Cook,Studies in the Economic Historyof the Middle East, London,Oxford
UniversityPress, 1970, « Essaisurlesdonnéesdes registresderecensement
e e
dansl’Empire ottoman auXV etXVIsiècles», inJournal of the Economic and
Social Historyof the Orient, n° 1, LaHaye, 1958.
e e
8. Pourles recensementsduXIX etXXsiècles,voirKemal Karpat,Ottoman
Population 1830-1914 - Demographic and Social Characteristics, Madison,
Universityof Wisconsin Press, 1985.
9. Dominique Chevallier,La société du Mont-Liban à l’époque de la révolution
industrielle en Europe,Paris, Geuthner, 1971.
e
10. Issam Khalifé,Les nahia du Liban au XVIsiècle - Divisions administratives,
démographie, religions et confessions,Beyrouth,2004 (en arabe).
11.On considère comme immigration internationale, celle qui provientde
l’étrangeroud’autres régionsenglobéesparl’Empire ottoman,tellesque
l’Anatolie, la Roumélie, l’Egypte, le Maghreb, etc. En outre, lesmigrations
entre lesdiversesprovincesduBilad el-Chamsontà considérer, bien que des
Étatsauxfrontièresbien établies sesoientconstituésaprèsla Première Guerre
mondiale. Cesmigrationsinternes, peuventavoirjouéunrôle importantdans
le peuplementchrétien de certaines zones, comme le Mont-Liban etBeyrouth,
quis’estalimenté d’un courantgrec-catholique de la Syrie intérieure, Alep en
particulier.
12. En fait, la montée de la population chrétienne d’Alep auraitcommencé
durantlesdernièresdécenniesde la période mamelouk. LesOttomansn’auraient
faitqu’accélérer un mouvementcommencé plus tôt.
13. Muhammad Bakhit, « The Christian Population ofthe Province of Damascus
inthe Sixteen Century», in Benjamin Braude etBernard Lewis,Christians and
Jews in the Ottoman Empire,vo. II, NewYork, Homesand Meier, 1982.
e
14. Issam Khalifé,Les paysans de la nahia de Batroun au XVIsiècle, Beyrouth,
2003(en arabe).
15. Calculsd’aprèsles statistiquesde élèvesfourniesdansVital Cuinet,Syrie,
Liban et Palestine. Géographie administrative, statistique et raisonnée, E.Leroux,
Paris, 1896. La population desenfantsd’âgescolaire a été obtenue à l’aide de
modèlesde population, appliquésauxeffectifsde la population globale des
wilayas.
16. Une intuition géniale pourl’époque,tantlesenscommuntend à penserle
contraire.
17. Philippe Fargues, « La démographie dumariage arabo-musulman :traditions
etchangement»,Maghreb-Machrek, n° 116, Paris, 1987.
18. NassauSenior,A Journal Kept in Turkeyand Greece,London, 1856.
19. Richard Clogg, « The Greek Milletinthe Ottoman Empire », in Benjamin
Braude etBernard Lewis,Christians and Jews,ouv.cit. Cetauteur signale que la
version définitive du rapportde ce consul, futensuite expurgée de ce constat.
20. Alain Duben etCem Behar,Istanbul Households - Marriage, Familyand
Fertility, 1880-1940, Cambridge, Cambridge UniversityPress, 1991.
e
21. Unereconstitution desfamillesde ces villesauXIXsiècle,un dépouillement
de la presse écrite permettraient,selon la méthodeutilisée parDuben etBehar
de montrerla plusoumoindre pénétration despratiquesmalthusiennesdansles
différentescommunautés.
22. D’aprèsBarkan, la mobilisationtouchait52 000piyadéetmüsellem, 10 000
timariotesenservice et10 000 valetsqui leur sontaffectés,soit untotal de
72 000militairesentre 1520et1535, ÖmerLûtfi Barkan, « Essaisurles
données... », ouv.cit. Letauxde mobilisation a été calculé enrapportantles
militairesàun effectif de population masculine en âge de porterlesarmes.
23. Rapportdunombre desenfantsde moinsde 10ansauxfemmesd’âge
fécond :20-50anscalculé au recensementde 1894. Le coefficientde corrélation

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Culture

Méditerranée

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Chrétiens d’Orient

44

Méditerranée

pondéré entre la proportion de chrétiensetlerapportenfants-femmesestde
+0,50.
24. Dominique Chevallier,La société du Mont-Liban..., ouv.cit.
25. Au recensementde 1932, 85 % desLibanaisdéclarésparleurfamille comme
émigrésà l’étrangerétaientchrétiens.
26. Amin Maalouf montre bien cependant, àtraversleslettre deson grand-père,
qu’audébutdu siècle, lesOttomans, même le SultanAbdul Hamid, démonisé
depuis, pouvaientjouird’unesympathie certaine auprèsde chrétiensduLiban,
Amin Maalouf,Origines, Paris,Grasset,2004.
27. Dimitri Kitsikis,L’Empire ottoman,Paris, PressesUniversitairesde France,
1985. Claude Cahen, La Turquie préottomane, CependantClaude Cahen est un
tantinetmoinsaffirmatif que Kitzikis, « Présenterl’Empire ottoman commeun
empire gréco-turc est unevuesimpliste, maisnon dépourvue deréalité ».
28. Alexandre Del Valle,La Turquie dans l’Europe - Un cheval de Troie islamiste ?,
Paris, Edition desSyrtes,2004.

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Dossier

Histoire

Actuel

Barah Mikaïl
Chercheur à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS)

Les chrétiens de Syrie
Un statut enviable,
ou une sérénité simulée ?

La Syrie, composée à près de 80 % de musulmans sunnites,
a la réputation d’être un « havre de paix » pour ses
minorités confessionnelles, dont les chrétiens. Or,
ceuxci répondent à des affiliations et courants théologiques
divers. De plus, s’ils bénéficient d’une situation enviable
par rapport à beaucoup de leurs homologues de la région,
ils restent aussi craintifs devant l’ampleur des enjeux
prévalant aux niveaux tant local que national et/ou
régional. C’est pourquoi il convient de s’interroger sur
les logiques inhérentes à cette apparente « exception
syrienne », et de pointer par extension les risques qui
pèsent dans le cas d‘un pays qui demeure bien loin d’être
envisagé d’un œil favorable par une dite « communauté
internationale » généralement aveugle vis-à-vis de la
réalité des logiques proche-orientales.

es chaotiques évolutions proche-orientales de ce début de
millénaire ont, une fois encore, permis aux média occidentaux de
fessioLnnelles vivant dans cette région du monde. Une tendance en rien
mettre l’accent sur le sort particulier des minorités
ethno-connouvelle, bien entendu, puisque, depuis des siècles déjà, la condition
des non-musulmans résidant en Terre d’islam a pu faire l’objet de bien
des écrits et interprétations.
Cela dit, si le poids des conflits proche-orientauxcontemporains

Numéro 66Été 2008

Culture

Méditerranée

45

Chrétiens d’Orient

46

contribue à l’exil croissant des minorités chrétiennes, cela ne dédouane
en rien nombre de gouvernements de la région dont les politiques font
rarement la part belle aux aspirations cultuelles, et parfois citoyennes,
de ces mêmes personnes : l’Arabie saoudite, oùpasun lieude culte
non musulman n’existe officiellement,l’Égypte, où prévalentde claires
persécutions anti-coptes développées par d’extrémistes illuminés, ou
encore l’Algérie, où purent avoir lieudesviolences anti-chrétiennes
1
auxaboutissements désolants etcondamnables , sontautantde
représentations de ce malaise existentiel que les communautés chrétiennes
duProche-Orientpeuventconnaître parfois dans leur quotidien.
Est-ce pour autant la preuve d’une incompatibilité fondamentale entre
l’Islam d’une part, etles religions etcroyancestierces de l’autre ?
Doit-ony voir par extension la confirmation desthèses surun « choc
des civilisations » perçupar certains comme inéluctable ? De notre
pointdevue, les choses sontbeaucoup plus nuancées. Bien entendu,
on pourraitrajouter auxexemples précités le cas de l’Irak, qui, chaos
oblige, connaît un exode inquiétantd’une grande partie de ses
nationaux, dontbeaucoup de chrétiens. De même, les perspectives
libanaises ne sontpas plus reluisantes pour les chrétiens dupays, ceux-ci
– etplus particulièrementles maronites – étantpassés dupremier au
troisième rang des communautés confessionnelles nationales enune
2
cinquantaine d’annéestoutaupluMais, os .utre le faitque chacune
de ces configurations ne répond jamais à de mêmes raisons, il convient
aussi de remarquer que bien des pays duMoyen-Orientrestentloin
de réserverun sortinfernal à leurs minorités confessionnelles non
musulmanes. C’estle cas duQatar, oumême duKoweït, pays à majorité
musulmane sunnite qui, outre l’absence de discrimination basée sur
des motifs religieux, permettentde surcroîtauxnon-musulmans de
leursterritoires de prier dans des lieuxde culte qui leur sontpropres ;
c’estle cas de la Jordanie également, prise si souventen exemple par
un grand nombre d’observateurs occidentauxquitrouventpar là
même matière à rendre hommage à la « modération » duroi ; mais
c’estégalementle cas de la Syrie, pays qui, s’il estfréquemmentmontré
dudoigtdufaitde ses postures politiques radicalesvis-à-vis des requêtes
occidentales qui lui sontopposées, ne connaîtpas moins l’existence sur
son sol d’une communauté chrétienne diverse, importante, etbien loin
d’être en proie àune « discrimination » ausens premier du terme.
On seraitbien entendumal inspirés d’affirmer ici que les chrétiens
de Syrievivraient une forme de sinécure enviable ouenviée. Bien au
contraire, cette communauté a des motifs de craintes
etd’appréhen

Méditerranée

Numéro 66Été 2008

Dossier

Les chrétiens de Syrie :un statut enviable ou une sérénité simulée ?

Histoire

Actuel

3
sion vis-à-vis d’un environnement majoritairement musulmanqu’elle
soupçonne, le plus souvent, de l’entraver dans sa quête d’une vie en
société… libre .Cela dit, force estde constater en parallèle que,
malgré cette impression d’une profonde entorse dans la prise en compte
de leurs revendications citoyennes, les chrétiens d’Orientsontaufinal
bien mieuxlotis en Syrie que dans beaucoup de pays de la région. Un
faitque l’on peutnotertantaudépartdes données générales afférentes
à cette question qu’aprèsune observation attentive duquotidien de
cette communauté.
C’estpourquoi nous nous attacherons ici, aprèsune brève esquisse
de la réalité démographique des chrétiens de Syrie, à évoquerun
aspectde la manière par laquelle ceux-civiventleur citoyenneté au
quotidien. Nous inscrirons ensuite cette même donne chrétienne
syrienne à la lumière des évolutions politiques régionales etde leurs
répercussions concrètes sur les perspectives syriennes. Ces questions
abordées, nous serons dès lors à même d’évaluer dans quelle mesure
la Syrie répond – ounon – austatutd’État-refuge potentiel pourune
communauté confessionnelle dontle déclin estclairementengagé à
échelle régionale.

Quisont« leschrétiensde Syrie » ?

La question pourraitparaître anodine de prime abord ; etpourtant,
elle ne l’esten rien.Convient-il en effetde parler de « chrétiens de
Syrie », de « chrétiens syriens », ouplutôtde « Syriens chrétiens »,
voire de « chrétiens de confession chrétienne » ? Probablementmoins
perceptible d’un pointdevue occidental, la nuance estpourtantde
taille dans le contexte moyen-oriental en général, etsyrien en
particulier. Quand bien même l’on peutdébattre de la sincérité de son
choixaffiché, la Syrie n’a en effetpas moins fait, depuis la date
officielle de son indépendance en 1946, le choixde mettre en avantson
arabité avantque d’évoquer sa « syrianité ». De la même manière, la
question de l’affiliation confessionnelle ne compte pas,toujours surun
plan officiel, aunom des facteurs discriminants. Les cartes d’identité
syriennes ne fontainsi pas mention de la confession des citoyens, etles
registres étatiques officiels ne donnentpas pour leur partl’impression
de classifier – oudistinguer – les Syriens en fonction de leur religion
d’appartenance.
Cela dit, les déterminants en la matière n’en restentpas moins

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