Christus Avril 2016 - N°250
128 pages
Français

Christus Avril 2016 - N°250

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Description

Que sommes-nous prêts à respecter ensemble quand des événements violents agitent le monde au nom d’appartenances multiples ? La violence révèle la fragilité des liens qui fondent notre vivre ensemble. Aujourd’hui, la société ne fait plus appel à un « référent sacré » de type religieux pour construire un avenir commun. Dès lors, que va-t-on choisir de respecter sans condition, sinon les hommes ?


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Date de parution 01 avril 2016
Nombre de lectures 38
EAN13 9782370960955
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Éditorial

La charité assise

Les œuvres de miséricorde décrivent un mouvement de sortie de soi pour aller au-devant de l’autre « abîmé ». Or, une curieuse injonction à « supporter patiemment les personnes ennuyeuses » se glisse un peu comme par erreur dans ce paysage de la bonté. On pourrait objecter qu’il n’y a pas de commune mesure entre la noblesse du service aux démunis et l’insignifiance du simple fait de supporter. En outre, quelle idée curieuse que de mettre sur un même plan, les pauvres, les pécheurs… et les raseurs ! Le voisin de table qui monopolise la parole, nous abreuve de ses histoires et parle sans jamais rendre la politesse de son écoute, serait-il, à sa façon, un pauvre qui appelle notre charité ? Mais de quelle charité parle-t-on s’il ne s’agit pas de sortir de nous-mêmes pour porter nourritures et consolations ? Non, il ne nous est pas demandé ici de sortir mais de rentrer. Tenir notre poste et voir s’il y a en nous la place pour un autre ; ne pas quitter notre fauteuil mais au contraire nous y installer pour accueillir celui que nous voudrions fuir. Il est temps maintenant de retenir les pensées malveillantes et, après coup, la parole assassine qui, croit-on, panse l’irritation. Cette modeste « charité assise » coûte tant que nous serions tentés de l’ignorer, elle a cependant bien sa place. C’est une visite sans bouger et un don sans cadeau ; une prière dénuée de paroles. L’humble présence que nous devons à l’autre ne nous apporte pas de récompense. Goûtant la joie d’être reçu, le raseur le restera ; il ne sera peut-être pas transformé par notre présence intérieure. Nous le serons à coup sûr.

Marie-Caroline Bustarret

Sommaire

Editorial

Marie-Caroline Bustarret

Présentation

Le respect

Seuil de la relation

Remi de Maindreville s.j., Paris

Ce qui circule entre nous

Petite philosophie du respect

Guilhem Causse s.j., Centre Sèvres, Paris

éthique des relations humaines

Pour une liberté d’expression respectueuse

Gilles Le Cardinal, professeur émérite à l’UTC

Un rempart contre la haine

Une vie bouleversée. Journal 1941-1943.

Texte d’Etty Hillesum

Vrai et faux respect

Méditation sur la vigne de Naboth (1 R 21, 1-13)

Philippe Berrached, assomptionniste, Bruxelles

Jésus ou l’infini respect de Dieu

Pour l’humanité toute entière

Roselyne Dupont-Roc, Institut Catholique de Paris

« Vous êtes le temple de Dieu » (1 Co 3,16)

L’unique lieu sacré

Christophe Roucou, prêtre de la Mission de France, Marseille

Un combat spirituel

Le discernement, une école de respect

Sylvie Robert, auxiliatrice, Centre Sèvres et Centre spirituel Manrèse

La grâce du respect

Journal spirituel

Texte de saint Ignace (27 février 1544)

À l’épreuve du dialogue interreligieux

Nous défaire de ce qui nuit à la rencontre

Geneviève Comeau, Centre Sèvres, Paris

L’espace des relations quotidiennes

Le « poids » du respect

Table ronde avec Dominique Fonlupt, La Vie et Philippe Haddad, rabbin, Paris

Chroniques

Figures de prêtres

Dans les fictions contemporaines

Franck Damour, essayiste et enseignant, Blois

études ignatiennes

À la lumière de la Genèse

Relire nos vies

Bruno Régent s.j., Versailles

Lectures spirituelles

Le chrétien et le monde, sermons portant sur des questions du jour, de John Henry Newman

… et autres recensions

Services

Nouvelles de la revue

 

Jean Vanier lave les pieds d'un membre de la communauté
de l'Arche (Trosly-Breuil)

© P. RAZZO/CIRIC

Respect !

Donner la première place à l’autre



Présentation


Les événements tragiques de l’année 2015 ont révélé la force et la fragilité du lien qui fonde une société moderne. La force des valeurs, reconnues et respectées par tous, assure la liberté de chacun et la sécurité du vivre ensemble. Mais les liens s’avèrent fragiles dès qu’on se crispe sur des valeurs religieuses au détriment des personnes ou qu’on exige pour soi un respect qu’on refuse à autrui. Si la société ne se réfère plus à un « lien sacré » de type religieux, le respect qui la fonde n’en demeure pas moins une question essentiellement spirituelle : dans un monde aux multiples références religieuses, culturelles, éthiques, qu’est-on prêt à respecter ensemble ? Qu’est-ce qui peut aujourd’hui susciter un respect intégral, sinon l’autre, entendu à la fois comme différent, et comme cet autre que chacun est pour lui-même ? N’est-ce pas ce respect que Jésus-Christ est venu incarner et sauver, allant jusqu’au geste étonnant du « lavement des pieds » qui fait d’autrui un plus grand que soi (R. de Maindreville) ? Entre le sentiment des uns de ne pas être respectés, et l’imposition par les autres de valeurs collectives, seule la parole échangée et débattue peut engendrer et nourrir un vrai respect, une véritable estime de soi. C’est alors une victoire sur la violence tapie en nous, toujours prête à s’enflammer à la moindre humiliation ou mise à l’écart (G. Causse). Si la crainte est naturelle, le respect, lui, se reçoit, s’apprend, s’éprouve à travers le projet collectif. Dans un apprentissage concret d’une juste liberté d’expression en vue d'une conquête sur les réactions affectives immédiates ou grégaires et d'un combat contre les peurs, désaccords ou indifférences, des exercices profanes de communication ont ici valeur d’expérience spirituelle (G. Le Cardinal). Victime de la violence nazie aux Pays-Bas, Etty Hillesum va même, de manière étonnamment paradoxale, faire du respect un critère et un rempart contre la haine collective, « poison dans nos coeurs » à l’égard du peuple allemand : « N’y aurait-il qu’un seul homme respectable… ».
Dans l’Ancien Testament, Dieu se révèle comme Celui qui fait du respect de l’autre la base de l’Alliance et de toute loi juste entre les hommes, mais celle-ci est toujours menacée et contournée par l’égoïsme et la cupidité. Le respect du pauvre et de l’étranger est le critère de la justice et le signe de l’avenir du peuple, et non l’invocation vaine et incessante d’un Dieu dont le nom est détourné (P. Berrached). Contre les scribes et les Pharisiens qui sacralisent la lettre de la loi pour l’interpréter au détriment de la justice, Jésus fait du respect de quiconque la première marque de l’amour, un « déjà-là » de l’humanité nouvelle, car le pardon et la conversion sont offerts à tous : ennemis, étrangers, victimes et bourreaux,… (R. Dupont-Roc). « Vous êtes le temple de l’Esprit » (1Co 3, 16-17 et 6, 19) et l’homme est l’unique sacré (C. Roucou). Cela ne va pas de soi et engage parfois un combat difficile et un discernement intérieur propre à mettre en lumière des forces obscures et peu conscientes qui agissent nos relations avec Dieu et avec les autres : tout ce qui, en nous, détourne le spirituel et le religieux de leur fin pour les manipuler à notre profit (S. Robert). Le dialogue pratiqué avec constance et probité nourrit le respect mutuel, et permet de poursuivre une approche commune de la vérité. L’interreligieux en est certainement un lieu privilégié aujourd’hui (G. Comeau). Mais c’est dans les liens les plus fondamentaux, ceux de la famille, du voisinage, de la vie associative que se ressentent et s’instituent aujourd’hui les forces d’espérance à l’oeuvre dans la société. Elles sont la garantie la plus durable et sûre contre les idéologies et les réactions de rejet ou d’exclusion toujours récurrentes (Table ronde).

 

Le respect

Seuil de la relation

Remi de Maindreville S.J.

Rédacteur en chef de la revue Christus.

Le mot respect claque comme un coup de fouet. Rappel d’un autre âge où marquer le corps, pensait-on, forgeait l’esprit et le caractère et inculquait le respect ? Ou simplement, signe sonore d’une grandeur qui s’impose et ne se discute pas ? Mais il évoque aussi la réalité tragique de toute époque, quand les claquements d’armes et de bottes invoquent le manque de respect pour faire de celui-ci la raison mensongère de massacres arbitraires. Au centre de la vie des sociétés, le respect trace en chacun une limite infranchissable, sacrée et pourtant fragile, qui permet de se sentir considéré et de vivre en sécurité, mais aussi de le vouloir pour autrui.

Limite morale qui donne de traiter chacun comme soi-même, le respect est aussi un commencement, le seuil de la relation. Il rend possibles les échanges où se constitue le « vivre ensemble » et où se prévient la violence. Le respect s’exerce jusque dans le combat contre l’oubli et le mépris. Il est mémoire d’une rencontre décisive. Le chrétien l’espère et en vit, il le nomme Jésus-Christ.

Mémoire de l’autre et limite sacrée

Une injonction sociale

Le respect est une réalité complexe car, à l’inverse de l’attirance et de la crainte qui se glissent en lui, il n’est pas naturel. Il est cette retenue qui pose le regard porté sur l’autre. Regard qui relève souvent de la pression sociale et s’accompagne de formules lisses et de gestes convenus, comme dans le salut quotidien échangé avec les voisins et les partenaires de travail – tandis qu’on prendra le temps de s’arrêter vraiment auprès d’une personne, de lui témoigner du respect dans des gestes et paroles, à l’occasion d’un événement qui la touche. Mais qu’ils soient plus déférents ou plus conventionnels, ces gestes esquissés de la main ou de la tête, ces mots à peine prononcés ont une valeur inestimable. Par la parole qui s’échange et relie, ils expriment cette reconnaissance a priori de tout être humain, cet acquiescement à ce qui est commun avant même de se connaître.

La mémoire donne forme au respect

Bien loin d’être le simple reflet d’une crainte naturelle devant plus imposant que soi, le respect n’est pas non plus le fruit d’un intérêt calculé. C’est la mémoire qui lui donne sa forme en trouvant les mots et les gestes appropriés. Mémoire de ce qui a été socialement acquis, mais aussi mémoire, plus enfouie, de notre corps diversement accueilli et respecté lors de sa venue au monde. La manière de se rendre présent à l’autre en reste marquée et sera parfois le fruit d’un rude combat intérieur. Elle peut être aussi extrêmement difficile à mettre en œuvre chez quelqu’un qui souffre d’une trop grande mésestime de soi. Le respect ne se laisse donc réduire ni à une injonction sociale produite par l’éducation, un semblant de politesse superficielle, ni à un affect, une sorte de prédisposition sensible à autrui, positive ou négative. Il est un sentiment spirituel à proprement parler, au sens où la considération de l’autre et le travail de la mémoire ne cessent de retenir l’élan positif ou négatif qu’autrui suscite en moi. Son visage, sa voix, son attitude appellent à suspendre jugement et action pour se tourner vers lui. Sa présence ouvre ainsi entre nous la place de l’Esprit, celle d’un autre qui nous relie.

Espace inviolable

Le respect trace ainsi une limite infranchissable qui dessine l’espace sacré de chacun, celui de sa liberté inviolable, et permet alors de s’engager peu ou prou avec l’autre dans une relation de vérité et de confiance. Toute rencontre réussie, toute relation épanouie, a fortiori l’amitié ou l’amour, reposent sur un respect mutuel et nécessaire que fortifie en retour la croissance de ces relations. Respect de l’autre et respect de soi se construisent et grandissent l’un par l’autre, créant une mémoire commune qui permet de dépasser le jeu trop immédiat des affects ou des attentes. Le respect donné à l’autre peut être le théâtre d’une expérience étonnante du respect de Dieu : celle de se découvrir respecté et appelé à respecter, au-delà de tout mérite, gratuitement (Jn 3, Jn 4). Dans son Journal spirituel, Ignace relate l'expérience intérieure très forte qu'il lui fut donné d'en faire le 27 février 1544.

Fondement de la société et commencement de relation

Toutefois le respect va bien au-delà du sentiment spirituel et des attitudes personnelles qu’il inspire. Il est au fondement de la vie sociale au sens le plus large, et plus précisément au centre de la vie démocratique. Comment, en effet, respecter autrui dans sa dignité si l’on ne se sent pas considéré et traité, de manière égale ? Comment être vraiment soi-même, avoir confiance en soi et ses potentialités si l’on est insuffisamment reconnu et protégé ? Le respect s’incarne aussi dans des institutions qui le médiatisent et le concrétisent à l’échelle de la société. Ces institutions sont donc elles-mêmes à respecter pour le service qu’elles accomplissent (justice, éducation, sécurité, soins…). Mais elles appellent plus encore à respecter la reconnaissance et la volonté de vivre ensemble qui les fondent. Ce cœur de la vie démocratique en est, à la fois, la force et la fragilité. C’est une grande force de pouvoir construire un tel ensemble de services performants et enviés par bien d’autres modèles sociaux. Mais sa fragilité éclate au grand jour quand ce bien commun n’articule plus le « vivre ensemble » où il trouvait l’autorité dont il a besoin, devenant l’enjeu d’intérêts ou de rivalités attachés à la finance ou encore liés à des pratiques culturelles ou religieuses diverses. L’espace du respect en est alors soit déchiré soit saturé par un unique mode d’expression.

Menacé par la violence récurrente…

Nous pouvons souligner deux menaces qui pèsent aujourd’hui sur le respect et fragilisent le cadre institutionnel. La première tient de la déchirure culturelle, religieuse, symbolique, et de la violence qui s’introduit quand le respect de l’autre disparaît ou perd son inconditionnalité. Il se subordonne alors à une valeur ou une idée « plus sacrée », qui mériterait un respect « plus absolu » que celui dû à l’autre, avec sa langue, sa religion et ses valeurs. C’est le cas de la violence terroriste. Par des frappes aveugles, par un usage systématique de la violence à des fins politiques, elle fait de l’autre une menace, et de la relation avec lui, un danger pour la société. Plus profondément, elle révèle ainsi l’intention perverse qui la guide : montrer que le respect n’est qu’un leurre, le visage aimable d’une violence prête à se déchaîner à la moindre sollicitation. On ne peut donc plus rien construire de durable, de solide et paisible sur le respect, ni sur l’amour et la communion dont il est le seuil, ni sur la liberté qu’il signifie. Enjeu spirituel de premier ordre appelant une résistance spirituelle à la hauteur, à travers une cohésion qui ne cède pas au repli sur soi précisément recherché. À la même veine appartiennent le mépris, la dérision et tout ce qui met à mal ce qui constitue le respect que l’autre a pour lui-même : son identité, la fidélité à son histoire, ses valeurs, sa parole, etc. C’est la porte ouverte à la négation de l’autre et à son exclusion dans ce qui fait précisément sa différence respectable, sa liberté. De même que respecter l’autre multiplie et valorise socialement le respect, l’irrespect fait grandir la méfiance et la violence.

…et par l’oubli

Quand se rompt le tissu des relations

Il est une autre forme de manque de respect plus banale. Elle relève de ce qui est parfois identifié comme incivilité et qui consiste à oublier ou à refuser d’exprimer une marque de respect attendue. J’en ai été un jour le témoin, dans une pharmacie où se trouvaient quelques rares clients, et parmi eux, un père et son jeune fils. Ayant obtenu et réglé ce qu’il cherchait, le jeune garçon remercie et salue en se dirigeant vers la sortie de l’officine. À ce moment précis, pharmaciens et clients médusés entendent le père dire à son fils, dans une inconscience manifeste de la violence de sa remarque qui ne se voulait pourtant pas offensante : « Tu n’as pas besoin de dire merci, puisqu’on a payé ». Dans l’esprit de cet homme, la transaction et son objet occupent la totalité de la place et du sens de sa relation avec le pharmacien. Ignorer la reconnaissance pour une personne qui n’a rien fait d’autre que répondre à ce qui était attendue d’elle, gage pourtant d’une réciprocité possible. L’acte social que représente cet échange marchand, la relation de société, et la réalité du vivre ensemble où il s’insère, lui échappent et sont oubliés, absorbés par la satisfaction du besoin. Le choc éprouvé par les personnes présentes, et leur besoin d’échanger des paroles sur ce qui venait de se passer, étaient le signe le plus évident que le tissu symbolique qui nous relie avait été blessé et devait être réparé.

Mémoire des liens profonds

Ce qui est ici blessé par l’oubli ou l’incivilité, c’est la mémoire de ces liens profonds et inconditionnels qui nous identifient en nous reliant. Il n’y a d’êtres humains qu’engendrés et nommés dans une filiation, et reconnus dans une langue, une culture, un peuple. Ces liens se manifestent et se restaurent en se célébrant dans des moments symboliques, où l’on se sent unis de l’intérieur, dans une même dynamique : fêtes, spectacles, manifestations, communions, ou encore unions et victoires contre la violence et la mort, etc.

Mais au quotidien, ils se nourrissent d’une infinité de petites choses héritées de la réalité sociale et culturelle qui nous façonne : mots, gestes, expressions de visage, refrains ou « tubes », petites histoires échangées, apparemment sans importance, mais quand ils viennent à manquer, c’est toute notre vie relationnelle qui en est désorientée et désaccordée. Parce que c’est là que s’enracine le respect de l’autre et de soi, que s’élabore et se communique une parole partagée qui fait exister dans le regard et le cœur les uns des autres. C’est là que se tient le respect, là aussi qu’il est attendu, dans ce niveau du langage qui n’est pas celui de l’information mais celui de la compréhension, qui nous met dans une communion où nos amours et nos désaccords s’expriment librement et en vérité. Cet espace propice au langage fait cruellement défaut dans une société où le temps utile et les messages ont pris toute la place, laissant les personnes en manque de parole et de respect, au sein de relations friables et parfois brutales.

Le respect de Dieu pour les hommes

Dieu nous libère de nos hontes

C’est là, dans ce respect de l’humanité, que s’est tenu Jésus-Christ en incarnant et révélant, dans tout son être et son action, l’amour d’un Dieu Père. Dieu n’a d’autre désir que de partager la totalité de sa vie, de sa liberté créatrice, de sa justice réconfortante avec ses enfants. Dès l’origine, en effet, dans la Genèse, Yahvé-Dieu ne se lasse pas de chercher et d’appeler l’homme et la femme qui n’ont pas pu respecter la Parole les liant mutuellement. Caché dans sa peur, Adam reconnaît Dieu à la voix qui le nomme. Il leur coud des vêtements qui les libèrent de la honte. Il manifeste ainsi que Son Esprit est à l’origine de tout geste de respect.

Dieu respecte Moïse et lui rend une vraie estime de lui-même, en lui rappelant Sa présence à ses côtés dans les moments cruciaux de sa vie, en l’appelant à libérer son peuple par la ténacité de sa foi et par le don de la loi. L’Esprit de Dieu réveille et agite notre mémoire en questionnant la finalité de notre existence, la cohérence et la justice de nos actes, comme pour Moïse. Il se révèle aujourd’hui et hier comme Celui qui tient parole envers et contre tout, et malgré les apparences parfois. Il ne nous abandonne pas à une vie désertique, où le ressassement alimente une mésestime amère de soi.

Par la confiance en l’autre qui restaure le respect, par la loi qui éclaire les pas à faire pour mieux vivre ensemble, son Esprit travaille en nous, et donne les moyens d’accéder à une vraie liberté.

La vie humaine est habitée par le Fils

Mais c’est en Jésus-Christ que se manifeste définitivement le respect de Dieu pour les hommes : devenir l’un d’entre eux, partager leur chair, leur existence, leurs rêves et leurs échecs. De la Samaritaine à la Syro-phénicienne, de Nicodème au centurion romain, l’Évangile ne cesse de mettre en scène le respect si étonnant et constant de Jésus pour tous ceux qui l’approchent, quelle que soit leur condition. Il est à la mesure de l’espérance et de la confiance qu’il met en eux et qu’eux-mêmes mettent en lui. Le baptême donné par Jean-Baptiste à Jésus dans le Jourdain montre jusqu’où va l’amour de Dieu pour les hommes. La vie humaine est maintenant habitée par le Fils de Dieu même dans ses fibres les plus humbles qui y trouvent toute leur dignité. Donner toute sa place à Dieu dans la vie, c’est céder la première place à l’autre, au prochain, celui qui prend soin de nous comme Jésus prenait soin de ceux que son Père lui confiait.

Un respect qui purifie les intentions et le regard

Signe du respect de Dieu pour chacun

Mais la figure évangélique du respect la plus achevée est celle de Jésus lorsqu’il lave les pieds de ses disciples. « Lui qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême », écrit Jean pour introduire cet épisode qui prend chez lui la place du récit de la Cène eucharistique chez les autres évangélistes (Jn 13, 1). L’attitude et le geste sont ceux de l’esclave incliné vers le bas, vers le plus méprisable, le plus impur pour le laver. Mais, porté par un amour qui va jusqu’au bout de lui-même, sans aucune réserve ni le moindre reste, ce geste servile est comme retourné. Il devient le signe et le geste de l’infini respect pour tout homme d’un Dieu qui s’est laissé toucher et anéantir par notre complicité avec le mal. Son amour porté à l’extrême de soi se donne dans le pain eucharistique, et se signifie dans ce respect né d’une fidélité qui a traversé la mort : il rend pur ce qui demeure mêlé d’intérêt, de complaisance, d’attirance et de crainte mondaines, à proprement parler de tout ce « respect humain » dont nous sommes remplis et qui grève la vérité de nos rencontres. Un tel geste n’est pas aisé à accueillir, et on souhaite avec Pierre qu’il s’accompagne d’une parole où le sens s’éclaire et où la purification agit sur le cœur et les intentions : « Alors pas seulement les pieds, mais les mains et la tête… » (Jn 13, 9). Mais ce respect amoureux peut aussi rester sans réponse ni changement du cœur. On le mesure avec Judas, enfermé dans sa trahison (Jn 13, 26-27). En Jésus-Christ, le respect se fait don, victorieux des forces de mensonge et de mort qui minent les relations au détriment de la vérité, de la parole tenue, de la fécondité sociale, et ce fondement nouveau a deux conséquences décisives.

La première est le respect qu’appelle l’humanité la plus blessée ou la plus délaissée et en qui le Christ voit sa gloire (Mt 25, 31). En prendre soin, la traiter avec autant de droit et d’égard que pour quiconque, l’aimer comme soi-même parce qu’elle a visage du Christ qui y fait sa demeure, c’est aussi se respecter soi-même dans ce que nous avons de moins respectable à nos yeux et que nous peinons à aimer, à accepter : Dieu se tient là et sauve de la honte, de la mésestime, de la mort sociale signifiée dans le regard et l’indifférence d’autrui. Le respect est une inclination de soi et une mise en mouvement qui n’est pas divisible. Des hommes et des femmes comme Mère Teresa, Jean Vanier, Desmond Tutu ou Nelson Mandela n’ont cessé d’en témoigner.

L’unique sacré

Cela nous dit aussi qu’en nous et dans la société, est abolie la limite clivante entre le pur et l’impur, entre sacré et profane. L’unique sacré est ce lien d’humanité qui nous unit à l’autre dans la complicité du mal comme dans la recherche du juste, du bien et du vrai, du salut dirait saint Paul. Ce salut commence par le respect qui s’exprime dans la parole échangée et l’égalité de traitement, la reconnaissance, l’accès aux droits et aux institutions. Dans la foi, ce lien inconditionnel, souvent inconscient ou oublié, est sauvé dans la mort et la résurrection du Christ. Il nécessite respect et soin, comme dans le lavement des pieds : « Heureux êtes-vous, si vous le faites » (Jn 13, 17). Aucune institution ne peut être sacralisée aux dépens du respect dû à chacun. L’absence ou le manque de respect envers des groupes ou des populations au nom de Dieu ou de valeurs soulève toujours l’indignation d’hommes et de femmes de bonne volonté qui se lèvent gratuitement pour solliciter les consciences et faire progresser les situations d’injustice.

 

Le respect de Dieu est souvent invoqué avec force, et non sans raison, quand le monde symbolique qui nous est familier est agressé. Aplatissement des pratiques, banalisation d’objets de culte ou de piété hors de leur sens religieux, désuétude de rites parfois tournés en dérision ou utilisés à des fins profanes, tandis qu’ailleurs, on radicalise et fige dans le marbre et la violence des éléments de tradition, des règles insupportables hors de leur contexte religieux, et bien d’autres choses encore. Signe surtout d’une globalisation des religions et spiritualités dans un monde devenu unique, sans mémoire, et dont l’avenir est difficile à déchiffrer. Mais respecter Dieu, en bien des traditions, c’est d’abord se recevoir de Lui et Lui rendre grâces du respect qu’Il nous témoigne en nous donnant sa vie pour aimer et désirer, en nous donnant le monde pour l’habiter ensemble dans le respect de la Création et le respect les uns des autres. Là s’ouvre une foi à mettre en œuvre et à renouveler quotidiennement. Elle nous projette vers l’autre, et tout particulièrement vers ceux à qui le respect fait le plus défaut. Là, dans le respect de l’autre se joue en vérité le respect de la demeure de Dieu parmi les hommes.

Ce qui circule entre nous

Guilhem Causse s.j.

Philosophe, Centre Sèvres, Paris.

Voici quelques années, devant parler du respect à une classe d’élèves en troisième professionnelle, je leur ai proposé de jouer des saynètes de la vie quotidienne : « j’arrive en même temps que quelqu’un devant une porte », « je vois quelqu’un jeter un papier dans la rue », etc. La même scène était jouée plusieurs fois, donnant lieu à une diversité étonnante de propositions. Le reste de la classe observait, puis chacun pouvait réagir. À la fin, nous avons cherché à rassembler l’expérience en une phrase. La première qui a surgi est : « le respect, c’est me faire respecter ». Au fil des débats, une autre a peu à peu émergé, et c’est sur celle-ci que nous avons fini par nous entendre : « le respect, c’est se parler ».

Ces deux définitions illustrent bien le mouvement qu’est le respect : il circule entre moi et l’autre par la parole. À l’inverse, l’absence de parole est souvent signe d’irrespect. Le respect, en effet, est comme une pièce à double face. D’une part, il est une demande : si la...