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Conscience et vide d'existence

De
184 pages
Ces deux ouvrages qui font la matière de ce volume se complètent parfaitement, c'est pourquoi ils paraissent sous le même titre. L'auteur analyse dans Esquisse d'une esthétique l'activité gratuite de l'artiste. Le procès de la conscience dénonce d'un côté la conscience de l'autre, reconnaît que les religions et les philosophies ne sont que des issues qui permettent de combler le vide d'être que la conscience a creusé en nous.
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CONSCIENCE ET VIDE D’EXISTENCE Joseph Abou-Rizk
L’analyse que j’ai faite de l’activité artistique dans mon Esquisse
d’une esthétique m’a révélé que ce qui porte l’artiste à se livrer à son
jeu gratuit, n’est autre que le besoin de divertir sa conscience et la
conscience des contemplateurs en vue de rétablir le circuit des échanges
affectifs, générateurs de l’existence.
Autrement dit, que l’existence que l’homme considère comme son
titre le plus distinctif, est une œuvre collective dont la persistance dépend
de la sincérité des relations interindividuelles qui l’engendrent, et que la
HXIGF F T CONSCIENCE ET VIDE D’EXISTENCE
bien qu’elle ait pour tâche d’œuvrer dans l’intérêt de l’existence, ne peut
que faillir à sa mission, masquer les gens les uns aux yeux des autres, et
acculer l’existence, privée de la sève affective qui la nourrit, à recourir
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Joseph Abou Rizk est né à Mtein (village du Mont-Liban) en 1926.
Il fut le premier au Liban à avoir enseigné l’esthétique à l’Institut des
Beaux-Arts – Université libanaise de Beyrouth. A partir de 1986, il
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l’Académie libanaise des Beaux-Arts. Parallèlement à l’enseignement,
il fut nommé par le ministère de l’Éducation nationale, tout d’abord
chef de section des affaires culturelles en 1953, ensuite chef de
département des Beaux-Arts en 1958, et en dernier lieu chef de service
des recherches pédagogiques en 1967. De 1972 à 2000, il occupa le
SRVWHGHSU VLGHQ G XM \GHSK ORVRSK LHD H[ R FLH
19 €
ISBN : 978-2-336-29168-0
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Joseph Abou-Rizk
CONSCIENCE ET VIDE D’EXISTENCE











Conscience et vide d’existence

























Collection
« PENSÉE RELIGIEUSE ET PHILOSOPHIQUE ARABE »
www.penseearabe.com
dirigée par Antoine Fleyfel


Cette collection est un espace de réflexion qui traite des problématiques
religieuses et philosophiques majeures du monde arabe contemporain. Elle considère
que la complexité de ces questions suppose, pour leur compréhension, un abord
critique qui s’appuie volontiers sur une interdisciplinarité nécessaire pour une
meilleure intelligence des mutations humaines actuelles.
Cette collection publie des études qui ont comme objet le monde arabe, dans
toutes ses constituantes culturelles, religieuses, politiques et sociales, ou des œuvres
écrites par des penseurs arabes qui réfléchissent le monde à partir de leurs acquis
contextuels.
Ne voulant être limitée par aucune école de pensée mais favorisant la réforme
et le renouveau, cette collection mise sur la valeur scientifique et sur l’originalité des
œuvres qu’elle publie, sur les ouvertures d’horizons proposées et sur l’échange
interculturel pouvant être occasionné.



Dernières parutions

7-Jean-Pierre NAKHLÉ, La reconquête de l’être, Essai sur la marginalisation de la
conscience dans l’œuvre de Joseph Abou Rizk, 2012.
6-Mouchir AOUN, Une pensée arabe humaniste contemporaine, Paul Khoury et les
promesses de l’incomplétude de l’être, 2012.
5-Paul KHOURY, Pensée arabe contemporaine, Tradition et Modernité, 2012.
4-Clémence HÉLOU, Symbole et langage dans les écrits johanniques, 2012.
3-Mouchir AOUN, Heidegger et la pensée arabe, 2011.
2-Paul KHOURY, Islam et christianisme, 2011.
1-Antoine FLEYFEL, La théologie contextuelle arabe. Modèle libanais, 2011.







Joseph Abou-Rizk












Conscience et vide d’existence























L’Harmattan
Du même auteur


e- Regards sur la peinture au Liban, Beyrouth, 2 éd., 1998, 130 p.
e - La feuille de figuier, Beyrouth, Dâr Al-Farâbi, 2 éd., 2009, 163 p.
e- À la recherche de nos valeurs, Beyrouth, 2 éd., 1998, 158 p.

- Esquisse d’une esthétique, Beyrouth, ALBA, Université de Balamand,
e3 éd., 2009, 157 p.
- Le prince, Beyrouth, 1981, 131 p.
- Le peuple, Beyrouth, 1997, 164 p.
- Le procès de la conscience, Beyrouth, 2005, 167 p.
- En quête d’un refuge, Beyrouth, 2009, 167 p.



















© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29168-0
EAN : 9782336291680 Préambule

Les deux ouvrages qui font la matière de ce volume se
complètent si parfaitement qu’ils auraient pu être publiés sous le
même titre.

Ce que l’auteur a en effet analysé dans son premier ouvrage
Esquisse d’une esthétique c’est l’activité gratuite de l’artiste. Ayant
constaté, en premier lieu, que cette activité serait absurde si elle ne
visait satisfaire aux exigences de quelque chose que l’artiste porte
en soi et qu’il considère supérieur à son corps, il en a conclu que ce
quelque chose de supérieur ne peut être que l’existence. Ayant
remarqué, en second lieu, que l’activité artistique gratuite ne
parvient à exercer ses effets que si elle divertit la conscience des
contemplateurs et fait bénéficier l’artiste de la confiance et de la
sympathie de ses contemplateurs, l’auteur en a conclu que ce qui
satisfait l’existence de l’artiste c’est sa communication sincère avec
son entourage.

L’avantage de cette communication réside en ce qu’elle fait
sentir à l’artiste qu’il a sa place dans le monde humain, ce monde
complètement indépendant du monde physique du fait qu’il est
régi par ses propres lois et non soumis au déterminisme auquel est
soumis le monde physique. C’est la liberté qui n’est autre que son
existence que l’artiste estime comme supérieur à son corps.

Le problème qui préoccupe l’homme c’est donc la dualité de
sa nature : organique d’un côté, existentielle de l’autre. Satisfaire
l’une c’est nuire à l’autre. Toute l’histoire de l’humanité s’explique à
partir de ce problème. Tout ce qu’a fait et fait l’homme est régi par
cette dualité à laquelle la conscience, avec tout ce qu’elle implique
de possibilité intellectuelle, propose des solutions en pis-aller. Ce
qui a eu pour effet, en premier lieu, de masquer les êtres humains
les uns aux autres, de les condamner à se recroqueviller dans leur
moi et de leur faire assister passivement à l’étiolement de leur
existence ; en second lieu, de porter l’homme à préférer le bien-
être de la vie aux dépens du bien-être de l’existence.

Le procès de la conscience dénonce, d’un côté, la conscience, de
l’autre, reconnaît que les religions et les philosophies ne sont que
5 des issues qui permettent à ceux qui tiennent toujours à leur
dignité existentielle de combler leur vide d’être que le
développement de la conscience a creusé en eux. Religion et
philosophie ne constituent donc pas des réponses définitives et
convaincantes aux interrogations que l’homme n’a cessé de se
poser depuis son avènement à la conscience. Le livre en question
n’est ni une religion ni une philosophie, mais un appel et une mise
en garde contre l’avenir qui attend l’humanité.


Jean-Pierre Nakhlé
















Esquisse d’une esthétique

L’art n’est inutile que pour ceux qui ne trouvent
dans l’existence que ce qui est dans la vie.

L’auteur

Préface

Cet essai est né d’une nécessité : fournir aux jeunes artistes
désemparés devant l’enchevêtrement déconcertant des voies
artistiques, de quoi leur permettre d’orienter positivement leurs
recherches. De par son ambition, il est donc pratique. Il entend
dégager les nécessités qui président à la naissance et à l’évolution
de l’art et indiquer par suite aux artistes les démarches qu’ils
doivent adopter pour conformer leurs œuvres aux exigences qui les
dictent.

Au départ, la tâche me paraissait relativement accessible, car
je l’envisageais encore à distance. Mais à mesure que se précisait
mon objectif, ma vision se brouillait, devenait confuse, si confuse,
que cela me plongeait dans une espèce d’égarement que mes
lectures ne faisaient qu’accentuer.

Plus d’une fois je m’étais reproché mon obstination et plus
d’une fois je m’étais trouvé sur le point de renoncer à mon projet.
Mais avec le temps, l’œuvre fut achevée.

Malheureusement, le manuscrit fut détruit. Le feu de la
guerre de 1975, qui ravagea Mtaïn, mon village natal où je m’étais
réfugié alors avec ma famille, l’a dévoré. Ne possédant
actuellement que l’avare attachement à un ouvrage qui a usé les
meilleures années de ma vie, et craignant que des imprévus ne
viennent m’empêcher de le restituer dans son intégrité, je me hâte
d’en reconstituer rapidement le squelette, laissant à d’autres le soin
d’en compléter aussi fidèlement que possible, la véritable
physionomie.


Joseph Abou Rizk
7




Introduction

La connaissance de l’art implique
la connaissance de l’homme

Il est inconcevable que l'on puisse penser l'art,
indépendamment de l'homme, de sa condition, de ses problèmes,
de ses manières de résoudre ses problèmes. Vouloir donc
connaître l'art, en définir la nature et en déterminer la fonction,
c'est par le fait même s'astreindre à connaître l'homme.

Et tout d'abord, est-ce qu'il nous importe réellement de
connaître l'art ?

À en juger d'après la psychologie de l'artiste, lequel se voit
beaucoup plus porté à se réaliser dans ses œuvres qu'à s'interroger
sur les raisons qui le motivent dans ce sens, la réponse est négative.
Mais à en juger d'après l'embarras, disons même la confusion du
contemplateur devant les orientations un peu surprenantes, que ne
cessent de prendre les arts depuis un certain temps, lesquelles
orientations menacent, si on ne se dépêche pas de les normaliser,
de faire sombrer les arts dans l'anarchie, la connaissance de l'art
s'impose comme obligatoire, non seulement à l'esthéticien ou tout
simplement à l'homme curieux de connaître, mais aussi et surtout à
l'artiste authentique, soucieux de contribuer sérieusement au
parachèvement de la grande œuvre humaine.

La connaissance de l'art est donc d'une nécessité primordiale.
Reste à savoir si cette connaissance appelle forcément la
connaissance de l'homme.

Il n'y a pas de doute que les arts semblent jouir actuellement
d'une certaine autonomie qui les fait considérer comme disciplines
spécifiques régies par des lois intrinsèques. Mais si l'on réalise,
d'une part, que le sentiment de non-sens auquel on aboutit souvent
par suite de la réflexion sur la signification de l'art, n'est que le
résultat inéluctable de la croyance anticipée en cette autonomie, et
que le moyen le plus sûr de dissiper ce sentiment consiste, d'autre
part, à replacer l'activité artistique dans le contexte des nécessités
humaines qui l'ont imposée, l’on se convainc sans peine, que
9 l'autonomie des arts n'est qu'une autonomie conditionnelle, et que
l'activité artistique ne cesse d'être régie, en dépit des apparences,
par des impératifs non artistiques.

D'un côté, nous sommes donc tenus à connaître l'art, de
l'autre, nous sommes persuadés qu'il n'y a de meilleur moyen pour
y parvenir, que celui de connaître l'homme. Comment allons-nous
alors nous y prendre pour accéder à cette connaissance ?

Deux voies s'offrent à notre choix : ou bien il nous faut
élaborer a priori, une conception quelconque de l'homme, ou bien,
reconstituer cet homme à partir de l'interprétation de ses activités.

Elaborer, a priori, une conception de l'homme, c'est se
condamner, pour autant que l'intuition puisse être révélatrice, à ne
connaître cet homme que dans l'instantané, dans sa version
actuelle, dans son état d'être déjà situé, alors que ce qui nous
importe de connaître, c'est cet homme, mais dans son état
d'organisme vivant qui cherche à se réaliser ou à se maintenir dans
son état d'être déjà réalisé, vu les avantages que nous fournit cette
manière de connaître sur le plan de l'exploration des raisons qui
ont déterminé cet homme et ne cessent, en dépit des apparences,
de le déterminer à se complaire dans les arts.

Rec onstituer l'homme, à partir de l'interprétation de ses
activités et en l'occurrence, de son activité artistique, c'est s'exposer
au danger de mutiler éventuellement sa physionomie originelle, vu
la mauvaise foi dont se taxe souvent cette activité. Où trouver alors
l'issue ?










Chapitre premier

Connaître l’homme à travers son activité artistique

Nous chercherons toujours à reconstituer l'homme à partir
de l’interprétation de ses activités, notamment, de son activité
artistique. Mais au lieu de nous en tenir aux productions de cette
activité qui peuvent se présenter comme suspectes et par suite
nettement insuffisantes pour nous instruire de la véritable fonction
de cette activité, nous nous en tiendrons de préférence aux modes
opérationnels de cette activité, qui nous paraissent plus dignes de
confiance, mieux représentatifs du but que se propose l'artiste, et
nous nous efforcerons, par voie d'analyse et d'interprétation, de
dégager les nécessités qui nous semblent justifier ces manières
d'opérer.

À première vue, et considéré sous l'angle de ses sources
d'inspiration, l'art apparaît, sans aucun doute, comme
essentiellement intéressé à la vie de l'organisme humain : à ses
manières de se comporter, au niveau de la danse et du théâtre ; à sa
parole, au niveau de la poésie, du chant et de la musique ; à son
désir d’avoir son chez-soi, au niveau de la décoration et de
l'architecture ; à son attachement à la nature, au niveau du dessin et
de la peinture, etc. Mais si tel est le cas du point de vue des
rapports externes de l'art avec la réalité, il ne doit pas nous
échapper, que du point de vue des façons de traiter cette réalité, ce
fait devient moins évident.

Où trouvons-nou s, en effet, le comportement, le véritable
comportement de l'homme cherchant à se nourrir, à se désaltérer,
à se défendre ou à procréer, dans la danse ? Le mot, dans la poésie
ou le chant ? Le logis, dans l’architecture ? Le modèle, dans le
dessin ou la peinture ? Ne remarquons-nous pas, que par l'effet de
l'intervention de l'artiste, ces réalités s'évanouissent pour céder la
place à des créations imaginaires que seule la mauvaise foi de
l'artiste, tout au moins sa maladresse, sont en mesure de ramener à
leur état initial de réalités ?

Il est incontestable que les arts se sont axés sur les réalités de
la vie. Mais ce qui n'est pas moins incontestable, c'est qu'en
11 transposant ces réalités les arts n'ont fait que les dénaturer. Est-il
réellement insignifiant que l'homme ait imposé à son corps
d'exécuter des mouvements, rythmés, réguliers, répétés et qui ne
paraissent aucunement avoir prise directe sur le réel ? Est-il
réellement insignifiant qu'il ait désarticulé les formes de son
expression prosaïque originellement adaptées à ses besoins
pratiques et les ait recomposées selon un ordre arbitraire dont
l'unique avantage est de maîtriser le mot, de le discipliner, de le
polir jusqu'à l'user ? Est-il réellement insignifiant qu’il ait dissout
l’expression linguistique poétisée dans un flot sonore et qu'il ait
ensuite abandonné cette expression pour se contenter d'envoyer le
chant à l'aide d'un boyau ou à travers un roseau ? Est-il réellement
insignifiant qu'il ait édifié son habitation selon des formes qui
révèlent à peine les fonctions qu’elles remplissent et qu'il ait poussé
son jeu architectural jusqu'à éclipser ou presque ces fonctions ?
Est-il réellement insignifiant enfin qu'il ait remplacé les choses par
leurs ressemblances et qu'il ait arraché les événements à leurs
contextes réels pour les reproduire soit sur une toile, soit dans le
cadre factice du théâtre ? Si tout cela nous est vraiment indifférent,
c'est que nous attachons plus d'importance aux agréments que
produit l'art qu'aux procédés grâce auxquels il produit ces
agréments, et méconnaissons la part qui revient au jeu dans la
réussite de l'entreprise artistique.

1. L’art comme jeu

Tout dans l'art, mis à part son contenu, rappelle en effet le
jeu, les manœuvres ouvertement destinées à illusionner le
contemplateur, à égarer sa conscience, à le détourner de la réalité
pour l'attacher à une fiction. Abstraction faite de certaines œuvres
dont la concordance harmonieuse avec le goût de certains milieux,
à certains moments de l'histoire, les fait admettre comme
naturelles, et compte exclusivement tenu de la forme de ces
œuvres et de l'impression que produit cette forme en dehors de
tout accompagnement expressif, la structure intrinsèque des arts
reste une structure artificielle, nettement motivée par d'autres
soucis que ceux de servir de véhicule approprié à des états d'âme
que rien n'empêche de s'accommoder ultérieurement de cette
structure à des moments précis de l'évolution des relations
humaines. Nous assoient dans cette conviction, non seulement le
12 fait que les arts aient su garder presque intactes leurs manières
traditionnelles d'opérer, en dépit des platitudes auxquelles les
condamnait souvent leur formalisme étriqué, mais aussi le
sentiment que même servant de moyens d'expression subtilement
adaptés aux nuances des états d'âme qu'ils extériorisaient, ils n'aient
pas cessé - c'est-à-dire les arts - de conserver leurs caractères de
jeu, d’activité gratuite. Nous pensons ici à la danse, à la poésie, au
chant, à l'architecture, au dessin, au théâtre et en particulier au
théâtre chanté, lequel, en dépit de l'intérêt qu'on ne cesse de lui
accorder dans certains milieux, ne paraît pas moins excentrique
qu'une composition recherchée ou qu'un décor sonore suranné.

L'art est donc, du moins dans son état non-expressif ou dans
son état expressif avorté, essentiellement jeu. Et si, ainsi que nous
venons de l'insinuer, cet artifice ne se prête qu'accidentellement et
selon les nécessités, à la transmission des messages affectifs ou
autres, alors qu'il porte en soi ses propres justifications, il en
ressort logiquement qu'il faut chercher le fondement de ces
justifications dans le besoin qui détermine l'homme à se complaire
dans l'irréel.

Conclusion hâtive, nous dira-t-on. Car elle omet de prendre
en considération les orientations qui tendent à concilier l'art et la
réalité. Nous l'admettons volontiers. Mais qu'on nous permette de
souligner à ce propos :

2. L’art comme activité gratuite

Premièrement, que ces orientations en question, se situent,
ainsi que nous le montrerons ultérieurement, en des époques où les
relations humaines revêtent un caractère tout à fait particulier.

Deuxièmement, que ce s orientations ne cessent, en dépit des
apparences, de se conformer aux impératifs de la composition
artistique. En ce sens que la prose par exemple ne devient
poétique, que dans la mesure où elle perd son caractère prosaïque,
c'est-à-dire dans la mesure où elle réussit à s'organiser de manière à
amortir l'effet du mot, à l'arracher à son contexte usuel pour
l'introduire dans un contexte non usuel, que l’habitation
fonctionnelle ou qui fait penser à une hutte ou à une cabane ne
13 devient architecturale, que dans la mesure où elle réussit à
s'imposer comme fantaisie, ou comme réalisation répondant non,
au besoin du rustre ou du primitif, mais plutôt au goût de l'homme
qui joue au rustre ou au primitif ; que les représentations
improvisées ne deviennent théâtrales, que dans la mesure où elles
réussissent à maintenir à l'acteur sa fonction d'acteur et au
spectateur son rôle de spectateur ; bref, que dans la mesure où ces
tentatives réussissent à faire admettre au contemplateur l'irréalité
de la réalité qu'elles lui présentent.

De n’importe quel biais qu’on l’envisage, l’art se présente
comme une activité gratuite, comme une conduite visant à
dénaturer la réalité et à confondre la conscience. Ainsi défini, il
nous permet de dégager les nécessités qui ont présidé à sa
naissance et ont défini sa fonction et rien qu’en nous interrogeant
sur les mobiles qui poussent l’artiste à agir de cette manière
extravagante.

3. L’activité gratuite comme preuve du désintéressement vis-à-vis des
exigences corporelles

Et tout d’abord y aurait-il dans la nature de l’homme,
considéré comme simple organisme vivant, de quoi lui faire
préférer gaspiller bénévolement ses énergies vitales, mutiler la
réalité dont l’exploitation pourrait lui assurer la satisfaction de ses
besoins corporels et confondre la conscience qui lui sert au moins
comme moyen d’adaptation ? Rien ne le prouve. Si l’artiste choisit
donc de se comporter contrairement à ce qu’exige sa vie, c’est qu’il
se voit invinciblement porté à se conformer aux exigences de
quelque chose qu’il considère supérieure à sa vie, à quelque chose
qu’il ne peut satisfaire que par son désintéressement vis-à-vis de ce
qui assure la satisfaction de ses besoins corporels, en raison des
avantages que lui procure ce désintéressement au niveau de
l’intensification de ses échanges affectifs avec ses semblables.

Le danseur qui se dépense dans une activité gratuite n’est pas
un homme qui jouit d’un surplus d’énergie, mais un apôtre qui
porte un message humain, un homme, non seulement désintéressé,
mais plutôt intéressé à prouver son désintéressement, non
seulement, pour gagner la confiance de ses semblables et bénéficier
14 de leur sympathie, mais pour les appeler à imiter son exemple, les
inviter à ne pas s’attacher passionnément aux biens matériels qui
les mettent en opposition les uns aux autres et à s’unir dans la
fraternité et l’amour.

Le peintre qui s’évertue à dénaturer la réalité, n’est pas un
maniaque, mais un messager d’entente et de paix. Dénaturer la
réalité n’est pas uniquement pour lui une façon de prouver son
détachement vis-à-vis des choses dont la possession ne peut que
susciter des conflits entre ceux qui désirent les acquérir, mais
encore une occasion dont doivent profiter tous les êtres humains
pour réaliser que la satisfaction qu’ils éprouvent par leur
communion avec l’artiste, et à travers lui entre eux-mêmes, est de
beaucoup supérieure à celle que leur procurent les choses dont ils
convoitent la possession.

Le poète et le musicien dont les œuvres ravissent la
conscience des lecteurs et des auditeurs, ne sont pas des magiciens,
mais des hommes qui ne trouvent leur parfaite quiétude que quand
ils échappent à leur « Moi » et fusionnent dans le « Nous ». S’ils ne
s’interdisent pas de divertir la conscience, c’est qu’ils sont sûrs que
c’est l’unique moyen susceptible de réactiver la sensibilité affective
qui, du fait qu’elle rétablit le circuit des échanges communicatifs,
procure à ceux qui communiquent, la véritable satisfaction à
laquelle ils aspirent.

4. L’activité gratuite comme expression d’un besoin insistant de
communication

Ce que visent, le danseur, le peintre, le poète et le musicien,
bien entendu à leur insu, c’est à se retremper, par le truchement du
jeu, de la dénaturation de la réalité, et de la diversion de la
conscience, dans leur innocence, dans leur vérité. C’est à
s’aménager des voies d’accès aux cœurs des autres et de se sentir
en retour, comme espace de rencontre à tout le monde.

Ce peu de renseignements, que le dévoilement des mobiles
qui orientent la manière d’agir de l’artiste, nous a fourni, n’est pas
négligeable. Car il nous permet de conclure que si l’artiste
entreprend dans son activité de se dépenser gratuitement, de
15 dénaturer la réalité, et de divertir la conscience, bien qu’il connaisse
les désavantages de cette conduite sur le plan de son bien-être
matériel, c’est qu’il entend exploiter ces désavantages sur le plan du
rétablissement de ses relations affectives avec ses semblables.

Mais comme il est inconcevable que l’homme renonce à ce
qui avantage sa vie pour favoriser quelque chose d’inférieur à cette
vie, il s’en suit logiquement que le rétablissement des relations
affectives que l’homme s’assure par ses concessions, constitue un
état que l’homme considère comme supérieur à la vie.

Or il n’y a que l’existence qui puisse surpasser la vie.

Par conséquent les relations affectives que l’homme choisit
d’entretenir au détriment de son corps, sont, sinon l’existence, du
moins, ce moyen qui rend possible cette existence.























Chapitre deuxième

L’existence est l’acquisition la plus précieuse de l’homme

C'est donc au nom de l'existence que l'homme se permet
d’agir contrairement à ce qui avantage sa vie. Et puisque cette
existence est fonction du développement des relations affectives, il
ne nous reste qu'à préciser le rôle que jouent ces relations sur le
plan de la réalisation de l'être, pour dévoiler la situation d'origine
que l'homme a choisi d'abandonner en contrepartie de son
accession à l'être, déchiffrer les solutions qu'il a imaginées en vue
d'accéder à son but, et dégager par le fait même les nécessités qui
l'ont déterminé à se dépenser gratuitement.

1. L’existence, œuvre des rapports affectifs

De quoi sont alors capables ces relations ?

Tout simplement d'assurer, par la voie de la communication,
l'adhésion de l'homme à un univers humain d'où il lui devient
loisible d'appréhender le monde dont il fait partie, en tant
qu'organisme vivant, comme donnée distincte de soi.

Sur le plan de la détermination de la condition humaine, ce
résultat nous permet de conclure :
- que l'existence opiniâtrement défendue par l'être humain,
n'est autre que la liberté, que ce sentiment d'autonomie
surgi en l'homme du fait de son adhésion à l'univers
humain qui l’a arraché à son état d’organisme vivant collé
au monde physique ;
- que le néant ne représente, par voie de réciprocité, que cet
état d'incorporation de l'organisme vivant au monde
physique ; ce qui revient à dire qu'il constitue,
contrairement à toute opinion qui le réduit au vide absolu,
un fait purement humain qui ne concerne que l'homme ;
- que l'avènement à l'existence ne doit être compris que dans
les limites de ce passage de l'homme, de son état
d'organisme incorporé au monde physique à son état
d'entité non réversible à ce monde ; ce qui sous-entend que
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