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Dieu n'est pas mort

De
256 pages
La philosophie des Lumières, les droits de l'homme et le principe de laicité qui s'en inspirent constituent le socle des institutions de la France. Or, Dieu est une dimension incontournable de la conscience humaine. A travers une lecture de Rousseau, de Nietzsche, de Marx, de Foucault, l'auteur met au jour avec acuité, en se référant à Arendt et Lévinas, la Blessure qui est à l'origine de la France contemporaine : son parricide. Il démontre que l'Europe ne pourra se réaliser que si elle est en mesure de s'élever au-dessus des Etats-Nations qui la composent, à travers un principe transcendant.
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Dieu n'est pas mort
Le malentendu des Lumières

Judaïsmes Collection dirigée par Ariane Kalfa
Dernières parutions

STORPER PEREZ Danielle, Chronique du religieux à Jérusalem, 2002. PEREZ Felix, D'une sensibilité à l'autre dans la pensée d'Emmanuel Levinas, 2001. HANDELl Jack, De la tour Blanche aux portes d'Auschwitz, un Juif grec de Salonique se souvient, 2001. PEREZ Félix, En découvrant le quotidien avec Emmanuel Levinas. Ce n'est pas moi, c'est l'être. 2000. VlGÉE Claude, Vision et silence dans la poétique juive. Demain, ma seule demeure, 1999. GUETTA Alessandro, Philosophie et kabbale. Essai sur la pensée d'Elie Benamozegh, 1998. AYOUN Richard, Les Juifs de France. De l'émancipation à l'intégration (1787-1812), 1997.

Edouard

VALDMAN

Dieu n'est pas mort
Le malentendu des Lumières

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

BRISURES AUBE

poèmes, Pierre Jean Oswald, 1970

poèmes, Pierre Jean Oswald, 1972 poèmes, Saint Germain-des-Prés, Saint Germain-des- Prés, 1975 poèmes, Fons, 1978 1973

ROUGE SANG MAI68 poèmes,

LES SOLEILS LES OISEAUX

DE LA TERRE, ISADORA MORTS conte, Fons, 1978

EN SOI LE DESERT LE ROMAN

poèmes, Fons, 1980 DE NICE essai, La Différence, 1990

DE L'ECOLE

LES JUIFS ET L~RGENT, réédition Biblieurope, 1999 POUR UNE REFORME LES LARMES

pour une métaphysiquede l'argent essai, Galilée, 1994,

DE LA COUR D ~SSISES poèmes, L'Harmattan, essai, Biblieurope, 1999

essai, L'Harmattan, 1997

1996

DU TEMPS

LE RETOUR DU SAINT LA BLESSURE

récit, NM7, 20

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5346-9

«

Une société qui a refusé d'être blessée à mort. »
Thomas Bernhart

Avant-propos
Le 18ème siècle s'est voulu celui des Lumières, de la toute-puissance de la Raison et du savoir encyclopédique. Ceux-ci se sont fondés sur une critique radicale de la religion et du despotisme royal. Sur la mort de Dieu, ils ont prétendu instituer le royaume de l'homme et celui de ses droits. Avec le 19ème siècle qui se veut l'ère de la liberté débute celui des grands massacres, celui de la Terreur: Liberté, Egalité ou la mort! Le 20ème siècle achève le meurtre. L'homme s'est désormais rendu maître d'un désert, jonché de cadavres, de camps, et de fils de fer barbelés. Ce n'est plus le problème de la mort de Dieu qui se pose. Nous sommes entrés dans la problématique de la mort de l'homme. N'y aurait-il pas un malentendu fondamental quant à la mort de Dieu, telle que l'a conçue la philosophie des Lumières, et quant aux Droits de l'Homme tels qu'ils ont été fondés sur ce meurtre? La Grande-Bretagne par la Réforme protestante, et les pays anglo-saxons à sa suite, n'ont pas tué Dieu. Ils l'ont intégré. Tant il est vrai que le Père et la Loi constituent des espaces incontournables, à l'intérieur de chacun, qu'il ne convient pas d'éradiquer, mais au contraire d'intégrer. La transcendance est irréductible. La Grande-Bretagne a résisté à Napoléon, mais elle a résisté aussi à Hitler. La France a succombé, malgré les Droits de l'homme. Si on ne laisse pas vivre la Béance au sein de la création, le lieu de la blessure métaphysique, ce lieu inappropriable par l'homme, celle-ci se retourne en principe pervers. La mort de Dieu, les Droits de l'Homme, tels que les ont définis les révolutionnaires de 1789, n'engendrent-ils pas un retour du refoulé qui serait à l'origine des totalitarismes?

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Telle est la question qu'on est en droit aujourd'hui de se poser au moment même où de nombreuses nations se restructurent autour de leur foi, où les Etats Unis, dont la Constitution est fondée aussi sur la Bible, détiennent l'hégémonie mondiale, où l'on assiste à un véritable retour du spirituel. Au-delà d'une égalité mythifiée, ne s'agirait-il pas de faire resurgir une authentique différence, et au-delà du concept du citoyen, un individu redéfini autour de la Loi, de l'altérité et du visage?

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Introduction
A la faculté de Droit, en 1960, il était de bon ton d'être marxiste. Mes condisciples considéraient comme irrécupérable quiconque ne pensait pas comme eux. La « praxis» selon Althusser était incontournable. Le Général de Gaulle était à leurs yeux ridicule, et ces futurs agrégés de l'Université prenaient au pied de la lettre les propos du chauffeur de Maurice Schumann qui prétendait que le Général était corrompu. Du côté des enseignants, il en allait de même. Le professeur de Droit du travail donnait un cours éminem-ment marxiste. C'était de la pure propagande. Celui de Droit constitutionnel, sans être aussi excessif, défilait dans la rue contre la venue au pouvoir du « dictateur» de Gaulle. Le professeur d'Economie politique considérait le phénomène Plan comme irréversible. A l'Ecole des Sciences Politiques, plutôt réservée pourtant aux enfants de la bourgeoisie, Raymond Aron était montré du doigt comme fasciste parce qu'il écrivait dans Le Fzgaro. L'Assemblée générale des étudiants, à l'intérieur de laquelle l'UNEF était majoritaire, était totalement acquise à la gauche. En 1958, avant que le Général de Gaulle ne revienne au pouvoir, après avoir une première fois libéré la France puis avoir passé douze ans au désert, le grand ordonnateur de la pensée française, Jean-Paul Sartre, titrait dans L'Express: «Et qu'on en finisse avec ce bonhomme! ». Les principales revues, Les Temps Modernes, Esprit, Te! Que4 se voulaient de gauche. Il s'agissait d'un authentique terrorisme intellectuel.

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Deux livres ont commencé à bouleverser le paysage intellectuel français. L'Homme Révolté, d'Albert Camus, puis L'Opium des Intellel'tuels, de Raymond Aron. Dans le premier, Camus réglait son compte à l'Histoire, et en exergue de son ouvrage était inscrite l'admirable phrase du poète René Char <<l'obsession de la moisson et l'indifférence à l'Histoire !». Dans le second, Raymond Aron décelait le fait que les clercs en France, à la différence des pays anglo-saxons, étaient passés de l'Eglise à la laïcité, dans un même mouvement de passion et de sectarisme. Jean-Paul Sartre s'empressa de mener campagne contre L'Homme Révolté (<<Camus n'ose pas faire le pas dans l'Histoire ») au moment même où il luttait également contre le livre de Viktor Ivavtchencko «J'ai Choisi la Liberté »(1948). Quant au second ouvrage, celui de Raymond Aron, il n'a jamais été compris. Il retournait le fer dans la plaie. Sartre précisément! Disciple de Heidegger auquel il rend visite en Allemagne en 1930, il introduit sa pensée en France et cela donne l'existentialisme. Heidegger, comme Nietzsche, est un penseur grec. Si la pensée de Sartre a connu une telle influence, face à celle de Raymond Aron et d'Emmanuel Lévinas, c'est parce que la France, héritière de la tradition catholique et de la tradition révolutionnaire, a une pensée grecque. Qu'est l'Eglise catholique sinon l'introduction au sein de la Béance métaphysique posée par les juifs, de l'Apollon grec sous la forme de Jésus, via saint Paul? Le judaïsme a posé la présence de Dieu comme un manque. Dans cet espace vide, rien ne doit venir interférer. Saint Paul, juif, élevé dans la culture grecque y a introduit l'image du Christ, et l'a idolâtrée. Que sont la philosophie des Lumières et la Révolution française inspirés par celle-ci, sinon une pensée grecque qui fait de l'Histoire la finalité du monde, et qui contient déjà en elle-même à travers la toute-puissance de la raison, les germes du totalitarisme? Ce n'est pas un hasard si Sartre est passé de

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Heidegger à Staline: il s'agit en fait d'un seul et même mouvement. Son véritable ennemi n'avait été ni Hitler ni Staline, mais de Gaulle, qui tentait avec Malraux de résister aux vieux démons de l'Europe et de créer, en ces temps de cataclysme, une authentique mesure. C'est Soljénitsyne qui, après Aron, Camus, Malraux et Lévinas, a définitivement déchiré le voile. Il faut rendre hommage à la Nouvelle Philosophie d'avoir dans la foulée achevé la destruction de nombreuses idoles, dont celles de l'Histoire et du marxisme. Si l'idole marxiste s'est effondrée, il en est une autre en revanche toujours bien vivante, et qui continue à représenter le confort intellectuel. Il s'agit de l'Egalité. C'est sur la mort de Dieu que se sont construits les Droits de l'Homme, sur celle du Roi et sur celle du Père. Or la dimension du Père, dont la Loi est la symbolique est incontournable. Elle est inscrite au cœur de l'homme. Elle le constitue. Sans elle, et malgré ce qu'affltme Gilles Deleuze1 s'instaure le règne du désir et de la mort. Les anglo-saxons l'ont compris, qui grâce à la Réforme, ont noué avec le Père une relation plus libérée. A aucun moment ils ne l'ont tué: ils l'ont intégré. Le véritable mal français réside dans cette tentative de meurtre du Père qui ne pouvant advenir, renvoie à tous les totalitarismes par la grâce du refoulé, à celui de Robespierre, à celui de Napoléon, à celui du Tout Etat, aux extrêmes tels le fascisme, l'affaire Dreyfus puis Vichy. La vérité est qu'il est difficile de s'exprimer en France en dehors de cette pensée dite unique, celle de la philosophie des Lumières, de la Révolution française, celle de l'Egalité et de la Raison, celle des Droits de l'homme. Elle représente la bonne conscience.

1 Gilles Deleuze:

L'Anti-Oedipe 13

C'est par ces mêmes Droits de l'homme, en leur nom, que s'est déployé le pire colonialisme, devenu un véritable impérialisme. Si au-delà de cette Egalité, il s'agissait de faire resurgir une authentique différence qui prend son origine non dans la philosophie grecque, mais dans la Loi, et qui laisse vivre au sein de la création l'espace de la Différence. Si c'était cela qu'avaient tenté de communiquer Raymond Aron et Emmanuel Lévinas, dans l'incompréhension la plus totale, et si venait enfin l'heure de ces penseurs de la liberté? Face aux identités multiples qui renaissent ça et là, la Corse et autres provinces, la France va être contrainte de se repenser radicalement. Elle devra remettre en cause la constitution même de son Etat, bonapartiste et autoritaire, incapable de laisser vivre les authentiques différences, au moment même où l'Europe se constitue et où celui-ci se confronte à des états d'origine spirituelle et intellectuelle radicalement autre. Le citoyen, l'Egalité, sont-ils des concepts suffisants pour aborder les problèmes de la modernité? Dieu n'est pas mort. Ce meurtre impossible ne constituerait-il pas ce qui serait en fin de compte la grande illusion de la France? La Révolution française accompagnée de ses mythes, l'Egalité et la Fraternité, même si elle a libéré les juifs, ne serait-elle pas un fantasme dont la vocation était de combler la Béance d'un lieu inappropriable par l'homme? Le salut pour la France viendra des contraintes économiques mondiales. C'est face à ces contraintes qu'elle sera obligée de repenser sa relation à l'Etat. C'est dans le cadre d'un gouvernement européen, au sein duquel les pays protestants, l'Allemagne et la Grande-Bretagne, exerceront sans doute une influence prépondérante, que ce mouvement pourra s'accomplir et que la France, tout en conservant son identité, pourra faire disparaître en elle les redoutables verrous historiques de la culpabilité. 14

PREMIERE

PARTIE

T out est religieux

CHAPITRE

1

Réflexions

sur la question

de Dieu

La question de Dieu est relative, et a évolué au cours des âges. En revanche elle est incontournable comme celle du pouvoir, et a relation avec lui. Le Roi a été, durant des millénaires, le dépositaire de cette symbolique. Tantôt Dieu s'est situé à l'extérieur des hommes: ce furent les divinités de la forêt, des sources, de la nature. C'est sur ces bases que se sont fondées les religions dites archaïques. L'animisme est proche de cette conception. Avec la Grèce, progrès certain, les dieux ont pris visage humain. Mais ils demeuraient encore multiples et l'homme avait tendance à se perdre dans cette confusion. Il était victime de leurs combats, car ceux-ci vivaient des passions humaines. La beauté, l'héroïsme, représentaient la plupart du temps leur caractéristique. L'homme pouvait les rejoindre pour peu qu'il dépassât sa condition. Il n'y avait pas de séparation entre l'homme et les dieux. Ceux-ci par ailleurs demeuraient enfermés à l'intérieur d'un cosmos et d'une tragédie dont ils ne pouvaient s'évader. Avec le Monothéisme, il y a 3225 ans, se réalisa un progrès décisif. La notion de Dieu s'intériorisait. L'homme désormais n'était plus comptable qu'envers lui-même, envers la question de Dieu en lui. Celui-ci devenait une pure interrogation sur sa condition, une présence mystérieuse à l'intérieur de lui-même. «Il n'est pas de Loi qui ne se dise, il n'est pas de commandement qui ne s'adresse à une liberté de parole. Il n'est donc ni Loi ni commandement qui ne confltme et n'enferme la possibilité de la question.»l De nouvelles déviations se feront jour, des dérives, telle la présence d'un messie «J ésus» qui prendra le visage
1 Jacques Derrida - L'écriture et la différence 19

d'Apollon, telle celle d'un livre «le Coran» qui sera idolâtré. Mais l'avancée s'avérera irrésistible et progressivement l'homme n'aura plus à faire qu'à lui-même, qu'à la question en lui. Qu'on veuille tuer Dieu, le nier, l'assujetir, celle-ci demeure. Etrangement la modernité consiste moins à nier son existence, qu'à créer une nouvelle relation avec lui. Les idéologies sont défuntes mais la question de Dieu est toujours présente, au centre de la question de l'homme.

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Du spirituel
Le Retour du Spiritue4 formule célèbre prêtée à André Malraux est un terme éminemment vague. Ceci peut s'expliquer par l'origine marxiste de la pensée de Malraux, puis agnostique, telle qu'elle s'exprime dans Lazare, et le dialogue avec le Père Boquel. En tout état de cause, la quête spirituelle d'André Malraux ne sera pas formulée de manière précise. La Condition Humaine, l'ouvrage qui a établi sa célébrité et qui obtint le Prix Goncourt en 1933, fonde en dignité l'homme communiste. Le héros de Malraux, un Chinois, se bat pour rendre à l'homme son honneur mais il le fait à l'intérieur d'une révolution marxiste. Le marxisme représente à ce moment-là sa tentation. Dans L'Espoir, il va plus loin. Ce livre correspond au temps de son engagement dans les Brigades internationales. Il se bat du côté de la République espagnole. Mais son héroïsme est de plus en plus individuel. C'est sans doute sa vie qu'il sauve plus encore que celle des Espagnols. Bien qu'engagé à gauche, Malraux semble alors plus nietzschéen que marxiste. On dirait qu'il se bat contre Dieu, qu'il lui lance un défi. D'un côté en Chine, il affltme la justice, d'un autre côté en Espagne, le dépassement individuel. Il se pose en même temps qu'il pose son œuvre et son visage à la face de Dieu, ou à celle du néant. Comme Camus, Malraux est un héros de l'absurde, et face à celui-ci il tente de donner à l'homme une raison de vivre, une dignité. Ce sera auprès du Général de Gaulle qu'il trouvera sa voie, une mesure entre les deux tentations extrêmes de l'Europe, le fascisme d'une part, et le marxisme de l'autre. Qu'est-ce que le fascisme? Il est un acquiescement à la dimension grecque de l'Histoire. Certes, celle-ci a inventé

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la démocratie. Mais outre qu'elle n'a duré que deux siècles, a sombré dans la tyrannie, et n'a jamais aboli l'esclavage, elle s'est toujours inscrite à l'intérieur d'une Histoire dont le sens ultime est la tragédie en même temps que la fatalité. C'est cette dimension dont Nietzsche s'est avéré être l'héritier et le prophète, à l'époque contemporaine. Pour l'homme grec, il n'est d'Histoire que de cosmos. Il est enfermé dans un monde réglé par la nature, et par l'ordre des choses. La Cité antique est le centre de sa vie. Pour lui, il n'y a pas d'autre lieu. Pour lui, la Polis est l'autre lieu du monde. Cet ordre dont il ne peut s'exiler, c'est cela le fascisme. Les totalitarismes ne feront que reprendre cette définition de l'homme. Celui-ci appartiendra à un parti, à une nation, à une classe. Il ne s'appartiendra jamais à lui-même véritablement. Il ne sera jamais UNE LIBERTÉ, en dehors de ces dimensions. Le marxisme est à la fois très éloigné de cette appréhension des choses, en même temps qu'il en est très proche. D'un côté, il donne un sens à l'Histoire. Il tente de faire sortir l'homme de cet enfermement fatal, pour l'inciter à cheminer vers la réalisation de la justice. Mais c'est toujours à travers une classe ou un parti, bien que ceux-ci changent de dénomination et qu'ils prétendent entrer dans l'universel et dans le prophétique, à travers la dialectique.

Marx! Allemand d'origine juive, il est contraint d'occulter son identité. Son père est avocat à Francfort. S'il assumait sa condition de juif, il se condamnerait en même temps à renoncer à toute ascension sociale. Dans l'Allemagne bourgeoise du 19ème siècle, bien que protestante, il convient d'élever son fils dans l'idée de l'assimilation. Si la religion protestante constitue par rapport à l'Eglise catholique une avancée dans le domaine de la liberté, il n'en reste pas moins que Luther était antisémite. Le rapport 22

que la Réforme entretient avec le problème du Mal est radicalement différent de celui que le judaïsme entretient avec celui-ci. Pour la religion protestante, l'homme lui est irrémédiablement voué. Seule la grâce peut le sauver. Pour le judaïsme au contraire, la symbolique du combat de Jacob avec l'Ange signifie que l'homme peut lutter pour la part sainte, et la contraindre à le bénir. Il possède une liberté. IZarl Marx rencontre la pensée de Hegel, d'origine grecque, sa dialectique. Il la retourne. Ce ne sera plus l'idée hégélienne (que celui-ci est allé chercher chez Platon) qui fonde la réalité, mais la condition sociale des hommes, la lutte de classes qui fondent l'idée, source de la culture. Celui qui réalisera l'avènement de l'Histoire et celui de la justice, ce sera le nouveau messie, le prolétariat. Marx est juif. Il prophétise. Occultant sa condition juive, sa différence, il invente un monde à l'intérieur duquel, il n'y aura plus que des égaux, des camarades, à l'intérieur duquel il n'y aura plus d'hommes. C'est ici que l'on discerne que fascisme et marxisme sont une seule et même chose 0e pacte germano-soviétique: septembre 1939). Là encore il n'est que du Parti, il n'est que de la classe, et s'il y a bien un universalisme prolétarien, l'homme ne peut se réaliser en dehors de la politique. La rencontre, en Marx, entre la pensée grecque de Hegel et sa propre origine juive représente sans doute la plus puissante conflagration intellectuelle du monde moderne. Le résultat pervers de cette confrontation prend son origine dans le fait que, pour la pensée juive, le Royaume est une dimension d'ordre mystique qui sera toujours en perspective et à réaliser. La Terre sera éternellement promise. Pour Marx, au contraire, imprégné d'hégélianisme et donc de grécité, le royaume sera sécularisé. Telle est la tentation de nombreux juifs, qui, après les Lumières et après Marx, abandonneront la quête spirituelle de la Terre Promise pour une réalisation mythifiée de la justice, 23

transférant sur la sécularisation la dimension prophétique de leur pensée d'origine. Ce que Malraux va tenter de réaliser, en compagnie du Général de Gaulle, c'est un monde qui inclurait ces extrêmes, les intégrerait dans une dimension qui se rapproche de la révolte d'Albert Camus et de sa mesure méditerranéenne. Malraux poursuit ensuite sa quête du spirituel à travers une interrogation passionnée sur l'art. Il voit bien que la tension de l'artiste et son obsession de la beauté transcendent les classes, les nations, les civilisations, bien qu'elles soient conditionnées par elles. C'est la liberté de la création et la révélation d'une dimension transcendantale par la beauté qui semblent alors obséder sa pensée. Mais là aussi son regard demeure prométhéen. C'est pour lui une manière de se poser face à la mort, au néant ou à Dieu. Il n'y a pas chez lui de vraie lumière. Malraux demeure profondément grec, par son narcissisme même. Il n'ira pas plus loin. Les entretiens avec le Père Boquel semblent le ramener à la dernière page de la Condition humaine. Allant de Nietzsche à Dostoïevski, ses dernières grandes interventions sont des oraisons funèbres pour des artistes tels Georges Braque ou des héros comme Jean Moulin. La vie d'André Malraux c'est le Mal du héros. Dans la résurrection d'Israël en 1948 il ne lit pas le retour de la prophétie. Malraux est demeuré dans la dimension du Sacré. Il n'a pas envisagé la dimension du Saint.

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Du religieux
Le pouvoir politique comme le pouvoir religieux sont des symboliques. Ces dimensions ne peuvent être niées~ Elles sont inhérentes à la condition de l'homme. Elles lui sont consubstantielles. L'homme est séparé de lui-même par un vide, le lieu de son interrogation sur sa vie. Qui suis-je? Qu'est-ce que cela veut dire, vivre? C'est le lieu de son mystère, celui de la transcendance ou du néant, le lieu de l'interrogation sur celle-ci. C'est celui de la Question. Ce vide sépare l'homme également de l'autre. Il le sépare aussi de l'absolu. Toute tentative pour réduire cette séparation ne peut conduire qu'à la fusion et à la mort. Ce qu'il faut au contraire, c'est la nommer, définir sa source ontologique. Cette séparation est consubstantielle à l'être même. «L'écriture est le moment du désert comme moment de la Séparation. Leur nom l'indique en araméen: les pharisiens, ces incompris, ces hommes de la lettre étaient aussi des «séparés ». Il faut se séparer de la vie et des communautés, se confier aux traces, parce qu'on a cessé d'entendre la voix dans l'immédiate proximité du jardin.» a dit Edmond Jabès. Le pouvoir politique lui-même est une symbolique. Au bout d'un certain temps, par exemple, un ensemble d'administrés constatant que leurs réunions en assemblée, trop confuses, trop fusionnelles, s'avèrent impuissantes, vont être contraints d'élire des représentants. Le représentant va se séparer de la communauté, pour la diriger. C'est cela le Prince. Pour le pouvoir religieux, il en va de même. Il faut que cette séparation de l'homme d'avec Dieu, d'avec l'absolu et d'avec lui-même, que cette interpellation de l'homme sur sa condition soient nommées. Il lui faut des représentants pour les célébrer et les relier aux autres et à l'infini.

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