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Don Quichotte

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154 pages
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La morale du bien et du mal vise à rectifier les défauts de l'âme, à résoudre ses confusions et contradictions, à la régénérer en vue de son élévation spirituelle. Au-delà du roman picaresque, l'illustrissime héros de Cervantès nous livre une sagesse morale, exposée à travers le corps dialogique de quelques 400 proverbes, sentences et dictons. Nous en montrons la cohésion avec la Sainte Écriture, l'imitation et la mystique de Jean de la Croix.

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Ajouté le 15 juin 2017
EAN13 9782336791944
Langue Français
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4e de couverture

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Titre

Gérard Chauvin

 

 

 

 

 

DON QUICHOTTE

VISAGES D’UNE MORALE
EN PROVERBES

 

 

Autour de l’Imitation de Jésus-Christ
et de saint Jean de la Croix

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Copyright

 

























© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-79194-4

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions L’Harmattan

La Crucifixion, Histoire, iconologie et théologie, 2011, 212 pages.

Le Nom de Dieu, Mémoire et Invocation, dans le judaïsme et le christianisme, 2013, 312 pages.

Le Nom de Dieu, Mémoire et Invocation, dans l’islam, 2014, 288 pages.

Autres Éditeurs

Vocabulaire anecdotique de la mort, Paris, Dervy, 2016, 400 pages.

Petite histoire des Jésuites(Préface du Père Jean-Paul Maisonneuve), Versailles, Éditions de Paris, 2008, 218 pages.

Les Jardins chinois et japonais, Collection “Bibliothèque des Jardins”, Puiseaux, Pardès, 1999, 156 pages.

Les Jardins feng-shui(avec Patrick Glémas ; photos de Ph. Pataud-Célérier et G. Clastres), Paris, Flammarion, 2001, 160 pages.

Collection “B.A.-BA”, Grez-sur-Loing, Pardès, 128 pages :

Réincarnation, 1999,Islam, 2000.Soufisme, 2001.Mort[I et II], 2002.

Anges, 2002.Judaïsme, 2003.Kabbale, 2003.Ancien Testament, 2004.

Nouveau Testament, 2004.Coran, 2005,Chiisme, 2005.

B.A.-BA Islão, trad. portugaise de João Luís Susano, Lisboa, Hugin Editores, 2002.

Études et comptes rendus de lecture dans la revueConnaissance des Religions, 1991 à 1998.

Dédicace

À la mémoire de S.

Habib, Serviteur de Dieu.

Exergue

« Je traversai la patrie de l’illustre Chevalier de la Manche,
que je tiens pour le plus noble, le plus brave, le plus aimable
et le moins fou des mortels. »
François René de Chateaubriand
1

 « Eux, les serviteurs couards du mensonge, sont les fils
des ténèbres, et nous, les fidèles de Don Quichotte,
nous sommes les fils de la lumière. »

Miguel de Unamuno2


1   Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), Paris, Gallimard-Folio, 2005, p. 541.

2   La Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança, Paris, Albin Michel, 1959, p. 163.

Chapitre I

L’ESPRIT PROVERBIAL DU CHEF-D’ŒUVRE

Tâchez qu’en lisant votre histoire… le sage se croie tenu de la louer.

Don Quichotte, Prologue [I, p. 31]1.

Nous ne savons pas si parmi ceux qui, depuis quatre siècles, ont loué les qualités admirables du Don Quichotte, il y eut beaucoup de « sages »… Mais il y a bien, en effet, un esprit vertueux et intemporel dans cet apex du roman picaresque, qui tient de la Sagesse elle-même. Au-delà de tout sentiment flatteur, on peut lire en filigrane dans la comédie tous les paradoxes de notre condition aventureuse ici-bas… qui n’a rien d’un amusant passe-temps ! Cervantes fait dire au héros que la comédie et les comédiens « servent tous grandement au bien de la république (la “juste cause”…), en nous offrant à chaque pas un miroir où se voient au naturel les actions de la vie humaine » [II, p. 103]. C’est donc aussi bien un drame qu’une comédie, au sens où la véritable kômôdia est une commotion pour l’âme, et l’on sait la nature comateuse de la mort, comme de l’amour et de la folie dans leur paroxysme. Dans le Prologue de la seconde partie, Cervantes jugera utile de qualifier ses nouvelles de « satiriques », ce qui là encore est significatif ; le latin satira définissant un genre de poème ou de pièce théâtrale de portée morale, singeant (simius, de sem : semblable) les travers humains ou les ridicules d’un particulier ; à l’époque classique l’intention morale obviera en critique moqueuse. La satire agit par une sorte de saturation (saturare) mentale, laissant peu de recul dans le jugement ; il y a quelque chose d’amer dans la drôlerie des insinuations satiriques, comme de trompeur dans la comédie et de désespérant dans le drame, mais après tout ces états d’âme expriment à leur façon notre « sentiment tragique de la vie » (Miguel de Unamuno).

La critique littéraire moderne s’est montrée élogieuse jusqu’à la prodigalité, projetant dans l’humanité du Don Quichotte certains préjugés laïcistes, dont nous ne trouvons pourtant pas de preuve dans l’œuvre, et d’ailleurs Cervantes lui-même resta fidèle à l’autorité de l’Église et de la sainte Écriture. « Mettons-nous bien en face de ce livre qui est non seulement ce que l’Espagne a produit de plus riche en valeur lyrique, symbolique, philosophique aussi, mais avant tout humaine et qui peut bien être considéré à certains égards comme le mot suprême de la littérature » (Georges Haldas) [I, p. 7]. Nous nous abstiendrons de parler ici de symbolisme ou de philosophie, même si l’on peut noter des affleurements de cet ordre ; mais quant à la « valeur humaine » du Don Quichotte, nous l’inclinerons en un sens religieux, dans l’esprit réformateur que le Carmel de la grande Thérèse et de Jean de la Croix faisait souffler sur l’Espagne de l’époque ; Don Quichotte est pour nous l’exemple d’une œuvre « humainement religieuse ». Dans l’ensemble des romans du temps on pourra juger de certaines nuances climatiques avec Mateo Alemán (1547-1614), mort entre la parution des deux tomes deDon Quichotte, auteur deGuzmán de Alfaradache(vers 1599), marqué quant à lui par l’esprit de la Contre-Réforme. Et s’il est à l’opposé une référence « humano-laïciste », ce n’est pas Cervantes de Saavedra, mais plutôt l’auteur (Hurtado de Mendoza ?) du premier des romans burlesques ou picaresques :Lazarillo de Tormes, paru vers 1554, et qui dépeint un anti-héros, profiteur bohème et dénué d’idéal… Don Quichotte de la Manche et son imaginatif géniteur, eux, sont pieux, fidèles au Seigneur et à Notre-Dame, à l’Église et au roi. La lente tension de l’homme vers son Dieu, qui conduira le héros de la folie d’un rêve d’idéal à une fin religieusement acceptée et honorable, est pour nous le fil conducteur d’unereconquistade l’Esprit sur les fallacieux attraits du monde ; ce qui est la démarchenormalede l’homme bien né. La folie de la chevaleriedonquichottesqueouvre une fissure possiblement salutaire dans le ciel encombré de notre âme, et c’est peut-être ce que ressentent au fond d’eux-mêmes nombre de laudateurs de l’œuvre. Le bien public envisagé par Cervantes n’est pas social ou humanitaire, mais dans la vertu même des destins, puisque – que nous le voulions ou non – nous ne faisons jamais que réaliser ce à quoi nous sommes destinés. Le désordre apparent de cette authentique aventure (deadvenire : de ce qui est advenu à ce qui est à venir) pastorale, si souvent égarée dans les peines méandreuses de la nécessité pratique, révèle sans cesse l’intimité et l’ultime raisonde l’homme de bonne foi et à la noblesse généreuse. La folie de l’aventure donquichottesque, plus imaginative et circonstancielle que pathologiquement furieuse, est une façon d’édifier l’âme en la mortifiant, jusqu’à la catharsis du face-à-face avec le Seigneur. Le monde rassemblé pleurera bientôt la perte de l’homme de cœur, mais les larmes avivent le feu latent d’amours trop longtemps contenus ; cettecaritasambiante est très-chrétienne, et de fait théologale vertu. Don Quichotte rejoint les sages, morts aux vanités du monde et à leurs illusions personnelles, avec un clair et fier sentiment :Paix aux hommes de bonne volonté.

L’œuvre admirable est publiée au tout début du XVIIe siècle, sous Philippe III, en un temps où le déclin de l’âge d’or de Charles-Quint est déjà bien avancé. Chant du cygne du génie littéraire de l’âme espagnole, qui connut notamment le poète dramaturge Juan de la Cueva, tout de même prolongé par le prolifique Lope de Vega, et encore un demi-siècle plus tard par Calderón, dans le mode plaisant des comédies de mœurs, non sans de beaux élans mystiques. Mais par l’universalité intemporelle de son Don Quichotte, Cervantes rejoint dans la mort – la même année 1616 – l’immense Shakespeare. Personne en Occident, dans la littérature, la poésie lyrique et le théâtre dramatique ou de comédie, n’en atteindra les génies conjugués hormis certainement – mais bien plus tard ! – le génie russe de l’épileptique Dostoïevski. Le roman classique, sauf exception, appesantira et socialisera le questionnement de l’homme quant au sens du « mal-être » dans son expérience ici-bas ; c’est l’empoisonnement des Fleurs du mal, l’existentialisme désespérant des « temps modernes » et le renversement agressif des principes communs à la philosophie et à la théologie.

Derrière le jeu de masque de la sagesse et de la folie, l’œuvre majeure de Cervantes porte une méditation sur la quotidienneté de notre devenir ici-bas, et sur ce que nous devons être pour nous présenter dignement devant Dieu, à l’Heure du Jugement. Voulons-nous nous épuiser à combattre les chimères d’un monde où la foi et la vertu sont devenues les curiosités d’un passé refusé ? Ou bien œuvrer à sauver notre âmein extremiset à contre-courant du temps, en la réconciliant avec son créateur ? Don Quichotte estime qu’un « chevalier » doit, par la foi, l’amour, la charité et le courage, redresser quelques torts du monde pour gagner les grâces du Ciel et le paradis, et il a raison… sauf que le paradigme chevaleresque n’est déjà plus de son époque. Reste pour nous-même la terre pure et inviolable de la foi, avec le sens de l’essentiel et du nécessaire, tant dans notre rapport à l’« autre » qu’aux choses en général.

Certains persistent à voir en Miguel de Cervantes un « libre-penseur », déguisé pour mieux saper l’Église ; or quelle qu’ait pu être la légitimité de certains griefs, c’est une contre-vérité, démentie par son adhésion à l’institution très catholique de la Confrérie du Saint-Sacrement, et au tiers ordre de Saint-François, qui procèdera à un discret enterrement à Madrid. Souffrant d’une fortune changeante et trop souvent défavorable, comme de situations critiques, il est le type de « l’homme chargé d’expérience et qui semble avoir été en butte à la chose du monde la plus difficile à supporter peut-être : à savoir un ensemble de médiocrités aux têtes renaissantes, comme l’hydre de Lerne […] La vie de Cervantès déborde comme une coupe de cette amère sagacité due aux revers – plus qu’aux malheurs – répétés et son Quichotte porte la marque de cette expérience » (Georges Haldas) [I, p. 14]. Nous dirions que c’est la lumière, ou l’esprit d’une foi active et confiante, qui le consola de ses misères et le guida pour prêter vie à l’ouvrage2. Certainement Don Quichotte est « une œuvre de poète, peut-être une des plus hautes œuvres lyriques qui aient jamais été conçues » [I, p. 15]… Qu’est d’autre en effet cette ode à l’Amour du Créateur, qu’un poème témoignant de la foi intègre de sa créature ?

L’aventure du chevalier de la Manche est une « croisade d’inspiration évangélique » [I, p. 16]. Nous pourrions même dire une « croisade morale », tant l’époque fut propice aux réflexions édifiantes de cette nature, jusqu’à la casuistique qui en est une extension juridique3. Enseignements encore compris à l’aube du XVIIe siècle, mais délaissés avec l’insinuation du doute rationaliste dans l’élite sociale, mettant en cause la pensée religieuse et nos devoirs sacrés. La foi entière pour le Seigneur, un amour inconditionnel pour la Dame et une charité sans arrière-pensées, c’est ce que suppose l’engagement du « croisé », serait-il un peu sage et fou à la fois. Immense est la mission de ce chevalier qui erre dans l’Espagne d’un passage de siècle incertain, dans un monde s’éloignant à grands pas de l’idéalité médiévale et du rêve éveillé d’une royauté parfaite, qui trouve son modèle dans l’« En-Haut ». Il faut bien un débordement de la coupe ou du cœur de l’être, pour s’engager sans complexes ni doutes sur ces chemins imaginatifs. Le Moyen Âge permettait le rêve du Royaume et l’ébauche de sa réalisation… L’âge classique ouvrira la porte des cours à un humanisme de conventions idéologiques et de platitudes morales, rejetant en second plan les gênants témoins d’une foi épurée des prestiges du monde. Toutefois, par une céleste compensation, ces temps brilleront encore de grandes lumières, comme François de Sales ou Bérulle, et verront s’élargir certaines voies de dévotions jusque-là confidentielles, comme l’adoration du Saint-Sacrement.

Don Quichotte lui-même, suspecté d’hérésie – mais sauvé par sa « folie » ! – alors qu’il se bat pour Dieu, l’Église et la Patrie, pressent au plus profond de son âme l’inéluctable fin d’une espérance dorée ; il repousse autant que possible le difficile moment du réveil, pour s’y résigne finalement ; c’est beaucoup et c’est tout. Le héros meurt en homme de bien, ayant en conscience accompli un étrange destin, déjà pardonné pour ses petits péchés, en paix avec le Dieu de ses pères et regretté par tous. Peu importe au fond le chemin – qui pour un solitaire est forcément unique ! – et peu importe les revers ; pas de salut sans don de soi. « Ainsi le chef-d’œuvre de Miguel de Cervantes de Saavedra, porte-t-il en lui la semaine et le dimanche de l’homme et nous apparaît-il […] comme une sorte de Pâques muettes » [I, p. 22]. L’œuvre est impérissable en ce que la charité du cœur qui l’inspira est infinie.

« Je t’ai cherché à travers la nuit de ce monde et je n’ai trouvé que grande amertume de cœur, tribulation et tristesse constante dans les images humaines […] Et ma pauvre âme égarée dans la ténèbre profonde était étroitement enserrée par les douleurs de la mort et de l’enfer […] Tu m’as montré en toutes choses maintes néfastes vicissitudes, mais quand ce fut ton vouloir et ton bon plaisir […] tu me retiras des abîmes de la terre, puis tu me relevas par ta miséricorde, alors que j’étais tombé […] C’est pourquoi adieu, adieu au monde trompeur, aujourd’hui et à jamais ! J’ai donné congé au monde et à son amour ; que disparaisse la société, l’amitié que j’ai jusqu’ici manifestée au monde sans en recevoir aucune reconnaissance. »

Henri Suso,

« Dialogue amoureux de l’âme avec son époux
le Christ détaché de la Croix »4.

Questions de mots et d’expression

Opposez-vous au mal avant qu’il s’enracine.
S’il séjourne il rend vain l’art de la médecine.
(Ovide)

Le « dernier mot » de l’Auteur est le latin vale (valeo), traduit dans le contexte par l’interjection « Porte-toi bien ! » ; l’espagnol valedero désignant une chose bienfaisante et de valeur, digne d’être acceptée. C’est bien ainsi que nous recevons l’illustrissime Don Quichotte, dont nous nous efforçons, à partir de 250 des quelque 400 proverbes, dictons et sentences qui ponctuent l’aventure, de montrer la haute tenue morale, conformément aux exigences de la religion. Sous mon manteau je tue le roi [I, p. 26] : dès la première page du Prologue, Cervantès use d’un proverbe assez singulier, qu’au demeurant on pourrait qualifier d’« hermétique » ; le manteauétant symboliquement le vêtement de l’âme dans le jeu des apparences du monde, et le meurtre du roi le sacrifice de cette âme, nécessaire à l’épanchement de l’Amour en nous. L’œuvre est ici la vie même de son auteur, pauvre et souvent périlleuse, offerte en vue d’une plus haute destinée en laquelle, par nature et grâce, Cervantes et son héros accordaient foi. On peut aussi lire que les éloges comme les calomnies, les biens et les maux, n’atteignent pas celui qui s’affirme comme maître du destin, dans le déroulement de « son temps ». Et dans la folie de son absolu d’amour, Don Quichotte est, à cet égard, bien plus maître des mouvements déroutants de sa psyché, qu’il n’y paraît aux yeux myopes des fats et des moqueurs ! Si nous nous « portons bien » de la lecture de Don Quichotte, comme on nous y invite, c’est que nous en faisons quelque part notre profit, comme nous le pouvons de toute autre expression de la Sagesse. Les proverbes sont-ils pour autant tirés d’une « longue expérience et des observations » des anciens sages [II, p. 578] ? Pas plus, pensons-nous, que ceux attribués dans les saintes Écritures au roi Salomon, qui tiennent leur légitimité d’une inspiration du Ciel. Les sages entendent la vérité du Verbe d’En-haut et la restituent, dans la mesure du possible (le contenu est plus grand que le contenant !) par les mots des hommes auxquels elle est destinée. Il en va un peu différemment des dictons, structurellement plus proches des expériences ou observations de la collectivité, et d’une mémoire de circonstances, quoique la distinction ne soit pas toujours facile à établir entre l’expression directe du Verbe et une simple logique du bon sens « populaire ». Une des caractéristiques les plus significatives du « couple » Don Quichotte – Sancho Pança est à cet égard le fait que le chevalier errant emploie toujours à propos les proverbes, là où l’écuyer parlant [II, p. 270] en fait un usage souvent abusif ou décousu, propre à la dérision. Assurément l’usage judicieux de ce que nous appellerons la « langue proverbiale » est un art créatif, une rhétorique, et il n’y a pas de création sans principe poétique, autrement dit sans directive du Ciel. Il vaut donc mieux se taire que de parler pour moins bien dire… ou pire pour ne rien dire ! Quant à la folie du maître, elle tient à son rêve et à l’étrangeté de certaines attitudes, rarement à ses propos, lesquels étonneront bien souvent par leur pertinence les gens d’esprit.

Il faut saisir ce que l’étymologie nous signifie en vérité quant à l’essentialité grammaticale des mots, puisque « les lumières (de l’esprit) sont la vraie grammaire du bon langage », comme le dit le docte licencié [II, p. 173]. Concevoir et exprimer la vérité idéique d’une situation logique en un langage « parlant » suppose l’éclairage de l’Esprit, que nous appellerons son référent métalogique (logikê). Une science sans principes de cet ordre (sans Principe tout court !) ne peut se développer que dans un monde où l’idée se réduit aux flottements et approximations d’une manière à la fois individuelle et collective de penser. La vérité n’est plus reçue dans son absoluité, mais comme une proposition mentale qu’il est loisible d’interpréter dès lors que personne ne peut en garantir l’autorité ; ou du moins qu’on ne reconnaît plus à personne le droit à cette disposition « intellectuelle ». Il en est ainsi depuis l’époque de Kant et du rationalisme, avec l’altération des termes et catégories établis par les anciens philosophes et intégrés par la scolastique médiévale. C’est ainsi que le concept même de « morale », avec son quasi-doublon « mœurs », a perdu sa signification supérieure, dans le cours général d’un affaiblissement sémantique et sémiotique du langage, pour se réduire à un système autonome de codifications sociales, relatif et donc plus ou moins arbitraire. Ce sont les principes d’En-haut qui garantissent dans le monde d’en bas les progrès de l’âme et qui déterminent les bons comportements ; non le diktat d’une raison qui revendique le droit de s’affranchir de l’Ordre. La déficience arbitraire du sens et le délitage de la pensée accompagnent l’obscuration et l’épaississement des âmes et des cœurs, avec pour conséquence une insidieuse banalisation de l’« immoralité » dans les codes et productions culturels.

Nous distinguons donc la « morale » du « moralisme » ; la morale reposant sur le don fait par Dieu aux hommes de ses propres qualités, lorsque le moralisme découle d’une déviation des goûts de l’âme, qui n’est pas sans rapport avec un certain rationalisme de la pensée, et qui rend quasi inopérantes les vertus revendiquées ; c’est ainsi que nombre de croyants qui se perçoivent comme « charitables », au regard de Dieu ne le sont pas ! Le vice de fond d’une vision restrictive et close de la morale, c’est le refus de l’intelligence du cœur au profit d’une raison reposant sur les seuls « bons sentiments ». Ce refus est celui des principes conceptuels ou du sens intérieur des choses, par lequel chacune témoigne de la réalité divine. À cet égard, les mots mêmes de l’Écriture ne sont souvent plus compris de ceux qui ont reçu la charge sacrée de les enseigner. Toute recherche visant au progrès spirituel devrait procéder d’une nécessaire clarification herméneutique et symbolique. L’expression moderne évite donc de solliciter la langue pour ce qu’elle nous signifie spirituellement, en rendant confuse l’œuvre normale de l’âme, qui est de consentir à la vertu du cœur, et à se repentir pour ce qui l’en écarte volontairement. La notion du bien et du mal se trouve ramenée à de vulgaires intérêts, d’ordre social et individuel, en ouvrant la porte à toutes sortes de démagogies liberticides. Renverser l’ordre naturel des choses, serait-ce déjà par les mots et la pensée, et s’interdire les espérances célestes, ne rendra pourtant jamais un homme heureux ! C’est ainsi que l’Adversaire fait remonter des ténèbres une immense confusion, en répandant son ombre et en affirmant son emprise sur les âmes. La grande manipulation des concepts fondamentaux et leur expulsion hors de la conscience sont tout son pouvoir d’illusion… puisqu’il ne peut ni créer ni donner vie en vérité.

Au sens scolastique, la morale désigne l’irradiation des vertus dans l’intellect ; on parle alors de « vertu morale » ; et la Vertu en soi n’est autre que le Bien souverain, de sorte que cette illumination est une émergence ou un éveil de l’âme à l’Esprit. Ce n’est qu’à partir du XIVe siècle, sous la pression d’un certain rationalisme théologique, que le mot glisse dans le sens éthique qu’on lui reconnaît habituellement, sens auquel le mot « mœurs » (moris, mores, pluriel de mos ; attesté au XIIe siècle) est plus approprié, en définissant une attitude individuelle et/ou sociale coutumière ; « mœurs » allitère de fait avec modus : la bonne mesure, le mode de la juste habitude. Le dérèglement transgressif de la conduite étant traduit plutôt par « déportement », substantif dérivé de desporter (attesté au milieu du XIIIe siècle), encore employé à l’époque classique, mais plutôt au sens de distraction licencieuse. Au XVe siècle l’Université introduira la philosophie morale, ce qui atteste dans son ordre la scission entre théologie et philosophie. La pensée tend dès lors à se désolidariser des principes transcendants de la Vertu, et l’époque classique voit un glissement général du sens conceptuel. La morale n’est plus que la conformité des conduites aux modes du temps, avec l’éducation appropriée ; « rendre moral » est ainsi attesté au XVIe siècle. La morale, que Pascal entendait déjà de cette façon, devient moralisme, conception attestée au siècle suivant en même temps que l’expression significative « faire la morale » (= moraliser). Désormais laïcisée, elle n’est plus inscrite dans la réalité du plan divin, sinon de façon allégorique, mais dépend de conjonctures changeantes, conditions d’ailleurs elles-mêmes dictées par le processus général de dégradation existentielle. Le monde moderne, sur la base de ses présupposés antireligieux, a ainsi élaboré une vaste néomorale des « droits de l’homme », affranchie de l’idée traditionnelle de la « balance de la Justice ». Pour l’homme du Moyen Âge, les bones mors étaient dans l’amélioration des caractères de l’âme charnelle, par l’effort des œuvres pieuses. Notons que l’ancien français appelle morio un fou, moror ayant le sens d’extravagance… ce qui s’accorde fort bien à notre donquichottesque sujet ! Le fou est un homme dont les mœurs apparaissent problématiques ou incompréhensibles aux yeux d’une société donnée. Aujourd’hui, serait jugé « fou », et sans doute interné promptement, celui qui tiendrait certains propos extatiques que des bienheureux tenaient autrefois sur les places publiques, attirant des foules ferventes pour les appeler au salut et à la pénitence. Les distractions amorales ou immorales de notre époque incitent à tout et promettent tout… sauf de retrouver en nous le sens supérieur de la Vérité, l’amour du Bien et l’art du Beau.