ÉGLISES NOUVELLES ET MOUVEMENTS RELIGIEUX

Pius NGANDU Nkashama

ÉGLISES NOUVELLES ET MOUVEMENTS RELIGIEUX
L'exemple zaïrois

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

Photo de couverture: Bakwalufu, Antoine Fondateur des Eglises des Esprits des Prophètes en Afrique.

@ L'Harmattan

1990

IBSN: 2-7384-0316-6

en hommage à mpiskopu tharcisse tshibangu tshishiku wanyi tatu wa bwanga en signe d'amitié à victor mubumbila mfika wanyi mulunda wa katapula kateka mu dinanga dia tatu nzambi munjadikila kudi tatu christian tshibanda mbwebwe mwambi wa nzambi

Introduction

C'était une nuit d'orage. Les tonnerres grondaient, les éclairs se répandaient d'un coin à l'autre du ciel, au milieu des déflagrations. La panique devant le déchaînement des éléments: une angoisse vécue depuis la plus lointaine enfance, depuis les déluges: des foudres fréquentes, des corps calcinés entr' aperçus dans un crépuscule de pluies. Des cases carbonisées, des bourrasques, toutes les fureurs accumulées sur Mbujimayi. Une fange, un spectacle atroce, mais qui revient intensément à chaque tornade. Soudain, au milieu des hurlements du vent impétueux, une voix plaintive. Mal accordée aux craquements sonores, à la nuit hantée. Juste à côté de la case, comme si elle m'éclatait dans la tête. En tendant l'oreille, je perçois un cantique, une complainte. Le chant est triste et mélodieux, comme s'il avait voulu conjurer la peur et la furie de la tourmente. Mua Mianda, notre voisine, chantait la Gloire et la Puissance de Tatu Nzambi, le Dieu Eternel. Un cri venu des racines du ventre, dans la souffrance totale. Et qui ne s'oublie jamais. Son cantique disait la présence de Yebowa. Il suppliait, il implorait à la fois. La miséricorde, la mansuétude, le défi. Car il exigeait aussi. Quelque chose comme un pouvoir et un savoir secrets. Le lendemain, des cortèges des Bapostolo, ceints de soutanes d'un blanc immaculé, tenant apostoliquement leurs bâtons de Prophètes visionnaires. Ils ont le crâne rasé. Ils portent 9

superbement des barbes luisantes. Ils s'embrassent sur la bouche pour se congratuler. Les gamins les poursuivent dans une meute qui braille en un swahili approximatif mais provocateur: Postolo oh ! aleluya mandevu ya kuchoma ya kudia na bukari kroutchoum! kroutchoum ! Vous les Bapostolo, alléluia! avec vos barbes à griller à manger avec le bukari (bouillie de maïs)

Le phénomène des Églises nouvelles à Mbujimayi était une irruption violente dans chaque visage débusqué, sur chaque artère de poussière. Jusqu'à l'Institut supérieur pédagogique (I.S.P.), où les assistants et les administratifs, après les salutations d'usage, se demandent leurs identités sociales respectives par une question rituelle: ,« Tu es du sabbath ou du lumingu ? » Pour dire: « Es-tu de l'Eglise qui rend son culte le samedi, ou de celle du dimanche? » Car à Mbujimayi, l'individu est situé socialement par la communauté religieuse à laquelle il appartient. Ces communautés seront désignées ici sous la dénomination des « Églises nouvelles », le mot « sectes» couramment utilisé comportant trop de nuances péjoratives, et même simplement dépréciatives. Ensuite, vint la rencontre avec la famille de Christian. Une sympathie admirable, la joie de retrouver la paix dans la solitude d'une relégation mal assumée. Un matin, il entreprit de m'initier à la connaissance de la puissance de tatu Nzambi, et il décida de m'emmener dans leur temple le dimanche suivant. Les rituels dégageaient une impression bizzare, au milieu des criaillements des femmes, accompagnés de transes et de convulsions. Christian lui-même maniait le tambour avec une maîtrise sublime. La danse du groupe faisait articuler les corps, comme s'ils avaient été transportés par une force extraordinaire. A la fin du culte, ils semblaient tous apaisés, restitués à eux-mêmes, purifiés. Et j'ai vu le Prophète. Fascinant du regard, une apparence bienheureuse, au sens catholique du terme. Un ancien compagnon de Simon Kimbangu. Je n'osais même pas poser des questions. Mais il me scrutait, il me devinait. Je savais que Christian lui avait déjà parlé de moi et de mes problèmes. Mais dès qu'il s'est mis à me révéler toute ma situation, je me suis senti un peu effrayé. Et il m'a parlé de Tatu Nzambi qui lui apparaissait régulièrement pour l'enjoindre de témoigner sur le message de salut. Je n'osais pas encore trop y croire. C'est ainsi que j'ai découvert le chemin des Temples. Un peu pour comprendre l'itinéraire de cette paix intense qui semblait marquer toutes les actions des Bena Nzambi. Mais aussi pour 10

découvrir les structures par lesquelles des milliers d'hommes et de femmes cherchaient, dans une quête impossible, à accéder à la force de Tatu Nzambi. Pendant huit mois, j'ai assisté régulièrement, avec une assiduité parfois suspecte l'pur moi-même, aux cultes et aux assemblées de prières de cinq Eglises nouvelles. Elles avaient été choisies au hasard des prédications, mais surtout par un critère du nombre, de l'organisation des structures, de l'ordonnancement des liturgies. Intuitivement aussi, afin d'éviter celles qui affichaient un caractère occulte certain. Le temps était partagé entre la prière, les lectures des Livres saints, la rencontre avec les Prophètes. Il fallait que je passe suffisamment inaperçu, afin de pouvoir observer avec plus d'attention et de distance aussi. Il m'arrivait d'entrer dans d'autres centres, différents de ceux qui me sollicitaient. Une passion évidente de découvrir et de comprendre et qui m'a valu bien des vicissitudes. Dont un séjour forcé dans la pourriture des geôles de Cibuyi, une nuit que j'étais allé voir un groupe insolite à deux heures du matin, alors qu'un couvre-feu avait été décrété sur toute l'étendue de la ville. Des notes prises à toutes ces assemblées, s'est dégagée une impression forte, que quelque chose se passait dans cette ville, qui doit pouvoir changer le sens de l'histoire. L'ouvrage présenté ici voudrait rendre compte de ce phénomène important. Ils s'appellent - ou plus exactement, on les appelle - des bena Nzambi. Littéralement, le terme veut dire les « hommes de Dieu ». Mais dans le contexte qui est le leur, il désigne plus qu'un comportement religieux, et un nouveau lexique doit pouvoir être proposé. Déjà le mot Nzambi peut avoir plusieurs acceptions:

-

«Dieu

le Père », là où les Catholiques

disent

«Mvidi

ry1ukulu », et les traditionnalistes Maweja Nangila. Certaines Eglises nouvelles ont maintenu cette dernière appellation, et l'ont même incluse dans ce que l'on pourrait considérer comme leurs « cosmogomes ». _ Les «communautés» des Églises nouvelles, au sens de l'assemblée des Croyants et de l'ecclesia. Bena Nzambi se comp,rend souvent dans le sens des Croyants qui ne relèvent pas des Eglises chrétiennes officielles, en l'occurrence toutes celles dérivées du christianisme occidental: les Catholiques, les Protestants de toutes les tendances, les Orthodoxes qui ont leurs représentants à Mbujimayi et à Kananga, et même les Kimbanguistes. _ Nzambi comme lieu de prières, et pas forcément un temple, signifie également le haut lieu de la manifestation divine. Kuva mu 11

Nzambi veut dire se rendre au lieu du culte, là où la rencontre avec Dieu devient possible.
,

Il ne sera pas tenu compte des Communautés affiliées aux

Eglises officielles, car certaines expressions rituelles peuvent sembler similaires de part et d'autre. Les Cultes des Communautés des Pentecôtistes par exemple, se confondent réellement avec les transes des Bapostolo ou de tout autre groupe des bena Nzambi. Un tel élément d'identification permet de dégager la part d'originalité qui transparaît dans les formes des prières. Une journée ordinaire de culte dans les temples des bena Nzambi correspond à peu près à ce schéma général: - La rencontre des Croyants, marquée par des salutations particulières, par l'échange des signes de reconnaissance, et par la séparation entre ceux qui doivent se faire purifier par la confession ou l'imposition des mains, et ceux qui se jugent prêts à officier et à partager l'offrande.

- Une première prière qui appelle l'Esprit de Dieu, Nyuma Muimpe, sur l'assemblée: cette prière est souvent proférée par l'Orant ou le Pasteur titulaire, et elle peut comporter des lectures appropriées qui seront commentées plus tard dans la prédication. - Des chants de louanges qui peuvent yarier selon les circonstances: les chorales des jeunes dans les Eglises nouvelles sont souvent excellentes. Bien entraînées, elles comportent des répertoires polyphoniques d'une qualité admirable. Selon les tendances, les chants sont accompagnés ou non d'instruments, comme les tambours, les crécelles, les sonnailles, et parfois le xylophone et le cyondo. - Les confessions publiques, qui peuvent être individuelles ou collectives, suivies d'un rite de consécration et de bénédiction par le Mwimbila. En général, cette scène est appuyée par une séance dite de témoignage direct. Ceux qui ont bénéficié d'une grâce ou d'un acte heureux dans leur existence, de la part de Tatu Nzambi: un commerce fructueux, un voyage bénéfique, une aventure bienfaisante, une naissance, une guérison, tout est miracle. Car tout ce qui est heureux peut amener à chanter butumbi kudi Nzambi, gloria in excelsis comme disent les Catholiques: la Gloire et la Puissance de Dieu. - Les témoignages peuvent alterner avec les chœurs de souffrances, comportant une série d'hymnes de lamentations, des prières d'exorcisme, le malheur étant assimilé à une action du démon, ou à un acte de sorcellerie.
12 L'offrande des dons, avec plusieurs quêtes dont celle de la

dîme: le dix pour cent des bénéfices réalisés dans le commerce, des salaires et traitements perçus, des primes et indemnités diverses, des moissons et des récoltes. Ensuite, celle de la solidarité, celle destinée à la paroisse pour le clergé ou pour la construction des temples ou leur. entretien. Celle dite de buacia buacia, qui est la sadaka prescrite par les «Ecritures ». En insistant sur l'esprit de la concurrence, soit entre quartiers, soit entre les hommes et les femmes, des meneurs expérimentés arrivent souvent à réunir des sommes suffisantes pour couvrir tous les besoins de la communauté. _ Vient le moment attendu, celui de la prédication, qui peut aussi précéder l'offrande, au milieu des psaumes, des cantiques et de tukunduluila, les you you des femmes. La prière de l'Église: une sorte d'oraison de la multitude, où chacun exprime à haute voix ses supplications et ses requêtes, au milieu d'une clameur bruyante, de vociférations, des gémissements qui tournent aux pleurs, des plaintes et complaintes qui frappent par la sincérité et le recueillement total. Ici, l'homme est « véritablement vrai dans la prière» comme l'observait Ph. Duval, et l'oraison s'achève par l'invocation de l'Orant, qui présente les doléances et les requêtes possibles à Tatu Nzambi, au nom de l'Église et du Peuple ds Croyants. _ Le renvoi: avec des chansons animées par des danses, des cris, des mouvements de corps, avant que l'assemblée ne se disperse dans la joie, avec des battements de mains, des cantiques improvisés pour célébrer l'avènement de la Jérusalem céleste. Ils crient tous :

_

ditalala ! dikalaku ! ditalala ! aleluya !

la paix! que la paix soit! la paix! alléluia!

bana ba Nzambi mitende ! mitende mitendelelu !

fils de dieu, exultez! exultez et soyez dans la joie!

Ce schéma paraît simple. Mais il se complique à chaque séance, avec l'introduction constante des rituels et des gestes qui ne sont pas du tout faciles à interpréter pour un non-initié. Car l'aspect le plus important est celui des voies initiatiques des Eglises nouvelles. Les baptêmes par immersion et les séances d'imposition de mains par l'extase et les transes, n'expliquent pas l'ensemble des symbolismes expressifs qui entourent l'accueil des « convertis ». Officiellement, toutes les Églises nouvelles sont reconnues par un « arrêté provincial ou ministériel », et elles sont enregistrées 13

par le Conseil judiciaire régional, comme des « Associations sans but lucratif à caractère religieux ». Le gouvernement leur accorde l'autorisation d'exercer leurs activités sur toute l'étendue de la République. Et les communautés les plus puissantes de Mbujimayi possèdent des représentations à Lubumbashi, Kinshasa, et même à Bruxelles et à Paris. Chaque communauté se constitue un Comité, et dispose des statuts déposés légalement par un «représentant légal» ou un chef spirituel, qui peut être également le prophète-fondateur. Un secrétaire général et un trésorier ou un comptable complètent la hiérarchie administrative au siège social. Il sera démontré que ces structures ne sont qu'apparentes, et que chaque groupe dispose de son organisation interne, à sa manière. Le vrai pouvoir étant celui conféré par la « loi de Dieu », et non par les textes écrits, même déposés légalement, il devient malaisé de déterminer les formes exactes des autorités effectives de ces Églises nouvelles. Une communauté comme celle de Sangu Sarre qui avait défrayé les chroniques, pour ses actes criminels comment les nommer autrement? - a échappé totalement à toutes les règles de la hiérarchie administrative, le responsable n'étant nullement celui inscrit sur les registres judiciaires. Ai!leurs, il m'a été donné d'observer que le véritable pouvoir de l'Eglise était exercé par un adolescent de quatorze ans à peine, qui édictait ses ordres par des signes imperceptibles, chaque fois qu'il était pris de convulsions et de contractions de muscles frontaux. Il devait certainement connaître des crises d'épilepsie, et c'est justement ces moments qui déterminaient la présence de Dieu en et par lui. A chacun de ses spasmes, il s'écriait: Klisto ! Klisto! Et il remuait la tête de haut en bas. Sur un geste de la main, il réussissait à provoquer des transes, à attirer la ferveur de l'oraison. Il était secondé par un « exécutant », qui brandissait une canne sculptée et ciselée artistiquement, et qui désignait de son bâton ceux qui devaient se rendre à une salle aménagée pour l'imposition des mains. Une telle disponibilité à obéir littéralement au doigt et à l'œil des bakulu, les Doyens et les Diacres, aux batabala, les voyants et les visionnaires, est aussi l'aspect le plus étonnant des Églises nouvelles. Les adeptes s'en remettent intégralement aux paroles et aux gestes des prophètes, au point de renoncer parfois à toute autre relation en dehors de la communauté: «Je n'ai plus ni père, ni mère, ni épouse, ni ami, ni frère de quelque sorte que ce soit, car vous, ceux de mon Nzambi, vous êtes maintenant et dorénavant mon père et ma mère, mon frère et ma sœur, mon 14

épouse et mon ami », proclame le néophyte lors de son accueil dans l'Église des bena Kansenya. A partir de ces éléments, il devient possible de proposer une hypothèse qui tente simplement d'expliquer le phénomène, ainsi que le discours qu'il comporte. L'analyse qui suit a permis de l'expliciter dans le cas de la ville de Mbujimayi. Toute société répressive sécrète sa propre violence. Cette violence peut être effective par des actes d'agressions, ou s'absorber dans un discours social, qui interfère à son tour à l'acte de violence faite à la conscience. Une société répressive implique une conscience agressive, et une société de violence s'achève sur une conscience de violence. La violence peut s'absorber en une expression rituelle et religieuse. L'expression de la violence n'annule pas celle-ci, mais elle l'amplifie ou la sublime. Les expressions religieuses, lorsqu'elles sont fondées sur la forme d'une conscience de la violence, deviennent un lieu de catharsis et d'exorcisme. Elles sont soutenues par des discours para-religieux qui entourent les rituels. Ce sont ces rituels qui s'achèvent sur des mythes et des symbolismes trans-temporels et trans-historiques : le millénarisme, l'universalisme, la communauté des biens. Le discours sur la liberté est avant tout un désir de libération. Et une société répressive, en tant qu'elle aliène la conscience sociale, abolit la conscience politique pour la transformer en une négation de la loi et du pouvoir en place. Elle finit par la production d'un autre lieu et d'autres lois du pouvoir tel qu'il s'exerce et tel qu'il se perçoit dans la société constituée. Dans un pays comme celui-là, il est effrayant d'entendre un grand dignitaire du régime en place, membre du bureau politique et du comité central, proclamer et démontrer publiquement sur les écrans de la télévision nationale, qu'en vertu du principe du karma et de la théorie de la « réincarnation », Dieu a rassemblé en une seule communauté au Zaïre, les âmes de tous ceux qui avaient accompli des actes de la malfaisance la plus abominable, et qu'il leur impose en expiation la famine, les épidémies, les guerres, les luttes intestines, la répression militaire, l'arbitraire du système, les mensonges des responsables politiques. Autant de souffrances morales et d'épreuves pénibles, afin de les purifier intégralement, et de les amener à la sanctzfication supérieure. Ceci explique la pauvreté, la misère à assumer, mais aussi les agressions perpétrées à tous les niveaux, par les âmes des récidivistes les plus endurcis, qui doivent exorciser leurs violences antérieures. On pourrait se 15

poser cette angoissante question: comment à partir de tels postulats, il demeure encore possible d'instaurer un discours social cohérent? Les Églises nouvelles ont en outre constitué un véritable phénomène dans la grammaire sociale. Les termes par lesquels se désigne la présence de Tatu Nzambi, même repris aux « mythes traditionnels» (quels sont-ils désormais ?), ont acquis des significations suffisamment fortes, pour transformer radicalement les premières « visions du monde» qui faisaient tant le bonheur des manuels scolaires d'« ethnologie» ou d'« anthropologie ». Il est vrai qu'en trente années d'indépendances politiques, les pays d'Afrique ont subi des transformations profondes. Il n'est plus convenable de les ramener indéfiniment aux «coutumes» de leurs ancêtres du temps pré-colonial. Deux cents ans d'histoire faite de violences excessives, de guerres interminables, d'instructions scolaires et de religions puissantes comme le christianisme et l'islam, ne passent pas impunément sans marquer les comportements, les pensées et les manières de vivre. Le xxe siècle s'achève sur un monde qui n'avait encore jamais été senti et vécu dans les temps primordiaux. Les circuits de diffusion des messages, la prise en charge des questions fondamentales de l'humanité, la part exigée dans le destin de la planète, sont autant d'arguments qui confèrent aux facteurs technologiques un coefficient de mutabilité. En outre, les codes institués dans les disciplines scientifiques ont rendu caduques toutes les autres formes de mythologies de la connaissance. Si les « Prophétismes » et les « Messianismes» ont acquis une telle force, c'est sans doute par cette dimension de l'histoire qu'il faut poser la question de leur pouvoir sur l'imaginaire. Le problème de « Dieu» ne se situe pas seulement au niveau de la présence, il est aussi (et surtout) un acte d'existence. Depuis que les responsables des «Églises nouvelles» ont appris la raison de cet ouvrage, ils nous ont témoigné un intérêt parfois excessif, comme s'il s'agissait d'un témoignage sur leur véracité et leur crédibilité dans l'histoire des Hommes. Nous tenons à rendre un hommage particulier à Bakatuasa Lubwe wa Mvidi Mukulu, de la « Communauté chrétienne des prophètes africains », qui nous a fait parvenir plus de neuf cents pages manuscrites de ses «visions », et qui nous a fourni des renseignements très importants sur le fonctionnement de tels prophétismes. Un ouvrage lui sera consacré dans la suite de celui-ci, si les conditions difficiles d'édition peuvent s'y prêter. Il serait convenable aussi de remercier ici Tshibanda Mbwebwe 16

et son épouse, qui nous ont tenu par la main tout au long du périlleux itinéraire qui devait mener à 1'« expérience de Dieu », à l'intérieur de 1'« Église Malemba ». Un grand nombre d'arguments énoncés dans cet ouvrage leur est dû. L'Abbé Joachim Kadima Kadiangandu nous a apporté une aide très appréciable, ~ans l'interprétation de certains faits qui relevaient de la « science théologique ». Grâce à lui, des documents photographiques ont pu être réalisés, par les soins de Tshibambe Ngombe, Directeur régional du journal Bingwa. Nous remercions également Kalonji Tshimvundu Zezeze, qui nous a écouté tout au long de ce travail, et qui a contribué à lui garder un caractère discursif, évitant ainsi à la méditation religieuse de l'emporter sur la logique de l'énoncé. La méthode de lecture adoptée ne peut se comprendre que si les préliminaires proposés dans cette introduction sont admis: une lecture de textes. En considérant le phénomène des « Églises» comme une manière d'« écr!ture sociale », il nous a été possible de situer le mouvement des « Eglises nouvelles» dans un espace de discours, sans pourtant prétendre à un déchiffrement, comme l'avait fait Buakasa Tulu par exemple, dans son ouvrage sur L'impensé du discours. L'effort sera en tout cas ~poursuivre indéfiniment, avec l'idée que la dynamique des «Eglises nouvelles» ne s'arrête pas à quelques manifestations rituelles, mais qu'elle fonde, dans son principe même, le mouvement par lequel se transforment, s'accomplissent (ou se détruisent) les sociétés africaines actuelles. Le phénomène de la religion est par lui-même un changement, parce qu'il vise en premier lieu l'au-delà, et qu'elle se projette dans un temps situé en dehors de la réalité. Le surgissement des «mouvements intégristes» dans tous les pays, la force des « fondamentalistes », dans l'islam ou ailleurs, le discours sur la « théologie de la libération» en Amérique latine ou en Afrique australe, sont autant d'arguments qui justifient que l'effort soit soutenu et poursuivi, de manière à pouvoir intégrer les éléments du « texte social» à ce qui se veut une « pensée africaine ». Il serait plus juste de tenter une telle expérience dans un contexte global, au-delà de ce qui apparaît comme un discours de crise, dans le cas de Mbujimayi. Il conviendrait de rassembler des données précises en un corpus concernant l'ensemble du pays, et d'en dégager des critères de crédibilité qui puissent induire une théorie correcte du discours social. Il serait aussi commode de généraliser à d'autres régions d' Mrique. D'envisager les décalages par rapport au fonctionnement des prophétismes et messianismes en Mrique. On pourrait 17

ainsi risquer une hypothèse sur les convulsions religieuses au Kenya, en Côte d'Ivoire, au Nigéria, sur les mêmes fondements théoriques que ce qui se passe à Mbujimayi. La prudence exige toutefois que l'on procède d'abord par des monographies suffisamment convaincantes, et qui adhèrent aux conditionnements particuliers, avant d'envisager une formule unique qui soit l'expression d'une certaine conscience africaine. Alica Lakuena reste un argument irréfutable avec son combat (et sa guerre) en Ouganda.

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1
L'avènement de la puissance de Dieu' Nzambi wa Bena Nzambi

Les derniers textes officiels diffusés abondamment dans toute la presse nationale depuis mars et avril 1979, portent interdiction des « sectes religieuses» établies en dehors du contrôle administratif de l'État. En dépit des réactions massives des autorités publiques, et malgré les moyens logistiques répressifs mis à la disposition des responsables provinciaux pour «endiguer la prolifération inquiétante du phénomène des sectes », celles-ci ne semblent avoir connu qu'un émoi passager. Après des tractations peu recommandables, les hiérarchies locales des Églises nouvelles ont réussi à trouver la parade nécessaire, non seulement pour résister, mais surtout pour arriver à une extension de plus en plus complexe, recouvrant pratiquement tous les aspects de la réalité sociale et culturelle, excepté évidemment, les cas des sectes résolument occultes. Les temples continuent à être érigés à tous les carrefours, drainant des milliers d'adeptes plus fanatisés que jamais, qui s'agglutinent désespérément autour du personnage du Prophète, comme un arbre de salut. Des cultes et des rituels curieux s;organisent quotidiennement, au point que le phénomène des Eglises nouvelles constitue actuellement un acte primordial de l'action politique. TIest évident qu'au départ, la puissance des groupes occultes et ésotériques semble prendre le pas sur tout autre mode d'appropriation du pouvoir, qu'il soit culturel, social, économi19

que, ou même simplement intellectuel. Des étudiants d'université qui entrent en transes autour des objets bizarrement décorés, illuminés aux bougies et parfumés par des poudres malodorantes la veille des examens, est un spectacle banal, tout comme celui des ministres qui roulent dans les crottes et les mixtures des racines macérées dans les arrières cours des marabouts accrédités à cet effet le lendemain des remaniements gouvernementaux. Dans l'ancien Congo Belge, il n'est pas rare de rencontrer des hauts cadres de l'administration vous conseiller de « vous faire protéger» et de vous « faire encercler» par des forces occultes, à la manière des gens du peuple appartenant aux sphères des Églises nouvelles, et qui vous conjurent de ne plus invoquer désormais que la puissance de Jésus-Christ tout au long de l'existence. Les uns et les autres attribuent le sens de leurs actes au surnaturel et au supranaturel, avec la ferme conviction que l'homme, par lui-même, ne peut rien accomplir avec son petit esprit estropié, encore moins avec ses deux mains minuscules de mortel corruptible par la mort. Mais le phénomène peut aller jusqu'à accaparer l'essentiel des activités de la communauté sociale, au point que les Églises s'instituent en instances de culture et d'ordonnancement économique, se substituant à l'État et à l'administration publique, elle-même jugée défaillante, ou simplement nulle dans ses actes et dans ses commandements. Tout succès personnel, tout avantage moral, autant que toute déficience physique, intellectuelle ou sociale, sont désormais interprétés sur le mode d'une manifestation divine singulière, par la mystique, s'ils ne relèvent pas des pactes secrets avec les forces de Satana. Il ne sera pas excessif de dire que dans ce pays, les personnes qui affirment pouvoir se passer du surnaturel, ou même de Dieu, passent facilement pour des déments, sinon pour des diaboliques venus pour la plus grande tentation et pour éprouver ceux que Tatu Nzambi a élus en fonction de son œuvre exclusive. A travers les Églises nouvelles et le prétexte invoqué des messages dont elles sont tributaires, se découvrent des comportements, parfois même des réflexes, qui permettent au moins de formuler une hypothèse de travail, vérifiable dans ses dimensions mythologiques, par l'ensemble des symboles vécus, par les signes et les gestuelles qui sont intégrés à l'acte même de la croyance (ou des croyances). Des millions d'individus depuis une dizaine d'années se confient les uns aux autres, adhèrent à une même expérience de l'existence, se rapprochent et vivent une manière d'attitudes qui révèlent une quête de la sécurité intérieure; une 20

recherche de l'équilibre psychologique, et cela suffit pour expliciter dans le temps et dans l'espace, les certitudes et les évidences des Églises nouvelles. Il est d'ailleurs parfaitement possible de reprendre leurs objectifs majeurs à la lumière de la cohérence et l'homogénéité des discours tenus, répandus, répétés indéfiniment, et d'en faire un langage, c'est-à-dire, un ordre de la parole qui soit rétribuable d'un dispositif d'organisation. Et donc d'un système d'interprétation qui lui soit propre. Un geste total pour assumer une situation sociale, pour intégrer l'individu dans une communauté autre que familiale, et même nationale. Certes, il aurait fallu étendre le phénomène des Églises nouvelles à toutes les autres formes de fonctionnement des instances culturelles. Une telle étude, si elle était à mener dans tout le pays, montrerait assurément l'articulation des consciences historiques au rythme des crises successives qui secouent les imaginations, et qui ont laissé les individus au bord de la panique. Sinon dans les angoisses sublimées par des comportements de délires. La musique et les percussions démentielles, la violence brute et brutale, les agressions caractérisées sur les voies publiques, l'utilisation abusive des stupéfiants, les liqueurs fortes et le sexe à tous les niveaux, tous ces éléments montrent le décalage existentiel entre les idéaux affirmés et la réalité vécue, éprouvée concrètement dans la société. La question n'est donc pas d'abord de savoir si ce type de réponse convient réellement aux problèmes posés par le système institué dans le pays. Mais elle consiste à analyser les modalîtés des réponses apportées par de telles communautés, alors qu'elles auraient pu trouver d'autres voies de libération de soi et de sécurisation des groupes humains. Les plus extrémistes ont toujours revendiqué la révolution, au point de considérer que les masses populaires qui ne les suivent pas, sont entièrement récupérées par les illusions des faux prophètes, montreurs de marionnettes. Ce sont des prophètes qui les détourneraient de l'action proprement révolutionnaire. Cette querelle peut s'éterniser indéfiniment dans la mesure où ce qui est visé, c'est avant tout le système politique, au détriment de tout autre aspect de la réalité culturelle. Les luttes de classes par exemple, ne peuvent avoir un sens dans ce contexte, que si le principe même des classes a été défini et délimité dans une perspective où il implique un conflit, une contradiction susceptible de ne se résoudre que par une lutte. Ces préalables sont difficiles à débrouiller, si la lecture qui en est faite les dissocie de la méthodologie scolaire qui les porte et 21

qui leur donne forme et cohérence. Il suffit seulement de remarquer que l'analyse menée dans cette étude, ne s'attache pas à expliquer comment tel prophète peut affirmer qu'il a vu Mukalenga Yesu, et s'il l'a réellement vu perceptivement et perceptuellement. Ni à établir que l'apparition soit reçue comme un fait incontestablement authentique, historiquement vérifiable et incontournable. Elle veut chercher à comprendre pourquoi ce
même prophète, à partir de ce qu'il considère comme une apparition

véridique, arrive à transformer totalement son comportement, et à adapter ,sa conduite, comme si ce fait était la vérité de la réalité vécue. Comment il s'ensuit une mobilisation des foules entières, de plus en plus importantes, au contact de ce même prophète visionnaire. Ces multitudes réussissent à modifier à leur tour leurs comportements ultérieurs, jusqu'à altérer toutes les relations sociales, familiales, culturelles ou autres. Et à affirmer à leur tour que le même Mukalenga Yesu, parfaitement identique à lui-même, leur apparaît également. La confirmation d'une telle manière d'analyse ne peut procéder que de l'expérience, englobant l'actualisation des données bibliques sur les différentes « colères de Yahvé », ainsi que les victoires triomphales du « Dieu des armées », telles qu'elles sont identifiées aux conditions réelles d'existence, vécues par des individus déterminés, en rapport avec l'acte de la foi. Que ce soit par des messages oraculaires, des rituels cathartiques, des scènes de divination ou des miracles attendus. L'exemple pris ici de la ville de Mbujimayi, outre qu'il relève d'une observation directe, revêt dans ce contexte une signification caractéristique. Située aux confluences des traditions anciennes et des exigences d'une économie politique marquée par les préliminaires d'une urbanisation singulière, elle constitue dans l'histoire du pays l'expression d'une conscience culturelle, avec l'expériençe d'une véritable identité psychologique. Les nombreuses Eglises qui surgissent, qui s'y multiplient, qui s'y superposent, expriment avec plus d'évidence la manière dont Mbujimayi subsume et intègre cette restructuration sociale. Les habitants eux-mêmes se chantent avec un orgueil parfois excessif: Mbujimayi manena wa kushinta diminu mvula muloka bulaba bushala buengelela Kasayiwa balengele cinkunku nsanga balenda Mbujimayila ville grande où germe la bonne semence après la pluie la terre continue à briller Kasayipays des plus beaux des hommes l'arbre où s'assemblent les meilleurs.
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Dans cette ville étalée sur une superficie illimitée, on ne peut faire plus de cent pas sans buter contre un « temple» : citanda cia Nzambi. Le défi actuellement pour ces centaines d'Églises nouvelles, c'est de posséder le temple le plus vaste, le plus impressionnant, le plus imposant architecturalement, et d'accaparer l'espace des manifestations culturelles avec l'ostentation la plus bruyante. Les samedis, et surtout les dimanches très tôt le matin, jusque bien tard dans la soirée, de deux heures à dix-neuf heures sans interruption, la ville dans toute son extension est soumise aux grondements interminables des tambours, aux hurlements stridents des hommes et des femmes, aux déflagrations des crécelles et des sonailles, aux cris des «fidèles croyants» qui chantent la gloire de Tatu Nzambi : kutendelela Nzambi. Ce qui les unit tous au-delà .des divergences de doctrines, c'est curieusement l'homogénéisation des gestuelles, l'identité des expressions qui apparemment, semblent se mimer sans fin, l'unanimité de la doctrine basée sur les messages des prophètes qui annoncent l'avènement d'un univers nouveau à partir des ordres reçus par des visions, des oracles et des apparitions divines. Mais aussi un lexique commun, qui attribue toute dévotion à Tatu Nzambi, là où les Catholiques parlent de Mvidi Mukulu pour désigner Dieu le Père. Certains n'y voient que la résurgence des traditions anciennes de la sorcellerie, comme dans l'Église du Dieu d'Amour des bena Kansenya, prétexte facile à toutes les exaltations et naïvetés. D'autres les substrats culturels par lesquels s'occulte la réalité d'une société truquée et traquée, qui tente obscurément d'abrutir des milliers de personnes, aux rythmes hallucinants et frénétiques des percussions démentes et des ivresses collectives. Ainsi avait-on lu et interprété lontemps les rites du Vaudou aux Antilles, ou ceux du Candomblé au Brésil. Cependant les Églises nouvelles de Mbujimayi constituent un espace réel de l'expérience sociale, et ces quelques points d'analyse vont tenter de situer le phénomène, et de l'observer sur le triple plan de l'historique, de l'idéologique et du culturel.

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1. Mbujimayi: spécificité historique et symbole de surgissement d'une conscience nouvelle
MBUJIMA D'EXODES YI : UNE CONSCIENCE ET DE VIOLENCES ISSUE D'UNE LONGUE HISTOIRE

A l'inverse des autres villes telles qu'elles se sont érigées depuis l'époque coloniale, Mbujimayi sur l'échiquier national, demeure la seule ville du pays construite après les Indépendances, sans le concours direct de l'État. On pourrait énumérer Gemena, ratée dans ses objectifs de mégalomanie, Moba qui se voulait être une rampe de lancement de fusées pour des conquêtes impossibles, Musoshi la ville démontable érigée par les Japonais et déconstruite avec la même dextérité, Fungurume, le vaste chantier minier, surgi des puits de cuivre. La population de Mbujimayi, jamais recensée intégralement parce qu'en perpétuel flottement démographique, et parce que ne s'encombrant que très difficilement des services de cadastre et des identités civiles, s'est constituée principalement à partir des transhumances des réfugiés qui ont afflué vers Bakuanga, depuis les événements tragiques de 1959-1960. Ces réfugiés provenaient pour la plupart des centres urbains des régions de Luluabourg dans l'actuelle province du Kasaï occidental, depuis Kananga jusqu'à Luebo et Tshikapa, et de tout le Katanga sécessioniste, dans l'actuelle province de Shaba, et surtout dans le Sud minier et industriel. Ils avaient été traqués, massacrés, pourchassés comme du gibier à courre pendant des années, et ils avaient dû se rabattre sur une région que certains d'entre eux avaient quittée depuis leur jeune âge, et que d'autres n'avaient sans doute jamais connue. A leur arrivée, la plupart ne possédaient plus rien, ayant perdu dans leur fuite tous les biens meubles et immeubles. Des familles entières étaient décimées, d'autres dispersées aux quatre coins de l'horizon. Des images comme celles du Biafra, traduisent la panique des foules hagardes, démunies de tout, même de la seule consolation de pouvoir retrouver une terre. Toutes, égarées sur les routes de la transhumance et de l'errance, sans aucun autre point d'ancrage que l'idéal de retrouver quelques chose qui appartienne à des ancêtres probables. Cela s'appellera dans le vocabulaire des Églises nouvelles, l'Exode. Plus de vingt ans après, on peut mesurer l'absurdité de toutes ces luttes fratricides, qu'aucun historien n'a encore réussi à expliquer, ni dans leurs causes, ni dans leurs conséquences 24

immédiates, alors qu'elles ont bouleversé intégralement toutes les données essentielles de l'ensemble du Sud du pays. La seule certitude fondée sur des témoignages que l'on peut recueillir actuellement, est motivée par le pouvoir subtil et sournois de l'ancien colonisateur à contrôler et à conduire consciemment les événements, sur la base des objectifs politiques précis qu'il s'était fixés. Ou du moins, à percevoir les lignes sinueuses des faits de l'histoire, et à tenter de les infléchir en sa faveur, même au prix de milliers de cadavres, même en provoquant des querelles fratricides qui ressemblaient bien à un génocide. Et le terme n'est pas trop forcé. Car il fallait briser à tout prix, selon les mots des télex confidentiels échangés entre les administrateurs des territoires de Luluabourg avec les autorités coloniales de la métropole belge, 1'« élan vers la revendication des indépendances et le nationalisme de Patrice Lumumba ». Des ouvrages ont été écrits sur ce sujet, sans pourtant aller jusqu'à une analyse complète de la situation. Les seuls auteurs qui restituent le contexte politique, tout en péchant gravement par leur parti pris et leur impudeur à décrire cyniquement les tragédies qu'ils entretenaient eux-mêmes, sont le commandant Hubert Bondroit et Jules Boulard, Un an d'Empire (Nouvelles éditions Debresse, 1968). D'autres se sont arrêtés à retracer le calvaire des « Réfugiés de Bakuanga », terme qui aurait semble+ il été lexicalisé en loubards (baluba) pour les opposer à loulous (luluwa), qui désignerait, lui, les bandes de voyous des banlieues parisiennes. L'histoire africaine ressemble aussi un peu à ce type de mascarade. Ce qu'il est important d'observer, c'est la manière dont les réfugiés ont réussi à construire une ville, au-delà des sécessions meurtrières, des systèmes politiques totalement incohérents et illusoires, des dissensions claniques plus absurdes encore. Personne ne s'explique jusqu'à ce jour, comment ont pu s'organiser les étapes d'une sécession qui apparaît clandestine, ni dans quelles conditions celle-ci avait été proclamée, entretenue, et enfin remplacée par des institutions nationales. Il est difficile dè savoir actuellement la date de sa proclamation, les modalités de son fonctionnement institutionnel, et encore moins les conditions politiques, ainsi que les compromissions exigées pour son élimination. Cette période de mises en scène fallacieuses et de travestissements ridicules, aurait pu porter à rire, si des tragédies ne s'en étaient suivies: la mort des milliers de personnes, en passant de l'État autonome à 1'« Empire fédéré », et même un « Royaume minier du sud Kasaï» qui réunit en un seul vocable 25

les allégories d'un potentat mégalomane et les fantasmes cyniques des industriels du diamant. Une flotte aérienne comportant l'unique DC 6, un drapeau frappé du V d'une victoire impossible, un parlement invraissemblable (cimamuenda wa bukalenga), un gouvernement hypothétique, rafistolé avec des musiciens, des chefs coutumiers, des sacristains de tous bords, et qui se faisaient assassiner allègrement sur les rives de la Mbujimayi (kowesha mayi). Avec un sens rocambolesque de la mise en scène, s'est constitué un État burlesque, un « État honteux» (Sony Labou Tansi est resté en deçà du grotesque), et on se demande comment ces Baluba qui se prétendent intelligents (DVI : de moulou vantard mais intelligent) ont pu accéder à tant de crédulité. Rien n'en subsiste de positif dans les attributs institutionnels dès cet Empire multicolore, soutenu à bras le corps par la formidable Forminière, devenue de 1962 la Minière de Bakuanga, au seul profit des exploitants du diamant dont Mbujimayi est le premier producteur industriel au monde. Mbujimayi reste un cas curieux dans le surgissement d'une conscience historique qui a dominé principalement le courage de ces milliers d'hommes et de femmes, jetés pêle-mêle dans une aventure sinistre à laquelle ils n'avaient rien compris. Les massacres de Kasengulu par exemple, en septembre 1960, lorsque des centaines de personnes armées seulement de bâtons, de flèches et de machettes ont voulu s'opposer à des bataillons entiers de l'armée nationale, au milieu des auto-mitrailleurs, des canons et des chars de combats qui en avaient fait une boucherie incroyable, sont significatifs de cette manière de vivre collectivement une expérience historique. Un chanson circulait alors: nusonga misongo nukuata bikolo ne nubakuata ne bianza apprêtez les flèches prenez des bâtons vous vous en saisirez avec vos mams nues Les foules étaient animées comme par un esprit de démence, qui leur faisait accomplir des prodiges, par rapport à leurs possibilités, et qui les empêchait de mesurer la réalité en des termes rationnels. Elles accouraient, se jetaient dans la mêlée, défiaient la mort avec un fanatisme qui a fasciné toutes les imaginations des enfants que nous étions alors, inconscients et hypnotisés par tant d'exaltation, et même par une réelle crise de folie collective. Les slogans lancés par les meneurs de foules, nkonga tukonganganayi, amplifiés par des mythes incoercibles comme celui de «Sanga Lubangu », l'arbre mythologique d'origine, 26