EMILE LE CAMUS (1839-1906)
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EMILE LE CAMUS (1839-1906)

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Description

A la charnière des XIXe et XXe siècles, trois évêques français, réputés libéraux, allaient adopter une position minoritaire lors de la crise moderniste, ainsi qu’à l’occasion de la Séparation de l’Église et de l’État. L’un d’eux, Mgr Émile Le Camus (à La Rochelle), engagé de longue date dans le mouvement biblique catholique débutant, n’avait eu de cesse de tenter de parvenir à l’épiscopat dans le but d’entreprendre la rénovation du catholicisme par la réforme des études dans les séminaires. Parvenu à ses fins, il aura surtout à faire face à la crise ouverte entre l’Église et la République, dans laquelle il se démarquera encore en appelant de ses vœux la Séparation.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2002
Nombre de lectures 467
EAN13 9782296288164
Langue Français
Poids de l'ouvrage 20 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Yves BLOMME
docteur en théologie
maître-assistant à la faculté de théologie
de' l'Université Catholique de l'Ouest
Emile Le Camus (1839 -1906)
Son rôle au début de la crise moderniste et lors de la
Séparation de l'Eglise et de l'Etat
Publié avec le concours de la Faculté de Théologie
et du Laboratoire de Recherche en Sciences religieuses
de la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de l'Ouest
L'Harmattan"Je ne veux pas être, je ne
serai pas un évêque comme les
autres..."
Emile LE CAMUSPortrait d'apparat de Mgr Emile Le Camus,
pris sous le péristyle de l'évêché de la rue Dauphine, à La RochelleAVANT-PROPOS
Le présent travail n'aurait sans doute pas pu voir le jour sans les aides
précieuses et multiples que nous avons reçues. Aussi est-ce pour nous un agréable
devoir que de leur exprimer toute notre reconnaissance.
Nous voudrions tout d'abord citer M. l'abbé Pierre Jégou qui avait jadis
entrepris une étude sur le même sujet, mais que les obligations si pressantes du
ministère n'ont pas permis de mener à terme. C'est avec un parfait désintéressement
qu'il s'est désisté des notes qu'il avait prises.
Notre gratitude va tout spécialement à M. le professeur Marcel Launay qui
a bien voulu diriger notre travail, a su nous stimuler quand il le fallait et nous
éclairer de ses conseils sur une période de I'histoire qui lui est devenue
particulièrement familière. Que soit aussi remercié M. l'abbé Pierre Haudebert, et
M. l'abbé Louis-Michel Renié, doyen de la faculté de théologie de l'Université
catholique de l'Ouest, auprès desquels nous avons toujours trouvé un appui efficace.
M. François Laplanche nous a, à bien des reprises, fait profiter de ses vastes
connaissances sur un sujet où il est devenu l'un des meilleurs spécialistes.
Au cours des déplacements occasionnés par notre enquête, nous avons
apprécié la compétence et l'appui bienveillant du père Irénée Noye, conservateur de
la bibliothèque de la Compagnie de Saint-Sulpice, du père Paul Henzmann,
archiviste de la Congrégation de la Mission, et de M. l'abbé Bernard Desprats, du diocèse d'Albi. Nous voudrions aussi adresser un merci spécial à M.
Henri Barthés qui, avec beaucoup de courtoisie, nous a facilité l'accès aux archives
privées de la famille Las Cases.
En terminant, nos remerciements iront aux membres du jury qui ont bien
voulu examiner notre travail, ainsi qu'aux éditions de I'Harmattan qui l'accueillent
dans leur collection.ABREVIA TIONS
A.A. Albi Archives de l'archevêché d'Albi
A.C.S.E. Archives de la congrégation du Saint-Esprit
A.C.S.S. de la compagnie de Saint-Sulpice
A.C.M. Archives de la de la Mission (lazaristes)
A.E.L.R. de l'évêché de La Rochelle
A.F.L.C. Archives de lafami/le Las Cases
A.N. nationales
A.S.V. Archivio segreto vaticano - S.S. - Segreteria di Stato
B.N. Bibliothèque nationale de France
B.R.L.R. Bulletin religieux du diocèse de La Rochelle et Saintes
IDS Manuscrit
nOllV.acq. franç. Nouvelles acquisitions françaisesINTRODUCTION
Mourir en septembre 1906, âgé de soixante-sept ans, c'est pour un évêque
français mourir au seuil d'une nouvelle page de l'histoire de l'Eglise de son pays. Ce
pourrait, à vrai dire, n'être encore qu'une coïncidence chronologique; pour Mgr Le
Camus, ce fut beaucoup plus que cela.
L'historiographie religieuse de la France contemporaine a certes retenu son
nom: il figure dans tous les répertoires et dictionnaires tant soit peu développés qui
se donnent pour objet cette période de l'histoire. On constate pourtant assez vite
qu'un seul ouvrage lui a, à ce jour, fait l'honneur d'un développement significatif:
celui d'Emile Poulat, paru en 19621. En dehors de ces excellentes pages, on ne
rencontrera en effet que des notices biographiques qui se recopient toutes plus ou
moins les unes les autres. Deux seulement - parues en 1957 et 1975 - paraissent
d'ailleurs avoir fait l'objet de recherches préalables2. Elles s'attachent à mettre en
lumière l'œuvre de bibliste du prélat, mais font une totale impasse sur son rôle dans
la Séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Ces deux textes - le premier d'entre eux notamment - venaient d'ailleurs
mettre un terme à un silence presque complet d'une cinquantaine d'années,
c'est-àdire remontant pratiquement à la disparition de l'intéressé. Cette époque avait bien
évidemment vu fleurir les notices nécrologiques et les oraisons funèbres. On y
rencontrait déjà maints détails -ainsi que maintes erreurs -dans lesquels les futures
biographies plus savantes n'eurent qu'à puiser. Qu'on en juge: toutes attribuent, dès
1862, au jeune étudiant romain un doctorat en théologie qu'il n'obtiendra en réalité
que huit ans plus tard. Telle lui donne un "rôle de promoteur", qu'il n'eut guère, lors
de la seconde assemblée de l'épiscopat français, à Paris en 19063. Telle autre arrange
très intentionnellement les circonstances de sa mort4. Une autre lui trouve des
consécrateurs qui ne vinrent jamais à son sacre5 ; sans parler d'écrits franchement
1909,,6. On le voit, I'histoire et le rôlemoins sérieux qui le font disparaître "vers
joué par cet homme sont au moins à reconsidérer.
Pourtant les dates même de sa vie laissent à elles seules pressentir pour lui
la nécessité d'avoir dû effectuer des choix sur un terrain difficile, pour peu que
l'intéressé ait voulu prendre à bras le corps les problèmes de son époque... Et,
disons-le tout de suite, nous aurons I'heureuse surprise de constater que ce fut le cas.
La période durant laquelle il lui fut donné de jouer un rôle a en effet vu
l'inexorable montée de l'ultramontanisme, avec, en parallèle, la régression ou la
transformation des idées gallicanes. Or Le Camus s'impliqua profondément dans ces
débats. Encore jeune en 1870 - il n'a alors que trente et un an -, il est aux premières
loges pour voir sombrer à Rome même une partie de ses rêves de jeune prêtre. La
1_
E. PouIat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Paris, 1962, pp. 234 - 243.
_2
Celle de R. Le Conte dans Supplément au Dictionnaire de la Bible, tome V, 1957, coll. 348 - 350 ; et
celle de 1. Trinquet dans Catholicisme, tome VII, 1975, coll. 143
144.3 _ Mgr L. Baunard, L'épiscopat français depuis le concordat jusqu'à la Séparation (1802 1905),
Paris,1907, p. 698.
..
Allocution de Mgr de Beauséjour aux obsèques de Mgr Le Camus, le 3 octobre 1906,
Carcassonne,1906, p. 3.
_
5 Abbé L. Poivert, dans Bulletin religieux de La Rochelle, du 6 octobre 1906, p. 167.
_6 Jean Girou, Vie des personnages célèbres de l'Aude, Montpellier, 1940, p. 218 219.-déconvenue sera cependant surmontée: un ancien gallican devenu évêque à l'heure
de la Séparation avait un rôle difficile mais essentiel à jouer. Le Camus ne s'y est
pas dérobé; bien au contraire, nous verrons comment il s'y est plutôt brisé.
Ce demi-siècle aura aussi vu la question biblique devenir cruciale pour
l'Eglise catholique. Vieille de seulement quatre ans, la Vie de Jésus de Strauss est
accessible au lecteur français dans la traduction d'Emile Littré, l'année même de la
naissance de Le Camus. Mais l'œuvre était trop "étrange" pour que le magistère ait
alors senti le vent passer... Il n'en allait plus de même en 1863, avec la parution
d'une autre Vie de Jésus, directement en français cette fois: celle de Renan. Le
vicaire de Narbonne n'a alors que vingt-quatre ans. Ses confidences montrent que le
Syllabus, paru l'année suivante, fut pour lui un coup encore plus rude à assumer... Le
siècle allait se refermer en voyant la question se durcir à l'extrême pour l'Eglise
catholique. Sujet d'élection choisi dans l'enthousiasme de la jeunesse, l'étude de la
Bible était peu à peu devenue, pour l'homme mûr ainsi que pour l'évêque, un terrain
particulièrement difficile à labourer, semé de dangers et de chausse-trappes.
Parallèlement à ces démêlés de plus en plus brûlants, les difficultés se
renforcèrent aussi considérablement avec la société civile. L'Eglise n'a pratiquement
jamais cessé de se plaindre des différents régimes qui se sont succédés en France au
cours du XIXe siècle. Si les monarchies diverses qui régnèrent durant les deux
premiers tiers du siècle soufflèrent tantôt le chaud et tantôt le froid dans leurs
relations avec les catholiques, le divorce ne date pourtant véritablement que de la
Ille République; et il est consommé en janvier 1879, une fois assise définitivement
la majorité parlementaire républicaine. Les catholiques ont en face d'eux des
hommes qui prétendent vouloir régler la question religieuse et qui, de temps à autre,
en appellent maintenant à la Séparation. Le débat se cristallise d'abord autour de
l'école, sans que pour autant soient épargnées les escarmouches dans beaucoup de
domaines: suppression de l'obligation du repos du dimanche (1880), laïcisation des
cimetières (1881), loi sur le divorce (1884), conscription des clercs (1889). A ces
mesures, l'Eglise réagit constamment comme une forteresse assiégée par les forces
du mal. Ni le régime plus modéré dit "de l'esprit nouveau", qui culmine avec le
cabinet Mélines de 1896 à 1898, ni la politique de ralliement préconisée par Léon
XIII, ne désamorcent véritablement la crise qui demeure latente durant tout le
dernier quart du XIXe siècle. Les troubles nés de l'affaire Dreyfus conduisent, à
partir de 1899, le gouvernement du bloc républicain à revenir à une politique de plus
grande fermeté. Quand Waldeck-Rousseau entreprend de réduire les congrégations
qui s'étaient développées en dehors du cadre concordataire, et qui inquiétaient, il
réactive un conflit qui ne s'était que fort relativement tempéré. Malgré les réticences
de ceux qui savent combien le Concordat est encore utile pour "tenir en laisse" le
clergé, on marche de plus en plus ouvertement vers la Séparation elle-même. Il
appartenait au très anticlérical Emile Combes, qui succède à Waldeck en 1902, de la
mettre sur ses rails, à défaut de parvenir à la mener lui-même à son terme.
Enfin, l'antagonisme entre l'Eglise et la société civile cache un autre
divorce qui, lui aussi, s'aggrave en même temps que le siècle avance: c'est celui que
suscite la montée de l'intolérance. L'antisémitisme en est la forme la plus voyante,
dans laquelle de nombreux catholiques se fourvoient. Le journaliste Edouard
Drumont, dans son livre à succès - La France juive - qui paraît en 1886, popularise
un antisémitisme virulent qui, s'il ne prétend guère à des justifications théologiques,
n'en rencontre pas moins la sympathie de nombreux catholiques. Le journal La libre
parole qu'a fondé Drumont, prolonge l'effet de cet antisémitisme populaire, qui
12trouve un large écho dans La Croix, journal dirigé par les assomptionnistes, mais
aussi dans une multitude de feuilles catholiques, et jusque dans les Semaines
religieuses de bien des diocèses. L' affaire Dreyfus, qui recouvre presque exactement
le régime "de l'esprit nouveau" - puisque les deux procès du capitaine datent
respectivement de 1894 et 1899 - annihile pratiquement les effets de la relative
tolérance gouvernementale, aussi bien que ceux de la tentative de ralliement voulue
et poussée par Léon XIII.
Avoir été un jeune séminariste imbu d'idées libérales en 1860, et mourir
évêque en 1906, c'est forcément avoir traversé ces multiples contradictions de la
société française et de l'Eglise. C'est aussi avoir dû chercher à les résoudre; et c'est
très probablement y avoir aussi échoué en grande partie. Ce sera donc au mieux
avoir laissé pour l'avenir une œuvre intellectuelle qu'il nous reste maintenant à
étudier et à comprendre.
****
Les sources qu'il a fallu consulter pour ce travail sont relativement
accessibles, quoique fort dispersées. La bibliographie d'Emile Le Camus compte
près de soixante-dix titres, dont beaucoup sont de simples brochures de circonstance
qui ne dépassent pas quelques pages. Près des deux tiers sont d'ailleurs attribuables
à son activité d'évêque et remontent donc aux cinq dernières années de sa vie. Nous
ne sommes pas certain que tel ou tel opuscule de jeunesse ne nous a pas échappé...
Cependant, si l'on excepte la seconde partie de L 'Œuvre des apôtres, ses travaux
inachevés d'exégète ont été publiés avant 1896.
Les archives à consulter posaient un problème plus épineux. Il n'existe pas
en effet, à La Rochelle, de "fonds Le Camus". Il y a à cela diverses raisons: d'une
part, plusieurs témoignages concordants indiquent que l'évêque détruisait souvent
lui-même les lettres qu'il recevait; d'autre part, après sa mort, les remous suscités
par son action très controversée paraissent avoir provoqué un zèle intempestif dans
le but de faire disparaître les traces de cet épiscopat atypique. Enfin, on n'oubliera
pas que les spoliations de la fin de l'année 1906 n'ont pas été propices à la bonne
conservation des archives ecclésiastiques de cette période. On doit donc se reporter
vers d'autres fonds, où, pour des raisons diverses, de nombreuses lettres ont été
recueillies. Ce sont principalement des archives congréganistes - sulpiciens,
lazaristes et spiritains - souvent mieux tenues en France que les archives diocésaines.
Ces dernières ne se sont vraiment révélées fructueuses qu'à Albi, où le fonds Mgr
Mignot est d'une grande richesse, encore en partie inexploitée.
On n'oubliera pas l'abondant dossier d'évêque concordataire, conservé aux
archives nationales, ni, aux archives vaticanes, le fonds de la nonciature de Paris, qui
permet d'éclairer les circonstances de sa nomination. Un hasard heureux nous a mis
au contact des archives de la famille Las Cases, qui se sont révélées irremplaçables
pour la connaissance des années de jeunesse.
Enfin, un grand nombre d'autres fonds n'ont apporté que quelques pièces
supplémentaires, sans parler des trop nombreux cas où nos démarches sont
demeurées vaines.
****
Le but que nous avons poursuivi n'a pas été d'écrire une biographie
épiscopale. Nous avons plutôt voulu montrer l'originalité de la pensée de quelqu'un
13que l'étude de la Bible, qui était son intention première, a conduit à un
renouvellement de l' ecclésiologie. La première intention, poursuivie avec
obstination des années durant, se révéla sans doute moins fructueuse que son auteur
ne se le figurait, mais elle déboucha finalement sur un terrain où on ne l'attendait
pas.
Dans la vie d'Emile Le Camus, le bibliste et le chef de diocèse ne se
juxtaposent pas, ils interfèrent sans cesse au sein d'une carrière aussi originale que
mouvementée. Les crises profondes et répétées que l'Eglise de France traversa à la
fin du XIXe siècle et dans les premières années du XXe, surtout au plan du savoir et
dans ses rapports avec la société civile, vinrent très vite bouleverser les projets, et
poussèrent l'évêque à faire des choix plus radicaux qu'il n'avait imaginé, ainsi qu'à
se prononcer sur des sujets qu'il n'avait pas prévus.
Bien que tous ces aspects s'entremêlent sans cesse en l'espace de quelques
années, la clarté de l'exposé nous a imposé de les traiter de façon successive.
La première partie, plus spécifiquement biographique, permettra de fixer les
grandes étapes d'une vie, de connaître les milieux et les institutions fréquentées,
ainsi que les amis et les adversaires rencontrés.
Les trois chapitres consacrés à l'œuvre du bibliste font droit à ce qui fut la
préoccupation dominante de Le Camus. Les voyages en Orient étaient venus à un
moment enrichir la perspective d'un travail qui s'accomplissait dans la sérénité. Les
débuts de la crise moderniste vinrent au contraire le bouleverser, et obligèrent
l'auteur à endosser une panoplie de combat qui n'avait pas été prévue.
Enfin, la partie ecclésiologique est presque toute entière justifiée par
l'action épiscopale de celui qui était arrivé à ses fins. Elle s'inscrit d'ailleurs dans un
plan assez semblable à la précédente, puisque la crise née de la Séparation de
l'Eglise et de l'Etat y joue cette fois le rôle d'élément perturbateur.
14PREMIERE PARTIE
Une vie au service d'une idée ou d'une carrière?Chapitre Premier
Formation et premiers ministères
Emile Le Camus fut un Méridional. Cet adjectif n'est certainement pas
seulement ici la constatation de son origine géographique. Que ce caractère ait été
vanté, ou qu'il lui ait été reproché, on peut être sûr qu'il lui fut constamment
reconnu par les amis comme par les adversaires, dans le but d'expliquer - ou
d'excuser! - certains comportements.
La terre où il vit le jour et où il passa sa petite enfance est d'ailleurs
ellemême assez typée. Elle appartient à l'Aude, ce département hybride, mi-aquitain
mi1languedocien, que la Révolution avait inventé . La diversité des paysages, la
multiplicité des petits pays qui subdivisent l'entité départementale sont en effet ici
plus accentués qu'ailleurs. L'Aude est une mosaïque, et la dualité de ses capitales -
Carcassonne et Narbonne - le laisse déjà un peu pressentir. Avant son élévation à
l'épiscopat, Emile Le Camus éprouvera d'ailleurs cette étonnante diversité qui
s'offre ici dans un espace restreint: le Bas-Minervois de son enfance diffère
nettement de la plaine de Narbonne, où il exerça ses premiers ministères, et
davantage encore du Lauragais où, à l'âge mûr, il ira fonder un collège et acquérir
une propriété aux portes de Castelnaudary. Son pays natal, autour de Paraza et de
Ginestas, est en effet fortement caractérisé, plus marqué encore que le
HautMinervois qui, lui, se distingue mal de la Montagne Noire. Dans un vaste synclinal
comblé de mollasses, la vigne règne aujourd'hui presque sans partage. Les gros
villages viticoles dominent un terroir morcelé en petites parcelles. Les seuls points
qui échappent à cette quasi monoculture sont les sommets de "pechs ", ces collines
calcaires où la garrigue peut encore subsister.
De 1840 à 1860, durant les vingt premières années du jeune Emile, le
département termine une mutation profonde. La prédominance de la vigne achève de
s'affirmer dans ces régions autrefois vouées en grande partie aux céréales. Ceci est
encore plus vrai du Narbonnais, l'est du département. Cette région a été en effet
l'une des premières de France à abandonner la polyculture à vocation
d'autoconsommation, pour se vouer à la quasi monoculture de la vigne à but
_
1
Pour ce chapitre, nous avons surtout utilisé: L'Aude de la préhistoire à nos jours, sous la direction de
Jacques Crémadeills, Saint-lean-d'Angély, 1989, en particulier "L'Aude contemporaine", par Jean
Rives et Jacques Crémadeills, pp. 297 - 369.commercial. Entièrement dépendante depuis lors d'un marché qu'elle ne contrôle
pas, l'économie locale est en même temps devenue fragile. Les crises de
surproduction qui obligent à distiller une partie de la récolte se font sentir à partir de
1830 ; ce qui, à vrai dire, importait peu au début, puisque la prospérité était tout de
même au rendez-vous. En 1852, la viticulture audoise avait déjà atteint toutes ses
possibilités de développement. L'évolution des mentalités a suivi celle de
l'agriculture. Nettement conservateur au début de la Restauration, le pays est passé à
gauche en l'espace de deux ou trois décennies. Il est possible qu'un lien intime soit à
chercher entre les progrès de la vigne et ce bouleversement des opinions. On a ainsi
prétendu que les populations des régions viticoles présentaient une plus grande
ouverture d'esprit et une plus large réceptivité aux idées nouvelles que les autres. Si
les soubresauts de la Monarchie de Juillet, de la Deuxième République, et du Second
Empire voient encore périodiquement le retour d'élus conservateurs, l'évolution
définitive a lieu sous la Troisième République. En mars 1871, Narbonne ad' ailleurs
rejoint le mouvement communaliste avec quelques autres villes du Midi, comme
Marseille et Toulouse. Au début du XXe siècle, les radicaux ont définitivement pris
le contrôle du département, à l'exception de Narbonne qui, elle, est socialiste, et de
quelques cantons du Lauragais qui votent encore conservateur. Dans cette mutation,
l'est de l'Aude a toujours été en avance sur l'ouest.
Du point de vue religieux, le département avait connu une forte proportion
de prêtres jureurs sous la Révolution, tout particulièrement autour de Narbonne et de
Carcassonne, où l'influence de l'évêque constitutionnel Besaucèle avait été
déterminante. Les deux premiers évêques concordataires, Arnaud de La Porte et
Joseph de Saint-Rome, avaient entrepris la reconstruction du catholicisme dans des
conditions difficiles, une grande partie du clergé demeurant richériste et plutôt
frondeuse2.
L 'HOMME ET LES SIENS
La famille dont le jeune Emile est issu portait dans la langue d'Oc le nom
de Locamus, tandis que les femmes y étaient parfois désignées sous celui de La
Camuse; une situation flottante que les progrès constants du français rendaient
encore plus gênante, et qui prit fin quand le tribunal de Saint-Pons, par un jugement
en date du 18 mars 1868, décida de la fixer définitivement par l'adoption du
patronyme de Le Camus. Les recherches généalogiques, dont nos contemporains
sont devenus friands, permettent de remonter au moins huit générations avant celle
du futur évêque. On apprend ainsi qu'une veuve Locamus est décédée à Siran, le 15
avril 1621. Ce bourg, aujourd'hui dans l'Hérault, près de la limite de l'Aude, est
bien le berceau dont la famille est originaire. Quatre générations après la veuve en
question, les Locamus y résidaient toujours. Dans une brochure polémique, en plein
démêlé avec les pères du Saint-Esprit, l'abbé croira utile de rappeler ainsi ses
origines: ses aïeux étaient, dit-il, "lieutenants du roi à Siran, de père en fils, depuis
Simon de Montfort jusqu'à lafin du dernier siècle"3.
2 _
Voir à ce sujet: E. Jarry, article "Carcassonne", dans Catholicisme, 1. II, 1949, coll. 532 ; et L'Aude de
la préhistoire à nos jours, op. cil., pp. 293 295.-3 _
Lettre de M l'abbé Le Camus au T.R.P. Emonet sur les affaires de l'école Saint-François de Sales,
Toulouse, 1894, p. 26.
18De Siran à Paraza, où le père d'Emile s'installe et d'où est originaire son
épouse, la distance n'est pas grande: à peine seize kilomètres à vol d'oiseau. Il
s'agit de gens plutôt modestes, les deux grands-pères d'Emile étant respectivement
voiturier et boulanger, et sa grand-mère maternelle, Marguerite Barthèz, ne sait pas
signer. Le père de notre abbé, Pierre François Angel est âgé de vingt-sept ans quand
il épouse Marguerite Maury à Paraza, en 1838. Elle n'en a que vingt-et-un et est
originaire de ce même village. Pierre a deux sœurs, Camusette (sic) et Eléonore.
Lui-même est originaire de Rieux-Minervois, un bourg à peine plus éloigné de
Paraza que Siran. Il exerce la profession d'officier de santé, un métier qui disparaîtra
quand, en 1892, le parlement se préoccupant de réformer la carrière médicale, jugera
utile de supprimer un diplôme auquel demeurait attachée la réputation d'une
médecine insuffisante. Car les officiers de santé, obligés à seulement quelques
années d'étude, étaient un peu des médecins au rabais. Evidemment, le fils ne
l'entend pas ainsi, surtout quand il s'adresse à ses détracteurs:
"Vous m'excuserez de vous apprendre que, pour avoir
été un simple médecin de campagne, mon père avait
commencé par être élève de l'école de Strasbourg et
interne à l'hôpital militaire de Toulouse (...). Par son
intelligence et son travail, cet excellent père me fit
élever avec tous les soins qu'on donne aux fils des
meilleures familles (...) ; il consacra les dernières années
de sa vie à faire, à Narbonne, la médecine gratuite pour
les pauvres 4."
C'est là une vision avantageuse, mais que ne corroborent pas toutes les
sources tombées entre nos mains! Une note, tirée des papiers de l'abbé Mourey,
décrit ainsi le père d'Emile:
"modeste officier de santé, peu compétent et pas très
honnête. Installé à Ginestas. On le surnommait' Lou
Crebo pouirès' : le creveur de pauvres ou le tueur de
malheureux"s.
Certains ont conservé le souvenir d'un autre surnom: "Sanna gats", pas
beaucoup plus flatteur puisque, dans le patois languedocien, il signifie "saigne
6. On évoquait aussi le procès Monbel-Locamus, où l'officier de santé seraitchats"
apparu sous un jour étrange7. Pierre François Locamus n'exerça que quelques
années à Paraza. Assez vite, il va s'installer à Ginestas, bourg un peu plus gros et
chef-lieu du canton, distant seulement de cinq kilomètres. En 1862, quand mourut le
grand-père maternel Maury, le couple reçut en héritage un petit pactole et choisit de
suivre Emile dans sa carrière sacerdotale qui débutait, en s'installant à Narbonne.
.. - Lettre de M L'abbé Le Camus au T.R.P. Emonet, op. cil., p. 26
5_ Papiers de l'abbé Mourey, école de Sorèze ; archives du couvent des dominicains de Toulouse.
6 _
Lettre de M. Sourèz, du 22 juillet 1993, qui naquit à P araz a, dans la même maison qu'Emile Le
Camus.
7_
Camiade contre Le Camus - Histoire véridique et lamentable d'un pauvre curé persécuté par son
Evêque, par Hermès, La Rochelle, s.d., p. 10.
19L'année qui suivit le mariage de ses parents, naquit à Paraza, le 24 août
1839, Emile Locamus. En cette première moitié du XIXe siècle, c'est le plus
souvent dans la maison familiale qu'on voyait le jour, et le baptême était administré
dans les jours qui suivent. Or, c'est le 12 septembre que l'enfant fut porté en la petite
église de Paraza. Le parrain était un cousin de Bize, et la marraine, une tante de
Rieux-Minervois. De plus, Emile restera fils unique. Sont-ce là les signes d'une
religiosité plutôt faible de la famille? Comme il est assez fréquent à cette époque
déjà lointaine pour un enfant d'une famille assez modeste, nous ne savons rien de
ses premières années, ni de l'école où il apprit les rudiments du savoir.
Le couple Locamus semble avoir été très centré sur ce fils qui paraît assez
vite avoir constitué toute sa raison d'être. Nous avons déjà dit comment, en 1862, les
parents quittèrent Ginestas pour suivre, à Narbonne, les débuts de leur fils de
vingttrois ans. Le père disparaîtra en 1879, âgé de soixante-huit ans. Mais la mère
demeurera attachée à ce fils unique presque jusqu'à la mort de ce dernier, puisque
Marguerite Maury ne s'éteindra que le 7 juillet 1905, à la Malvirade, près de
Castelnaudary. Les contemporains ont relevé comme un trait remarquable cette
relation de la mère et du fils:
"Le culte qu'il professait pour sa vénérable mère était
tout à fait touchant. Lui, si vif, si occupé, il supportait
toutes les observations qu'elle lui faisait - et elle n'a
jamais cessé de lui en faire jusqu'à la fm de sa vie,
c'est-à-dire jusqu'à l'an dernier - avec une douce
sérénité, une docilité et un respect qui constituaient pour
ceux qui en étaient les témoins un spectacle aussi
intéressant qu'édifiant 8."
Ce fils, abondamment choyé, semble avoir été doué d'une assez bonne
santé que ne contraria véritablement que son obésité. Celle-ci paraît avoir été plutôt
précoce. Elle constituait une véritable aubaine pour les anticléricaux qui avaient là
un sujet tout trouvé de raillerie:
"Avec sa grosse bedaine et sa figure en pleine lune, il
fait l'effet d'un bon vivant et il rappelle plutôt le joyeux
Silène que le vicaire de J.- C. 9."
Lui-même sait d'ailleurs plaisanter ce trait si distinctif de son personnage.
Dans le récit de ses voyages en Orient, il évoque quelques-unes des mésaventures
que lui a values sa corpulence:
"A l'unanimité, en raison de mon poids spécifique, le
plus robuste des baudets m'est assigné ;"
"... quant à moi, j'ai le regret de démolir mon lit au
_
8 Mgr Mignot, Oraisonfunèbre de Mgr Le Camus, Albi, 1906, p. 19.
_9
Camiade contre Le Camus, par Hermès, op. cil., p. 9.
20moment même où j'en prends possession 10."
Pour le reste, si quelques misères semblent bien l'avoir tracassé sur le tard,
il paraît avoir été exempt d'affection grave. "Ma névralgie me serre encore
fortement, mais je la dissimule. Dieu y avisera", avoue-t-il en 1896, dans la
publication du récit de son voyagell. On n'en apprend pas beaucoup plus par sa
correspondance. "Il me dit que ses rhumatismes vont mieux ", écrit, en 1906,
Vigouroux à Mgr Mignot. Le patient essaiera d'atténuer les effets de ces sortes de
douleurs en s'adonnant au thermalisme que sa fortune personnelle lui rendait
accessible. Ainsi, fréquente-t-il les stations régionales: Amélie-les-Bains, dans les
Pyrénées-Orientales, mise à la mode par l'épouse de Louis-Philippe; et
Rennes-IesBains, dans l'Aude, où il se trouve notamment en septembre 1901. Il fit aussi
plusieurs années de suite une cure à Vichy, où il séjourne au moins au cours des étés
1902 et 1903. Le mal s'était-il malgré tout aggravé? Toujours est-il que, trois ans
plus tard, il est encore en quête d'une thérapie pour la même affection:
"Du fond de la boue noire et brûlante de Dax, où je suis
venu noyer des douleurs rhumatismales intercostales
fort ennuyeuses en ce moment, je vous adresse une
prière..."
écrit-il au cardinal Lecot12.
Plus que par une santé qui paraît, somme toute, avoir été solide, c'est par
son tempérament bien typé que I'homme attire l'attention de ses contemporains. Du
séminaire au seuil de la tombe, Emile Le Camus a été perçu comme un Méridional
expansif, au langage haut en couleur, incapable de retenir une langue qui le
desservira à bien des reprises. Le trait est unanimement relevé par ceux qui l'ont
connu, avec un brin de sympathie amusée chez les amis, ou assaisonnée d'une
critique acerbe chez certains autres. Déjà, les messieurs de Saint-Sulpice avaient
jugé leur élève:
"Caractère: assez bon. Mais grand parleur, et
inconsidéré dans ses paroles.
Capacité: bonne portée. Travail facile. Un peu
13.d'emphase dans la parole "
C'est encore M. Icard qui, douze ans plus tard, confIrme ce jugement à
propos du jeune prêtre qu'il rencontre à Rome, au concile du Vatican:
"Le théologien de M. de Las Cases n'est pas l'homme
qu' il lui fallait. Il ne manque pas de quelque instruction,
mais il a peu de mesure, et dans les idées et dans la
conversation 14."
Bien après, ce sera le respectable M. Vigouroux qui sera plus d'une fois
10_
Notre voyage aux pays bibliques, Paris, 1896, 1. I, p. 109 et 1. II, p. 43.
11_ Idem,1. I, p. 3.
12_ Lettre de Mgr Le Camus au card. Lecot, du 5 mai 1906 ; archives de l'archevêché de Bordeaux.
_
13 Registre des étudiants avec les appréciations de M. Icard, A.C.S.S., registre 1117, an.1858, fol.n°
311.
I~ Journal de voyage de M. Icard à Rome, p. 198,
A.C.S.S.21effrayé par la parole trop libre de son compagnon de voyage. Genocchi l'a évoqué
dans une lettre:
"Le Camus en dit des belles et des rondes sur la
Parousia quand mon très original Giraud l'a mis en
parole, après le repas, au café, à la bibliothèque 15."
Et Loisy l'écrit à propos de l'évêque nouvellement promu:
"M. de Hügel a trouvé Mgr Le Camus exubérant. Il l'est
physiquement, intellectuellement et épistolairement 16."
Cependant, cette exubérance cachait une volonté et une ténacité peu
communes. Emile Le Camus est parvenu, par son travail, à des résultats qui
étonnèrent ceux qui le fréquentaient. Sa rondeur joviale cachait chez lui une grande
fermeté dans l'effort intellectuel. Les épais volumes qu'il publia sur la vie de Jésus
et sur les débuts de l'Eglise, s'ils ne sont pas toujours géniaux dans leurs
conclusions exégétiques, supposent une investigation approfondie et une bonne
connaissance des travaux des biblistes protestants qui, en plus des langues
anciennes, réclamaient aussi une sérieuse maîtrise de l'anglais et de l'allemand. Or,
ces volumes ont été pour la plupart préparés parallèlement à une activité que l'on
peut supposer accaparante, que ce soit le vicariat paroissial, la direction d'un collège
ou, a fortiori, l'épiscopat. Très exigeant pour lui-même, Le Camus ne le fut pas
moins pour les autres. Au collège de Castelnaudary comme à l'évêché de La
Rochelle, il ne put supporter le moindre obstacle sur la route qu'il s'était fixé de
parcourir. Son caractère trop entier s'est accompagné d'un manque de mesure qui
étonna de la part d'un ecclésiastique. L'action dans laquelle il se lança contre les
pères du Saint-Esprit, qui avaient racheté le collège Saint-François-de-Sales, et, un
peu plus tard, l'affaire Camiade qui l'opposa au secrétaire général de son évêché,
révéleront un tempérament totalement incapable de se maîtriser. Son ami, Mgr
Mignot - qui confessera d'ailleurs à von Hügel : ''j'ai en1belli un peu le personnage"
-ne voulut pas cacher ce trait de caractère, même dans l'oraison funèbre qu'il eut à
prononcer:
"Il eut l'intransigeance de l'honnêteté. On la lui a
durement reprochée (...). Cependant, il faut le
reconnaître, cette intransigeance ne vaut pas plus que les
autres; comme les autres, elle risque de porter l'esprit
hors des limites de la sagesse; comme les autres, elle
fausse le jugement, le trompe sur la position réelle des
questions et la portée des arguments. Il est possible
qu'en plus d'un cas notre vénérable ami ait été victime
de ce mirage et se soit laissé entraîner, dans ses
revendications, au-delà de ce terrain positif et nettement
délimité où en est réduite à se mouvoir la justice
humaine. Noble défaut, généreuses illusions, que ses
_15 Lettre à Umberto Fracassini, du 24 mai 1899 ; cf. Giovanni Genocchi, Carteggio I (1877 - 1899),
Rome, 1978, p. 485. Traduit de l'italien.
16_
Lettre de Loisy à Mgr Mignot, du Il mai 1902 ; A.A.Albi, 1 D5-0 1.
22adversaires eux-mêmes lui pardonneront sans peine et
dont le souvenir l'honore 17."
LA FORMATION INITIALE
Quelques années après la naissance de ce fils qui sera leur seul enfant, les
parents Locamus s'installent donc au chef-lieu du canton, bourg plus important,
probablement parce que le père - qui est officier de santé - pouvait y trouver une
meilleure clientèle. Ginestas est un de ces gros bourgs languedociens, planté au
milieu des vignes du Minervois, et qui vante aujourd'hui ses qualités touristiques. Il
n'en allait certainement pas de même dans la première moitié du XIXe siècle.
L'église, sans grande prétention architecturale, a conservé le caractère pittoresque
que lui ont légué les siècles. Quelques belles statues, un retable en bois sculpté,
commandé à Narbonne en 1645, ornent l'intérieur. C'est sans doute là que le jeune
Emile apprit son catéchisme, et c'est peut-être là qu'il ressentit l'appel de la prêtrise.
C'est en 1857 que Locamus entra au grand séminaire de Carcassonne. Il
était alors âgé de dix-sept ans. Nous savons de source sûre, mais sans aucun détail,
que le jeune homme avait auparavant fréquenté le petit séminaire de la même ville.
Cet établissement avait été ouvert en 1808 par Mgr de La Porte, d'abord dans la
Cité; il fut ensuite transféré dans la ville basse. Les professeurs étaient des prêtres du
diocèse. Ils étaient une douzaine en 1856, en comptant le directeur: le chanoine
Amal. L'annuaire ecclésiastique indique pour cette année-là deux cents élèves, ce
qui est peut-être beaucoup, surtout si l'on tient compte qu'un autre petit séminaire
existait parallèlement à Narbonne, pour lequel on en indique cent soixante! Il est
vrai que les petits séminaires accueillaient, au XIXe siècle, beaucoup de sujets qui
ne se destinaient pas à la prêtrise. Bien peu de souvenirs ont surnagé de cette
scolarité lointaine. Lors d'un éloge funèbre, tous les compliments paraissent
possibles:
"C'est au Petit Séminaire de Carcassonne qu'il fit ses
études classiques. Plusieurs de ceux qui m'entendent ont
été ses condisciples. Ils se souviennent des succès
précoces du jeune élève, indices de ses brillantes
qualités littéraires et présages des triomphes oratoires
qu'il remporta dans la suite18."
Vision sans doute idéalisée, et qu'une correspondance privée ramène à sa
juste mesure:
"M. Delmas, ancien supérieur de Bordeaux, qui l'avait
eu pour élève au petit séminaire de Carcassonne, dit que
c'était alors un évêque (sic) ordinaire, et qu'on ne
pouvait pas s'attendre alors à ce qu'il a donné depuis19."
_17 Mgr Mignot, Oraisonfunèbre de Mgr Le Camus, op. cil. pp. 17 18.-_18
Allocution de Monseigneur de Beauséjour aux obsèques de Mgr Le Camus, Carcassonne, 1906, p.6.
_
19 Lettre de Vigouroux à Mgr Mignot, du 24 octobre 1906 ; A.A.Albi, 1 D 5 01. Le mot "évêque"
acertainement été mis pour "élève".
23On relèvera aussi que, de 1848 à 1855, le diocèse de Carcassonne eut pour
évêque Mgr Henri de Bonnechose, le futur cardinal-archevêque de Rouen. Locamus
était alors dans toute sa jeunesse, à l'âge où l'on commence à comprendre le monde
et à avoir une opinion personnelle. S'il n'est guère probable que le prélat eut le
temps de remarquer ce jeune élève et de se forger sur lui une opinion durable
capable d'expliquer l'opposition qu'il lui manifestera plus tard, il est par contre fort
possible que l'élève éprouva quelque ressentiment contre cet évêque ouvertement
bonapartiste. Bonnechose approuvait en effet la politique du Prince-Président, qu'il
accueillit avec pompe à Narbonne en octobre 1852 ; et, lors du coup d'Etat, il
engagea Montalembert à se rallier à lui.
Ce n'est que grâce aux registres de Saint-Sulpice de Paris que nous
apprenons qu'Emile Locamus ne passa qu'une seule année au grand séminaire de
Carcassonne. En effet, les archives de cet établissement sont aussi perdues. Il y fut
donc reçu lors de la rentrée 1857. Ce grand séminaire, qui n'avait été fondé qu'en
1824, fut la grande et d'ailleurs la dernière œuvre de l'épiscopat de Mgr de La Porte
qui s'éteignit la même année. L'établissement fut presque aussitôt confié aux pères
de la Mission, ou lazaristes. Les soixante-quinze élèves qui le fréquentaient en 1857
étaient confiés à cinq religieux placés sous la houlette de M. Eugène Vicart, un
homme de quarante-six ans. On sait peu de choses sur le fonctionnement d'une
maison dont la simple énumération des professeurs laisse pourtant pressentir toutes
les lacunes. Outre le supérieur, un trésorier et un économe paraissent avoir été
dispensés d'enseigner. Les trois autres ecclésiastiques se partageaient donc les cours
de morale, de dogme et d'histoire ecclésiastique. Deux d'entre eux, MM. Touvier et
Dumay étaient d'ailleurs, cette année-là, de nouveaux arrivants. Mais le profil du
seul ancien à avoir donné un enseignement dans la maison, M. Oudiette, est
révélateur. Cet homme de trente-neuf ans avait d'abord été curé de Chouilly, dans la
Marne, pendant dix ans, où il avait témoigné un extrême dévouement lors d'une
épidémie de choléra. Entré à Saint-Lazare en juillet 1852, c'est après un complément
de formation de seulement trois mois qu'il avait été envoyé à Carcassonne où on lui
avait successivement demandé d'enseigner la philosophie, le dogme puis la morale!
Ces rapides transferts d'une matière à l'autre étaient déjà un signe, si ce n'est de son
incompétence, du moins de son peu d'aptitude à l'enseignement. Or, l'homme
disparut un soir de février 1858 en laissant une lettre sur son bureau pour indiquer
qu'il avait décidé de se retirer à la Grande Chartreuse. Quand il reparut, un mois
après, on préféra lui confier une aumônerie de religieuses2o. Ces péripéties peuvent
expliquer, non seulement le désir qu'eut le séminariste Locamus de fréquenter un
établissement plus sérieux, mais aussi la prévention qu'il manifestera à l'égard des
lazaristes quand, en 1901, il apprit que cette congrégation dirigeait le séminaire de
La Rochelle.
Qu'il l'ait positivement demandé, ou simplement qu'on ait songé à lui en
raison de ses aptitudes, Emile Locamus, âgé de dix-neuf ans, se présente au
séminaire Saint-Sulpice de Paris pour la rentrée 1858. Dans le cas d'un cursus
complet, on passait habituellement d'abord deux années au séminaire d'Issy, lui
aussi tenu par les sulpiciens, dans la proche banlieue sud de la capitale. Le séminaire
parisien, situé en bordure de la place Saint-Sulpice, près de la grande église du
_
20
Renseignements tirés des archives du séminaire de Carcassonne; A.C.M.
24même nom, attirait alors l'élite du clergé français. Il était tel qu'Ernest Renan l'a
décrit dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, lui qui l'avait fréquenté quinze
ans auparavant, à ceci près que le corps professoral avait été passablement renouvelé
depuis, même si Arthur Le Hir, qui était passé au cours de dogme en 1853, y
enseignait encore.
Le séminariste Locamus allait passer dans cette maison trois années, sans
doute parmi les plus studieuses de sa vie. Il en gardera une empreinte durable qui se
traduira par des relations toujours maintenues avec la vieille maison et ses
professeurs, et notamment avec Fulcran Vigouroux. Même devenu évêque, c'est
souvent là qu'il descend lors de ses séjours parisiens. Lorsque lui-même songera à
réorganiser son propre séminaire diocésain, c'est explicitement à Saint-Sulpice qu'il
se référera avec insistance, au risque d'agacer les lazaristes. Ainsi, rappellera-t-il
beaucoup plus tard cette expérience de liberté àjamais marquante:
"Le Séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, nous paraît, du
moins selon l'expérience que nous en faisions il y a
quarante ans, avoir continué, plus fidèlement que tout
autre, l'idée vraie du fondateur. Je sais bien que le
milieu où il se recrutait (...) constituait très
heureusement une atmosphère à part, où le Séminariste
n'est plus l'élève en tutelle et sous œil du surveillant,l'
mais le jeune homme qui se sent libre, qui se gouverne
tout en étant soumis à la règle. On constatait alors dans
cette chère et sainte maison ce phénomène significatif,
que nul n'était officiellement renvoyé, mais que les
sujets douteux en sortaient d'eux-mêmes, pour rentrer
dans le monde, sitôt qu'ils avaient expérimenté leurs
insuffisantes dispositions à la vie ecclésiastique. On n'y
avait pas de place fixe à l'oraison, à la messe, à la
lecture spirituelle, et dès lors pas de contrôle pour
constater les infidélités des moins fervents. Le résultat
de cette liberté n'en était que plus efficace. Après un
certain temps d'irrégularité croissante, I'honnête mais
faible jeune homme, se comparant à ses confrères pieux,
corrects, fervents, concluait qu'il n'était pas à sa place,
et il se rendait justice en s'en allant21."
Le jeune Locamus a-t-il abusé de cette liberté si prisée? Toujours est-il que
M. Icard notera à son sujet: "Piété ordinaire. Laisse à désirer pour la régularité;
fond,,22.bonne volonté au Malgré cela, le séminariste gravit assez régulièrement les
échelons habituels: il est tonsuré le 15juin 1859 par le cardinal Morlot, puis reçoit
les ordres mineurs le 17 décembre. Un an plus tard, le 22 décembre 1860, ce sera
l'étape décisive du sous-diaconat. A Saint-Sulpice, Locamus avait pour condisciples
en ces années-là plusieurs de ceux qui allaient devenir les meilleurs représentants de
la science catholique durant les décennies à venir. Il est particulièrement le
contemporain de Fulcran Vigouroux qui, envoyé de Rodez, entre à Saint-Sulpice à la
21 _ Lettre de Monseigneur Le Camus sur la formation ecclésiastique de ses séminaristes, Paris, 1902,
pp.18-19.
22_
A.C.S.S. ; registre n01117, fol. 311.
25fin de 1859. Les deux hommes seront ordonnés sous-diacres le même jour. Il y aura
aussi croisé l'abbé Henri Vollot23, tandis que Maurice d'Hulst24 et Eudoxe Mignot
entreront au séminaire parisien alors que Locamus allait le quitter, ou bien juste
après. Mais c'est surtout de Félix de Las Cases, une vocation tardive qui a déjà
derrière lui une carrière d'ingénieur des mines, que le séminariste audois est ici
l'exact contemporain. S'appuyant sur leur commune origine méridionale, il liera
avec celui qui était de vingt ans son aîné une amitié durable.
Les années 1858 à 1861 comptent parmi les dernières du supériorat de M.
Joseph Carrière, qui exerçait cette charge à la tête de la compagnie depuis 185025.
Cet homme de soixante-trois ans était devenu un juriste réputé et très consulté par
les évêques, ce qui absorbait une grande partie de son temps. Il souffrait aussi de la
réputation de gallicanisme qui rendait le séminaire suspect aux milieux romains, et il
s'employait autant que possible à dissiper les soupçons de ce côté. L'équipe des
professeurs offrait alors un visage assez disparate. Parmi les vétérans, on doit noter
le directeur du séminaire, M. Carbon, qui exerçait cette fonction depuis 1826, et M.
Renaudet, remarqué pour ses austérités, qui était l'un des derniers à offrir l'image
d'un sulpicien d'Ancien Régime. L'économe, M. de Roussel, pas plus que le maître
des cérémonies, M. Boiteux, n'influaient sur la marche des cours. De l'équipe que
Renan avait connue entre 1843 et 1845, il restait au moins - outre Carbon - :
Grandvaux, Icard, Le Hir et Philpin de Rivière, tous plus ou moins représentants
d'une apologétique sur la défensive. Quelques jeunes étaient venus s'y ajouter
depuis, comme Dominique Sire, et surtout l'irlandais Jean-Baptiste Hogan qui,
beaucoup plus conscient des limites de l'enseignement théologique traditionnel,
allait profondément marquer les esprits qui allaient avoir à vivre la crise moderniste.
Charles Baudry, âgé de seulement quarante et un an, enseignait depuis une douzaine
d'années la dogmatique et la morale. Il était considéré comme le chef de file de
l'école ontologique, et avait adopté sur ce sujet les thèses philosophiques d'un autre
sulpicien, Louis Branchereau. Celui-ci, alors que la philosophie thomiste était
oubliée, se révéla un représentant brillant de l'augustinisme et du cartésianisme dans
la lignée de la tradition philosophique du XVIIe siècle. En 1861, les thèses de cet
ontologisme modéré furent cependant désapprouvées par le Saint-Office26. C'est
justement à ce moment que Baudry fut responsable d'un petit scandale, en acceptant
l'évêché de Périgueux sans en avoir référé à ses supérieurs. Philpin donnait lui aussi
du souci à ces mêmes supérieurs à cause de la suspicion de gallicanisme dont il était
l'objet. Il enseignait les mêmes matières que Baudry, mais depuis un peu plus
longtemps, puisque Renan a évoqué l'atmosphère de ses cours, emprunte d'une
apologétique un peu naïve. Philpin estimait et enseignait que la vérité du
christianisme découlait de l'excellence de ses vertus, c'est-à-dire que le Christ
n'avait pu être que Dieu ou bien un imposteur. Il avait aussi tendance à regarder
l'Eglise du premier siècle à partir de celle qu'il avait sous les yeux: elle devait avoir
23 _ fiollot, professeur d'Ecriture Sainte à laSur V ol1ot, voir A. Crosnier, Souvenirs de l'abbé H.
Sorbonne (1837-1868), Angers, 1896; surtout les lettres publiées pp. 201 299.-_24 Sur d'Hulst, voir Francesco Beretta, Monseigneur d'Hulst et la science chrétienne, Paris, 1996,
pp. 23 - 31.
25_
Cf. anonyme (en fait M. Boisard), La compagnie de Saint-Sulpice; trois siècles d'histoire, 2 1., s. I. n.
d. (en fait: Paris, 1959), 1. I, pp. 367 ss.
_
26 Sur Louis Branchereau, cf. Louis Foucher, La philosophie catholique en France au XIXe siècle avant
la renaissance thomiste et dans son rapport avec elle (1800 1880), Paris, 1955, pp. 176 -
180.26ses conciles, ses évêques, ses encycliques, sa primauté de Pierre27. Cette vision trop
simplifiée influencera certaines des œuvres de Le Camus. On doit noter aussi qu'en
1859, Dominique Sire, nouveau professeur de trente-deux ans, reçut la charge de
l'enseignement de 1'hébreu et de l'Ecriture sainte. L'homme est cependant surtout
connu pour la dévotion illimitée qu'il portait au dogme de l'Immaculée Conception,
pour lequel il s'employa à rassembler d'amples collections de témoignages anciens
et modernes. C'est donc, en ces matières cruciales, à un bibliste plutôt décevant que
Locamus eut affaire. Mais les trois hommes qui dominaient vers 1860
l'enseignement donné à Saint-Sulpice étaient sans nul doute Icard, Grandvaux et
surtout Le Hir. Le premier enseignait, depuis 1832, la théologie et le droit
canonique. Lui aussi avait à se défendre contre la suspicion de gallicanisme, mais il
n'avait pas encore à cette date la rigidité peureuse qu'on lui connaîtra ensuite
comme supérieur. Pourtant, Icard, aux dires de Renan, était incapable de se départir
d'une apologétique naïve. Sa nature autoritaire le portait à être inflexible sur le
dogme. Eudoxe Mignot a évoqué la déception qui résultait de l'absence de réponse à
ses objections naissantes:
"Quand après les classes, on posait des questions à M.
Icard, notre vénéré maître, la main sur la tête du
questionneur, il disait en souriant: 'Cher enfant...'. Ces
mots pleins d'une douce ironie en disaient long28."
Grandvaux, qui parvient en 1861 à la dernière année de son enseignement
dans la maison, est surtout connu pour avoir été l'éditeur de Le Hir. Il était depuis
peu chargé du "grand cours" de théologie. Directeur très réputé, il était assiégé par
les pénitents. Mais il est incontestable que c'est encore Arthur Le Hir qui exerçait
l'influence la plus nette. Afin de lui laisser le temps d'écrire, on l'avait pourtant
déchargé d'une grande partie de son enseignement, tant son rôle d'apologète
paraissait encore indispensable à la science catholique. Le grand polyglotte qui avait
tellement frappé le jeune Renan est souvent considéré comme l'exemple même de
l'érudition la plus vaste que vient stériliser une soumission aveugle à l'orthodoxie.
Tel était encore Le Hir vers 1860, quand le séminariste Locamus put fréquenter ses
cours. Aussi bien à propos de la chronologie biblique dans ses rapports avec la
paléontologie, qu'à de la datation et de l'authenticité des livres du Nouveau
Testament, Le Hir campe résolument sur les positions les plus traditionnelles, par
soumission à l'autorité beaucoup plus que par déduction savante. Son influence sur
Vigouroux fut si grande qu'on a parfois vu en ce dernier son héritier et successeur.
Le Camus subit également l'influence de Le Hir, qui marquera profondément et
durablement sa tournure d'esprit. Lui aussi afflfmera plus tard que la plus large
investigation en matière biblique ne peut que forcément tourner à l'avantage de
l'orthodoxie; et nous verrons que la contestation de l'authenticité johannique du
quatrième Evangile sera le point précis à partir duquel il se séparera de Loisy.
Pourtant les esprits les plus clairvoyants pouvaient alors rechercher auprès du jeune
sulpicien irlandais Hogan une autre façon d'aborder la critique. C'est encore Eudoxe
_27
Voir à ce sujet: Jean Pommier, La jeunesse cléricale d'Ernest Renan - Saint-Sulpice, Paris, 1933,
pp. 34 et 86.
_28 Cité par Marie-Thérèse Perrin, "L'Erasme du modernisme, Mgr Mignot, archevêque d'Albi",
(manusc.) ; A.A. Albi, 1 D 5 - 26.
27Mignot qui en témoigne ici:
"Très vite, M. Hogan lui apprit à ne pas jurer toujours
d'après les paroles du Maître, à chercher ce que la
pensée humaine avait ajouté à la tradition primitive, en
quoi consistait au juste cette tradition. 'Sans m'éloigner
de Le Hir, je compris que sa critique était en quelque
sorte unilatérale, que son érudition manquait
d'amplitude. Il me parut que tout n'était pas aussi clair
que le disait notre manuel, que bien des preuves
devaient être révisées, que des textes portaient à faux
(00') et même M. Hogan à quije confiais mes difficultés
naissantes ne me donnait aucune solution,29."
Hogan en~eigna à Saint-Sulpice depuis son ordination, en 1852, jusqu'à son
départ pour les Etats-Unis, en 1884. Et c'est un homme encore relativement jeune -
vingt-neuf ans - que Le Camus a connu. Que le sulpicien irlandais soit la
personnalité la plus intéressante de l'équipe des années 1860 n'est guère contestable.
Ce qui fait pourtant la difficulté, c'est que non seulement Hogan n'a que très peu
publié de lui-même, mais en plus, les quelques écrits que nous avons de lui sont
assez nettement postérieurs aux années qui nous intéressent3o. Il est donc difficile de
dire dans quelle mesure les idées qu'il avancera par la suite sur l'inerrance, les
genres littéraires dans la Bible, ou sur la place de la Parousie dans le Nouveau
Testament, étaient alors déjà formées et professées par lui. Ce qui est par contre très
vraisemblable, c'est que Hogan, par sa connaissance de l'exégèse anglicane et de la
science allemande - qu'il utilisait certes avec prudence - a ouvert l'intelligence de
ses élèves à ce qui s'écrivait hors de la stricte orthodoxie catholique. Ce trait
caractérisera toujours les études de Le Camus sur le Nouveau Testament. Le
principal apport du sulpicien irlandais consistait à aborder réellement le délicat
problème de l'inerrance biblique, tout en écartant l'hypothèse facile de l'inspiration
restreinte qui allait être explicitement condamnée par Léon XIII. Il le faisait en
tentant de rendre au livre inspiré sa dimension historique qui ouvre la voie à ce que
nous appelons les genres littéraires, et qui introduit l'idée d'un développement à
l'intérieur même de la Révélation. Hogan connaissait à ce sujet l'œuvre de Newman,
et il était sans doute plus en mesure que n'importe quel autre professeur de la vieille
maison, si ce n'est d'apporter des réponses aux questions soulevées par la critique,
du moins d'ouvrir l'intelligence des élèves à une problématique plus moderne. Les
réflexions de Mignot, qui témoignent pourtant d'une relative insatisfaction, sont là
pour le montrer. Tout ce que nous savons de son caractère laisse pressentir que Le
Camus fut sans doute un élève moins tourmenté que le futur archevêque d'Albi.
L'Audois aimera toujours les affirmations péremptoires et les réponses coupantes. Il
est cependant probable que Hogan influença son exégèse pour la faire sortir des
voies de l'apologétique facile qui, par tempérament, le guettaient forcément un peu.
En plus d'une page, La Vie de Jésus et L 'Œuvre des apôtres témoignent d'une
29_
Marie-Thérèse Perrin, "L'Erasme du modernisme... op. cit."30 _ Sur l'enseignement de Hogan, voir surtout: François Laplanche, La Bible en France entre mythe et
critique, Paris, 1994, pp. 192 195 et 202 - 203 ; ainsi que Dictionnaire du monde religieux
dansla France contemporaine, n09, Paris, 1996, pp. 328
329.28information exégétique beaucoup plus au point que les productions catholiques
contemporaines. Qu'Emile Le Camus ait profondément goûté ces trois années
parisiennes, et que celles-ci l'aient durablement et peut-être définitivement marqué,
transparaît clairement de l'évocation - certes rare - de ses souvenirs, comme de la
fidélité des liens qui l'uniront à Saint-Sulpice. Le séminaire parisien évoluait donc
constamment; de nouvelles interrogations s'y faisaient jour, dont les élèves les plus
doués et les plus sensibles pouvaient tirer profit.
PREMIERS ESPOIRS ET PREMIERES DECEPTIONS
Ainsi que nous l'avons dit, à Saint-Sulpice, le séminariste Locamus allait se
lier d'amitié avec un homme qui était de vingt ans son aîné: M. Félix de Las Cases.
Ce veuf était une vocation tardive, et il appartenait à une famille noble. Il avait
d'ailleurs un cousin, Barthélemy de Las Cases, qui était chambellan de Napoléon III.
Il n'est pas impossible que le jeune homme de l'Aude, qui semble toujours avoir
cherché à faire carrière, ait perçu toute l'utilité qu'il pourrait retirer d'une amitié
avec quelqu'un d'aussi bien placé31. Toujours est-il que M. Las Cases était
réellement fort influent, puisque, pas encore prêtre, il contribua à obtenir l'épiscopat
en faveur de M. Baudry, son maître à Saint-Sulpice qu'il admirait beaucoup. Cette
promotion surprise provoqua en 1861 un certain malaise, car l'intéressé n'avait
nullement demandé l'avis de ses supérieurs, et Saint-Sulpice crut pour cela devoir
l'exclure de ses rangs32. Le lien qui existait entre les deux hommes était évident,
puisque, en cette même année 1861, à peine ordonné, M. de Las Cases devint
aussitôt chanoine de la cathédrale de Périgueux et vicaire général du diocèse de Mgr
Baudry.
Le jeune Emile crut aussi pouvoir exploiter à son profit l'amitié que lui
témoignait son noble et influent confrère, quoique pour une promotion évidemment
moins éclatante que celle de Mgr Baudry. L'abbé Las Cases était en effet également
en rapport avec un ecclésiastique brillant qui, en rentrant d'une mission au
MoyenOrient, venait de se voir proposer l'auditorat de Rote, à Rome. Il s'agissait de
Charles Lavigerie, le futur cardinal d'Alger, qui avait alors trente-six ans. La
promotion dont il était l' objet lui rendait nécessaire de s'attacher les services d'un
secrétaire33. Locamus trouva donc l'occasion bonne de se faire recommander pour
ce poste qui lui aurait permis de prendre pied dans la Ville éternelle, en même temps
que d'y achever ses études théologiques dans une université pontificale. Bien que
l'appui de Las Cases paraisse avoir été sans faille, cette tentative allait se solder par
un échec grave, le premier d'une carrière qui en comptera plusieurs. En effet,
Lavigerie, tout d'abord très accueillant aux recommandations qui lui étaient faites,
voulut tout de même s'informer personnellement de la réputation de celui qu'il allait
s'attacher. Il prit ses renseignements auprès de quelques-uns de ses compagnons de
classe et de deux professeurs de Saint-Sulpice. Le résultat fut éloquent:
31 _
Sur Las Cases, voir: Henri Barthès, Monseigneur de Las Cases, sa vie et son œuvre, Montpellier,
1980.
32 _ Voir à ce sujet: H. Barthès, op. cit., pp. 24 - 26 ; et La compagnie de Saint-Sulpice, trois siècles
d 'histoire, op. cit., t. I, p. 372.
33 _
François Renault, Le cardinal Lavigerie, 1825 - 1892, Paris, 1992, pp. 69 ss.
29"Il m'est arrivé avis sur avis, les uns plus défavorables
que les autres, de la part de ses anciens condisciples.
J'attribuais d'abord cela à la jalousie, mais devant cette
persistance, je crus de mon devoir rigoureux de
m'éclairer. Je m'adressais successivement à deux
hommes qui ont toute ma confiance (...). L'un des deux
m'a conseillé, sans vouloir s'expliquer, de ne pas
amener M. Locamus. L'autre m'a transmis une
appréciation écrite dans laquelle M. Locamus est ainsi
jugé: 'M. L. est un intrigant de bas étage qui est
parvenu par ses complaisances et ses flatteries à gagner
la confiance de M. de Las Cases et à s'en faire un
piédestal. Il manque de discrétion et est d'un sans façon
et d'un sans-gêne qui touchent au pur égoÏsme,34."
Et Lavigerie faisait comprendre, dans la suite de la lettre, qu'en dépit des
engagements pris, il ne croyait plus pouvoir emmener avec lui Locamus. Il
envisageait de s'en justifier en alléguant des frais d'installation que le gouvernement
venait de lui refuser. Evidemment, le jeune homme, qui s'était déjà largement vanté
de sa promotion-surprise, accusa désagréablement le coup:
"Je sais depuis longtemps que les hommes sérieux sont en
petit nombre sur la terre. Je ne connais pas beaucoup M.
Lavigerie. Que dois-je penser de lui? (00.)Sa réponse me
paraît, si j'ai le nez bon, préparer une reculade (...). Mais
vous comprendrez que nous sommes aujourd'hui trop loin
; tous ceux qui me connaissent savent ma nouvelle
position et il faut ne pas faire long feu; à tout prix, il faut
que je l'occupe au moins quelques mois et puis je pourrais
prendre ma retraite sans déshonneur et en sauvant les
apparences35."
Las Cases voulut bien intervenir, et Lavigerie accepta un compromis:
Locamus irait passer quelques mois à Rome, en principe en tant que secrétaire;
ainsi, les apparences seraient sauves:
"Je vais partir pour Rome sitôt après avoir reçu votre
réponse que j'attends courrier pour courrier. M.
Lavigerie m'offre ses services, je sais qu'ils peuvent
m'être fort utiles, me conseillez-vous de les accepter?
Mon intention est de n'avoir avec ce prélat qu'une seule
entrevue, car il faut que je lui dise ce que je pense, la
vérité qu'on garde fait trop de mal. Mais il me semble
que je ne pourrai plus voir un homme qui m'a ainsi
compromis. Sa réponse n'est encore connue que de mon
père et de ma mère. Je partirai pour Rome comme qui
va assurer un secrétariat, et puis j'écrirai une lettre à
mes parents qui pourront la répandre à leur aise et je
_
3~ Lettre de Charles Lavigerie à Félix de Las Cases, du 16 novembre 1861 ; A.F.L.C.
_35
Lettre de Locamus à Las Cases, du 25 octobre 1861 ; A.F.L.C.
30donnerai quelques raisons moins humiliantes pour M.
Lavigerie et pour moe6."
Locamus partit en chemin de fer pour la Ville éternelle dans les derniers
jours de novembre 1861. Il avait d'abord été question qu'il loge au séminaire
français, mais il accepta finalement 1'hospitalité de Lavigerie. Il demeura donc dans
un palais de la place des Saints-Apôtres qu'occupait l'auditeur de Rote, où un prêtre,
dom Giuseppe, lui servait de chapelain, et où il bénéficiait des services d'un
domestique basque37. Ces mois passés à Rome furent jusqu'au bout marqués du
signe de la désillusion. En janvier, dans une longue lettre, le jeune sous-diacre se
plaint amèrement à son protecteur de l'attitude de Lavigerie:
"Les premiers jours, toutes choses allèrent à merveille,
mais je commençais bientôt à constater que sa bonne
volonté baissait peu à peu. Il commença d'affecter une
réserve très froide. Il y avait à notre table un prêtre de
Paris, collaborateur de l'Ami de la religion, M.
Quenard. Mgr se piquait de l'amener avec lui dans ses
promenades ou dans ses appartements. Bien que je
n'eusse aucun droit à de pareilles attentions, je sentais
que tout cela était fait plus encore pour me blesser que
pour plaire au visiteur, ou à son chapelain, dom
Giuseppe, qui partageait tous ces honneurs38."
Ainsi qu'il l'écrit ailleurs, "il est affligeant de voir unjeune homme aussi
compromis au début de sa carrière ", confessant au moins au passage qu'il est bien
conscient de faire carrière...
Bien que les archives soient muettes sur ce sujet, il est probable que
Locamus profita de ces mois passés à Rome pour suivre une formation
théologique39. Cependant, alors que toutes les notices biographiques affmnent qu'il
rentra de Rome docteur en théologie - un renseignement qu'il a probablement fourni
lui-même plus tard - nous montrerons plus loin que l'acquisition de ce grade n'eut
lieu que neuf ans après, pendant le concile du Vatican. Pour 1'heure, le sous-diacre
Locamus pouvait découvrir la Ville Eternelle et le climat si particulier qui y régnait
en ces années 1860. Depuis la proclamation du Royaume d'Italie, l'Etat pontifical se
réduisait à Rome ainsi qu'à sa proche banlieue, et la papauté se crispait dans un
refus de plus en plus irréaliste du monde moderne. Il se trouve que le hasard voulut
que le séjour de Locamus correspondît exactement avec celui qu'y fit le jeune
dominicain Henri Didon. Celui-ci a évoqué dans certaines de ses lettres le climat qui
régnait à la cour pontificale:
"J'ai eu l'occasion d'être admis à l'audience du cardinal
Antonelli. Il nous a parlé un peu politique, et, entre
autre chose, il nous a dit qu'il fallait s'attendre à une
bourrasque universelle. Ce moyen lui semblait le moyen
ordinaire voulu et employé par Dieu pour remettre les
_36 Lettre de Locamus à Las Cases, du 20 novembre 1861 ; A.F.L.C.
_37
Voir à ce sujet: Mgr Baunard, Le cardinal Lavigerie, Paris, 1896, t. I, pp. 101 - 102.
_
38 Lettre de Locamus à Las Cases, du Il janvier 1862 ; A.F.L.C.
39_
Toutes nos démarches sont cependant restées vaines pour établir sa présence, soit à l'Université
grégorienne, soit au collège de la Minerve.
31choses en bon état. Or, ajoutait-il, ce n'est pas
seulement Rome qui est malade, ce sont encore les
sociétés40. "
Au collège de la Minerve, une ambiance fort différente de celle du
séminaire Saint-Sulpice régnait alors. C'est encore à propos du séjour du père Didon
que nous découvrons cet autre témoignage:
"Il prit part à un tournoi théologique, en soutenant,
d'après un article de la somme de saint Thomas, une
thèse empruntée à la partie la plus métaphysique du
traité de l'Incarnation: 'Utrum in Christo sint duo vel
unum esse. ' Il brilla tellement que les vieux dominicains
italiens, passés maîtres dans ce genre d'escrime, furent
émerveillés et s'écrièrent: 'Bravo Didon, si e latto
onore' (Bravo Didon, il s'est fait honneur)41."
Il est donc probable que le séjour romain eut de quoi dépayser le
séminariste audois. Il découvrait là un autre monde et une autre face de l'Eglise.
Mesura-t-il combien celle-ci s'engageait par sa tête dans un combat perdu d'avance?
Si les confidences qu'il a pu faire à ce sujet ne nous sont pas parvenues, il est sûr
qu'il n'en revint pas davantage ultramontain, comme le prouveront ses choix
ultérieurs. Emile Locamus reçut le diaconat à Rome, le 16 février 1862, des mains
de Mgr Antonio Ligi-Bussi, archevêque d'Iconium42. Le 7 juin 1862, au plus tard, il
était de retour en France, à Ginestas dans sa famille.
La première expérience romaine s'achevait donc plutôt dans la désillusion
pour ce diacre de vingt-trois ans. De retour dans la maison familiale de Ginestas, il
écrit au vicaire général de Périgueux, M. de Las Cases, dont il espère toujours
beaucoup. Il lui reproche d'abord de ne pas avoir fait le voyage à Rome, où se
développait une inquiétante agitation. En effet, à l'occasion de la canonisation des
martyrs japonais, un grand nombre d'évêques présents dans la ville voulurent
adresser à Pie IX un message en faveur de l'infaillibilité. Locamus fait aussi part de
la mort toute récente de son grand-père, qui va rendre ses parents plus libres de le
suivre" où Dieu le voudra". Puis, il évoque son ordination retardée:
"Je suis ici simple diacre, l'ordination ayant été
tellement avancée que je n'ai pu y prendre part à cause
de l'âge qui me manquait et peut-être aussi d'un petit
esprit de vengeance de la part de l'administration qui se
souvient que j'étais prêt à m'éloigner du diocèse pour
suivre ce M. Lav. , qui m'a causé tant de désagréments
jusqu'à me dénigrer partout à Rome pour prouver, à moi
et à vous autres, qu'il n'avait pas été trompé par ses
amis de Paris qui lui avaient conseillé de me refuser43."
_40
Stanislas Reynaud, Le père Didon, sa vie et son œuvre (1840 - 1900), Paris, 1904, p. 39.
41_ A. de Coulanges, Le père Didon, Paris, 1900, p. 16.
42_ Archivio storieo deI Vicariato di Roma, registre d'ordin. n° 46, fol. 432 433.-_43
Lettre de Locamus à Las Cases, du 7 juin 1862 ; A.F.L.C.
32Ce contretemps sera l'occasion d'une préparation à l'ordination longue
d'un petit trimestre. Locamus a bien conscience, en cette fin d'année 1862, qu'il lui
faut rentrer dans le rang; il ne se résout pourtant pas à envisager une carrière
ordinaire:
"Je vais donc m'enfermer pour deux mois au grand
séminaire diocésain, afm de me préparer par la retraite à
une œuvre si solennelle. Après cela je serai nommé
vicaire et je vivrai dans cette position quelques années
en attendant que Dieu m'appelle ailleurs
(00')' Et puis,
lorsque j'aurais 28 ans, qui peut dire ce que je
deviendrai? Notre destinée tient souvent à un fil qui se
lie ou qui se brise. Qui a dit que quelque coup imprévu
ne me jettera pas loin de chez moi, à Paris ou partout
ailleurs. Je suis prêt à marcher si peu que la Providence
me fasse signe44."
C'est le 20 décembre 1862 qu'Emile Locamus fut ordonné prêtre. Neuf
jours après, il recevait sa première nomination dans son diocèse de Carcassonne.
Déception! Elle ne l'appelait pas dans la ville épiscopale, ainsi qu'il se l'était
imaginé, mais en la paroisse Saint-Paul - Saint-Serge de Narbonne, comme vicaire.
Narbonne connut, sous le Second Empire, une évolution profonde. Au plan
politique, après la victoire des républicains, en 1848, la ville avait été facilement
reconquise par les conservateurs; mais l'état d'esprit progressiste y faisait des
avancées constantes45. Pourtant, les partisans de l'Empire libéral, soutenus par le
journal L'Abeille, n'eurent pas trop de souci à se faire jusqu'en 1869. La commune
comptait environ dix-sept mille habitants, soit presque le double qu'au début du
siècle; et cet accroissement n'était pas dû à une forte natalité, mais à une
immigration massive qui venait des régions rurales déshéritées, ainsi que de
l'Espagne. Le centre de la vieille ville, autour de l'ancienne cathédrale Saint-Just,
restait un quartier de notables, et les nouveaux arrivants s'installaient presque
exclusivement dans les faubourgs, dont celui de Saint-Paul était un des plus peuplés.
On connaît la description colorée que donna Victor Hugo de la population
narbonnaise de cett~ époque:
"Cette race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes
de croix compliqués à l'espagnole, boit du vin de peau
de bouc, tète l'outre, racle le jambon, s'agenouille pour
blasphémer et implore son saint patron avec menace:
'Grand saint, accorde-moi ce que je te demande ou je te
jette une pierre à la tête, ou téfiqui un pic!'''.
Mais il faut faire dans ces lignes la part de l'exagération poétique! Les
années du vicariat de Locamus allaient être les dernières avant le déclassement de la
place militaire de Narbonne. La ville vivait en effet à l'étroit dans la vieille enceinte
médiévale dont on fermait encore chaque soir toutes les portes à l'exception d'une
seule. Le mur passait juste devant l'église Saint-Paul, qu'il enveloppait de près du
44_
Lettre de Locamus à Las Cases, du 2 septembre 1862; A.F.L.C.
_45
Cf. Histoire de Narbonne, sous la direction de Jacques Michaud et André Cabanis, Toulouse, 1981 ;
surtout le ch. 12 : "Une sous-préfecture au soleil (1799 - 1870)".
33côté sud. Cette situation favorisait l'entassement intra-muros dans des conditions de
salubrité et d'hygiène de plus en plus mauvaises. Le déclassement ne fut prononcé
46.qu'en mai 1866, et la démolition des murs débuta en 1868 Au point de vue
religieux, les progrès de la déchristianisation avaient été encore plus rapides que
l'avancée des idées politiques de la gauche. "Incontestablement, écrit Gérard
Cholvy, entre 1857 et les années 1890, le catholicisme s'est considérablement
affaibli dans les masses. Il n'a pu opposer de résistance efficace à la mutation
économique et sociale d'une ampleur sans précédent qu'a connue la région (..).
D'autres régions ont vu la même mutation économique, sans qu'elle se soit
accompagnée d'un détachement religieux aussi massif 47". A Saint-Paul -
SaintSerge, l'évêché de Carcassonne n'envoie pourtant pas moins de quatre vicaires: les
abbés Roques, Prades et Sières, auxquels s'ajoute donc Locamus en 1862, qui est le
plus jeune d'entre eux. Le curé, M. Joseph Razimbaud, est un homme d'une
cinquantaine d'années qui est déjà dans la charge depuis dix-huit ans. Il s'emploie à
agrandir le domaine paroissial par l'acquisition d'immeubles situés à proximité de
l'église médiévale, comme les restes de l'ancien cloître. Son pastorat est aussi
marqué par la restauration successive des chapelles qui bordent la vieille net8.
D'ailleurs, le titulaire de la paroisse, qui explique son vocable plutôt atypique, serait,
selon une tradition invérifiable, Sergius Paulus, le gouverneur de Chypre converti
par saint Paul selon le récit des Actes des Apôtres. Le jeune vicaire, promis à l'étude
du Nouveau Testament, a-t-il remarqué ce clin d'œil de l'histoire?
Quelle fut au juste l'action du vicaire Locamus dans ce quartier populaire
de Narbonne? Il faut reconnaître que nous manquons d'éléments pour répondre; et
nos sources - quand elles existent - parlent plutôt de sujets périphériques à l'action
pastorale proprement dite. L'année 1863, qui marque le début de son vicariat,
puisque le premier baptême qu'il administre date du 13 février, est celle de la
parution de La Vie de Jésus de Renan. C'est aussi celle de la mort, à Périgueux, de
Mgr Baudry, qui nous vaut une lettre éplorée à l'abbé de Las Cases. Le 8 décembre
de l'année suivante, le Syllabus et l'encyclique Quanta Cura vinrent surprendre
l'Europe. On sait que ces document gênèrent les catholiques libéraux qui
s'employèrent, par la voix de quelques évêques - en particulier celui d'Orléans - à
limiter leur portée. Le vicaire de Saint-Paul réagit:
"Que pensez-vous de l'encyclique? Par ici, elle a mis
en conflagration le monde laïque (sic) et effrayé tout
d'abord les vrais chrétiens. Nous avons quelques jeunes
hommes, les plus intelligents de la cité, qui pratiquent
mais conservent des idées tout à fait libérales; à peine
s'ils commencent à respirer après toutes les explications
favorables qui ont surgi de toutes parts49."
On peut cependant mesurer ici la tension qui pouvait exister dans le
diocèse, et la distance qui séparait Locamus de son propre évêque, en considérant la
_46
Cf. Histoire de Narbonne, op. cil., pp. 276 - 277.
47 _ Gérard Cholvy, Indifférence religieuse et anticléricalisme à Narbonne au XIXe siècle, dans Actes du
XL va congrès organisé par la fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon,
Montpellier, 1973, pp. 73 93-_48 Voir: Abbé Sabarthès, Etude historiquesur l'abbaye Saint-Paul de Narbonne, Narbonne, 1893,
pp. 394 - 395.
_49
Lettre de Locamus à Las Cases, du 24 janvier 1865 ; A.F.L.C.
34réaction tout opposée de Mgr de La Bouillerie à l'encyclique du 8 décembre:
"L'évêque de Carcassonne avait reçu depuis longtemps
confidence de cet acte, le plus considérable peut-être du
pontificat de Pie IX. Il en éprouva une immense joie.
Toutes ses lettres témoignent de son enthousiasme et de
son allégresse. Sans perdre un instant, il communiqua
l'Encyclique à son clergé et voulut la publier
solennellement lui-même dans sa cathédrale. Il avait
fixé la cérémonie au dimanche 8 janvier, quand une
lettre ministérielle vint lui imposer silence (...).
Cependant il lisait et relisait cette encyclique. 'C'est,
disait-il, le catéchisme de la société régénérée par le
Christianisme' 50."
Après la mort de Mgr Baudry, l'abbé de Las Cases devint le supérieur des
religieuses du Bon Pasteur, à Angers. Son jeune ami de Narbonne est d'ailleurs
désolé de cette insuffisante promotion: "Que d'autres dirigent des femmes, vous
êtes pour mener des hommes l'' Mais l'ancien vicaire général de Périgueux, s'étant
trouvé en conflit avec la Mère Pelletier, décida finalement de partir. Nous sommes
alors en juin 1866, et le vicaire de Saint-Paul ne cache pas qu'il trouve lui aussi le
temps plutôt long:
"Si peu que votre évêque soit dans l'embarras pour vous
caser, délivrez-le et naviguez vers Paris. Là du moins
j'aurais l'espérance de vous rejoindre et d'influer plus
facilement sur votre destinée, non par mes œuvres ni par
mes conseils, mais par mes reproches qui combattront
vos trop humbles défiances (...). Quant à moi je songe
que mes 27 ans vont sonner bientôt, et je ne sais quand
arrivera l'heure de ma délivrance51."
L'abbé Locamus avait d'ailleurs déjà agrémenté son vicariat d'activités
extra paroissiales qui lui permettaient d'être en lien avec d'autres milieux que ceux
des bas quartiers de Narbonne. Nous apprenons incidemment qu'il est devenu
tertiaire dominicain. Le provincial de l'ordre des Prêcheurs lui adresse des conseils
durant ce même été 1866 :
"Monsieur l'Abbé et cher frère, je vous accorde bien
volontiers le Pouvoir de recevoir au T.O. les 3
personnes au sujet desquelles vous m'écrivez. Quant à
l'érection de la Confraternité, je préfère que vous
attendiez le passage dans votre ville de quelqu'un de
nos pères afin qu'il se rende bien compte de la position
et juge si l' Œuvre aurait les conditions nécessaires pour
prospérer et se perpétuer52."
_
50 Mgr Ricard, Vie de Mgr de la Bouillerie, Paris, 1888, p. 408.
51_
Lettre de Locamus à Las Cases, du 26 juin 1866 ; A.F.L.C.
52_
Lettre du P. Hyacinthe Cormier, provincial, à Locamus, du 14 juillet 1866 ; archives du couvent
dominicain de Toulouse. Document aimablement communiqué par le P. Bernard Montagnes; qu'il
en soit ici sincèrement remercié.
35Ce lien avec la famille dominicaine, dont on ne peut préciser exactement la
archives53, s'explique peut-être par l'attiranceportée et la chronologie, faute d'
qu'avait pu exercer le père Lacordaire sur le jeune vicaire. Les liens postérieurs que
celui-ci nouera avec Sorèze seront là pour le confmner. Le premier ouvrage
d'exégèse que Locamus ait publié, a forcément dû être préparé durant ces années à
Narbonne. La Préparation exégétique à la Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, en
paraissant à Paris en 1869, affirme pour la première fois la vocation de bibliste du
jeune prêtre qui se distinguait maintenant nettement de ses confrères. Il avouera
d'ailleurs plus tard que c'est le choc ressenti à la lecture de La Vie de Jésus de
Strauss qui le détermina à entreprendre ce travail. Il s'essaie aussi à la prédication
hors de son diocèse. La première chaire où il paraisse avoir été invité à se produire
est celle d' Avignon. C'est durant l'été 1866 que des contacts furent pris:
"On me présentait il y a huit jours à l'archevêque
d'Avignon qui me demanda ce que je pouvais désirer. Je
répondis que sur l'heure je n'ambitionnais qu'une
chose: un coup de vent qui me portât bien loin Ge
voulais dire à Paris). L'humeur chagrine de mes parents,
qui cependant m'aiment beaucoup, rend ma position
encore plus pénible et je ne sais si c'est faiblesse ou
prudence, je désire de la voir changer au plus tôt54."
Au printemps suivant, Locamus prêchera le Carême dans l'ancienne cité
des papes, ce qui lui vaudra déjà, de la part de Mgr Dubreil, le titre de Chanoine
honoraire55. Il est bien évident que la tension ne pouvait que monter entre le curé de
Saint-Paul - Saint Serge et ce vicaire qui se considérait manifestement très au-dessus
des humbles fonctions où on le maintenait encore. Des journalistes, qui durent puiser
leur information à bonne source, s'en firent plus tard l'écho:
"Il se comporta de telle façon que le curé dut prier Mgr
de La Bouillerie de l'en débarrasser56."
L'occasion de ce départ, attendu depuis déjà longtemps, put enfin être
trouvée lors de la soudaine promotion de M. de Las Cases. Celui-ci venait en effet
d'être nommé à la tête du diocèse nouvellement créé de Constantine, en Algérie, en
même temps que Mgr Lavigerie, qui était pour sa part transféré de Nancy à Alger.
Le décret impérial est du 12 janvier 1867, et Mgr de Las Cases, sacré le 5 mai,
gagnera l'Afrique du Nord le 25 du même mois. Emile Locamus, pour qui la
promotion d'un "ami" laisse toujours espérer d'heureuses retombées, achève
cependant son année de vicariat, puisque le dernier baptême qu'il célèbre à
Narbonne date du 12 décembre, et que le registre du clergé de l'évêché porte la
mention: "a quitté le diocèse enjanvier 1868".
A vrai dire, le vicaire de vingt-neuf ans s'était vu proposer par son évêque
un nouveau poste: curé de Cascatel, une modeste paroisse des Corbières, qui ne lui
aurait valu que le titre de "desservant" dans le système concordataire. La Libre
_
53 Les registres du Tiers Ordre sont perdus pour cette période. Le P. Montagnes nous a cependant fait
savoir que la qualité de "Cher Frère" donnée à l'abbé Locamus implique qu'il ait été tertiaire
dominicain.
5.._ Lettre de Locamus à Las Cases, du 26 juin 1866 ; A.F.L.C.
55_ Bulletin trimestriel des anciens élèves de Saint-Sulpice, 6° année, 1901, p. 181.
56_
Cf. La Libre Parole du 16 avril 1901 ; article relatant la nomination épiscopale de Mgr Le Camus.
36Parole relatera ainsi cette nomination manquée:
"L'évêque, au lieu de prendre M. l'abbé Le Camus, qui
s'y attendait, comme vicaire à la cathédrale, le nomma
curé d'une paroisse de 400 âmes, gratifiée d'une
annexe. M. l'abbé Le Camus refusa net, et, comme
l'évêque lui fit savoir que c'était à prendre ou à laisser,
M. l'abbé Le Camus préféra quitter le diocèse57."
Il est maintenant difficile de préciser exactement ce que fit l'ancien vicaire
de Saint-Paul de Narbonne durant les deux années qui allaient précéder le concile du
Vatican. Comme nous l'avons dit, une décision administrative du tribunal de
SaintPons francisa définitivement son patronyme en Le Camus le 18 mars 1868.
La récente promotion de son ami Las Cases devait lui faire ressentir
fortement l'appel de Constantine, mais il semble que la réticence de ses parents l'ait
retenu dans cette voie. On apprend ainsi que:
"Aussitôt que Mgr de Las Cases devînt évêque de
Constantine, il s'empressa de récompenser son jeune
ami en en faisant son premier chanoine honoraire, et lui
proposant le titre de Vicaire Général, que M. Le Camus
ne put accepter à cause de sa famille58."
Il est toutefois certain que le jeune prêtre se rendit en Algérie, comme il
l'évoque incidemment dans un de ses livres:
"J'ai vu quelque chose de plus étrange et de plus
inexplicable que tout cela chez les Ayssaouahs de
Constantine59. "
Or, ce voyage n'aurait eu aucune raison d'être après 1870, puisque Mgr de
Las Cases, atteint par la maladie, ne regagna Constantine qu'après avoir donné sa
démission d'évêque. Cependant, Le Camus est bien à Narbonne, probablement chez
ses parents, en novembre 1868, puisque c'est de là qu'il adresse à Mgr Maret le
60.premier ouvrage qu'il vient de publier
En cette année 1868, qui a vu s'achever son premier ministère dans son
diocèse d'origine, l'abbé Le Camus pouvait se sentir à la croisée des chemins. Six
ans de vicariat dans une paroisse populeuse de Narbonne ne l'avaient manifestement
par enthousiasmé, et sa carrière à l'intérieur du diocèse de Carcassonne semblait
irrémédiab lement bouchée: la très modeste cure qu'on venait de lui proposer en
disait assez long! Restait donc l'appel d'un "ailleurs" qu'il n'avait cessé de caresser
de ses vœux, et en faveur duquel il n'avait pas hésité à aider un peu le destin.
Fallaitil donc s'embarquer pour l'Algérie afin d'y rejoindre un ami qui demeurait sa
meilleure chance et qui savait, par grandeur d'âme, ne pas trop s'offusquer d'être
utilisé d'une façon un peu voyante? Il semble que seules les récriminations de ses
57_ La Libre Parole, du 16 avril 1901.
58_
Lettre de M. Géli du 10 février 1881 ; A.N. F 19 2569; citée par H. Barthès, Monseigneur de
LasCases, op. cil., p. 161, n.91.
59_
Notre voyage aux pays bibliques, 1896, t. I, p. 96.
60 _ Lettre de Le Camus à Mgr Maret, du 17 nov. 1868; Arch. générales des Pères blancs, Rome.
Document aimablement signalé par le P. François Renault. Les Le Camus habitaient au 381, rue
Saint-Simon, à Narbonne.
37parents, qui avaient tout sacrifié pour ce fils unique, purent le retenir. On aurait sans
doute grand tort d'être scandalisé par ce début de carrière d'un type assez courant au
milieu du XIXe siècle. Le Concordat a pleinement joué en faveur de la
reconstitution du clergé français, et le Second Empire voit se lever des générations
de jeunes prêtres maintenant assez nombreuses pour que certains sujets parmi les
plus doués se sentent libres de tenter leur chance hors du strict cadre diocésain. Une
ambiance d'Ancien Régime réapparaît par moment, quand un évêque influent et
d'assez bonne naissance voit se grouper autour de lui quelques vicaires généraux
encore passablement inexpérimentés, mais qui visent à plus ou moins long terme
l'épiscopat. Ce système a pu même, à l'occasion, donner d'excellents pasteurs.
Pour le jeune abbé de vingt-huit ans, à qui il brûle de débuter au plus tôt
une intéressante carrière - à quoi servirait-il de le nier? - les cartes ne manquaient
d'ailleurs pas. Au premier rang de celles-ci, on n'oubliera pas qu'il dispose de la
meilleure formation dans les sciences catholiques que l'on dispensait alors en
France. Son séjour à Saint-Sulpice dut fortement contraster avec l'année qu'il avait
passée à Carcassonne chez les lazaristes, comme avec la première expérience qu'il
fit à Rome des instituts pontificaux. Le séminaire parisien, malgré toutes les lacunes
que nous savons lui reconnaître aujourd'hui, avait su garder - ou reconstituer - la
grande tradition intellectuelle de l'Eglise gallicane. Certes, la nouveauté des
interrogations venues de la science profane n'avait pas toujours été reçue comme
elle l'aurait mérité, mais elle l'y avait été plutôt moins mal qu'ailleurs. Le
séminariste Locamus acquerra là un intérêt et une curiosité définitive pour l'étude
de la Bible. Il s'y préparera à lire les travaux des savants protestants anglais et
allemands, et à considérer les monuments de la critique positive et agnostique
comme des travaux susceptibles d'être réfutés par l'intelligence humaine, et non des blasphèmes émanant de l'enfer. A l'ouverture sur le savoir, il joint un
tempérament obstiné de travailleur décidé à aboutir coûte que coûte. On aura sans
doute déjà remarqué que I'humilité n'est pas son fort, mais aussi que les échecs ne le
découragent pas. A sa carrière, il sacrifiera presque tout, en ce sens précisément
qu'il ne lui sacrifiera jamais, ainsi que nous le verrons, la disposition libérale de son
esprit. Peut-être par tradition familiale, en tout cas sous l'influence sulpicienne,
comme sous celle de M. de Las Cases, et sans doute aussi des dominicains et de
Lacordaire, il se situera dans l'aile libérale du clergé et aux antipodes des excès alors
grandissants des ultramontains. Son aversion pour l'ambiance qui régnait de plus en
plus dans son diocèse d'origine sous Mgr de La Bouillerie s'explique aussi par là.
Enfin, le jeune Emile dispose d'appuis sur lesquels il peut compter et sans
lesquels il lui serait bien vain d'espérer arriver à quelque chose. D'origine plutôt
modeste, ses parents ont, à force de travail, réussi à amasser quelques biens. Or, une
fois le père parvenu à la retraite, ils se mettent au service de ce fils unique qui
semble être devenu toute leur raison de vivre. A cet indéfectible soutien familial,
s'ajoutera celui, habilement capté, de M. de Las Cases, qui paraît avoir été aussi
influent que généreux. Déjà, à Saint-Sulpice, cet homme mûr et de vocation tardive
s'était fait l' infIrn1ier volontaire de son vénéré maître, M. Baudry ; et, ce qui est plus
exceptionnel, c'est qu'il avait aussi contribué à obtenir l'épiscopat pour son cher
malade! Le Camus ne lâchera plus cet ami si opportunément rencontré. Il en déplore
seulement la trop grande humilité qui risquait de l'empêcher de rendre tous les
services qu'il pouvait en attendre. De l'ambition, en effet, Le Camus, si besoin était,
se proposait d'en avoir pour deux.
38Chapitre Deux
Une si longue attente
Lorsque, en janvier 1868, l'abbé Le Camus abandonne le vicariat paroissial,
dans lequel une administration diocésaine peu compréhensive l'avait confiné cinq
années durant, il ne se doute pas à quel point le chemin à parcourir jusqu'à
l'épiscopat sera encore long. En effet, pas moins de trente-trois ans l'en séparaient!
Cette longue période peut être partagée en deux parties inégales: la première débute
avec l'écroulement des espérances et des soutiens qu'il s'était forgés; ce qui lui
interdit définitivement d'espérer une carrière rapide, en même temps que cela
l'oblige à se trouver une fonction sociale durable. Au terme de cette étape, le prêtre,
que l'épreuve a mûri, peut à nouveau s'activer en faveur de sa promotion. Celle-ci se
fera pourtant encore beaucoup attendre, lui laissant des loisirs forcés qu'il occupera
par ses recherches bibliques.
LA TRAVERSEE DU DESERT (1869 - 1881)
Les deux années, qui vont de la démission du vicariat narbonnais, en
janvier 1868, à l'enrôlement à Sorèze auprès de l'abbé Mourey, probablement lors
de la rentrée 1870, sont parmi les plus mal connues de la vie d'Emile Le Camus. On
remarquera qu'elles correspondent pourtant à des événements très importants pour
l'Eglise et pour la France, ainsi d'ailleurs que pour la carrière de Mgr de Las Cases.
Le bref épiscopat de Mgr de Las Cases à Constantine fut marqué par une
activité fébrile de bâtisseur. Le diocèse nouvellement créé manquait en effet des
principales infrastructures nécessaires, et son titulaire eut le déplaisir de s'apercevoir
rapidement que son puissant voisin d'Alger entendait bien se comporter en chef
spirituel de toute l'Afrique du Nord françaisel. Celui-ci voulait bien mettre sur pied
des structures communes aux trois diocèses algériens; mais c'était en considérant
ses voisins de Constantine et d'Oran, beaucoup plus comme des auxiliaires que
comme des suffragants. Félix de Las Cases s'en offusqua vite et conclut que, dans
ces conditions, il lui faudrait travailler seul au bien de sa propre Eglise. Il entreprit
donc de construire son grand séminaire, et il fonda l' œuvre de Saint-Augustin et
Sainte-Monique en faveur des orphelins arabes de son diocèse. De la fin janvier au
début d'août 1869, il effectua un long périple en France dans le but de recueillir des
fonds. Est-il en cela accompagné par l'abbé Le Camus? On peut en douter, puisque
ce dernier, qui allait soutenir à Rome son doctorat en théologie en janvier 1870,
déclarera plus tard avoir passé deux années dans la péninsule: "Dans ma jeunesse,
_
1 Henri Barthès, Monseigneur de Las Cases, op. cil., pp. 47 - 73 ; et F. Renault, Le cardinal Lavigerie,
op.ci!., pp. 135 ss.,,2.j'ai vécu deux ans en Italie, et je l'ai parcourue en tous sens... On ne voit guère
où situer ces deux années, si ce n'est en 1869 et 1870.
S'il n'avait pas cru pouvoir accepter le titre de vicaire général de l'évêque
de Constantine, le jeune abbé, maintenant âgé de trente ans, allait devenir son
théologien attitré pendant le concile du Vatican. Mgr de Las Cases avait fait
précéder son arrivée à Rome d'un séjour en France -à Toulouse en particulier -, puis
il avait gagné la Ville Eternelle peu de jours avant la séance solennelle inaugurale du
8 décembre 1869. Nous avons vu plus haut en quels termes M. Icard a noté dans son
journal l'impétuosité de parole de l'abbé Le Camus, qui le distinguait tellement de
celui qu'il était sensé conseiller.
Mais le prêtre audois devait aussi profiter de ce séjour romain pour achever
d'acquérir ses grades en théologie. Dans son dossier d'étudiant que nous avons pu
retrouver3, il passe les épreuves du doctorat selon les modalités alors en usage à
Rome. La recommandation dont il bénéficie - et qui est datée du 3 janvier - lui est
évidemment fournie par Las Cases; et Le Camus y est lui-même présenté comme
faisant partie de son diocèse. Le prélat rappelle ses cinq années d'études
théologiques: "Turn Parisiis, in Seminario S. Sulpitii, turn alibi" ; ce qui nous
confirme incidemment les deux années d'études romaines. La dissertation à rédiger
en vue du doctorat n'est pas alors exagérément longue, puisqu'elle tient en cinq
pages. Le sujet en est un point de droit qui peut paraître assez mineur, mais qui
demeure typique des préoccupations de l'époque: Sola Ecclesia habet potestatem
statuendi impedimenta matrimonium dirimentia. L'étudiant a partagé sa dissertation
en deux parties, consacrant la première à montrer que l'Eglise détient bien ce
pouvoir de statuer en cette matière; et la seconde à établir qu'elle est seule à avoir
ce pouvoir. A partir de là, le devoir est tout à fait classique, pour qui entre dans la
dialectique en usage dans les universités pontificales de cette époque. Le Camus
consacre une page à Est de fide, une autre à Argumento praescriptionis invicte
stabilitur, et une troisième à Ratio suffragatur. Puis il développe sa seconde partie
en moins d'une demie-page. Le 14 janvier, il est autorisé à soutenir sa thèse devant
le jury; cette soutenance se. déroule le 20. Elle est présidée par le recteur de
l'université romaine, le R.P. Bonfilio Mena, de l'ordre des servites. Le candidat doit
débattre avec deux contradicteurs du jury, avant que son devoir ne soit lu en public.
L'abbé Le Camus est donc d'abord questionné par le R.P. Gibli sur la nécessité des
œuvres; puis par l'archevêqùe Izzani sur l'infaillibilité de l'Eglise. Après cela, on
passe au vote. Le jeune prêtre recueillera vingt-huit avis favorables - blancs - contre
quatorze noirs, et sera donc déclaré admis. Outre cette procédure d'examen, somme
toute assez formelle et plutôt rapide, il est intéressant de noter, ainsi que nous
l'avons dit, que le lauréat passera toujours dans la suite pour avoir été reçu docteur
dès son premier séjour romain, celui de 1862. La source de cette inexactitude est
certainement à rechercher dans le Curriculum vitae qu'il produisit lui-même en
1901, en arrivant à La Rochelle. Déjà la Semaine religieuse du 20 avril de cette
année expose cette chronologie rectifiée, qui sera continuellement répétée ensuite4.
Pourtant, en publiant en 1869 La Préparation exégétique, l'abbé Le Camus n'avait
pas fait suivre son nom du titre de docteur, un qualificatif qu'il arborera au contraire
dans toutes ses œuvres postérieures; preuve qu' ill' a détenu seulement à partir de la
2 _
Notre voyage aux Pays bibliques, t. III, p. 316.
3 _
Archivio di Stato di Roma, Università 749, dossier n° 2902.n°
4 _ B.R.L.R. du 20 avril 1901, p. 545.
40soutenance de janvier 1870.
Au concile du Vatican, l'abbé Le Camus se trouvait être le théologien de
l'un des plus farouches adversaires de l'infaillibilité, sujet qui était la vraie raison
d'être du Concile, et que le pape n'allait par tarder à inscrire à l'ordre du jour de
l'assemblée, "cédant" ainsi aux demandes "spontanées" de nombreux Pères. Nous
étudierons plus loin la spécificité du gallicanisme de Mgr de Las Cases, ainsi que de
celui de son théologien. L'évêque de Constantine fut jusqu'au bout un opposant
résolu, ce qui lui valut un certain isolement, surtout quand les anti-infaillibilistes
modérés, percevant que la définition devenait inévitable, s'employèrent plutôt à
aménager celle-ci et à en limiter la portée, qu'à lui faire barrage. Ainsi en alla-t-il
notamment de l'archevêque d'Alger lui-même, Charles Lavigerie qui, quoique
libéral, rejoignit finalement la majorité. Le prêtre audois, qui estimait déjà avoir été
trahi par celui qui n'était encore qu'auditeur de Rote, dut méditer sur ce qui pouvait
lui apparaître comme une nouvelle preuve de duplicité... Mgr de Las Cases eut, le 13
avril 1870, une entrevue difficile mais franche avec le cardinal Secrétaire d'Etat
Antonelli. Le 30 mai suivant, il montait à l'ambon de l'assemblée conciliaire pour y
faire une intervention qui resta bien en-deçà de ses vraies convictions
antiinfaillibilistes. Enfm, il fut de ceux qui préférèrent quitter Rome avant le vote fmal
du 18 juillet, vote par lequel fut adoptée la version définitive de la Constitution
Pastor Aeternus.
Nous ignorons à quelle date l'abbé Le Camus reprit le chemin de la France,
puisque ce n'est qu'au mois d'août 1871 que nous retrouvons avec certitude sa trace,
alors qu'il était allé rejoindre l'abbé Mourey comme codirecteur de l'école de
Sorèze.
Quoi qu'il en soit, cette brève période de l'histoire devait apparaître à un
ecclésiastique français comme celle des plus grands effondrements et des plus
profondes désillusions. On sait en effet que c'est le lendemain même du vote de la
définition conciliaire - le 19 juillet -, qu'éclata la guerre franco-prussienne avec
laquellen'allait pas tarder à sombrer le régime impériaLQue ce fut à Rome, où les
troupes de Victor-Emmanuel entrèrent le 20 septembre 1870 par la Porta Pia,
mettantfin au pouvoirtemporeldu pape, ou bien en France, où parvenait la nouvelle
des désastres successifs de Sedan - 2 septembre - et de la capitulation de Metz - 27
octobre -, le jeune prêtre aura vu un monde s'effondrer en quelques semaines. A ces
drames nationaux s'en ajoutait un autre qui devait le toucher tout particulièrement:
son fidèle protecteur, dans lequel il avait placé tant d'espérances, voyait sa santé
mentale chanceler et devait bientôt renoncer à toute activité. En effet, quand, le 13
août, Mgr de Las Cases rencontre à Paris le ministre des Cultes, la France est déjà en
guerre depuis près d'un mois. Aussi le prélat s'entend-il expliquer que toutes les
aides financières qu'on lui avait promises étaient supprimées. L'évêque se voit ruiné
et incapable de financer les chantiers qu'il a entrepris en Algérie. Il sombre dans une
profonde mélancolie, et adresse au pape, le 22 août, une lettre de démission qu'il a
rédigée à Toulouse, chez un médecin ami. Cette démission sera acceptée avec une
très grande promptitude - dès le 29 août - par un bref pontificaL Sans doute
l'intransigeance de la position de l'évêque de Constantine durant le Concile ne
futelle pas pour rien dans cette réponse-éclair. Quand, un peu remis, Mgr de Las Cases
essaiera de revenir sur sa démission précipitée, ce sera en vain. Lorsqu'il se rend à
Constantine dans le courant d'octobre, c'est pour constater que Lavigerie est
41l'administrateur apostolique de son diocèse, et que sa présence à lui n'est plus
souhaitée. Brisé avant l'âge, le prélat se retirera alors dans sa propriété familiale de
Corneilhan, dans l' Hérault5.
Que faisait alors l'abbé Le Camus, privé de ce soutien, et se retrouvant dans
un pays accablé par la défaite, puis en proie aux troubles de la Commune de Paris,
qui provoquèrent des soubresauts dans plusieurs villes du Midi, et notamment à
Narbonne? Par la note biographique qu'il produisit plus tard, nous apprenons qu'il
aurait refusé "par un sentiment de délicatesse" de devenir le vicaire général de Mgr
Paulinier, qui venait d'être nommé au siège de Grenoble6. La chose est possible, car
l'abbé Paulinier avait tout pour faire partie du cercle d'amis qui fréquentaient la
chartreuse de Corneilhan. Ce prêtre de I'Hérault, de réputation gallicane, avait été
imposé par des prélats plutôt mal notés sur les bords du Tibre, tels que Darboy,
Ramadié et Maret. Il avait fait partie in extremis des quatre dernières nominations
effectuées par Emile Ollivier, à la fin du Second Empire. Il s'en allait à Grenoble
remplacer Mgr Ginoulhiac, lui-même transféré à Lyon. Le Camus refusa peut-être le
vicariat général de Grenoble comme il avait refusé celui de Constantine, pour ne pas
trop s'éloigner de ses parents. Pourtant, dans son propre diocèse, Mgr de La
Bouillerie, soutien indéfectible de l' infaillibilisme sous ses formes les plus
extrémistes, était accueilli en héros par le jeune clergé ultramontain 7. Ce climat
exalté ne permettait guère d'envisager un retour honorable; et les conditions qui
avaient vu partir, en 1868, le vicaire de Narbonne, s'étaient encore aggravées.
Le Camus allait devenir pour plusieurs années le codirecteur de l'école de
Sorèze, dans le Tarn. Ancienne abbaye bénédictine, fondée au VIlle siècle par Pépin
le Bref, Sorèze était devenu, en 1682, un séminaire célèbre dirigé par les Mauristes.
La maison fut donnée à Lacordaire en 1854, qui en assura personnellement la
direction jusqu'à sa mort, en 1861. L'établissement recevait environ trois cent
cinquante élèves venant des classes élevées de la société, auxquels il dispensait une
éducation particulièrement soignées. Le rôle de l'abbé Le Camus à Sorèze, qui est
bien attesté par les archives et par les notes biographiques, souffre cependant d'une
certaine ambiguïté qu'il n'est pas facile de lever. En effet, l'école était alors dans
une situation bien particulière. L'abbé Charles Mourey, tertiaire dominicain, y était
entré en 1854, et était parvenu à capter toute la confiance de Lacordaire, au point de
devenir son confesseur et légataire universel. Après la mort du restaurateur de
l'ordre des Prêcheurs, Mourey n'avait pas tardé à manifester ses véritables
intentions, en écartant le tiers ordre de la direction de l'école, et en installant à la
place une "congrégation Notre-Dame-de-Ia-Paix", pure création de son esprit, qui
lui permettait de diriger seul la maison. On a prétendu qu'entre les mains de
Mourey, la maison n'avait pas tardé à péricliter, perdant jusqu'à la moitié de ses
effectifs. De plus, la concorde n'aurait guère régné parmi les professeurs9. La notice
_5 Sur toute cette partie de la vie de Mgr de Las Cases, cf. Henri Barthès, Monseigneur de Las Cases,
op. cÏt., pp. 109 à 119. Voir aussi, Jacques Gadille, La pensée et l'action politique des évêques
français au début de la Ille République 1870-1883, Paris, 1967,1. I, p. 292. La dette de l'évêque
de Constantine s'élevait à un million.
_
6 Cf. B.R.L.R. du 20 avril 1901, p. 545.
_
7 Mgr Richard, Vie de Mgr de La Bouillerie, op. cil., p. 244.
8 _ Cf. J. Daoust, article "Sorèze", dans Catholiscisme, 1. XIV, 1995, colI. 334- 335 ; Jules Lacointa,
Le père Lacordaire à Sorèze, Paris, 1881 ; et Marie-Odile Munier, Au pied de la Montagne noire,
Sorèze, une abbaye, une école, éd. Siloë, 1999.
9 _ Cf. J.-A. Girard, Le père Charles-Vincent Mourey (1831-1912), dans Revue du Tarn, 1967, pp.
199213.
42biographique du Bulletin religieux - sans citer Mourey - donne à cette aventure
plutôt pénible, un dénouement tout à l'avantage de Le Camus:
" Il consentit, pour rendre service aux Dominicains,
dont il est l'ami dévoué, à devenir codirecteur de l'école
de Sorèze jusqu'au jour où il fut donné de ramener les
fils de Lacordaire auprès de la tombe de leur père 10."
Le Camus fut-il discrètement envoyé à Sorèze, avec l'appui des
dominicains, pour tenter de ramener dans l'ordre la prestigieuse école? Le fait est
qu'il ne quittera Sorèze qu'en 1875, année qui vit enfin l'arrangement qui restituait
l'école au tiers ordre, en échange, il est vrai, d'une très confortable rente en faveur
de Mourey. Le Camus paraît s'être employé comme enseignant à Sorèze dès la
rentrée 1870, puisqu'une lettre-circulaire du directeur, datée d'août 1871, se félicite
de sa présence déjà vieille d'un an dans les murs de la maison. Dans cette lettre,
Mourey va plus loin, il présente le prêtre audois comme un second lui-même:
" M. l'abbé Le Camus a rempli si heureusement nos
vues; la confiance de nos élèves, des plus grands en
particulier, a si justement récompensé son zèle qu'à la
fin nous nous sommes rencontrés dans un commun
désir: lui, de se dévouer définitivement à Sorèze : mes
plus anciens collaborateurs, et moi, de l'y attacher.
J'ai I'honneur de vous annoncer, Messieurs, son
entrée à l'école, non pas seulement pour y faire un cours
de haut enseignement religieux dont l'importance
n'échappera à personne, mais encore pour y être comme
un autre moi-même et me remplacer momentanément, si
l'occasion l'exige, dans les rapports avec les familles,
les maîtres et les enfants.
Il aura le titre de second Directeur.
Tous les amis de Sorèze applaudiront, je le sais, à
cette mesure qui donne à la direction de l'école un
Il.,,accroissement de fQrces et de garanties
Un peu plus d'un mois après, Le Camus prononce le discours de rentrée des
classes, qui est impriméI2. Par son titre: De la régénération sociale par l'éducation,
comme par son contenu, ce texte se ressent des grands ébranlements que vient de
connaître la société française, et que l'école catholique doit concourir à réparer. Le
ton reste cependant libéral, comme nous le verrons dans la suite, du moins autant
que le permettait l'époque du "gouvernement de l'ordre moraf' qui débutait. Le
prêtre demeure attaché à la figure du fondateur de Sorèze, ainsi qu' ill' exprime:
" C'est au milieu de nous, Messieurs, dans ce tombeau,
qu'il dort, ou plutôt qu'il veille, pour vivifier de son
souvenir, de son esprit, de sa prière, l' œuvre de la
jeunesse qu'il a fondée. L'âme du Père Lacordaire est
JO_
B.R.L.R. du 20 avril 1901, p. 545.
Il _
Circulaire du directeur de l'école de Sorèze aux parents des élèves, 20 avril 1871, imprimé à
Castres.
12_
De la régénération sociale par l'éducation -Discours prononcé à la rentrée des classes de l'école de
Sorèze, le 5 octobre 1871, par M l'abbé Le Camus, Paris, 1871.
43pour ainsi dire passée tout entière dans vos institutions;
son nom est devenu le plus éloquent résumé de votre
programme, et sa pensée rayonne toute vivante encore
dans le Successeur que son amitié et sa sagesse ont
choisi 13."
Le discours de rentrée de l'année suivante lui est encore confié, preuve que
le codirecteur a acquis définitivement une place de premier plan. Son sujet: De la
royauté de I 'homme par le travaill4, et plus encore son contenu, se ressentent de la
méfiance spontanée qu'a toujours témoigné l'Eglise envers l'économie moderne de
marché. Les profits de la Bourse y sont vilipendés. Pourtant, le prêtre y exprime
plusieurs notes optimistes au spectacle du progrès qui se fait jour dans les
techniques:
"J'admire le monstre d'airain, aux entrailles
frémissantes sous la vapeur qui les échauffe, mais je
fuirais, si, devant lui, la main de 1'homme n'avait
déroulé le double ruban de fer qui marque sa voie. Il est
une force précieuse, parce qu'il est une force réglée 15."
et
" l'électricité, courant sur des réseaux de fil, fait du
monde entier un vaste salon où l'homme chuchote sa
pensée à travers l'infini des espaces,,16.
L'été suivant, on rencontre l'abbé Le Camus à la trappe d' Aiguebelle, dans
17.la Drôme, où il tente de recruter du personnel pour Sorèze Pourtant, à cette date, il
semble qu'il ait déjà entrepris quelque démarche pour tenter de sortir de sa position
de brillant second. Le départ à Bordeaux, comme coadjuteur du cardinal Donnet, de
Mgr de La Bouillerie pouvait lui donner quelques espérances. Certes, l'ambiance
demeurait farouchement ultramontaine dans le clergé de l'Aude, puisqu'on y avait
tout d'abord espéré voir le vicaire général Graulle - "ami et commensal du prélat" -
succéder à celui-ciI8. Mais la nomination d'un homme du Pas-de-Calais, Mgr
François Leuillieux, pouvait faire tourner les choses autrement. L'abbé Le Camus
tenta une démarche auprès du nouvel évêque de Carcassonne par l'intermédiaire de
Mgr de Las Cases. Celui-ci s'était à peu près remis, et demeurait relativement
inoccupé dans sa propriété de Corneilhan. La réponse de Mgr Leuillieux lui parvint,
encourageante pour l'avenir, mais sans dissimuler les graves obstacles immédiats:
"En ce qui concerne M. l'abbé Le Camus, je puis vous
assurer, Monseigneur, que je lui porte un intérêt bien
sincère mais il m'est pénible de vous dire
confidentiellement, que mon Conseil ne partage pas mes
13_
Discours prononcé, le 5 octobre 1871, op. cil., p. 14.
I~
- De la royauté de I 'hon1n1e par le travail. Discours prononcé à la rentrée des classes, le 3 octobre
1872, par M l'abbé Le Camus, Paris, 1872.
15_ Discours prononcé le 5 octobre 1871, op. cil., p. 6.
16_ le 3 1872, op. cil., p. Il.
17 _
"Cahier autobiographique du P.Guillebeau sur sa propre jeunesse", p. 28 ; Archives du couvent
dominicain de Toulouse, papiers Mourey.
_18 Mgr Ricard, Vie de Mgr de La Bouillerie, op. cil., p. 462.
44sympathies (...). Vous savez par expérience,
Monseigneur, qu'un Evêque, surtout au début de son
Episcopat, doit compter avec les vétérans de son clergé,
et ne pas heurter de front certaines oppositions qui lui
sont faites 19."
Emile Le Camus demeurera donc encore deux ans à Sorèze. A-t-il fini par
quitter l'école à cause de "difficultés avec son directeur", comme le prétendra le
rapport ultérieur d'un préfet20 ? Toujours est-il qu'il conservera de bonnes relations
avec l'abbé Mourey, comme nous le verrons en 1901, lors de sa nomination
épiscopale. Mais, en 1875, un accord avait enfin pu être trouvé, qui permettait
d'assurer la restitution de l'école aux dominicains. Le Camus a-t-il estimé alors que
sa mission était achevée? Ou bien, le temps si nécessaire à apaiser les esprits,
comme l'avait évoqué l'évêque de Carcassonne, lui paraissait-il maintenant suffisant
pour tourner défmitivement une page?
Les notices biographiques prétendent que c'est en cédant à "l'insistance
irrésistible" de Mgr Leuillieux, que l'abbé Le Camus revint fonder, en 1875, un
collège catholique, dans l'Aude. Certes, il est évident que les relations avec le
successeur de Mgr de La Bouillerie étaient plus faciles qu'avec ce dernier; mais il
est aussi probable que l'abbé souhaitait à présent devenir son propre directeur, en
même temps que retrouver son diocèse d'origine. Le choix se porta sur
Castelnaudary, la principale cité de l'ouest du département, à l'intérieur des terres.
On était à cette époque, au cœur de ce que l'on a appelé "le second âge d'or du
vignoble audois,,21.La surface consacrée à la culture de la vigne ne cessait de croître
année après année. En 1878, elle atteindra cent quarante-deux mille hectares. La
totalité des sols cultivables du Narbonnais lui était vouée; et elle gagnait aussi dans
l'ouest, seule région du département où le blé parvenait à se maintenir un peu. La
richesse était au rendez-vous, et une douce euphorie gagnait les esprits. Dans le
diocèse lui-même, le nouveau- collège s'ajoutait aux petits séminaires de
Carcassonne et de Narbonne qui fonctionnaient d'ailleurs assez peu dans la
perspective du recrutement sacerdotal. En 1875, ils comptaient 640 élèves et
scolarisaient les deux tiers de ceux inscrits dans le secondaire22. Par ailleurs, on ne
doit pas oublier que la relative proximité de Sorèze pouvait toujours attirer les fils de
famille. Mais, en ces années-là, la prospérité permettait, croyait-on, de tout
envisager. Si la région de Castelnaudary était un peu moins touchée par l'extension
de la vigne, on doit rappeler qu'une mentalité plus conservatrice pouvait aussi y
rendre plus attractif un collège catholique.
Selon certains, l'abbé Le Camus aurait tout d'abord sollicité la direction du
collège publique de Castelnaudary, ce que la municipalité aurait refusé23. Il allait
donc fonder son propre établissement. Le site retenu fut celui d'un ancien couvent
_19
Lettre de Mgr LeuiJlieux à Mgr de Las Cases, du 21 août 1873 ; A.F.L.C.
_
20 Rapport du préfet de )' Aude au ministre des Cultes, du 23 janvier 1897 ; A.N., F 19 - 2569.
21_
L'Aude de la préhistoire à nos jours, sous la direction de Jacques Crémadeills, Saint-lean-d'Angély,
1989, pp. 338
34922 _
Louis Secondy, Les petites villes de l'académie de Montpellier au XlXe siècle et leurs collèges
communaux: l'exemple de Castelnaudary, dans Actes du LIVe congrès de la fédération historique
du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Montpellier, 1983, pp. 269-283, ici p. 279.
23 _
Louis Secondy, Les petites villes... IOP. cit.
45de béguines, jadis fondé par le vénérable abbé de Soubiran, et appelé "le Bon
Secours", qui était à présent inoccupé. Il était situé au nord de l'agglomération, en
contrebas de la vieille ville: ce sera Saint-François-de-Sales, un patronage qui
voulait rappeler le propre prénom de l'évêque. Dans des bâtiments encore exigus et
inadaptés, Le Camus entraîna avec lui plusieurs des professeurs de Sorèze ; et la
première rentrée put avoir lieu. Les débuts furent réellement modestes et, à la date
fixée du 4 octobre 1875, le nouveau collège ne put ouvrir que jusqu'à la classe de
quatrième. Il ne compte la première année qu'une soixantaine de garçons. Un
prospectus publicitaire publié peu avant, ne dissimulait pas cette précarité matérielle:
" Le magnifique enclos du Bon-Secours, avec ses
grands arbres, sa belle lumière, son site pittoresque,
offre aux familles toutes garanties de salubrité, de
convenance et d'agrément. Ses édifices provisoires
suffisent aux modestes débuts que nous nous proposons,
et sa vaste enceinte pourra toujours répondre aux
besoins imprévus de l'avenïr4."
Les premières années furent donc consacrées à la mise sur pied d'un cycle
complet d'études secondaires, conduisant au double baccalauréat, et à la
construction de bâtiments adaptés. Dès la deuxième année, le premier objectif était
atteint:
" Il fallait savoir se circonscrire pour savoir réussir.
Aujourd'hui le temps est venu de faire un pas de plus et
nous ouvrons, dans la section des lettres, les classes
d'Humanités et même de Rhétorique25."
L'année suivante, l'essentiel des constructions nouvelles était élevé:
" Grâce à Dieu, grâce à notre Evêque, grâce à vous,
notre Ecole est définitivement fondée et désormais elle
prend sa place parmi les plus beaux collèges de la
contrée.
Ceux qui passent s'étonnent d'une œuvre nlatérielle
si rapidement édifiée (...). L'Ecole est bâtie, elle est
même peuplée26."
En 1878, sont reçus les deux premiers bacheliers; l'année suivante, le
premier admis à Saint-Cyr27. Comme presque tous les collèges du XIXe siècle,
Saint-François-de-Sales, devenu aujourd'hui le L.E.P. de Castelnaudary, ordonne ses
façades monotones autour d'une cour rectangulaire. Le grand bâtiment à deux
étages, scandé par des avant-corps à pignons peu saillants, domine tous les autres.
Une chapelle, seulement reconnaissable par son abside arrondie, ferme un des côtés
du quadrilatère. Un peu partout, des blasons, portant une ruche bourdonnante
d'abeilles, se voient encore; ainsi que la devise "Lab oremus", qui deviendra, en
1901, celle de l'évêque. Telle est l' œuvre matérielle, ce petit royaume sur lequel
2~_
Semaine religieuse de Carcassonne, du 22 août 1875.
25_ Discours prononcé à la distribution solennelle des prix, le 23 juillet 1876, par M l'abbé Le Camus,
Narbonne, 1876, p. 8 .
26_
De l'esprit de l'Ecole. Discours prononcé à la distribution solennelle des prix, le 23 juillet 1877, par
M l'abbé Le Camus, Toulouse, pp. 5 - 6.
27 _
Louis Secondy, op. cit. , pp. 279-280.
46l'abbé Le Camus allait régner en maître absolu douze années durant. Le collège était
prévu pour accueillir environ cent cinquante élèves. Il s'y adjoignit bientôt un
alumnat, c'est-à-dire une petite école ecclésiastique destinée à des enfants pauvres
qui se préparaient à la prêtrise. Cette annexe, pouvant héberger quarante enfants,
demeura, plus que tout le reste, l' œuvre personnelle du directeur, qui prétendra
l'avoir fait élever des deniers de sa propre bourse. Enfin, de Saint-François-de-Sales
dépendit pendant quelque temps une maison de campagne, à Layrac. L'origine des
ressources nécessaires à la construction du collège restera toujours assez mal
connue. Le Camus lui-même prétendra y avoir apporté une part personnelle
considérable: cinquante mille francs, qu'il aurait abandonnés à l' œuvre; auxquels
se seraient ajoutés cent mille francs de crédit provenant de sa famille. Il est aussi
certain que Mgr Leuillieux apporta une part importante à ce financement.
Le collège de Castelnaudary, en devenant plus tard le centre d'un scandale
financier, est à l'origine d'une littérature fleuve, quoique d'un intérêt limité pour
nous. Par contre, nous restons assez mal renseignés sur le fonctionnement de ses
premières années d'existence. La distribution des prix, qui se situe vers la fin du
mois de juillet, est l'occasion d'un discours du directeur, que l'on fait imprimer.
Ceux de 1877 et 1878 sont intéressants, puisqu'ils nous renseignent sur l'orientation
de la maison. Dans le premier, consacré à "l'esprit de l'école", Le Camus exalte les
vertus militaires qu'il veut y faire régner:
" Notre école doit avoir un esprit militaire et militant" ;
Ses élèves "s'en iront brandir virilement l'épée, manier
le fusil et pointer les canons qui sauveront la France" ;
"... et les grades militaires qui leur seront conférés dans
l'Ecole, marqueront à la fois le courage, le mérite, et le
fruit de leur apostolat. 28"
Il est certain qu'à Saint-François-de-Sales, on faisait jouer les élèves aux
petits soldats. En 1887, les spiritains parleront ainsi du collège qu'ils venaient
d'acquérir :
"On y appliquait des méthodes militaires. Chaque jour
les plus grands, en uniforme et l'arme au bras, saluaient
le drapeau de l'école au son des tambours et des
,
clairons29."
Ensuite, en choisissant de disserter de "L'avenir des collèges catholiques",
le directeur dévoilait sa pensée sur un sujet plus spécifiquement ecclésial: il lui
paraissait nécessaire, en recentrant les petits séminaires sur la vocation explicite de
leurs élèves, de bien les distinguer des collèges proprement dits. Peut-être l'accueil
trop large, pratiqué alors par les premiers, pouvait-il en faire des concurrents des
seconds, à une époque où les établissements que l'on ouvrait étaient loin d'être
assurés de toujours se remplir.
Plusieurs événements allaient marquer douloureusement l'abbé Le Camus
autour de 1880. Le 20 août 1879, son père, Pierre, s'éteignit à l'âge de soixante-huit
ans. Il lui restait donc, en tant que fils unique, à prendre soin d'une mère dont la
longévité allait d'ailleurs se révéler beaucoup plus grande. L'année suivante fut celle
28_ De l'esprit de l'Ecole, op. cit., pp. 10,11,12.
29 _ Cité d'après Jean Emoult, Les lieux spiritains en France, Paris, Congrégation du Saint-Esprit, 1992,
p.41.
47d'un autre deuil, puisque, le 1er octobre, on déplora la disparition de Mgr de Las
Cases. L'ancien évêque de Constantine avait vu sa santé se rétablir peu à peu, mais
était demeuré sans charge officielle autre que celle de chanoine de Saint-Denis. Le
Camus avait souvent rejoint le groupe d'ecclésiastiques libéraux qui se réunissait
autour du prélat, à la chartreuse de Corneilhan ; et Mgr de Las Cases était lui-même
devenu un habitué de Saint-François-de-Sales, où il avait été plusieurs fois reçu par
son ancien protégé30. En 1881, un événement inquiétant d'une autre nature se
produisit: tandis que Mgr Leuillieux était appelé au siège archiépiscopal de
Chambéry, c'est un prêtre rouennais, l'abbé Félix Billard, qui fut choisi pour le
remplacer. Or, le nouvel évêque de Carcassonne était une créature du cardinal de
Bonnechose, dont nous verrons combien il allait s'opposer efficacement et jusqu'au
bout à la promotion épiscopale du directeur de Saint-François-de-Sales. Les relations
avec l'évêché allaient donc redevenir plutôt tendues.
Mais pour I'heure, le collège connaissait le succès, et le nombre des élèves
allait croissant. C'est sans doute au vu de cette situation, qu'en 1880, l'abbé Le
Camus entreprit la constitution d'une société civile dans laquelle il pouvait voir un
moyen de rentrer dans les fonds qu'il avait investis pour la fondation de cette école.
La société Saint-François-de-Sales fut constituée, le 20 mai 1880. Son capital, fixé à
cinq cent mille francs, était divisé en cinq cents actions; et l'évêque de Carcassonne,
ainsi que le directeur du collège, lui faisaient l'abandon des terrains et des bâtiments
de l'école qu'ils possédaient encore. Pour cela, le premier se voyait attribuer deux
cents actions, et le second, cent cinquante; les cent cinquante autres étant facilement
vendues à des propriétaires du Narbonnais. Le Camus se hâta d'ailleurs de revendre
la plus grande partie de ses propres actions, alors qu'elles trouvaient aisément
preneur. Il se risqua à émettre cent actions supplémentaires au même prix, à la fin de
1880 ; ainsi qu'une centaine d'obligations, l'année suivante. Cette opération
financière, apparemment simple et fructueuse, était en réalité une bombe à
retardement qui n'avait pas fini d'attenter à la réputation de son instigateur. Pour
l'heure, celui-ci pouvait s'estimer satisfait. Le 7 avril 1881, il utilisa une partie des
fonds qu'il venait de retrouver, dans l'achat d'une propriété située à trois kilomètres
au sud-est de Castelnaudary. Ce sera la Malvirade, ainsi dénommée parce qu'elle est
construite à contresens par rapport aux demeures de la région. Cette grosse ferme
languedocienne, environnée d'ifs et de sapins, avec ses lourds bâtiments couverts de
tuiles rouges, et sa petite chapelle basse,. allait désormais tenir une grande place dans
la vie du prêtre. Sans doute l'avait-il achetée pour la retraite de sa mère, désormais
veuve, en voulant épargner à son grand âge l'ambiance agitée du collège. C'est là
que lui-même se retirera aux heures difficiles. C'est là aussi qu'il attendra la réponse
du pape après la dramatique assemblée épiscopale de septembre 1906. Quelques
années auparavant, un journaliste qui était venu interviewer l'évêque de La
Rochelle, nous a laissé ces quelques lignes sur la Malvirade :
"Mgr Le Camus s'est levé. Comme pour se reposer de
ce long discours prononcé avec feu, avec cette vivacité
particulière aux Méridionaux, il me montre, de la
fenêtre de son cabinet de travail, l'immense perspective
qui s'étend, au Nord, vers la Montagne Noire, et, au
Sud, vers les blanches cimes des Pyrénées. Il avoue
_30
Henri Barthès, Mgr de Las Cases, op. cil., p. 150.
48qu'il aime admirer ce spectacle, et qu'il se plaît au
milieu des grands arbres de son parc, qui se dressent
majestueusement vers le ciel, et dont le murmure
fougueux est éloquent quand le vent d'autan s'avise de
les secouer. Nous longeons l'allée. Il caresse avec
tendresse l'échine de deux beaux terre-neuve noirs et
blancs, qui marchent, silencieusement, à ses côtés, et en
me congédiant:
Voyez-vous, me dit-il, là-haut, sur la colline, cette
bourgade pittoresque? C'est Fanjeaux ! Là vint quelque
temps saint Dominique, I'homme de Dieu, dans la
sellerie de Simon de Montfort. Il y aimait le silence
préludant au travail apostolique. Moi, j'aime ici encore
le silence et le travail3l."
UN CANDIDAT DE PLUS EN PLUS IMPATIENT (1881 - 1901)
Ce n'est qu'à partir de 1881 que nous percevons quelque chose des
démarches explicites effectuées par l'abbé Le Camus en vue d'obtenir l'épiscopat.
Malgré de sérieux déboires, et bien qu'il ait à plusieurs reprises cru toucher au but,
le prêtre allait sans se décourager multiplier les tentatives vingt ans durant.
L'histoire de ces procédures restées si longtemps infructueuses est assez aisée à
reconstituer, à partir du volumineux dossier du candidat Le Camus, conservé aux
Archives Nationales. Elle l'est aussi à partir des bribes de correspondance privée qui
ont été conservées, même si un très grand nombre de lettres, écrites tous azimuts et
toujours dans le même but, sont certainement à jamais perdues. Sans doute aussi, Le
Camus n' a-t-il pas attendu la date relativement tardive de 1881 pour s'activer en vue
d'une promotion qu'il n'avait jamais cessé de caresser en espérance. Mais le
caractère privé des missives échangées jusqu'alors ne nous aura pas permis de les
retrouver.
Cette longue attente peut être partagée en plusieurs périodes. Durant la
première, le directeur de Saint-François-de-Sales est toujours à la tête du collège; ce
qui ne l'empêche pas de postuler déjà fort activement.
En 1881, le régime républicain est en place depuis une bonne dizaine
d'années. Né dans la débâcle de 1870 et les soubresauts de la Commune, il a eu le
temps de trouver sa stabilité, surtout depuis janvier 1879, qui voit l'avènement
définitif des Républicains à la Chambre. Les nominations épiscopales sont déjà
largement affaire de recommandation, tant politique qu'ecclésiastique.
JacquesOlivier Boudon a parfaitement exposé ce mécanisme qui a alors tendance à s'étendre
et à se complexifier32. La stratégie déployée par l'abbé Le Camus n'échappe pas à la
règle: il s'agit pour lui de tisser un réseau de personnalités civiles et religieuses qui
_31 André Nède, Une conversation avec Mgr Le Camus Castelnaudary, dans Le Figaro du
10septembre 1903.
32 _
Jacques-Olivier Boudon, l'Episcopat français à l'époque concordataire - 1905, Paris, 1996,1802 -
surtout le chapitre VI : La politique de nomination sous la Ille république, pp. 373 ss, et Livio
Rota, Le nomine vescovili e cardinalizie in Francia alla fine del sec. XIX (Micellanea Historiae
Pontificalae, 62) Roma, Editrice Pontificia, Universita Gregorriana, 1996.
49appuieront sa candidature auprès de la nonciature et du ministère des Cultes.
Plusieurs lettres de recommandation, datée de 1881, sont conservées; mais les
premières démarches furent certainement un peu plus anciennes, puisque le
ministère demande et obtient à cette date un rapport du préfet de l'Aude. Le nonce a,
de son côté, résumé les avis épiscopaux qu'il avait reçus - donc probablement
sollicités - dans les premiers mois de 1881.
En février et juillet, ce sont les députés, Joseph Sentenac et Louis Agniel,
qui y vont donc de leur plume. Le premier réclame Le Camus en vue du siège de
Pamiers, et le second, pour celui de Montauban. Il s'agit, comme tous les soutiens
politiques qu'obtiendra l'intéressé, de parlementaires républicains, qui sont encore à
cette époque des opportunistes. Au mois de mars, le préfet envoie un rapport au
ministre de l'Intérieur et des Cultes. Les traits qu'il trace du candidat sont d'ailleurs
tout à fait favorables, puisqu'il insiste sur son libéralisme autant que sur son
opposition passée à l'infaillibilité. Le représentant de l'Etat s'avance même jusqu'à
se faire l'interprète des projets de l'ecclésiastique: HSondésir est, je crois, d'amener
un rapprochement entre l'esprit religieux et l'esprit moderne par de sages et
progressives concessions. " Le Camus ne semble négliger aucun appui, même les
plus modestes, puisque c'est certainement à son instigation que le censeur du collège
de Castelnaudary y va lui aussi de sa lettre, en janvier 1881, afin de le recommander
''pour Pamiers". De même, Géli, un neveu par alliance de Mgr de Las Cases, le
disculpe-t-il d'avoir été bonapartiste, auprès d'une énigmatique "Madame"33.
Cependant, à pareille époque, le nonce avait lui aussi recueilli quelques avis, dont
l'écho se révèle être assez différent. Les lettres ne sont pas conservées, mais le
représentant du pape les a résumées dans des missives qu'il adresse régulièrement au
Secrétaire d'Etat. L'évêque de Perpignan s'est prononcé "in senso non favorevole
alla candidatura" ; le coadjuteur de Bordeaux - c'est Mgr de La Bouillerie ! - : Le
Camus "n'a nullement les qualités épiscopales" ; un Hdistinto ecclesiastico" :
"contrarissima". Plus ennuyeux encore, Mgr Leuillieux, dans l'appui duquel Le
Camus était pourtant confiant: "Non encora maturo per l'episcopato"... Mais un
avis l'emporte sur tous les autres, dont nous trouverons d'ailleurs l'écho dans le
dossier civil; c'est celui du cardinal de Bonnechose qui "déclare pouvoir produire
des documents authentiques défavorables à Le Camus,,34. En effet, le même prélat
écrit également, le Il septembre, au directeur des Cultes, pour demander qu'on avise
en ce sens M. Dèsprez, notre ambassadeur près du Saint-Siège, qui était de passage
à Paris35. Mgr de Bonnechose était depuis longtemps déjà un conseiller écouté au
ministère en matière de nominations épiscopales, même si l'arrivée au pouvoir des
Républicains avait diminué son influence. Son opposition à la promotion épiscopale
de Le Camus était connue; on la retrouvera évoquée dans quelque brochure, et
même dans la presse. Sa mort, le 28 octobre 1883, allait donc finalement lever
l' obstacle36. Malgré cela, la route allait être encore longue. Les nominations
épiscopales de février 1881, puis celles de septembre 1882, vinrent pourvoir à de
nombreux sièges - dont ceux de Pamiers, Montauban et Tarbes - sans y inclure Le
Camus. Celui-ci profite de la parution de sa Vie de Jésus pour relancer le ministère:
33_ Toutes ces lettres sont à consulter aux A.N., F 19 - 2569, dossier du candidat.
34_ A.S.V. S.S., rub. 248, an. 1890, fas. 8.-35_
A.N., F 19
2569.36 _ Cf. Mgr Besson, Vie du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Paris, 2 tomes, 1887 ;
surtout 1. II, pp. 264 ss. Sur l'influence du prélat, voir Jacques Gadille, La pensée et l'action
politique... op. cil. 1. I, pp. 19-20.
50il en envoie le premier volume au directeur des Cultes, le 8 septembre 1882, et,
l'année suivante, l'édition complète au ministre - c'était alors M. Devès -, qu'il
accompagne d'une longue lettre où il développe son projet. Il critique vertement
l'enseignement donné dans les grands séminaires, qui "inspire peu de goût aux plus
intelligents et les condamne à des loisirs que la politique - et quelle politique! -
vient occuper...". Il se propose, s'il est nommé, de mettre en œuvre son" idée", "et
cette idée implique une réforme"...
"Quant à l'homme lui-même, mes amis vous diront qui
il est. Les archevêques de Chambéry, de Tours, de
Rennes, lui rendront témoignage à la nonciature s'il le
faut37."
A ce sujet, non seulement d'autres prélats que les trois cités se chargeaient
de renseigner le nonce en sens inverse; mais encore, sur ses soutiens potentiels, Le
Camus s'illusionnait beaucoup, ainsi que nous le verrons plus loin.
Après un répit apparent en 1884, une nouvelle offensive allait être tentée au
cours des trois années suivantes. En décembre 1885, c'est un nouveau rapport du
préfet, qui est plutôt favorable à Le Camus et qui estime son patrimoine à deux cent
mille trancs environ. Au mois de mars de l'année suivante, le candidat paraît
entreprendre une opération de grande envergure. Il adresse une longue lettre à six
députés - tous républicains - en leur demandant leur appui. Ce sont notamment
Marty, Papinaud, Théron et Turrel, députés de l'Aude, élus pour la plupart en
octobre 1885 sur la liste républicaine. Dans sa missive, l'auteur développe à
nouveau tous ses griefs contre les grands séminaires de France; puis il sollicite
l'appui des députés dans le but d'obtenir notamment une entrevue avec le ministre
des Cultes:
"C'est au reste ce double amour (de l'Eglise et de mon
pays) qui me fait souhaiter de placer sur un terrain plus
important la sérieuse conversation en perspective."
Puis, il conclut en plaçant son projet sous un très haut patronage:
"Le grand pape qui dirige l'Eglise soutiendrait à coup
sûr un si salutaire mouvement. Il y a deux ans, comme
je lui offrais mes deux volumes sur Jésus-Christ et sa
doctrine, il voulut bien me dire un mot sur une
encyclique projetée sur le développement à donner aux
études scripturaires. Tout mon plan de réforme y serait
en germe. Plaise à Dieu que ce document pontifical
nous arrive bientôt38 ! "
Il semble bien que l'entrevue ministérielle n'eut jamais lieu, et que Le
Camus dut se contenter de rencontrer le directeur des Cultes.
Il lui écrit le 17 septembre, en évoquant leur récent entretien, et pour
insister encore sur les idées de réforme qu'il veut mettre en œuvre à tout prix:
"On verra alors ce que l'Eglise, qu'il ne faut pas
confondre avec les écoles théologiques, a de large dans
_37
A.N., F 19
2569._38
A.N. , F 19
2569.51ses aperçus, et comment les hommes ont souvent
défiguré la magnifique harmonie de son Credo."
Quinze jours après, il revient à la charge avec un sans-gêne de moins en
moins contenu:
"Je me demande avec une certaine impatience si notre
conversation du mois de 7 bre aura porté des fruits.
A-ton arrêté des choix pour les sièges vacants ? Avez-vous
eu la bonté de communiquer à M. le Ministre les idées
quej'avais eu l'honneur de vous exposer? (oo.) Je vous
demande pardon d'insister, mais je sens si vivement la
vérité de ma théorie qu'elle me fait parler et écrire
comme de force, au risque d'être importun."
Puis, il égrène la liste des sièges vacants, en faisant quelques considérations
sur chacun L.. En évoquant Le Puy et Laval, il montre d'ailleurs qu'il ne limite plus
son espérance au Midi: tout évêché serait bon à prendre, pourvu qu'on songe à lui!
Mais en privé, il essaie de faire contre mauvaise fortune bon cœur :
"Limoges ne sera pas pour moi, au moins cela n'en a
pas l'air. Et tous mes amis qui s'agitent ne valent pas un
évêque qui agirait. La volonté de Dieu soit faite! Je ne
veux rien que pour le bien de l'Eglise. Je me suis offert.
Si l'on n'use pas de moi, je n'en aurais pas moins le
même mérite39."
De fait, la longue liste des nominations du 16 avril 1887 se fait une
nouvelle fois sans lui. Tout est donc à recommencer!
Les soutiens dont pouvait se prévaloir Le Camus étaient surtout politiques.
Le député Pierre Brugeilles - un solide anticlérical - appuie sa candidature, en
janvier 1886. Mais beaucoup plus rares étaient ses soutiens ecclésiastiques. II est
donc intéressant de relever une lettre de Mgr Meignan, écrite le même mois, et qui
lui est favorable:
"... sur les questions qui ont divisé le clergé, il m'a paru
d'accord avec moi par la largeur de sès vues et par le
libéralisme orthodoxe dont il fait profession"40.
En juin 1887, Le Camus, qui ne se décourage jamais, postule de nouveau
tout ce qui voudra bien se présenter avec la même fraîcheur naïve:
"II Y a deux sièges libres (Tarentaise et Quimper) ; il
m'est indifférent qu'on m'assigne l'un ou l'autre41."
".ooj'apprends par MM. Lionel Larose, Lapoquiotte et
autres hommes politiques que vous avez la bonté de
songer à moi pour une des prochaines vacances dans les
sièges épiscopaux de France...,,42.
_39
Lettre de Le Camus à Vigouroux, du 2 janvier 1887 ; A.C.S.S., fonds Vigouroux.
_~o
Lettre de Mgr Meignan, archevêque de Tours, du 20 janvier 1886 ; A.N., F 19 2569.-_~l
Lettre de Le Camus au député Papinaud, du 15 juin 1887; A.N., F 19 - 2569.
_
~2 Lettre de Le Camus au directeur des Cultes, du 19 juin 1887 ; A.N., F 19
2569.52