EMILE LE CAMUS (1839-1906)

EMILE LE CAMUS (1839-1906)

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A la charnière des XIXe et XXe siècles, trois évêques français, réputés libéraux, allaient adopter une position minoritaire lors de la crise moderniste, ainsi qu’à l’occasion de la Séparation de l’Église et de l’État. L’un d’eux, Mgr Émile Le Camus (à La Rochelle), engagé de longue date dans le mouvement biblique catholique débutant, n’avait eu de cesse de tenter de parvenir à l’épiscopat dans le but d’entreprendre la rénovation du catholicisme par la réforme des études dans les séminaires. Parvenu à ses fins, il aura surtout à faire face à la crise ouverte entre l’Église et la République, dans laquelle il se démarquera encore en appelant de ses vœux la Séparation.

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Ajouté le 01 janvier 2002
Nombre de lectures 466
EAN13 9782296288164
Langue Français
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Yves BLOMME

docteur en théologie maître-assistant à la faculté de théologie de' l'Université Catholique de l'Ouest

Emile Le Camus (1839 -1906)
Son rôle au début de la crise moderniste et lors de la Séparation de l'Eglise et de l'Etat

Publié avec le concours de la Faculté de Théologie et du Laboratoire de Recherche en Sciences religieuses de la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de l'Ouest

L'Harmattan

"Je ne veux pas être, je ne serai pas un évêque comme les

autres... "
Emile LE CAMUS

Portrait d'apparat de Mgr Emile Le Camus, pris sous le péristyle de l'évêché de la rue Dauphine, à La Rochelle

A V ANT-PROPOS

Le présent travail n'aurait sans doute pas pu voir le jour sans les aides précieuses et multiples que nous avons reçues. Aussi est-ce pour nous un agréable devoir que de leur exprimer toute notre reconnaissance. Nous voudrions tout d'abord citer M. l'abbé Pierre Jégou qui avait jadis entrepris une étude sur le même sujet, mais que les obligations si pressantes du ministère n'ont pas permis de mener à terme. C'est avec un parfait désintéressement qu'il s'est désisté des notes qu'il avait prises. Notre gratitude va tout spécialement à M. le professeur Marcel Launay qui a bien voulu diriger notre travail, a su nous stimuler quand il le fallait et nous éclairer de ses conseils sur une période de I'histoire qui lui est devenue particulièrement familière. Que soit aussi remercié M. l'abbé Pierre Haudebert, et M. l'abbé Louis-Michel Renié, doyen de la faculté de théologie de l'Université catholique de l'Ouest, auprès desquels nous avons toujours trouvé un appui efficace. M. François Laplanche nous a, à bien des reprises, fait profiter de ses vastes connaissances sur un sujet où il est devenu l'un des meilleurs spécialistes. Au cours des déplacements occasionnés par notre enquête, nous avons apprécié la compétence et l'appui bienveillant du père Irénée Noye, conservateur de la bibliothèque de la Compagnie de Saint-Sulpice, du père Paul Henzmann, archiviste de la Congrégation de la Mission, et de M. l'abbé Bernard Desprats, archiviste du diocèse d'Albi. Nous voudrions aussi adresser un merci spécial à M. Henri Barthés qui, avec beaucoup de courtoisie, nous a facilité l'accès aux archives privées de la famille Las Cases. En terminant, nos remerciements iront aux membres du jury qui ont bien voulu examiner notre travail, ainsi qu'aux éditions de I'Harmattan qui l'accueillent dans leur collection.

ABREVIA TIONS

A.A. Albi A.C.S.E. A.C.S.S. A.C.M. A.E.L.R. A.F.L.C. A.N. A.S.V. A.S.V. - S.S. B.N. B.R.L.R. IDS nOllV.acq. franç.

Archives de l'archevêché d'Albi Archives de la congrégation du Saint-Esprit Archives de la compagnie de Saint-Sulpice Archives de la congrégation de la Mission (lazaristes) Archives de l'évêché de La Rochelle Archives de lafami/le Las Cases Archives nationales Archivio segreto vaticano Archivio segreto vaticano - Segreteria di Stato Bibliothèque nationale de France Bulletin religieux du diocèse de La Rochelle et Saintes Manuscrit Nouvelles acquisitions françaises

INTRODUCTION

Mourir en septembre 1906, âgé de soixante-sept ans, c'est pour un évêque français mourir au seuil d'une nouvelle page de l'histoire de l'Eglise de son pays. Ce pourrait, à vrai dire, n'être encore qu'une coïncidence chronologique; pour Mgr Le Camus, ce fut beaucoup plus que cela. L'historiographie religieuse de la France contemporaine a certes retenu son nom: il figure dans tous les répertoires et dictionnaires tant soit peu développés qui se donnent pour objet cette période de l'histoire. On constate pourtant assez vite qu'un seul ouvrage lui a, à ce jour, fait l'honneur d'un développement significatif: celui d'Emile Poulat, paru en 19621. En dehors de ces excellentes pages, on ne rencontrera en effet que des notices biographiques qui se recopient toutes plus ou moins les unes les autres. Deux seulement - parues en 1957 et 1975 - paraissent d'ailleurs avoir fait l'objet de recherches préalables2. Elles s'attachent à mettre en lumière l'œuvre de bibliste du prélat, mais font une totale impasse sur son rôle dans la Séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ces deux textes - le premier d'entre eux notamment - venaient d'ailleurs mettre un terme à un silence presque complet d'une cinquantaine d'années, c'est-àdire remontant pratiquement à la disparition de l'intéressé. Cette époque avait bien évidemment vu fleurir les notices nécrologiques et les oraisons funèbres. On y rencontrait déjà maints détails - ainsi que maintes erreurs - dans lesquels les futures biographies plus savantes n'eurent qu'à puiser. Qu'on en juge: toutes attribuent, dès 1862, au jeune étudiant romain un doctorat en théologie qu'il n'obtiendra en réalité que huit ans plus tard. Telle lui donne un "rôle de promoteur", qu'il n'eut guère, lors de la seconde assemblée de l'épiscopat français, à Paris en 19063. Telle autre arrange très intentionnellement les circonstances de sa mort4. Une autre lui trouve des consécrateurs qui ne vinrent jamais à son sacre5 ; sans parler d'écrits franchement moins sérieux qui le font disparaître "vers 1909,,6. On le voit, I'histoire et le rôle joué par cet homme sont au moins à reconsidérer. Pourtant les dates même de sa vie laissent à elles seules pressentir pour lui la nécessité d'avoir dû effectuer des choix sur un terrain difficile, pour peu que l'intéressé ait voulu prendre à bras le corps les problèmes de son époque... Et, disons-le tout de suite, nous aurons I'heureuse surprise de constater que ce fut le cas. La période durant laquelle il lui fut donné de jouer un rôle a en effet vu l'inexorable montée de l'ultramontanisme, avec, en parallèle, la régression ou la transformation des idées gallicanes. Or Le Camus s'impliqua profondément dans ces débats. Encore jeune en 1870 - il n'a alors que trente et un an -, il est aux premières loges pour voir sombrer à Rome même une partie de ses rêves de jeune prêtre. La
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E. PouIat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Paris, 1962, pp. 234 - 243. Celle de R. Le Conte dans Supplément au Dictionnaire de la Bible, tome V, 1957, coll. 348 - 350 ; et celle de 1. Trinquet dans Catholicisme, tome VII, 1975, coll. 143 - 144.

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1907, p. 698. - Allocution de Mgr de Beauséjour aux obsèques de Mgr Le Camus, le 3 octobre 1906, Carcassonne, 1906, p. 3. _ Abbé L. Poivert, dans Bulletin religieux de La Rochelle, du 6 octobre 1906, p. 167. _ Jean Girou, Vie des personnages célèbres de l'Aude, Montpellier, 1940, p. 218 - 219.

Mgr L. Baunard, L'épiscopat français depuis le concordat jusqu'à la Séparation (1802 - 1905), Paris,

déconvenue sera cependant surmontée: un ancien gallican devenu évêque à l'heure de la Séparation avait un rôle difficile mais essentiel à jouer. Le Camus ne s'y est pas dérobé; bien au contraire, nous verrons comment il s'y est plutôt brisé. Ce demi-siècle aura aussi vu la question biblique devenir cruciale pour l'Eglise catholique. Vieille de seulement quatre ans, la Vie de Jésus de Strauss est accessible au lecteur français dans la traduction d'Emile Littré, l'année même de la naissance de Le Camus. Mais l'œuvre était trop "étrange" pour que le magistère ait alors senti le vent passer... Il n'en allait plus de même en 1863, avec la parution d'une autre Vie de Jésus, directement en français cette fois: celle de Renan. Le vicaire de Narbonne n'a alors que vingt-quatre ans. Ses confidences montrent que le Syllabus, paru l'année suivante, fut pour lui un coup encore plus rude à assumer... Le siècle allait se refermer en voyant la question se durcir à l'extrême pour l'Eglise catholique. Sujet d'élection choisi dans l'enthousiasme de la jeunesse, l'étude de la Bible était peu à peu devenue, pour l'homme mûr ainsi que pour l'évêque, un terrain particulièrement difficile à labourer, semé de dangers et de chausse-trappes. Parallèlement à ces démêlés de plus en plus brûlants, les difficultés se renforcèrent aussi considérablement avec la société civile. L'Eglise n'a pratiquement jamais cessé de se plaindre des différents régimes qui se sont succédés en France au cours du XIXe siècle. Si les monarchies diverses qui régnèrent durant les deux premiers tiers du siècle soufflèrent tantôt le chaud et tantôt le froid dans leurs relations avec les catholiques, le divorce ne date pourtant véritablement que de la Ille République; et il est consommé en janvier 1879, une fois assise définitivement la majorité parlementaire républicaine. Les catholiques ont en face d'eux des hommes qui prétendent vouloir régler la question religieuse et qui, de temps à autre, en appellent maintenant à la Séparation. Le débat se cristallise d'abord autour de l'école, sans que pour autant soient épargnées les escarmouches dans beaucoup de domaines: suppression de l'obligation du repos du dimanche (1880), laïcisation des cimetières (1881), loi sur le divorce (1884), conscription des clercs (1889). A ces mesures, l'Eglise réagit constamment comme une forteresse assiégée par les forces du mal. Ni le régime plus modéré dit "de l'esprit nouveau", qui culmine avec le cabinet Mélines de 1896 à 1898, ni la politique de ralliement préconisée par Léon XIII, ne désamorcent véritablement la crise qui demeure latente durant tout le dernier quart du XIXe siècle. Les troubles nés de l'affaire Dreyfus conduisent, à partir de 1899, le gouvernement du bloc républicain à revenir à une politique de plus grande fermeté. Quand Waldeck-Rousseau entreprend de réduire les congrégations qui s'étaient développées en dehors du cadre concordataire, et qui inquiétaient, il réactive un conflit qui ne s'était que fort relativement tempéré. Malgré les réticences de ceux qui savent combien le Concordat est encore utile pour "tenir en laisse" le clergé, on marche de plus en plus ouvertement vers la Séparation elle-même. Il appartenait au très anticlérical Emile Combes, qui succède à Waldeck en 1902, de la mettre sur ses rails, à défaut de parvenir à la mener lui-même à son terme. Enfin, l'antagonisme entre l'Eglise et la société civile cache un autre divorce qui, lui aussi, s'aggrave en même temps que le siècle avance: c'est celui que suscite la montée de l'intolérance. L'antisémitisme en est la forme la plus voyante, dans laquelle de nombreux catholiques se fourvoient. Le journaliste Edouard
Drumont, dans son livre à succès

- La

France juive

- qui

paraît en 1886, popularise

un antisémitisme virulent qui, s'il ne prétend guère à des justifications théologiques, n'en rencontre pas moins la sympathie de nombreux catholiques. Le journal La libre parole qu'a fondé Drumont, prolonge l'effet de cet antisémitisme populaire, qui 12

trouve un large écho dans La Croix, journal dirigé par les assomptionnistes, mais aussi dans une multitude de feuilles catholiques, et jusque dans les Semaines religieuses de bien des diocèses. L' affaire Dreyfus, qui recouvre presque exactement respectivement de 1894 et 1899 - annihile pratiquement les effets de la relative tolérance gouvernementale, aussi bien que ceux de la tentative de ralliement voulue et poussée par Léon XIII. Avoir été un jeune séminariste imbu d'idées libérales en 1860, et mourir évêque en 1906, c'est forcément avoir traversé ces multiples contradictions de la société française et de l'Eglise. C'est aussi avoir dû chercher à les résoudre; et c'est très probablement y avoir aussi échoué en grande partie. Ce sera donc au mieux avoir laissé pour l'avenir une œuvre intellectuelle qu'il nous reste maintenant à étudier et à comprendre. **** Les sources qu'il a fallu consulter pour ce travail sont relativement accessibles, quoique fort dispersées. La bibliographie d'Emile Le Camus compte près de soixante-dix titres, dont beaucoup sont de simples brochures de circonstance qui ne dépassent pas quelques pages. Près des deux tiers sont d'ailleurs attribuables à son activité d'évêque et remontent donc aux cinq dernières années de sa vie. Nous ne sommes pas certain que tel ou tel opuscule de jeunesse ne nous a pas échappé... Cependant, si l'on excepte la seconde partie de L 'Œuvre des apôtres, ses travaux inachevés d'exégète ont été publiés avant 1896. Les archives à consulter posaient un problème plus épineux. Il n'existe pas en effet, à La Rochelle, de "fonds Le Camus". Il y a à cela diverses raisons: d'une part, plusieurs témoignages concordants indiquent que l'évêque détruisait souvent lui-même les lettres qu'il recevait; d'autre part, après sa mort, les remous suscités par son action très controversée paraissent avoir provoqué un zèle intempestif dans le but de faire disparaître les traces de cet épiscopat atypique. Enfin, on n'oubliera pas que les spoliations de la fin de l'année 1906 n'ont pas été propices à la bonne conservation des archives ecclésiastiques de cette période. On doit donc se reporter vers d'autres fonds, où, pour des raisons diverses, de nombreuses lettres ont été recueillies. Ce sont principalement des archives congréganistes - sulpiciens,
lazaristes et spiritains

le régime

"de l'esprit

nouveau"

-

puisque

les deux procès

du capitaine

datent

- souvent

mieux

tenues

en France

que les archives

diocésaines.

Ces dernières ne se sont vraiment révélées fructueuses qu'à Albi, où le fonds Mgr Mignot est d'une grande richesse, encore en partie inexploitée. On n'oubliera pas l'abondant dossier d'évêque concordataire, conservé aux archives nationales, ni, aux archives vaticanes, le fonds de la nonciature de Paris, qui permet d'éclairer les circonstances de sa nomination. Un hasard heureux nous a mis au contact des archives de la famille Las Cases, qui se sont révélées irremplaçables pour la connaissance des années de jeunesse. Enfin, un grand nombre d'autres fonds n'ont apporté que quelques pièces supplémentaires, sans parler des trop nombreux cas où nos démarches sont demeurées vaines. **** Le but que nous avons poursuivi n'a pas été d'écrire une biographie épiscopale. Nous avons plutôt voulu montrer l'originalité de la pensée de quelqu'un 13

que l'étude de la Bible, qui était son intention première, a conduit à un renouvellement de l' ecclésiologie. La première intention, poursuivie avec obstination des années durant, se révéla sans doute moins fructueuse que son auteur ne se le figurait, mais elle déboucha finalement sur un terrain où on ne l'attendait pas. Dans la vie d'Emile Le Camus, le bibliste et le chef de diocèse ne se juxtaposent pas, ils interfèrent sans cesse au sein d'une carrière aussi originale que mouvementée. Les crises profondes et répétées que l'Eglise de France traversa à la fin du XIXe siècle et dans les premières années du XXe, surtout au plan du savoir et dans ses rapports avec la société civile, vinrent très vite bouleverser les projets, et poussèrent l'évêque à faire des choix plus radicaux qu'il n'avait imaginé, ainsi qu'à se prononcer sur des sujets qu'il n'avait pas prévus. Bien que tous ces aspects s'entremêlent sans cesse en l'espace de quelques années, la clarté de l'exposé nous a imposé de les traiter de façon successive. La première partie, plus spécifiquement biographique, permettra de fixer les grandes étapes d'une vie, de connaître les milieux et les institutions fréquentées, ainsi que les amis et les adversaires rencontrés. Les trois chapitres consacrés à l'œuvre du bibliste font droit à ce qui fut la préoccupation dominante de Le Camus. Les voyages en Orient étaient venus à un moment enrichir la perspective d'un travail qui s'accomplissait dans la sérénité. Les débuts de la crise moderniste vinrent au contraire le bouleverser, et obligèrent l'auteur à endosser une panoplie de combat qui n'avait pas été prévue. Enfin, la partie ecclésiologique est presque toute entière justifiée par l'action épiscopale de celui qui était arrivé à ses fins. Elle s'inscrit d'ailleurs dans un plan assez semblable à la précédente, puisque la crise née de la Séparation de l'Eglise et de l'Etat y joue cette fois le rôle d'élément perturbateur.

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PREMIERE PARTIE

Une vie au service d'une idée ou d'une carrière?

Chapitre Premier

Formation et premiers ministères

Emile Le Camus fut un Méridional. Cet adjectif n'est certainement pas seulement ici la constatation de son origine géographique. Que ce caractère ait été vanté, ou qu'il lui ait été reproché, on peut être sûr qu'il lui fut constamment reconnu par les amis comme par les adversaires, dans le but d'expliquer - ou d'excuser! - certains comportements. La terre où il vit le jour et où il passa sa petite enfance est d'ailleurs ellemême assez typée. Elle appartient à l'Aude, ce département hybride, mi-aquitain milanguedocien, que la Révolution avait inventé 1. La diversité des paysages, la multiplicité des petits pays qui subdivisent l'entité départementale sont en effet ici plus accentués qu'ailleurs. L'Aude est une mosaïque, et la dualité de ses capitales Carcassonne et Narbonne - le laisse déjà un peu pressentir. Avant son élévation à l'épiscopat, Emile Le Camus éprouvera d'ailleurs cette étonnante diversité qui s'offre ici dans un espace restreint: le Bas-Minervois de son enfance diffère nettement de la plaine de Narbonne, où il exerça ses premiers ministères, et davantage encore du Lauragais où, à l'âge mûr, il ira fonder un collège et acquérir une propriété aux portes de Castelnaudary. Son pays natal, autour de Paraza et de Ginestas, est en effet fortement caractérisé, plus marqué encore que le HautMinervois qui, lui, se distingue mal de la Montagne Noire. Dans un vaste synclinal comblé de mollasses, la vigne règne aujourd'hui presque sans partage. Les gros villages viticoles dominent un terroir morcelé en petites parcelles. Les seuls points qui échappent à cette quasi monoculture sont les sommets de "pechs ", ces collines calcaires où la garrigue peut encore subsister. De 1840 à 1860, durant les vingt premières années du jeune Emile, le département termine une mutation profonde. La prédominance de la vigne achève de s'affirmer dans ces régions autrefois vouées en grande partie aux céréales. Ceci est encore plus vrai du Narbonnais, l'est du département. Cette région a été en effet l'une des premières de France à abandonner la polyculture à vocation d'autoconsommation, pour se vouer à la quasi monoculture de la vigne à but
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Pour ce chapitre, nous avons surtout utilisé: L'Aude de la préhistoire à nos jours, sous la direction de Jacques Crémadeills, Saint-lean-d'Angély, 1989, en particulier "L'Aude contemporaine", par Jean Rives et Jacques Crémadeills, pp. 297 - 369.

commercial. Entièrement dépendante depuis lors d'un marché qu'elle ne contrôle pas, l'économie locale est en même temps devenue fragile. Les crises de surproduction qui obligent à distiller une partie de la récolte se font sentir à partir de 1830 ; ce qui, à vrai dire, importait peu au début, puisque la prospérité était tout de même au rendez-vous. En 1852, la viticulture audoise avait déjà atteint toutes ses possibilités de développement. L'évolution des mentalités a suivi celle de l'agriculture. Nettement conservateur au début de la Restauration, le pays est passé à gauche en l'espace de deux ou trois décennies. Il est possible qu'un lien intime soit à chercher entre les progrès de la vigne et ce bouleversement des opinions. On a ainsi prétendu que les populations des régions viticoles présentaient une plus grande ouverture d'esprit et une plus large réceptivité aux idées nouvelles que les autres. Si les soubresauts de la Monarchie de Juillet, de la Deuxième République, et du Second Empire voient encore périodiquement le retour d'élus conservateurs, l'évolution définitive a lieu sous la Troisième République. En mars 1871, Narbonne ad' ailleurs rejoint le mouvement communaliste avec quelques autres villes du Midi, comme Marseille et Toulouse. Au début du XXe siècle, les radicaux ont définitivement pris le contrôle du département, à l'exception de Narbonne qui, elle, est socialiste, et de quelques cantons du Lauragais qui votent encore conservateur. Dans cette mutation, l'est de l'Aude a toujours été en avance sur l'ouest. Du point de vue religieux, le département avait connu une forte proportion de prêtres jureurs sous la Révolution, tout particulièrement autour de Narbonne et de Carcassonne, où l'influence de l'évêque constitutionnel Besaucèle avait été déterminante. Les deux premiers évêques concordataires, Arnaud de La Porte et Joseph de Saint-Rome, avaient entrepris la reconstruction du catholicisme dans des conditions difficiles, une grande partie du clergé demeurant richériste et plutôt frondeuse2.

L 'HOMME ET LES SIENS La famille dont le jeune Emile est issu portait dans la langue d'Oc le nom de Locamus, tandis que les femmes y étaient parfois désignées sous celui de La Camuse; une situation flottante que les progrès constants du français rendaient encore plus gênante, et qui prit fin quand le tribunal de Saint-Pons, par un jugement en date du 18 mars 1868, décida de la fixer définitivement par l'adoption du patronyme de Le Camus. Les recherches généalogiques, dont nos contemporains sont devenus friands, permettent de remonter au moins huit générations avant celle du futur évêque. On apprend ainsi qu'une veuve Locamus est décédée à Siran, le 15 avril 1621. Ce bourg, aujourd'hui dans l'Hérault, près de la limite de l'Aude, est bien le berceau dont la famille est originaire. Quatre générations après la veuve en question, les Locamus y résidaient toujours. Dans une brochure polémique, en plein démêlé avec les pères du Saint-Esprit, l'abbé croira utile de rappeler ainsi ses origines: ses aïeux étaient, dit-il, "lieutenants du roi à Siran, de père en fils, depuis Simon de Montfort jusqu'à lafin du dernier siècle"3.
2 _ Voir à ce sujet: E. Jarry, article "Carcassonne", dans Catholicisme, 1. II, 1949, coll. 532 ; et L'Aude de la préhistoire à nos jours, op. cil., pp. 293 - 295. 3_ Lettre de M l'abbé Le Camus au T.R.P. Emonet sur les affaires de l'école Saint-François de Sales, Toulouse, 1894, p. 26.

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De Siran à Paraza, où le père d'Emile s'installe et d'où est originaire son épouse, la distance n'est pas grande: à peine seize kilomètres à vol d'oiseau. Il s'agit de gens plutôt modestes, les deux grands-pères d'Emile étant respectivement voiturier et boulanger, et sa grand-mère maternelle, Marguerite Barthèz, ne sait pas signer. Le père de notre abbé, Pierre François Angel est âgé de vingt-sept ans quand il épouse Marguerite Maury à Paraza, en 1838. Elle n'en a que vingt-et-un et est originaire de ce même village. Pierre a deux sœurs, Camusette (sic) et Eléonore. Lui-même est originaire de Rieux-Minervois, un bourg à peine plus éloigné de Paraza que Siran. Il exerce la profession d'officier de santé, un métier qui disparaîtra quand, en 1892, le parlement se préoccupant de réformer la carrière médicale, jugera utile de supprimer un diplôme auquel demeurait attachée la réputation d'une médecine insuffisante. Car les officiers de santé, obligés à seulement quelques années d'étude, étaient un peu des médecins au rabais. Evidemment, le fils ne l'entend pas ainsi, surtout quand il s'adresse à ses détracteurs: "Vous m'excuserez de vous apprendre que, pour avoir été un simple médecin de campagne, mon père avait commencé par être élève de l'école de Strasbourg et interne à l'hôpital militaire de Toulouse (...). Par son intelligence et son travail, cet excellent père me fit élever avec tous les soins qu'on donne aux fils des meilleures familles (...) ; il consacra les dernières années de sa vie à faire, à Narbonne, la médecine gratuite pour les pauvres 4." C'est là une vision avantageuse, mais que ne corroborent pas toutes les sources tombées entre nos mains! Une note, tirée des papiers de l'abbé Mourey, décrit ainsi le père d'Emile: "modeste officier de santé, peu compétent et pas très honnête. Installé à Ginestas. On le surnommait' Lou Crebo pouirès' : le creveur de pauvres ou le tueur de malheureux"s. Certains ont conservé le souvenir d'un autre surnom: "Sanna gats", pas beaucoup plus flatteur puisque, dans le patois languedocien, il signifie "saigne chats" 6. On évoquait aussi le procès Monbel-Locamus, où l'officier de santé serait apparu sous un jour étrange7. Pierre François Locamus n'exerça que quelques années à Paraza. Assez vite, il va s'installer à Ginestas, bourg un peu plus gros et chef-lieu du canton, distant seulement de cinq kilomètres. En 1862, quand mourut le grand-père maternel Maury, le couple reçut en héritage un petit pactole et choisit de suivre Emile dans sa carrière sacerdotale qui débutait, en s'installant à Narbonne.

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Lettre de M L'abbé Le Camus au T.R.P. Emonet, op. cil., p. 26 5_ Papiers de l'abbé Mourey, école de Sorèze ; archives du couvent des dominicains de Toulouse. 6_ Lettre de M. Sourèz, du 22 juillet 1993, qui naquit à P araz a, dans la même maison qu'Emile Le Camus. 7_ Camiade contre Le Camus Histoire véridique et lamentable d'un pauvre curé persécuté par son Evêque, par Hermès, La Rochelle, s.d., p. 10.

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L'année qui suivit le mariage de ses parents, naquit à Paraza, le 24 août 1839, Emile Locamus. En cette première moitié du XIXe siècle, c'est le plus souvent dans la maison familiale qu'on voyait le jour, et le baptême était administré dans les jours qui suivent. Or, c'est le 12 septembre que l'enfant fut porté en la petite église de Paraza. Le parrain était un cousin de Bize, et la marraine, une tante de Rieux-Minervois. De plus, Emile restera fils unique. Sont-ce là les signes d'une religiosité plutôt faible de la famille? Comme il est assez fréquent à cette époque déjà lointaine pour un enfant d'une famille assez modeste, nous ne savons rien de ses premières années, ni de l'école où il apprit les rudiments du savoir. Le couple Locamus semble avoir été très centré sur ce fils qui paraît assez vite avoir constitué toute sa raison d'être. Nous avons déjà dit comment, en 1862, les parents quittèrent Ginestas pour suivre, à Narbonne, les débuts de leur fils de vingttrois ans. Le père disparaîtra en 1879, âgé de soixante-huit ans. Mais la mère demeurera attachée à ce fils unique presque jusqu'à la mort de ce dernier, puisque Marguerite Maury ne s'éteindra que le 7 juillet 1905, à la Malvirade, près de Castelnaudary. Les contemporains ont relevé comme un trait remarquable cette relation de la mère et du fils: "Le culte qu'il professait pour sa vénérable mère était tout à fait touchant. Lui, si vif, si occupé, il supportait toutes les observations qu'elle lui faisait - et elle n'a jamais cessé de lui en faire jusqu'à la fm de sa vie, c'est-à-dire jusqu'à l'an dernier - avec une douce sérénité, une docilité et un respect qui constituaient pour ceux qui en étaient les témoins un spectacle aussi intéressant qu'édifiant 8." Ce fils, abondamment choyé, semble avoir été doué d'une assez bonne santé que ne contraria véritablement que son obésité. Celle-ci paraît avoir été plutôt précoce. Elle constituait une véritable aubaine pour les anticléricaux qui avaient là un sujet tout trouvé de raillerie: "Avec sa grosse bedaine et sa figure en pleine lune, il fait l'effet d'un bon vivant et il rappelle plutôt le joyeux Silène que le vicaire de J.- C. 9." Lui-même sait d'ailleurs plaisanter ce trait si distinctif de son personnage. Dans le récit de ses voyages en Orient, il évoque quelques-unes des mésaventures que lui a values sa corpulence: "A l'unanimité, en raison de mon poids spécifique, le plus robuste des baudets m'est assigné ;" "... quant à moi, j'ai le regret de démolir mon lit au

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Mgr Mignot, Oraisonfunèbre
Camiade contre Le Camus,

de Mgr Le Camus, Albi, 1906, p. 19.
par Hermès, op. cil., p. 9.

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moment même où j'en prends possession 10." Pour le reste, si quelques misères semblent bien l'avoir tracassé sur le tard, il paraît avoir été exempt d'affection grave. "Ma névralgie me serre encore fortement, mais je la dissimule. Dieu y avisera", avoue-t-il en 1896, dans la publication du récit de son voyagell. On n'en apprend pas beaucoup plus par sa correspondance. "Il me dit que ses rhumatismes vont mieux ", écrit, en 1906, Vigouroux à Mgr Mignot. Le patient essaiera d'atténuer les effets de ces sortes de douleurs en s'adonnant au thermalisme que sa fortune personnelle lui rendait accessible. Ainsi, fréquente-t-il les stations régionales: Amélie-les-Bains, dans les Pyrénées-Orientales, mise à la mode par l'épouse de Louis-Philippe; et Rennes-IesBains, dans l'Aude, où il se trouve notamment en septembre 1901. Il fit aussi plusieurs années de suite une cure à Vichy, où il séjourne au moins au cours des étés 1902 et 1903. Le mal s'était-il malgré tout aggravé? Toujours est-il que, trois ans plus tard, il est encore en quête d'une thérapie pour la même affection: "Du fond de la boue noire et brûlante de Dax, où je suis venu noyer des douleurs rhumatismales intercostales fort ennuyeuses en ce moment, je vous adresse une prière..." écrit-il au cardinal Lecot12. Plus que par une santé qui paraît, somme toute, avoir été solide, c'est par son tempérament bien typé que I'homme attire l'attention de ses contemporains. Du séminaire au seuil de la tombe, Emile Le Camus a été perçu comme un Méridional expansif, au langage haut en couleur, incapable de retenir une langue qui le desservira à bien des reprises. Le trait est unanimement relevé par ceux qui l'ont connu, avec un brin de sympathie amusée chez les amis, ou assaisonnée d'une critique acerbe chez certains autres. Déjà, les messieurs de Saint-Sulpice avaient jugé leur élève: "Caractère: assez bon. Mais grand parleur, et inconsidéré dans ses paroles. Capacité: bonne portée. Travail facile. Un peu d'emphase dans la parole 13. " C'est encore M. Icard qui, douze ans plus tard, confIrme ce jugement à propos du jeune prêtre qu'il rencontre à Rome, au concile du Vatican: "Le théologien de M. de Las Cases n'est pas l'homme qu' il lui fallait. Il ne manque pas de quelque instruction, mais il a peu de mesure, et dans les idées et dans la conversation 14." Bien après, ce sera le respectable M. Vigouroux qui sera plus d'une fois
10_ Notre voyage aux pays bibliques, Paris, 1896, 1. I, p. 109 et 1. II, p. 43. 11_ Idem,1. I, p. 3. 12_ Lettre de Mgr Le Camus au card. Lecot, du 5 mai 1906 ; archives de l'archevêché de Bordeaux. 13 _ Registre des étudiants avec les appréciations de M. Icard, A.C.S.S., registre n° 1117, an.1858,

fol.

311.

I~

- Journal de voyage de M. Icard à Rome, p. 198, A.C.S.S.

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effrayé par la parole trop libre de son compagnon de voyage. Genocchi l'a évoqué dans une lettre: "Le Camus en dit des belles et des rondes sur la Parousia quand mon très original Giraud l'a mis en parole, après le repas, au café, à la bibliothèque 15." Et Loisy l'écrit à propos de l'évêque nouvellement promu: "M. de Hügel a trouvé Mgr Le Camus exubérant. Il l'est physiquement, intellectuellement et épistolairement 16." Cependant, cette exubérance cachait une volonté et une ténacité peu communes. Emile Le Camus est parvenu, par son travail, à des résultats qui étonnèrent ceux qui le fréquentaient. Sa rondeur joviale cachait chez lui une grande fermeté dans l'effort intellectuel. Les épais volumes qu'il publia sur la vie de Jésus et sur les débuts de l'Eglise, s'ils ne sont pas toujours géniaux dans leurs conclusions exégétiques, supposent une investigation approfondie et une bonne connaissance des travaux des biblistes protestants qui, en plus des langues anciennes, réclamaient aussi une sérieuse maîtrise de l'anglais et de l'allemand. Or, ces volumes ont été pour la plupart préparés parallèlement à une activité que l'on peut supposer accaparante, que ce soit le vicariat paroissial, la direction d'un collège ou, a fortiori, l'épiscopat. Très exigeant pour lui-même, Le Camus ne le fut pas moins pour les autres. Au collège de Castelnaudary comme à l'évêché de La Rochelle, il ne put supporter le moindre obstacle sur la route qu'il s'était fixé de parcourir. Son caractère trop entier s'est accompagné d'un manque de mesure qui étonna de la part d'un ecclésiastique. L'action dans laquelle il se lança contre les pères du Saint-Esprit, qui avaient racheté le collège Saint-François-de-Sales, et, un peu plus tard, l'affaire Camiade qui l'opposa au secrétaire général de son évêché, révéleront un tempérament totalement incapable de se maîtriser. Son ami, Mgr Mignot - qui confessera d'ailleurs à von Hügel : ''j'ai en1belli un peu le personnage" - ne voulut pas cacher ce trait de caractère, même dans l'oraison funèbre qu'il eut à prononcer: "Il eut l'intransigeance de l'honnêteté. On la lui a durement reprochée (...). Cependant, il faut le reconnaître, cette intransigeance ne vaut pas plus que les autres; comme les autres, elle risque de porter l'esprit hors des limites de la sagesse; comme les autres, elle fausse le jugement, le trompe sur la position réelle des questions et la portée des arguments. Il est possible qu'en plus d'un cas notre vénérable ami ait été victime de ce mirage et se soit laissé entraîner, dans ses revendications, au-delà de ce terrain positif et nettement délimité où en est réduite à se mouvoir la justice humaine. Noble défaut, généreuses illusions, que ses
15 _

Lettre à Umberto Fracassini, du 24 mai 1899 ; cf. Giovanni Genocchi, Carteggio I (1877
1 D5-0 1.

- 1899),

Rome, 1978, p. 485. Traduit de l'italien. 16_ Lettre de Loisy à Mgr Mignot, du Il mai 1902 ; A.A.Albi,

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adversaires eux-mêmes lui pardonneront sans peine et dont le souvenir l'honore 17."

LA FORMATION INITIALE Quelques années après la naissance de ce fils qui sera leur seul enfant, les parents Locamus s'installent donc au chef-lieu du canton, bourg plus important, probablement parce que le père - qui est officier de santé - pouvait y trouver une meilleure clientèle. Ginestas est un de ces gros bourgs languedociens, planté au milieu des vignes du Minervois, et qui vante aujourd'hui ses qualités touristiques. Il n'en allait certainement pas de même dans la première moitié du XIXe siècle. L'église, sans grande prétention architecturale, a conservé le caractère pittoresque que lui ont légué les siècles. Quelques belles statues, un retable en bois sculpté, commandé à Narbonne en 1645, ornent l'intérieur. C'est sans doute là que le jeune Emile apprit son catéchisme, et c'est peut-être là qu'il ressentit l'appel de la prêtrise.

C'est en 1857 que Locamus entra au grand séminaire de Carcassonne. Il était alors âgé de dix-sept ans. Nous savons de source sûre, mais sans aucun détail, que le jeune homme avait auparavant fréquenté le petit séminaire de la même ville. Cet établissement avait été ouvert en 1808 par Mgr de La Porte, d'abord dans la Cité; il fut ensuite transféré dans la ville basse. Les professeurs étaient des prêtres du diocèse. Ils étaient une douzaine en 1856, en comptant le directeur: le chanoine Amal. L'annuaire ecclésiastique indique pour cette année-là deux cents élèves, ce qui est peut-être beaucoup, surtout si l'on tient compte qu'un autre petit séminaire existait parallèlement à Narbonne, pour lequel on en indique cent soixante! Il est vrai que les petits séminaires accueillaient, au XIXe siècle, beaucoup de sujets qui ne se destinaient pas à la prêtrise. Bien peu de souvenirs ont surnagé de cette scolarité lointaine. Lors d'un éloge funèbre, tous les compliments paraissent possibles: "C'est au Petit Séminaire de Carcassonne qu'il fit ses études classiques. Plusieurs de ceux qui m'entendent ont été ses condisciples. Ils se souviennent des succès précoces du jeune élève, indices de ses brillantes qualités littéraires et présages des triomphes oratoires qu'il remporta dans la suite18." Vision sans doute idéalisée, et qu'une correspondance privée ramène à sa juste mesure: "M. Delmas, ancien supérieur de Bordeaux, qui l'avait eu pour élève au petit séminaire de Carcassonne, dit que c'était alors un évêque (sic) ordinaire, et qu'on ne pouvait pas s'attendre alors à ce qu'il a donné depuis19."

17 _

18 _
19 _

Mgr Mignot, Oraisonfunèbre
Allocution de Monseigneur été mis pour

de Mgr Le Camus, op. cil. pp. 17 - 18.
de Beauséjour "élève". aux obsèques de Mgr Le Camus, Carcassonne, 1906, p.6.

Lettre de Vigouroux
certainement

à Mgr Mignot, du 24 octobre

1906 ; A.A.Albi,

1 D 5 - 01. Le mot "évêque"

a

23

On relèvera aussi que, de 1848 à 1855, le diocèse de Carcassonne eut pour évêque Mgr Henri de Bonnechose, le futur cardinal-archevêque de Rouen. Locamus était alors dans toute sa jeunesse, à l'âge où l'on commence à comprendre le monde et à avoir une opinion personnelle. S'il n'est guère probable que le prélat eut le temps de remarquer ce jeune élève et de se forger sur lui une opinion durable capable d'expliquer l'opposition qu'il lui manifestera plus tard, il est par contre fort possible que l'élève éprouva quelque ressentiment contre cet évêque ouvertement bonapartiste. Bonnechose approuvait en effet la politique du Prince-Président, qu'il accueillit avec pompe à Narbonne en octobre 1852 ; et, lors du coup d'Etat, il engagea Montalembert à se rallier à lui. Ce n'est que grâce aux registres de Saint-Sulpice de Paris que nous apprenons qu'Emile Locamus ne passa qu'une seule année au grand séminaire de Carcassonne. En effet, les archives de cet établissement sont aussi perdues. Il y fut donc reçu lors de la rentrée 1857. Ce grand séminaire, qui n'avait été fondé qu'en 1824, fut la grande et d'ailleurs la dernière œuvre de l'épiscopat de Mgr de La Porte qui s'éteignit la même année. L'établissement fut presque aussitôt confié aux pères de la Mission, ou lazaristes. Les soixante-quinze élèves qui le fréquentaient en 1857 étaient confiés à cinq religieux placés sous la houlette de M. Eugène Vicart, un homme de quarante-six ans. On sait peu de choses sur le fonctionnement d'une maison dont la simple énumération des professeurs laisse pourtant pressentir toutes les lacunes. Outre le supérieur, un trésorier et un économe paraissent avoir été dispensés d'enseigner. Les trois autres ecclésiastiques se partageaient donc les cours de morale, de dogme et d'histoire ecclésiastique. Deux d'entre eux, MM. Touvier et Dumay étaient d'ailleurs, cette année-là, de nouveaux arrivants. Mais le profil du seul ancien à avoir donné un enseignement dans la maison, M. Oudiette, est révélateur. Cet homme de trente-neuf ans avait d'abord été curé de Chouilly, dans la Marne, pendant dix ans, où il avait témoigné un extrême dévouement lors d'une épidémie de choléra. Entré à Saint-Lazare en juillet 1852, c'est après un complément de formation de seulement trois mois qu'il avait été envoyé à Carcassonne où on lui avait successivement demandé d'enseigner la philosophie, le dogme puis la morale! Ces rapides transferts d'une matière à l'autre étaient déjà un signe, si ce n'est de son incompétence, du moins de son peu d'aptitude à l'enseignement. Or, l'homme disparut un soir de février 1858 en laissant une lettre sur son bureau pour indiquer qu'il avait décidé de se retirer à la Grande Chartreuse. Quand il reparut, un mois après, on préféra lui confier une aumônerie de religieuses2o. Ces péripéties peuvent expliquer, non seulement le désir qu'eut le séminariste Locamus de fréquenter un établissement plus sérieux, mais aussi la prévention qu'il manifestera à l'égard des lazaristes quand, en 1901, il apprit que cette congrégation dirigeait le séminaire de La Rochelle.

Qu'il l'ait positivement demandé, ou simplement qu'on ait songé à lui en raison de ses aptitudes, Emile Locamus, âgé de dix-neuf ans, se présente au séminaire Saint-Sulpice de Paris pour la rentrée 1858. Dans le cas d'un cursus complet, on passait habituellement d'abord deux années au séminaire d'Issy, lui aussi tenu par les sulpiciens, dans la proche banlieue sud de la capitale. Le séminaire parisien, situé en bordure de la place Saint-Sulpice, près de la grande église du
20 _

Renseignements

tirés des archives du séminaire

de Carcassonne;

A.C.M.

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même nom, attirait alors l'élite du clergé français. Il était tel qu'Ernest Renan l'a décrit dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, lui qui l'avait fréquenté quinze ans auparavant, à ceci près que le corps professoral avait été passablement renouvelé depuis, même si Arthur Le Hir, qui était passé au cours de dogme en 1853, y enseignait encore. Le séminariste Locamus allait passer dans cette maison trois années, sans doute parmi les plus studieuses de sa vie. Il en gardera une empreinte durable qui se traduira par des relations toujours maintenues avec la vieille maison et ses professeurs, et notamment avec Fulcran Vigouroux. Même devenu évêque, c'est souvent là qu'il descend lors de ses séjours parisiens. Lorsque lui-même songera à réorganiser son propre séminaire diocésain, c'est explicitement à Saint-Sulpice qu'il se référera avec insistance, au risque d'agacer les lazaristes. Ainsi, rappellera-t-il beaucoup plus tard cette expérience de liberté àjamais marquante: "Le Séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, nous paraît, du moins selon l'expérience que nous en faisions il y a quarante ans, avoir continué, plus fidèlement que tout autre, l'idée vraie du fondateur. Je sais bien que le milieu où il se recrutait (...) constituait très heureusement une atmosphère à part, où le Séminariste n'est plus l'élève en tutelle et sous l' œil du surveillant, mais le jeune homme qui se sent libre, qui se gouverne tout en étant soumis à la règle. On constatait alors dans cette chère et sainte maison ce phénomène significatif, que nul n'était officiellement renvoyé, mais que les sujets douteux en sortaient d'eux-mêmes, pour rentrer dans le monde, sitôt qu'ils avaient expérimenté leurs insuffisantes dispositions à la vie ecclésiastique. On n'y avait pas de place fixe à l'oraison, à la messe, à la lecture spirituelle, et dès lors pas de contrôle pour constater les infidélités des moins fervents. Le résultat de cette liberté n'en était que plus efficace. Après un certain temps d'irrégularité croissante, I'honnête mais faible jeune homme, se comparant à ses confrères pieux, corrects, fervents, concluait qu'il n'était pas à sa place, et il se rendait justice en s'en allant21." Le jeune Locamus a-t-il abusé de cette liberté si prisée? Toujours est-il que M. Icard notera à son sujet: "Piété ordinaire. Laisse à désirer pour la régularité; bonne volonté au fond,,22. Malgré cela, le séminariste gravit assez régulièrement les échelons habituels: il est tonsuré le 15 juin 1859 par le cardinal Morlot, puis reçoit les ordres mineurs le 17 décembre. Un an plus tard, le 22 décembre 1860, ce sera l'étape décisive du sous-diaconat. A Saint-Sulpice, Locamus avait pour condisciples en ces années-là plusieurs de ceux qui allaient devenir les meilleurs représentants de la science catholique durant les décennies à venir. Il est particulièrement le contemporain de Fulcran Vigouroux qui, envoyé de Rodez, entre à Saint-Sulpice à la
21 _ Lettre de Monseigneur Le Camus sur la formation pp.18-19. 22_ A.C.S.S. ; registre n01117, fol. 311. ecclésiastique de ses séminaristes, Paris, 1902,

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fin de 1859. Les deux hommes seront ordonnés sous-diacres le même jour. Il y aura aussi croisé l'abbé Henri Vollot23, tandis que Maurice d'Hulst24 et Eudoxe Mignot entreront au séminaire parisien alors que Locamus allait le quitter, ou bien juste après. Mais c'est surtout de Félix de Las Cases, une vocation tardive qui a déjà derrière lui une carrière d'ingénieur des mines, que le séminariste audois est ici l'exact contemporain. S'appuyant sur leur commune origine méridionale, il liera avec celui qui était de vingt ans son aîné une amitié durable. Les années 1858 à 1861 comptent parmi les dernières du supériorat de M. Joseph Carrière, qui exerçait cette charge à la tête de la compagnie depuis 185025. Cet homme de soixante-trois ans était devenu un juriste réputé et très consulté par les évêques, ce qui absorbait une grande partie de son temps. Il souffrait aussi de la réputation de gallicanisme qui rendait le séminaire suspect aux milieux romains, et il s'employait autant que possible à dissiper les soupçons de ce côté. L'équipe des professeurs offrait alors un visage assez disparate. Parmi les vétérans, on doit noter le directeur du séminaire, M. Carbon, qui exerçait cette fonction depuis 1826, et M. Renaudet, remarqué pour ses austérités, qui était l'un des derniers à offrir l'image d'un sulpicien d'Ancien Régime. L'économe, M. de Roussel, pas plus que le maître des cérémonies, M. Boiteux, n'influaient sur la marche des cours. De l'équipe que Renan avait connue entre 1843 et 1845, il restait au moins - outre Carbon - : Grandvaux, Icard, Le Hir et Philpin de Rivière, tous plus ou moins représentants d'une apologétique sur la défensive. Quelques jeunes étaient venus s'y ajouter depuis, comme Dominique Sire, et surtout l'irlandais Jean-Baptiste Hogan qui, beaucoup plus conscient des limites de l'enseignement théologique traditionnel, allait profondément marquer les esprits qui allaient avoir à vivre la crise moderniste. Charles Baudry, âgé de seulement quarante et un an, enseignait depuis une douzaine d'années la dogmatique et la morale. Il était considéré comme le chef de file de l'école ontologique, et avait adopté sur ce sujet les thèses philosophiques d'un autre sulpicien, Louis Branchereau. Celui-ci, alors que la philosophie thomiste était oubliée, se révéla un représentant brillant de l'augustinisme et du cartésianisme dans la lignée de la tradition philosophique du XVIIe siècle. En 1861, les thèses de cet ontologisme modéré furent cependant désapprouvées par le Saint-Office26. C'est justement à ce moment que Baudry fut responsable d'un petit scandale, en acceptant l'évêché de Périgueux sans en avoir référé à ses supérieurs. Philpin donnait lui aussi du souci à ces mêmes supérieurs à cause de la suspicion de gallicanisme dont il était l'objet. Il enseignait les mêmes matières que Baudry, mais depuis un peu plus longtemps, puisque Renan a évoqué l'atmosphère de ses cours, emprunte d'une apologétique un peu naïve. Philpin estimait et enseignait que la vérité du christianisme découlait de l'excellence de ses vertus, c'est-à-dire que le Christ n'avait pu être que Dieu ou bien un imposteur. Il avait aussi tendance à regarder l'Eglise du premier siècle à partir de celle qu'il avait sous les yeux: elle devait avoir

23 _ Sur V ol1ot, voir A. Crosnier, Souvenirs de l'abbé H. fiollot, professeur d'Ecriture Sorbonne (1837-1868), Angers, 1896; surtout les lettres publiées pp. 201 - 299. 24 _

Sainte

à la

Sur d'Hulst, voir Francesco Beretta, Monseigneur d'Hulst et la science chrétienne, Paris, 1996,

pp. 23 - 31.
25_ Cf. anonyme (en fait M. Boisard), La compagnie de Saint-Sulpice; trois siècles d'histoire, 2 1., s. I. n. d. (en fait: Paris, 1959), 1. I, pp. 367 ss. 26 _ Sur Louis Branchereau, cf. Louis Foucher, La philosophie catholique en France au XIXe siècle avant la renaissance thomiste et dans son rapport avec elle (1800 - 1880), Paris, 1955, pp. 176 - 180.

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ses conciles, ses évêques, ses encycliques, sa primauté de Pierre27. Cette vision trop simplifiée influencera certaines des œuvres de Le Camus. On doit noter aussi qu'en 1859, Dominique Sire, nouveau professeur de trente-deux ans, reçut la charge de l'enseignement de 1'hébreu et de l'Ecriture sainte. L'homme est cependant surtout connu pour la dévotion illimitée qu'il portait au dogme de l'Immaculée Conception, pour lequel il s'employa à rassembler d'amples collections de témoignages anciens et modernes. C'est donc, en ces matières cruciales, à un bibliste plutôt décevant que Locamus eut affaire. Mais les trois hommes qui dominaient vers 1860 l'enseignement donné à Saint-Sulpice étaient sans nul doute Icard, Grandvaux et surtout Le Hir. Le premier enseignait, depuis 1832, la théologie et le droit canonique. Lui aussi avait à se défendre contre la suspicion de gallicanisme, mais il n'avait pas encore à cette date la rigidité peureuse qu'on lui connaîtra ensuite comme supérieur. Pourtant, Icard, aux dires de Renan, était incapable de se départir d'une apologétique naïve. Sa nature autoritaire le portait à être inflexible sur le dogme. Eudoxe Mignot a évoqué la déception qui résultait de l'absence de réponse à ses objections naissantes: "Quand après les classes, on posait des questions à M. Icard, notre vénéré maître, la main sur la tête du questionneur, il disait en souriant: 'Cher enfant...'. Ces mots pleins d'une douce ironie en disaient long28." Grandvaux, qui parvient en 1861 à la dernière année de son enseignement dans la maison, est surtout connu pour avoir été l'éditeur de Le Hir. Il était depuis peu chargé du "grand cours" de théologie. Directeur très réputé, il était assiégé par les pénitents. Mais il est incontestable que c'est encore Arthur Le Hir qui exerçait l'influence la plus nette. Afin de lui laisser le temps d'écrire, on l'avait pourtant déchargé d'une grande partie de son enseignement, tant son rôle d'apologète paraissait encore indispensable à la science catholique. Le grand polyglotte qui avait tellement frappé le jeune Renan est souvent considéré comme l'exemple même de l'érudition la plus vaste que vient stériliser une soumission aveugle à l'orthodoxie. Tel était encore Le Hir vers 1860, quand le séminariste Locamus put fréquenter ses cours. Aussi bien à propos de la chronologie biblique dans ses rapports avec la paléontologie, qu'à propos de la datation et de l'authenticité des livres du Nouveau Testament, Le Hir campe résolument sur les positions les plus traditionnelles, par soumission à l'autorité beaucoup plus que par déduction savante. Son influence sur Vigouroux fut si grande qu'on a parfois vu en ce dernier son héritier et successeur. Le Camus subit également l'influence de Le Hir, qui marquera profondément et durablement sa tournure d'esprit. Lui aussi afflfmera plus tard que la plus large investigation en matière biblique ne peut que forcément tourner à l'avantage de l'orthodoxie; et nous verrons que la contestation de l'authenticité johannique du quatrième Evangile sera le point précis à partir duquel il se séparera de Loisy. Pourtant les esprits les plus clairvoyants pouvaient alors rechercher auprès du jeune sulpicien irlandais Hogan une autre façon d'aborder la critique. C'est encore Eudoxe
27 _

Voir à ce sujet:
pp. 34 et 86.

Jean Pommier,

La jeunesse

cléricale

d'Ernest

Renan - Saint-Sulpice,

Paris, 1933,

28 _

Cité par Marie-Thérèse Perrin, "L'Erasme du modernisme, Mgr Mignot, archevêque d'Albi",
(manusc.) ; A.A. Albi, 1 D 5 - 26.

27

Mignot qui en témoigne ici: "Très vite, M. Hogan lui apprit à ne pas jurer toujours d'après les paroles du Maître, à chercher ce que la pensée humaine avait ajouté à la tradition primitive, en quoi consistait au juste cette tradition. 'Sans m'éloigner de Le Hir, je compris que sa critique était en quelque sorte unilatérale, que son érudition manquait d'amplitude. Il me parut que tout n'était pas aussi clair que le disait notre manuel, que bien des preuves devaient être révisées, que des textes portaient à faux
(00')

et même M. Hogan à qui je confiais mes difficultés

naissantes ne me donnait aucune solution,29." Hogan en~eigna à Saint-Sulpice depuis son ordination, en 1852, jusqu'à son départ pour les Etats-Unis, en 1884. Et c'est un homme encore relativement jeune vingt-neuf ans - que Le Camus a connu. Que le sulpicien irlandais soit la personnalité la plus intéressante de l'équipe des années 1860 n'est guère contestable. Ce qui fait pourtant la difficulté, c'est que non seulement Hogan n'a que très peu publié de lui-même, mais en plus, les quelques écrits que nous avons de lui sont assez nettement postérieurs aux années qui nous intéressent3o. Il est donc difficile de dire dans quelle mesure les idées qu'il avancera par la suite sur l'inerrance, les genres littéraires dans la Bible, ou sur la place de la Parousie dans le Nouveau Testament, étaient alors déjà formées et professées par lui. Ce qui est par contre très vraisemblable, c'est que Hogan, par sa connaissance de l'exégèse anglicane et de la science allemande - qu'il utilisait certes avec prudence - a ouvert l'intelligence de ses élèves à ce qui s'écrivait hors de la stricte orthodoxie catholique. Ce trait caractérisera toujours les études de Le Camus sur le Nouveau Testament. Le principal apport du sulpicien irlandais consistait à aborder réellement le délicat problème de l'inerrance biblique, tout en écartant l'hypothèse facile de l'inspiration restreinte qui allait être explicitement condamnée par Léon XIII. Il le faisait en tentant de rendre au livre inspiré sa dimension historique qui ouvre la voie à ce que nous appelons les genres littéraires, et qui introduit l'idée d'un développement à l'intérieur même de la Révélation. Hogan connaissait à ce sujet l'œuvre de Newman, et il était sans doute plus en mesure que n'importe quel autre professeur de la vieille maison, si ce n'est d'apporter des réponses aux questions soulevées par la critique, du moins d'ouvrir l'intelligence des élèves à une problématique plus moderne. Les réflexions de Mignot, qui témoignent pourtant d'une relative insatisfaction, sont là pour le montrer. Tout ce que nous savons de son caractère laisse pressentir que Le Camus fut sans doute un élève moins tourmenté que le futur archevêque d'Albi. L'Audois aimera toujours les affirmations péremptoires et les réponses coupantes. Il est cependant probable que Hogan influença son exégèse pour la faire sortir des voies de l'apologétique facile qui, par tempérament, le guettaient forcément un peu. En plus d'une page, La Vie de Jésus et L 'Œuvre des apôtres témoignent d'une
29_ Marie-Thérèse Perrin, "L'Erasme du modernisme... " op. cit. 30 _ Sur l'enseignement de Hogan, voir surtout: François Laplanche, La Bible en France entre mythe et critique, Paris, 1994, pp. 192 - 195 et 202 - 203 ; ainsi que Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, n09, Paris, 1996, pp. 328 - 329.

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information exégétique beaucoup plus au point que les productions catholiques contemporaines. Qu'Emile Le Camus ait profondément goûté ces trois années parisiennes, et que celles-ci l'aient durablement et peut-être définitivement marqué, transparaît clairement de l'évocation - certes rare - de ses souvenirs, comme de la fidélité des liens qui l'uniront à Saint-Sulpice. Le séminaire parisien évoluait donc constamment; de nouvelles interrogations s'y faisaient jour, dont les élèves les plus doués et les plus sensibles pouvaient tirer profit. PREMIERS ESPOIRS ET PREMIERES DECEPTIONS Ainsi que nous l'avons dit, à Saint-Sulpice, le séminariste Locamus allait se lier d'amitié avec un homme qui était de vingt ans son aîné: M. Félix de Las Cases. Ce veuf était une vocation tardive, et il appartenait à une famille noble. Il avait d'ailleurs un cousin, Barthélemy de Las Cases, qui était chambellan de Napoléon III. Il n'est pas impossible que le jeune homme de l'Aude, qui semble toujours avoir cherché à faire carrière, ait perçu toute l'utilité qu'il pourrait retirer d'une amitié avec quelqu'un d'aussi bien placé31. Toujours est-il que M. Las Cases était réellement fort influent, puisque, pas encore prêtre, il contribua à obtenir l'épiscopat en faveur de M. Baudry, son maître à Saint-Sulpice qu'il admirait beaucoup. Cette promotion surprise provoqua en 1861 un certain malaise, car l'intéressé n'avait nullement demandé l'avis de ses supérieurs, et Saint-Sulpice crut pour cela devoir l'exclure de ses rangs32. Le lien qui existait entre les deux hommes était évident, puisque, en cette même année 1861, à peine ordonné, M. de Las Cases devint aussitôt chanoine de la cathédrale de Périgueux et vicaire général du diocèse de Mgr Baudry.

Le jeune Emile crut aussi pouvoir exploiter à son profit l'amitié que lui témoignait son noble et influent confrère, quoique pour une promotion évidemment moins éclatante que celle de Mgr Baudry. L'abbé Las Cases était en effet également en rapport avec un ecclésiastique brillant qui, en rentrant d'une mission au MoyenOrient, venait de se voir proposer l'auditorat de Rote, à Rome. Il s'agissait de Charles Lavigerie, le futur cardinal d'Alger, qui avait alors trente-six ans. La promotion dont il était l' objet lui rendait nécessaire de s'attacher les services d'un secrétaire33. Locamus trouva donc l'occasion bonne de se faire recommander pour ce poste qui lui aurait permis de prendre pied dans la Ville éternelle, en même temps que d'y achever ses études théologiques dans une université pontificale. Bien que l'appui de Las Cases paraisse avoir été sans faille, cette tentative allait se solder par un échec grave, le premier d'une carrière qui en comptera plusieurs. En effet, Lavigerie, tout d'abord très accueillant aux recommandations qui lui étaient faites, voulut tout de même s'informer personnellement de la réputation de celui qu'il allait s'attacher. Il prit ses renseignements auprès de quelques-uns de ses compagnons de classe et de deux professeurs de Saint-Sulpice. Le résultat fut éloquent:

Sur Las Cases, voir: Henri Barthès, Monseigneur de Las Cases, sa vie et son œuvre, Montpellier, 1980. 32 _ Voir à ce sujet: H. Barthès, op. cit., pp. 24 - 26 ; et La compagnie de Saint-Sulpice, trois siècles d 'histoire, op. cit., t. I, p. 372. 33 _ François Renault, Le cardinal Lavigerie, 1825 1892, Paris, 1992, pp. 69 ss.

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29

"Il m'est arrivé avis sur avis, les uns plus défavorables que les autres, de la part de ses anciens condisciples. J'attribuais d'abord cela à la jalousie, mais devant cette persistance, je crus de mon devoir rigoureux de m'éclairer. Je m'adressais successivement à deux hommes qui ont toute ma confiance (...). L'un des deux m'a conseillé, sans vouloir s'expliquer, de ne pas amener M. Locamus. L'autre m'a transmis une appréciation écrite dans laquelle M. Locamus est ainsi jugé: 'M. L. est un intrigant de bas étage qui est parvenu par ses complaisances et ses flatteries à gagner la confiance de M. de Las Cases et à s'en faire un piédestal. Il manque de discrétion et est d'un sans façon et d'un sans-gêne qui touchent au pur égoÏsme,34." Et Lavigerie faisait comprendre, dans la suite de la lettre, qu'en dépit des engagements pris, il ne croyait plus pouvoir emmener avec lui Locamus. Il envisageait de s'en justifier en alléguant des frais d'installation que le gouvernement venait de lui refuser. Evidemment, le jeune homme, qui s'était déjà largement vanté de sa promotion-surprise, accusa désagréablement le coup: "Je sais depuis longtemps que les hommes sérieux sont en petit nombre sur la terre. Je ne connais pas beaucoup M. Lavigerie. Que dois-je penser de lui? (00.)Sa réponse me paraît, si j'ai le nez bon, préparer une reculade (...). Mais vous comprendrez que nous sommes aujourd'hui trop loin ; tous ceux qui me connaissent savent ma nouvelle position et il faut ne pas faire long feu; à tout prix, il faut que je l'occupe au moins quelques mois et puis je pourrais prendre ma retraite sans déshonneur et en sauvant les apparences35." Las Cases voulut bien intervenir, et Lavigerie accepta un compromis: Locamus irait passer quelques mois à Rome, en principe en tant que secrétaire; ainsi, les apparences seraient sauves: "Je vais partir pour Rome sitôt après avoir reçu votre réponse que j'attends courrier pour courrier. M. Lavigerie m'offre ses services, je sais qu'ils peuvent m'être fort utiles, me conseillez-vous de les accepter? Mon intention est de n'avoir avec ce prélat qu'une seule entrevue, car il faut que je lui dise ce que je pense, la vérité qu'on garde fait trop de mal. Mais il me semble que je ne pourrai plus voir un homme qui m'a ainsi compromis. Sa réponse n'est encore connue que de mon père et de ma mère. Je partirai pour Rome comme qui va assurer un secrétariat, et puis j'écrirai une lettre à mes parents qui pourront la répandre à leur aise et je
3~ _

35 _

Lettre de Charles Lavigerie à Félix de Las Cases, du 16 novembre
Lettre de Locamus à Las Cases, du 25 octobre 1861 ; A.F.L.C.

1861 ; A.F.L.C.

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donnerai quelques raisons moins humiliantes pour M. Lavigerie et pour moe6." Locamus partit en chemin de fer pour la Ville éternelle dans les derniers jours de novembre 1861. Il avait d'abord été question qu'il loge au séminaire français, mais il accepta finalement 1'hospitalité de Lavigerie. Il demeura donc dans un palais de la place des Saints-Apôtres qu'occupait l'auditeur de Rote, où un prêtre, dom Giuseppe, lui servait de chapelain, et où il bénéficiait des services d'un domestique basque37. Ces mois passés à Rome furent jusqu'au bout marqués du signe de la désillusion. En janvier, dans une longue lettre, le jeune sous-diacre se plaint amèrement à son protecteur de l'attitude de Lavigerie: "Les premiers jours, toutes choses allèrent à merveille, mais je commençais bientôt à constater que sa bonne volonté baissait peu à peu. Il commença d'affecter une réserve très froide. Il y avait à notre table un prêtre de Paris, collaborateur de l'Ami de la religion, M. Quenard. Mgr se piquait de l'amener avec lui dans ses promenades ou dans ses appartements. Bien que je n'eusse aucun droit à de pareilles attentions, je sentais que tout cela était fait plus encore pour me blesser que pour plaire au visiteur, ou à son chapelain, dom Giuseppe, qui partageait tous ces honneurs38."

Ainsi qu'il l'écrit ailleurs, "il est affligeant de voir unjeune homme aussi
compromis au début de sa carrière ", confessant au moins au passage qu'il est bien conscient de faire carrière... Bien que les archives soient muettes sur ce sujet, il est probable que Locamus profita de ces mois passés à Rome pour suivre une formation théologique39. Cependant, alors que toutes les notices biographiques affmnent qu'il
rentra de Rome docteur en théologie

- un

renseignement

qu'il a probablement

fourni

lui-même plus tard - nous montrerons plus loin que l'acquisition de ce grade n'eut lieu que neuf ans après, pendant le concile du Vatican. Pour 1'heure, le sous-diacre Locamus pouvait découvrir la Ville Eternelle et le climat si particulier qui y régnait en ces années 1860. Depuis la proclamation du Royaume d'Italie, l'Etat pontifical se réduisait à Rome ainsi qu'à sa proche banlieue, et la papauté se crispait dans un refus de plus en plus irréaliste du monde moderne. Il se trouve que le hasard voulut que le séjour de Locamus correspondît exactement avec celui qu'y fit le jeune dominicain Henri Didon. Celui-ci a évoqué dans certaines de ses lettres le climat qui régnait à la cour pontificale: "J'ai eu l'occasion d'être admis à l'audience du cardinal Antonelli. Il nous a parlé un peu politique, et, entre autre chose, il nous a dit qu'il fallait s'attendre à une bourrasque universelle. Ce moyen lui semblait le moyen ordinaire voulu et employé par Dieu pour remettre les
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38 _

Lettre de Locamus à Las Cases, du 20 novembre 1861 ; A.F.L.C. Voir à ce sujet: Mgr Baunard, Le cardinal Lavigerie, Paris, 1896, t. I, pp. 101 - 102.
Lettre de Locamus à Las Cases, du Il janvier 1862 ; A.F.L.C.
vaines pour établir sa présence, soit à l'Université Toutes nos démarches sont cependant restées grégorienne, soit au collège de la Minerve.

39_

31

choses en bon état. Or, ajoutait-il, ce n'est pas seulement Rome qui est malade, ce sont encore les
sociétés40. "

Au collège de la Minerve, une ambiance fort différente de celle du séminaire Saint-Sulpice régnait alors. C'est encore à propos du séjour du père Didon que nous découvrons cet autre témoignage: "Il prit part à un tournoi théologique, en soutenant, d'après un article de la somme de saint Thomas, une thèse empruntée à la partie la plus métaphysique du traité de l'Incarnation: 'Utrum in Christo sint duo vel unum esse. ' Il brilla tellement que les vieux dominicains italiens, passés maîtres dans ce genre d'escrime, furent émerveillés et s'écrièrent: 'Bravo Didon, si e latto onore' (Bravo Didon, il s'est fait honneur)41." Il est donc probable que le séjour romain eut de quoi dépayser le séminariste audois. Il découvrait là un autre monde et une autre face de l'Eglise. Mesura-t-il combien celle-ci s'engageait par sa tête dans un combat perdu d'avance? Si les confidences qu'il a pu faire à ce sujet ne nous sont pas parvenues, il est sûr qu'il n'en revint pas davantage ultramontain, comme le prouveront ses choix ultérieurs. Emile Locamus reçut le diaconat à Rome, le 16 février 1862, des mains de Mgr Antonio Ligi-Bussi, archevêque d'Iconium42. Le 7 juin 1862, au plus tard, il était de retour en France, à Ginestas dans sa famille.

La première expérience romaine s'achevait donc plutôt dans la désillusion pour ce diacre de vingt-trois ans. De retour dans la maison familiale de Ginestas, il écrit au vicaire général de Périgueux, M. de Las Cases, dont il espère toujours beaucoup. Il lui reproche d'abord de ne pas avoir fait le voyage à Rome, où se développait une inquiétante agitation. En effet, à l'occasion de la canonisation des martyrs japonais, un grand nombre d'évêques présents dans la ville voulurent adresser à Pie IX un message en faveur de l'infaillibilité. Locamus fait aussi part de la mort toute récente de son grand-père, qui va rendre ses parents plus libres de le suivre" où Dieu le voudra". Puis, il évoque son ordination retardée: "Je suis ici simple diacre, l'ordination ayant été tellement avancée que je n'ai pu y prendre part à cause de l'âge qui me manquait et peut-être aussi d'un petit esprit de vengeance de la part de l'administration qui se souvient que j'étais prêt à m'éloigner du diocèse pour suivre ce M. Lav. , qui m'a causé tant de désagréments jusqu'à me dénigrer partout à Rome pour prouver, à moi et à vous autres, qu'il n'avait pas été trompé par ses amis de Paris qui lui avaient conseillé de me refuser43."
40 _

Stanislas Reynaud, Le père Didon, sa vie et son œuvre (1840 1900), Paris, 1904, p. 39. 41_ A. de Coulanges, Le père Didon, Paris, 1900, p. 16. 42_ Archivio storieo deI Vicariato di Roma, registre d'ordin. n° 46, fol. 432 - 433.
43 _

-

Lettre de Locamus à Las Cases, du 7 juin 1862 ; A.F.L.C.

32

Ce contretemps sera l'occasion d'une préparation à l'ordination longue d'un petit trimestre. Locamus a bien conscience, en cette fin d'année 1862, qu'il lui faut rentrer dans le rang; il ne se résout pourtant pas à envisager une carrière ordinaire: "Je vais donc m'enfermer pour deux mois au grand séminaire diocésain, afm de me préparer par la retraite à une œuvre si solennelle. Après cela je serai nommé vicaire et je vivrai dans cette position quelques années

en attendant que Dieu m'appelle ailleurs

(00')'

Et puis,

lorsque j'aurais 28 ans, qui peut dire ce que je deviendrai? Notre destinée tient souvent à un fil qui se lie ou qui se brise. Qui a dit que quelque coup imprévu ne me jettera pas loin de chez moi, à Paris ou partout ailleurs. Je suis prêt à marcher si peu que la Providence me fasse signe44." C'est le 20 décembre 1862 qu'Emile Locamus fut ordonné prêtre. Neuf jours après, il recevait sa première nomination dans son diocèse de Carcassonne. Déception! Elle ne l'appelait pas dans la ville épiscopale, ainsi qu'il se l'était imaginé, mais en la paroisse Saint-Paul - Saint-Serge de Narbonne, comme vicaire. Narbonne connut, sous le Second Empire, une évolution profonde. Au plan politique, après la victoire des républicains, en 1848, la ville avait été facilement reconquise par les conservateurs; mais l'état d'esprit progressiste y faisait des avancées constantes45. Pourtant, les partisans de l'Empire libéral, soutenus par le journal L'Abeille, n'eurent pas trop de souci à se faire jusqu'en 1869. La commune comptait environ dix-sept mille habitants, soit presque le double qu'au début du siècle; et cet accroissement n'était pas dû à une forte natalité, mais à une immigration massive qui venait des régions rurales déshéritées, ainsi que de l'Espagne. Le centre de la vieille ville, autour de l'ancienne cathédrale Saint-Just, restait un quartier de notables, et les nouveaux arrivants s'installaient presque exclusivement dans les faubourgs, dont celui de Saint-Paul était un des plus peuplés. On connaît la description colorée que donna Victor Hugo de la population narbonnaise de cett~ époque: "Cette race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix compliqués à l'espagnole, boit du vin de peau de bouc, tète l'outre, racle le jambon, s'agenouille pour blasphémer et implore son saint patron avec menace: 'Grand saint, accorde-moi ce que je te demande ou je te jette une pierre à la tête, ou téfiqui un pic!'''. Mais il faut faire dans ces lignes la part de l'exagération poétique! Les années du vicariat de Locamus allaient être les dernières avant le déclassement de la place militaire de Narbonne. La ville vivait en effet à l'étroit dans la vieille enceinte médiévale dont on fermait encore chaque soir toutes les portes à l'exception d'une seule. Le mur passait juste devant l'église Saint-Paul, qu'il enveloppait de près du
44_
45 _

Lettre de Locamus à Las Cases, du 2 septembre 1862; A.F.L.C. Cf. Histoire de Narbonne, sous la direction de Jacques Michaud et André Cabanis, surtout le ch. 12 : "Une sous-préfecture au soleil (1799 - 1870)".

Toulouse,

1981 ;

33

côté sud. Cette situation favorisait l'entassement intra-muros dans des conditions de salubrité et d'hygiène de plus en plus mauvaises. Le déclassement ne fut prononcé qu'en mai 1866, et la démolition des murs débuta en 1868 46. Au point de vue religieux, les progrès de la déchristianisation avaient été encore plus rapides que l'avancée des idées politiques de la gauche. "Incontestablement, écrit Gérard Cholvy, entre 1857 et les années 1890, le catholicisme s'est considérablement affaibli dans les masses. Il n'a pu opposer de résistance efficace à la mutation économique et sociale d'une ampleur sans précédent qu'a connue la région (..). D'autres régions ont vu la même mutation économique, sans qu'elle se soit accompagnée d'un détachement religieux aussi massif 47". A Saint-Paul - SaintSerge, l'évêché de Carcassonne n'envoie pourtant pas moins de quatre vicaires: les abbés Roques, Prades et Sières, auxquels s'ajoute donc Locamus en 1862, qui est le plus jeune d'entre eux. Le curé, M. Joseph Razimbaud, est un homme d'une cinquantaine d'années qui est déjà dans la charge depuis dix-huit ans. Il s'emploie à agrandir le domaine paroissial par l'acquisition d'immeubles situés à proximité de l'église médiévale, comme les restes de l'ancien cloître. Son pastorat est aussi marqué par la restauration successive des chapelles qui bordent la vieille net8. D'ailleurs, le titulaire de la paroisse, qui explique son vocable plutôt atypique, serait, selon une tradition invérifiable, Sergius Paulus, le gouverneur de Chypre converti par saint Paul selon le récit des Actes des Apôtres. Le jeune vicaire, promis à l'étude du Nouveau Testament, a-t-il remarqué ce clin d'œil de l'histoire? Quelle fut au juste l'action du vicaire Locamus dans ce quartier populaire de Narbonne? Il faut reconnaître que nous manquons d'éléments pour répondre; et nos sources - quand elles existent - parlent plutôt de sujets périphériques à l'action pastorale proprement dite. L'année 1863, qui marque le début de son vicariat, puisque le premier baptême qu'il administre date du 13 février, est celle de la parution de La Vie de Jésus de Renan. C'est aussi celle de la mort, à Périgueux, de Mgr Baudry, qui nous vaut une lettre éplorée à l'abbé de Las Cases. Le 8 décembre de l'année suivante, le Syllabus et l'encyclique Quanta Cura vinrent surprendre l'Europe. On sait que ces document gênèrent les catholiques libéraux qui
s'employèrent, par la voix de quelques évêques

- en

particulier

celui d'Orléans



limiter leur portée. Le vicaire de Saint-Paul réagit: "Que pensez-vous de l'encyclique? Par ici, elle a mis en conflagration le monde laïque (sic) et effrayé tout d'abord les vrais chrétiens. Nous avons quelques jeunes hommes, les plus intelligents de la cité, qui pratiquent mais conservent des idées tout à fait libérales; à peine s'ils commencent à respirer après toutes les explications favorables qui ont surgi de toutes parts49." On peut cependant mesurer ici la tension qui pouvait exister dans le diocèse, et la distance qui séparait Locamus de son propre évêque, en considérant la
46 _

47 _

Cf. Histoire de Narbonne, op. cil., pp. 276 - 277.
Gérard Cholvy, Indifférence religieuse et anticléricalisme à Narbonne au XIXe siècle, dans Actes du XL va congrès organisé par la fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Montpellier, 1973, pp. 73 - 93 pp. 394 - 395.

48 _
49 _

Voir: Abbé Sabarthès, Etude historiquesur l'abbaye Saint-Paul de Narbonne, Narbonne, 1893,
Lettre de Locamus à Las Cases, du 24 janvier 1865 ; A.F.L.C.

34

réaction tout opposée de Mgr de La Bouillerie à l'encyclique du 8 décembre: "L'évêque de Carcassonne avait reçu depuis longtemps confidence de cet acte, le plus considérable peut-être du pontificat de Pie IX. Il en éprouva une immense joie. Toutes ses lettres témoignent de son enthousiasme et de son allégresse. Sans perdre un instant, il communiqua l'Encyclique à son clergé et voulut la publier solennellement lui-même dans sa cathédrale. Il avait fixé la cérémonie au dimanche 8 janvier, quand une lettre ministérielle vint lui imposer silence (...). Cependant il lisait et relisait cette encyclique. 'C'est, disait-il, le catéchisme de la société régénérée par le Christianisme' 50." Après la mort de Mgr Baudry, l'abbé de Las Cases devint le supérieur des religieuses du Bon Pasteur, à Angers. Son jeune ami de Narbonne est d'ailleurs désolé de cette insuffisante promotion: "Que d'autres dirigent des femmes, vous êtes pour mener des hommes l'' Mais l'ancien vicaire général de Périgueux, s'étant trouvé en conflit avec la Mère Pelletier, décida finalement de partir. Nous sommes alors en juin 1866, et le vicaire de Saint-Paul ne cache pas qu'il trouve lui aussi le temps plutôt long: "Si peu que votre évêque soit dans l'embarras pour vous caser, délivrez-le et naviguez vers Paris. Là du moins j'aurais l'espérance de vous rejoindre et d'influer plus facilement sur votre destinée, non par mes œuvres ni par mes conseils, mais par mes reproches qui combattront vos trop humbles défiances (...). Quant à moi je songe que mes 27 ans vont sonner bientôt, et je ne sais quand arrivera l'heure de ma délivrance51." L'abbé Locamus avait d'ailleurs déjà agrémenté son vicariat d'activités extra paroissiales qui lui permettaient d'être en lien avec d'autres milieux que ceux des bas quartiers de Narbonne. Nous apprenons incidemment qu'il est devenu tertiaire dominicain. Le provincial de l'ordre des Prêcheurs lui adresse des conseils durant ce même été 1866 : "Monsieur l'Abbé et cher frère, je vous accorde bien volontiers le Pouvoir de recevoir au T.O. les 3 personnes au sujet desquelles vous m'écrivez. Quant à l'érection de la Confraternité, je préfère que vous attendiez le passage dans votre ville de quelqu'un de nos pères afin qu'il se rende bien compte de la position et juge si l' Œuvre aurait les conditions nécessaires pour prospérer et se perpétuer52."
50 _

Mgr Ricard, Vie de Mgr de la Bouillerie, Paris, 1888, p. 408. 51_ Lettre de Locamus à Las Cases, du 26 juin 1866 ; A.F.L.C. 52_ Lettre du P. Hyacinthe Cormier, provincial, à Locamus, du 14 juillet 1866 ; archives du couvent dominicain de Toulouse. Document aimablement communiqué par le P. Bernard Montagnes; qu'il en soit ici sincèrement remercié.

35

Ce lien avec la famille dominicaine, dont on ne peut préciser exactement la portée et la chronologie, faute d' archives53, s'explique peut-être par l'attirance qu'avait pu exercer le père Lacordaire sur le jeune vicaire. Les liens postérieurs que celui-ci nouera avec Sorèze seront là pour le confmner. Le premier ouvrage d'exégèse que Locamus ait publié, a forcément dû être préparé durant ces années à Narbonne. La Préparation exégétique à la Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, en paraissant à Paris en 1869, affirme pour la première fois la vocation de bibliste du jeune prêtre qui se distinguait maintenant nettement de ses confrères. Il avouera d'ailleurs plus tard que c'est le choc ressenti à la lecture de La Vie de Jésus de Strauss qui le détermina à entreprendre ce travail. Il s'essaie aussi à la prédication hors de son diocèse. La première chaire où il paraisse avoir été invité à se produire est celle d' Avignon. C'est durant l'été 1866 que des contacts furent pris: "On me présentait il y a huit jours à l'archevêque d'Avignon qui me demanda ce que je pouvais désirer. Je répondis que sur l'heure je n'ambitionnais qu'une chose: un coup de vent qui me portât bien loin Ge voulais dire à Paris). L'humeur chagrine de mes parents, qui cependant m'aiment beaucoup, rend ma position encore plus pénible et je ne sais si c'est faiblesse ou prudence, je désire de la voir changer au plus tôt54." Au printemps suivant, Locamus prêchera le Carême dans l'ancienne cité des papes, ce qui lui vaudra déjà, de la part de Mgr Dubreil, le titre de Chanoine honoraire55. Il est bien évident que la tension ne pouvait que monter entre le curé de Saint-Paul - Saint Serge et ce vicaire qui se considérait manifestement très au-dessus des humbles fonctions où on le maintenait encore. Des journalistes, qui durent puiser leur information à bonne source, s'en firent plus tard l'écho: "Il se comporta de telle façon que le curé dut prier Mgr de La Bouillerie de l'en débarrasser56." L'occasion de ce départ, attendu depuis déjà longtemps, put enfin être trouvée lors de la soudaine promotion de M. de Las Cases. Celui-ci venait en effet d'être nommé à la tête du diocèse nouvellement créé de Constantine, en Algérie, en même temps que Mgr Lavigerie, qui était pour sa part transféré de Nancy à Alger. Le décret impérial est du 12 janvier 1867, et Mgr de Las Cases, sacré le 5 mai, gagnera l'Afrique du Nord le 25 du même mois. Emile Locamus, pour qui la promotion d'un "ami" laisse toujours espérer d'heureuses retombées, achève cependant son année de vicariat, puisque le dernier baptême qu'il célèbre à Narbonne date du 12 décembre, et que le registre du clergé de l'évêché porte la mention: "a quitté le diocèse en janvier 1868". A vrai dire, le vicaire de vingt-neuf ans s'était vu proposer par son évêque un nouveau poste: curé de Cascatel, une modeste paroisse des Corbières, qui ne lui aurait valu que le titre de "desservant" dans le système concordataire. La Libre
53 _

Les registres du Tiers Ordre sont perdus pour cette période. Le P. Montagnes nous a cependant fait savoir que la qualité de "Cher Frère" donnée à l'abbé Locamus implique qu'il ait été tertiaire dominicain. 5.._ Lettre de Locamus à Las Cases, du 26 juin 1866 ; A.F.L.C. 55_ Bulletin trimestriel des anciens élèves de Saint-Sulpice, 6° année, 1901, p. 181. 56_ Cf. La Libre Parole du 16 avril 1901 ; article relatant la nomination épiscopale de Mgr Le Camus.

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Parole relatera ainsi cette nomination manquée: "L'évêque, au lieu de prendre M. l'abbé Le Camus, qui s'y attendait, comme vicaire à la cathédrale, le nomma curé d'une paroisse de 400 âmes, gratifiée d'une annexe. M. l'abbé Le Camus refusa net, et, comme l'évêque lui fit savoir que c'était à prendre ou à laisser, M. l'abbé Le Camus préféra quitter le diocèse57." Il est maintenant difficile de préciser exactement ce que fit l'ancien vicaire de Saint-Paul de Narbonne durant les deux années qui allaient précéder le concile du Vatican. Comme nous l'avons dit, une décision administrative du tribunal de SaintPons francisa définitivement son patronyme en Le Camus le 18 mars 1868. La récente promotion de son ami Las Cases devait lui faire ressentir fortement l'appel de Constantine, mais il semble que la réticence de ses parents l'ait retenu dans cette voie. On apprend ainsi que: "Aussitôt que Mgr de Las Cases devînt évêque de Constantine, il s'empressa de récompenser son jeune ami en en faisant son premier chanoine honoraire, et lui proposant le titre de Vicaire Général, que M. Le Camus ne put accepter à cause de sa famille58." Il est toutefois certain que le jeune prêtre se rendit en Algérie, comme il l'évoque incidemment dans un de ses livres: "J'ai vu quelque chose de plus étrange et de plus inexplicable que tout cela chez les Ayssaouahs de
Constantine59. "

Or, ce voyage n'aurait eu aucune raison d'être après 1870, puisque Mgr de Las Cases, atteint par la maladie, ne regagna Constantine qu'après avoir donné sa démission d'évêque. Cependant, Le Camus est bien à Narbonne, probablement chez ses parents, en novembre 1868, puisque c'est de là qu'il adresse à Mgr Maret le premier ouvrage qu'il vient de publier 60. En cette année 1868, qui a vu s'achever son premier ministère dans son diocèse d'origine, l'abbé Le Camus pouvait se sentir à la croisée des chemins. Six ans de vicariat dans une paroisse populeuse de Narbonne ne l'avaient manifestement par enthousiasmé, et sa carrière à l'intérieur du diocèse de Carcassonne semblait irrémédiab lement bouchée: la très modeste cure qu'on venait de lui proposer en disait assez long! Restait donc l'appel d'un "ailleurs" qu'il n'avait cessé de caresser de ses vœux, et en faveur duquel il n'avait pas hésité à aider un peu le destin. Fallaitil donc s'embarquer pour l'Algérie afin d'y rejoindre un ami qui demeurait sa meilleure chance et qui savait, par grandeur d'âme, ne pas trop s'offusquer d'être utilisé d'une façon un peu voyante? Il semble que seules les récriminations de ses
57_ La Libre Parole, du 16 avril 1901. 58_ Lettre de M. Géli du 10 février 1881 ; A.N. F 19 - 2569; Cases, op. cil., p. 161, n.91. 59_ Notre voyage aux pays bibliques, 1896, t. I, p. 96.
60 _

citée par H. Barthès, Monseigneur

de Las

Lettre de Le Camus à Mgr Maret, du 17 nov. 1868; Arch. générales des Pères blancs, Rome.
Document aimablement signalé par le P. François Saint-Simon, à Narbonne. Renault. Les Le Camus habitaient au 381, rue

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parents, qui avaient tout sacrifié pour ce fils unique, purent le retenir. On aurait sans doute grand tort d'être scandalisé par ce début de carrière d'un type assez courant au milieu du XIXe siècle. Le Concordat a pleinement joué en faveur de la reconstitution du clergé français, et le Second Empire voit se lever des générations de jeunes prêtres maintenant assez nombreuses pour que certains sujets parmi les plus doués se sentent libres de tenter leur chance hors du strict cadre diocésain. Une ambiance d'Ancien Régime réapparaît par moment, quand un évêque influent et d'assez bonne naissance voit se grouper autour de lui quelques vicaires généraux encore passablement inexpérimentés, mais qui visent à plus ou moins long terme l'épiscopat. Ce système a pu même, à l'occasion, donner d'excellents pasteurs. Pour le jeune abbé de vingt-huit ans, à qui il brûle de débuter au plus tôt une intéressante carrière - à quoi servirait-il de le nier? - les cartes ne manquaient d'ailleurs pas. Au premier rang de celles-ci, on n'oubliera pas qu'il dispose de la meilleure formation dans les sciences catholiques que l'on dispensait alors en France. Son séjour à Saint-Sulpice dut fortement contraster avec l'année qu'il avait passée à Carcassonne chez les lazaristes, comme avec la première expérience qu'il fit à Rome des instituts pontificaux. Le séminaire parisien, malgré toutes les lacunes que nous savons lui reconnaître aujourd'hui, avait su garder - ou reconstituer - la grande tradition intellectuelle de l'Eglise gallicane. Certes, la nouveauté des interrogations venues de la science profane n'avait pas toujours été reçue comme elle l'aurait mérité, mais elle l'y avait été plutôt moins mal qu'ailleurs. Le séminariste Locamus acquerra là un intérêt et une curiosité définitive pour l'étude de la Bible. Il s'y préparera à lire les travaux des savants protestants anglais et allemands, et à considérer les monuments de la critique positive et agnostique comme des travaux susceptibles d'être réfutés par l'intelligence humaine, et non comme des blasphèmes émanant de l'enfer. A l'ouverture sur le savoir, il joint un tempérament obstiné de travailleur décidé à aboutir coûte que coûte. On aura sans doute déjà remarqué que I'humilité n'est pas son fort, mais aussi que les échecs ne le découragent pas. A sa carrière, il sacrifiera presque tout, en ce sens précisément qu'il ne lui sacrifiera jamais, ainsi que nous le verrons, la disposition libérale de son esprit. Peut-être par tradition familiale, en tout cas sous l'influence sulpicienne, comme sous celle de M. de Las Cases, et sans doute aussi des dominicains et de Lacordaire, il se situera dans l'aile libérale du clergé et aux antipodes des excès alors grandissants des ultramontains. Son aversion pour l'ambiance qui régnait de plus en plus dans son diocèse d'origine sous Mgr de La Bouillerie s'explique aussi par là. Enfin, le jeune Emile dispose d'appuis sur lesquels il peut compter et sans lesquels il lui serait bien vain d'espérer arriver à quelque chose. D'origine plutôt modeste, ses parents ont, à force de travail, réussi à amasser quelques biens. Or, une fois le père parvenu à la retraite, ils se mettent au service de ce fils unique qui semble être devenu toute leur raison de vivre. A cet indéfectible soutien familial, s'ajoutera celui, habilement capté, de M. de Las Cases, qui paraît avoir été aussi influent que généreux. Déjà, à Saint-Sulpice, cet homme mûr et de vocation tardive s'était fait l' infIrn1ier volontaire de son vénéré maître, M. Baudry ; et, ce qui est plus exceptionnel, c'est qu'il avait aussi contribué à obtenir l'épiscopat pour son cher malade! Le Camus ne lâchera plus cet ami si opportunément rencontré. Il en déplore seulement la trop grande humilité qui risquait de l'empêcher de rendre tous les services qu'il pouvait en attendre. De l'ambition, en effet, Le Camus, si besoin était, se proposait d'en avoir pour deux.

38

Chapitre Deux

Une si longue attente

Lorsque, en janvier 1868, l'abbé Le Camus abandonne le vicariat paroissial, dans lequel une administration diocésaine peu compréhensive l'avait confiné cinq années durant, il ne se doute pas à quel point le chemin à parcourir jusqu'à l'épiscopat sera encore long. En effet, pas moins de trente-trois ans l'en séparaient! Cette longue période peut être partagée en deux parties inégales: la première débute avec l'écroulement des espérances et des soutiens qu'il s'était forgés; ce qui lui interdit définitivement d'espérer une carrière rapide, en même temps que cela l'oblige à se trouver une fonction sociale durable. Au terme de cette étape, le prêtre, que l'épreuve a mûri, peut à nouveau s'activer en faveur de sa promotion. Celle-ci se fera pourtant encore beaucoup attendre, lui laissant des loisirs forcés qu'il occupera par ses recherches bibliques. LA TRAVERSEE DU DESERT (1869 - 1881) Les deux années, qui vont de la démission du vicariat narbonnais, en janvier 1868, à l'enrôlement à Sorèze auprès de l'abbé Mourey, probablement lors de la rentrée 1870, sont parmi les plus mal connues de la vie d'Emile Le Camus. On remarquera qu'elles correspondent pourtant à des événements très importants pour l'Eglise et pour la France, ainsi d'ailleurs que pour la carrière de Mgr de Las Cases. Le bref épiscopat de Mgr de Las Cases à Constantine fut marqué par une activité fébrile de bâtisseur. Le diocèse nouvellement créé manquait en effet des principales infrastructures nécessaires, et son titulaire eut le déplaisir de s'apercevoir rapidement que son puissant voisin d'Alger entendait bien se comporter en chef spirituel de toute l'Afrique du Nord françaisel. Celui-ci voulait bien mettre sur pied des structures communes aux trois diocèses algériens; mais c'était en considérant ses voisins de Constantine et d'Oran, beaucoup plus comme des auxiliaires que comme des suffragants. Félix de Las Cases s'en offusqua vite et conclut que, dans ces conditions, il lui faudrait travailler seul au bien de sa propre Eglise. Il entreprit donc de construire son grand séminaire, et il fonda l' œuvre de Saint-Augustin et Sainte-Monique en faveur des orphelins arabes de son diocèse. De la fin janvier au début d'août 1869, il effectua un long périple en France dans le but de recueillir des fonds. Est-il en cela accompagné par l'abbé Le Camus? On peut en douter, puisque ce dernier, qui allait soutenir à Rome son doctorat en théologie en janvier 1870, déclarera plus tard avoir passé deux années dans la péninsule: "Dans ma jeunesse,

1 _

Henri Barthès, Monseigneur op.ci!., pp. 135 ss.

de Las Cases, op. cil., pp. 47 - 73 ; et F. Renault,

Le cardinal Lavigerie,

j'ai vécu deux ans en Italie, et je l'ai parcourue en tous sens... ,,2. On ne voit guère où situer ces deux années, si ce n'est en 1869 et 1870. S'il n'avait pas cru pouvoir accepter le titre de vicaire général de l'évêque de Constantine, le jeune abbé, maintenant âgé de trente ans, allait devenir son théologien attitré pendant le concile du Vatican. Mgr de Las Cases avait fait précéder son arrivée à Rome d'un séjour en France - à Toulouse en particulier -, puis il avait gagné la Ville Eternelle peu de jours avant la séance solennelle inaugurale du 8 décembre 1869. Nous avons vu plus haut en quels termes M. Icard a noté dans son journal l'impétuosité de parole de l'abbé Le Camus, qui le distinguait tellement de celui qu'il était sensé conseiller. Mais le prêtre audois devait aussi profiter de ce séjour romain pour achever d'acquérir ses grades en théologie. Dans son dossier d'étudiant que nous avons pu retrouver3, il passe les épreuves du doctorat selon les modalités alors en usage à
Rome. La recommandation dont il bénéficie

- et

qui est datée du 3 janvier

- lui

est

évidemment fournie par Las Cases; et Le Camus y est lui-même présenté comme faisant partie de son diocèse. Le prélat rappelle ses cinq années d'études théologiques: "Turn Parisiis, in Seminario S. Sulpitii, turn alibi" ; ce qui nous confirme incidemment les deux années d'études romaines. La dissertation à rédiger en vue du doctorat n'est pas alors exagérément longue, puisqu'elle tient en cinq pages. Le sujet en est un point de droit qui peut paraître assez mineur, mais qui demeure typique des préoccupations de l'époque: Sola Ecclesia habet potestatem statuendi impedimenta matrimonium dirimentia. L'étudiant a partagé sa dissertation en deux parties, consacrant la première à montrer que l'Eglise détient bien ce pouvoir de statuer en cette matière; et la seconde à établir qu'elle est seule à avoir ce pouvoir. A partir de là, le devoir est tout à fait classique, pour qui entre dans la dialectique en usage dans les universités pontificales de cette époque. Le Camus consacre une page à Est de fide, une autre à Argumento praescriptionis invicte stabilitur, et une troisième à Ratio suffragatur. Puis il développe sa seconde partie en moins d'une demie-page. Le 14 janvier, il est autorisé à soutenir sa thèse devant le jury; cette soutenance se. déroule le 20. Elle est présidée par le recteur de l'université romaine, le R.P. Bonfilio Mena, de l'ordre des servites. Le candidat doit débattre avec deux contradicteurs du jury, avant que son devoir ne soit lu en public. L'abbé Le Camus est donc d'abord questionné par le R.P. Gibli sur la nécessité des œuvres; puis par l'archevêqùe Izzani sur l'infaillibilité de l'Eglise. Après cela, on passe au vote. Le jeune prêtre recueillera vingt-huit avis favorables - blancs - contre quatorze noirs, et sera donc déclaré admis. Outre cette procédure d'examen, somme toute assez formelle et plutôt rapide, il est intéressant de noter, ainsi que nous l'avons dit, que le lauréat passera toujours dans la suite pour avoir été reçu docteur dès son premier séjour romain, celui de 1862. La source de cette inexactitude est certainement à rechercher dans le Curriculum vitae qu'il produisit lui-même en 1901, en arrivant à La Rochelle. Déjà la Semaine religieuse du 20 avril de cette année expose cette chronologie rectifiée, qui sera continuellement répétée ensuite4. Pourtant, en publiant en 1869 La Préparation exégétique, l'abbé Le Camus n'avait pas fait suivre son nom du titre de docteur, un qualificatif qu'il arborera au contraire dans toutes ses œuvres postérieures; preuve qu' ill' a détenu seulement à partir de la
2 _ Notre voyage aux Pays bibliques, t. III, p. 316. 3_ Archivio di Stato di Roma, Università n° 749, dossier n° 2902. 4_ B.R.L.R. du 20 avril 1901, p. 545.

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soutenance de janvier 1870. Au concile du Vatican, l'abbé Le Camus se trouvait être le théologien de l'un des plus farouches adversaires de l'infaillibilité, sujet qui était la vraie raison d'être du Concile, et que le pape n'allait par tarder à inscrire à l'ordre du jour de l'assemblée, "cédant" ainsi aux demandes "spontanées" de nombreux Pères. Nous étudierons plus loin la spécificité du gallicanisme de Mgr de Las Cases, ainsi que de celui de son théologien. L'évêque de Constantine fut jusqu'au bout un opposant résolu, ce qui lui valut un certain isolement, surtout quand les anti-infaillibilistes modérés, percevant que la définition devenait inévitable, s'employèrent plutôt à aménager celle-ci et à en limiter la portée, qu'à lui faire barrage. Ainsi en alla-t-il notamment de l'archevêque d'Alger lui-même, Charles Lavigerie qui, quoique libéral, rejoignit finalement la majorité. Le prêtre audois, qui estimait déjà avoir été trahi par celui qui n'était encore qu'auditeur de Rote, dut méditer sur ce qui pouvait lui apparaître comme une nouvelle preuve de duplicité... Mgr de Las Cases eut, le 13 avril 1870, une entrevue difficile mais franche avec le cardinal Secrétaire d'Etat Antonelli. Le 30 mai suivant, il montait à l'ambon de l'assemblée conciliaire pour y faire une intervention qui resta bien en-deçà de ses vraies convictions antiinfaillibilistes. Enfm, il fut de ceux qui préférèrent quitter Rome avant le vote fmal du 18 juillet, vote par lequel fut adoptée la version définitive de la Constitution Pastor Aeternus.

Nous ignorons à quelle date l'abbé Le Camus reprit le chemin de la France, puisque ce n'est qu'au mois d'août 1871 que nous retrouvons avec certitude sa trace, alors qu'il était allé rejoindre l'abbé Mourey comme codirecteur de l'école de Sorèze. Quoi qu'il en soit, cette brève période de l'histoire devait apparaître à un ecclésiastique français comme celle des plus grands effondrements et des plus profondes désillusions. On sait en effet que c'est le lendemain même du vote de la définition conciliaire - le 19 juillet -, qu'éclata la guerre franco-prussienne avec

laquellen'allait pas tarder à sombrer le régime impériaLQue ce fut à Rome, où les troupes de Victor-Emmanuel entrèrent le 20 septembre 1870 par la Porta Pia, mettantfin au pouvoirtemporel du pape, ou bien en France, où parvenait la nouvelle
des désastres successifs de Sedan
octobre

- 2 septembre - et de

la capitulation de Metz

- 27

-, le jeune

prêtre aura vu un monde s'effondrer

en quelques semaines. A ces

drames nationaux s'en ajoutait un autre qui devait le toucher tout particulièrement: son fidèle protecteur, dans lequel il avait placé tant d'espérances, voyait sa santé mentale chanceler et devait bientôt renoncer à toute activité. En effet, quand, le 13 août, Mgr de Las Cases rencontre à Paris le ministre des Cultes, la France est déjà en guerre depuis près d'un mois. Aussi le prélat s'entend-il expliquer que toutes les aides financières qu'on lui avait promises étaient supprimées. L'évêque se voit ruiné et incapable de financer les chantiers qu'il a entrepris en Algérie. Il sombre dans une profonde mélancolie, et adresse au pape, le 22 août, une lettre de démission qu'il a rédigée à Toulouse, chez un médecin ami. Cette démission sera acceptée avec une très grande promptitude - dès le 29 août - par un bref pontificaL Sans doute l'intransigeance de la position de l'évêque de Constantine durant le Concile ne futelle pas pour rien dans cette réponse-éclair. Quand, un peu remis, Mgr de Las Cases essaiera de revenir sur sa démission précipitée, ce sera en vain. Lorsqu'il se rend à Constantine dans le courant d'octobre, c'est pour constater que Lavigerie est 41

l'administrateur apostolique de son diocèse, et que sa présence à lui n'est plus souhaitée. Brisé avant l'âge, le prélat se retirera alors dans sa propriété familiale de Corneilhan, dans l' Hérault5. Que faisait alors l'abbé Le Camus, privé de ce soutien, et se retrouvant dans un pays accablé par la défaite, puis en proie aux troubles de la Commune de Paris, qui provoquèrent des soubresauts dans plusieurs villes du Midi, et notamment à Narbonne? Par la note biographique qu'il produisit plus tard, nous apprenons qu'il aurait refusé "par un sentiment de délicatesse" de devenir le vicaire général de Mgr Paulinier, qui venait d'être nommé au siège de Grenoble6. La chose est possible, car l'abbé Paulinier avait tout pour faire partie du cercle d'amis qui fréquentaient la chartreuse de Corneilhan. Ce prêtre de I'Hérault, de réputation gallicane, avait été imposé par des prélats plutôt mal notés sur les bords du Tibre, tels que Darboy, Ramadié et Maret. Il avait fait partie in extremis des quatre dernières nominations effectuées par Emile Ollivier, à la fin du Second Empire. Il s'en allait à Grenoble remplacer Mgr Ginoulhiac, lui-même transféré à Lyon. Le Camus refusa peut-être le vicariat général de Grenoble comme il avait refusé celui de Constantine, pour ne pas trop s'éloigner de ses parents. Pourtant, dans son propre diocèse, Mgr de La Bouillerie, soutien indéfectible de l' infaillibilisme sous ses formes les plus extrémistes, était accueilli en héros par le jeune clergé ultramontain 7. Ce climat exalté ne permettait guère d'envisager un retour honorable; et les conditions qui avaient vu partir, en 1868, le vicaire de Narbonne, s'étaient encore aggravées. Le Camus allait devenir pour plusieurs années le codirecteur de l'école de Sorèze, dans le Tarn. Ancienne abbaye bénédictine, fondée au VIlle siècle par Pépin le Bref, Sorèze était devenu, en 1682, un séminaire célèbre dirigé par les Mauristes. La maison fut donnée à Lacordaire en 1854, qui en assura personnellement la direction jusqu'à sa mort, en 1861. L'établissement recevait environ trois cent cinquante élèves venant des classes élevées de la société, auxquels il dispensait une éducation particulièrement soignées. Le rôle de l'abbé Le Camus à Sorèze, qui est bien attesté par les archives et par les notes biographiques, souffre cependant d'une certaine ambiguïté qu'il n'est pas facile de lever. En effet, l'école était alors dans une situation bien particulière. L'abbé Charles Mourey, tertiaire dominicain, y était entré en 1854, et était parvenu à capter toute la confiance de Lacordaire, au point de devenir son confesseur et légataire universel. Après la mort du restaurateur de l'ordre des Prêcheurs, Mourey n'avait pas tardé à manifester ses véritables intentions, en écartant le tiers ordre de la direction de l'école, et en installant à la place une "congrégation Notre-Dame-de-Ia-Paix", pure création de son esprit, qui lui permettait de diriger seul la maison. On a prétendu qu'entre les mains de Mourey, la maison n'avait pas tardé à péricliter, perdant jusqu'à la moitié de ses effectifs. De plus, la concorde n'aurait guère régné parmi les professeurs9. La notice
5 _

Sur toute cette partie de la vie de Mgr de Las Cases, cf. Henri Barthès, Monseigneur de Las Cases,
op. cÏt., pp. 109 à 119. Voir aussi, Jacques Gadille, La pensée et l'action politique des évêques français au début de la Ille République 1870-1883, Paris, 1967,1. I, p. 292. La dette de l'évêque de Constantine s'élevait à un million.

6 _ 7 _

Cf. B.R.L.R. du 20 avril 1901, p. 545.

Mgr Richard, Vie de Mgr de La Bouillerie, op. cil., p. 244. 8 _ Cf. J. Daoust, article "Sorèze", dans Catholiscisme, 1. XIV, 1995, colI. 334- 335 ; Jules Lacointa, Le père Lacordaire à Sorèze, Paris, 1881 ; et Marie-Odile Munier, Au pied de la Montagne noire, Sorèze, une abbaye, une école, éd. Siloë, 1999. 9 _ Cf. J.-A. Girard, Le père Charles-Vincent Mourey (1831-1912), dans Revue du Tarn, 1967, pp. 199213.

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biographique du Bulletin religieux - sans citer Mourey - donne à cette aventure plutôt pénible, un dénouement tout à l'avantage de Le Camus: " Il consentit, pour rendre service aux Dominicains, dont il est l'ami dévoué, à devenir codirecteur de l'école de Sorèze jusqu'au jour où il fut donné de ramener les fils de Lacordaire auprès de la tombe de leur père 10." Le Camus fut-il discrètement envoyé à Sorèze, avec l'appui des dominicains, pour tenter de ramener dans l'ordre la prestigieuse école? Le fait est qu'il ne quittera Sorèze qu'en 1875, année qui vit enfin l'arrangement qui restituait l'école au tiers ordre, en échange, il est vrai, d'une très confortable rente en faveur de Mourey. Le Camus paraît s'être employé comme enseignant à Sorèze dès la rentrée 1870, puisqu'une lettre-circulaire du directeur, datée d'août 1871, se félicite de sa présence déjà vieille d'un an dans les murs de la maison. Dans cette lettre, Mourey va plus loin, il présente le prêtre audois comme un second lui-même: " M. l'abbé Le Camus a rempli si heureusement nos vues; la confiance de nos élèves, des plus grands en particulier, a si justement récompensé son zèle qu'à la fin nous nous sommes rencontrés dans un commun désir: lui, de se dévouer définitivement à Sorèze : mes plus anciens collaborateurs, et moi, de l'y attacher. J'ai I'honneur de vous annoncer, Messieurs, son entrée à l'école, non pas seulement pour y faire un cours de haut enseignement religieux dont l'importance n'échappera à personne, mais encore pour y être comme un autre moi-même et me remplacer momentanément, si l'occasion l'exige, dans les rapports avec les familles, les maîtres et les enfants. Il aura le titre de second Directeur. Tous les amis de Sorèze applaudiront, je le sais, à cette mesure qui donne à la direction de l'école un accroissement de fQrces et de garanties Il.,, Un peu plus d'un mois après, Le Camus prononce le discours de rentrée des classes, qui est impriméI2. Par son titre: De la régénération sociale par l'éducation, comme par son contenu, ce texte se ressent des grands ébranlements que vient de connaître la société française, et que l'école catholique doit concourir à réparer. Le ton reste cependant libéral, comme nous le verrons dans la suite, du moins autant que le permettait l'époque du "gouvernement de l'ordre moraf' qui débutait. Le prêtre demeure attaché à la figure du fondateur de Sorèze, ainsi qu' ill' exprime: " C'est au milieu de nous, Messieurs, dans ce tombeau, qu'il dort, ou plutôt qu'il veille, pour vivifier de son souvenir, de son esprit, de sa prière, l' œuvre de la jeunesse qu'il a fondée. L'âme du Père Lacordaire est
JO_ B.R.L.R. du 20 avril 1901, p. 545. Il _ Circulaire du directeur de l'école de Sorèze aux parents des élèves, 20 avril 1871, imprimé à Castres. 12_ De la régénération sociale par l'éducation Discours prononcé à la rentrée des classes de l'école de Sorèze, le 5 octobre 1871, par M l'abbé Le Camus, Paris, 1871.

-

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pour ainsi dire passée tout entière dans vos institutions; son nom est devenu le plus éloquent résumé de votre programme, et sa pensée rayonne toute vivante encore dans le Successeur que son amitié et sa sagesse ont choisi 13." Le discours de rentrée de l'année suivante lui est encore confié, preuve que le codirecteur a acquis définitivement une place de premier plan. Son sujet: De la royauté de I 'homme par le travaill4, et plus encore son contenu, se ressentent de la méfiance spontanée qu'a toujours témoigné l'Eglise envers l'économie moderne de marché. Les profits de la Bourse y sont vilipendés. Pourtant, le prêtre y exprime plusieurs notes optimistes au spectacle du progrès qui se fait jour dans les techniques: "J'admire le monstre d'airain, aux entrailles frémissantes sous la vapeur qui les échauffe, mais je fuirais, si, devant lui, la main de 1'homme n'avait déroulé le double ruban de fer qui marque sa voie. Il est une force précieuse, parce qu'il est une force réglée 15." et " l'électricité, courant sur des réseaux de fil, fait du monde entier un vaste salon où l'homme chuchote sa pensée à travers l'infini des espaces,,16. L'été suivant, on rencontre l'abbé Le Camus à la trappe d' Aiguebelle, dans la Drôme, où il tente de recruter du personnel pour Sorèze 17.Pourtant, à cette date, il semble qu'il ait déjà entrepris quelque démarche pour tenter de sortir de sa position de brillant second. Le départ à Bordeaux, comme coadjuteur du cardinal Donnet, de Mgr de La Bouillerie pouvait lui donner quelques espérances. Certes, l'ambiance demeurait farouchement ultramontaine dans le clergé de l'Aude, puisqu'on y avait
tout d'abord espéré voir le vicaire général Graulle

- "ami

et commensal

du prélat"

-

succéder à celui-ciI8. Mais la nomination d'un homme du Pas-de-Calais, Mgr François Leuillieux, pouvait faire tourner les choses autrement. L'abbé Le Camus tenta une démarche auprès du nouvel évêque de Carcassonne par l'intermédiaire de Mgr de Las Cases. Celui-ci s'était à peu près remis, et demeurait relativement inoccupé dans sa propriété de Corneilhan. La réponse de Mgr Leuillieux lui parvint, encourageante pour l'avenir, mais sans dissimuler les graves obstacles immédiats: "En ce qui concerne M. l'abbé Le Camus, je puis vous assurer, Monseigneur, que je lui porte un intérêt bien sincère mais il m'est pénible de vous dire confidentiellement, que mon Conseil ne partage pas mes
13_ Discours prononcé, le 5 octobre 1871, op. cil., p. 14. I~ - De la royauté de I 'hon1n1e par le travail. Discours prononcé à la rentrée des classes, le 3 octobre 1872, par M l'abbé Le Camus, Paris, 1872. 15_ Discours prononcé le 5 octobre 1871, op. cil., p. 6. 16_ Discours prononcé le 3 octobre 1872, op. cil., p. Il. 17 _ "Cahier autobiographique du P.Guillebeau sur sa propre jeunesse", p. 28 ; Archives du couvent dominicain de Toulouse, papiers Mourey. _ 18 Mgr Ricard, Vie de Mgr de La Bouillerie, op. cil., p. 462.

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sympathies (...). Vous savez par expérience, Monseigneur, qu'un Evêque, surtout au début de son Episcopat, doit compter avec les vétérans de son clergé, et ne pas heurter de front certaines oppositions qui lui
sont faites 19."

Emile Le Camus demeurera donc encore deux ans à Sorèze. A-t-il fini par quitter l'école à cause de "difficultés avec son directeur", comme le prétendra le rapport ultérieur d'un préfet20 ? Toujours est-il qu'il conservera de bonnes relations avec l'abbé Mourey, comme nous le verrons en 1901, lors de sa nomination épiscopale. Mais, en 1875, un accord avait enfin pu être trouvé, qui permettait d'assurer la restitution de l'école aux dominicains. Le Camus a-t-il estimé alors que sa mission était achevée? Ou bien, le temps si nécessaire à apaiser les esprits, comme l'avait évoqué l'évêque de Carcassonne, lui paraissait-il maintenant suffisant pour tourner défmitivement une page?

Les notices biographiques prétendent que c'est en cédant à "l'insistance irrésistible" de Mgr Leuillieux, que l'abbé Le Camus revint fonder, en 1875, un collège catholique, dans l'Aude. Certes, il est évident que les relations avec le successeur de Mgr de La Bouillerie étaient plus faciles qu'avec ce dernier; mais il est aussi probable que l'abbé souhaitait à présent devenir son propre directeur, en même temps que retrouver son diocèse d'origine. Le choix se porta sur Castelnaudary, la principale cité de l'ouest du département, à l'intérieur des terres. On était à cette époque, au cœur de ce que l'on a appelé "le second âge d'or du vignoble audois,,21.La surface consacrée à la culture de la vigne ne cessait de croître année après année. En 1878, elle atteindra cent quarante-deux mille hectares. La totalité des sols cultivables du Narbonnais lui était vouée; et elle gagnait aussi dans l'ouest, seule région du département où le blé parvenait à se maintenir un peu. La richesse était au rendez-vous, et une douce euphorie gagnait les esprits. Dans le diocèse lui-même, le nouveau- collège s'ajoutait aux petits séminaires de Carcassonne et de Narbonne qui fonctionnaient d'ailleurs assez peu dans la perspective du recrutement sacerdotal. En 1875, ils comptaient 640 élèves et scolarisaient les deux tiers de ceux inscrits dans le secondaire22. Par ailleurs, on ne doit pas oublier que la relative proximité de Sorèze pouvait toujours attirer les fils de famille. Mais, en ces années-là, la prospérité permettait, croyait-on, de tout envisager. Si la région de Castelnaudary était un peu moins touchée par l'extension de la vigne, on doit rappeler qu'une mentalité plus conservatrice pouvait aussi y rendre plus attractif un collège catholique. Selon certains, l'abbé Le Camus aurait tout d'abord sollicité la direction du collège publique de Castelnaudary, ce que la municipalité aurait refusé23. Il allait donc fonder son propre établissement. Le site retenu fut celui d'un ancien couvent
Lettre de Mgr LeuiJlieux à Mgr de Las Cases, du 21 août 1873 ; A.F.L.C. Rapport du préfet de )' Aude au ministre des Cultes, du 23 janvier 1897 ; A.N., F 19 - 2569. 21 _ L'Aude de la préhistoire à nos jours, sous la direction de Jacques Crémadeills, Saint-lean-d'Angély, 1989, pp. 338 - 349 22 _ Louis Secondy, Les petites villes de l'académie de Montpellier au XlXe siècle et leurs collèges communaux: l'exemple de Castelnaudary, dans Actes du LIVe congrès de la fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Montpellier, 1983, pp. 269-283, ici p. 279. 23 _ Louis Secondy, Les petites villes... IOP. cit.
20 _ 19 _

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de béguines, jadis fondé par le vénérable abbé de Soubiran, et appelé "le Bon Secours", qui était à présent inoccupé. Il était situé au nord de l'agglomération, en contrebas de la vieille ville: ce sera Saint- François-de-Sales, un patronage qui voulait rappeler le propre prénom de l'évêque. Dans des bâtiments encore exigus et inadaptés, Le Camus entraîna avec lui plusieurs des professeurs de Sorèze ; et la première rentrée put avoir lieu. Les débuts furent réellement modestes et, à la date fixée du 4 octobre 1875, le nouveau collège ne put ouvrir que jusqu'à la classe de quatrième. Il ne compte la première année qu'une soixantaine de garçons. Un prospectus publicitaire publié peu avant, ne dissimulait pas cette précarité matérielle: " Le magnifique enclos du Bon-Secours, avec ses grands arbres, sa belle lumière, son site pittoresque, offre aux familles toutes garanties de salubrité, de convenance et d'agrément. Ses édifices provisoires suffisent aux modestes débuts que nous nous proposons, et sa vaste enceinte pourra toujours répondre aux besoins imprévus de l'avenïr4." Les premières années furent donc consacrées à la mise sur pied d'un cycle complet d'études secondaires, conduisant au double baccalauréat, et à la construction de bâtiments adaptés. Dès la deuxième année, le premier objectif était atteint: " Il fallait savoir se circonscrire pour savoir réussir. Aujourd'hui le temps est venu de faire un pas de plus et nous ouvrons, dans la section des lettres, les classes d'Humanités et même de Rhétorique25." L'année suivante, l'essentiel des constructions nouvelles était élevé: " Grâce à Dieu, grâce à notre Evêque, grâce à vous, notre Ecole est définitivement fondée et désormais elle prend sa place parmi les plus beaux collèges de la contrée. Ceux qui passent s'étonnent d'une œuvre nlatérielle si rapidement édifiée (...). L'Ecole est bâtie, elle est même peuplée26." En 1878, sont reçus les deux premiers bacheliers; l'année suivante, le premier admis à Saint-Cyr27. Comme presque tous les collèges du XIXe siècle, Saint-François-de-Sales, devenu aujourd'hui le L.E.P. de Castelnaudary, ordonne ses façades monotones autour d'une cour rectangulaire. Le grand bâtiment à deux étages, scandé par des avant-corps à pignons peu saillants, domine tous les autres. Une chapelle, seulement reconnaissable par son abside arrondie, ferme un des côtés du quadrilatère. Un peu partout, des blasons, portant une ruche bourdonnante d'abeilles, se voient encore; ainsi que la devise "Lab oremus", qui deviendra, en 1901, celle de l'évêque. Telle est l' œuvre matérielle, ce petit royaume sur lequel
2~_ Semaine religieuse de Carcassonne, du 22 août 1875. 25 _ Discours prononcé à la distribution solennelle des prix, le 23 juillet 1876, par M l'abbé Le Camus, Narbonne, 1876, p. 8 . 26_ De l'esprit de l'Ecole. Discours prononcé à la distribution solennelle des prix, le 23 juillet 1877, par M l'abbé Le Camus, Toulouse, pp. 5 - 6. 27 _ Louis Secondy, op. cit. , pp. 279-280.

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l'abbé Le Camus allait régner en maître absolu douze années durant. Le collège était prévu pour accueillir environ cent cinquante élèves. Il s'y adjoignit bientôt un alumnat, c'est-à-dire une petite école ecclésiastique destinée à des enfants pauvres qui se préparaient à la prêtrise. Cette annexe, pouvant héberger quarante enfants, demeura, plus que tout le reste, l' œuvre personnelle du directeur, qui prétendra l'avoir fait élever des deniers de sa propre bourse. Enfin, de Saint-François-de-Sales dépendit pendant quelque temps une maison de campagne, à Layrac. L'origine des ressources nécessaires à la construction du collège restera toujours assez mal connue. Le Camus lui-même prétendra y avoir apporté une part personnelle considérable: cinquante mille francs, qu'il aurait abandonnés à l' œuvre; auxquels se seraient ajoutés cent mille francs de crédit provenant de sa famille. Il est aussi certain que Mgr Leuillieux apporta une part importante à ce financement. Le collège de Castelnaudary, en devenant plus tard le centre d'un scandale financier, est à l'origine d'une littérature fleuve, quoique d'un intérêt limité pour nous. Par contre, nous restons assez mal renseignés sur le fonctionnement de ses premières années d'existence. La distribution des prix, qui se situe vers la fin du mois de juillet, est l'occasion d'un discours du directeur, que l'on fait imprimer. Ceux de 1877 et 1878 sont intéressants, puisqu'ils nous renseignent sur l'orientation de la maison. Dans le premier, consacré à "l'esprit de l'école", Le Camus exalte les vertus militaires qu'il veut y faire régner: " Notre école doit avoir un esprit militaire et militant" ; Ses élèves "s'en iront brandir virilement l'épée, manier le fusil et pointer les canons qui sauveront la France" ; "... et les grades militaires qui leur seront conférés dans l'Ecole, marqueront à la fois le courage, le mérite, et le fruit de leur apostolat. 28" Il est certain qu'à Saint-François-de-Sales, on faisait jouer les élèves aux petits soldats. En 1887, les spiritains parleront ainsi du collège qu'ils venaient d'acquérir : "On y appliquait des méthodes militaires. Chaque jour les plus grands, en uniforme et l'arme au bras, saluaient le drapeau de l'école au son des tambours et des ,
clairons29."

Ensuite, en choisissant de disserter de "L'avenir des collèges catholiques", le directeur dévoilait sa pensée sur un sujet plus spécifiquement ecclésial: il lui paraissait nécessaire, en recentrant les petits séminaires sur la vocation explicite de leurs élèves, de bien les distinguer des collèges proprement dits. Peut-être l'accueil trop large, pratiqué alors par les premiers, pouvait-il en faire des concurrents des seconds, à une époque où les établissements que l'on ouvrait étaient loin d'être assurés de toujours se remplir. Plusieurs événements allaient marquer douloureusement l'abbé Le Camus autour de 1880. Le 20 août 1879, son père, Pierre, s'éteignit à l'âge de soixante-huit ans. Il lui restait donc, en tant que fils unique, à prendre soin d'une mère dont la longévité allait d'ailleurs se révéler beaucoup plus grande. L'année suivante fut celle
28_ De l'esprit de l'Ecole, op. cit., pp. 10,11,12. 29 _ Cité d'après Jean Emoult, Les lieux spiritains p.41.

en France,

Paris, Congrégation

du Saint-Esprit,

1992,

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d'un autre deuil, puisque, le 1er octobre, on déplora la disparition de Mgr de Las Cases. L'ancien évêque de Constantine avait vu sa santé se rétablir peu à peu, mais était demeuré sans charge officielle autre que celle de chanoine de Saint-Denis. Le Camus avait souvent rejoint le groupe d'ecclésiastiques libéraux qui se réunissait autour du prélat, à la chartreuse de Corneilhan ; et Mgr de Las Cases était lui-même devenu un habitué de Saint-François-de-Sales, où il avait été plusieurs fois reçu par son ancien protégé30. En 1881, un événement inquiétant d'une autre nature se produisit: tandis que Mgr Leuillieux était appelé au siège archiépiscopal de Chambéry, c'est un prêtre rouennais, l'abbé Félix Billard, qui fut choisi pour le remplacer. Or, le nouvel évêque de Carcassonne était une créature du cardinal de Bonnechose, dont nous verrons combien il allait s'opposer efficacement et jusqu'au bout à la promotion épiscopale du directeur de Saint-François-de-Sales. Les relations avec l'évêché allaient donc redevenir plutôt tendues. Mais pour I'heure, le collège connaissait le succès, et le nombre des élèves allait croissant. C'est sans doute au vu de cette situation, qu'en 1880, l'abbé Le Camus entreprit la constitution d'une société civile dans laquelle il pouvait voir un moyen de rentrer dans les fonds qu'il avait investis pour la fondation de cette école. La société Saint-François-de-Sales fut constituée, le 20 mai 1880. Son capital, fixé à cinq cent mille francs, était divisé en cinq cents actions; et l'évêque de Carcassonne, ainsi que le directeur du collège, lui faisaient l'abandon des terrains et des bâtiments de l'école qu'ils possédaient encore. Pour cela, le premier se voyait attribuer deux cents actions, et le second, cent cinquante; les cent cinquante autres étant facilement vendues à des propriétaires du Narbonnais. Le Camus se hâta d'ailleurs de revendre la plus grande partie de ses propres actions, alors qu'elles trouvaient aisément preneur. Il se risqua à émettre cent actions supplémentaires au même prix, à la fin de 1880 ; ainsi qu'une centaine d'obligations, l'année suivante. Cette opération financière, apparemment simple et fructueuse, était en réalité une bombe à retardement qui n'avait pas fini d'attenter à la réputation de son instigateur. Pour l'heure, celui-ci pouvait s'estimer satisfait. Le 7 avril 1881, il utilisa une partie des fonds qu'il venait de retrouver, dans l'achat d'une propriété située à trois kilomètres au sud-est de Castelnaudary. Ce sera la Malvirade, ainsi dénommée parce qu'elle est construite à contresens par rapport aux demeures de la région. Cette grosse ferme languedocienne, environnée d'ifs et de sapins, avec ses lourds bâtiments couverts de tuiles rouges, et sa petite chapelle basse,. allait désormais tenir une grande place dans la vie du prêtre. Sans doute l'avait-il achetée pour la retraite de sa mère, désormais veuve, en voulant épargner à son grand âge l'ambiance agitée du collège. C'est là que lui-même se retirera aux heures difficiles. C'est là aussi qu'il attendra la réponse du pape après la dramatique assemblée épiscopale de septembre 1906. Quelques années auparavant, un journaliste qui était venu interviewer l'évêque de La Rochelle, nous a laissé ces quelques lignes sur la Malvirade : "Mgr Le Camus s'est levé. Comme pour se reposer de ce long discours prononcé avec feu, avec cette vivacité particulière aux Méridionaux, il me montre, de la fenêtre de son cabinet de travail, l'immense perspective qui s'étend, au Nord, vers la Montagne Noire, et, au Sud, vers les blanches cimes des Pyrénées. Il avoue
30 _

Henri Barthès, Mgr de Las Cases, op. cil., p. 150.

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qu'il aime admirer ce spectacle, et qu'il se plaît au milieu des grands arbres de son parc, qui se dressent majestueusement vers le ciel, et dont le murmure fougueux est éloquent quand le vent d'autan s'avise de les secouer. Nous longeons l'allée. Il caresse avec tendresse l'échine de deux beaux terre-neuve noirs et blancs, qui marchent, silencieusement, à ses côtés, et en me congédiant: Voyez-vous, me dit-il, là-haut, sur la colline, cette bourgade pittoresque? C'est Fanjeaux ! Là vint quelque temps saint Dominique, I'homme de Dieu, dans la sellerie de Simon de Montfort. Il y aimait le silence préludant au travail apostolique. Moi, j'aime ici encore le silence et le travail3l."

UN CANDIDAT DE PLUS EN PLUS IMPATIENT (1881

- 1901)

Ce n'est qu'à partir de 1881 que nous percevons quelque chose des démarches explicites effectuées par l'abbé Le Camus en vue d'obtenir l'épiscopat. Malgré de sérieux déboires, et bien qu'il ait à plusieurs reprises cru toucher au but, le prêtre allait sans se décourager multiplier les tentatives vingt ans durant. L'histoire de ces procédures restées si longtemps infructueuses est assez aisée à reconstituer, à partir du volumineux dossier du candidat Le Camus, conservé aux Archives Nationales. Elle l'est aussi à partir des bribes de correspondance privée qui ont été conservées, même si un très grand nombre de lettres, écrites tous azimuts et toujours dans le même but, sont certainement à jamais perdues. Sans doute aussi, Le Camus n' a-t-il pas attendu la date relativement tardive de 1881 pour s'activer en vue d'une promotion qu'il n'avait jamais cessé de caresser en espérance. Mais le caractère privé des missives échangées jusqu'alors ne nous aura pas permis de les retrouver. Cette longue attente peut être partagée en plusieurs périodes. Durant la première, le directeur de Saint-François-de-Sales est toujours à la tête du collège; ce qui ne l'empêche pas de postuler déjà fort activement. En 1881, le régime républicain est en place depuis une bonne dizaine d'années. Né dans la débâcle de 1870 et les soubresauts de la Commune, il a eu le temps de trouver sa stabilité, surtout depuis janvier 1879, qui voit l'avènement définitif des Républicains à la Chambre. Les nominations épiscopales sont déjà largement affaire de recommandation, tant politique qu'ecclésiastique. JacquesOlivier Boudon a parfaitement exposé ce mécanisme qui a alors tendance à s'étendre et à se complexifier32. La stratégie déployée par l'abbé Le Camus n'échappe pas à la règle: il s'agit pour lui de tisser un réseau de personnalités civiles et religieuses qui
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32 _

septembre 1903. Jacques-Olivier Boudon, l'Episcopat français à l'époque concordataire 1802 1905, Paris, 1996, surtout le chapitre VI : La politique de nomination sous la Ille république, pp. 373 ss, et Livio Rota, Le nomine vescovili e cardinalizie in Francia alla fine del sec. XIX (Micellanea Historiae Pontificalae, 62) Roma, Editrice Pontificia, Universita Gregorriana, 1996.

André Nède, Une conversation avec Mgr Le Camus - Castelnaudary, dans Le Figaro du 10

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-

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appuieront sa candidature auprès de la nonciature et du ministère des Cultes. Plusieurs lettres de recommandation, datée de 1881, sont conservées; mais les premières démarches furent certainement un peu plus anciennes, puisque le ministère demande et obtient à cette date un rapport du préfet de l'Aude. Le nonce a, de son côté, résumé les avis épiscopaux qu'il avait reçus - donc probablement sollicités - dans les premiers mois de 1881. En février et juillet, ce sont les députés, Joseph Sentenac et Louis Agniel, qui y vont donc de leur plume. Le premier réclame Le Camus en vue du siège de Pamiers, et le second, pour celui de Montauban. Il s'agit, comme tous les soutiens politiques qu'obtiendra l'intéressé, de parlementaires républicains, qui sont encore à cette époque des opportunistes. Au mois de mars, le préfet envoie un rapport au ministre de l'Intérieur et des Cultes. Les traits qu'il trace du candidat sont d'ailleurs tout à fait favorables, puisqu'il insiste sur son libéralisme autant que sur son opposition passée à l'infaillibilité. Le représentant de l'Etat s'avance même jusqu'à se faire l'interprète des projets de l'ecclésiastique: HSondésir est, je crois, d'amener un rapprochement entre l'esprit religieux et l'esprit moderne par de sages et progressives concessions. " Le Camus ne semble négliger aucun appui, même les plus modestes, puisque c'est certainement à son instigation que le censeur du collège de Castelnaudary y va lui aussi de sa lettre, en janvier 1881, afin de le recommander ''pour Pamiers". De même, Géli, un neveu par alliance de Mgr de Las Cases, le disculpe-t-il d'avoir été bonapartiste, auprès d'une énigmatique "Madame"33. Cependant, à pareille époque, le nonce avait lui aussi recueilli quelques avis, dont l'écho se révèle être assez différent. Les lettres ne sont pas conservées, mais le représentant du pape les a résumées dans des missives qu'il adresse régulièrement au Secrétaire d'Etat. L'évêque de Perpignan s'est prononcé "in senso non favorevole
alla candidatura" ; le coadjuteur de Bordeaux

- c'est

Mgr de La Bouillerie

!

- : Le

Camus "n'a nullement les qualités épiscopales" ; un Hdistinto ecclesiastico" : "contrarissima". Plus ennuyeux encore, Mgr Leuillieux, dans l'appui duquel Le Camus était pourtant confiant: "Non encora maturo per l'episcopato"... Mais un avis l'emporte sur tous les autres, dont nous trouverons d'ailleurs l'écho dans le dossier civil; c'est celui du cardinal de Bonnechose qui "déclare pouvoir produire des documents authentiques défavorables à Le Camus,,34. En effet, le même prélat écrit également, le Il septembre, au directeur des Cultes, pour demander qu'on avise en ce sens M. Dèsprez, notre ambassadeur près du Saint-Siège, qui était de passage à Paris35. Mgr de Bonnechose était depuis longtemps déjà un conseiller écouté au ministère en matière de nominations épiscopales, même si l'arrivée au pouvoir des Républicains avait diminué son influence. Son opposition à la promotion épiscopale de Le Camus était connue; on la retrouvera évoquée dans quelque brochure, et même dans la presse. Sa mort, le 28 octobre 1883, allait donc finalement lever l' obstacle36. Malgré cela, la route allait être encore longue. Les nominations épiscopales de février 1881, puis celles de septembre 1882, vinrent pourvoir à de
nombreux sièges

- dont

ceux de Pamiers, Montauban

et Tarbes

- sans

y inclure Le

Camus. Celui-ci profite de la parution de sa Vie de Jésus pour relancer le ministère:
33_ Toutes ces lettres sont à consulter aux A.N., F 19 - 2569, dossier du candidat. 34_ A.S.V. - S.S., rub. 248, an. 1890, fas. 8. 35_ A.N., F 19 - 2569. 36 _ Cf. Mgr Besson, Vie du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Paris, 2 tomes, 1887 ; surtout 1. II, pp. 264 ss. Sur l'influence du prélat, voir Jacques Gadille, La pensée et l'action politique... op. cil. 1. I, pp. 19-20.

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il en envoie le premier volume au directeur des Cultes, le 8 septembre 1882, et, l'année suivante, l'édition complète au ministre - c'était alors M. Devès -, qu'il accompagne d'une longue lettre où il développe son projet. Il critique vertement l'enseignement donné dans les grands séminaires, qui "inspire peu de goût aux plus intelligents et les condamne à des loisirs que la politique - et quelle politique! vient occuper...". Il se propose, s'il est nommé, de mettre en œuvre son" idée", "et cette idée implique une réforme"... "Quant à l'homme lui-même, mes amis vous diront qui il est. Les archevêques de Chambéry, de Tours, de Rennes, lui rendront témoignage à la nonciature s'il le faut37." A ce sujet, non seulement d'autres prélats que les trois cités se chargeaient de renseigner le nonce en sens inverse; mais encore, sur ses soutiens potentiels, Le Camus s'illusionnait beaucoup, ainsi que nous le verrons plus loin. Après un répit apparent en 1884, une nouvelle offensive allait être tentée au cours des trois années suivantes. En décembre 1885, c'est un nouveau rapport du préfet, qui est plutôt favorable à Le Camus et qui estime son patrimoine à deux cent mille trancs environ. Au mois de mars de l'année suivante, le candidat paraît entreprendre une opération de grande envergure. Il adresse une longue lettre à six députés - tous républicains - en leur demandant leur appui. Ce sont notamment Marty, Papinaud, Théron et Turrel, députés de l'Aude, élus pour la plupart en octobre 1885 sur la liste républicaine. Dans sa missive, l'auteur développe à nouveau tous ses griefs contre les grands séminaires de France; puis il sollicite l'appui des députés dans le but d'obtenir notamment une entrevue avec le ministre des Cultes: "C'est au reste ce double amour (de l'Eglise et de mon pays) qui me fait souhaiter de placer sur un terrain plus important la sérieuse conversation en perspective." Puis, il conclut en plaçant son projet sous un très haut patronage: "Le grand pape qui dirige l'Eglise soutiendrait à coup sûr un si salutaire mouvement. Il y a deux ans, comme je lui offrais mes deux volumes sur Jésus-Christ et sa doctrine, il voulut bien me dire un mot sur une encyclique projetée sur le développement à donner aux études scripturaires. Tout mon plan de réforme y serait en germe. Plaise à Dieu que ce document pontifical nous arrive bientôt38 ! " Il semble bien que l'entrevue ministérielle n'eut jamais lieu, et que Le Camus dut se contenter de rencontrer le directeur des Cultes. Il lui écrit le 17 septembre, en évoquant leur récent entretien, et pour insister encore sur les idées de réforme qu'il veut mettre en œuvre à tout prix: "On verra alors ce que l'Eglise, qu'il ne faut pas confondre avec les écoles théologiques, a de large dans
37 _ A.N., F 19 - 2569. 38 _ A.N. , F 19 - 2569.

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ses aperçus, et comment les hommes ont souvent défiguré la magnifique harmonie de son Credo." Quinze jours après, il revient à la charge avec un sans-gêne de moins en moins contenu: "Je me demande avec une certaine impatience si notre conversation du mois de 7 bre aura porté des fruits. A-ton arrêté des choix pour les sièges vacants ? Avez-vous eu la bonté de communiquer à M. le Ministre les idées

que j'avais eu l'honneur de vous exposer?

(oo.)

Je vous

demande pardon d'insister, mais je sens si vivement la vérité de ma théorie qu'elle me fait parler et écrire comme de force, au risque d'être importun." Puis, il égrène la liste des sièges vacants, en faisant quelques considérations sur chacun L.. En évoquant Le Puy et Laval, il montre d'ailleurs qu'il ne limite plus son espérance au Midi: tout évêché serait bon à prendre, pourvu qu'on songe à lui! Mais en privé, il essaie de faire contre mauvaise fortune bon cœur : "Limoges ne sera pas pour moi, au moins cela n'en a pas l'air. Et tous mes amis qui s'agitent ne valent pas un évêque qui agirait. La volonté de Dieu soit faite! Je ne veux rien que pour le bien de l'Eglise. Je me suis offert. Si l'on n'use pas de moi, je n'en aurais pas moins le même mérite39." De fait, la longue liste des nominations du 16 avril 1887 se fait une nouvelle fois sans lui. Tout est donc à recommencer! Les soutiens dont pouvait se prévaloir Le Camus étaient surtout politiques. Le député Pierre Brugeilles - un solide anticlérical - appuie sa candidature, en janvier 1886. Mais beaucoup plus rares étaient ses soutiens ecclésiastiques. II est donc intéressant de relever une lettre de Mgr Meignan, écrite le même mois, et qui lui est favorable: "... sur les questions qui ont divisé le clergé, il m'a paru d'accord avec moi par la largeur de sès vues et par le libéralisme orthodoxe dont il fait profession"40. En juin 1887, Le Camus, qui ne se décourage jamais, postule de nouveau tout ce qui voudra bien se présenter avec la même fraîcheur naïve: "II Y a deux sièges libres (Tarentaise et Quimper) ; il m'est indifférent qu'on m'assigne l'un ou l'autre41." ".ooj'apprends par MM. Lionel Larose, Lapoquiotte et autres hommes politiques que vous avez la bonté de songer à moi pour une des prochaines vacances dans les sièges épiscopaux de France...,,42.
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~o _ ~l _

Lettre de Le Camus à Vigouroux, du 2 janvier 1887 ; A.C.S.S., fonds Vigouroux.
Lettre de Mgr Meignan, archevêque de Tours, du 20 janvier 1886 ; A.N., F 19 - 2569. Lettre de Le Camus au député Papinaud, du 15 juin 1887; A.N., F 19 - 2569. Lettre de Le Camus au directeur des Cultes, du 19 juin 1887 ; A.N., F 19 - 2569.

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