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Etre vivant, méditer, créer

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Livres
160 pages

Description

Dans ce texte, outil de réflexion et de pratique concrète, Philippe Filliot montre comment méditer est un processus permanent de création qui se fait en soi-même, d’instant en instant. L’expérience méditative est ici envisagée essentiellement comme une source vitale et cachée de la création, quelles que soient les formes prises ensuite dans la richesse infinie du monde phénoménal. Alors, la méditation devient un “art”, entendu dans un champ élargi à l’existence entière. La personne qui médite, par la qualité même de son attention, est capable de transfigurer tout ce qui est en une œuvre incarnée, unique, extraordinaire.


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Ajouté le 04 mai 2016
EAN13 9782330067410
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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“LE SOUFFLE DE L'ESPRIT”

collection dirigée
par Christian Dumais-Lvowski

La collection “Le Souffle de l’esprit” se veut le reflet d’une ouverture des uns aux autres, à travers la prière, la réflexion, la méditation. Nous avons demandé à des personnalités religieuses ou laïques, croyantes, athées ou agnostiques, de nous faire part de leurs “prières”, qu’elles soient une invocation à Dieu ou une réflexion de sagesse sur l’humain et son devenir.

L’ambition de cet essai est de se mettre à l’écoute des multiples résonances entre méditation, création et existence. L’expérience méditative est envisagée ici essentiellement comme une source vitale et cachée de la créativité. Ainsi, la méditation devient un “art”, entendu dans un champ élargi à l’existence entière. Voilà à quoi sert de méditer : faire l’expérience primordiale du “vivre”, renouer le contact avec le simple fait d’être vivant. Se plonger immédiatement dans le vif ! La vie, seule, pure, brille ici et maintenant dans toute sa splendeur.

Philippe Filliot

Philippe Filliot est professeur agrégé d’arts plastiques à l’université de Reims et chargé de cours à Paris-8 sur la spiritualité contemporaine. Conjointement, il pratique et enseigne l’art du yoga comme une expérience à la fois sensible et spirituelle.

DU MÊME AUTEUR

L’éducation au risque du spirituel, préface de Michel Maffesoli, Desclée de Brouwer, 2011.

Le yoga comme art de soi, coll. “Le Souffle de l’esprit”, Actes Sud, 2012.

Illuminations profanes. Art contemporain et spiritualité, Nouvelles éditions Scala, 2014.

 

PHILIPPE FILLIOT

être vivant,
méditer,
créer

ACTES SUD

À Catherine, mon épouse, qui me relie à la vie unitive où il n’y a plus ni de “je” ni de “tu”.

Par méditation, nous entendons ici quelque chose de fondamental et de très simple, qui n’est pas relié à une culture quelconque. Nous parlons d’un acte vraiment fondamental : s’asseoir par terre,  prendre une posture correcte et cultiver le sentiment d’avoir son propre espace, sa place sur cette terre.

Chögyam Trungpa1

INTRODUCTION

POUR UNE ESTHÉTIQUE DE LA VIE INTÉRIEURE

Pour l’homme, l’immense merveille, c’est d’être vivant. Pour l’homme comme pour la fleur et la bête et l’oiseau, le suprême triomphe c’est d’être intensément vivant, totalement vivant.

D. H. Lawrence1

L’ambition de ce petit essai est de se mettre à l’écoute des multiples résonances entre méditation, création et existence. Pour créer quelque chose, il faut tout d’abord méditer. Cette méditation sans objet se poursuit dans la pratique artistique en une méditation en acte. Les artistes, selon des voies toujours singulières, sont des explorateurs du “continent intérieur2” de la vie contemplative. Mais, en dehors de toute production artistique, méditer est aussi un processus permanent de création qui se fait en soi-même, d’instant en instant. L’expérience méditative est envisagée ici comme une source vitale et cachée de la créativité, quelles que soient les formes prises ensuite dans la richesse infinie du monde phénoménal. Alors la méditation devient un “art”, entendu dans un champ élargi à l’existence entière. La personne qui médite, par la qualité même de son attention, est capable de transfigurer tout “ce qui est” en une œuvre incarnée, unique, extraordinaire. La méditation comme le plus grand des arts. De là naît la vie, la vie vivante, qui est la création absolue.

Méditer ne se réduit pas à la méditation en posture assise, silencieuse, immobile. Il ne suffit pas de s’asseoir, de ne plus bouger et de se taire pendant quelques minutes pour s’immerger aussitôt dans “l’océan sans bornes3” de la conscience méditative… Cet état particulier de l’être humain que l’on peut nommer, selon les traditions spirituelles et les appartenances culturelles, samâdhi (yoga indien), satori (zen japonais), chan (taoïsme chinois), ou encore “oraison contemplative” dans le christianisme, échappe non seulement à toute définition conceptuelle par le langage mais aussi à toute maîtrise technicienne. Cette activité consciente, au même titre que l’art, se fonde sur une forme d’intentionnalité paradoxale, sans but, imprévisible, non instrumentale. Comme le déclare un maître zen de manière iconoclaste, s’il suffisait d’être assis pour atteindre l’éveil, les grenouilles deviendraient toutes des Bouddhas ! Un des buts de ce livre est de briser cette image conventionnelle du méditant en lotus, les jambes croisées, les yeux fermés, un sourire béat aux lèvres, et l’esprit flottant dans le ciel éthéré des Idées transcendantales, ou bien, ce qui est à vrai dire moins gênant, tout bêtement englouti dans les tourbillons incessants du mental ordinaire… Méditer et s’asseoir sont deux choses différentes.

La forme extérieure de la posture a certes son importance, mais ce qui compte, avant toutes choses, c’est “l’expérience intérieure” vécue pendant le temps de la méditation (qui ne coïncide donc pas obligatoirement avec le temps de l’assise). Et cette expérience intérieure est “une expérience nue, libre d’attaches, même d’origine, à quelque confession que ce soit”, comme le formulait Georges Bataille dans sa quête désespérée d’une mystique athée4. La méditation est un art singulier qui dépasse la technique, excède l’idée même de projet, remettant toujours en question les règles établies, détruisant sans repos les définitions trop figées. La vie ne rentre pas dans des cases ! Je fais mienne ici cette parole intense de René Daumal, influencée par la pensée non duelle de l’Inde : “Toute existence définie est un scandale.” Apprendre à méditer ne consiste donc pas à acquérir des compétences, ni à maîtriser des savoirs, ni même à cultiver en soi des attitudes mentales plus justes. C’est ce que déclare le maître d’origine tibétaine Chögyam Trungpa :

Vous pouvez comprendre très clairement que la méditation n’est pas une démarche pour s’évader de la vie, que ce n’est pas plus la recherche d’un état d’âme utopique qu’une question de gymnastique mentale. La méditation consiste seulement à s’efforcer de voir ce qui est, et il n’y a rien de mystérieux là-dessous5.

Méditer, c’est faire l’expérience primordiale du “vivre”. La vie, seule, pure, brille alors en soi dans toute sa splendeur. Or, rien n’est plus difficile que de devenir simplement vivant ! Ce paradoxe est bien mis en évidence par le philosophe François Jullien : “Vivre dit donc à la fois le plus immédiat et ce qui n’est jamais satisfait : nous sommes vivants, ici et maintenant, et nous ne savons pas y accéder6.” L’enjeu principal de la méditation est là : renouer le contact avec le “fait primitif7” du sentiment d’existence. Se plonger dans le vif. Voilà pourquoi dans la triade du titre de ce livre l’expression “être vivant” est placée au début. Le flux de la vie est au commencement. Tout le reste suit.

Mon approche est foncièrement existentielle et expérientielle, qui sont des termes chers à mon ami René Barbier, professeur émérite à Paris-VIII, un des rares chercheurs à avoir eu le courage d’enseigner l’œuvre de Krishnamurti à l’université et d’y aborder de front la question cruciale de la spiritualité8. La méditation, en tant qu’expérience vécue, est de fait transversale. Elle n’appartient à aucune religion, à aucune culture, à aucune école, à aucun maître. Elle est un “pays sans chemin”, selon les paroles de Krishnamurti. Elle peut être présente partout et à tous moments, de manière plus ou moins affichée et visible, comme le montre le développement actuel des pratiques méditatives dans les différents domaines de la santé, de l’entreprise, de l’éducation, etc. Mais parfois, elle se faufile là où on ne l’attend pas, de manière clandestine, anonyme, totalement incognito… En dehors des religions et des spiritualités, notamment dans les pratiques artistiques, littéraires ou poétiques, et tout simplement, dans les activités quotidiennes de la vie ordinaire. C’est ce chemin de traverse que je choisis d’emprunter. Je souhaite par là mettre au jour cette part non visible de la méditation qui s’exprime de manière sensible à travers la “création”, qu’elle soit artistique ou non. L’expérience esthétique, au sens premier de “sensation” (aisthèsis), est une expérience spirituelle en certains moments privilégiés. Et j’envisagerai, en retour, l’expérience spirituelle de la méditation comme une exploration de soi par les sensations corporelles, une “soma-esthétique” reliant l’art et la vie9. La méditation est une éducation du sensible, un éveil des sens, une école singulière pour devenir (plus) vivant. Il s’agit de proposer, en somme, une esthétique de la vie intérieure.

Ce n’est pas là un livre sur la “pratique” de la méditation (il en existe déjà d’excellents10), ni un traité théorique, purement intellectuel (j’accorde une valeur trop importante à l’expérience pour cela). La voie méditative invite justement à réconcilier les dichotomies habituelles de la pensée : l’intelligible et le sensible, le conceptuel et le corporel, le savoir et l’expérience vécue… C’est ce fil d’or de l’expérience qui permettra de relier, à la manière d’un entrelacs, ces multiples dimensions, esthétiques et poïétiques11, existentielles et spirituelles. Mon propos se présente sous la forme de six “thèses”, découpées en six chapitres. Il ne faut pas voir cette suite d’affirmations comme les étapes d’une démonstration linéaire, mais plutôt comme une sorte de galaxie spirale toujours en mouvement, tournant progressivement, lentement, autour d’un centre et repassant, ressassant, encore et encore, sur les mêmes points, pour mieux en approfondir le sens. Écrire est pour moi une rumination de la parole, une méditation immémorielle où je dois revenir, sans cesse, au même. L’ensemble de l’ouvrage s’organise en deux grandes parties réciproques : la méditation de l’art et l’art de la méditation. L’enjeu est de déplacer les perspectives : regarder le monde de l’art avec un œil méditatif, et l’expérience de la méditation d’un point de vue artistique. En faisant ainsi osciller le regard, de manière indécidable, d’un côté à l’autre, la pensée se met à vaciller légèrement sur ses bases.

Méditer, c’est faire ce petit “pas de côté” qui change tout.

Les trois premiers chapitres portent, en premier lieu, sur “l’art comme méditation” (conception, production, réception) : la méditation comme source de la création ; la pratique artistique comme expérience méditative ; l’œuvre d’art comme lieu de méditation. Les trois chapitres suivants exploreront, à l’inverse, “la méditation comme art” (affect, concept, percept) : la pratique méditative comme expérience créatrice ; la méditation comme art sans qualités ; et, enfin, la méditation comme reliance au vivant. L’ouvrage s’ouvre ainsi et se ferme, en formant une boucle, sur ce dernier terme. Le vivant est, maintenant et à jamais, un processus sans commencement ni fin.

I

L’ART COMME MÉDITATION

1

LA MÉDITATION EST LA SOURCE PREMIÈRE DE CRÉATION

Nul ne peut créer une œuvre artistique parfaite, ni même la comprendre, sans saisir ce qu’est la méditation.

Chögyam Trungpa1

À quoi sert la méditation ?

À cette question, souvent posée par les personnes qui commencent à méditer, je serai tenté de répondre en premier lieu : à rien. La méditation, tout comme l’art, est une activité autotélique, c’est-à-dire une pratique qui trouve sa finalité en elle-même et non dans un but extérieur. C’est la célèbre définition du beau selon Kant comme une “finalité sans fin”. De ce point de vue, l’activité méditative ou artistique est fondamentalement désintéressée (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans intérêt !). Pour les maîtres zen, par exemple, la méditation est une pratique “sans but ni profit” (mushotoku). Il va sans dire que cette gratuité fondamentale prend le contre-pied des habitudes prises dans le monde économique actuel, où dominent les valeurs de la productivité et de l’utilité. Maître Deshimaru n’hésite pas ainsi à déclarer : “Avoir un but, pas seulement dans le zazen, mais dans la vie, vouloir obtenir, saisir quelque chose, est une maladie de l’esprit2.” Si l’activité méditative n’est attachée à aucune fonction utilitaire, ni déterminée par un but quelconque défini à l’avance, cela n’implique pas pour autant qu’elle soit dénuée de sens pour le pratiquant. Mais sa signification réside uniquement dans l’implication totale du sujet dans la pratique effective, qui fait simplement disparaître toute autre visée, aussi noble soit-elle (améliorer sa santé, devenir plus humain, voire atteindre l’éveil tant recherché…). La finalité de la méditation est à trouver dans le processus3. Ce processus spirituel se réalise par lui-même, de moment en moment, et non dans une fin préétablie. En d’autres termes, “le chemin est le but4”, comme ne cessent de le répéter les sages de l’Orient.

L’esprit du méditant, ne se fixant donc sur “rien”, se met dans une excellente disposition pour se fondre dans le “tout”… Il épouse le courant, sans fin et sans origine, de l’existence. Voilà à quoi sert de méditer : nous relier au mouvement même du vivant, qui à la fois nous soutient et nous déborde toujours. La méditation est au service de la vie. La vie est sans cesse renouvelée dans l’univers entier et crée de manière continue. L’artiste puise aussi, à sa façon, dans cette source vive : “Toute création a son site dans la vie”, affirme le philosophe de l’incarnation Michel Henry, à propos du spirituel dans l’art chez Kandinsky5. La conscience vibrante de ce qui vit (en soi et autour de soi) est le point de jonction entre méditation et création. Mais rejoindre ce centre primordial et vital ne va pas de soi. Il faut faire tout d’abord un travail sur soi-même pour déblayer le chemin qui y mène, se mettre dans un état d’esprit en rupture avec la conscience ordinaire, s’ouvrir à une nouvelle manière d’être et de vivre… Bref, en un mot, il faut méditer. La création nécessite une forme de méditation en amont de toute production artistique (arts visuels, littérature, poésie…). Une sorte de mise en ordre de soi, de dépouillement intérieur et d’ouverture au monde à la fois. Avant de mettre en forme, il faut se mettre en forme ! Comme l’écrit le philosophe mystique Plotin, le travail de l’artiste est une quête spirituelle, et, en retour, la découverte de soi est une sculpture interne : “Reviens en toi-même […] et ne cesse de sculpter ta propre statue6.”

Le Tao de l’art

Dans l’art traditionnel de la Chine, méditer est la condition sine qua non avant de peindre ou d’écrire. Selon l’esthétique chinoise, la qualité d’une œuvre dépend intimement d’un certain “état” de l’être. L’artiste véritable n’est pas seulement celui qui maîtrise les moyens d’expression ou les procédés techniques, mais celui qui sait suspendre provisoirement son activité pour se rendre parfaitement disponible et réceptif. Détaché des choses, l’esprit vacant, il est ainsi ouvert à tout ce qui advient. C’est cette expérience spirituelle du vide qui est à l’origine de l’infinité des formes en devenir, selon la cosmologie chinoise des mutations. Elle est bien exprimée dans la parabole du menuisier Qing chez Tchouang-tseu (Zhuangzi), grand maître taoïste, vers la fin du ive siècle av. J.-C. Ce récit met en jeu la notion fondamentale en Chine de Tao, ou Dao (que l’on peut traduire par “voie”, “chemin”, “méthode”), qui désigne “l’enracinement dynamique7” dans le mouvement incessant et insaisissable de la vie. L’artiste tente d’expliquer à son Seigneur comment il a fabriqué des supports en bois pour des instruments de musique qui ont suscité l’admiration et l’étonnement. Le mystère de son art réside pour lui dans la connexion vivante à cette source foncière et créatrice qu’est le Dao. Si bien que son “savoir-faire” passe par une manière singulière d’être, où le mental est à la fois totalement présent et comme étonnamment absent :

Quel mystère y a-t-il dans votre art ? Pas de mystère, votre Seigneurie, et pourtant il y a quelque chose. Quand je vais faire un tel support… j’amène d’abord mon mental à l’absolue tranquillité… j’oublie toute récompense à gagner… toute réputation à acquérir… je suis inconscient de mon aspect physique. Alors, quand plus une seule pensée de la Cour n’est présente à mon mental, mon habileté devient concentrée, et tous les éléments dérangeants sont éliminés. J’entre dans une forêt montagneuse. Je cherche un arbre convenable. Il contient la forme requise, qui est alors élaborée. Je vois le support avec l’œil de mon mental, et je me mets au travail8.

Tel est le Dao de l’art. Le “ne pas faire” précède le “faire”. La “non-activité” est la condition nécessaire pour accomplir une œuvre parfaite. Le “non-moi” permet une attention pleine à tous les détails9. La “non-pensée” débouche sur la plus haute forme de création. Le sage indien Krishnamurti affirme ainsi le paradoxe suivant : “Pour qu’il y ait création, il faut que la pensée cesse10.” Pour créer il faut commencer par méditer, c’est-à-dire mettre en parenthèses le mental, et, seulement ensuite, se mettre au travail… Comme le résume bien la sinologue Yolaine Escande : “L’activité artistique tient avant tout de l’attitude spirituelle de son auteur. Le vrai peintre est celui qui médite avant de se mettre à l’œuvre11.” La beauté ne réside pas dans les qualités formelles de l’objet, mais dans sa capacité à “transmettre l’esprit” (chuanshen), de sujet à sujet, d’âme à âme. La méditation est pour l’auteur la source essentielle et invisible de la création. Et pour l’amateur, l’œuvre n’est que le support matériel pour réactualiser cette expérience méditative originelle. L’art, loin de se réduire à l’esthétique, est ici une voie de sagesse. Le geste conduit à la spiritualité, aussi bien pour l’artiste que pour le spectateur, soudain reliés intérieurement par la médiation de l’œuvre, par-delà les séparations extérieures apparentes.

C’est ce processus d’échange spirituel, de méditation réciproque, que cherche à nous rendre sensible le peintre Shitao (1642-1707), dit le moine Citrouille-Amère, figure majeure de l’art chinois. Dans une peinture, intitulée Dernière randonnée, il montre réunis un maître et son disciple immergés dans un vaste paysage de montagnes. Le maître se tient de profil au bord d’un éperon rocheux (au coin en bas à gauche) qui occupe seulement un quart de l’espace pictural. Sa silhouette se détache sur le blanc laissé inachevé du support qui suggère la présence des nuages et du ciel. Face à lui, le vide se déploie dans tout l’espace restant. Les lointains des montagnes sont représentés par quelques taches informes, où se noient les contours et se brouillent les délimitations. Le disciple, représenté de dos, est situé légèrement plus bas et se détache sur le motif du rocher. Proche de la conception occidentale du “paysage état d’âme” dans le romantisme, le vide de l’espace naturel semble répondre au vide intérieur du sage en contemplation. Comme l’analyse de manière sensible François Cheng, “le peintre ici ouvre un espace où monde et homme adviennent l’un par l’autre12”. Le vide est regardé pleinement en face par le sage, sans peur, sans idée, sans parole, sans ego, sans attachement à quoi que ce soit, et encore moins au vide lui-même. Le personnage secondaire, que nous identifions par différents signes comme “disciple” (par sa posture en retrait, ses vêtements plus simples…), se contente d’être le témoin de la scène. Il a cependant une fonction importante : celle de relayer le dialogue silencieux qui s’établit entre l’homme et l’univers. Il occupe en quelque sorte vis-à-vis du maître la même place dans laquelle se trouve le spectateur vis-à-vis de la peinture. Il permet d’y participer spirituellement parlant, conformément à l’esthétique chinoise de la “transmission de l’esprit”. Nous pouvons y ressentir à notre tour la part essentielle et vitale – essentielle parce que vitale – du vide médian entre la création et la méditation. Pour cela, une seule aptitude est capitale selon Shitao : la Réceptivité. Dans son traité sur la peinture, Propos du moine Citrouille-Amère, il déclare que le plus important pour l’homme est de savoir “vénérer la réceptivité”. Pour cela, ajoute-t-il, “l’homme de bien œuvre par lui-même sans relâche”. La vacuité est une source inépuisable de créativité. Cette idée de vide fécond est exprimée dans un passage capital du Laozi : “Le Dao est vide. On a beau le remplir, jamais il ne déborde. De ce sans-fond, les dix mille êtres tirent leur origine13.”