Evangélisation et colonisation au Togo : conflits et compromissions

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Français
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Description

Au XIXè siècle, colonisation et évangélisation sont étroitement liées. Cette vision assez répandue en Europe fut à l'origine de l'installation d'une Mission catholique, la Société du Verbe Divin, en 1892 au Togo. La dynamique relationnelle entre la bible et le fusil va prédominer pendant un certain temps avant que les agissements inhumains des administrateurs sur les populations autochtones entraînent en 1902 de vives protestations. Dès lors, la mission civilisatrice dans la colonie du Togo fut gravement compromise.

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Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 168
EAN13 9782296236127
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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PRÉFACE

Parlant de la collaboration entre Administration coloniale etMissions
chrétiennes, le philosophe et théologien Schleiermacherécrit(1870: 425) :
« Il est naturel que ceuxquiveulentrépandreune religion supérieure soient
obligés de répandre aussiun degré supérieur de culture : c'estbien pour cela que
la mission n'est vraimentflorissante que parune colonisation effective ».
Disantcela, Schleiermachernes'étaitpasimaginé que la collaboration
tant souhaitée entre administration coloniale etmissionnaireschrétiens se
transformeraitdanscertainescoloniesen conflitsd'intérêt.
Alorsque la colonisation avaitété présentée par sesinitiateurscommeune
mission civilisatrice de l'Europe chrétienne à l’endroitdespeuplescolonisés,
elleva étaleraugrand jouretaufil du temps, l'inhumanité, la perversité, la
déchéance morale, lescoups tordusetlescoupsbascomme administrateurs
etmissionnairesen donnentla preuve danslesévénementsd'Atakpamé.
Ayantprisconscience du sortqui leurest réservé,s'ilsne prenaientpas
leurdestin en main, quelquesindigènes, dontKukovina, le prétendantau trône
d'Atakpamé, la petite Adjaro et sa mère,soutenusparquelquesmissionnaires
témérairesetdissidentsde lasolidarité qu'impose la mission civilisatrice,
vont serebellercontre l'autorité coloniale.
Atraverslesécrits, nousavonsapprisce qu'a été la colonisation, en général,
etla colonisation française en particulier, mais, nous savionspeude chosesur
lespratiquesdanslescoloniesallemandes. M. JulesKouassi Adja nousen
donne lesgrands traitsàtraverscette publication aucontenu trèsinstructif
avecune portée historique indéniable. Avec cetouvrage, on apprendvite et
utilement surce qui différencie la colonisation allemande de la colonisation
française etbritannique plusconnues. L'ouvrage de M. JulesKouassi Adja
n'estdonc pas une publication de plusetdetrop.
C'estpourquoi, jesouhaite pleinsuccèsà cetouvrage.

3

ProfesseurKomenan Aka Landry
Présidentde l'Université de Bouaké

AVANT-PROPOS

Cette études'estinspirée de la Thèse de Doctorat unique d'Études
Germaniquesque l'auteurasoutenue à l'Université de Lomésurle Thème :
« Kulturkampf » au Togo ( ?): Une analyse des conflits entre l'Eglise
catholique etl'Administration coloniale à l'exemple des « événements
d'Atakpamé »(1902-1907).
Afin derendre la lecture de l'étude accessible augrand public, l'auteur
aremanié la problématique etl'organisation du travail initial,touten lui
conservant son caractèrescientifique. Lerésultatainsi
obtenudevraitpermettre auxélèves, auxétudiants,
auxenseignantsetàtousceuxquis'intéressentaupassé colonial de l'Allemagne d'avoir un aperçude cette
époque. Bien que l'étude ne prétende pas traiterdetouteslesquestions
coloniales, ellevoudraitcontribuerà lareconstitution de l'histoire du
colonialisme allemand en Afrique enseservantdesévénementsqui
eurentlieuà Atakpamé, la dernière née
descirconscriptionsadministrativesde la colonie allemande duTogo.
La publication de cette étude n'auraitpasété possiblesanslesconseils,
lescritiquesetl'aide desProfesseursKomenan Aka Landry(Présidentde
l'Université de Bouaké en Côte d'Ivoire), Poamé Lazare Marcellin (Doyen
de l'UFR Communication, MilieuetSociété de l'Université de Bouaké en
Côte d'Ivoire), Gnéba Kokora Michel (Université de Cocody /Abidjan en
Côte d'Ivoire), Oloukpona Yinnon-Adjaï Paulin, Ahadji Amétépé
Valentin, Goeh-Akué N'Buéké Michel (Université de Lomé/Togo) et sans
oublierlesDrIbo Lydie, Troh Dého Roger, Kouabenan KossonouFrançois
tousenseignantsaudépartementdesLettresModernesà l'Université de
Bouaké/Côte d'Ivoire. Les remerciementsparticuliersde l'auteur vontau
DrPeterSebald qui l'a motivé dansle choixde l'étude, l'a initié audécryptage
de l'écriture pointue etdansla collecte desinformationsauxArchives
NationalesduTogo. Il nesauraitoublierle ProfesseurSimon Pierre
Ekanza (Doyen honoraire de la Faculté desLettresetSciencesHumaines
de l'Université de Cocody/Côte d'Ivoire) qui avuce projetnaître
etl'asoutenu. Quetousceuxqui n'ontpuêtre cités veuillent trouvericitoute la
gratitude de l'auteur.

5

L'auteur

INTRODUCTION

La recherchesurla colonisation allemande en Afrique a connudurantles
deuxdernièresdécennies une expansiontrès rapide et une documentation
scientifiquetrèsdiversifiée,suscitantainsiun intérêt toujourscroissantpour
cesujetqui futmisentre parenthèsespendantlongtemps, parle hasard de
l'histoire. En effet, les trente annéesofficielles(1884-1914) de colonisation
allemande en Afrique etaccessoirementdansle Pacifique et surle continent
1
asiatique connurent une brusque interruption causée parle débutde la
Première Guerre Mondiale, puisles
viséescolonialesallemandesfurentdéfinitivemententerréesparle Traité de Versaillesqui enleva auxAllemandsla
gestion detoutesleurscolonies. L'attente d'une nouvelle guerre qui offrirait
leschancesd'unerevanche a nourri, dansl'entre-deux-guerres, la propagande
coloniale allemande, faisantcroître d'une manière exponentielle la littérature
coloniale allemande aucoursde cette période. Maiscetespoirfutdéçupar
l'issue de laseconde guerre mondiale qui fut soldée parla « capitulation
inconditionnelle » duTroisième Reich allemand,ruinant toute idée
derevendication. Après1945, la nouvelle Allemagne divisée en deuxEtatsavait
suffisammentaffaire avec lareconstruction desonterritoire etdeson économie,
pouravoirencore l'idée d'unerevendication coloniale. C'estainsi que le peuple
allemand n'a paseu, comme lesautrespeupleseuropéens, l'occasion de faire
une décolonisation qui auraitpermisd'aborderle passé colonial avec lasérénité
etl'objectivitérequises, c'est-à-dire jeter unregard critique etconstructifsur
l'histoire coloniale allemande en Afrique. C'estdanscette perspective quese
place cette étude. Pource faire, ellevoudrait seservir, commesubstance, de
ce qu'on a appelé les« Événementsd'Atakpamé » ou« l'’Affaire d'Atakpamé »
entre 1902et1907etqui opposèrentdans un « duel » deuxalliésobjectifsde
la mission civilisatrice, àsavoir un administrateurcolonial et un missionnaire
catholique.
En effet, aucoursde la prétendue mission civilisatrice, la cohabitation
entre lesadministrationscolonialesetlesmissionschrétiennes, audépart
souhaitée, a été parlasuitesouvent tumultueuse etémaillée d'incidents. En
témoigne ce quis'estpassé dansla colonie allemande duTogo, dansla localité

1. Les colonies allemandes conquises et gérées entre 1884 et 1914 par le Reich allemand comprenaient, outre
le Togo, le Cameroun, le Sud-Ouest africain allemand etl'Afrique Orientale allemande, quelques îles du
Pacifique etle domaine de Chin Tao acquis en bail auprès de la Chine.

7

d'Atakpamé, oùentre 1902et1907,un brasde fera opposé l'Administration
coloniale etla Mission catholique. Ce brasde ferqui a euensontemps un écho
lointain, jusqu'en Allemagne, constitue aujourd'hui encoreunsujetintéressant
pour tousceuxquis'intéressentau système colonial dansceterritoire,voire
en Afrique etdansle monde parce qu'il a opposé deuxcatégoriesd'acteursde
l'occupation allemande habituellementalliées,
lesmissionnairesetlesadministrateurs,sousles regardsintéressésdesNoirsqui, mêmes'ilsétaientici les
victimes, étaientaussi, malgré eux, les spectateurs,sinon lesarbitresd'un
combatentre leurs« maîtresblancs».
Quand on connaîtlespratiquesdu système colonial basésurl'inégalité, les
intimidations, lesbrutalitésdetousgenresetles sévices, on ne devraitpas
s'étonnerdu sortqui fut réservé auxpopulationsduTogo en général età celles
d'Atakpamé en particulier. La présente étude quise basesurcesévénements
d'Atakpamé entre 1902et1907, assez significatifsà cette époque puisqu'ils
ontconduit successivementau rappel d'un Gouverneur, aulimogeage d'un
fonctionnaire colonial età la mutation de plusieursautres, ainsi que des
missionnairescatholiquesparmi lesquelsle préfetApostolique en personne,
se propose de faire de cetépisode de la cohabitation entre Administration
coloniale etMission chrétienne auTogo la question centrale de l'œuvre :un
cas typique descontradictionsinternesdu système colonial. Toutefois, il ne
seraitpasjuste de considérer uniquementlesdeuxpartiesen conflit, carle
rôle de latroisième composante quereprésententlespopulationsd'Atakpamé
paraîtavoirété décisif dansl'implosion de cescontradictions.
« L’Affaire d'Atakpamé » a étéréglée auTogo
pardesmesuresdisciplinairesde mutation etd'affectation, ducôté desfonctionnairescoloniauxet
desmissionnairescatholiques, puisclassée définitivementen 1907, après un
long procès tronqué.
Pourconnaître lesdifférentespéripétiesde cette affaire etleurdénouement
d'une part, etd'autre part, lesnombreusesconséquencesqui en ont résultétant
auplan local que dansla métropole, l'étudese propose de présenterdans un
premier tempsl'atmosphère qui prévalaitlorsde l'arrivée de la Mission
catholique à Atakpamé, puisdans un deuxième lesfaitsmaisaussi lesaspectsnon
factuelsde l'affaire etenfin lesmultipleseffets.

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PREMIÈRE PARTIE

COLONISATION ET ÉVANGÉLISATION
ALLEMANDES

CHAPITRE 1

CONTEXTE HISTORIQUE GÉNÉRAL
DE LA COLONISATION ALLEMANDE

« Tout État puissant a besoin, dans ses périodes de prospérité, d'un domaine
d'expansion dans lequel il peut, non seulementdéverser le surplus de ses forces,
mais aussi qui peutaugmenter ses capacités de production par action
réciproque....Aucun Étatn'a puà la longue atteindre la puissance etla prospérité,
s'il s'estrefusé à cette loi d'expansion ».

Fabri 1879 : 13citée in : Oloukpona Yinnon 1978 : 45

Larévolution industrielle qui a faitpasserl'Allemagne de paysagricole à
un Étatindustrialisé n'a paseuque deseffetspositifs. Ce passage a fait resurgir
desdifficultésqui ontpournoms: manque desourcesd'approvisionnement
en matièrespremièrespour satisfaire la demandetoujourscroissante des
entreprisesallemandes,surproduction etmanque de débouchéspourécouler
lesurplusde la production industrielle. Parailleurs, la population a
énormémentaugmenté, le chômage esten hausse etle mécontentementgagne de
plusen plusdu terrain. Les solutionsendogènes seulesnesuffisaientpaspour
venirà boutde cesdifficultés. C'estpourquoi, de plusen plusd'Allemands
pensèrentà l'outre-merqui donneraitl'occasion d'avoirdesdébouchés, des
relationsd'affaireset surtoutdes réservesen matièrespremièrespourfaire
tournerles usines(Reinhard 1990: 51), parce que :

L'Allemagnesouffre de lasurproduction. Elle doitexporter son excédent tant
en hommesqu'en produitsmanufacturés(marchandises) eten capitaux.
Garantirlesemplois, la base desmatièrespremièresetlesdébouchésàtravers
lescolonies.

Touten demeurant un prétexte pourexporterleseffets sociauxde
larévolution industrielle etpar voie de conséquence,un moyen de préservation de
lastabilité de l'Empire, avoirdescoloniespermetaussi à l'Allemagne
d'exporter sonsavoir-faire et sa culture.

1. Le contexte historique de la colonisation
1.1. Colonisation etévangélisation
1.1.1. La naissance du Reich et la question de la colonisation
La principaleraison généralementinvoquée pourexpliquerque
l'Allemagne n'aitpaseude colonie avantla naissance duSecond Reich, c'est
précisémentla Guerre de Trente Ansqui a divisé etaffaibli lesEtatsetles
ème
peuplesallemandsdepuisle 17 siècle. Laseuletentativesignificative, mais
éphémère, futcelle duPrince ElecteurFrédéric-Guillaume de Brandebourg,
appelé « Frédéric le Grand », qui atentéune aventure coloniale en Afrique
de l'Ouesten 1683, laquelle fut soldée par un échecretentissantqui obligea
lesouverain allemand à abandonner
sesprojetsetàvendresescoloniesafricainesauxHollandaisen 1721. Ce n'estdonc qu'avec la naissance duSecond
Reich, décidé à imposer savolonté de puissance, que naissentlesambitions
colonialesde l'Allemagne.

1

3

Il estadmisque l'ouvragethéorique qui fonde la doctrine impérialiste de
ème
l'Europe au19siècle estle livre de Paul Leroy-Beaulieu« De la
colonisation chezlespeuplesmodernes», dontlathèse essentielleserésume par sa
formule lapidaire (p.606, cité in Oloukpona-Yinnon 1978 : 43) :

A quelque pointdevue que l'onse place, que l'onserenferme dansla
considération de la prospérité etde la puissance matérielle, de l'autorité etde
l'influence politique, ouqu'ons'élève à la contemplation de la grandeur
intellectuelle,voiciun motd'une incontestablevérité : le peuple qui colonise
le plus, estle premierpeuple; s'il ne l'estpasaujourd'hui, il lesera demain.

Cette conviction qu'aucun peuple moderne ne peutplus se passerde
colonie, au risque detomberdansla décadence,représente l'argumentprincipal
avec lequel la propagande coloniale allemande a commencé àsensibiliserle
Gouvernementimpérial etl'opinion publique en Allemagne,surlesquestions
de colonisation. Le premierpropagandiste de la colonisation allemande,
Friedrich Fabri, ne faisaitquereprendre lathéorie de Paul Leroy-Beaulieu,
2
en écrivantdans son ouvrage « Bedarf Deutschland der» :Kolonien ?

ToutÉtatpuissanta besoin, dans sespériodesde prospérité, d'un domaine
d'expansion danslequel il peut, nonseulementdéverserlesurplusdesesforces,
maisaussi qui peutaugmenter sescapacitésde production paractionréciproque.
... Aucun Étatn'a puà la longue atteindre la puissance etla prospérité,s'ils'est
3
refusé à cette loi d'expansion.

Fabri postulaitdansl'introduction deson ouvrage :« Nous [Allemands]
vivons actuellementdans destemps de détresse etd'oppression. Dans le
nouveauReich, nous sommes arrivés àune situation économique qui estoppressive
4
et vraimentinquiétante ».
Etil n'estpas sansintérêtde noterque Friedrich Fabri, le plusardent
défenseurde l'idée coloniale en Allemagne étaità cette époque inspecteur
d'unesociété missionnaire allemande, la « Rheinische Missionsgesellschaft»,
plusconnuesousle nom de « BarmerMission », ainsi appelée à cause deson
siègesitué à Barmen. La « BarmerMission » (Mission de Barmen) avait une
importantestation d'évangélisation à Angra Pequena (aujourd'hui
Windoeck). Elle avaitmêmesollicité en 1878,sansdoutesousl'instigation de
son inspecteurFabri, la protection duReichsur sesinstallations, mais sans
succèsauprèsde Bismarck qui étaitinitialementopposé àtoute idée de
colonisation parl'Empire allemand (Oloukpona Yinnon 1978 :211ff.). Mais,

2. L'Allemagne a-t-elle besoin de colonies ?
3. Fabri 1879 : 13pour letexte original allemand ;traduction française citée in : Oloukpona Yinnon 1978 : 45.
4. Traduction française citée in : Oloukpona Yinnon 1978 : 44. Dans l'Afrique duSud-OuestAllemand (actuelle
Namibie), la " Barmer Mission " a précédé la colonisation allemande etlui a préparé leterrain, comme on peut
l'affirmer pour la Norddeutsche Mission parmi les Ewé auTogo.

1

4

effectivement, grâce à l'action de Friedrich Fabri au sein de la propagande
5
coloniale en Allemagneaudébutdesannées1880, la Baie d'Angra Pequena
en Afrique duSud-Ouest sera le pointde départde la première colonie
allemande acquise à l'initiative ducommerçantbrêmoisAdolf Lüderitz, etplacée
sousla protection duReich, parBismarck, le24 avril 1884.
On peutainsi affirmerque la colonie allemande duSud-OuestAfricain
(aujourd'hui devenue la Namibie) estnéesousl'action conjuguée
ducommerçantAdolf Lüderitz, préparéesurleterrain parFriedrich Fabri et sasociété
missionnaire. L'exemple de Fabri montre que la Mission peut seretrouver
impliquée directementouindirectementdansl'action de colonisation,si
celle-cirencontresesintérêtsbien compris. Dansl'Afrique duSud-Ouest
Allemand (actuelle Namibie), la « BarmerMission » a précédé la
colonisation allemande etlui a préparé leterrain. Ce que Lüderitza accompli en 1884,
c'estce que la « BarmerMission »souhaitait réaliserdès1878.
C'estpourcetteraison que, dèsl'entrée duReich dansla compétition
coloniale en 1884, maintes voix sesontélevéespour recommanderquetoutesles
Missionsallemandesen Afriquesoientétroitementassociéesà l'œuvre de
colonisation allemande. Faisantallusion auxméritesdesmissionsallemandes
dansla promotion de la culture européenne, Otto Pfleiderera prononcé, dès
1885,une conférence au titretrès révélateur, àsavoir« Die erzieherische
6
Aufgabe der christlichen Kulturvölker an der nichtchristlichen Menschheit». Il
ya notammentdéclaré : « C'est un fait reconnuque
lesmissionnairesallemands se distinguentparticulièrementdesmissionnairesanglaisetaméricains
parleur remarquablesavoir-faire pourl'action
d'éducationsurlespeuplespri7
mitifsindigènesIl fi» .xe lesnouveauxobjectifsde l'action missionnaire
cibléesurlesdirectiveseuropéennes: en allantchristianiserouporterl'Évangile
auxpeuplespaïensd'Afrique oud'ailleurs, lesmissionnairesontpourobjectifs
d'éduquer selon lesnormeseuropéennes, précise-t-il. Ils'agit, poursuitle
conférencier, de donner«une formation extérieure etd'accoutumance àune
conduite,une règle et une pratique précise, etla formation intérieure,
àtra8
vers l'inculcation de convictions etde principes précis ».

5. Il avaitcréé en 1879 à Düsseldorfun « Westdeutscher Verein für Kolonisationund Export» (une «
Association ouest-allemande pour la colonisation etl'exportation »). Il estco-fondateur du« Deutscher
Kolonialverein » (« Association coloniale allemande »), première association coloniale allemande d'audience
nationale créée en 1882à Francfort/Maine.
6. « Le devoir d'éducation des peuples civilisés chrétiens envers l'humanité païenne ».
7. Cité in : ANT FA1 / 560p. 78. Extraitlui-même du texte d'une conférence que Pfleiderer atenue
le30septembre 1885 à Mannheim à l'occasion de la conférence annuelle de l'union des Missions Evangéliques : D.
Pfleiderer : Die erzieherische Aufgabe der christlichen Kulturvölker an der nichtchristlichen Menschheit, p. 9.
8. ANT FA1 / 560p.72.

1

5

Cetobjectif detoute l'Europe impérialiste doitêtre aussi la préoccupation
desMissionschrétiennes. Celase justifie d'autantplusqu'ellesconsidèrentcette
mission commeuneresponsabilité qu'ellesdoiventassumeraumêmetitre que
lescolonisateurs. Cetengagementà allerau secoursdespeuplesà coloniser
en leurapportantla civilisation européenne, leshommespolitiquesetles
Missionsl'appellent« Kulturarbeit» en allemand ou« mission civilisatrice »
entraduction française, etil fautle comprendresousl'aspectdetoutce qui
peutconcouriraudéveloppementdes territoirescolonisésetqui englobe la
santé, la formation, l'éducation au travail etc. Cela passe évidemment,s'il le
fautparla force, étantdonné que l'objectif premierdes« envahisseurs» est
de libérerlesnègresde latyrannie de leurs roiteletsainsi que de l'esclavage.

1.1.2. Le mouvementcolonial allemand
Bismarck quitrouvaitla politique colonialetrop onéreuse n'auraitjamais
trahisespropresproposetenvoyé l'Allemagne danslescolonies s'il n'avaitpas
été convaincude leurimportance pourlasurvie deson empire. L'agitation
coloniale quis'estemparée de l'Allemagne peuavantouaprèsla fondation du
e
2Reichyestpourbeaucoup. Aucentre de cette
agitationsetrouventlespropagandistesetlesassociationscoloniales. Parmi lespremiers, il fautcompter
Friedrich Fabri avecson ouvrage « Bedarf Deutschland derKolonien ? » que
nousavonsévoquéultérieurementetbien
d'autresdontlesécritsetlespublicationsn'avaientcessé de présenterla colonisation comme l'unique chance de
l'Allemagne pouréviter unerévolution qui emporteraitce géantauxpieds
d'argile qu'étaitcetempire. Aussiselon le prince Hermann
Hohenlohe9
Langenburg (cité in : Engelberg 1990:369) :« Une colonisation adéquate serait
un moyen de détourner le danger de la social-démocratie, qui nous menace ».
Oubien comme le prétendaitHeinrich Treitschke en 1884 (cité in : Gründer
1991 :39) :« Pourun peuple (comme l’Allemagne) qui souffre d'une
surproduction continue etqui envoie chaque année200 000de ses enfants à l'étranger,
la colonisation devient une question d'existence ».
Naturellementdansleursdéclarations, cesdeuxpersonnalitésfaisaientallusion
auxquestions socialesde la colonisation etauxavantagesque celarapporterait
à l'empire. Pourmettre la pressionsurlesgouvernants, des sociétéscolonialesà
intérêtsprivés vontêtre crééespar tousceuxquivoulaientdéfendre ce pointde
vue. C'estainsi que Carl Peters va créeren 1884 la « GesellschaftfürDeutsche
10
Kolonisation »qui deviendraun an plus tard la « Deutsche-Ostafrikanische
11
Gesellschaft» .La même année, ilsera créé la « Deutsche Kolonialgesellschaft

9. Prince Hermann Hohenlohe-Langenburg, (1832-1913) : il futle premier présidentde la ligue coloniale
D.K.G. (DeutscheKolonialgesellschaft) créée en 1887 etprésidentfondateur de l’association coloniale nationale
D.C.V. (. Deutscher Colonialverein) créée en 1880.
10. Société allemande pour la colonisation (G.D.K.).
11. Société allemande Estafricaine.

1

6

12
fürSüdwestafrpoika »urle Sud-OuestAfricain. Désormais, lesintérêtsprivés,
ayantconstituéun lobby suffisammentfort, pouvaientfaire pressionsurle
gouvernement. Ainsiverrontle jour, entre 1884 et1885, grâce aunégociant
BrêmoisAdolf Lüderitz, la colonie duSud-OuestAfricain, cellesduTogo et
duCameroun aprèsletravail préparatoire d'Adolf Woermann, la colonie
d'Afrique Orientale avec Carl Peters,une partie de la Nouvelle-Guinée etde
l'Océan Pacifique avec l'explorateurOtto Finsch. Mais vulescoûts trèsélevés
de la gestion de ces territoiresetla faillite qui guettaitleuradministrateur,
appelsera faitaugouvernementquiyprendra desactions. Lorsque
Guillaume II arrive au trône (en Juin 1888) et succède ainsi àson
grand13
père ,il confie en 1891 la gestion descoloniesauMinistère desAffaires
Etrangèresqui fera montre d'une grande agressivité danslescoloniespour se
faireune place au soleil.

1.2. La question confessionnelle etle problème colonial

Lorsque, le 5 juillet1884, pourla première foisenterre africaine, Gustav
Nachtigal hisse le drapeauallemandsurBaguida,une petite localitésurla côte
de ce qui deviendra plus tard le Togo, l'Empire allemand fondé parBismarck, en
1871, avaità peinetreize ansd'existence, etony vivaitencore les relentsdu
14
« Kultur, ce conflikampf »tqui avaitopposé le Gouvernementde Prusse et
duReich à l'Eglise catholique allemande de 1871 à 1878. Etpourtant, c'est

12. Société allemande pour la colonisation duSud-OuestAfricain.
13. Frédéric III.
14. Combatpour la civilisation ouencore lutte contre l'ultramontanisme. Le mot« Kulturkampf », désigne le conflitqui
opposa Bismarck auxcatholiques allemands de 1871 à 1878. Bismarck avait vuavec inquiétude la naissance d'un Parti
duCentre (« Zentrum-Partei ») qui risquaitde ralliertoutes les oppositions catholiques à la Prusse etde mettre ainsi
à mal l'unité de l'Empire qu'ilvenaitde fonder. A l'origine de cette inquiétude setrouvaitessentiellementla proclamation
dudogme de l'infaillibilité pontificale en 1870, dogme qui renforçaitle prestige dupape sur l'Eglise
catholiqueuniverselle etrisquaitd'augmenter lestendances séparatistes qui existaientchezles catholiques de l'Allemagne duSud.
Comme solution, Bismarck s'efforça d'intimider le clergé etd'anéantir l'enseignementcatholique parune série de lois
répressives : après levote du« Paragraphe de la Chaire » (« Kanzelparagraph ») de 1871, qui empêchaitles
prédicateurs d'attaquer à leur convenance les «vieuxcatholiques » opposés auxdécisions duConcile duVatican, le
Gouvernementimpérial allemandtransféra, en février 1872, l'inspection des écoles primaires à des institutions laïques,
puis il exclutles Jésuites de l'enseignementen juin 1872. Le Chancelier Bismarck, qui avaitproclamé : « Nous n'irons
pas à Canossa ! », chargea son ministre des Cultes, AdalbertFalk, d'organiserune répression méthodique. Les lois dites
« Lois de Mai », parce quevotées etpromulguées en mai 1873etmai 1874, prétendirent transformer évêques etprêtres
en fonctionnaires ; les futurs prêtres durentfaire leurs études dans des établissements de l'Etat; les évêques sevirent
interdire de prononcer des excommunications publiques oude déposer des curés. Cependant, la résistance catholique
s'organisa sous la direction de Ludwig Windthorst(1812-1891), le chef duParti duCentre (« Zentrum-Partei ») que ce
dernier avaitcréé dès 1871, dansune perspective essentiellementconfessionnelle, pour défendre les droits des
catholiques ausein duNouvel Empire protestant. Avec le soutien de Windthorstetde ses députés auReichstag, ainsi que de
beaucoup de catholiques allemands, la hiérarchie catholique ne plia pas : beaucoup d'évêques etde prêtres prussiens,
plutôtque de se soumettre, préférèrentse laisser emprisonner. C'estle cas de Mgr Ketteler, évêque de Mayence, ainsi
que duPrimatde Pologne, Mgr Ledochowski. Le « Kulturkampf » eutaussi des répercussions en Autriche (loi de mai
1874) eten Suisse, notammentla destitution de Mgr Mermillod à Genève, en 1872. Bismarck renonça bientôtàune
politique sans issue : le problème essentiel pour lui, à partir de 1879, étaitdevenula lutte contre la montée
dusocialisme, etil avaitbesoin desvoixdu« Zentrum », qui avaitmarqué d'importants progrès auxélections de 1877.
L'avènementdupape Léon XIII en 1878 facilita la conciliation. Les relations diplomatiques rompues en 1873furent
rétablies en 1882entre le Vatican etle Reich; les « lois de mai » furentrévisées en 1886 et1887 ; la loi contre les
Jésuites devaitêtre abrogée en deuxétapes (1904 et1917), sous le Chancelier Bülow.

1

7

huitansaprèsla naissance officielle duTogo allemand en 1884, que l'Eglise
catholique estofficiellementinvitée parl'Administration coloniale às'établir
auTogo, ce qu'elles'empressa de faire grâce à la Société duVerbe Divin (SVD)
plusconnuesousl'appellation de « Mission de Steyl », dunom du siège de la
congrégation.
Quand on connaîtl'acharnementavec lequel Bismarck avaitcombattu
l'Eglise catholique en Allemagne, on peut s'étonnerque la Société duVerbe
Divin ait si promptementacceptéunetelle offre de collaboration avec
l'Administration coloniale impériale. Mais, il faut serappelerle contexte
général prédominantà cette époque etqui peutêtrerésumé pardeuxfacteurs
concordants: d'une part, l'acquisition de coloniesà cette époque
étaitconsidérée par touslespayseuropéenscommeune nécessité impérieuse;d'autre part,
la participation des sociétésmissionnairesà l'œuvre de colonisation apparaissait
aussi commeun gage desuccèsde la colonisation. Commençonsparexaminer
15
cette dernière idée connuesousle nom de« Nachbarschaftsmission ».
L'idée de la« Nachbarschaftsmission »provientde Friedrich Schleiermacher
qui postule que« la Mission n'est vraiment florissante que par une colonisation
effective », c'est-à-direune participation effective desmissionnairesà l'œuvre
coloniale. Il assigne donc à l'œuvre missionnaire età l'entreprise coloniale
unetâche commune. Celasuppose la nécessité d'une coexistence fructueuse
entre Mission etAdministration pour remplirefficacementcettetâche. Cette
ème
idée participe de l'idéologie dominante dansl'Europe du19siècle imbue de
la conviction qu'elle estappelée à apporterla « Civilisation »
auxpeuplesnonchrétiensen général, etauxpeuplesdits« païens» en particulier. Cette
idéologie n'est, en fait, qu'un instrumentdont seservaientlesmissionnairespour
justifierleursactionsetleursprojetsd'évangélisation auprèsdespopulations
européennesqui étaientlesprincipauxpourvoyeursde fondsdesdiverses
sociétésde mission. De même, elleservaitde prétexte auxEtatsenversleurs
peuplespourjustifierlesconquêtescoloniales
ruineusesenressourcesfinancièresethumainesmaisqui ne profitaientqu'auxentrepriseséconomiques
coloniales. Pourconjuguerleurseffortsenvue de consolidermutuellement
leursargumentsde justification, les
sociétésmissionnairesetlesadministrationscolonialesont toujours utilisé ce discoursbrumeuxde la « mission
civilisatrice » commune aupointque Wolfgang Reinhard (1989)utilise
l'expression« symbiose entre Mission et colonialisme »(p.356) etparle
même« d'interaction concrète entre Mission et colonialisme »(p.358), mais

15. « Mission de [bon ?] voisinage ». Schleiermacher, qui a émis l'idée de la nécessité de coopération entre
Mission etAdministration, n'estpas l'auteur de ce néologisme qui estprobablement une invention de Robert
Cornevin lui-même.

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touten indiquantà justetitre que ces relations sontbeaucoup pluscomplexes
qu'ellesne le paraissentà premièrevue.
Enréalité, l'histoire montre que, pourapporterla prétendue « civilisation »,
la Mission n'a pasbesoin de l'Administration coloniale. L'évangélisation et
l'éducationreligieusesuffisent. De même l'Administration n'a pasbesoin de
la Mission pourapporterla civilisation auxcolonisés:sesmoyensmilitaires
suffisent. L'histoire de la colonisation allemande auTogo illustre parfaitement
cette affirmation parce que, à l'exception de l'Eglise catholique déjà mentionnée,
touteslesautres sociétésmissionnairesprotestantesontprécédé l'Administration
colonialesurleterrain et yontbien prospérésansavoirbesoin de l'aide de
cette dernière.
Dansle chapitresuivant, ilsera question de passerenrevue cesdiverses
sociétésmissionnaires, ainsi que leurs réalisations, pourmontrerqu'avant
l'avènementde la colonisation allemande auTogo, desmissionschrétiennes
y travaillaientdéjà.

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CHAPITRE2

COLLABORATION ENTRE ADMINISTRATION
COLONIALE ET SOCIÉTÉS MISSIONNAIRES ALLEMANDES

« Il est naturel que ceuxquiveulentrépandreune religion supérieure soient
obligés de répandre aussiun degré supérieur de culture. C'estbien pour cela
que la Mission n'est vraimentflorissante que parune colonisation effective ».

Schleiermacher1870: 425