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Guy Riobé Jacques Gaillot

De
347 pages
Jacques Gaillot et Guy Riobé, deux évêques séparés par une génération, deux hommes bien différents, mais dont les intuitions et les convictions ne sont pas sans consonances, sans concordances. Ce sont ces correspondances que les "portraits croisés" esquissés par Jean-Marie Muller font apparaître. Si leurs paroles et leurs actes ont retenti si fort dans toute la société, c'est pour l'auteur, parce qu'ils ont pris, dans la liberté de l'Évangile, le risque d'une parole personnelle qui affronte l'événement et réponde aux défis de ce temps.
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Guy Riobé Jacques Gaillot Portraits croisés

Du même auteur
L'évangile de la non-violence, Fayard 1969. Le défi de la non-violence, Le Cerf, 1976. César Chavez, un combat non-violent (en collaboration avec Jean Kalman), Fayard/Le Cerf, 1977. Stratégie de l'action non-violente, Le Seuil, col. « Points, Politique », 1981. Vous avez dit: « Pacifisme»? De la menace nucléaire à la défense civile non-violente, Le Cerf, 1984. La dissuasion civile (en collaboration avec Christian Mellon et Jacques Semelin), Fondation pour les Études de Défense nationale, 1985. Lexique de la non-violence, Institut de Recherche sur la Résolution nonviolente des Conflits, 1988. La nouvelle donne de la paix, Éd. du Témoignage chrétien, 1992.
Désobéir à Vichy, La résistance civile de fonctionnaires de police, Presses

Universitaires de Nancy, 1994. Gandhi, la sagesse de la non-violence, Desclée de Btouwer, 1994. Simone Weil, l'exigence de non-violence, Desclée de Brouwer, 1995 (Prix Anne de Jaeger). Le principe de non-violence, Parcours philosophique, Desclée de Brouwer, 1995.

Jean-Marie Muller

Guy Riobé Jacques Gaillot
Portraits croisés

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ~

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L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

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de Kinshasa

- RDC

Collection « Chrétiens

Autrement

»

dirigée par Noël Hily

Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Eglises? Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des
cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne.

Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche. Noël Hily Centre de Recouvrance 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans Tel: 02 38 54 13 58

(Voir en fin de livre la liste des ouvrages déjà publiés)

La Lumière de Noël ne brillera dans notre nuit que sous le double signe
d'une sympathie jamais découragée pour le monde des jeunes, et d'une solidarité dynamique avec le monde des pauvres. Que le droit des plus défavorisés devienne le point de repère privilégié pour

la recherche d'un vrai progrès humain, et la justice.

nous

serons assurés d'œuvrer pour
Guy RIOBÉ

L'Église perd sa liberté quand elle est préoccupée d'elle-même, qu'elle pactise avec les puissants, qu'elle s'attache aux richesses. Elle retrouve une étonnante liberté quand elle fait le choix des pauvres et dénonce les injustices. Jacques GAILLOT

J'ai acquis la conviction que à nous situer dans le dynamisme l'homme à conquérir sa propre sa collaboration. Le pire me semble être que de la violence légitime, comme violences.

le dynamisme même de l'Évangile nous amenait de la non-violence. [...) Tout l'Évangile appelle liberté par rapport aux violences qui sollicitent nous en soyons venus à élaborer une théologie si Dieu pouvait lui aussi s'accommoder de nos
Guy RIOBÉ

La voie de l'espérance passe par la non-violence. La non-violence n'est pas la non-résistance. C'est tout le contraire de l'utopie, du rêve dont se gaussent les « réalistes» qui acceptent sans sourciller que le monde se transforme en cauchemar. [...] La non-violence, c'est ne pas se détourner, ne pas se résigner. C'est se battre.
Jacques GAILLOT

L'appel évangélique est un appel à un véritable amour: c'est là pour moi une évidence. La mission de l'Église n'est pas d'imposer des lois, mais de rappeler inlassablement le sens de la vie, le sens de ISamour. Trop longtemps - est-ce vraiment fini? - nous avons fait de l'Église un pouvoir qui dicte le permis et le défendu.
Guy RIOBÉ

C'est dans l'Évangile que j'ai appris que l'amour est plus fort que la loi. [...] Les morales de l'obligation ne fonctionnent plus. On ne conduit plus sa vie par devoir, mais on aspire à vivre « pleinement », à retrouver le jaillissement, la spontanéité de la vie, en prenant ses distances à l'égard de toutes les structures d'encadrement, des autorités et des discours normatifs. Jacques GAILLOT

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr 1ère édition, Desclée de Brouwer, @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9034-7 EAN : 9782747590433 1996

Avant-propos

Je crois pouvoir dire que je n'aurais certainement jamais pris de moi-même l'initiative d'écrire ce livre. J'avais d'autres préoccupations, d'autres priorités. Il a fallu « la pression affectueuse» de mes amis du conseil d'administration de l'Association des amis du père Riobé pour que je me décide à entreprendre une pareille tâche dont je mesurais les difficultés et les pièges. Si, finalement, je me suis laissé convaincre, c'est d'abord par fidélité à Guy Riobé et par amitié pour Jacques Gaillot. Mais aussi parce que, même s'il me faut reconnaître avoir pris beaucoup de distance par rapport à l'Église catholique, je reste convaincu que les questions posées naguère par Guy Riobé et aujourd'hui par Jacques Gaillot, ainsi que les éléments de réponse qu'ils ont tenté de leur apporter, recèlent un véritable enjeu non seulement pour l'avenir de notre société, mais pour l'avenir même de l'humanité. Je reste convaincu que le message de Jésus de Nazareth, adressé jadis à l'humanité sur une montagne de Galilée, contient une sagesse universelle plus que jamais d'actualité. Ce message est une parole de liberté qui, aujourd'hui comme hier, invite l'homme à briser la fatalité, dans son existence comme dans son histoire. Une parole de liberté qui donne sens à l'aventure humaine. Or, précisément, Guy Riobé et Jacques Gaillot m'apparaissent comme deux hommes qui n'ont eu de cesse de comprendre cette parole et de tenter de la vivre dans la réalité de leur temps. Probablement, certains s'étonneront-ils de l'association des 9

noms de Guy Riobé et de Jacques Gaillot qui figure sur la couverture de ce livre. D'aucuns, peut-être, s'en scandaliseront en affirmant haut et fort que les deux hommes sont bien différents. C'est vrai: Guy Riobé et Jacques Gaillot sont des hommes différents. Toute « assimilation» serait indue, parce qu'elle ne respecterait pas la vérité de chacun d'eux. Je me garderai donc bien d'enrôler Guy Riobé dans toutes les causes de Jacques Gaillot. Je ne ferai pas dire à l'ancien évêque d'Orléans ce qu'il penserait aujourd'hui de chacune des interventions de l'ex-évêque d'Évreux. Cependant, il me semble - et beaucoup d'observateurs l'ont déjà souligné - qu'au-delà de ces différences, il existe entre eux des « consonances», des « correspondances», des « concordances». Jacques Gaillot lui-même ne les ignore pas, même s'il s'est défendu de mettre en avant le nom de l'ancien évêque d'Orléans pour justifier ses différentes prises de position. « C'est vrai, m'écrivait-il le 25 juillet 1995, j'ai toujours été discret par rapport à Guy Riobé, par respect pour lui, ne voulant pas mettre en lumière les correspondances qui me paraissent se dessiner. » Ce n'est qu'après sa destitution par Rome, que l'ex-évêque d'Évreux a exprimé les liens qui l'unissaient à Guy Riobé : « Sa manière d'être évêque m'a inspiré. Il n'avait pas peur de sortir des sentiers battus. Son style m'a conforté dans le chemin que j'ai essayé de prendre. Bien avant que je le fasse, il prenait à témoin l'opinion publique. Il y a un certain cousinage entre nous. [...] J'étais frappé par l'impact de ses gestes, de ses paroles... [...] Déjà, dans les années soixante-dix, beaucoup de prêtres admettaient entre eux que Mgr Riobé était le seul à s'exprimer nettement. Il était de fait une sorte de porte-parole auprès des évêques, posant les vraies questions, accueillant toutes celles posées par la modernité. [...] Aujourd'hui encore, il demeure une figure, un symbole, une référence. On a oublié les autres évêques, mais pas lui. Son aspect prophétique nous inspire toujours 1. » Cependant, Guy Riobé est mort il y a maintenant plus de dix-sept ans et si, en effet, son souvenir est resté bien vivant pour beaucoup d'entre nous, les jeunes générations ignorent tout de lui, souvent même jusqu'à son nom. C'est pourquoi, il peut être utile de leur faire connaître l'évêque qu'il a été. Ce fut probablement l'argument décisif qui m'a convaincu d'écrire ce livre. Et, sans aucun doute, la démarche de Guy Riobé permet de mieux comprendre celle de Jacques Gaillot, car elle la met en perspective
1. Jacques Gaillot, « Je prends la liberté... », Entretiens avec Jean-Claude Raspiengeas, Paris, Flammarion, 1995, pp. 33-34. 10

dans l'histoire de l'Église et dans celle de la société. En relisant les écrits de l'ancien évêque d'Orléans, je me suis convaincu qu'ils n'avaient pas pris une seule ride. J'ai d'abord été tenté de m'en réjouir. Mais, à la réflexion, je me suis ravisé, car cela signifie que, pour l'essentiel, les questions qu'il a posées à l'Église et à la société sont restées sans réponse. Au demeurant, ce sont bien les mêmes questions qui ont été à nouveau posées par Jacques Gaillot. Ce sont les correspondances entre les deux hommes que j'ai tenté de faire apparaître, de montrer, mais non pas de les démontrer. Je n'ai pas voulu forcer la comparaison et, le plus souvent, je n'ai pas souligné tel ou tel rapprochement dans les attitudes, les comportements, les paroles de l'un et de l'autre. J'ai préféré laisser au lecteur le soin de discerner ces correspondances. Ce n'est que dans un dernier chapitre, en guise de conclusion, que j'ai tenté de préciser la concordance de leurs intuitions et de leurs convictions, de leurs engagements et de leurs combats. Dans cette relation, je ne saurais prétendre à une pure objectivité. Pour une part, ce livre est un témoignage et j'avoue franchement me sentir en profonde sympathie avec la démarche de ces deux hommes qui ont tenté, en prenant le risque d'une parole libre, d'affranchir l'Église institutionnelle de ses pesanteurs, de ses rigidités, de ses incohérences, de ses errements. J'ai conscience que cette sympathie recouvre probablement un certain parti pris qui m'a privé d'un regard suffisamment distant. En définitive, je crois qu'on ne parle bien que de ceux qu'on aime. Je préfère laisser la critique à d'autres qui possèdent mieux que moi cette faculté, et ils ne manquent pas. Pour autant, je n'ai pas eu l'intention d'écrire un livre hagiographique destiné à être versé au dossier d'un quelconque procès de canonisation. Non, je n'ai pas esquissé les portraits de deux saints, mais ceux de deux hommes qui ont tenté, non sans prendre de grands risques, d'assumer pleinement leur humanité. Je n'ai pas voulu que mon témoignage se trouve réduit à des souvenirs, à des impressions et à des jugements personnels et, donc, subjectifs. Je me suis efforcé de faire en sorte que chaque lecteur puisse avoir ses propres impressions et forger ses propres jugements. J'ai voulu privilégier les faits qui, eux, sont indiscutables; seule leur signification prête à discussion. Pour cela, j'ai surtout travaillé sur des documents, principalement sur des textes. Je les citerai longuement, souvent intégralement. Peutêtre que certains y verront quelques longueurs, mais j'en prends Il

délibérément le risque. Car cela m'a semblé nécessaire pour comprendre la véritable signification de telle ou telle déclaration, de telle ou telle initiative. Pour l'essentiel, j'ai donc donné la parole à Guy Riobé et à Jacques Gaillot, en respectant le plus possible la conviction qu'elle voulait exprimer. Par souci de rigueur, je n'ai pas interrogé à nouveau Jacques Gaillot sur les questions sur lesquelles il s'était déjà exprimé. Cela m'a évité de solliciter les réponses que je voulais entendre. Ce livre n'est pas non plus une double biographie2 et il ne saurait prétendre être une étude exhaustive. Je ne traiterai pratiquement pas la gestion quotidienne des diocèses d'Orléans et d'Évreux; elle occupait pourtant, quoique certains en disent, la plus grande partie du temps de Guy Riobé et de Jacques Gaillot. Pour l'essentiel, je ne retiendrai que leurs engagements face à des événements concernant soit l'ensemble de l'Église, soit, et ce sera le plus souvent le cas, l'ensemble de la société. Ce sont ces engagements qui ont fait d'eux des « hommes publics» et les ont projetés sur le devant de l'actualité. Ce sont ces engagements face à l'événement qui ont fait d'eux des évêques « pas comme les autres». Certains lecteurs ne manqueront pas de s'étonner de l'importance accordée dans ce livre à la non-violence. Peut-être serontils tentés de me reprocher d'avoir délibérément privilégié ce thème en cédant à la « déformation» du militant non-violent que je suis. Ils feront valoir que ce « surdimensionnement » de la part de la non-violence dans la pensée et dans l'action de Guy Riobé et de Jacques Gaillot me conduit à présenter une vision trop réductrice de leur personnalité, de leur engagement et de leur combat. Pour répondre à pareille objection, peut-être me suffirait-il de souligner que cette présentation est mon témoignage? C'est en effet dans la dynamique de la non-violence que j'ai rencontré Guy Riobé et Jacques Gaillot, que je les ai connus, que je les ai aimés. Dessiner le portrait d'un homme, c'est le tracer selon sa propre vision et sa propre perception. Sans aucun doute, d'autres témoignages sont nécessaires pour mieux apprendre à les connaître et à les comprendre. Mais je ne veux pas m'en tenir à cette position, car j'aurais le sentiment de biaiser et de tergiverser. Comme je l'ai déjà
2. Pour ce qui concerne Guy Riobé, nous invitons le lecteur à se référer à sa biographie écrite par Jean-François Six : Guy-Marie Riobé, Évêque et prophète, Paris, Le Seuil, 1982.
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souligné, pour écrire ce livre, je me suis laissé guider par les faits et par les textes, en m'efforçant d'être fidèle aux hommes. Or les faits et les textes parlent d'eux-mêmes et ce sont eux d'abord qui font apparaître toute l'importance de la non-violence dans la vie de Guy Riobé et de Jacques Gaillot. Que l'un et l'autre aient commencé leur vie d'« évêque public» dans un tribunal à l'occasion d'un «procès de la non-violence» (selon une expression de Guy Riobé) n'est pas anecdotique, mais fortement symbolique. D'aucuns soutiendront cependant que la non-violence n'est qu'un de leurs engagements parmi d'autres; c'est précisément ce que je ne pense pas. Avant d'être un engagement, la non-violence est une attitude. Elle est une attitude spirituelle qui engage tout l'être. Elle est un regard, un regard sur soi-même, sur les autres, sur les événements. Mais la non-violence, aujourd'hui comme hier, reste largement étrangère à la mentalité des Occidentaux et des chrétiens eux-mêmes. Aux yeux de l'immense majorité des catholiques, la non-violence reste suspecte de simplisme et d'irréalisme. Elle leur apparaît déraisonnable. Ils veulent bien rendre hommage aux « non-violents» pour leur sincérité et leur générosité, mais eux-mêmes se méfient de la non-violence et s'en tiennent à distance. L'enseignement de l'Église a justifié la guerre et légitimé la violence. Ce faisant, il n'a pratiquement donné aucune place à la nonviolence de Jésus qui se trouve pourtant au cœur même du Sermon sur la Montagne. « Le Christ, affirme Guy Riobé, a été vraiment le sommet de la non-violence. La non-violence est le sommet de l'Évan~ile. [...] Personne ne peut nier que la ligne de fond de tout l'Evangile, à commencer par les Béatitudes jusqu'à la Croix, c'est une attitude de non-violence3. » Si d'aucuns pensent que je surestime l'importance de la non-violence dans la vie de Guy Riobé et de Jacques Gaillot, c'est probablement parce que, jusqu'à présent, elle a été sous-estimée. Ainsi Jacques Gaillot n'a guère été interrogé sur la non-violence dans les médias et, pourtant, il en parle avec insistance dans chacun de ses livres. Lorsque le 5 février 1995, lors de l'émission 7/7, Anne Sinclair lui demande s'il a des regrets, le nouvel évêque de Partenia lui répond: « Mon premier regret, c'est par rapport au combat non-violent qui me paraît tout à fait important et que je n'ai peut-être pas assez mené. » Dès lors que le Vatican l'a relevé du gouvernement pastoral du diocèse d'Évreux, Jacques Gaillot espère pouvoir s'investir davantage pour promouvoir la cause de la non-violence, car,

3. Cité par Jean-François Six, op. cit., p. 445. 13

affirme-t-il, « la voie de l'espérance passe par celle de la nonviolence4 ». En faisant délibérément le choix de la non-violence, Guy Riobé et Jacques Gaillot venaient se heurter directement à l'idéologie de la violence qui domine les mentalités de leurs contemporains et, par le fait même, ils ne pouvaient pas ne' pas être en butte à leur étonnement. J'ai la conviction que leur option pour la nonviolence a été fondatrice de leur personnalité d'homme, de chrétien et d'évêque, qu'elle a été essentielle pour structurer leur compréhension de l'Évangile et du christianisme, qu'elle a été déterminante pour orienter leurs engagements et leurs combats, qu'elle a été décisive pour les conduire vers des ruptures avec certaines doctrines et certaines pratiques institutionnelles de l'Église. L'une des insistances privilégiées de ce livre est de tenter de rendre compte de cela. Il n'est pas sans importance que ces deux hommes publics soient des évêques. Le personnage de l'évêque occupe une place à part dans l'imaginaire de notre société qui a été si fortement et si profondément marquée dans son histoire par le catholicisme. Hier encore, pour les chrétiens comme pour les non-chrétiens, pour les croyants comme pour les non-croyants, l'évêque était un personnage sacré, entouré d'un immense prestige, en quelque sorte mythique. Et, pour une part, probablement plus importante qu'on n'ose l'avouer, cela persiste encore aujourd'hui, car la désacralisation de notre société n'est pas parvenue à son terme. Nombre de statues de nos cathédrales représentent ce personnage dans une attitude imposante, portant mitre et crosse, vêtu avec des habits du plus grand apparat. Pendant des siècles, il a été l'égal des plus grands personnages de l'Occident. Plus que cela, en quelque manière, il était plus grand que les plus grands. C'est lui qui avait le privilège de sacrer le roi de France qui s'agenouillait alors devant lui. L'évêque est un commandeur. Certes, il est le commandeur des croyants, mais, pendant longtemps, tous les membres de la société, qui n'étaient pas encore des citoyens, étaient réputés croyants. Aujourd'hui encore, en de nombreuses cérémonies pourtant républicaines, il est au premier rang des « autorités civiles, militaires et religieuses ». Aujourd'hui encore, il porte, et lui seul parmi tous les notables, le titre de « Seigneur ». Lui seul, du moins en certaines circonstances, porte encore des habits seigneuriaux qui viennent d'un autre âge. Plus que quiconque parmi les membres de la cité, l'évêque possède un formidable pouvoir: celui de la parole. Dès qu'il ne se contente plus de 14

commenter le catéchisme de son Église devant les fidèles rassemblés dans sa cathédrale, dès qu'il ne parle plus seulement de Dieu mais aussi de l'homme, dès qu'il intervient dans les événements qui font l'histoire des hommes, alors sa parole résonne dans toute la cité et les incroyants et les malcroyants eux-mêmes prêtent l'oreille. Il convient de se rappeler tout cela pour comprendre l'impact des faits et gestes de Guy Riobé et de Jacques Gaillot. C'est précisément parce qu'ils sont évêques que leurs paroles ont retenti si fort dans toute la société, bien au-delà de l'enceinte de leur cathédrale, bien plus loin que les frontières de leur Église. Mais c'est surtout parce que, étant évêques, ils sont descendus de leur trône épiscopal pour rejoindre les hommes de la rue et, plus particulièrement, les pauvres, les marginaux, les exclus. C'est parce qu'ils n'ont pas voulu s'en tenir à expliquer la doctrine officielle de l'Église et qu'ils ont voulu, chacun à leur manière, actualiser dans l'histoire la parole de Jésus de Nazareth en prenant le risque d'une parole personnelle. Pour parler aux hommes, ils ont osé dire « je ». Ils ont alors surpris, étonné, souvent scandalisé, mais, plus souvent encore, ils ont apporté un peu d'espérance, un peu de sens à ceux qui sont trop éprouvés par la rudesse de leur existence. Délaissant les habits de leur personnage, ils ont voulu devenir des hommes libres pour rejoindre l'humanité commune des autres hommes. Et c'est pour cela que tant de femmes et tant d'hommes ont reconnu dans leur parole un signe de liberté et d'espérance, un signe d'humanité, c'est-à-dire, en définitive, un signe de transcendance. Inévitablement, en ne jouant pas le rôle convenu, ils se sont fait des ennemis, précisément, comme jadis Jésus de Nazareth, qui, par son inconvenance, avait suscité l'hostilité des pouvoirs établis qui s'étaient finalement ligués contre lui. S'il arrivait à quelques-uns des adversaires de Guy Riobé et de Jacques Gaillot de lire ce livre, je voudrais leur demander de désarmer quelques instants leur regard pour tenter de comprendre un peu mieux à qui, véritablement, 'ils ont affaire. « Notre cœur, disait Jacques Gaillot lors de la dernière homélie qu'il prononça dans la cathédrale d'Évreux avant de partir pour Partenia, n'est pas fait pour haïr. »

4. Jacques Gaillot, Chers amis de Partenia, Paris, Albin Michel, 1995, p. 134.

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1 Guy Riobé, évêque d'Orléans

En juin 1977, un an avant sa mort, à un journaliste qui l'interroge sur son « évolution », sur la « prise de conscience» qui se sont opérées en lui depuis le jour de sa consécration épiscopale, l'évêque d'Orléans répond ainsi: « Il est évident qu'avec mon éducation, ma formation et mon tempérament, je n'aurais jamais imaginé, il y a seize ans, devenir ce type d'évêque que je suis devenu 1. » Né le 24 avril 1911, Guy Riobé est issu d'une famille bourgeoise et catholique d'Anjou. Il est alors élevé dans une ambiance janséniste « très marquée par la peur du péché2 »; «c'était, précise-t-il, un christianisme de devoir et de préservation 3. » A dix-huit ans, alors qu'il est un « pur produit de l'enseignement catholique4 », il entre au séminaire qu'il définira comme « une institution très fermée» où ne parvenaient pas « les bruits du mondes»: «On ne nous disait pas alors que l'éternité de l'homme passe par la communion et la libération des hommes 6. » « Au séminaire, dit-il, le prêtre nous était présenté
1. Propos recueillispar Jean Chedaille, La Nouvelle République, 1erjuin 1977. 2. Guy Riobé, La liberté du Christ, Paris, Stock/Le Cerf, 1974, p. 66. 3. Ibid., p. 67. 4. Ibid., p. 68. 5. Ibid., p. 72. 6. Ibid., p. 74. 17

comme un homme sacré, le religieux de Dieu, l'homme des sacrements... un homme de devoir7. » C'est précisément le prêtre qu'il est devenu après son ordination qui a lieu le 15 juin 1935 dans la cathédrale d'Angers. En septembre, il est nommé professeur dans un collège libre où il doit enseigner le français, le latin et le grec à des élèves de quatrième. Il doit alors, dira-t-il, « travailler d'arrache-pied pour avoir tous les jours une heure d'avance sur ses élèves8 ». Il n'y restera qu'un an et, en octobre 1936, il est envoyé à l'université catholique d'Angers pour y préparer une licence de philosophie. Mais, au bout de trois mois, des ennuis de santé - des migraines dont il aura à souffrir toute sa vie - l'oblig~nt à arrêter ses études. Il est alors nommé vicaire à Saint-Florent-leVieil, «un gros bourg, un chef-lieu de canton, un pays de chrétienté9 ». Là il est heureux en vivant « le ministère qu'on lui avait confié: catéchisme, patronage, sacrements 10 ». En fait, c'est dans l'Action catholique - plus précisément dans la Jeunesse agricole chrétienne (JAC) -, au contact des jeunes, qu'il s'investit le plus. En 1949, il évoquera, non sans un certain lyrisme, « la JAC, en ses débuts, en son premier jaillissement, dans ce grand souffle d'enthousiasme qui déferlait sur les campagnes et dans

les bourgs et qui gonflait de joie le cœur de tant de jeunes Il ».
Mobilisé en septembre 1939, il passe un an de guerre comme infirmier militaire dans l'Est. Sergent pendant la « drôle de guerre », il sera décoré de la croix de guerre. Puis il connaît « les

tristesses de l'exode, la honte de la fuite au sud de la Loire 12 ».
En août 1940, il rentre à Angers. Vinrent alors quatre années d'occupation où il est, selon son expression, « plutôt pétainiste » : «L'ordre, la religion, les consignes de mon évêque m'y

poussaient 13. » Il redevient un prêtre « classique» et occupe la
fonction de directeur des œuvres de jeunesse. Cependant, selon le témoignage de son frère, Olivier Riobé, il passe outre aux consignes des Allemands qui avaient demandé de supprimer toute activité de jeunes, ce qui lui vaut les réprimandes de son évêque, Mgr Costes. Celui-ci lui téléphone: « J'entends que vous continuez

7. Ibid., p. 75. 8. Ibid., p. 79. 9. Ibid., p. 79. 10. Ibid., p. 79. Il. Préface de Guy Riobé à Un homme fonce, d'Émile Joulin, Angers, Éditions de l'Ouest, 1949, p. VII. 12. Guy Riobé, La liberté du Christ, op. cit., p. 80. 13. Ibid. 18

à travailler avec les œuvres de jeunesse? Les Allemands l'ont interdit. Il faut arrêter, et arrêter tout de suite. Si vous n'arrêtez

pas, je vous nomme aussitôt curé de Guédéniau 14 » (Guédéniau
était réputée pour être la paroisse de rebut du diocèse). Et puis, en 1945, il y a un « choc dans sa vie1s ». Au cours d'une retraite sacerdotale de trente jours, le Père Monier, un religieux jésuite, lui fait découvrir que « le christianisme est la religion de l'amour et non la religion de la loi 16». Il est alors « libéré 17». A trente-quatre ans, alors qu'il est prêtre depuis dix ans, il devient chrétien, il rencontre Jésus-Christ. Auparavant, racontera-t-il, « je vivais dans l'Ancien Testament, peut-être même dans une religion stoïcienne de l'ordre moral. Le message évangélique ne m'avait pas vraiment rejoint. Le système clérical étaitil profondément chrétien, c'est-à-dire imprégné de l'Évangile?

Il formait souvent des pratiquants plus que des chrétiens 18 ».

En 1949, Mgr Chappoulie est nommé évêque d'Angers et, en novembre 1951, Guy Riobé devient son vicaire général. « Mgr Chappoulie, dira-t-il, était obsédé par la nécessité de faire passer sa très conservatrice chrétienté d'Angers d'un christianisme

préservé à une foi de plein vent 19. » Le 5 octobre 1952, Guy
Riobé accompagne son évêque à Reims où il doit prononcer le panégyrique de saint Rémi. L'évêque d'Angers célèbre « la foi intrépide de Rémi qui ne savait pas l'avenir pas plus qu'aucun homme ici bas, qui s'en allait à tâtons sur le chemin de l'histoire, mais qui savait que l'Église a reçu pour mission de jeter sans repos et par toutes les mers le filet de son divin Maître, et que, depuis la mort du Sauveur sur la croix du Calvaire, il n'y a plus pour ses apôtres et leurs successeurs ni Grecs, ni Barbares, ni esclaves, ni hommes libres (Col, 3, Il), mais des hommes qui tous doivent trouver leur unité dans le Christ Jésus. [...] Rémi a cru à la vérité de l'Évangile, à la toute-puissance et à la fécondité du message chrétien. Entraîné par sa foi, Rémi a quitté l'abri des murs de sa cité; il s'en est allé aux Barbares20 ». Ce panégyrique impressionna beaucoup Guy Riobé: «Mes yeux
14. Cité par Jean-François Six, Guy-MarieRobié, évêque et prophète, Paris, Le Seuil, 1982, p. 61. 15. Guy Riobé, La liberté du Christ, op. cit., p. 84. 16. Ibid., p. 83. 17. Ibid. 18. Ibid., p. 84. 19. Ibid., p. 88. 20. Mgr Chappoulie, Luttes de l'Église, tome I, Perspectives missionnaires, Paris, Fleurus, 1957, p. 160. 19

s'ouvraient21», dira-t-il. Et lui aussi, lorsque lui-même sera devenu évêque, prendra le risque de quitter l'abri des murs de sa cité pour s'en aller aux « Barbares »... En 1954, survient la crise des prêtres-ouvriers auxquels le pape demande de mettre un terme à leur expérience. L'idée de contester cette décisionn'effleure pas Guy Riobé : « Personnellement, écrit-il à un ami qui souhaitait devenir prêtre-ouvrier, je n'ai jamais pensé à discuter l'objet de la décision de Rome. L'Église, quels que soient ses modes d'expression, a des intuitions qui ne trompent pas. Et il nous faut accepter, dans la Foi, "la cessation du travail des prêtres comme ouvriers..." [...] Que faire - sinon redoubler de confiance en l'Église, par qui nous souffrons, et qui nous force à pénétrer plus avant dans son mystère de Foi22. » En 1955, Guy Riobé devient le responsable de l'Union des frères de Jésus, un institut séculier sacerdotal qui s'inspire de la spiritualité de Charles de Foucauld. Il sera profondément marqué par la mystique de l'ermite du désert: « Il y a, dira-t-il, une radicalité et en même temps une simplicité dans la vie de foi de Charles de Foucauld qui, pour moi aussi, a été ce que l'on peut appeler une étape de conversion23. » Cette radicalité et cette simplicité, qui s'enracinent dans l'Évangile des Béatitudes et dans la foi à la personne vivante de Jésus, permettent de mieux comprendre l'itinéraire de Guy Riobé lorsqu'il deviendra, malgré lui, un évêque « contestataire ». Pourtant, ainsi qu'il le soulignera lui-même, cela est un « paradoxe» : « Marqué par le Père de Foucauld, dont toute la vie a été un acte de foi dans les moyens pauvres, jusqu'à l'enfouissement en plein désert, et dans la valeur d'une longue prière d'adoration, je passe pour un évêque vedette, qui fait du bruit, frappe l'opinion24. » Ses nouvelles fonctions vont lui permettre de parcourir le monde, tout particulièrement l'Afrique et l'Amérique latine. Ses rencontres avec les évêques de ces continents qui s'efforcent de partager les souffrances et les espérances de leur peuple, le marqueront profondément. Mais, alors qu'on est en pleine guerre d'Algérie, il demeure encore étranger aux événements politiques. Le 20 mai 1957, il écrit: « Devant cette situation qui, humainement, est de plus en plus désespérée, il n'y a qu'un moyen,
21. 22. cit., p. 23. 24. 20 Guy Riobé, La liberté du Christ, op. cit., p. 84. Cité par Jean-François Six, Guy-Marie Riobé, évêque et prophète, op. 97. Radioscopie, entretien avec Jacques Chancel, 2 janvier 1975. Guy Riobé, La liberté du Christ, op. cit., p. 110.

un seul pont, c'est de se plonger en plein surnaturel25. » Ainsi son christianisme ne l'a-t-il pas encore fait rejoindre l'histoire des hommes. Il se dérobe encore à l'événement. Il se trouve qu'à ce moment précis, le général Jacques de Bollardière est enfermé dans la forteresse de la Courneuve parce que, par des moyens éminemment humains, il a su avoir prise sur l'événement et attirer l'attention des Français sur « l'effroyable danger qu'il y aurait pour nous à perdre de vue, sous le prétexte fallacieux de l'efficacité immédiate, les valeurs morales qui seules ont fait jusqu'à maintenant la grandeur de notre civilisation et de notre armée26 ». Seize ans plus tard, les deux hommes se retrouveront à l'évêché d'Orléans et je puis témoigner qu'ils seront alors en totale communion de pensée. Le 7 août 1961, Guy Riobé est nommé à Orléans évêquecoadjuteur de Mgr Picard de La Vacquerie. Il choisit pour devise épiscopale: Propter Jesum et Evangelium, « A cause de Jésus et de l'Évangile ». Il est consacré le 28 octobre dans la cathédrale d'Orléans par Mgr Veuillot. Celui-ci est assisté par un jeune évêque noir que Guy Riobé a connu en Afrique et auquel il s'est lié d'amitié: il s'agit de Mgr Bernardin Gantin qui deviendra cardinal et occupera à la curie romaine l'importante fonction de préfet de la Congrégation des évêques. Si l'on met en perspective le discours qu'il prononce après le repas suivant sa consécration, trois expressions prennent un relief particulier. «Toutes ces semaines dernières, dit le nouvel évêque, au fur et à mesure que je prenais conscience de la tâche qui serait mienne, mais aussi de la grâce que Jésus me donnerait, si j'éprouvais douloureusement ma pauvreté, je me sentais tellement en sécurité dans l'Église. » Dans les dernières années de son épiscopat, il vivra très loin de cette « sécurité ». Il parle de la « force merveilleuse de l'amitié qui unit les évêques» dont il a été le témoin avant d'en éprouver lui-même les bienfaits dès les premiers instants de sa nomination. Des années après sa nomination, il lui faudra vivre bien loin de cette « amitié». Il termine son discours en affirmant sa volonté d'être fidèle à la promesse qu'il a faite le matin même: « Être toujours affable et miséricordieux envers les pauvres, les étrangers et tous les indigents. » C'est bien à cette promesse qu'il a tenté d'être fidèle tout au long de sa vie d'évêque.
25. Cité par Jean-François Six, Le Père Riobé, un homme libre, Paris, Desclée de Brouwer, 1988, p. 32. 26. Général de Bollardière, Bataille d'Alger, bataille de l'homme, Paris, Desclée de Brouwer, 1972, p. 97. 21

Le 30 mai 1963, Mgr Picard donne sa démission et Guy Riobé devient évêque d'Orléans. Le 8 juin 1963, il fait une conférence sur le rôle des laïcs dans l'Église au cours de laquelle il affirme que la foi en Jésus-Christ doit transcender toutes les divergences politiques et permettre de manifester l'union de tous les chrétiens au sein de l'Eglise: « Avoir la hantise, dit-il, et c'est cela se sentir membre de l'Église, avoir la hantise de vivre en profonde union avec tous ses frères dans la foi, quelles que soient leurs options temporelles politiques, syndicales, sachant que, cette union entre chrétiens, elle est le témoignage visible de l'unité des chrétiens. [...] Au point de vue politique, quelles que soient les options sur le plan temporel, réaliser cette unité qui doit être le signe visible de Jésus ressuscité et qui vit dans le monde27. » Une telle déclaration permet de mettre en perspective l'évolution de celui qui, quelques années plus tard, se fera connaître auprès de l'opinion publique par ses prises de position « politiques» et sera accusé de compromettre l'unité des chrétiens. « J'aurais très bien pu, dira-t-il, me couler dans le "moule" que m'avait préparé Mgr Picard de La Vacquerie. Mais, très vite, un certain nombre de chrétiens, laïcs et prêtres, m'ont obligé à affronter les réalités de la vie. Je me suis laissé guider par l'appel des événements28. » C'est en mai 1965 - je suis alors un jeune enseignant de vingtsix ans arrivé depuis peu dans le Loiret - que je rencontre pour la première fois Guy Riobé à l'évêché d'Orléans. Fort intimidé, je tente de lui faire part de ma conviction que la non-violence correspond précisément aux exigences exprimées dans l'Évangile des Béatitudes, de ma déception de voir que l'Église, au cours des derniers siècles, a mis ces exigences entre parenthèses, et de mon inquiétude que le Concile n'aille guère plus loin qu'une condamnation de principe de l'armement nucléaire sans aucune prise sur la réalité. Ce qui m'a frappé, lors de cette première rencontre, c'est que Guy Riobé n'a pas voulu argumenter pour tenter de relativiser mes propos, pour me montrer, du haut de son autorité épiscopale, que les choses n'étaient pas aussi simples que j'avais la naïveté de le croire. Son attitude n'a pas été celle de ces notables qui tentent toujours de justifier les compromis et les compromissions de l'institution qui précisément les a fait notables. Dès le premier instant, il m'a écouté avec attention et
27. Cité par Jean-François Six, Le Père Riobé, un homme libre, op. cit., p. 67. 28. Guy Riobé, La liberté du Christ, op. cit., pp. 101-102. 22

il a accueilli avec bienveillance ce que je tentais de lui exprimer. Je le vois encore, à ma grande surprise, se lever du fauteuil où il était assis pour aller s'installer à son bureau et prendre des notes. Lors de notre conversation, il m'est apparu clairement qu'il avait déjà l'intuition qu'il existait une convenance particulière entre la non-violence et l'Évangile. Il me parla de Massignon, qu'il avait bien connu, et qui fut en France l'un des tout premiers à être attentif à la pensée et à l'action de Gandhi. Manifestement, il comprenait la langue dans laquelle je m'exprimais. Par la suite, nous resterons en relation. Le 10 octobre, il m'écrit de Rome en me disant son espérance que les textes du Concile suivront, dans leurs conclusions, « et l'intervention de Paul VI à l'ONU et ce qu'a demandé la quasi-totalité des évêques qui sont intervenus, et réclament une condamnation solennelle et sans échappatoire possible de la guerre». Le 10 octobre 1966, se tient à Orléans une assemblée œcuménique sur la paix. Dans son intervention, Guy Riobé rappelle le souvenir de sa rencontre avec Louis Massignon qui lui a fait comprendre que « l'amour de la paix doit nous faire renoncer à l'action violente ». Puis il cite la Constitution conciliaire sur la présence de l'Église dans le monde. « Il y a un texte, dit-il, qui certainement, dans l'avenir, va être la lumière qui va éclairer et qui va décider énormément d'énergie dans cette action de la non-violence. Voici ce texte: "Nous ne pouvons pas ne pas louer - oh! c'est encore timide, mais c'est timide et en même temps c'est très grand et plein d'espoir comme la naissance du petit enfant de Bethléem -, nous ne pouvons pas ne pas louer ceux qui, renonçant à l'action violente dans la défense de leurs droits, ne recourent qu'à des moyens de défense qui sont à la portée des faibles eux-mêmes; si toutefois ceci peut se faire sans porter préjudice aux droits et aux obligations de la communauté." » Dans sa conclusion, il dit son espérance que soient posés des gestes prophétiques: « Je trouve très belle cette parole de quelqu'un qui, appelant un prophète, disait: "Si j'avais un prophète avec moi, je crois que j'aurais le courage de l'être avec lui." Des prophètes avec nous, capables de gestes audacieux, des gestes, parce que les gestes ont beaucoup plus d'importance que les paroles ou les écrits, même si ces gestes nous révoltent, même et surtout s'ils nous inquiètent, même et surtout s'ils sortent des chemins battus et de tout ce qui a été considéré comme des valeurs dans le passé, sans condamner le passé, à condition que ces gestes naissent dans un cœur humble, captif d'un grand amour, et soient 23

capables de continuer le geste d'amour, celui du prophète de Galilée, le Christ, Prince de la paix. » L'année suivante, dans le cadre d'une semaine pour la paix organisée à Orléans par les Églises chrétiennes, nous sommes cinq à observer un jeûne public du 14 au 17 décembre 1967. Le 14 décembre se tient une nouvelle assemblée œcuménique pour la paix au cours de laquelle je précise la signification de ce jeûne: « Nous nous efforcerons pendant ces trois jours de discerner quels actes sont possibles qui aient prise sur l'événement et soient de véritables gestes de réconciliation entre les hommes. » Guy Riobé conclut la soirée par une prière pour la paix: « Seigneur, au terme de cette veillée, nous te demandons de susciter en beaucoup de nos frères ces intuitions, ces initiatives qui les conduiront à ces gestes prophétiques que nous attendons et sans lesquels, probablement, la paix ne pourra pas nous être donnée. Ces gestes prophétiques: gestes de jeûne, gestes de nonviolence, attitudes qui orientent une vie. « Apprends-nous à les regarder avec sympathie. Apprendsnous à désirer qu'ils se multiplient. Apprends-nous à respecter tous nos frères quand ils se voient portés, dans la fidélité à l'Évangile, à poser tel ou tel geste, quelles que puissent en être les conséquences. « Voici Noël qui vient... Apprends-nous, Seigneur, à faire de ce Noël un Noël qui prenne en charge, vraiment, la souffrance de tous les peuples en guerre, de tous les peuples qui ont faim. « Fais que nous ne puissions pas passer ce Noël avec un cœur indifférent et que nous cherchions comment faire pour que ce Noël soit un Noël de solidarité avec tous nos frères à travers le monde. « Apprends-nous surtout à retrouver dans cette fête de Noël le Christ fait Homme et à l'entendre nous redire aux uns et aux autres, réellement, cette Bonne Nouvelle des Béatitudes: « Heureux les artisans de paix, car ils sont fils de Dieu. « Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, « car le Royaume de Dieu est à eux. » Ces déclarations publiques de l'évêque d'Orléans appelant de ses vœux des gestes prophétiques de non-violence pour la paix, qui expriment sans aucun doute ses convictions profondes, prennent valeur d'engagement pour l'avenir. Elles le lient comme malgré lui et, lorsque quelques mois plus tard, il se cabrera devant l'obstacle, c'est ep. se ressouvenant de ces paroles, qu'il se décidera à prendre l'élan pour le franchir. Guy Riobé se sent particulièrement interpellé par les « événe24

ments » du Viêtnam. Il est un ami personnel de Mgr Philippe Dien, archevêque de Hué, qui, avant d'être nommé évêque, avait été Petit frère du Père de Foucauld. C'est en solidarité avec lui et tout le peuple vietnamien que, le 2 février 1968, l'évêque d'Orléans publie un « Appel pour la paix au Viêtnam » : « Ce qui se passe au Viêtnam est horrible. « Les démonstrations de force s'accélèrent. « Qu'ils soient du Nord ou du Sud, qu'ils subissent la loi de Pékin, de Moscou ou de Washington, tous les Vietnamiens, civils ou militaires, victimes d'un conflit qui les dépasse, gravissent un affreux calvaire. « On leur parle de libération ou de liberté, mais c'est la paix qu'ils réclament. Ils n'en peuvent plus d'être en guerre. « Nous sommes solidaires de nos frères du Viêtnam, responsables du sang versé et des sacrifices imposés, dans la mesure où, fermés dans nos égoïsmes, le drame du Viêtnam ne nous atteint pas dans notre cœur et notre chair. « La paix qui se joue au Viêtnam, c'est chaque homme qui la perd ou la gagne à sa place. « Sommes-nous à notre place? « A notre place dans les mouvements qui œuvrent pour la paix, en ne tolérant pas d'en voir utiliser les forces à des fins partisanes. « A notre place, solidaires de nos frères les plus proches, audelà des barrières de milieu ou de classe, pour lutter de toutes manières dans le dur combat pour la promotion de l'homme et le développement des peuples. « A notre place, dans la vie quotidienne, soucieux d'être, partout et pour tous, source de paix et d'accueil fraternel. « A notre place, face aux courants de l'opinion publique, pour forcer ceux qui ont pouvoir politique à rompre l'escalade infernale des armements. « A notre place, nous chrétiens, devant Dieu, "de qui vient toute paix", pour le supplier de nous donner la paix. » Dans l'après-midi du 8 janvier 1969, la peur au ventre, Guy Riobé entre dans le tribunal d'Orléans pour témoigner en faveur de trois anciens officiers de réserve qui allaient être jugés pour avoir renvoyé leur livret militaire au ministre des Armées. En venant au tribunal, Guy Riobé est conduit là où il ne voulait pas aller. Dans La liberté du Christ, il parle de ce procès comme d'un « épisode dramatique29 ». Le moment le plus dramatique
29. Ibid., p. 105. 25

ne fut pas le moment où il est venu au tribunal, mais certainement celui où il a dû prendre la décision de venir ou de ne pas venir, puisque telle était la question. Cette décision fut certainement l'un des choix les plus difficiles qu'il eut à faire dans sa vie, peut-être le plus difficile. Le 13 juin 1967, Jean Desbois, Jean-Pierre Perrin et moimême écrivons chacun une lettre personnelle au ministre des Armées pour lui demander à bénéficier du statut des objecteurs de conscience. Tous trois avions fait notre service militaire comme officier de réserve. Jean Desbois et Jean-Pierre Perrin, qui étaient alors séminaristes, avaient été rappelés en Algérie en 1956 et s'étaient trouvés confrontés à la dure réalité des « événements ». « J'ai vu, racontera Jean-Pierre Perrin, cette armée française que, mis à part quelques blagues de Courteline, je respectais fondamentalement, commettre des crimes qui n'étaient pas le fait de quelques énergumènes dépravés et que l'autorité couvrait malgré leur fréquence; on torturait, on tuait sans jugement. [...] J'écrivis à mon évêque d'alors. Il ne put comprendre ce qui se passait et me recommanda surtout d'éviter toute rébellion. L'armée torturait, tuait les suspects, l'Église laissait faire et veillait surtout à ce que ses prêtres et ses séminaristes fissent bonne figure dans

l'armée 30. » Depuis lors, la « question de la violence» ne cessait

de les préoccuper et ils s'étaient peu à peu convaincus que c'était dans la recherche de la non-violence qu'ils pouvaient trouver la réponse. Pour ma part, j'étais arrivé en Algérie au moment des accords de paix et je n'avais pas été confronté à la guerre. Mais j'avais pu constater les conséquences dramatiques que ces années de violence avaient entraînées pour les différentes communautés. Tous trois étions désormais persuadés que la violence ne pouvait pas apporter une solution humaine aux inévitables conflits humains et qu'il était possible, par l'action non violente, de briser la fatalité de la violence. Par ailleurs, nous avions acquis la conviction que la non-violence se situait dans le dynamisme même de l'Évangile. Dès lors, il ne nous était plus possible de rester « à la disposition » de l'autorité militaire. Il nous fallait en quelque sorte « régulariser» notre situation vis-à-vis de l'armée. C'est pourquoi nous avions décidé de demander à bénéficier du statut d'objecteur de conscience. Nous savions que cette démarche ne pouvait pas aboutir, car, à cette époque, les dispositions de la loi en vigueur

30. Prêtres de quelle Église?, Paris, Le Seuil, 1971, p. 102. 26

n'offraient la possibilité de devenir objecteur de conscience qu'aux jeunes appelés qui n'avaient pas effectué leur service militaire. Mais nous voulions précisément faire apparaître les contradictions de la loi, en obligeant la Commission juridictionnelle à nous opposer un refus. En outre, nous voulions épuiser tous les moyens légaux à notre disposition avant d'entrer dans l'illégalité. Nous serions ainsi en mesure de justifier notre geste de « désobéissance civile ». Pour lever toute ambiguïté sur le sens de notre démarche, nous prévenions le ministre qu'en cas de refus, nous serions dans l'obligation de lui renvoyer notre livret militaire. Le 2 novembre 1967, la Commission juridictionnelle nous a répondu que « quel que puisse être le bien-fondé de la requête» - ce qui laissait entendre clairement que notre requête était bien fondée - elle était inacceptable « eu égard aux termes impératifs de la loi ». C'est au cours du jeûne que nous observons du 14 au 17 décembre 1967, que Jean Desbois, Jean-Pierre Perrin et moi-même, nous nous décidons à renvoyer nos livrets militaires au ministre des Armées. Dans une lettre commune datée du 18 décembre, nous lui écrivons ceci: « Pensant qu'il doit être possible à tout citoyen, quelle que soit sa "situation militaire", de choisir d'autres moyens que la violence ou la menace de la violence pour promouvoir la paix entre les hommes, nous restons persuadés du bien-fondé de notre démarche. C'est pourquoi, ainsi d'ailleurs que nous vous en avions prévenu, nous sommes amenés aujourd'hui à vous renvoyer notre livret militaire. « Nous savons la gravité de ce geste. Il nous est dicté par l'Évangile. En conscience, nous ne pouvons pas rester complices de la mise en œuvre d'une défense nationale fondée sur le principe de la violence et, maintenant, plus particulièrement sur la possession d'armes nucléaires qui font peser sur l'humanité le danger des pires destructions. Nous nous rendons ainsi solidaires des objecteurs de conscience afin de nous efforcer avec eux de lutter pour la justice et la paix par des moyens non-violents. « Nous sommes convaincus que notre geste est légitime bien que, présentement, il ne soit pas légal. En nous engageant dans cette voie, nous pensons mieux servir l'Évangile de la Paix que Dieu nous a révélé en Jésus-Christ et mieux servir aussi notre Patrie. » Par lettre en date du 9 février 1968, le général commandant la 13e Division militaire écrit à chacun de nous pour nous signifier qu'en raison des dispositions de la loi, nous demeurons « assujettis aux obligations imposées aux réservistes ». Il ajoute 27

cependant: « Bien que le renvoi de vos pièces tombe sous le coup des sanctions prévues par l'article 92 de la loi du 31 mars 1928 relative au recrutement de l'armée, j'ai décidé, par mesure de bienveillance, de ne pas entreprendre d'action judiciaire à votre encontre, à la condition toutefois que vous ne renouveliez pas ce délit. » Il nous renvoie donc nos livrets militaires par la voie normale de la gendarmerie. Lorsque, quelque temps plus tard, nous recevons la visite des gendarmes, nous ne pouvons que leur déclarer qu'il ne nous est pas possible de reprendre notre livret pour les mêmes raisons pour lesquelles nous l'avions renvoyé et nous signons un procès-verbal qui prend acte de notre refus. A partir de cet instant, nous sommes des citoyens en situation de désobéissance ouverte aux lois de la République. Chaque fois, nous avons informé Guy Riobé de nos démarches et nous restons en dialogue avec lui. Il comprend et, dans une large mesure, partage nos convictions profondes. La question qui ne pouvait pas ne pas se poser, à lui comme à nous, était de savoir qu'elle serait son attitude s'il y avait un procès. Cette question va hanter la conscience de l'évêque d'Orléans pendant de longues, de très longues semaines. A la suite du renvoi de notre livret militaire, nous constituons un dossier réunissant les documents relatifs à notre action, afin de pouvoir informer nos amis et notre entourage sur le sens de notre démarche. En posant notre geste, nous ne visions pas une solution individuelle au problème de la violence, nous entendions mener une action « politique» qui permette de poser la question de la non-violence sur la place publique. Nous n'étions pas soucieux seulement de la vérité de notre action, mais aussi de son efficacité. Nous ne voulions pas seulement donner un « témoignage» de non-violence, nous voulions aussi rechercher quels étaient les moyens pratiques que la non-violence pouvait apporter pour la construction d'une société plus juste. Cette recherche ne pouvait être menée que si elle était partagée par d'autres et, de ce fait, prenait une dimension collective. Guy Riobé ne partage pas cette façon d'envisager notre action. Il comprend notre démarche « spirituelle », mais il ne comprend pas, pas encore, notre démarche « politique ». Il approuve les raisons profondes qui nous ont amenés à entrer en désobéissance au nom de l'exigence évangélique de non-violence, mais il considère que toute « publicité» donnée à notre geste ne peut qu'en dénaturer la signification. « Il y a une interrogation, m'écrit-il, dans une lettre datée du 22 mars 1968, que je n'arrive pas à évacuer de mon esprit: est-ce que la "publicité", au sens noble du terme, 28

peut se concilier avec une profonde attitude de non-violence? "Jésus se taisait." Il y a une telle grandeur et une telle force dans le silence, une fois qu'on a posé un acte audacieux. » Bien que la diffusion de notre dossier reste très limitée, il parvient entre les mains de quelques jeunes et l'un des parents vient s'en plaindre auprès de l'évêque. Celui-ci ne nous comprend plus et il nous le fait savoir sans ménagement: le 2 mars 1968, il écrit à Jean Desbois : « Ce que j'ai bien du mal à comprendre, c'est la publicité qui est donnée à vos décisions, par ce dossier qui circule un peu partout et que vous avez l'imprudence de donner à des jeunes dont vous pouvez vous occuper au titre du ministère qui vous est confié. « J'avoue ne plus comprendre. Autre chose est une décision personnelle mûrement réfléchie, autre chose la publicité qu'on y donne, surtout quand il s'agit d'un acte aussi grave que celui que vous posez. « Vous savez combien j'ai essayé et j'essaie encore de vous suivre, mais je ne peux vraiment pas approuver ce partage avec de tout jeunes hommes. « Excusez-moi de vous parler ainsi, mais je suis très ennuyé, croyez-le. » Guy Riobé reproche tout particulièrement à Jean-Pierre Perrin de profiter de sa fonction d'aumônier fédéral de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) pour faire auprès des jeunes une "propagande politique". Jean-Pierre Perrin s'expliquera sur son attitude dans une lettre circulaire qu'il fera parvenir à Guy Riobé : « Cette information, écrit-il, sans abuser de mes fonctions d'aumônier, avec prudence, en essayant de faire comprendre les rudes exigences de la non-violence, je crois devoir la donner à tous ceux que mon geste va surprendre, quand il sera rendu public par un procès. Je crois devoir la donner à tous ceux qui, par ailleurs, sont abondamment soumis à d'autres influences génératrices de violence et de guerre. Et, avec prudence, je crois devoir la donner à des jeunes comme à des adultes. En renvoyant mon livret militaire, je ne cherche pas seulement à mettre individuellement ma conscience en paix. Je veux apporter ma contribution à toute une action non-violente que nous voulons intensifier. L'Évangile me demande cela. » Par lettre en date du 20 mars 1968, le procureur de la République informe l'évêque d'Orléans qu'il est saisi d'un procès-verbal établi à l'encontre de Jean-Pierre Perrin. « En conséquence, lui précise-t-il, M. l'abbé Perrin Jean-Pierre sera prochainement cité
29

à comparaître devant le tribunal correctionnel d'Orléans. Je ne manquerai pas de vous tenir informé de la décision du tribunal. » Guy Riobé lui répond dès le lendemain pour lui dire qu'il est parfaitement au courant de la situation de Jean-Pierre Perrin et que, « voulant respecter une option personnelle », il n'a « pas cru devoir s'y opposer, au nom de l'obéissance qu'un prêtre doit à son évêque». Nous avions demandé au Père dominicain Pie-Raymond Régamey, l'un des rares théologiens catholiques à avoir souligné le lien essentiel entre l'Évangile et la non-violence, à venir faire une conférence à Orléans. Celle-ci était prévue le 1er avril. Mais Guy Riobé, croyant, au vu de la lettre du procureur, que notre procès va avoir lieu très prochainement, s'inquiète des remous que pourrait provoquer la venue du Père Régamey à Orléans. Le 21 mars, il lui écrit: « Inévitablement, l'opinion publique va être très remuée par ce jugement. Est-ce bien le moment d'organiser cette conférence sur la non-violence? Je préférerais qu'elle soit remise à plus tard, dans un climat autre que celui d'un jugement en correctionnel... Je vous laisse juge. » Le 22 mars, le Père Régamey lui répond: « Je me demande si deux choses ne priment pas : d'une part, la corlférence est annoncée, les affiches répandues dans Orléans et je crains qu'on interprète mal un ajournement; d'autre part, si l'intérêt est éveillé, même quelque peu passionné, j'ose espérer que cJJestune parole de paix que j'arriverai à donner, une vue situant dans un horizon plus large ce sur quoi on risque de se braquer. » « Je vous remercie de votre lettre, lui répond aussitôt Guy Riobé, et de bien vouloir m'aider à voir plus clair, dans une situation bien complexe. Qu'il soit

entendu que votre conférence est maintenue, le 1er avril, au soir. »
Guy Riobé nous invite à venir dîner à l'évêché avec le conférencier. Lorsque nous arrivons, il vient vers nous avec un air renfrogné et nous demande d'un ton bougon quelle est la raison pour laquelle nous venons encore l'importuner. Il a tout simplement oublié l'invitation qu'il nous avait adressée... Extrêmement confus, il téléphone à la supérieure d'un couvent pour lui demander d'improviser un repas pour ses invités. Sans aucun doute, cet oubli était significatif du désarroi dans lequel il se trouvait plongé. Devant une salle comble, la conférence du Père Régamey se passera dans le plus grand calme, en présence de Guy Riobé qui s'est installé discrètement au fond de la salle et qui s'éclipsera au début du débat. Les événements de mai 1968 ne laissent pas indifférent l'évêque d'Orléans: il s'efforce d'être attentif à l'événement et d'en 30

comprendre la signification profonde. Le soir du 7 mai, à l'occasion des fêtes de Jeanne d'Arc, lors de la cérémonie au cours de laquelle le maire d'Orléans remet à l'évêque l'étendard de la sainte, devant toutes les personnalités locales et plusieurs milliers d'Orléanais, Guy Riobé prononce le discours suivant: « Monsieur le Maire, « Il nous est difficile d'être heureux ce soir, sinon dans l'Espérance. « Notre fidélité à Jeanne d'Arc se veut fidélité aux hommes de notre temps, pour partager leurs soucis et leurs peines. « C'est aux jeunes que nous pensons surtout. Vous venez de parler des étudiants. Pas un Français, depuis hier, ne peut ignorer la gravité de ce qu'ils vivent. « D'autres aussi s'interrogent: jeunes ouvriers en chômage, jeunes ruraux, obligés par centaines de quitter leur terre et leur famille, jeunes au Viêtnam toujours en guerre. « Tous ont le redoutable privilège de vivre dans le monde, à l'heure des plus gigantesques transformations de son histoire. « Parce qu'on leur répète qu'ils auront à former la société de demain, ils veulent en assumer, à leur pleine mesure, la responsabilité. « Je souhaite pour ma part que ces fêtes de Jeanne d'Arc soient pour ceux d'entre eux qui nous écoutent, comme pour nous tous, autre chose que le maintien d'une tradition, la remise d'un étendard symbolique, ou le déroulement de cortèges dans les rues de la cité. « Jeanne d'Arc, vous le disiez à l'instant, s'inscrit au premier rang des héros et des saints dont la vie et la mort soutiennent les générations qui les suivent. « Elle n'est pas un modèle à copier.

« Elle n'est pas un passé à faire revivre.

I

« Elle est un message. Elle est une âme, elle est toujours vivante. « Puisque Orléans ne l'a connue dans l'histoire que par la délivrance d'une ville assiégée, elle est, pour chacun de nous, celle qui libère et qui sauve. « Son dynamisme et sa vigueur ont bouleversé les routines. « Sa droiture a triomphé des lenteurs. « Sa franchise s'est imposée aux puissants. « Elle a livré bataille, mais jamais elle n'a laissé libre cours aux instincts de violence et de haine. « Elle a surtout fait le don de sa vie pour le bien de ses frères. « Qu'elle nous aide à comprendre, à nous reconnaître, à nous 31

aimer, à discerner dans les exigences et les requêtes des jeunes de notre temps les signes du dessein de Dieu sur la vocation intégrale de l'homme. » Le 20 mai, il publie un communiqué dans la presse locale: « Bien qu'il soit difficile de saisir sur le vif tout le sens et la portée de ce qui se passe aujourd'hui, un évêque ne peut pas être étranger aux événements qui atteignent si profondément la vie de la nation. « Toutes les contestations et les affrontements actuels doivent être pour nous, quelles que soient nos options temporelles, une invitation au renouvellement et au dépassement d'un monde qui porte si souvent atteinte à la dignité même des hommes: impossibilité pour beaucoup d'être, individuellement ou collectivement, partie prenante dans l'organisation de la société, et responsables de leur destin; contradictions entre le gaspillage des uns et la misère des autres, entre le luxe et l'insécurité. « Dépassant tout égoïsme, tout préjugé et toute routine, comme toute tentation de violence ou de haine, cherchons à nous comprendre, à nous reconnaître; à nous aimer et à discerner dans les exigences et les requêtes des hommes de notre temps les signes du dessein de Dieu sur la vocation intégrale de l'homme. » Au soir du 30 mai, Guy Riobé participe à une veillée œcuméni9ue. « J'invitais les chrétiens, racontera-t-il, dans la fidélité à l'Evangile, à se montrer attentifs et inventifs pour découvrir les formes nouvelles de la société de demain. Et, rappelant l'exigence de la charité fraternelle, je précisais: « L'Évangile nous interdit de classer les hommes en deux catégories, les bons et les méchants, en rejetant sur un seul groupe la responsabilité de la crise et des bouleversements actuels. « L'Évangile nous interdit de mettre sous l'unique nom de subversion tant d'efforts, de luttes, de sacrifices consentis, expression d'une authentique espérance en un monde plus humain. « L'Évangile nous interdit de rejeter la violence des rues sans vouloir, en même temps, mettre un terme à toutes les violences causées par les injustices sociales et les atteintes à la dignité de l'homme31. » Au début de juillet de cette même année, Orléans accueille les « Semaines sociales». Le thème choisi depuis longtemps, « L'homme dans une société en mutation », se trouve être d'une étonnante actualité. Le 9 juillet 1968, dans l'allocution qu'il prononce lors de la réunion de prière organisée au cours de cette
31. Guy Riobé, La liberté du Christ, op. cit., p. 103. 32

rencontre, l'évêque d'Orléans souligne «la conscience qu'a aujourd'hui le peuple de Dieu de devoir accomplir son cheminement vers Dieu dans l'itinéraire des hommes32 ». Il poursuit: « Nous manquons ici, il faut l'avouer, de certaines assises doctrinales. Notre morale a merveilleusement analysé les conditions de l'action bonne dans des circonstances données. Elle devra présenter et développer des chapitres nouveaux. On s'en aperçoit en ce moment dans la requête si souvent formulée d'une "théologie de la révolution", ou encore d'une théologie de la non-violence. Il est vrai que nous manquons d'une éthique de l'engagement de l'homme dans la construction du monde, dans l'avènement de ce qui n'a pas encore été, bref dans les mutations. » Cette mutation du monde implique une mutation de l'Église elle-même: « Pour être au beau milieu du monde les témoins et les acteurs de ce renouvellement des choses, il est nécessaire, fondamental, pour nos églises de se renouveler sans arrêt. Et l'expérience prouve que l'action de l'Esprit, pour l'Église aussi, n'agit que sous la poussée des événements. Ce qui est pour beaucoup un scandale. Mais enfin, ne sommes-nous pas les fils de l'Événement? » Cela demande aux chrétiens un double engagement: « Une affirmation de valeurs permanentes, une contestation du monde en ses stabilités et en ses mutations. » Car, si tout doit être contesté, « Jésus-Christ est incontestable ». Mais, pour incarner l'Évangile dans l'histoire des hommes, les chrétiens doivent contester le monde. «Car le monde conteste l'Évangile, mais l'Évangile conteste le monde. Cela a toujours fait partie de la vocation et de la fonction prophétique. Dans la Bible, l'affirmation de "l'Éternel qui ne change pas" est liée au devoir de rendre la vie humaine toujours plus humaine. La suppression de l'oppression d'un peuple, le souci de la veuve et de l'orphelin, le sort de l'étranger accompagnent la plupart du temps la solennité de la reconnaissance de l'Éternel. » Mais la contestation du monde n'a pas toujours été comprise par l'Église. Guy Riobé en donne un exemple particulièrement significatif: « Un Franz Jagerstatter, paysan catholique d'Autriche et père de famille, refuse, au nom de sa foi, de servir dans l'armée hitlérienne. Il est condamné à mort et exécuté en 1943. Il est clair qu'il portait une contestation au nom de l'Évangile. Pourtant, il n'a guère trouvé que réticence, incompréhension sinon même désapprobation dans son milieu catholique et auprès du clergé. » Guy Riobé souligne enfin que la foi chrétienne implique la
32. La Vie diocésaine, 21 juillet 1968. 33

foi en l'homme et que c'est avec tous les autres hommes que le chrétien doit rechercher la vérité: « Nous savons, par notre foi au Christ, que notre foi en Dieu passe nécessairement par la foi en l'homme, par la communion avec le meilleur de l'homme, avec ce qui est véritablement humain, avec les aspirations et les affirmations qui font la grandeur d'une époque. [...] Un chrétien ne peut pas savoir avant d'avoir cherché avec tout le monde. Comme tout le monde, il n'a que son intelligence pour analyser et cohérer ses propositions. Et, en ce sens, on peut dire que nul renouveau n'est possible sans un désarroi primordial. » Après la mort de Guy Riobé, Gérard Antoine, qui fut le premier recteur de l'académie d'Orléans-Tours, donna le témoignage suivant: « Je ne veux évoquer ici qu'une saison rude entre toutes, ce printemps de 1968 où nos universités, ruinées par un long processus de dégradation, vacillèrent sur leurs bases. Être recteur à cette époque n'était certes point aisé: il fallait faire face d'un côté à une population mal préparée à admettre l'évolution du monde et le désarroi de sa jeunesse, de l'autre à la révolte d'étudiants exaspérés par l'aveuglement de leurs anciens. « Or, l'un des très rares hommes ayant charge d'âmes qui, à Orléans, non seulement sut interpréter le drame, mais devina ce qu'il pouvait porter d'avenir pour peu qu'on sût y mettre un peu d'espérance et d'amour, fut Mgr Riobé. Que de fois il nous advint, les plus gros orages passés, de saluer d'un grand rire cette situation paradoxale au regard d'une longue tradition nationale: un évêque, intrépide combattant de la Foi et un recteur, défenseur de l'école laïque se découvrant unis et travaillant côte à côte dans la tempête universitaire33! » Le 5 septembre 1968, Guy Riobé signe un texte résolument politique et d'une belle facture évangélique, qui montre toute l'attention qu'il porte aux hommes et aux événements: « Une inquiétude persiste en ces semaines de rentrée. Certains, parmi nous, la ressentent plus vivement et plus douloureusement: arboriculteurs dans l'impossibilité d'écouler leurs produits; petits commerçants et artisans étouffés par la puissance grandissante des grosses entreprises; salariés de l'industrie menacés par le chômage. « Notre département n'est pas à l'abri de ces difficultés. Les conversations que j'ai pu avoir, ces jours derniers, sur le problème de l'emploi, avec des ouvriers, des cadres, des responsables
33. La République 34 du Centre, 31 juillet 1978.