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Invulnérables

De
283 pages
D'où provient l'invulnérabilité d'esprit: de la naissance, de l'éducation, de la destinée? Quel parent n'a-t-il pas rêvé de voir son enfant, invulnérable, résister aux agressions, qu'elles soient réelles ou véhiculées par les médias? L'auteur, médecin, a recherché l'invulnérabilité dans la vie de personnes exceptionnelles telles : François d'Assise, François de Sales, Thérèse d'Avila, Vincent de Paul, Jean-Marie Vianney, Catherine Labouré, Charles de Foucault, Bernadette de Lourdes, Thérèse de Lisieux.
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INVULNÉRABLES
Comment un enfant devient un saint

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-5986-6 EAN 9782747559867

Gilbert LELORD

INVULNÉRABLES
Comment un enfant devient un saint

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie HargIta u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MÊME

AUTEUR

Aux éditions Bernard Grasset: L'autisme de l'enfant: le médecin, l'enfant et sa maman. Paris. 1998. Aux éditions de l'Expansion Scientifique Française: Autisme et troubles du développement global de l'enfant (avec J.P. Mûh, M. Petit et D ; Sauvage). Paris. 1989. Les échelles d'évaluation clinique en psychiatrie de l'enfant (avec C. Barhélémy). Paris. 1991. Infantile Autism. Exchange and development therapy (avec C ; Barthélémy et L. Hameury). Paris. 1995. Aux éditions Masson: L'autisme de l'enfant (avec D. Sauvage). Paris. 1991. Aux éditions des Presses Universitaires de France: Intégration scolaire et autisme (avec A. Beaugerie-Perrot). Paris. 1991. Aux éditions Vandenhoek et Ruprecht: Dem Autismus auf der Spur (avec Aribert Rothenberger). Gottingen. 2000.

INTRODUCTION

D'où provient l'invulnérabilité d'esprit: de la naissance, de l'éducation, de la destinée? Quel enfant n' a-t-il pas rêvé de devenir invulnérable? Pour certains êtres, ce rêve semble avoir été réalisé. C'est le cas pour François de Sales, nommé évêque de Genève pendant les guerres de religions. Attaqué par deux hommes qui s'élancent contre lui les armes à la main, il leur fait face paisiblement, leur dit quelques mots, sans émoi, comme à des enfants pris en faute, et ceux-ci, penauds, expriment des excuses. Ce souhait d'invulnérabilité est partagé par les parents qui poursuivent plus ou moins consciemment ce rêve pour leurs enfants, car ceux-ci, qu'ils soient acteurs ou victimes de violence, sont soumis à des agressions multiples: agressions virtuelles, véhiculées par les médias et les jeux vidéo \

1 Accessible sur Internet: violence. c f m

www.psych.org/public.Info/media.

agressions réelles, heureusement plus rares, qu'elles soient verbales ou même physiques. Certains enfants traumatisés se rétablissent difficilement: ils sont vulnérables. D'autres réussissent parfois à prévenir par leur sang-froid le danger qui les menace, ou parviennent à surmonter les effets du choc qu'ils ont subi: ils possèdent dans leur caractère des traits d'invulnérabilité. Ce sont ces traits qui font l'objet de ce livre. L'auteur, pédopsychiatre, a étudié pendant de longues années, avec l'aide des parents, des critères de vulnérabilité chez l'enfant et a tenté d'y remédier. Il s'est proposé cette fois de rechercher des critères d'invulnérabilité. Il les a trouvés dans la vie et dans les paroles de personnes considérées comme saintes. Dix personnes, dont la sérénité dans l'adversité fut exemplaire, ont été choisies. Elles appartiennent toutes au deuxième millénaire, encore proche de nous. Parmi les cinq femmes retenues, figurent les trois docteurs de l'Eglise: Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila et Thérèse de Lisieux. Bernadette n'a pas été oubliée, car son témoignage attire chaque année, des millions de pèlerins. Quant à Catherine Labouré, bien qu'elle soit moins connue, elle touche plus d'un milliard de fidèles qui ont porté ou portent, parfois sans en connaître l'origine, la médaille miraculeuse transmise par la Vierge Marie. Les hommes sont connus de tous: François d'Assise, Vincent de Paul, Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, Charles de Foucauld. François de Sales ne bénéficie pas de la même notoriété, mais, nous l'avons vu, il semble invulnérable. La recherche des traits d'invulnérabilité se fera en suivant une démarche préconisée par Hippocrate, médecin de génie ayant exercé il y a près de 2.500 ans. Cette démarche, qui n'a pratiquement pas changé, privilégie l'observation et peut être adaptée aux situations les plus variées. Elle consiste dans un 8

premier temps "à recueillir des renseignements de toutes parts et à rassembler des faits." Hippocrate n'était pas hostile aux théories qu'il utilisait lorsqu'il les jugeait utiles, mais ses théories ne lui ont pas survécu, alors que les faits qu'il a décrits et la méthode qu'il a suivie n'ont pas pris une ride. Cette méthode est rigoureuse: elle comporte un interrogatoire minutieux au cours duquel sont explorés les antécédents familiaux, les antécédents personnels, l'histoire de la vie. Puis le médecin inspecte la personne, "son visage, sa morphologie, son attitude..." avant de procéder à un examen du corps. Ce premier temps, consacré à la recherche des signes, est strictement individuel. Hippocrate reconnaît qu'il existe autant de signes particuliers que de personnes examinées. Chaque être est unique. Dans un deuxième temps, il s'agit, après avoir rassemblé les faits, de les classer et de les comparer à ceux qui sont obselVés chez d'autres personnes. Cette étape de réflexion se réfère aux connaissances déjà acquises: "On doit en toutes choses considérer si elles sont semblables ou différentes de celles que l'on connaît." Cela permet d'extraire des règles communes et de mieux comprendre ce que disent les signes. Si l'on prend pour exemple la douleur, sujet largement débattu aujourd'hui, on s'aperçoit qu'Hippocrate s'intéressait à ce sujet difficile: "Devant de violentes douleurs, il faut savoir tenir compte du degré d'appréhension ou de courage de la personne, de son endurcissement comme de sa lâcheté ou de sa faiblesse." À l'aide de réflexions appliquées à chaque individu, Hippocrate propose des principes généraux concernant le tempérament, l'environnement et les évènements. Il définit différents tempéraments: mélancolique, colérique, flegmatique, sanguin. Cette classification des personnes en fonction des traits de leur personnalité était tout à fait novatrice à cette époque. Elle a souvent été reprise au cours 9

du temps, même si elle a été dépassée depuis par les progrès de la psychologie moderne. De même, Hippocrate a insisté sur le rôle de l'environnement, en se référant au milieu familial, au genre d'existence, à l'alimentation... Il allait jusqu'à vérifier luimême la qualité de l'eau de boisson. Enfin, il attachait une grande importance aux évènements: traumatismes divers, précisés avec soin, qu'ils soient physiques à l'origine de fractures, de plaies pénétrantes... ou psychologiques: déceptions, séparations, deuils. Cet examen attentif reste d'actualité. La mise en évidence des signes réclame une vigilance "hippocratique" orientée vers l'interrogatoire, l'inspection, puis la réalisation du "portrait" de chaque patient. Cette étape est longue et minutieuse. Puis vient le temps de la réflexion, des comparaisons et classifications qui conduisent à préciser le tempérament, l'environnement et les évènements. Cinq traits principaux de tempérament, déduits de l'observation et d'analyses statistiques, sont nommés « Big Five» (<< cinq grands») par les psychologues modernes. les 1) L'ouverture est le fait de sujets intéressé par la nouveauté l'innovation, attirés par les expériences nouvelles plus que par l'habituel et le familier. Cela nous évoque Thérèse d' Avila, qui, à sept ans, part pour... "la croisade". 2) La conscience (au sens de « consciencieux») se traduit par un souci de méthode, de planification ainsi que par une attention incessante portée aux détails. Un exemple est donné par Vincent de Paul, excellent gestionnaire, doué d'un esprit pratique de paysan. Au milieu de cent obligations, il donne des instructions sur les cultures et venaisons des terres qu'il a reçues en donations, veille même au transport des récoltes... tout cela: "afin que les aumônes soient régulières et abondantes." 10

3) L'extraversion est caractérisée par la recherche de contacts et de la compagnie des autres. Un modèle nous est fourni par François d'Assise qui, dès l'adolescence, attire à lui les camarades de son âge et les mène rondement. 4) Le caractère «agréable »_(en anglais: agreableness) se traduit par la bienveillance et la prévenance, la serviabilité et le partage avec autrui de ses difficultés, mais aussi de ses émotions (empathie) et une répugnance pour les conflits, même gagnés. Les "soupes" que Catherine Labouré a servies largement aux pauvres pendant toute sa vie en sont un témoignage. Ceux-ci lui disaient: "Ma sœur, vous êtes bonne pour tous. À table, vous demandez toujours si nous en avons

assez."
5) La stabilité émotionnelle permet, devant l'imprévu, d'être moins affecté que les autres, devant l'adversité, de n'être pas découragé, et, si l'on se sent perturbé, de retrouver très vite son équilibre. Catherine de Sienne en fait la preuve devant des Florentins furieux, qui, déchaînés contre elle et contre ses amis, parcourent les rues de la ville, à sa recherche. Elle s'avance, seule, paisiblement, vers eux et leur déclare: "Catherine, c'est moi, accusez-moi et laissez en paix ceux qui m'accompagnent." À la définition du tempérament fait suite l'étude de l'environnement. Cette étude a beaucoup évolué depuis les temps anciens. C'est ainsi qu'au cours de ces cinquante dernières années, une importance particulière a été reconnue à l'environnement qui entoure la première enfance. On estime que les liens de "l'attachement" (5), qui unissent précocement l'enfant à sa famille et tout particulièrement à sa mère, influencent la capacité ultérieure à explorer le monde extérieur et à établir des relations avec les autres. Ces liens peuvent être stables, fragiles ou instables... -1) Stables, ils génèrent la "sécurité" et sont rassurants. Le bébé est plutôt obéissant à sa mère, il cherche activement son contact et à être pris dans les bras, mais il supporte bien Il

d'être reposé. Il explore volontiers son environnement tout en vérifiant la présence de sa mère. Charles de Foucauld nous parle avec émotion de cette période: "moi qui ai été dès mon enfance, entouré de tant de grâces." -2) Évitants, au sens ou le bébé évite le contact de sa mère, ou ne le recherche pas activement. TI se rebelle et s'irrite. Il ne semble pas intéressé par le fait d'être pris dans les bras. Il hurle dès qu'on le repose. C'est ce qui est arrivé à la "petite" Thérèse, placée avant l'âge d'un an, en nournce, à la campagne. Lorsque la nourrice vient à la ville, à l'occasion du marché d'Alençon, des amies de la mère, bien intentionnées, veulent prendre dans leurs bras le joli bébé bronzé, mais il hurle, affolé. -3) Instables, "ambivalents", les liens sont marqués par le passage d'un excès à un autre. Le bébé "colle" à sa mère. À la moindre séparation, il se met dans de violentes colères contre elle. Il n'explore pas volontiers l'environnement. Thérèse, au retour de son séjour en noumce, ne supporte pas être séparée de sa mère. C'est un "petit bébé" qui veut continuellement rester près d'elle. Si la mère n'est pas là, c'est une sœur plus âgée qui doit se substituer à elle. Les deux enfants sont alors "comme deux petites poules" qui ne peuvent pas se séparer. Enfin, le "pauvre bébé" se met dans des colères "épouvantables" quand les choses ne vont pas à son idée: "elle se roule par terre comme une désespérée." Quant aux évènements, ils n'ont guère changé aujourd'hui et sont aussi variés qu'imprévus. Ce peuvent être les guerres que connaît Vincent de Paul, les révolutions que traverse Catherine Labouré ou bien des incidents minimes que décrit si bien la "petite" Thérèse: piqûres d'épingle, réflexions désobligeantes, "salades bien vinaigrées." Une place de choix sera réservée aux évènements du "passage", c'est-à-dire à ce moment de l'adolescence ou de la jeunesse où tout a basculé, où s'est jouée la destinée. Ce 12

moment, si important, a été reporté à la fin de l'histoire de chaque vie, en "flash-back" diraient les anglophones. Il peut se traduire par une révélation: Bernadette est mise en présence de la Vierge Marie. Parfois c'est une rencontre: Thérèse d'Avila est bouleversée en contemplant la statue du Christ souffrant (Ecce Homo). Ce peut être un incident minime: la "petite" Thérèse, âgée de treize ans, se réjouit à l'avance de déballer les cadeaux de Noël qui l'attendent dans la cheminée. Elle surprend à l'improviste les paroles de son père fatigué: "Enfin, heureusement que c'est la dernière année!" Chacun de ces évènements, dramatiques ou minimes, précède un "torrent de lumière" qui entraîne un engagement définitif à la suite du Seigneur. Suivant la méthode Hippocratique, chaque vie de saint sera décrite en deux parties: La première, très développée, comporte une description individuelle, avec le maximum de détails, de chacune des personnes choisies, en suivant l'ordre traditionnel antécédents, première enfance, enfance, âge adulte, à la seule exception du passage de l'adolescence ou de la jeunesse, qui a été reporté à la fin. Tout au long du récit, une place particulière est réservée aux paroles prononcées, qui ne sont pas touj ours connues et qui gardent souvent un parfum d'enfance. Le curé d'Ars disait: "Je suis l'enfant gâté de la Providence, je ne me suis jamais préoccupé de rien et il ne m'a jamais rien manqué !" La seconde partie, plus brève, est consacrée aux réflexions: l'observateur se propose de préciser les rôles respectifs du tempérament, de l'environnement et des évènements. Les interprétations seront laissées au choix du lecteur puisque les théories d'Hippocrate se sont évanouies au cours des siècles, alors que ses descriptions ont résisté au temps. Bernadette, devenue une observatrice éprouvée au contact d'innombrables adorateurs et détracteurs, avait bien perçu 13

l'érosion du temps sur les digressions et fioritures suscitées par les apparitions. Elle écrivait peu de temps avant sa mort : "J'ai dit des choses, qu'on se rapporte à ce que j'ai dit la première fois, je peux avoir oublié et les autres peuvent avoir oublié. Ce qu'on écrira de plus simple sera le meilleur." Avant de s'engager dans cette lecture, certains se demanderont si ces dix histoires d'un autre millénaire peuvent être comparées à celles que nous connaissons aujourd'hui. La réponse est affirmative. Les personnages, les situations, les sentiments, les relations humaines sont, comme dans les tragédies antiques, très contemporains. Tempérament, environnement et évènements sont actuels. La rapidité et la diffusion des moyens d'information n'ont pas, jusqu'à présent, modifié la nature humaine. Aussi la conclusion destinée aux parents sera-t-elle sans ambiguïté: la narration de ces dix vies peut être utile à l'éducation des enfants. Il ne s'agit pas ici de rapporter des paroles ou des faits individuels, disparates, anecdotiques, mais de relier ces vies par un fil rouge destiné à rendre les enfants moins vulnérables. C'est cet objectif ambitieux que se propose ce parcours en compagnie d'êtres exceptionnels. Principales Références bibliographiques: Lelord G. L'exploration de l'autisme: le médecin, l'enfant et sa maman.B. Grasset., Paris, 1998. Hippocrate, son temps et son œuvre: in Bariéty M. et Coury C. Histoire de la Médecine. Fayard. Paris, 1963. Costa P.T. and McRae R.R. À five-factor Theory of Personality. In Handbook of Personality: Theory and research- edited by Lawrence A. Pervin, Oliver P.John. 2nd ed. The Guilford Press, New York 1999. Bowlby J. : in Zazzo R. L'attachement. Delachaux et Niestlé. Neufchâtel, Paris. 1979. 14

I

François, né à Assise en 1181
DESCRIPTION Un cancre bien élevé, un adolescent dépravé prônant l'amour courtois, un jeune guerrier intrépide atteint de langueur... Que de contrastes, que de paradoxes auront précédé cette vie prodigieuse dont le récit a traversé les pays et les siècles I François, devenu adulte, sera passé au travers des conflits sanglants qui agitaient l'Italie et même des atrocités qui accompagnèrent la troisième croisade, en restant, toujours et à jamais, invulnérable. Aujourd'hui encore, à l'heure où les Lieux Saints sont plongés dans la guerre, Assise demeure, pour tous les croyants, un havre de paix. Tenter de comprendre la force de François, n'est-ce pas vouloir expliquer l'inexplicable? Il déclare qu'il a été choisi parce qu'il était: "faible, ignorant et méprisable." Ces paroles qui ne satisfont pas le lecteur, justifient une approche objective, sinon médicale, de faits qui peuvent paraître anciens mais qui restent bien vivants encore aujourd'hui.

L'enfance.
Un enfant turbulent, sans cesse distrait, toujours en mouvement, inquiète sa mère qui aimerait le voir devenir plus attentif et plus stable.

Un garnement doré "Ils ont volé toutes mes pommes,» se plaint amèrement le vieil Antonio,» et c'est ton fils François qui menait la danse." Pour apaiser cette colère légitime, il ne reste plus qu'à payer les pommes. C'est ce que fait illico et largement le père, Pierre Bernardone, pour apaiser le courroux du plaignant. La maman n'en est pas moins inquiète: "Tu laisses ton fils faire ce qu'il veut; tu lui passes tout; on dirait que tu es fier de ses bêtises." Le père Bernardone est un riche marchand drapier installé à Assise. TI sait faire preuve d'initiative, d'un bel esprit d'entreprise et il part souvent en voyage. C'est un homme solide, autoritaire, orgueilleux, ayant soif de considération. Il prévoit un noble avenir pour ce fils, qui, pour le moment, fait des siennes. La mère, surnommée Pica, vient de Provence. C'est une personne avisée, douce et tendre. Elle est très pieuse et elle a probablement effectué un pèlerinage en terre sainte, ce qui n'était pas de tout repos en période de croisades. Elle suit de très près les évolutions de ses trois enfants. Elle aussi, dans le secret de son cœur, pense que le plus bouillant de ses fils fera un jour parler de lui. Aussi ne répond-elle rien lorsque Pierre Bemardone lui dit: "Cela passera; tu verras qu'il sera un jour un grand seigneur." Des "paroles et des actions luxurieuses..." François est né en 1181 à Assise, ville de 2000 habitants. Lorsqu'on voit aujourd'hui cette petite agglomération paisible, même entourée de ses remparts, reposer sur les flancs d'un coteau, pompeusement appelé Mont Soubasio, on imagine mal qu'elle ait pu être le siège de violents et cruels combats entre factions rivales ou avec des villes voisines. La naissance de François coïncide avec un brève période d'accalmie d'à peine une dizaine d'années. Seule subsiste intacte la rivalité, à la fois aiguë et ancestrale, entre Assise et Pérouse, l'ennemie héréditaire, riche, puissante et agressive. 16

Celano, qui fut disciple et historien de François, nous décrit de façon très générale comment étaient alors élevés les enfants de bourgeois, selon la vanité du siècle, dans la mollesse et la volupté: "A peine sont-il sevrés qu'ils prononcent déjà des paroles et commettent des actions
1uxuri euses. . ."

En fait Pica, la mère de François, veille sur l'éducation de son fils. Elle l'admoneste, elle le tempère, elle lui apprend à respecter autrui. Cet enfant la désarme par ses réflexions drôles, ses réparties amusantes, ses retours sur soi inattendus. Car François est une riche nature: son énergie et sa vivacité l'emportent souvent sur sa raison et lui font transgresser, presque malgré lui, les interdits maternels. Mais il sait gracieusement demander pardon. Un candidat troubadour. Quelques années plus tard, les inquiétudes de Pica ne sont pas démenties par les aventures de François à travers la ville. Celano poursuit sa description implacable: "Quand ils franchissent les portes de l'adolescence, ils sont emportés dans le tourbillon des plaisirs et se livrent à tous les vices... Ils ne conseIVent alors rien de la religion chrétienne, ni dans leur vie, ni dans leurs mœurs." François ne fait pas exception à cette jeunesse, et même, il en rajoute. Il s'efforce d'être au premier rang par la pompe et par la vaine gloire. Riche, il jette l'argent à pleines mains, traînant à sa suite un cortège d'adolescents dévergondés. Il avance à leur tête, orgueilleux et magnifique, en chantant dans les rues d'Assise. Il organise des banquets bien arrosés, des réunions tapageuses, des farandoles à travers la ville. Pourtant les traits peu flatteurs du tableau légué par Celano sont atténués par de petites touches qui dénotent une sensibilité particulière. François n'est jamais vulgaire, ni méchant. Il parle toujours aux femmes avec respect. Il est imprégné des chansons de geste que répandent les troubadours parcourant alors l'Italie. Ces chansons content 17

l'histoire de grands héros: Charlemagne, les chevaliers de la Table ronde et bien d'autres preux. Elles prônent les nobles sentiments, l'amour courtois, celui que purifient les sacrifices et la fidélité. François, toujours présent lorsque anivent les troubadours, apprend avec avidité leurs récits et leurs chansons. Lorsqu'il se trouve au milieu de ses garnements, il se conduit souvent en grand seigneur, généreux, indulgent et magnanime. Enfin, ce fils prodigue, gâté et déluré, se montre un adolescent charmant avec ses parents.

François, l'enfant de paix, prédestiné?
Un enfant hyperactif. François déborde d'activité. Il tient probablement ce tempérament de son père, qui n'est pas un drapier ordinaire. Pierre Bernardone ne limite pas son commerce à Assise. Il est souvent par monts et par vaux et parcourt la France pour y trouver de belles étoffes. TI apprécie ce pays au point de modifier, lors d'un de ses retours à Assise, le prénom de son fils, né en son absence, que sa mère avait appelé Jean et qu'il appelle François. Ce fils se révèle très tôt un enfant "hyperactif', hardi, plein d'initiatives, joyeux, chanteur, blagueur et bon camarade; plus tard, François gardera toujours le sourire et demandera à ses frères de donner la joie. Enfant, il entraîne à sa suite une nuée de garnements; plus tard il sera suivi par d'innombrables disciples. De tels enfants ont du mal à se soumettre à la discipline des études. Les compagnons de François s'accorderont à reconnaître que ses connaissances étaient modestes, se limitant à quelques notions de latin. On imagine pourtant que son père et sa mère ont "tout" fait pour que leur enfant soit très cultivé. Ce ne fut pas une réussite et cela explique peutêtre en partie, de la part de François, une certaine distance à l'égard des études dont il avait gardé un mauvais souvenir. 18

Son message tient dans sa vie, non dans ses écrits et son tempérament fait de lui d'abord un bâtisseur, puis un meneur d'hommes. "La courtoisie est un don de Dieu." L'environnement familial de François est très favorable et fortement marqué par la piété. Pica, sa mère, connaît bien et applique scrupuleusement la religion, qu'elle demande à son fils, avec plus ou moins de bonheur, de respecter. Dans tous les cas, la solidité du bagage spirituel de François, contraste avec la précarité de ses connaissances intellectuelles. Tout au long de sa vie, François restera marqué par la délicatesse de sa mère. Enfant, il est plein de gentillesse pour ses parents. Adolescent, il n'est jamais grossier ni vulgaire. TIrespecte les femmes. C'est aussi un authentique poète, émule des troubadours, dont le talent, ou plutôt le génie, s'exprimera dans les hommages à Dame Pauvreté et dans un Hymne au Soleil.

L'âge adulte.
Assise n'en revient pas. Cette cité étonnée a vu se dérouler en quelques années la métamorphose d'un de ses ressortissants. Le comportement exemplaire de celui qui est maintenant un jeune adulte, tranche singulièrement avec les incartades de son enfance. Un illuminé. "Salut, Ô Sagesse, Ô reine! Que le Seigneur te garde, toi et ta sœur, la sainte et pure Simplicité! Salut, sainte dame Pauvreté! Que le Seigneur te garde, toi et ta sœur, la sainte Humilité! Salut, sainte dame Charité! Que le Seigneur te garde, toi et ta sœur, la sainte Obéissance! Car c'est du Seigneur, vertus très saintes, que vous procédez. "

19

Voilà la salutation que François transmet désormais à ses premiers frères. Nous sommes en 1209, en présence d'un ordre naissant. François est alors âgé de 28 ans. Dès ce moment, il est rare de voir les actions d'un homme s'accorder aussi parfaitement avec ses paroles. Les débuts ont été difficiles. À partir de 1204, les habitants d'Assise ont la surprise de voir ce jeune homme, âgé de 22 ans, insouciant, turbulent et fêtard, se vêtir très pauvrement, tenir des propos édifiants et mendier de porte-à-porte en disant: "La paix soit avec vous." Incrédules, ils se moquent de lui, le rabrouent, ou même le repoussent brutalement, croyant à une comédie. Pour François, en peu de temps, la richesse a fait place à la pauvreté, l'orgueil à I'humilité, l'austérité au luxe. Ce petit pauvre est même devenu un mendiant de pierres. "François, occupe-toi de réparer ma maison qui tombe en ruine." Tel est le message qu'il reçoit de son Seigneur. François prend ce message au pied de la lettre. L'enfant hyperactif est devenu un adulte débordant d'activité. Il s'improvise aussitôt ouvrier préposé à la restauration d'un petit couvent désaffecté, Saint-Damien, situé à 1 km d'Assise. C'est là, en effet, que lui a été révélée sa mission de bâtisseur. TIpassait par là. Jetant un regard sur cette bâtisse en piteux état, il s'approche, pénètre dans la chapelle. TI se trouve face à un beau Christ byzantin, peint sur un crucifix de bois, et il s'agenouille devant lui. Ce Christ, dont les lèvres s'animent, l'invite alors à venir réparer ces vieilles pierres. Pendant trois ans, François s'attaque donc d'abord à SaintDamien, puis à Saint-Pierre, église mal entretenue qui se dresse à proximité des remparts de la ville, et enfin à une minuscule chapelle, Sainte-Marie des Anges. Ce petit édifice, entouré d'un lopin de terre (porzioncola), sera surnommé la Portioncule. Son évocation fera tressaillir le cœur de tous les chrétiens. Un prêtre vient honorer cette dernière restauration 20

en y disant une messe. François l'entend prononcer ces mots: "Allez, dit le Sauveur, et annoncez partout que le royaume de Dieu est proche. Ce que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement. N'emportez ni or, ni argent dans vos ceintures, ni sac sur la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton." Il comprend que ce message lui est destiné. À partir de ce moment, Il va commencer à courir les chemins et à accepter à ses côtés ceux qui demandent à le suivre. Le meneur de garnements s'improvise pêcheur d'hommes. Au début, ces missionnaires n'ont pas grand succès. Que voulaient ces vanu-pieds avec leurs homélies, leurs guenilles, leurs refrains? C'est alors que François décide de se rendre à Rome. Un petit pauvre sans domicile fIXe. Au moment où va naître l'un des ordres les plus importants de la chrétienté, il est temps de dresser le portrait de François, au physique comme au moral. Le physique, qui nous est donné par la fresque de la Chapelle Saint-Grégoire du couvent Subiaco, est celui d'un homme ordinaire. Celano qui a connu François de son vivant, le décrit ainsi: "...de taille moyenne,... tête ronde, front petit, yeux noirs,... sourcils droits, nez droit et fin, oreilles petites,... dents serrées, blanches, égales, lèvres minces, barbe rare, col grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambes maigres, de chair peu ou point." Quant au moral, il n'est que résumé dans les écrits de François. Ses œuvres complètes, dans les éditions franciscaines, occupent en tout et pour tout un minuscule petit livre rouge, où 130 pages, essentiellement consacrées à la règle, nous disent très simplement les pensées du petit pauvre. Elles reproduisent fidèlement les premiers messages délivrés à l'âge adulte. Dans cette règle plusieurs fois remaniée, François écrit: "pour l'argent (qu'il a tant dépensé dans sa jeunesse), il est interdit, non seulement d'en posséder, mais encore d'en 21

user en aucune façon. Les frères n'en feront pas plus de cas que des cailloux." Il ne possédait pour tout bien que sa tunique, ou plus exactement un vêtement rugueux, si pauvre et si mal taillé qu'il ne pouvait faire envie à personne. Enfin, il vivait principalement d'aumônes qui étaient parfois très parCImonIeuses. À cette pauvreté s'ajoute une humilité, présente dans la règle, et qui se manifeste, nous disent ses frères, à tous les moments de sa vie: "Seigneur, je vous en supplie, faites miséricorde au pécheur que je suis,» sont les mots qui lui viennent aux lèvres lorsqu'il prie seul la nuit. Ses frères savent qu'il n'est jamais satisfait de lui. Il se considère comme "un serviteur inutile". Lorsque frère Massée, que François admire pour sa prestance et pour son éloquence, lui demande: "Pourquoi tout le monde cherche à te voir à t'entendre, à se placer sous ta conduite alors que tu n'es ni beau, ni savant et que tu n'es même pas noble ?", François répond: "Le Seigneur prend en effet ce qui est faible, ignorant et méprisable... de telle sorte que la créature n'ait pas lieu de se glorifier et que la gloire remonte au créateur. " Il demandait à ses frères de se faire petits (minores) et inférieurs à tous. "À quoi bon, leur disait-il, renoncer aux richesses de la terre, si vous prétendez garder celles de l'amour-propre. " Quant à son austérité, elle nous paraît bien inhumaine. François ne cesse d'affliger son corps, qu'il appelle "frère âne" par des jeûnes, des fatigues, des pénitences et des mortifications. TIn'est pas rare qu'il saupoudre ses mets de cendres pour leur enlever toute saveur. Mais il engage ses frères à jeûner moins sévèrement que lui, car, dit-il: "J'ai des devoirs que les autres n'ont point, et d'ailleurs, je suis ainsi fait qu'il ne me faut que quelques aliments pour vivre." Comme logements, il ne désire pour lui que des grottes creusées au flanc des coteaux ou de petites huttes faites de branches et de boue. 22

Des alouettes grises. Dur et intraitable pour lui-même, François est tendre avec les êtres. Le bon petit camarade des années d'enfance est devenu un frère affectueux et attentif. À tout moment, on le voit témoigner d'une grande sollicitude pour ses compagnons, surtout lorsqu'ils sont malades ou fatigués. TIles cajole, les encourage par des paroles maternelles, cherche pour eux des mets qu'il ne s'autorise pas lui-même: il part alors en quête d'un œuf, d'une grappe de raisin... Les malades et surtout les lépreux retiennent toute son attention. Un lépreux, particulièrement récalcitrant, proférait les pires imprécations et battait ceux qui le soignaient. "Que Dieu te donne la paix", lui dit François, qui, désormais, connaît bien leurs souffrances. "Il n'y a pas de paix pour moi", répondit l'autre, "depuis que je ne suis plus que pourriture et souffrance... et, de tous les frères que tu m'as envoyés, il n'en est pas un qui vaille quelque chose." "Je ferai ce que tu voudras", dit François. "Alors, commence par me laver, car je sens tellement mauvais, que je ne puis plus me souffrir moimême" rétorqua le malade. François le lave en le frottant doucement avec de l'eau de macération d'herbes odoriférantes. Ce faisant, non seulement il soulage son corps, mais délivre son âme, car le lépreux se met à pleurer, demandant pardon d'avoir blasphémé et battu les frères mIneurs. Lorsque beaucoup plus tard, François recevra les stigmates, un de ses premiers disciples, frère Léon, se sent abandonné et désespère de son salut. François devine sa détresse. Il prend une page de parchemin contenant la louange à notre Seigneur, transcrit des versets d'encouragement, ajoute d'une grosse écriture: "Que Dieu te bénisse, frère Léon,)) et dessine gauchement une tête, censée représenter frère Léon. Celui-ci, délivré de son découragement, portera ce talisman sur lui pendant de longues années. Tout au long de sa vie, quelles que soient les difficultés et les obstacles, François que l'on a connu comme un enfant 23

enjoué, reste un adulte joyeux. Dès qu'il prend la route, il fait retentir les bois de ses chants. Muni de deux branches élaguées, il chante les louanges divines en faisant mine de s'accompagner de la viole. Il convie constamment ses frères à une véritable allégresse spirituelle. En guise de conclusion, une ébauche d'autoportrait nous est fournie par la description de l'alouette grise: "avec son petit capuchon et ses plumes couleur de terre, elle est un peu semblable à nous... louant le Seigneur par son chant dans les airs... elle nous invite à faire, dès ici-bas, notre demeure dans le ciel" La portioncule. Effectivement, c'est une volée de frères encapuchonnés, vêtus de pauvres habits couleur de terre, qui, en 1209, demande audience au pape Innocent ln. Cette audience va marquer à jamais le début de l'ordre franciscain. Éclairé probablement par un songe prémonitoire, Innocent III décèle chez ces mendiants minables, venus lui soumettre leur règle, une spiritualité très pure. Ce pape énergique consacre une bonne partie de son activité à lutter contre des réformateurs, qui, très vite, se montrent plus soucieux de critiquer le laisser-aller de l'Eglise, que de se réformer eux-mêmes. Dans un tel contexte, Innocent III a bien dû se demander ce que valaient et ce que voulaient ces nouveaux réformateurs farfelus en tenue grise. Pourtant, en dépit de sa méfiance, il est touché par la sincérité et la candeur de François qui lui décrit le bonheur d'être pauvre, sans songer une seconde à critiquer les prêtres. Aussi approuve-t-illa règle verbalement. François, confiant, n'éprouve pas le regret de partir sans écrit et s'en va, toutjayeux. Revenant de Rome, le petit groupe de frères se réunit dans une masure, un taudis (tugurio), situé près de la boucle d'un ruisseau (Riva Torto) à quelques kilomètres d'Assise. Ds en seront d'ailleurs délogés par un paysan désireux d'y faire entrer son âne. François émigre alors avec ses frères dans une 24

cabane située à quelques pas de cette Portioncule, qu'il avait restaurée de ses mains. Constatant leur dénuement, un abbé bénédictin leur fait cadeau de la petite chapelle qui deviendra un centre de ralliement pour tous les frères. Ils n'y resteront jamais bien longtemps. François reste fidèle à son hyperactivité d'enfant. Il est toujours par les routes, parcourant tout le centre de l'Italie. Il s'arrête dans chaque ville: Spolète, Foligno, Rieti, Greccio, Fonte Colombo, Arezzo, Gubbio... et dans chaque village, où il commence à être accueilli avec enthousiasme. TIy prêche, non sans avoir demandé au préalable l'autorisation du prêtre du diocèse. Pendant ce temps, ses disciples se multiplient. Après les premières conversions qui ont lieu à Assise, l'ouragan spirituel va s'étendre à l'Ombrie, à la Toscane et bientôt à toute l'Italie, pour revenir en 1212 à Assise, où se manifeste la première disciple. "Le Seigneur est mon berger, il me mène vers des eaux tranquilles, il me conduit par le juste chemin." Tel est le fragment de psaume que Claire se répétait souvent. En fait, le juste chemin est celui de la pauvreté et de l'austérité, car la vie de Claire est le modèle féminin de celle de François, à l'exception de l'enfance. Les premières années de Claire sont celles d'une enfant sage, raisonnable et très pieuse. Elle est née à Assise en 1193, de parents nobles. Enfant, elle fait preuve de beaucoup de dons: elle parle et écrit le latin, elle est aimée de tous ceux qui l'entourent, elle se soucie des pauvres auquels elle donne ce qui lui appartient en propre. Lorsque, adolescente, elle entend François prêcher à Assise, elle se sent appelée. Un jour de Mars 1212, au lendemain des Rameaux, elle abandonne, la nuit, la maison maternelle pour se rendre, accompagnée d'une amie, à la Portioncule. François la revêt d'une robe de bure semblable à la sienne, puis la mène provisoirement dans un monastère proche d'Assise. Elle y sera rejointe par l'amie complice et, 25

peu de temps après, par sa propre sœur, Agnès, plus jeune qu'elle. L'évêque approuve cette démarche et, quelques mois plus tard, il offre à ces petites pauvres, Saint-Damien, le couvent désaffecté que François avait restauré de ses mains. C'est là que Claire vit jusqu'à sa mort, dans une sorte de pénitence permanente. Elle ne manquera pas de disciples. Les sœurs prient de longues heures, travaillent de leurs mains, soignent les malades. Claire est d'une excessive sévérité pour ellemême et d'une bonté maternelle pour celles qu'elle appelle ses enfants. Elle leur donne, à propos du jeûne et de la pénitence, des consignes de modération qu'elle est loin de suivre elle-même. La nuit, elle se relève pour les border. Le matin, c'est elle la première debout, pour sonner le réveil. Claire survivra à François pendant vingt-neuf ans. Alors qu'elle sent venir la mort, un frère franciscain l'exhorte à endurer ses maux avec patience. "Frère très cher,» lui répond-elle, "depuis le j our ou la grâce de notre Seigneur m'a été révélée par son grand serviteur François, ni peines, ni infirmités, ni souffrances ne m'ont semblé dures." Cette paix n'était altérée que le jeudi soir, veille de la passion du Seigneur. Elle disait alors: "Ton souvenir ne me quitte pas et l'angoisse étreint mon

âme."
La gloire infinie. Quatre ans après la conversion de Claire, en 1216, alors que l'ordre continue à se développer, François pense au pardon qui accompagne le pèlerinage aux Lieux saints, il déplore les conflits qui s'y déroulent. Il lui vient à l'esprit qu'un pèlerinage à la Portioncule pourrait délivrer le même pardon. Il demande en 1216 au pape Honorius Ill, qui a succédé à Innocent III, de lui accorder cette indulgence. Celui-ci la lui accorde verbalement, allant contre l'avis des évêques qui l'entourent. La confiance de François est totale. Au pape qui

1 demande: " Tu t'en vas ainsi sans emporter d' écrits, il ui
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répond, confiant comme un enfant: "N'ai-je pas votre parole, Saint-Père?" Les années qui suivent voient la prolifération des disciples revêtir un caractère prodigieux. Les vocations se multiplient; des missionnaires gagnent la France, l'Allemagne, l'Espagne et plus tard l'Angleterre, la Hongrie... Déjà, au moment de l'assemblée générale des frères qui se tient autour de la Portioncule durant l'année 1217, en présence de Saint Dominique, 5000 frères sont présents. TIsse réunissent dans la campagne par groupes de soixante, uniquement occupés à prier Dieu et dormant à la belle étoile. François ne leur parle que de choses spirituelles: "Le plaisir est bref et la peine éternelle, La souffrance est légère et la gloire infinie. " Dominique ne laisse point d'observer que l'absence totale d'intendance est bien imprudente pour ces milliers d'hommes affamés et insouciants. Mais c'est la confiance de François en son Seigneur qui fut récompensée. On vit arriver de tous les villages alentour, une file d'ânes et de mulets chargés de pain, de vin, de fèves, de fromages et de toutes sortes de vivres que les habitants venaient offrir à François et à ses enfants. "Courage, mon frère, place la confiance en Celui qui nous envoie comme des brebis au milieu des loups." Ce sont les paroles de réconfort que François délivre au frère qui l'accompagne dans une démarche auprès du sultan Melek-el-Kamel. En effet, à partir de 1219, des disciples franciscains tentent de pénétrer le monde musulman. Ils se hasarderont au Maroc, au sacrifice de leur vie. François se rend lui-même pour plusieurs mois en Orient où il rejoint la troisième croisade, commandée par Jean de Brienne qui se dirige alors vers l'Egypte. Tout au long de son voyage, il tente de convertir les Sarrasins. C'est au cours du siège de Damiette, que le petit pauvre, au risque de sa vie, accompagné d'un seul disciple peu rassuré, cherche à 27

convertir le sultan. Celui-ci conçoit en quelques jours une vive amitié pour François, mais il allègue l'impossibilité où il se trouve de changer de religion sous peine de s'aliéner son peuple. Aves de grands égards, il fait reconduire François au camp des chrétiens. "Ne m'oublie pas dans tes prières,» lui dit-il en prenant congé, " et puisse Dieu, par ton intercession, me révéler la croyance qui lui est le plus agréable." Pauvre petit homme! Durant tout ce temps, et pendant sa longue absence, l'ordre continue à se développer, trop vite au gré de son fondateur. François se défiait des grandes réalisations, des bâtisses imposantes, des bibliothèques confortables. Certes il connaissait des savants modestes et réservés, comme le fut Saint-Antoine. Mais il en connaissait d'autres que le contentement de soi-même rendait fiers et obstinés, ce qui lui faisait dire: "qu'ils sont nombreux ceux que la science raidit et enorgueillit au point d'être incapables de toute soumission. ". Or presque sous ses yeux se créent des monastères bien éloignés des "petites maisons faites de branches et de boue." Le mouvement prend une telle ampleur que le petit pauvre, qui n'est pas un organisateur, ne peut plus le maîtriser et n'est plus en mesure de lui imposer sa règle. En 1221, mis en présence d'une véritable crise, François confie au cardinal Hugolin le soin de gérer cet ordre tentaculaire et d'en désigner les responsables. Lui-même continue à parcourir l'Italie. Un témoin lettré, Thomas de Spalato, a le bonheur de l'entendre prêcher à Bologne le 15 août 1222. Il écrit: "TI parla des anges, des hommes et des démons avec tant d'éloquence et de précision que les plus instruits s'étonnèrent qu'un illettré pût s'exprimer si bien... Son discours ne visait qu'à éteindre les haines et à ramener la paix." TI ajoute :" l'accoutrement de l'orateur était misérable, son aspect chétif, son visage sans beauté: mais sa parole n'en parvint pas moins à réconciler les 28