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Islam et développement au Bengladesh

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Livres
192 pages

Description

L'Islam peut-il être considéré comme un facteur défavorable pour le développement socio-économique ? Une longue enquête anthropologique de terrain menée au Bangladesh amène à reformuler une telle question réductrice. A travers le rôle historique et politique de l'Islam au Bengale, puis en observant les pratiques quotidiennes, l'Islam est remis à sa vraie place, tout comme l'idéologie islamiste est restituée en tant que modèle de développement alternatif. L'analyse des rapports de l'Islam avec le développement politique et socio-économique au Bangladesh montre l'importance, aussi bien que les limites, du rôle politique et intégrateur de cette religion. Elle permet en outre d'évaluer l'impact du fondamentalisme dans une société qui témoigne en permanence de l'injustice en son sein et de l'injustice planétaire qui la constitue en symbole du sous-développement.

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Ajouté le 01 janvier 1993
EAN13 9782296279711
Langue Français
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ISLAM ET DEVELOPPEMENT AU BANGLADESH

Du même auteur:

- L'Etat

sorcier. Santé publique et Société au Cameroun.

- Une entreprise de développement au Bengladesh: le centre de Savar (en collaboration avec Monique Sélim).

Bernard HOURS

Islam et développement au Bangladesh
Préface de Mohammed Arkoun

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

@

L'Harmattan, 1993
2-7384-2016-8

ISBN:

A M.S.

Remerciements

Ce programme de recherche a été financé par le Département Santé de l'Institut Français de Recherche Scientifique pour le Développement en Coopération (ORSTOM). Nos remerciements vont en particulier au secrétariat du Département qui n'a pas ménagé ses efforts pour la réalisation de la publication ainsi qu'à C. Durret pour sa relecture attentive et ses commentaires. Ce travail a bénéficié en outre d'un financement du programme "Science et Technologie pour le Développement" (STD2) de la Commission des Communautés Européennes (Contrat TS2-M-0036).

Avertissement

Conformément à l'usage, les noms des personnes sont fictifs ainsi que celui des localités où s'est déroulée l'enquête. Dans le but de faciliter la lecture, les citations extraites d'ouvrages en anglais ont été traduites et présentées en français dans le texte. L'auteur assume donc la responsabilité de cette traduction. La transcription des termes d'origine arabe est phonétique, dans la mesure où ce travail résulte d'une enquête de terrain dans un pays non arabe.

Préface
L'énigme de l'islam au Bangladesh Ce n'est pas sans une longue hésitation que je me décide à risquer quelques réflexions sur le sujet difficile abordé dans ce livre par Bernard Hours. Parler de l'islam aujoud'hui est devenu aisé pour les journalistes et bien des politologues; les islamologues classiques se sont presque tus depuis que ridéologisation de l'islam a pris les proportions que l'on connaît en Iran, au Soudan, au Pakistan, en Algérie, en Afghanistan, en Egypte et dans bien d'autres sociétés où les Etats maîtrisent tant bien que mal une effervescence grandissante. Les voix de grands savants comme L. Massignon, R. Brunschvig, E. Levi-Provençal, J. Schacht, G. \bn Grunebaum sont devenues très rares ou trop timides quand elles acceptent de se faire entendre. Les penseurs et chercheurs musulmans ne sont pas davantage présents pour compenser par des travaux fiables, des analyses approfondies, les proses éphémères, les descriptions rapides, les exposés conformistes qui inondent les librairies. Je ne dis pas que seul l'islam classique des textes médiévaux mérite l'attention et doit constituer un référent obligé pour évaluer les métamorphoses spectaculaires que subissent depuis une trentaine d'années, une foi, une tradition solidement établie, une culture frissonnante, une pensée vigoureuse et conquérante. Mais toute étude critique sur l'islam actuelle doit évaluer les continuités et les discontinuités entre les expressions changeantes de l'islam à travers les siècles et les contextes socio-politiques, surtout depuis 1945. Les discontinuités remportent nettement sur les continuités depuis que l'idéologie du développement s'est imposée aux nouveaux Etats-Nations comme l'outil essentiel de construction nationale, de libération économique qui doit concrétiser et compléter la reconquête des souverainetés politiques après des luttes souvent tragiques. Après 30 ans d'expériences variées dans les divers pays musulmans, on voit clairement aujourd'hui comme le développement économique a 15

été instrumentalisé aussi bien par les anciennes puissances coloniales pour perpétuer leur domination sous d'autres formes, avec la complicité des Etats-Nations qui ont longtemps puisé dans les promesses de développement des moyens efficaces de combler des déficits évidents et grandissants de légitimité. Comment conjoindre l'analyse de deux leviers aussi complexes - islam et développement - de l'évolution en cours de toutes les sociétés musulmanes? Comment suivre les interactions, les contradictions, les manipulations arbitraires des acteurs politiques, les espérances légitimes et régulièrement déçues de tant d'agents sociaux, les stratégies de pouvoir et d'exploitation de forces internationales et nationales? Comment discerner les niveaux d'autonomie du fait religieux quand tous les acteurs mal préparés, mal informés, conditionnés par les discours militants s'obstinent à confondre contestation politique, revendication économique, sécurité sociale, relation à l'identité nationale, espérance messianique, attente eschatologique, exaspération du désir de salut... ? Ces confusions partout observables aujourd'hui, même parmi les groupes d'immigrés musulmans dans les sociétés européennes, prennent des dimensions difficiles à cerner dans le cas du Bangladesh: troisième élément de complication du sujet traité par B. Hours. Le Bangladesh cumule, on le sait, les effets négatifs d'une histOire coloniale qui a retardé son indépendance jusqu'en 1971, d'une situation géographique et d'une évolution écologique défavorables, d'une disproportion dramatique entre ses ressources matérielles et sa croissance démographique. Quand on ajoute à tous ces facteurs, les errements fantasmatiques de "guides" religieux et de leaders politiques for éloignés des besoins réels de larges couches sociales marginalisées depuis le XIXe siècle, on devient perplexe sur l'islam et le développement comme voies d'accès à la connaissance d'une société qui reste l'une des moins analysées, des moins explorées dans ce qu'on appelait le TiersMonde. Les spécialistes des sciences sociales triomphent toujours après coup pour décrire "lucidement" les ravages causés par des théories sur le développement conçues en 16

Occident et transplantées arbitrairement au cours des années 1960- 70 dans des contextes historiques, sociologiques, culturelles, économiques aussi divers que ceux du Bangladesh, de Tanzanie, d'Iran, d'Algérie, etc... Le volontarisme triomphant des Etats-Nations avait bien sûr contribué à créer des situations dramatiques en écoutant des "experts" idéologues, bien plus que des spécialistes prudents, généralement traités d'idéalistes. Quelle place accordaient ces "experts" et leurs protecteurs politiques au fait religieux en tant que dimension culturelle et psycho-sociale déterminante dans toute stratégie du développement appliquée à des sociétés colonisées, demeurées à l'écart de toute modernité intellectuelle depuis le XVilIe siècle? C'est à partir de cette question qu'on peut tenter d'évaluer le rôle de l'islam au Bangladesh et ailleurs, sans risque de surdéterminer - comme beaucoup le font depuis que l'islam politique occupe le devant de la scène - le facteur religieux. D'une façon générale, je maintiens que l'islam en tant que modalité de l'expérience humaine du divin, en tant que levier idéologique d'une histoire très vite étendue à tous les continents, en tant que vision du monde, posture de l'esprit humain, style de vie et ensemble très varié de codes culturels, cet islam là et si l'on entend par islam tout cela échappe à la connaissance des musulmans eux-mêmes et de ceux qui, en Occident, prétendent l'investir "scientifiquement" depuis le XIXe siècle. Je rappelle cette donnée non pas pour minimiser, encore moins nier l'importance de beaucoup de monographies touchant des domaines divers de cet islam, mais pour souligner davantage les insuffisances, les clichés, les conformismes, les fausses explications, les facilités idéologiques que recèlent aussi bien les discours produits par les agents sociaux musulmans j'inclus les intellectuels "organiques", les militants et les "croyants" qui les suivent - que la littérature "spécialisée" promue par les média (il y a aussi de fort mauvais livres que les média ignorent heureusement). On peut vérifier la pertinence de ces observations en parcourant l'ouvrage récent consacré à Islam in Bangladesh, 17

Bull., Leiden 1992. L'auteur, U.A.B. Razia Akter Banu, proclame avec beaucoup d'assurance qu'elle offre au public "la première étude socio-politique sur l'islam au Ban~ladesh ", car elle utilise "les plus incisives armes méthodologiques" comme la sociologie quantitative. Elle ignore que cette méthode a été utilisée en France dans les années 50 sous l'impulsion de Gabriel Le Bras pour mesurer les croyances et les pratiques religieuses et qu'elle est abandonnée depuis longtemps. Comme beaucoup de publications anglophones sur l'islam, elle se fonde exclusivement sur la littérature des political-scientists angloaméricains et quelques titres vieillis d'islamologues classiques comme H.A.R. Gibb, sans oublier l'inévitable Clifford Geertz qui a commis en 1968 un essai intitulé Islam observed : ReliiÏons development in Morocco and Indonesia. Citer une ou deux phrases très générales de cet ouvrage est devenu chez beaucoup de scholars un rite de passage scientifique pour donner une marque "anthropologique" à chaque intervention sur l'islam. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la pertinence d'un questionnaire soumis à trois catégories préétablies de la population pour repérer les proportions des "modernes", des "orthodoxes", des "populaires", alors que les notions complexes et combien critiquables de modernité, orthodoxie, populaire (jamais distingué de populisme surtout dans le Bangladesh surpeuplé et si éprouvé d'aujourd'hui) n'ont fait l'objet d'aucun travail historique, sociologique, philosophique d'appropriation... voilà pourtant un ouvrage qui deviendra une référence à cause de la sécurité "scientifique" que procureront notamment les nombreux tableaux statistiques. Il m'a été donné d'effectuer deux séjours au Bangladesh, notamment à Dhaka où j'ai connu Bernard Hours. En visitant les quartiers populeux de la capitale et un certain nombre de villages, il m'a été impossible d'évoquer une seule fois avec mes divers interlocuteurs les modes de présence de l'islam dans cette société. En revanche, j'ai reçu l'accord de plusieurs collègues ou simples citoyens sur le fait que les termes misère, pauvreté, dénuement, marginalité, sousdéveloppement ne sont plus adéquats pour rendre compte des statuts sociaux et économiques d'une large partie de la 18

population. A fortiori, parler de religion, de sacré, d'orthodoxie, encore moins de théologie, de droit musulman, de formation religieuse me semble un exercice scolastique et trompeur tant que les statuts sociaux, économiques et politiques ne sont pas correctement redéfinis en fonction des détériorations que continuent d'imposer à tous les niveaux de l'existence individuelle et collective les calamités "naturelles" Ge pense aux déséquilibres écologiques qui multiplient et amplifient ces calamités), la pression démographique, le divorce entre les élites enclavées dans des oasis de "modernité" et une société lourde à gérer, les démissions inadéquations, incapacités de l'Etat-Nation, l'environnement international, les errements fantasmatiques des mouvements islamistes qui, dès le XIXe siècle, ont commencé à voiler les dynamiques sociales et économiques réelles par des promesses de salut eschatologique et de justice divine immanente (il est vrai aussi, cependant, qu'il parviennent à soulager, ça et là, des détresses insupportables, des états d'abandon et de désespoir, des dérives dangereuses du populisme). Comment parler de la religion - islam ou autres - dans ces conditions là ? Que deviennent ses enseignements et ses visées sur 1'homme et sa destinée? Quelles fonctions nouvelles lui assignent des agents sociaux qui luttent pour la survie ou pour ne pas descendre au-dessous des critères communément utilisés pour définir la condition humaine minimale? Il faut délibérément renoncer, on le voit, aux enseignements théoriques qui fixent "l'orthodoxie" : aussi bien ceux des penseurs classiques que les clôtures dogmatiques instaurées par l'islam militant actuel afin d'endiguer les dérapages psychologiques, les désastres sociaux, les contestations dévastatrices; il n'es pas question de mesurer les croyances actuelles à celles des professions de foi des théologiens anciens, au demeurant peu connus, ou des nouveaux "guides" -leaders comme ceux qui ont conduit pour le Pakistan, puis pour le Bangladesh, soit les mouvements de libération d'inspiration laïque, soit les appels au retour à l'islam "authentique" salvateur. L'intérêt de l'exemple fourni par le Bangladesh, l'Egypte, le Soudan ou l'Algérie d' aujoûrd 'hui, c'est de montrer comment fonctionne selon les types de sociétés 19

et les conjonctures historiques, la dialectique religion-société ou société-religion: ni les affinnations des théologiens qui font de la religion une force supranaturelle et transhistorique capable d'orienter le destin des sociétés dans le sens de leur salut, ni le renversement opéré par Marx et ses successeurs sociologues qui font de la religion un produit idéologique des sociétés ne peuvent expliquer de façon fiable des interactions continues et changeantes entre les grandes fonnations idéologiques et les agents sociaux qui les manipulent. L'ouvrage de B. Hours a le mérite d'attirer à nouveau l'attention sur l'ensemble de ces questions cruciales pour une meilleure connaissance de sociétés sous -analysées et au-delà de situations locales, pour nourrir la réflexion théorique sur le fait social, le fait économique, le fait culturel, le fait religieux dans les sociétés contemporaines. Il est cenain que l'auteur reste très timide en ce qui concerne l'islam; il éprouve le besoin de s'abriter derrière des "autorités" ; mais on peut voir justement dans cette timidité du chercheur l'indice d'une carence scientifique générale en ce qui concerne la connaissance le l'islam et des sociétés où cette religion intervient aujourd'hui de façon, massive. Cette leçon, bien que négative, mérite d'être administrée pour inciter à la prudence, mais aussi à prendre les chemins nécessaires qui conduiront à une connaissance opératoire d'univers de pensée et réalités trop longtemps négligés ou manipulés. Je ne puis clore toutes ces remarques sans ajouter quelques indications sur le développement dont je n'ai pas assez parlé. Il a fallu attendre longtemps pour que des voix politiques responsables comme celle de Jacques Delors commencent à esquisser la vision d'un nouveau développement en Europe même en passant d'une idéologie du bien être matériel procuré par un Etat-providence (Welfare state anglo-saxon) à des citoyens qui abandonnent à cet Etat toute la responsabilité de gérer les bien publics. C'est cette démocratie parlementaire d'une délégation de pouvoirs qui est, en fait, un désaisissement des citoyens de toute panicipation significative, responsable à la gestion du développement, c'est ce modèle qui est prêché comme la voie de salut pour les sociétés toujours en attente de développement. On sait ce qui est advenu au lendemain des 20

indépendances: les "élites" militantes se sont emparé du modèle de l'Etat-Nation sans se préoccuper de l'introduction des règles de la démocratie de représentation dont on découvre aujourd'hui les graves carences. Il s'est ainsi formé une sorte de syndicat des Etats-Nations ligués contres les peuples en attente de développement: les stratégies de développement jusqu'aux années 1980 et dans le contexte de la rivalité idéologique entre les deux grands, étaient fixées dans les marchandages bilatéraux entre des Etats-Nations pourvoyeurs et des Etats sans la nation demandeurs d'un développement dominé par la recherche de profits et une totale indifférence aux déprédations culturelles, sociales et écologiques. \bilà pourquoi, on commence, après 30 ans de développement sauvage, à parler de l'urgence de repenser l'espace urbain, de reconstituer un tissus rural déchiré, d'intégrer la nature comme espace vivant et patrimoine commun à tous les hommes, dans toute stratégie de développement, de redistribuer le travail, de réaménager les rapports Nord-Sud sur la base d'une participation effective des peuples aux décisions et aux processus de développement, d'ouvrir des lieux nouveaux de la recherche scientifique, de la confrontation culturelle pour produire une pensée capable de gérer toutes les demandes, jusqu'ici ignorées ou refoulées, que toutes les sociétés dirigent vers leurs Etats. Ces exigences nouvelles pour mieux maîtriser le développement historique des sociétés s'affirment en Europe qui veut se libérer des schémas de pensée du XIXe siècle en dépassant le cadre désuet de l'Etat-Nation et en accomplissant une avancée qualitative dans la direction d'une universalisation concrète de la connaissance. Mais si en Europe même, ces orientations sont neuves et rencontrent des résistances victorieuses de tous ceux qui perpétuent les modes d'intelligibilité du XIXe siècle - sans parler de la sacralisation dont jouit toujours la Raison des Lumières - que dire de toutes les sociétés en attente désespérée d'un développement qui tienne compte des immenses impensés légués par leurs traditions historiques respectives? Qui mesure l'étendue de l'impensé, la multiplication des impensables dans les sociétés soumises aux effets conjugués du développement déprédateur et d'une 21