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Islam et identité nationale

De
158 pages
A en croire le discours dominant, l'identité nationale serait en danger, menacée par la mondialisation, la construction européenne et, surtout, l'immigration. En désaccord avec cette approche, l'association Islam et laïcité entend apporter sa contribution au renouvellement de la réflexion sur les conditions du "vivre ensemble" en France, aujourd'hui.
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TABLE DES MATIÈRES

PIERRE SANÉ ....................................................................... 7

De l’universel et du particulier,

Le sens d’un colloque, PHILIPPE JESSU ........................................................ 11 La construction nationale : approche historique, ANNE-MARIE THIESSE ...................................................... 15 Présentation d’un sondage d’opinion sur l’identité nationale,

ROLAND CAYROL .............................................................. 43

À propos des sondages sur l’intégration et les identités,

VINCENT TIBERJ ................................................................ 59

Identités et sociétés multiculturelles, DANIEL WEINSTOCK ................................................. 71 L’identité nationale dans un contexte postcolonial,
555

NOURREDINE TOUALBI ...................................................... 89

Les identités individuelles dans un contexte de métissage, ISAM IDRIS ........................................................................ 97 Le mouvement social dans les « quartiers » en France, depuis la marche pour l’égalité, SAÏD BOUAMAMA ...................................................................... 111 Table ronde avec des acteurs du mouvement social dans les quartiers en France,
HOURIA BOUTELDJA, LOUISA JAN, ABDELAZIZ CHAÂMBI, TARIK KAWTARI ........................................................ 129

En guise de synthèse,

JOËL ROMAN .................................................................. 147

Conclusions et propositions,

PHILIPPE JESSU ............................................................... 153

De l’universel et du particulier

par Pierre Sané, Sous-Directeur général pour les sciences sociales et humaines de l’Unesco

Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au sein de l’Unesco qui, je pense, a été un choix judicieux pour la tenue de votre conférence autour d’un triptyque si essentiel : identités, appartenances, diversités. Il est vrai que dans beaucoup de pays, face à la perte de souveraineté des États, on assiste à des processus où l’identité nationale est utilisée pour reconquérir une légitimité politique. Il est donc important pour les chercheurs et intellectuels d’entreprendre le décodage des superstructures idéologiques. L’Unesco est un lieu approprié pour une telle entreprise. L’Unesco est en effet le lieu privilégié où se rencontrent l’universel et le particulier. L’universel de l’humanité, de ses valeurs fondamentales, de ses droits et de ses aspirations communes à la paix, au bien-être et au savoir, le particulier de chaque nation, de chaque peuple, de chaque individu, tous égaux en dignité comme le sont les êtres humains. L’Unesco est aussi le lieu par excellence de la lutte contre l’ignorance, souvent la première source des manipulations et discriminations de toutes sortes. C’est bien par le partage du savoir pour lequel l’éducation prend tout son sens que nos regards sur l’autre se forgent et s’affinent pour mieux se comprendre mutuellement. L’éducation au cœur même de la mission de l’Unesco a toujours été un vecteur essentiel de dialogue qui peut aider à favoriser la cohésion sociale, à éliminer les stéréotypes culturels et à développer la compréhension des autres religions et des autres cultures. Identité, appartenance, diversité, voilà une trilogie qui renvoie à une thématique phare pour l’Unesco, celle de la diver777 sité culturelle. En ces moments troublés, où le monde cherche
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IDENTITÉS, APPARTENANCES, DIVERSITÉS

ses repères, où les termes de culture, de civilisation sont utilisés pour tenter d’opposer l’humanité à elle-même, il est urgent de rappeler combien la diversité culturelle est constitutive de l’humanité même. L’Unesco a pour vocation d’élever les défenses de la paix dans l’esprit des hommes. Et, bien sûr, la promotion de la compréhension mutuelle et du respect de la diversité culturelle est un élément essentiel de son mandat. Les évènements survenus depuis plusieurs années dans beaucoup de parties du monde ont fait du dialogue une nécessité encore plus actuelle, pour ne pas dire impérieuse. La mondialisation s’accompagne de défis nouveaux, comme d’ignorances nouvelles. C’est pourquoi il faut imposer la nécessité d’enrayer la montée de l’intolérance et du fanatisme et mettre à profit les multiples possibilités d’échanges et de compréhension interculturelle que le phénomène génère. Votre conférence aujourd’hui offrira à cet égard une tribune éclairée pour ce partage des savoirs et des expériences, j’en suis convaincu. Il est vrai qu’on peut, pour paraphraser Régis Debray, s’interroger sur, je le cite, « l’utilité de nos forums, symposiums, colloques, sommets, rencontres, commissions, plates-formes sur le dialogue des cultures, tandis que sur une scène plus obscure, mais infiniment plus peuplée, ceux qui sont appelés à vivre côte à côte sans dialoguer continueraient à se tirer dessus comme par devant ». Il n’empêche : nous n’avons que le choix de marteler la nécessité d’une prise en compte par les responsables politiques d’une réalité complexe et multiforme, saisie à l’aune de valeurs communes. Les débats qui ont pour axe principal la réflexion sur Islam et identité nationale, sont indéniablement en phase avec l’actualité. Ils touchent à des questions essentielles, communes à toutes nos sociétés aujourd’hui, qui vivent à l’heure de la mondialisation, du métissage et du brassage des cultures. Les questions de l’appartenance religieuse, de la pratique du culte, des conditions des minorités, de la vie des sociétés multiculturelles ou encore du poids de la mémoire historique, nous concernent tous, car nous sommes tous des acteurs à part entière de cette même société multiculturelle et mondialisée.
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ISLAM ET IDENTITÉ NATIONALE

Il n’est jamais facile de vivre avec son temps, mais pour rester contemporains du nôtre, pour faire en sorte que nos réponses collectives soient du même âge que les questions qui se posent, nous devons garder à l’esprit certains impératifs incontournables, au premier titre desquels la tolérance. La tolérance n’est pas seulement un idéal mais une nécessité dans un monde moderne qui menace chaque jour davantage l’existence des différences et des originalités. Et la tolérance est plus nécessaire que jamais lorsque reviennent au premier plan les fanatismes idéologiques, nationalistes ou religieux. Ici, la lutte contre l’ignorance est encore une fois le maître mot. Autre impératif incontournable, l’État de droit. Car dans toutes nos démocraties, une constitution et des lois existent, et se doivent d’assurer l’exercice des libertés, de protéger les minorités, de favoriser l’expression de la diversité. Car il y a dans cet impératif une vérité fondamentale : la liberté s’épanouit dans la loi et s’étouffe dans l’anarchie. Parce qu’elle se trouve sur l’une des rives de la Méditerranée, la France, de par son histoire, a eu la chance d’accueillir un islam humaniste et ouvert, un islam des lumières qui marque indéniablement de son empreinte tout un peuple et toute une société. Et cela est une vraie richesse en soi. Il fut un temps où les différentes cultures étaient des relais. Averroès vénérait Aristote qu’il disait envoyé par Dieu pour proclamer la vérité. Et Saint Thomas d’Aquin voyait dans ce génie universel de la science arabe le commentateur par excellence de l’héritage gréco-latin. Aussi, et bien que les histoires avec un grand H aient suivi des cours différents, qu’il y ait eu des affrontements séculaires qui ont creusé de profondes fractures telle que la conquête islamique, les croisades, l’entreprise coloniale, etc., nous ne devons pas oublier les origines communes et les liens innombrables. Aujourd’hui, l’urgence nous sollicite ; il nous faut dissiper les stéréotypes, les peurs et les mauvais souvenirs, afin de croiser enfin les regards, de surmonter ce qui oppose et de construire un avenir partagé.
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Le sens d’un colloque
par Philippe Jessu, président d’Islam et laïcité

Les paroles d’accueil que Monsieur Pierre Sané a prononcées correspondent à la préoccupation essentielle de la Commission Islam et laïcité : développer la connaissance, qui est la condition, au-delà même de la tolérance, du respect mutuel des personnes. C’est là quelque chose de fondamental pour le vivre ensemble dans nos sociétés. Il ne s’agit pas d’un problème franco-français : au-delà même de l’Europe, c’est une question mondiale. Pourquoi ce colloque ? Il s’inscrit dans la suite des travaux de la commission Islam et Laïcité depuis dix ans. Créée dans le cadre de la Ligue de l’enseignement et poursuivie avec la Ligue des Droits de l’Homme, elle est maintenant une association autonome. Ses travaux visent à permettre une meilleure connaissance de l’Islam dans la République française et dans la laïcité. Pendant une dizaine d’années les travaux ont été conduits à l’intérieur de la commission, en invitant des chercheurs et des acteurs de la société civile pour nous aider à comprendre concrètement comment l’Islam, de plus en plus présent, pouvait vivre dans la société, pourquoi il était nécessaire d’apprendre à se connaître de façon à permettre une meilleure progression. Les titres de nos publications montrent que nos travaux s’inscrivent dans l’actualité : « Les enjeux de la laïcité », puis « Islam de France et Islams d’Europe ». Nous voulions ainsi « éclairer les conditions d’un vivre ensemble respectueux de tous et du respect réciproque mutuel entre toutes les composantes de la société française ». Notre colloque de 2005, à l’Unesco, était la première grande 111111 manifestation publique de la commission. Nous avons voulu
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IDENTITÉS, APPARTENANCES, DIVERSITÉS

y déconstruire le choc des civilisations inventé quelques années avant par Samuel Huntington en traitant le sujet de « L’islam et les médias ». Car si ces stéréotypes et idées simples se développent, c’est par la place qu’elles prennent dans les médias. Dans le même esprit, après la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école et comme ces discussions étaient parfaitement révélatrices de l’importance du statut de la femme pour l’opinion européenne et pour l’opinion française, nous avons organisé en septembre 2006 un colloque intitulé « Existet-il un féminisme musulman » ? En 2007, nous avons été interpellés comme beaucoup par le retour dans le débat politique de la question de l’identité nationale. Elle revient périodiquement depuis vingt-cinq ans. Elle a été au centre de la campagne présidentielle. Lorsque le futur président a annoncé la création d’un ministère dont l’intitulé associerait « immigration et identité nationale », nous avons voulu réagir. En même temps, nous avons constaté ce qu’on a appelé l’ethnicisation de la question sociale. L’interprétation par l’origine et par la religion des difficultés rencontrées actuellement dans la société paraît tellement simple ! L’identité nationale n’est-elle pas dans ce cas une formule pour laisser entendre que ce sont les musulmans qui sont « l’autre », contre qui il faut construire l’unité de la nation ? Nous avons fait réaliser un sondage, que La Vie a publié sous un bandeau de couverture destiné à faire choc : « Le sondage qui fâche ». En effet, nous n’avons pas cherché à masquer les problèmes, nous avons voulu y voir plus clair. Nous avons voulu partir de la constatation de l’état de l’opinion auprès de laquelle nous souhaitons travailler pour inspirer les travaux et les actions que nous avons à mener. Le colloque est destiné à apporter un éclairage différent, peut-être, de celui que l’on donne habituellement et à apporter des connaissances. Le premier jour, nous ferons un état des lieux, sous deux angles. Du point de vue de l’histoire tout d’abord : nation et identité nationale sont-elles des essences intemporelles ou ne sont-elles pas plutôt des constructions historiques ? Le deuxième point de vue concernera la situation actuelle : l’analyse du sondage rendra compte de l’état de l’opinion publi12

ISLAM ET IDENTITÉ NATIONALE

que dans son ensemble tandis que l’analyse de l’enquête menée auprès des populations françaises qui étaient soit immigrées, soit filles, fils, petits-fils ou petites-filles d’immigrées cherchera à comprendre comment cette question de l’identité est ressentie par ceux-là même que l’on somme bien souvent de s’intégrer, ceux que l’on appelle les Français d’origine immigrée. Pendant la deuxième matinée nous apporterons des éclairages et des outils pour mieux comprendre, à travers des exemples puisés en France et à l’étranger, ce que recouvrent des notions comme le multiculturalisme, l’identité dans un contexte postcolonial ou le métissage. Enfin, le troisième temps de ce colloque sera consacré à l’émergence de ce que nous avons appelé un « mouvement social de la diversité », avec l’intervention de divers responsables d’associations agissant depuis les « marches pour l’égalité » ou ce que l’on a appelé le mouvement des « beurs » depuis les années 1980.

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La construction nationale : approche historique
par Anne-Marie Thiesse, directrice de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

La question nationale en ce début du XXIe siècle soulève de nombreuses interrogations. Deux phénomènes apparemment contradictoires coexistent aujourd’hui. Il y a d’une part ce que l’on appelle la globalisation, qui semble menacer les Étatsnations ou en tout cas mettre en question leur rôle traditionnel dans les domaines économiques, politiques et sociaux. Mais il y a l’autre aspect, tout aussi important, à savoir la réactivation de la question nationale et la résurgence du nationalisme aux multiples aspects. Cela se traduit d’abord par l’apparition récente de nouveaux États-nations, notamment à la suite de la dislocation de l’URSS et de la Yougoslavie. C’est aussi la multiplication de revendications autonomistes ou sécessionnistes dans des États-nations déjà constitués. Pour en rester au continent européen, on peut citer ici le cas du Pays basque, de la Catalogne, de l’Écosse, ou bien évoquer le cas de la Belgique dont la partition sur une base linguistique est un scénario malheureusement de plus en plus probable. Il faut aussi souligner la montée en puissance de la question de l’identité nationale dans les débats politiques contemporains. Je crois qu’aucun de nous n’aurait imaginé il y a vingt ans que nous nous réunirions un jour pour discuter de la question de l’identité nationale. Il y a vingt ans, nous pensions la question réglée et dépassée. Même dans les vieux États-nations de l’Europe occidentale, l’identité nationale est devenue progressivement une thématique majeure dans l’espace public. Elle n’est plus l’apanage de l’extrême droite nationaliste. L’identité nationale est aujourd’hui supposée en danger, menacée d’un côté par la 151515 globalisation et de l’autre par l’immigration.
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