Journal d
216 pages
Français

Journal d'un docte ignorant

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Description

Le cabinet de travail, plutôt encombré, montre des signes de vétusté. Un chat gris ronronne sur le calorifère. L’homme s’appelle Henri. Il est penché sur son bureau. Il est vieux, voûté. Il écrit consciencieusement au crayon de plomb dans un cahier ligné. Pas d’ordinateur pour lui. Parfois, il efface et il se reprend.
À certains moments, il s’arrête et lève la tête. Il regarde devant lui, mais ne voit rien. À quoi pense-t-il ? Que peut-il donc écrire ? Un traité ? Non, sûrement pas. Un article savant ? Non plus. Toute son attitude montre une autre sorte de préoccupation. Ses mémoires ? Peut-être. Sans doute un journal, mais pas n’importe quel. Il écrit dans l’urgence, comme si sa vie en dépendait.
Oui, certainement un journal qui exige de lui la plus intense concentration. Quelles confidences y consigne-t-il ? Quelles vagues réminiscences ? Quels inavouables désirs ? Ou peut-être cherche-t-il par là simplement à trouver des réponses à ce qui n’en a pas ?
En tout état de cause, on a envie de jeter un œil par-dessus son épaule pour y dérober quelques-uns de ses secrets.
Marcel Viau a fait ses études à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Après quelques années comme animateur social dans un quartier de Montréal, il a fait carrière comme professeur, d’abord à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, puis à l’Université Laval de Québec. Il a également enseigné à l’Université de Fribourg en Suisse. En 2014, il a été nommé professeur émérite de l’Université Laval.

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Publié par
Date de parution 08 octobre 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782897600266
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Marcel Viau
JOURNAL D’UN DOCTE IGNORANT
Médiaspaul reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (flC), du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour ses activités d’édition.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Viau, Marcel  Journal d’un docte ignorant  1. Vie - Philosophie. I. Titre. BD431.V52 2015 128 C2015-941814-3
ISBN 978-2-89760-025-9 (papier) ISBN 978-2-89760-026-6 (epub) ISBN 978-2-89760-027-3 (pdf) Représentant autorisé de l’auteur :Les Communications Jean Couture inc. Composition et mise en page :Médiaspaul Maquette de la couverture :Anne-Sophie Caouette Photo de la couverture :Shutterstock Conversion au format ePub :Studio C1C4 e Dépôt légal — 3 trimestre 2015 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada © 2015 Médiaspaul 3965, boul. Henri-Bourassa Est Montréal, QC, H1H 1L1 (Canada) www.mediaspaul.ca mediaspaul@mediaspaul.ca Médiaspaul 48, rue du Four 75006 Paris (France) distribution@mediaspaul.fr Tous droits réservés pour tous les pays.
Philosophie, hélas ! Jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie… Je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître ! - Goethe,Faust
Préface
Le cabinet de travail, plutôt encombré, montre des signes de vétusté : parquet défraîchi, carpette râpée, fauteuil bancal, rideaux déchirés par endroits. Les murs sont tapissés du plancher au plafond de livres bien rangés sur des rayonnages. Un chat gris ronronne sur le calorifère.
L’homme s’appelle Henri. Il est penché sur son bureau. Il est vieux, voûté. Un chapeau tout élimé repose sur un reste de cheveux longs. Une barbe blanchie et hirsute s’accroche à son visage. Il est pâle, d’une pâleur maladive. Il écrit consciencieusement au crayon de plomb dans un cahier ligné. Pas d’ordinateur pour lui. Parfois, il efface et il se reprend.
À certains moments, il s’arrête et lève la tête. Il regarde devant lui, mais ne voit rien. À quoi pense-t-il ? Que peut-il donc écrire ? Un traité ? Non, sûrement pas. Un article savant ? Non plus. Toute son attitude montre une autre sorte de préoccupation. Ses mémoires ? Peut-être. Sans doute un journal, mais pas n’importe quel. Il écrit dans l’urgence, comme si sa vie en dépendait.
Oui, certainement un journal qui exige de lui la plus intense concentration. Quelles confidences y consigne-t-il ? Quelles vagues réminiscences ? Quels inavouables désirs ? Ou peut-être cherche-t-il par là simplement à trouver des réponses à ce qui n’en a pas ?
Simplement, oui ! En tout état de cause, on a envie de jeter un œil par-dessus son épaule pour y dérober un peu de ses secrets.
Le 21 juin, solstice d’été
Je n’aime pas lesmoires,Confessions,Journalou autres écrits de cet acabit. J’ai toujours trouvé soit prétentieux, soit menteurs, soit intéressés, soit tout cela à la fois, ceux qui s’y adonnaient. Hormis pour quelques personnages hors du commun, je ne vois pas l’intérêt de lire de tels ramassis de banalités insipides, d’attendrissement sur soi o u d’autopromotion. On y couvre l’essentiel sous des dessous affriolants de révélations intimes.
Par contre, je ne vois pas comment échapper à l’écriture pour donner de la cohérence à ce qui semble ne pas en avoir. J’ai passé une grande partie de ma vie à écrire des livres, des chapitres de livres, des articles et des conférences. J’y croyais et j’y crois encore. Je me suis toujours dissimul é derrière mes thèmes, thèses et arguments, comme on me l’avait appris. Il fallait le faire ; je ne renie rien à cet égard. Pourtant, encore tant d’incertitude, de problèmes à résoudre, de mystères à éclaircir. Je suis fatigué !
En bout de piste, et au point où j’en suis, je ne souhaite plus consacrer mes vacillantes énergies à « faire progresser la science ». Comme si elle avait besoin de moi pour avancer. En revanche, je peux mettre mon goût des belles phrases au service de ces énigmes pour l’heure insolubles, malgré mes efforts pour tenter de les comprendre.
Je vais accomplir cette tâche au jour le jour, du moins je l’espère. Je veux laisser mon crayon filer sur la page à son gré, en intervenant le moins possible, en évitant de me demander constamment où tout cela me mènera ou jusques à quand je pourrai le faire. Tant de choses encore à examiner, à étudier, à comprendre dans ce monde inconstant qui m’échappe sans cesse.
En effet, tout change. Toujours. Rien de permanent. On a retrouvé des villages archaïques sous la mer. Le fer et le béton ont pris la place d’une forêt hier encore vierge. Des immeubles s’écroulent sous le pic du démolisseur ou sous l’effet d’un tremblement de terre. D’autres sont érigés là où cela paraissait impossible. Une cité naguère prospère n’est plus que l’ombre d’elle-même, conservant avec nostalgie les ruines de son passé. Des civilisations autrefois puissantes, conquérantes, se sont effondrées et vivent aujourd’hui dans des yourtes. D’aucunes, hier encore luttant pour leur survie dans un environnement hostile, dominent maintenant le monde connu.
Le papier a remplacé le parchemin, l’ampoule la chandelle, la fermeture éclair les boutons. J’ai perdu mes cheveux et ma barbe a blanchi. Tout s’agite constamment alors que rien ne devrait jamais bouger. Maggy, ma douce amie, l’amour de ma vie, n’ est plus. Mon père et ma mère sont morts depuis longtemps. Les rares amis disparaissent. Je les pensais pourtant tous immortels.
Pourquoi cet irrésistible besoin de m’appuyer sur du solide, du constant, du sûr ? Je suis perdu dans ce chaos universel, noyé dans le grand Styx im pétueux. N’existe-t-il pas à l’évidence un fondement sur lequel je puisse m’appuyer ? Pour mon salut, il me faut réguler l’univers autour d’un point fixe : un arbre, un totem, un monument, une entité qui ne bougera pas. Voilà, selon certains, l’origine du désir de Dieu. Qui sait ?
Je cherche instinctivement le sein salvateur. Depui s ma naissance. Depuis toujours. Et j’ai continué toute ma vie cette quête finalement impossible. Mon esprit s’est construit progressivement sur des bases incontestables : le raisonnement plus que l’instinct, l’intelligence plus que l’ignorance, l’apport précieux des générations antérieures. Ces piliers de notre civilisation sont devenus pour moi des vérités immuables. Il le faut bien, sinon je se rais un perpétuel égaré voué à une disparition certaine et rapide. Pourtant ! Pourtant ! Le monde continue à tourner, éternellement mobile, m’échappant sans cesse. Toutes les choses sont en transformation, comme le miroitement toujours différent d’un fleuve. Mouvement perpétuel désordonné et inconstant.
Dès lors, comment penser saisir l’insaisissable ? C ’est comme attraper de l’eau par poignées. Or je résiste avec la dernière énergie à ce qui semble impossible à comprendre. Je n’accepte pas la défaite. Il me faut des assises. Il me les faut. Cela relève d’une nécessité absolue. Je vois bien cette rue, cet immeuble, cette cathédrale. J’entends bien cet avion, ce chien, cette musique. Je goûte bien ce repas, ce vin, ce pain. Il y a des objets là, en dehors de moi. Je les touche. Je les hume. Mais rien de tout cela n’est durable. Alors quoi ?
L’une des raisons de mon choix de carrière est liée au besoin de comprendre les causes de la transmutation des êtres et des choses. Comme scient ifique, ne dois-je pas continuer à chercher d’autres points d’appui, impérissables ceux-là ? Ces points d’appui, je pourrais les comprendre, même s’il s’avère impossible de les voir, de les en tendre et de les toucher. Ces points d’appui seraient certains et pourraient fonder mes raisonnements. Ils donneraient un sens aux objets multiples et désordonnés. Ils structureraient le monde autour de moi. Enfin ! Peut-être est-il trop tard finalement.
Je suis frustré et insatisfait devant mon incapacit é à comprendre, encore et toujours. Cette frustration est à l’origine, me semble-t-il, de ma ligne de conduite depuis très longtemps. Cette insatisfaction si profondément enfouie en moi arrive tout droit de mon enfance. Ah ! comme la nostalgie nous vient vite à mon âge. Je me revois, assis au sommet du petit escabeau me servant d’observatoire du quartier. Je regarde rouler les automobiles à pas de tortue dans cette ville sale et poussiéreuse. J’imagine alors un monde différent. N on pas tout beau et tout bon. Non ! Cependant, j’avais une telle envie de le connaître. « Quand je serai grand, je saurai tout, enfin. »
Je suis vieux maintenant et je n’en sais pas beauco up plus. Merde ! Je ne peux quand même pas finir ma vie avec ce sentiment d’inachèvement. Il doit bien y avoir une façon différente d’aborder ces questions. Qu’est-ce que j’ai manqué ? Quand et où ? Ma formation classique m’a dès le début orienté vers des directions rarement contestées de ma part. Je serais divisé entre, d’une part, les objets accessibles autour de moi par mes sens, sans aucune espèce de doute, et d’autre part, des points d’appui finalement acquis par raisonnement, par la force de mon esprit. Je vois ces arbres, ces rochers, ces montagnes et je dis : quelle belle nature !
Mais pour le cerf courant en forêt, il n’y a pas de nature. Il n’y a que de l’herbe à brouter, des pistes à parcourir, des ruisseaux à franchir. La nature est une idée, un point d’appui issu de mon raisonnement pour décrire et comprendre cet enchevêtrement de bois, de pierres et de feuilles n’ayant en soi aucun sens. Mon esprit par trop humain a besoin de cette idée de nature afin d’y voir plus clair,
d’unifier le chaos et au final de survivre. Il a be soin de dominer ces objets, de toutes les façons imaginables. Seulement alors, je pourrai me reposer, retrouver le calme et la sérénité.
Mais qu’en est-il de l’idée de mes idées ? Je peux fort bien avoir l’idée de la nature, de l’humanité, de la grandeur ou de la largeur. Mais c omment puis-je penser rationnellement ma pensée ? C’est un véritable paradoxe. Comme dans l’histoire de ce savant génial devenu fou parce qu’il avait trouvé le moyen de placer dans les cases d’un gigantesque classeur tous les objets existant sur la terre, mais se heurtait à l’impossibilité d’en trouver une pour y mettre son propre classeur. Mon esprit est coincé dans ce monde-ci tout autant que les objets. Belle leçon d’humilité ! Je ne suis donc pas l’arbitre suprême de l’univers ?
Bon ! Je recommence à me compliquer la vie, comme l ’aurait dit Maggy. « Pourquoi n’acceptes-tu pas simplement les choses comme elles sont ? Que peux-tu y changer après tout ? » Je ne suis pas certain d’avoir jamais compris ma douce amie à ce propos. Moi, je suis un résistant. C’est dans ma nature. Je n’admets pas facilement les évidences, les lieux communs et les trivialités de ce monde. J’ai besoin de questionner avant d’acquiescer, de comprendre avant d’accueillir. Ce n’est sans doute pas la meilleure façon de procéder. Un g rand nombre de personnes s’en sortent à merveille autrement. Grand bien leur fasse. Mais mo i, je suis du genre à m’insurger. « Henri ? Cet arrogant ! » Un qualificatif que j’ai par moments entendu à mon égard. C’est sans doute vrai.
J’ai bien essayé de me corriger, mais cela n’a pas duré. Je suis fabriqué de cette pâte et je l’ai accepté maintenant. Je n’ai jamais véritablement cessé de voir le monde de haut. Présomptueux, va ! Je me vois marcher sur des chemins tracés à l’avance par le destin, jetant un regard lointain sur les objets et les gens. Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis et je n’en cherchais pas non plus. Déjà, si jeune, je préférais la compagnie des livres. Penser le monde plutôt que le vivre ? Peut-être ! « Solitaire et difficile d’approche », une petite phrase écrite au bas de mon bulletin. C’est donc ainsi que l’on me percevait ?
Donc, je ne suis pas l’arbitre suprême de l’univers. La belle affaire ! Me voilà retombé dans un espace fluctuant et labile. Mon esprit, censément capable de dégager certaines vérités sur les objets, perd beaucoup de sa puissance. S’il existe une natu re pour moi, homme de civilisation, ce n’est sûrement pas la même que celle du sauvage. En fait ne l’aurais-je pas inventé, tout simplement, pour satisfaire mon besoin de certitude ? L’idée de natu re devient alors changeante, comme ces arbres et ces ruisseaux dont elle tente de rendre compte.
Je m’égare encore. Voilà ce qui arrive lorsque je s uis le fil de ma pensée. Je raisonne, je raisonne. Mais tout ne se réduit pas à quelques rai sonnements. Me voilà assis entre deux chaises : d’un côté les objets, de l’autre, les idées sur ces objets. Dualité décisive et mortifère.
Pourtant, les objets et les idées ne forment-ils pas un tout ? Toute mon éducation a tenté de me faire voir les choses ainsi. Des souvenirs me remontent en disant cela. Des images de mon école primaire : un tableau noir, des pupitres en bois, des cahiers d’exercices à feuilles lignées, les culottes courtes des écoliers, ma maîtresse. L’Église aussi, omniprésente ; elle voit tout et entend tout. Monsieur l’abbé enseignait un petit catéchisme cent ré sur la même dualité, avec d’autres mots toutefois. J’étais composé d’un corps et d’une âme et ces deux parties de moi formaient mon identité
spécifique. Sans âme, mon corps est une masse inerte, un cadavre. Sans corps, mon âme s’envole au ciel ou tombe en enfer ou s’en va je ne sais où. Afin de réduire la séparation funeste entre le corps et l’âme, monsieur l’abbé avait un truc, une martingale. En réalité, l’âme était au-dessus du co rps, elle l’emportait sur lui. Le petit catéchisme de mon enfance enseignait que si mon corps est proviso ire – je nais, je grandis, je m’agite en tous sens et je meurs –, mon âme, elle, est immortelle. Mon âme anime mon corps, le rend vivant. Or cette âme est insaisissable, comme les idées dont je discutai s tantôt. Mon âme semble avoir une existence propre. Elle reposerait dans un autre monde, un paradis, un Éden, des Champs-Élysées, un pays de Cocagne quelconque, en attente d’un corps dans lequel elle pourrait descendre ou chuter, c’est selon.
Selon monsieur l’abbé toujours, mon âme n’a de cesse de vouloir me pousser vers Dieu. Mon âme me fait comprendre ma vraie nature, mon corps étant un poids lourd, un expédient, les murs extérieurs d’un temple. Mon âme s’ennuie et cherche constamment à remonter au paradis. Elle tire mon corps vers le haut et elle passe par l’esprit pour me faire entendre raison. Foutaise que cela ! Le plus important – mon âme – serait insaisissable et mon corps, ce qui me fait vivre réellement dans ce monde, serait tenu pour rien. Cela n’a aucun sens !
Et si mon âme n’était pas séparée aussi catégoriquement de mon corps ? Et si mon âme était en réalité ce qui permet à mon corps de se réaliser ? Sans mon âme, mon corps existerait, mais il serait comme le bloc de marbre brut devant le sculpteur. Tant que le sculpteur n’aura pas donné une forme à ce morceau de marbre, tant qu’il n’aura pas fait apparaître le personnage par ses coups de couteau précis et efficaces, le matériau restera inerte, sans vie. C’est un peu comme de l’eau. De prime abord, l’eau semble un matériau unique et unifié. Mais à y regarder de près, n’est-elle pas composée essentiellement d’hydrogène et d’oxygène ? Si l’on réussit, par électrolyse par exemple, à séparer ces deux composants chimiques, il n’y aura plus d’eau, c’est évident. Voilà pourquoi mon âme ne peut pas être séparée de mon corps. Ensemble, ils font que je suis ce que je suis ; séparés, ils n’ont plus d’existence réelle. Du moins, ils n’ont plus d’existence pour faire de moi un humain à part entière.
Cela me fait une belle jambe de savoir cela ! Dans tous les cas de figure, je reste sur mon appétit. D’où peut donc provenir cette angoisse ? P ourquoi chercher toujours à comprendre ce qui m’arrive ou ce que je suis ? Parvenu au crépuscule de ma vie, je n’ai toujours pas trouvé l’objet de ma quête. Ce monde-ci est-il absurde ? S’il a un sens, serait-il caché profond dans les plis et replis de l’histoire ? Ma bibliothèque est pleine d’ouvrages savants. À quoi cela a-t-il servi de lire tant de bouquins ? À m’user les yeux, tout simplement ? Pendant tout ce temps perdu, le monde s’agitait autour d’idéologies sordides et contradictoires, dans des quêtes effrénées d’argent et de gloire, poursuivant des guerres sans fin. Et moi, je lisais . Avec la calme assurance de trouver la clé, le secret, la panacée. Où en suis-je donc maintenant ?
Je cherche la structure du monde. Je rêve d’un système capable d’unir les objets, tout plein de matière changeante, et l’esprit rempli d’idées, d’âmes, ou d’anges (pourquoi pas ?), tous éternels. J’imagine un univers charnel et terrien, dans lequel s’agite le chaos des objets, et un univers aérien, voûte céleste étoilée à la fois stable et vaporeuse. Il reste encore et toujours un fossé entre ces deux univers, à n’en pas douter. Et s’il était possible de jeter un pont ? Laissez-moi donc rêver ! Je soupire
après une médiation continue entre les deux, une voie par laquelle je pourrais passer du fini à l’infini. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il doit bien y avoir un lien logique.
Et si j’étais descendu dans mon corps comme lorsque je m’habille pour l’hiver : en mettant des couches successives de vêtements ? Mon âme d’abord par-dessus laquelle j’enfile mon esprit, mon intelligence recouvrant à son tour mon esprit, et e nfin mon corps, sac de peau, enveloppement ultime, le plus apparent et le plus fragile. Pour revenir à mon univers originel, je n’aurais qu’à me dépouiller successivement de ces vêtements, un à un, comme une effeuilleuse effarouchée, par un effort intense et continu. Un rêve oui.I have a dream