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L'abbé Pierre

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Description

La porte du bureau de l’abbé Pierre s’ouvre en claquant :
– Père, c’est tragique ! À Villemomble un homme vient d’essayer de se tuer... Venez vite !
Georges est à bout, il n’attend plus rien de la vie. Pendant des heures, l’abbé écoute cet ancien prisonnier vomir son désespoir. Il lui propose un repas chaud et un endroit où passer la nuit, mais Georges demeure sourd. À court d’arguments, le prêtre dit enfin :
– Tu es horriblement malheureux et moi je ne peux rien te donner. Mais toi, avant de te tuer, accepte seulement de me donner un coup de main pour aider les autres, ceux qui sont plus malheureux encore. J’ai besoin de toi.
Au fond de son désespoir, Georges est touché. Ce qui lui manquait, ce n’était pas de quoi vivre mais une raison de vivre.
L’abbé Pierre vient de rencontrer le premier compagnon d’Emmaüs.

Un récit haletant pour découvrir le destin incroyable du fondateur d’Emmaüs.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 juin 2012
Nombre de lectures 28
EAN13 9782728916634
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Image couverture
Page de titre

Pour Ombeline et Léonore,
Chaque jour, chaque seconde





« La vie est plus belle que la prudence. »

Abbé Pierre
I
Dans le parloir désert, Henri tourne en rond, vaguement inquiet. L’air glacial s’infiltre en sifflant par la fenêtre et s’enroule le long de ses jambes nues sous la robe de bure. Il jette un œil à l’extérieur : virevoltant sans discontinuer, la neige de cette fin novembre filtre les rayons du soleil et c’est une lumière diaphane qui tombe sur la pierre du monastère. L’hiver est saisissant à Notre-Dame du Bon Secours, monastère capucin situé à une demi-heure de Saint-Étienne.
Le père abbé, qui tout à l’heure a accueilli Henri au nom de la communauté, l’a rattrapé alors qu’il intégrait sa cellule :
 - Henri, on vous réclame au parloir !
Le jeune homme, étonné, a rebroussé chemin. Qui est-ce ? s’est-il demandé en suivant le moine dans l’enfilade des couloirs silencieux. La curiosité en éveil, il attend son visiteur.
Deux heures auparavant, sa nombreuse famille et ses amis se pressaient, émus, derrière lui dans la chapelle du monastère. Voilà deux semaines qu’il a intégré le noviciat de Notre-Dame du Bon Secours. Il n’a que dix-neuf ans, pourtant c’est d’un pas assuré qu’il s’est avancé vers le père abbé afin de recevoir l’habit et la tonsure. Agenouillé dans le chœur, Henri l’a écouté attentivement prononcer la formule rituelle : « Quittez les biens périssables pour acquérir ceux qui ne périssent pas et qui durent pour la vie éternelle. Quittez l’homme ancien et revêtez l’homme nouveau. Vous êtes mort au monde, vivez dans le Christ. »
Les échos de la voix tranchante se sont perdus sous la voûte centenaire. Dans son dos, au premier rang, ses parents Antoine et Eulalie ainsi que ses sept frères et sœurs avaient la gorge nouée par l’émotion. Henri, lui, n’a perçu ni angoisse ni exaltation particulière à cet instant, qui n’était que la concrétisation d’un choix mûri et arrêté depuis longtemps.
Le père abbé lui a remis ses habits monastiques soigneusement pliés : la robe de bure, rêche et rudimentaire, la corde avec les trois nœuds symbolisant ses vœux, et les sandales. Immédiatement, Henri a revêtu la tunique, glissé ses pieds nus dans les lanières de cuir et ceint la corde autour de sa taille. Peu à peu, sous les regards troublés de ses proches, il a quitté son apparence civile et s’est retiré du monde pour se fondre dans la communauté monastique.
Eulalie n’a pu réprimer un sanglot, il l’a distinctement entendu. Ses parents, catholiques fervents, lui avaient accordé leur bénédiction quand il leur avait annoncé la nouvelle. Il garde un souvenir précis de ce jour de mars 1930.
Antoine et Eulalie avaient organisé une somptueuse réception dans leur demeure lyonnaise pour célébrer leurs noces d’argent. Le champagne étourdissait les esprits tandis que les domestiques s’affairaient en cuisine. Poursuivant le chat de la bonne, les petits cousins emplissaient les salons de leurs rires clairs. Henri s’était levé après que le majordome eut déposé le fraisier sur la table :
 - Je voudrais vous annoncer une nouvelle.
Les joyeux éclats de voix avaient cessé, seul le chat, quelque part dans un recoin, continuait de se manifester.
 - L’année prochaine, j’entrerai au noviciat. Chez les capucins.
Ses parents avaient écarquillé les yeux de surprise. Un long moment, on s’était observé, mal à l’aise, puis son père s’était approché de lui et l’avait saisi par les épaules :
 - Mon petit, cela nous coûte beaucoup à ta mère et à moi, mais nous sommes fiers de toi.
Eulalie, les yeux rougis, l’avait alors serré sur son cœur. Quel bonheur ! Une fois la surprise retombée, Antoine l’avait entraîné à l’écart en lui offrant de partager un cigare :
 - Se consacrer à Dieu, c’est merveilleux, Henri, mais les capucins ne me paraissent pas un ordre… (il avait cherché le mot juste quelques secondes) adéquat pour toi.
 - Adéquat ?
 - Ta santé nous a toujours préoccupés, et chez les capucins tu n’auras ni assez de nourriture ni suffisamment de sommeil. Physiquement, tu ne résisteras pas.
Touché par cette délicatesse paternelle, Henri se doutait toutefois que son père lui dissimulait sa véritable préoccupation.
 - Tu serais plus à ta place chez les bénédictins, avait-il poursuivi, deux traits d’inquiétude lui barrant le front. Ou chez les jésuites ! Ça ne te plairait pas de devenir jésuite ?
Henri avait compris : pour son père, avoir un enfant dans les ordres comportait un certain prestige, d’un point de vue mondain, mais pas chez les capucins ! L’exigence de pauvreté absolue instituée par saint François heurtait Antoine, puissant industriel et homme respecté de la bourgeoisie lyonnaise. Et que dire de la pratique du travail manuel et de l’aumône ! Fournir parmi ses enfants des ouvriers pour la moisson du Seigneur, d’accord, mais pas à n’importe quel prix. Le jeune garçon avait promis d’y songer, mais ne dévia en rien de son ambition.
Dans la chapelle, Henri a joint les mains et fermé les yeux en inclinant la tête. Une gangue de neige épaisse obturait les vitraux et étouffait les sons, le silence était saisissant. Les pages des livrets ne tournaient plus, chacun retenait sa respiration. Dans son mouchoir brodé, Eulalie Grouès refoulait ses sanglots.
Un moine âgé, indifférent à la tension ambiante, s’est approché du jeune homme en réajustant ses lunettes. Il a inspecté le sommet de son crâne puis, se pinçant le menton, s’est penché pour l’observer sous un angle différent. Quand il a paru décidé, il a brandi sa tondeuse, saisi une large poignée de cheveux et tranché dans la masse épaisse. Les mèches ont dégringolé en cascade sur les épaules et se sont répandues sur le marbre alentour. La tonsure est le signe ultime du renoncement au monde et à ses préoccupations matérielles. Évoquant la couronne d’épines du Christ, elle rappelle les trois vœux formulés par le novice : la chasteté, la pauvreté et l’obéissance à l’Église.
Le père abbé a ensuite relevé le jeune Henri et lui a donné le baiser de paix, puis tous les moines de la communauté se sont succédé devant lui pour l’accolade rituelle.
Tout seul dans ce parloir glacé, l’unique endroit du cloître où les moines sont autorisés à parler, Henri repasse la cérémonie dans son esprit. Ses parents, ses frères et sœurs, ses amis venus parfois de loin pour l’accompagner dans cette nouvelle vie, ont quitté le monastère à présent et reprennent chacun le cours de leur existence. Sur le chemin raide qui déroule sa caillasse depuis l’entrée de l’abbaye à travers les champs immaculés, il les a regardés s’éloigner sans nostalgie. Sa vie désormais est ici, au milieu de ses frères. Néanmoins il est heureux d’avoir pu dire au revoir à ses compagnons scouts de la patrouille des Cigognes, à ses chers camarades de l’internat du collège des Minimes, à ses amis servants d’autel… Soudain, il se fige. Théodose n’était pas présent à la cérémonie ! Il se remémore les visages, mais il en est certain : Théodose n’est pas venu. Celui que tous surnomment Tom, cet ami précieux qui a été son second de patrouille durant des années, a manqué sa profession. Ils ne se sont pas embrassés une dernière fois. J’espère qu’il n’est pas fâché, songe Henri avec angoisse. Puis une lueur d’espoir naît. Et si… Un appel dans son dos le fait sursauter :
 - Henri !
Il se retourne :
 - Tom ! Quelle joie !
Il se précipite au cou de son ami, mais s’interrompt subitement dans son élan : Tom a eu un mouvement de recul, son visage, d’abord radieux, s’est défait.
 - Qu’y a-t-il ? lui demande Henri, inquiet.
 - Henri ? C’est… C’est toi ?
Henri a un instant d’hésitation. Évidemment que c’est lui, qui veut-il que ce soit ? Les sourcils froncés, il écarte les bras d’incompréhension. Les manches grises de sa robe de bure le surprennent alors. Il avait presque oublié ! Il éclate de rire :
 - C’est vrai que c’est la première fois que tu me vois ainsi accoutré ! Tu t’habitueras.
Tom pourtant ne paraît pas convaincu. Il demeure interdit un moment, puis la colère prend le pas sur la stupéfaction :
 - Henri, ce n’est pas toi !
 - Si c’est moi ! Désormais les capucins sont ma famille et je m’appelle frère Philippe.
 - Regarde-toi, on t’a coupé les cheveux comme si tu sortais de prison ! Tu es pieds nus, tu vas tomber malade, tu n’as aucune santé ! Et qu’est-ce que c’est que ce déguisement ? Viens, je t’emmène avec moi !
Avant qu’Henri n’ait pu réagir, son ami l’attrape par le bras et dans un accès de fureur l’entraîne à sa suite.
II
Agrippant fermement le poignet de son ami, Henri cale sa main libre sur le chambranle de la porte et arrête la pathétique tentative d’enlèvement. Tom se retourne sur le seuil, tous deux se dévisagent longuement sans comprendre. La panique a délié les traits du jeune homme et rend son visage effrayant. Henri le fixe, puis délicatement le ramène à l’intérieur du parloir et repousse la porte derrière eux.
 - Qu’as-tu ? demande le jeune capucin.
Tom est désemparé. Il s’adosse au mur, son regard reflète la détresse et l’incompréhension.
 - Ce n’est pas toi, répète-t-il d’une voix monocorde. Henri, ce n’est pas toi !
Il marque une pause, puis reprend :
 - À cause de la neige, je suis arrivé après la célébration. Le maître des novices m’a autorisé à t’embrasser une dernière fois. Je pensais saluer Henri, et qui je découvre ? Un mendiant, un vagabond aux pieds nus et à la coupe de cheveux ridicule ! Ça ne peut PAS être toi !
Le novice esquisse un sourire.
 - Tom, personne au monde ne me connaît mieux que toi. Tu sais quelle est mon ambition, je te l’ai mille fois répétée, n’est-ce pas ?
Tom redresse le front et acquiesce :
 - Devenir un saint.
 - Exactement ! Ni plus ni moins. Ma vocation, appartenir au Christ, n’a jamais suscité de débat en moi. En revanche, découvrir la vie à laquelle le Seigneur m’appelle n’a pas été de tout repos. Me désirait-il au milieu du monde, ou retiré dans un monastère, tout à lui, dans la contemplation ? Je porte deux modèles que je rêve d’égaler, t’en souviens-tu ?
Tom refrène un rire :
 - Je n’entends parler que d’eux depuis que l’on se fréquente : saint François d’Assise et Napoléon.
 - Quel péché d’orgueil !
 - Surtout pour un novice…
La tension de leurs échanges se dissipe enfin.
 - Je ne suis pas venu ici par désir de vie méditative ni par volonté d’apostolat, pas plus que pour être professeur ou confesseur. Je n’ai pas davantage l’ambition de diriger ni la joie d’obéir. Une seule volonté m’a conduit : devenir un saint !
 - Et si tu échoues ?
 - J’aurai donné ma vie et je partirai heureux, pour les « grandes vacances ».
L’échange se prolonge une demi-heure, avant que la cloche ne signale le début des vêpres. Tom repart, apaisé ; il n’a pas tout saisi des explications d’Henri mais il perçoit confusément que celui-ci sait ce qu’il fait. Quand la lourde porte ouvragée du monastère se referme derrière lui, il emporte dans son cœur le souvenir d’un mystère qui le dépasse.
Dans sa cellule, Henri touche à la grâce à laquelle il aspire depuis toujours. Le quotidien réglé des moines le libère des préoccupations matérielles et tout son être n’est plus qu’un appel, une formidable tension d’amour vers le Christ. Il est empli des six heures de prière journalière et se laisse façonner par cette vie offerte.
À Notre-Dame du Bon Secours, le quotidien se révèle rude : Henri dort habillé sur une simple planche et n’a pas d’oreiller, puisque le Fils de l’homme lui-même n’a pas eu de pierre où reposer sa tête. La lampe à pétrole diffuse une lueur blafarde au-dessus de sa table, et dans le poêle les bûches qui se consument en crépitant toute la nuit peinent à réchauffer la pièce pourtant minuscule. Les repas frugaux lui creusent les joues, ses côtes strient bientôt sa poitrine où la chair a fondu. Ces mortifications affermissent sa vocation, il est prêt à toutes les épreuves pour le Christ.
Parfois, cela agace Firmin, son ami, novice comme lui, issu d’une famille d’ouvriers. Un jour, pendant une récréation, il s’exclame :
 - Tu es né dans un bouquet de roses, Henri. Quand t’as pointé le bout de ton nez, des domestiques t’ont bercé pour que tu trouves le sommeil, les rossignols sifflaient au-dessus de ton landau quand la bonne te promenait dans vot’ parc. Alors évidemment, être tenaillé par la faim ou sentir ses pieds durs comme la pierre à cause du froid, tu trouves ça romantique ! Ça t’amuse j’suis sûr !
Henri se défend maladroitement :
 - Ça ne m’amuse pas, Firmin, l’ascèse constitue uniquement un moyen de s’approcher davantage encore du Seigneur.
 - J’ai dormi à même le sol avec mes cinq frères et sœurs dans une chambre humide, j’ai lutté contre des patrons pour qui envoyer des gamins de douze ans au turbin paraissait tout à fait normal. Peut-être que ton père en comptait d’ailleurs !
 - Papa appartient à la confrérie des Hospitaliers-Veilleurs. Il m’a emmené à plusieurs reprises à la cité Rambaud, je l’y ai vu tailler la barbe des indigents et en quelques coups de ciseaux illuminer le visage des miséreux.
Firmin lève les yeux au ciel :
 - Rien que ta façon de causer des « indigents » ou des « miséreux » prouve que tu connais rien à la vraie pauvreté. Tant mieux pour toi, remarque, j’te le souhaite pas. J’dis simplement que t’es un gosse de riche un peu naïf, et quelquefois ça m’tape sur les nerfs.
Firmin soulève sa carcasse du banc et Henri s’engage à sa suite. La récréation est terminée, les moines se retrouvent pour la messe. Sur le chemin du jardin, Firmin s’arrête et se retourne. Henri lève vers lui un regard plein de tendresse, ses lèvres bougent encore.
 - Tu priais pour moi ? demande Firmin, amusé.
Henri pique un fard. Firmin hoche la tête puis attrape son frêle ami par les épaules :
 - T’es un bon gars, frère. On dirait que tu t’es trompé de planète mais t’as bon cœur. Dieu a de grands projets pour toi.
Le prieur sonne la cloche, les deux amis pressent le pas.
Un an après son entrée dans les ordres à Saint-Étienne, Henri a rejoint l’abbaye de Crest dans la Drôme.
Le père Ernest, supérieur de la communauté, l’attend cet après-midi, déambulant autour du cloître en égrenant son chapelet. Les premiers rayons du printemps ont réveillé les massifs ternis par l’hiver et embrasent les allées, exhalant un parfum de douceur retrouvée.
Henri déboule enfin dans le cloître, les sandales dénouées et la robe de bure de travers.
 - Pardon, mon père, je priais…
Les plis du drap sur sa joue le trahissent. Le père Ernest range son chapelet et se dirige vers l’entrée du monastère, Henri sur ses talons.
 - Le propre des moines est de placer Jésus au cœur de chacun de nos moments, assène le père en fouillant ses poches à la recherche des clés de la voiture. Ainsi, le travail devient prière, les repas ou les récréations aussi. (Il se tourne vers Henri, les yeux pétillants de malice.) J’imagine qu’il en est de même pour la sieste !
Henri bafouille une protestation mais le père Ernest est déjà sur le parking. L’instant d’après, les graviers crissent sous les pneus et les deux hommes filent vers Valence.
 - Êtes-vous sûr de votre choix ? demande le supérieur en arrachant des plaintes stridentes à la boîte de vitesses.
Cramponné à la poignée, Henri récite en silence un Je vous salue Marie chaque fois que le père tente un dépassement.
 - Vous ne répondez rien ?
 - Si si, mais je préférerais que vous restiez concentré sur la route !
Les sourcils du père s’en dressent d’étonnement, puis il s’esclaffe :
 - Que je reste concentré sur la route ? Je croyais que vous rêviez de mourir jeune ?!
Henri n’a pas le cœur à rire, il souhaite juste survivre à ce trajet. Dans un ultime crissement, l’auto se gare au pied d’un immeuble bourgeois.
 - Alors ? reprend le supérieur en s’extrayant du véhicule, maintenant que vous êtes de retour sur la terre ferme, êtes-vous toujours décidé ?
Henri lève la tête vers la porte cochère surplombée d’un panonceau doré, et approuve. Intrigués, les passants se retournent sur les robes élimées des deux capucins qui pénètrent chez le notaire.
 - Pourquoi douterais-je, mon père ? Lorsque vous êtes entré chez les franciscains, vous aussi avez officiellement renoncé à votre futur héritage, non ?
Le père s’arrête à mi-étage, en profitant pour souffler.
 - Absolument.
 - L’avez-vous regretté par la suite ?
 - Jamais.
 - Pourquoi avoir des interrogations à mon sujet ? Vous pensez que ma vocation s’étiole ?
Le père Ernest est le père spirituel d’Henri, il lui sert de guide dans ces jeunes années d’affermissement d’une foi débordante mais brouillonne. Percevoir des hésitations dans sa voix désempare le jeune novice. Se voulant rassurant, le père Ernest lui sourit :
 - Votre foi est impétueuse, frère Philippe, et votre ambition démesurée. Vous êtes discipliné mais rebelle, vous vous perdez des heures durant dans l’adoration, mais vous rêvez en même temps de changer notre monde. Il y a une maxime issue du Talmud que j’apprécie beaucoup : « On ne peut donner que deux choses à ses enfants, des racines et des ailes. » Vos ailes battent et vous porteront loin, il est de mon devoir d’enraciner votre foi.
Henri est soulagé. Le père supérieur, qui a repris l’ascension du vaste escalier de marbre, poursuit :
 - Je n’ai jamais senti de votre part le commencement d’une hésitation, frère Philippe. Simplement je me dis que, vu la fortune de vos parents, si vous touchiez un jour votre part d’héritage, c’est le monastère qui en bénéficierait.
 - ???
 - Or, la chapelle aurait grand besoin d’une rénovation !
La porte de l’étude notariale s’ouvre alors et le supérieur s’y engouffre avec résignation.