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L'Afrique à Cuba

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Description

La regla de osha à Cuba a très souvent été observée comme un ensemble d'éléments discontinus et fragmentaires syncrétisés avec la religion catholique. Il s'agissait de nier l'identité des esclaves pour mieux légitimer leur asservissement. Les descendants Yoruba n'ont jamais renoncé à leur vision du monde. Cette étude comparative approfondie entre les religions révélées (l'islam et la religion chrétienne) et la regla de osha jette des bases de compréhension sur cette religion profondément humaniste.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 268
EAN13 9782296686311
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’Afrique à Cuba


La regla de osha : Culte ou religion ?
Ndèye Anna Gaye Fall


L’Afrique à Cuba


La regla de osha : Culte ou religion ?


L’H ARMATTAN-SÉNÉGAL
© L’H ARMATTAN-SENEGAL, 2009
« Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
senharmattan@gmail.com

ISBN : 978-2-296-10255-2
EAN : 9782296102552

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Introduction
Les manifestations religieuses d’origine africaine en Amérique Latine, aux Antilles et aux Caraïbes ou en Afrique Noire continuent d’être placées sous le signe de cultes, de religions primitives, d’animisme, de totémisme, de polythéisme, etc. Il s’agit de dénier, a priori, la définition de religions à ces ensembles de croyances. Nous devons procéder à une élucidation du terme religion à travers leurs ressemblances fondamentales. Les différences existant dans les pratiques cultuelles n’entrent en considération que de manière ponctuelle dans l’analyse. Il est plus intéressant de voir qu’elles sont la mise en mouvement et la visualisation d’un centre. Ce dernier est constitué par l’aspect cognitif et explicatif d’un ensemble d’idées cohérentes qui visent à capter les choses dans ce qu’elles ont de constant et de régulier {1} .
Une telle approche permet de dépasser les clivages et les méandres de l’ethnocentrisme pour voir, dans toutes les religions, une expression de l’homme qui veut comprendre sa place dans le cosmos.
Il suffit de dégager, à grands traits, les caractères essentiels de la religion dans l’histoire. Nous analyserons donc les éléments fondamentaux qui la caractérisent pour aboutir à une croyance et à des pratiques générales communes à la regla de osha et aux religions révélées.
Chapitre I Essai d’interprétation historique de faits religieux
L’étude historique comparative entre deux religions révélées que sont l’islam et le christianisme d’une part et d’autre part la regla de osha* fournit un éclairage historique qui peut, nous semble-t-il, expliquer en grande partie la permanence et le rayonnement des deux premières religions et mettre en exergue leurs traits communs avec la regla de osha*, religion d’origine yoruba à Cuba.
D’ores et déjà l’on peut établir que toutes les trois ont dû, à travers l’histoire, faire preuve d’une grande résistance devant l’adversité. Parce que moins étudiée que les religions révélées, nous insisterons sur les rapports existants entre l’histoire de Cuba et la regla de osha.
A- La religion musulmane
L’islam a une histoire, somme toute, assez linéaire. Le nomade arabe, déjà avant l’apparition de cette religion, avait une claire notion de l’idée de Dieu dans son unicité. J. Starcky {2} dit à ce propos :

« On constate que la religion des tribus arabes qui nomadisaient dans le Safâ et les déserts avoisinants aux premiers siècles de notre ère, malgré un aspect polythéiste indéniable, ne devait pas être très éloignée d’un stade hénothéiste antérieur. D’une part, en effet, presque tous les noms théophores de l’onomastique protoarabique comportent l’élément « el » ou « ilâh » ; d’autre part le nom divin « ilâh » apparaît plusieurs fois, en dehors des noms propres, dans des invocations comme "ô Ilâh" ou par "Ilâh"… le fait que les adorateurs d’Ilâh s’adressaient aussi à des divinités du genre Lât, Izzâ ou Manât n’implique pas que Ilâh ne fut pas conçu comme « le dieu par excellence ». Ces trois déesses sont mentionnées dans le Coran où Mahomet (PSL) reproche à ses compatriotes de les associer à Allâh. »

Ce dernier s’empare de La Mecque, métropole du Hidjâz, appelée autrefois Macoraba par le géographe Ptolémée, au deuxième siècle avant J.-C.
Par un jeu d’influences et de rapports de force, Mahomet (PSL) s’empare de La Mecque qui appartenait à la tribu des Qoraïch, elle-même originaire des tribus nizarites, avec l’appui des Ansâr d’origine yéménite.
Cité commerciale, La Mecque grouille de monde de toutes origines aux intérêts contradictoires. Les tribus arabes du Nord et du Sud s’entre-déchirent, tandis que les Juifs ont réussi à mettre en valeur des terres (les oasis du Hidjâz) grâce à leur forte organisation, à leur commerce florissant, et à leur occupation des terres les plus fertiles. Quant aux chrétiens, à cause de leur pauvreté ils n’exercent aucune influence sur la vie de la cité.

« Une explosion sociale est envisageable à tout moment. Mahomet (PSL), en imposant aux Mecquois l’unicité d’Allah et en se proclamant l’envoyé de Dieu, ramène les différents peuples au monothéisme, essaie de faire des différents clans, païens, juifs et musulmans, un seul peuple et réalise l’union de la foi musulmane par le saint Coran qui lui a été révélé par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. Le message coranique est la preuve d’un miracle renouvelé durant tout l’apostolat de Mahomet (PSL). Dans le Coran est définie ainsi la nature d’Allah {3}

Dis :
Désirance (sic) d’Allah !
Il ne s’est pas donné d’enfant,
Il ne t’est pas donné d’associer à son royaume.
Il ne s’est pas donné de protecteur contre l’humiliation !
Magnifie-le dans sa magnificence ! »

Tandis que l’exhortation à rejoindre la foi musulmane est présentée en ces termes dans la sourate 2, intitulée La Génisse {4} :
« Comment effaceriez-vous Allah ?
Vous étiez morts, il vous a donné la vie,
Puis II vous fera mourir
et puis II vous revivifiera :
vers Lui vous reviendrez.
Il a créé pour vous tout ce qui est sur terre
puis II s’est élevé aux Cieux
harmonisés par Lui en sept Ciels,
Il sait tout, Lui. »

De ces considérations générales nous pouvons déduire :
*Que l’islam, par la guerre sainte, a implanté l’idée du Dieu Absolu devant celle du dieu le plus puissant parmi les puissants.
*Que cette religion s’est présentée, sous l’Hégire, comme un moyen de cohésion sociale, politique et économique. Sur le plan social, elle a favorisé l’unité d’un peuple hétérogène. En politique, elle a imposé l’État islamique face au collège des notables (la Mala) qui réglementait la vie de la cité de La Mecque avec la prééminence politique de la tribu des Qoraïch. Dans le domaine économique, elle a sauvegardé, par la force, l’économie de la région. Il s’agit de l’an II de l’Hégire au cours duquel Mahomet (PSL) intercepte une importante caravane de La Mecque qui se dirigeait vers la Syrie et sa victoire à Badr, en 624, en atteste.
*Que l’islam a été le fait de Mahomet (PSL), envoyé de Dieu et que les préceptes du Coran orientent désormais vers une autre politique, une autre vie sociale en imposant une morale dans le domaine économique (Interdiction absolue de la pratique de l’usure et du prélèvement d’intérêts dans les opérations commerciales).
*Qu’il a reçu la Révélation de la parole divine captée dans le livre saint du Coran.
*Qu’il a réalisé l’unité de la foi à La Mecque et a rayonné à partir de cette ville.
Ce bref résumé de l’histoire de l’islam nous conduit à faire celui du christianisme.
B- La religion chrétienne
Les historiens utilisent deux terminologies qui marquent l’évolution du christianisme. La religion d’Israël serait antérieure au judaïsme daté en 586 avant J.-C. Géographiquement, les Israélites occupent la Palestine. Ces Israélites ont la particularité de croire en un Dieu unique.

« Mais en même temps que leur intransigeance religieuse isole Israël de tout ce qui l’entoure, certains d’entre eux proclament un message qui s’adresse à tous les peuples, et annoncent le jour où les païens rejoindront les Juifs dans l’adoration du Dieu unique. Particularisme ombrageux et universalisme accueillant, ce sont les deux aspects que le monothéisme israélite est susceptible de revêtir, et le judaïsme ne cessera pas, au cours des siècles suivants, d’être tiraillé dans ces deux directions opposées. De fait, cette tension apparaît dans son histoire comme le trait dominant {5} »

Cependant le judaïsme, en tant que religion, traversera des périodes historiques troublées après la protection dont elle a bénéficié sous l’occupation perse (539 avant J.-C.). Cela lui permettra d’édifier dans Jérusalem un second temple et de s’étendre au Proche Orient et dans le bassin occidental de la Méditerranée. C’est ainsi que la diaspora juive se trouvera confrontée à des religions païennes en Égypte (milieu du XIIIe siècle avant J.-C.), en Mésopotamie (en 587 avant J.-C.), en Perse (en 538 avant. J.-C.), en Grèce (en 167 avant. J.-C.), à Rome (en 70 après J.-C.)
Après l’occupation de la Perse et ses conséquences, une phase de confrontation est imposée par la domination syrienne. C’est une période éprouvante pour les Juifs qui sont persécutés et massacrés. La conséquence en est une recrudescence de la ferveur religieuse.
L’occupation de la Syrie par les Romains, en 65 avant J.-C., a pour conséquence la destruction des temples et la disparition du sacerdoce : « Aucune autorité juive officiellement reconnue par Rome n’y existe plus {6} . »
Après la répression de Titus, le judaïsme connaît une trêve sous César. La liberté de culte est garantie mais on impose, au premier rang de la hiérarchie sacerdotale, l’évêque de Rome dans un monde conquis par la foi judaïque.
La dispersion de la diaspora juive n’a pas empêché de conserver l’orthodoxie du dogme. Celui-ci consiste à accepter la profession de foi selon laquelle Dieu est unique et qu’il a choisi le peuple d’Israël.
Mais il faut noter que Jérusalem se concevait comme le centre de la religion et considérait que le temple qui s’y trouvait était le berceau du judaïsme, tandis que les synagogues établies hors de cette résidence faisaient fonction de complément du temple central. L’éloignement de Jérusalem pour les exilés juifs a permis une interprétation différente de la structure religieuse. Tandis qu’à Jérusalem était mis l’accent sur la partie instrumentale et chorale du culte, ailleurs, dans les synagogues, l’on méditait, commentait le livre et pratiquait un culte essentiellement spirituel.
Au XIe siècle avant J.-C., les guerres, les calamités ont préparé un état d’esprit général confirmé par les mouvements messianiques. Selon cet état d’esprit, les forces du mal se seraient emparées du monde et annonceraient ainsi la venue du Messie susceptible de rendre à Jérusalem sa gloire d’antan et d’apporter les bienfaits sur la terre.

« Ainsi on voit se développer dès le début de l’ère chrétienne, un courant de pensée apocalyptique, influencé une fois de plus par l’Iran, où la figure centrale du drame ultime est celle du Fils de l’homme. L’expression ne signifie rien de plus dans son sens primitif, que « l’homme ». Mais dans son contexte apocalyptique elle prend valeur de nom propre et désigne une figure mystérieuse dont la caractéristique essentielle est précisément d’être supra-humaine {7} . »

La naissance du christianisme est directement liée à l’apparition de Jésus de Nazareth. C’est à trente ans qu’il reçoit l’Esprit saint envoyé par Dieu devant les premiers témoins que sont Jean Baptiste et quelques personnes qui se trouvaient là pour recevoir les sacrements du baptême. Saint Mathieu décrit, en ces termes, la scène {8} :

« Ce fut alors que Jésus vint de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui. Mais Jean s’en défendait vivement et disait : "c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi". Jésus lui répondit : "laisse-moi faire pour l’heure présente, car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice". Alors il le laissa faire. Jésus ayant été baptisé, sortit aussitôt de l’eau, et voilà que les cieux furent ouverts, et il vit l’esprit de Dieu descendre sous la figure d’une colombe et venir sur lui. En même temps, une voix vint des cieux disant : "Celui-ci est mon Fils, le bien-aimé en lui je prends plaisir. »

C’est le témoignage des apôtres, les témoins des miracles de Jésus Christ, qui est à l’origine des évangiles. Ce sont des catéchèses longtemps prêchées, consignées par écrit. Ces récits exposent les traits principaux de la vie et de l’enseignement de Jésus, tandis que le dogme chrétien est fondé sur la Bible antérieure à Jésus Christ. C’est cette même Bible, dont la traduction a été empruntée à une traduction grecque faite par les Juifs d’Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère, qui est adoptée par les églises chrétiennes, rejetée par les synagogues et les protestants.
La description de l’histoire de l’apparition du christianisme appelle les observations suivantes :
*Qu’il est né d’autres religions, d’abord de la religion d’Israël, et ensuite du judaïsme.
*Que les raisons essentielles de sa diffusion hors de Palestine sont liées à l’histoire des exilés volontaires ou non Juifs qui se sont dispersés au Proche Orient et dans la Méditerranée, et aussi au particularisme de la foi qu’elle suscitait. Celle-ci était capable de subir toutes les humiliations sans jamais céder à l’influence du contact direct avec les païens.
*Que la foi en un Dieu unique est la même ainsi que la reconnaissance du livre (issu du second temple de Jérusalem) ou Bible, malgré une différence dans les cultes et les structures d’appellations différentes (temple et synagogue).
*Qu’il existe la certitude de la venue du Messie pour sauver le monde du mal.
*Que ce Messie est Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu révélé par l’Esprit saint, émanation de Dieu.
*Que les évangiles sont la manifestation écrite des prédications des Apôtres qui ont été les témoins des miracles du Fils de Dieu.
C- La regla de osha
Si nous tentons à présent de reconstituer l’histoire de la regla de osha, * nous dirions que cette expression religieuse est le fruit de tout un héritage historique, politique, économique et social.
Il faut considérer trois périodes historiques essentielles à Cuba : la période coloniale du XVIIe au début du XXe siècle, la période néocoloniale qui correspond à l’apparition de la pseudo-république de 1902 à 1959, et enfin celle de la Révolution.
L’histoire de Cuba revêt une grande importance dans la compréhension de cette religion. La terminologie qui la désigne a changé à travers l’histoire. Elle a été nommée regla lucumí*, santería* et enfin regla de osha* ou santería* aujourd’hui. Cela reflète la réadaptation d’une religion transplantée dans un éclatement douloureux, sur une terre d’abord étrangère et hostile. Elle sera considérée par la suite, comme la patrie par les descendants d’Africains, esclaves à Cuba.
Pour appréhender au mieux l’influence de la période coloniale sur certaines transformations de la religion d’origine africaine, il nous semble plus judicieux d’analyser plusieurs facteurs qui, dans le nouveau contexte géographique, ont contribué à son adaptation.
D’abord, surtout dans la période de la traite négrière, il nous faut procéder, dans la mesure du possible et grâce aux documents dont nous disposons, à l’identification des groupes culturels africains qui ont foulé la terre cubaine et à l’analyse de leur mode de distribution. Nous déboucherons ainsi sur une configuration de pôles de présence plus ou moins marqués de groupes culturels.
Ensuite, il nous paraît intéressant d’évoquer le choc social et culturel qui découle de rapports sociaux établis sur la base de l’exploitation économique, ainsi que la tentative de domination idéologique et religieuse des maîtres sur les esclaves.
Finalement, nous analyserons le choc religieux entre regla lucumí* ou regla de osha* et la religion catholique.
I- Traite négrière, esclavage et groupes culturels africains
La description de la traite négrière pratiquée par les Espagnols, dès le XVIe siècle, a été faite par d’éminents historiens tels Eric Williams, José Antonio Saco, c’est pourquoi nous centrerons notre étude sur les conséquences de celle-ci sur la cristallisation de cultures négro-africaines à Cuba.
Les îles Canaries, la Guinée, le Cap-Vert, la Côte de l’Or, le Nigeria, le Dahomey et d’autres pays, tels le Congo, l’Angola, sont les lieux d’où la plupart des futurs esclaves noirs sont arrachés pendant tout le XVIe et jusqu’au XIXe siècle.
Pour remplacer la main-d’œuvre indienne, Las Casas fait la proposition, en 1517, de substituer des Africains à ces derniers. C’est en 1503 qu’il est fait mention, pour la première fois, de la présence d’esclaves noirs sur l’Île.
En 1523, le Roi d’Espagne importe quatre mille esclaves pour ses possessions dont mille cinq cent pour l’Hispaniola, la Jamaïque. En 1528, Cuba en commande de nouveau sept cents. Cette main-d’œuvre servile est concentrée sur les lieux d’exploitation des mines aurifères ou sur les fortifications pour la défense de l’Île contre les attaques des pirates. L’épuisement rapide des mines oblige une reconversion économique d’autant plus que les colons s’inscrivent peu à peu dans la perspective d’une installation définitive à Cuba.
Trois tendances caractérisent la production sucrière : la première est le regroupement des usines (centrales*). En 1617, la production totale de Bayamo et de Santiago de Cuba est à peine supérieure à trois cents tonnes de sucre produites par trente-sept trapiches*. La seconde est la tendance à produire le sucre pour l’exploitation et à importer des produits alimentaires. La troisième tendance concerne le problème du déséquilibre du marché mondial. Ces trois facteurs auront une grande influence sur l’apport massif d’esclaves pour résoudre le problème crucial de la main-d’œuvre. L’apparition du tabac également jouera un rôle sur l’accroissement de la population servile.
Mais, comme le souligne dans son analyse, Francisco López Segrera, « c’est dans la transformation du type aventurier du conquistador en un type féodal et rentier entamée dès la fin du XVIe siècle, qu’il faut saisir une stratification sociale qui persistera jusqu’au XVIIIe siècle {9} . » L’esclavage, durant toute cette période, est la pièce indispensable pour matérialiser un statut social, réaliser un profit de type commercial. C’est ainsi que :

« De 1517, date à laquelle Carlos I d’Espagne accorda le droit d’introduire des esclaves aux Antilles, à 1880 où se produisit l’abolition de l’esclavage, entrent à Cuba, selon Cooper : Un million deux cent mille Noirs originaires du Golfe de Guinée et de ses différentes régions telles que : La Côte d’ivoire, la Côte de l’or, le Dahomey, le Nigeria, la Guinée espagnole le Congo belge, l’Angola {10} , etc. ».

En 1774, selon la source de Informes de Pro Mundi Vita , les Noirs constituent 25 %, les Métis 18,45 % et les Blancs 55,87 % de la population totale de 172 620 âmes {11} . Ces chiffres sont similaires à ceux avancés par Eric Williams qui affirme qu’une conséquence de la traite fut l’augmentation de la population de couleur à Cuba, qui passa de 43 % de la population totale en 1775 à 58 % en 1841 {12} .
Ces deux constatations, selon l’intégration ou non du métis dans la population noire, modifient les statistiques mais dans la réalité du statut social, Métis et Noirs, du XVIe siècle au XVIIIe siècle et au-delà, étaient confondus pour le colon blanc espagnol.
En 1792, selon le même article de Informes de Pro Mundi Vita , les Noirs représentent 23,71 %, les Métis 19,40 % et les Blancs 56,4 % de la population totale chiffrée à 272 300 âmes.
Les esclaves représentent une force sociale indéniable. La prise de La Havane par les Anglais en 1762 et la Révolution d’Haïti de 1803 vont favoriser une arrivée d’esclaves à bon marché en provenance d’Haïti. La conséquence est que les plantations de café et de tabac vont s’ouvrir grandement au marché extérieur, sans les entraves imposées par le commerce de la Métropole. Parallèlement, dans la pensée du colon s’enracinera davantage la conviction que l’esclave est indispensable à l’essor économique des plantations. « Dans la période comprise entre 1805 et 1826 entrent dans l’île 151 530 bozales*, qui désormais donnent une forte prépondérance à la population de couleur {13} . »
En 1793 les événements d’Haïti ont favorisé l’envoi de nombreux Arará* à Cuba, tandis que dès 1750, l’on remarque l’importation d’esclaves d’origine Yoruba, généralement appelés lucumí*.
La désagrégation du clan réalisée sur la côte africaine se perpétue sur l’Île. Les esclaves sont distribués au gré des différents propriétaires. Selon les recherches effectuées par Fernando Ortíz aux Archives inédites d’Outre-mer, ils viennent du Nigeria, du Dahomey, du Congo, de l’Angola et dans une moindre mesure, du Sénégal, du Mali et du Ghana.
La difficulté liée à l’établissement exact de l’origine géographique des Africains s’explique par le fait que les négriers ne respectaient pas toujours les dispositions royales de la métropole. Celles-ci voulaient que ne fussent importés d’Afrique que les Angolais, les Guinéens, les Cap-verdiens et ceux des îles avoisinantes. C’est ainsi que l’on a pu trouver à Cuba « des exemplaires de toutes les races qui peuplent les régions intertropicales de la côte occidentale de l’Afrique et même, bien que moins nombreux, des esclaves en provenance de l’Est de l’Afrique {14} . »
Il arrivait souvent que la dénomination ethnique des esclaves se confondît avec le lieu de leur extraction, même si ce dernier ne coïncidait pas avec leurs lieux de naissance. Il est loisible de penser que cette confusion a pu exister, à cause du peu d’intérêt que le négrier pouvait accorder à cette masse informe et inhumaine ou surtout en raison de son désir de cacher une provenance interdite par la Couronne espagnole. C’est de cette manière que sous le vocable de Guineos :

« De nombreux Noirs originaires de différentes régions entrèrent à Cuba, tels ceux de ladite Côte des esclaves et autres. Cette dénomination est très imprécise et fut utilisée pour les Noirs de tout le golfe de Guinée, lorsqu’on ne voulait pas utiliser une autre spécification {15} . »

Au XIXe siècle, la bourgeoisie cubaine maintient l’esclavage tout en s’opposant à la poursuite de la traite négrière. Cette attitude est alors à mettre en rapport avec les lointains événements d’Haïti et les bénéfices qu’annonce la Révolution industrielle anglaise avec l’apparition de la machine à vapeur. Arrêter la traite négrière signifie donc enrayer l’invasion noire ou contrôler son étendue et ainsi éviter les insurrections collectives qui avaient eu lieu sur l’Île de 1727 à 1731. L’évolution de la technique convainc de plus en plus la bourgeoisie de faire appel à une main-d’œuvre salariée et non plus esclave. Elle réalise que l’économie faite sur le coût de l’entretien de l’esclave peut se répercuter favorablement sur les gains d’entreprises agricoles rendues plus performantes autrement.
À ce propos, Alexandre de Humboldt révèle, en ces termes, les résultats d’une étude entreprise sur les bienfaits de la machine à vapeur et de l’appareil Derosne dans une raffinerie de canne à sucre :

« En 1840, le rapport présenté par Wencelas de Villaurrutia à l’Assemblée Royale qui fait état des résultats obtenus par le premier train (Derosne) fait trembler les producteurs de sucre. Dans la plantation de canne à sucre dotée de trapiche actionné par des bœufs, sur une période de 7 ans, 1000 tonnes de canne équivalant à 80 000 avaient produit 2 953 arrobes de sucre soit 39 % du poids de la canne. La même quantité de canne moulue par la machine à vapeur et l’appareil Derosne avait produit 4 730,42 arrobes de sucre, soit 5 % {16} .»

C’est ainsi qu’en 1870, la loi Moret, appelée du Ventre Libre déclare émancipés tous les Noirs nés après le 17 septembre 1868 ainsi que les esclaves de plus de 60 ans. La bourgeoisie cubaine prépare donc l’abolition officielle de l’esclavage. Elle sera proclamée en 1880 sous la pression de l’Angleterre elle-même relayée par le secteur éclairé de la bourgeoisie cubaine.
Toutes ces mesures en faveur de la disparition de la traite négrière et de l’esclavage vont avoir pour effet l’utilisation de voies détournées et plus ou moins clandestines pour l’acquisition de bois d’ébène. Selon Aimes, cité par Fernando Ortíz {17} : De 1820 à 1827,120 489 esclaves pénètrent à Cuba. Ce nombre diminue au fil des ans jusqu’en 1865, c’est-à-dire trois ans avant le déclenchement de la guerre de dix ans (1868-1878), suivie de celle d’indépendance (1895-1898). Des navires chargés d’esclaves s’approvisionnent non plus exclusivement en Afrique mais en Virginie, en Jamaïque, à Rhodes Island, au Brésil. Tous ces faits ajoutent à la confusion et entravent une réelle connaissance de la géographie culturelle africaine introduite à Cuba.
Il est cependant possible d’avancer l’aire de provenance de la plupart des esclaves en partant des appellations que les esclaves se donnaient eux-mêmes, en utilisant les noms donnés aux cabildos*, aux sociétés secrètes par les adeptes eux-mêmes et aussi aux religions d’origine africaine. L’ethnologue cubain Fernando Ortíz a complété ces informations par la consultation des archives des Mairies des provinces de Cuba qui annotaient les naissances officielles des sociétés d’entraides. Il a essayé de découvrir leurs origines à partir du vocabulaire toponymique des descendants africains, à l’identification d’un même radical ou d’une racine linguistique commune.
Malgré la diversité des groupes ethniques introduits à Cuba, deux grands groupes culturels s’en détachent : il s’agit des Bantous* et des Soudanais*. Ces groupes, en Afrique avant la présence européenne, recoupaient des aires géographiques déterminées. Il nous semble donc toujours pertinent d’avoir une approche qui mette l’accent sur les points de ressemblance entre ces deux groupes pour deux raisons essentielles :
a) L’explication postérieure du syncrétisme* religieux interafricain à Cuba. Ce dernier a été opéré par les descendants d’Africains devenus créoles* noirs grâce à la résultante du syncrétisme inter-bantou avec la religion catholique. Plus tard ou en même temps, on observe ce phénomène entre la résultante du syncrétisme inter-soudanais avec la religion catholique.
b) L’adaptation de ces cultures dans le nouveau contexte géographique.
Sur l’Île, durant l’époque coloniale, les Africains ont conscience de leur environnement commun malgré la diversité des conditions naturelles et historiques de leur développement dans les contrées d’où ils proviennent.
L’hostilité de cet environnement les oblige, très tôt et dans des conditions particulières, à essayer de reconstituer leur clan désagrégé. À défaut, ils procèdent à une compensation sociale que seule la religion peut leur fournir.
L’existence de zones de concentration d’esclaves dans les ingenios* à la campagne et dans la ceinture des villes, la distribution de ces hommes dans diverses zones en rapport avec la qualité d’exécution des activités des uns et des autres, fait apparaître une prédominance soudanaise dans la partie occidentale de l’Île et une prédominance bantoue dans la partie orientale. Fernando Ortíz souligne à ce propos ceci :

« Lorsqu’on achetait ou vendait un esclave, Noir de nation, il était très important de savoir quel était son pays d’origine ; psychologiquement, pour un acheteur, le Lucumí était différent du Congo ou du Mandingue. Au point qu’il y eut certains pays qui interdisaient l’accès de l’Amérique aux Ouolofs qu’ils jugeaient turbulents et pas du tout dociles de caractère {18} . »

Il existait des lieux communs entre les propriétaires d’esclaves. Ceux-ci, conformément à l’expérience qu’ils en avaient, distribuaient des traits psychologiques aux esclaves selon l’acceptation plus ou moins simulée qu’ils avaient de leur condition d’esclaves. C’est ainsi qu’en règle générale, on préférait ceux qu’on appelait les Mandingas* pour les travaux dans les plantations, on les considérait comme francs, doux de caractère, hospitaliers, un peu fatalistes peut-être en raison de l’influence islamique. Leur force musculaire et leur intelligence étaient hautement appréciées mais ils refusaient les abus et se révoltaient parfois.
Quant aux lucumí*, on les considérait comme les esclaves les plus intelligents et les plus serviables sans être dénués d’une certaine fierté. Leur excellente santé leur a valu d’être utilisés dans les plantations, dans les dépôts des ports pour les chargements et déchargements des marchandises.
Les Carabalí* du vieux Calabar établis le long de l’embouchure en Afrique étaient tenus pour des hommes très habiles pour seconder leurs maîtres dans le commerce et dans la traite. Mais au fur et à mesure qu’on pénétrait à l’intérieur des terres, le caractère changeait ; c’est ainsi que les Carabalí* Hatam étaient vus comme faibles physiquement et peu brillants sur le plan intellectuel et moral. Nous pourrions citer une multitude d’autres portraits moraux et physiques présentés selon l’optique coloniale et cités par Fernando Ortíz {19} , mais nous nous contenterons d’en retenir un fait marquant, celui de l’adoption en général d’un groupe ethnique pour les travaux escomptés dans les plantations ou les travaux domestiques. La désagrégation volontaire des clans par les propriétaires d’esclaves au moment de la distribution des esclaves au début de la traite négrière à Cuba aboutit, au fil du temps, à une reconstitution involontaire. Celle-ci aura son importance dans la configuration géographique des manifestations religieuses d’origine africaine sur l’Île.
Dès le début de l’esclavage, on distingue deux types d’esclaves : ceux appelés esclaves domestiques en général dans les villes ou attachés aux services de leurs maîtres dans les haciendas*, et ceux des plantations. La différence de traitement et du travail changeait selon que l’on se trouvait dans une catégorie ou dans une autre.
Par cette différenciation, il est plus loisible aux esclaves domestiques, compte tenu de leur emploi du temps plus lâche, de se retrouver entre carabelas*. Ils peuvent s’entraider, évoquer l’Afrique, découvrir des similarités de fond entre leurs croyances, rétablir la structure fondamentale religieuse indispensable à leur équilibre et à la consolidation d’un ethos. N’ayant pas subi une évangélisation en profondeur, ils honorent, à l’occasion des fêtes du calendrier grégorien, leurs entités supranaturelles. C’est ainsi que naissent les cabildos* de nación au milieu du XVIIIe siècle qui, par les messages du tambour et les gestes des diablitos* ou kokorikamos*, véhiculent une pensée identitaire, solidaire et religieuse. C’est en ces termes que Fernando Ortíz les décrit {20} :

« Les compatriotes d’une même nation le composaient. Le cabildo représentait le Conseil ou la Chambre de tous les Noirs d’une même origine. Un magnat devenu esclave, lorsqu’il n’était pas lui-même le chef de la tribu ou généralement le plus ancien, qui là-bas dans son pays portait un autre nom, était le roi du cabildo et en langue espagnole on l’appelait contremaître ou capitaine. »

Les cabildos*, peu à peu, se sont étendus sur toute l’île. Devant l’ampleur du phénomène, les autorités espagnoles suivant en cela les recommandations de l’Église catholique, apportent des modifications juridiques pour limiter leur expansion. C’est ainsi qu’une sorte de dîme doit être versée à l’avance pour avoir le droit de réunion, que des inspections sévères et intempestives sont menées sur les lieux. Autant de mesures répressives qui, au lieu de retarder ce phénomène, contribuent à exacerber un sentiment de solidarité entre les membres de l’association et à leur faire adopter des stratégies de survie.
Au XIXe siècle, selon les recherches effectuées par Anibal Arguëlles Mederos et Ileana Hodge Limonta du département des études sociologiques de La Havane, ces stratégies ont été à l’origine des Casa-templos* disséminées sur le territoire national et qui existent encore aujourd’hui :

« Il s’agit, dans la ville de Matanzas, du cabildo sainte Thérèse d’origine lucumí, fondé en 1816, l’un des principaux temples de la regla de osha ou santería, consacré à la divinité Oyá ; du cabildo Spíritu Santo Arará Magino, fondé en 1816 jusqu’à nos jours et c’est l’un des centres les plus importants de la regla Arará dans la province de Yumurina ; à Palmira, Cienfuegos, des cabildos San Roque, Santa Bárbara et de la Société du Christ entre autres qui fonctionnent ; dans la ville de La Havane se trouve la Société Cristo de Limpias, où se pratiquait la regla conga d’ascendance bantoue fondée par le créole Andrés Facundo de los Dolores Petit et enfin à Santiago de Cuba deux cabildos Carabalí sont en activité : l’un Carabalí Isuama et l’autre Carabalí Olugo {21} . »

Parallèlement aux cabildos*, existent les cofradías (confréries) créées par les esclaves noirs qui viennent de Séville, ils se regroupent indépendamment des groupes ethniques auxquels ils appartiennent pour célébrer les fêtes religieuses catholiques. Il est donc évident que cette forme d’association, si elle avait été dominante, aurait dissous les croyances d’origine africaine et favorisé le phénomène d’acculturation* et non de transculturation*. Il n’en a rien été, ce sont les cabildos* des Negros de Nación* qui ont eu la plus forte expansion et c’est ainsi que s’est maintenue une certaine pureté de la religion d’origine africaine dans les casa-templos*.
C’est au XIXe siècle que les cabildos de Nación* connaissent leur apogée. Il y a la venue massive d’esclaves noirs et l’accroissement de la population noire libre des villes. Aimes cité par Fernando Ortíz {22} dans Los negros esclavos , affirme que de 1820 à 1865, c’est-à-dire en 45 années, il y a eu 171 439 esclaves qui ont pénétré légalement sur l’Île alors qu’il avait fallu trois siècles pour arriver, de 1512 à 1820, au nombre de 327 474 esclaves importés.
Cependant, de 1855 à 1877, on note une sensible diminution de la population esclave par rapport aux descendants d’Africains libres. En 1858, selon Fernando Ortíz, il y a 67,5 % d’esclaves par rapport à 32,5 % de libres ; en 1860, 63,7 % d’esclaves contre 36,3 % de libres ; en 1861, 62,9 % d’esclaves et 37,1 % de libres ; en 1872 61,7 % d’esclaves contre 38,3 % de libres ; en 1877, 44,3 % d’esclaves et 55,7 % de libres.
À cette période, ces Noirs libres sont plutôt en voie d’émancipation car c’est le code pénal du Patronato* qui est en vigueur ; il est conçu comme un régime transitoire vers la liberté totale de l’esclave. Malgré cette loi qui offre aux esclaves la possibilité de s’émanciper, c’est par la lutte que ceux-ci veulent conquérir leur liberté.
De la lutte spontanée, caractéristique du XVIIe siècle, les esclaves passent à un stade supérieur d’organisation. Les années 1843 et 1844 sont des années où sévit une répression sanglante. Elle s’opère contre le soulèvement des esclaves au nombre de 254 de la région de Matanzas (partie occidentale de l’Île) qui a lieu dans la nuit du 27 au 28 janvier 1843.
La révolte se répand telle une traînée de poudre et les ingenios* s’enflamment les uns après les autres tandis que les Palenques* voient leur communauté s’agrandir et se renforcer.
Selon les informations officielles de l’époque, le résultat de la sanglante répression a été de 300 Noirs et Mulâtres tués par la méthode d’enquête appelée la conspiration de l’escalier. Il y a eu outre 68 condamnés à mort et exécutés, plus de 600 condamnés à des peines de prison, plus de 400 esclaves expulsés de l’Île. Mais fait important, ont été condamnés également 20 Blancs à des peines allant d’un an à huit années d’emprisonnement.
Selon Vidal Morales y Morales cité dans Historia de Cuba {23} : « Entre 1843 et 1844 plus de 5000 Noirs furent tués. » Déjà en 1819, dans la partie orientale de l’Île, dans un Palenque* proche de Santiago de Cuba, c’est au cri de Terre et Liberté que les Nègres marrons s’identifient. L’effervescence s’empare de toute l’Île, du nord au sud. Esclaves des plantations et cimarrons* organisent une rébellion qui ébranle les fondements de la société esclavagiste. C’est grâce à cette lutte que la loi du patronato* est remplacée par celle des ventres libres.
Dans les villes, et plus précisément à La Havane, un groupe d’artisans, d’hommes libres, blancs et noirs se regroupent autour du Noir José Antonio Aponte. Ils se proposent de réaliser la jonction entre les Noirs libres, la milice et les esclaves des plantations. Cette conspiration s’étend très vite au département central de Camagüey Puerto Príncipe, Holguín, Bayamo, Santiago de Cuba et Baracoa. La technique de guerre est celle de la terre brûlée pour obliger les propriétaires terriens et le gouvernement métropolitain à octroyer la liberté aux Noirs.
Du conflit entre Noirs et Créoles blancs, plus qu’entre Créoles et Espagnols, naît la conscience nationale. C’est ce qui pousse de nombreux analystes de la société cubaine à dater cette conscience nationale à partir de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Pour ce qui concerne l’estimation de la naissance de la nation cubaine, en tant que processus de cristallisation, elle se situe à partir de la guerre d’indépendance contre l’Espagne, de 1868 à 1878.
Il est intéressant de remarquer qu’à cette période une alliance s’est faite entre les esclaves, les secteurs de la petite bourgeoisie artisanale essentiellement composée par les Noirs et Mulâtres libres. En effet, selon un recensement effectué en 1872, cité par Histoire de Cuba : « Il y avait 6 226 charpentiers blancs contre 5 846 Noirs et Mulâtres ; 1 419 tailleurs blancs contre 298 musiciens blancs et 618 musiciens noirs et mulâtres ; la maçonnerie comptait 3 726 blancs contre 41 890 maçons noirs et mulâtres. »
Fernando Ortìz résume admirablement, en ces termes, la situation {24} :

« Les Noirs durent ressentir, non avec plus d’intensité mais peut-être plus tôt que les Blancs, l’émotion et la conscience de la cubanité. Les cas de Noirs retournant en Afrique furent très rares. Le Noir africain dut très tôt perdre l’espoir de retrouver ses lares et même sa nostalgie ne put lui permettre de penser fini son existence dans son pays. Le Noir créole a toujours pensé être cubain. La population blanche, en revanche, avant même de débarquer à Cuba, pensait déjà au retour. Si elle était venue c’était pour s’en retourner riche et peut-être anoblie par grâce royale. Le Blanc créole, quant à lui, ayant des liens avec la péninsule, par ses parents et sa famille se sentit très longtemps lié à eux en tant qu’Espagnol insulaire. Des Blancs nés à Cuba furent outre-mer des généraux, des amiraux, des évêques et des potentats… Il y eut même des citoyens de La Havane, professeurs à l’université de Salamanque. Ni un créole noir, ni même le mulâtre ne purent obtenir ou désirer toutes ces choses, à part quelques cas d’enfants métis de Blancs nobles, qui avaient obtenu le privilège de changer de race et d’être Blancs par Cédule Royale. La cubanité dut aussi étinceler au sein du secteur pauvre des Blancs déshérités et dépourvus de privilèges. Elle est conscience, volonté et enracinement dans la patrie, elle surgit d’abord parmi les gens nés et ayant grandi ici sans vision d’un retour ni d’une retraite, le cœur profondément attaché à la terre. La cubanité a jailli d’en bas et non d’en haut… ».

Sur le plan historique, il faut voir le rôle important joué par les Noirs et Mulâtres libres dans la formation de la conscience noire. Il nous faut aussi admettre que ces Noirs et Mulâtres libres, essentiellement créoles, c’est-à-dire nés à Cuba, constituent une composante non moins importante de ce qui est à l’origine de la culture nationale.
Pour comprendre la regla lucumí* ou regla de osha* ou encore santería* à Cuba, en tant qu’idéologie religieuse des Noirs, des Créoles noirs et blancs, il nous faut pénétrer le contenu ethnique, religieux et politique du terme Créole*. Le contenu ethnique, il faut aller le chercher dans la définition donnée par les conquérants espagnols à leur descendance née à Cuba et aux fils de leurs propres esclaves.
Sur le plan religieux, c’est au XIXe siècle que ce terme acquiert tout son sens. En effet, c’est de la lutte d’influence entre les Noirs bozales* et les Créoles* noirs et blancs que surgit, de manière définitive, la pénétration créole dans tous les domaines de la vie religieuse. Ce sont précisément les Créoles qui vont infléchir la regla lucumí* vers sa synthèse avec la religion catholique pour lui permettre de survivre. Parallèlement à la disparition progressive de la population noire née en Afrique, s’implante une population métisse et mulâtre née à Cuba. Un phénomène de transculturation* s’établit. Une relation de donner et de recevoir s’établit entre la culture d’origine espagnole et celle issue d’Afrique. Finalement, la religion d’origine africaine va jouer le rôle de vainqueur face à la religion officielle catholique en procédant à une interpénétration sélective des Orisha* et des saints catholiques.
Dans le domaine politique, la créolisation s’est manifestée au moment où, sur le plan économique, les descendants d’Espagnols, désormais enracinés dans l’Île, se rendent compte de leur divergence d’intérêts face à la métropole.
L’arrivée des esclaves noirs à Cuba a fortement contribué à tracer les contours de la nationalité cubaine. La religion d’origine africaine a été et continue d’être une caractéristique majeure dans laquelle s’identifie la plus grande partie du peuple. C’est parce qu’en tant qu’élément de la culture, elle répond aux besoins vitaux de nature spirituelle des Cubains. C’est aussi pour cette raison qu’elle a été capable d’intégrer et de refléter les phénomènes volitifs, sensibles et créateurs d’une race. Elle a pu ensuite représenter une nation en quête de son indépendance et de sa souveraineté. Plusieurs faits historiques en sont le témoignage.

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