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L'art d'être libre

De
224 pages

Chacun de nous n'aspire-t-il pas de tout son coeur à la liberté et à l'unité intérieures ? Or, personne ne peut acquérir ces biens très précieux sans accepter de purifier sa manière d'aimer. Cela a un prix : le détachement. Se détacher, c'est se libérer pour s'envoler dans les hauteurs de Dieu... Tel est l'itinéraire spirituel que nous vous proposons d'emprunter.


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Du même auteur : 

Renaître d’en haut, une vie renouvelée par l’Esprit Saint, Paris,
Éd. de l’Emmanuel, 2008.

 

L’abandon à Dieu, un chemin de paix, Toulouse, Éd. du Carmel, 2010.

 

Que vienne ta miséricorde, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2011.

 

La sagesse de la Croix, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2012.

 

Vivre en Marie, Toulouse, Éd. du Carmel, 2013.

Les personnes désireuses de participer
à une retraite prêchée par le père Joël Guibert
peuvent consulter le site suivant : 

www.perejoel.com

Joël Guibert

L’art d’être libre

Bienfaits du détachement

Éditions de l’Emmanuel

 

 

Introduction

Pas de transformation spirituelle sans la foi 

Vivre en Dieu, cela transforme-t-il la vie ? La vie dans l’Esprit est-elle source de croissance, de guérison du cœur, d’unification de tout l’être, de libération profonde ? Nous pourrions être tentés de penser que les réalités de la foi – Dieu, le credo, la bible, la liturgie, la prière, les sacrements, la charité active, etc. – sont tellement spirituelles que tout cela nous ferait planer dans les hautes sphères de notre humanité mais sans réel impact sur notre vie et la totalité de notre personne, corps et psychisme compris. Sans tomber dans la tentation très actuelle de réduire le Christ Sauveur à un Jésus guérisseur1, on peut affirmer qu’une foi vécue de manière authentique et profonde exerce normalement une transformation, une harmonisation de la personne. Le père Marie-Eugène enseigne : « La vie spirituelle, ou la vie mystique, est un des meilleurs remèdes à la vie inférieure, à la vie psychologique et psychique : “Dieu est la santé de l’âme” selon l’affirmation de saint Jean de la Croix. Cette descente de la grâce sur le plan psychologique peut produire ces guérisons, et en fin de compte produira un rétablissement de l’harmonisation de tout l’être humain2. » 

Pas de foi sans vertu 

La foi unifie, transforme et élève car elle fait participer à l’amour même de Dieu, en dehors duquel nous ne pouvons pas trouver la plénitude : « Les béatitudes, dit le Catéchisme, répondent au désir naturel de bonheur. Ce désir est d’origine divine : Dieu l’a mis dans le cœur de l’homme afin de l’attirer à Lui qui seul peut le combler3. » Deux conditions sont requises pour que cette transfiguration puisse s’opérer : tout d’abord mener une vie « branchée » sur le Christ, la synthèse des vertus : « Tout homme participant de la vertu […] participe sans contestation possible à Dieu, l’Essence des vertus », enseigne saint Maxime le Confesseur4. Branchement mais aussi nécessaire coopération vertueuse de l’âme afin que la vie divine produise du fruit dans toute la personne. Saint Nicolas Cabasilas enseigne : « La vie en Christ réside dans une coopération du divin, […] et de l’humain, à savoir notre bonne volonté, notre effort, notre zèle5. » Cette place centrale du travail vertueux pour croître dans l’Esprit nous introduit directement au cœur de notre ouvrage : pas d’attachement possible au Christ sans nécessaires détachements, pas de vie dans la plénitude de l’Esprit sans d’incontournables et bienfaisants détachements. Saint Jean Climaque va droit au but : « Un petit feu suffit pour brûler beaucoup de bois ; et à l’aide d’une seule vertu, on échappe à toutes les passions […]. Cette vertu se nomme le détachement ; elle est engendrée par l’expérience et le goût de Dieu6. » 

Pas de vertu sans détachement 

Pourquoi donc faire le choix de traiter la vie spirituelle sous l’angle des détachements ? Tout d’abord pour ne pas tromper le client sur la marchandise ! Nous pensons avoir suffisamment de charité envers le lecteur pour oser lui dire cette vérité difficilement contournable : pas d’authentique vie dans l’Esprit sans détachements, qui d’ailleurs rimeront à certaines heures avec arrachements… « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Lc 14, 26)… Le gentil Jésus se montre parfois bien tranchant ! Notre mentalité actuelle voudrait que tout se fasse en douceur, comme sous anesthésie. Même parmi les croyants, on veut parfois grandir et guérir intérieurement mais uniquement par imposition des mains, sans même avoir à se convertir personnellement : « De vertu vraiment passive, disait le pape Léon XIII, il n’en existe pas, et il ne peut en exister7. » On veut s’élever dans l’Esprit, mais comme par enchantement, « dans un ascenseur, en apesanteur », fredonnerait Calogero… Or c’est une illusion de le croire et un mensonge de le laisser supposer ou de l’enseigner : on prépare ainsi les âmes à des lendemains en forme de « gueules de bois » spirituelles ! 

Le détachement, au cœur de l’enseignement des saints 

Il est relativement difficile de s’extraire de la pression exercée par la pensée ambiante. Pour ce qui est de l’éducation à la vie spirituelle, qui aujourd’hui ose vraiment parler d’ascèse, de purification douloureuse, de détachements ? Ceci par peur d’être taxé de janséniste, de volontariste ou de dangereusement daté, ou tout simplement par crainte de voir fuir une clientèle déjà bien clairsemée… Nous pourrions voir dans cet oubli de l’ascèse une simple adaptation de la vie spirituelle aux conditions de la vie moderne. Non, cette mise à l’écart des détachements spirituels est le signe d’un appauvrissement et d’un égarement : « Le combat spirituel est une idée qui n’est guère de mode, y compris chez les chrétiens. Le fait que nombre d’entre eux attendent davantage du Christ qu’il soigne leurs blessures qu’il ne leur donne la grâce de lutter contre le péché et de grandir dans les vertus nous renseigne sur l’état d’une époque. Peut-être sommes-nous plus cabossés et plus faibles ; peut-être sommes-nous plus passifs, aussi consommateurs de religion que du reste. Or la vie spirituelle réclame un peu de dynamisme, d’élan, de volonté de se battre contre ce qui en nous-mêmes s’oppose au Christ. L’hédonisme et le confort ramollissent8. » Comment prendre du recul vis-à-vis de ce laisser-aller, sortir d’un certain aveuglement spirituel ? Le plus simple est de réentendre ces spirituels que sont les saints. Habités de l’Esprit, ils enseignent comment se laisser saisir par Dieu, quelles en sont les conditions indispensables : les détachements appartiennent à cet essentiel.

Nous pourrions être tentés par ailleurs de choisir nos saints en fonction du caractère plus ou moins tranchant de leur enseignement. Le piège par excellence, c’est le choix de Thérèse de Lisieux contre Jean de la Croix : avec la petite Thérèse ça paraît tellement plus « cool » que le rien, le nada de ce saint espagnol hors norme ! Il est certain qu’entre les deux la carrosserie n’est pas la même – le langage de Thérèse est si accessible pour nos contemporains –, mais ne nous trompons pas, le moteur est le même, la doctrine est identique. Le père Marie-Eugène, fin connaisseur de ces deux saints, précise : « Les fondements de la doctrine de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus sont les mêmes que ceux de saint Jean de la Croix. […] L’ascèse de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus est faite surtout de détachement, de dépouillement : pour purifier la confiance, elle s’appuie sur la pauvreté. » Merci à vous, les saints de tous les siècles, de nous rappeler sans cesse les incontournables de la vie spirituelle ! 

Retour sur le passé ou travail sur le présent ? 

Voici une autre dimension de la mentalité actuelle qui n’est pas sans colorer la manière de conduire notre vie chrétienne. Même si des icônes comme Freud subissent de plus en plus d’égratignures9, nous vivons dans une société encore très imprégnée de psychologisme. Cabossés par la vie comme les autres, les chrétiens peuvent être tentés d’enfermer leur histoire humaine et spirituelle dans une lecture uniquement psychologisante. Relire son passé dans le pardon est très libérateur. Loin de moi de nier les bienfaits de l’aide psychologique qui peut être prodiguée dans la société civile, ou celle qui s’est développée à l’intérieur même de l’Église par le biais des sessions dites de guérison intérieure10. Ceci dit, le travail vertueux dans l’actuel s’avère à mon sens incomparablement plus puissant. Tout en reconnaissant les bienfaits d’une revisitation de notre histoire passée dans l’amour et le pardon, il faut aller plus loin : notre refondation profonde se joue aussi et principalement dans le présent par l’exercice des vertus. Citons un exemple. Deux consacré(e)s, dans le cadre de sessions de thérapie spirituelle, avaient reçu à l’évidence de véritables grâces de pacification dans leur relation avec leur père. Mais dans leur relation actuelle avec l’équivalent paternel que représente leur responsable religieux, ils demeuraient très bloqués, signe qu’un pardon sur le passé ne fait pas tout. Visiter dans l’amour son histoire passée peut représenter une étape importante pour des personnes, mais travailler sur le présent à la rééducation de la volonté par la vertu, par les détachements et l’offrande de soi, tout cela est aussi source de libération intérieure et, semble-t-il, d’une fécondité incomparablement plus grande11.

Détachements volontaires à travers les petits riens 

Le lecteur aura compris que tous ces détachements ne porteront de fruits que dans la mesure où il se décidera volontairement à les pratiquer. Tout cela, n’est-ce pas du volontarisme raide ? Ce détachement ne va-t-il pas détruire la spontanéité de l’amour ? Enfin, est-ce seulement réservé à une élite capable de détachements héroïques ? 

 

• Tout d’abord volonté n’est pas volontarisme. Mère Teresa, qu’on peut difficilement soupçonner de raideur ou d’oubli de la primauté de la grâce, rappelle à ses sœurs l’importance de la volonté dans la vie spirituelle : « Souvent sous le prétexte de l’humilité, de la confiance, de l’abandon, nous avons pu oublier d’utiliser la force de notre volonté. Tout dépend de ces deux mots : Je veux ou je ne veux pas. Et dans cette expression, je veux, je dois mettre toute mon énergie12. » Ajoutons aussi que l’itinéraire proposé dans cet ouvrage vise au détachement, mais sous l’emprise de la grâce de l’Esprit. Le détachement volontaire est d’abord un abandon à la force de l’Esprit qui nous permet de le réaliser : « Dieu est là qui opère en vous à la fois le vouloir et l’opération même, au profit de ses bienveillants desseins » (Ph 2, 13). Cessons d’opposer combat spirituel et abandon à la grâce : sans du tout les confondre, ils s’appellent l’un l’autre.

 

• Cette entreprise de détachements successifs à laquelle nous convions le lecteur ne va pas étouffer son désir profond mais le réguler. Il va même augmenter son désir du vrai bonheur puisqu’il ne sera plus le jouet de multiples appétits sans importance et souvent tyranniques. Le bon vigneron fait certes « pleurer » la vigne au moment de la taille. Ce n’est pas pour le plaisir de la lacérer mais pour permettre à la sève de livrer toute sa puissance de vie en un unique sarment afin de mieux faire advenir un très bon raisin : « Il vous faut dépouiller le vieil homme, pour vous renouveler par une transformation spirituelle et revêtir l’Homme nouveau » (cf. Ep 4, 22-24). Ne soyons pas effrayés, cette œuvre de détachement n’est pas du genre : « ça va déchirer et ça va saigner ! ». Cela relève davantage d’une séance d’étirement et de lâcher-prise. Supposons une personne qui ne cesse pas de crier sa douleur parce qu’elle tient un oursin serré dans le creux de sa main : le détachement consistera tout simplement à rouvrir la main et à lâcher l’oursin qui la perce… 

 

• Troisième inquiétude : faut-il s’attendre à une purification passant par des actions hors normes, réservées à des géants de la foi ? Le père Marie-Eugène nous rassure, « l’âme avance par ces “riens” successifs. Car cette purification n’est qu’un détachement, un appauvrissement13 ». Les petits riens nous apparaissent facilement réalisables, mais attention, il s’agit de petits riens successifs : il faudra donc recommencer et recommencer sans cesse, et là est la difficulté pour notre génération éprise de zapping émotionnel.

Plan de l’ouvrage 

Les bienfaits du détachement, tel est l’objet de cet ouvrage. Ne le considérons pas comme une fin en soi : si on se détache, c’est pour mieux s’envoler dans les hauteurs de Dieu. Une montgolfière encore retenue à la terre par un filin, c’est déjà très joli. Mais allez donc demander au pilote quelle est sa joie. Il vous répondra à coup sûr : « Le moment où l’on détache les amarres qui retiennent le ballon au sol. On commence alors à s’envoler dans le silence… C’est divin ! » Tout l’enjeu éminemment positif des détachements est contenu dans cette image. Jean de la Croix ne connaissait pas la montgolfière, bien sûr, mais à travers cette autre comparaison la visée est la même : « Qu’importe que l’oiseau soit retenu par un fil léger ou une corde ? Le fil qui le retient a beau être léger, l’oiseau y reste attaché comme à la corde, et, tant qu’il ne l’aura pas rompu, il ne pourra voler14. » 

Voici l’itinéraire que nous nous proposons d’emprunter au cours de cet ouvrage. Dans un premier temps nous serons conviés à un check-up : nous prendrons le temps d’ausculter le cœur de l’homme blessé par le péché originel15. Nous nous contenterons de considérer les effets de cette blessure originelle sous l’angle de la vie spirituelle. Ce bilan clinique nous donnera de mieux comprendre un certain nombre de blocages qui nous paralysent au quotidien, dans notre relation à nous-mêmes, aux autres et au créé, ainsi qu’à Dieu bien sûr. Ces maladies spirituelles mises en lumière, nous serons mieux à même d’en proposer les remèdes. Les chapitres qui suivront aborderont l’un après l’autre quelques grands détachements libérateurs à inscrire dans notre vie, afin de soigner aussi bien notre manière d’aimer, l’orgueil, la peur et la tristesse ; afin de mieux ajuster notre émotionnel, notre mental, notre volonté propre ; afin de nous situer en vérité vis-à-vis du monde.

 

1. Aux propos du psychanalyste C.G. Jung qui voyait dans « les religions des systèmes de psychothérapie dans l’acceptation la plus stricte du mot », le cardinal Joseph Ratzinger précisait : « Ce qui est exact […] c’est que la religion a en soi des forces curatives, et qu’elle donne à des détresses et à des peurs originelles, des réponses, et une aide pour les surmonter. […] C’est là une propriété accessoire de la religion, mais ce n’est pas son être propre. […] L’essentiel de la religion est la relation de l’homme, au-delà de lui-même, avec l’inconnu que la foi nomme Dieu » (Le sel de la terre,entretien avec Peter Seewald, Paris, Flammarion/Éd. du Cerf, 1997, p. 22).

2. Père MARIE-EUGÈNE DE L’ENFANT-JÉSUS, Jean de la Croix. Présence de lumière, Toulouse, Éd. du Carmel, 1991, p. 224-225.

3. Catéchisme de l’Église catholique (désormais CEC), n° 1718 ; citation de JEAN DE LA CROIX, La nuit obscure, II, 16, dans Œuvres complètes, Paris, Éd. du Cerf, 1990, p. 1027.

4. Saint MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua à Jean, 7 (PG 91, 1081C-1084A). Nous devons à l’ouvrage monumental de Jean-Claude LARCHET, Thérapeutique des maladies spirituelles, Paris, Éd. du Cerf, 1997, un certain nombre de citations des Pères de l’Église. Nous en recommandons la lecture.

5. Saint NICOLAS CABASILAS, La vie en Christ, I, 16.

6. Saint JEAN CLIMAQUE, L’échelle, XVI, 26.

7. LÉON XIII, Lettres apostoliques, t. 5, p. 320.

8. Père Thierry-Dominique HUMBRECHT, L’évangélisation impertinente, Les Plans-sur-Bex (Suisse), Parole et Silence, 2012, p. 272.

9. Voir Marie BALMARY, L’homme aux statues, Paris, Grasset, 1997 et, plus récemment, Michel ONFRAY, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Paris, Grasset, 2010.

10. Un témoignage éloquent nous convaincra des bienfaits d’une relecture de notre passé dans l’amour. J’ai eu la grâce d’entendre Martine Langueneur, enfant martyre d’une mère alcoolique et d’un père absent. Elle raconte son enfer et sa résurrection dans un livre, Le jour où j’ai pu pardonner les crachats de ma mère, le titre en dit déjà long ! Le passage sur son expérience de la réconciliation vécue au cours d’une session de guérison intérieure est intéressant pour notre propos : « La session est une relecture de vie en présence du Seigneur. […] J’ai remis à Dieu toute ma souffrance et toutes mes blessures. Il a ouvert les mains et les a prises. Il m’a soulagée de ce fardeau inhumain que je ne pouvais plus porter seule. […] Quelques jours après mon retour de cette session, je suis allée sur la tombe de ma mère. […] “Je te pardonne, maman, je te pardonne tout. Ce que tu as fait est grave, je ne le minimise en aucune façon. Mais je veux te donner une parcelle de l’Amour que je reçois aujourd’hui du Christ.” […] Mes larmes furent, pour la première fois de ma vie, apaisement et non révolte. […] Je savais que lorsque moi-même, je serai là-haut, ma mère saura m’accueillir et qu’elle aura sur son visage le sourire que je ne lui ai jamais vu. J’étais alors en paix. Je découvris avec étonnement l’immense bonheur que cela me procurait » (MARTINE L., Le jour où j’ai pu pardonner les crachats de ma mère, Nouan-le-Fuzelier, Éd. des Béatitudes, 2011, p. 111-115).

11. Les conclusions du psychanalyste Victor Frankl semblent renforcer notre conviction. Disciple de Freud, il a pris assez rapidement ses distances avec ce maître dont la vision de l’homme lui paraissait trop réductrice. Frankl rapporte un fait très intéressant qui montre que le retour sur le passé n’est pas à négliger, mais n’est qu’un appoint et n’est pas toujours essentiel : en vivant pleinement l’instant présent on peut atteindre un certain équilibre. Il cite le cas d’une patiente souffrant d’une névrose obsessionnelle – il lui fallait contrôler périodiquement si les tiroirs étaient bien fermés. Deux jours après le début du traitement – logothérapie – elle se trouve débarrassée de ses continuelles vérifications. Et c’est seulement après cette guérison qu’elle découvre la cause passée de sa difficulté : alors qu’elle avait 5 ans, son frère avait abîmé sa poupée préférée, ce qui la détermina à enfermer ses jouets dans les tiroirs. C’est ainsi que Frankl conclut : « Même si le traumatisme psychique infantile ou pubertaire avait été réellement pathogène, sa mise au jour par une psychothérapie analytique n’aurait été qu’en apparence la cause de la guérison qui, en réalité, avait été obtenue par une autre voie » (Victor FRANKL, La psychothérapie et son image de l’homme, Paris, Resma, 1970, p. 45). Retour sur le passé pour libérer le présent : et pourquoi pas aussi l’inverse ? Si nous sommes encombrés du poids de notre passé, n’est-ce pas en grande partie parce que nous ne sommes pas pleinement ouverts au présent. S’ouvrir à la densité du moment présent desserre du même coup la tenaille de notre passé blessé.

12. Mère TERESA, Tu m’apportes l’amour. Écrits spirituels, Paris, Le Centurion, 1975, p. 31.

13. Père MARIE-EUGÈNE DE L’ENFANT-JÉSUS, Jean de la Croix. Présence de lumière, p. 161.

14. Saint JEAN DE LA CROIX, La montée du Carmel, I, 11, dans Œuvres spirituelles, Paris, Éd. du Seuil, 1998, p. 74.

15. Notre société très individualiste peine à entrevoir cette solidarité des hommes en Adam. Saint Thomas d’Aquin écrit : « Les multiples humains dérivés d’Adam sont comme autant de membres d’un seul et unique corps » (Saint THOMAS D’AQUIN, Somme théologique (désormais ST), Ia-IIae, q. 81, a. 1). Ajoutons par ailleurs que ce péché primordial ne se transmet pas à l’humanité « par simple imitation mais par propagation et devient ainsi propre à chacun », enseigne la foi de l’Église (voir CEC 419).

Chapitre I

État de l’homme blessé 

Ce chapitre voudrait poser un double regard : sur l’homme créé, sorti des mains de Dieu et ensuite sur l’homme blessé par le péché originel et par ses propres péchés. Cette radiographie du cœur humain, marqué par la chute, aidera à mieux saisir à quel point, en se coupant de son Dieu, l’homme est tombé dans des attachements désordonnés et paralysants : « Notre âme n’a qu’une seule volonté : si elle l’applique à quelque chose d’étranger à Dieu et l’y tient embarrassée, cette volonté ne peut être libre, seule et pure, comme il faut qu’elle le soit pour la divine transformation16. » 

I. L’homme créé par Dieu
est une « fontaine d’amour » 

Voici quelques principes extrêmement simples de l’anthropologie chrétienne – ce qu’est un homme selon le projet d’amour de Dieu. Ils seront une base précieuse pour notre sujet.

1. L’homme, un « être d’amour » 

La nature de Dieu est d’être l’amour, « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8). La Genèse nous apprend par ailleurs que Dieu crée l’homme à son image, rien de moins. Icônes de Dieu, nous ne sommes donc pas simplement appelés à imiter la manière dont Dieu aime mais plus encore à y participer : « La charité par laquelle nous aimons notre prochain est une participation à l’amour divin17. » Quel vertige devant une telle grâce, devant un tel appel ! 

Ainsi, selon le projet divin, ce qui définit l’homme le plus en profondeur, ce ne sont pas les pulsions de la libido, comme le dirait Freud ; ce n’est pas non plus le pur économique, comme le dirait Marx. À ces visions trop réductrices de l’homme, nous préférons celle que Dieu pose sur nous : chacun de nous est propulsé dans l’existence par l’amour de Dieu pour devenir à son tour un être d’amour. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui » (Jn 14, 23).

2. L’homme, une « fontaine d’amour » 

Le principe est posé – l’homme est un être d’amour –, mais comment ce dernier vit-il de cet amour, comment cet amour traverse-t-il tout son être ? 

En l’homme l’amour est orienté 

Cet amour que l’homme est appelé à vivre ne traverse pas son cœur n’importe comment : il est orienté. En effet, l’homme ne commence pas par donner l’amour, il le reçoit d’un (A)autre : l’amour est d’abord accueilli pour mieux être redonné. Cette orientation précise de l’amour qui nous habite trouve son fondement dans notre condition de créature sauvée : 

 

Créature. Nous ne sommes pas notre origine. À chaque instant nous sommes créés dans un souffle d’amour qui vient d’au-delà de nous-mêmes. Si notre Créateur cessait une seule seconde de nous poser dans l’être, nous ne serions plus : « Tu aimes en effet tout ce qui existe, et tu n’as de dégoût pour rien de ce que tu as fait. […] Comment une chose aurait-elle subsisté, si tu ne l’avais voulue ? Ou comment ce que tu n’aurais pas appelé aurait-il été conservé ? » (Sg 11, 24-25).

 

Créature sauvée. Créés à chaque instant par pure grâce, nous sommes par ailleurs impuissants à nous sauver par nous-mêmes. Nous ne pouvons pas acheter notre salut par nos seules forces et vertus. Nous le recevons gratuitement d’un autre, le Christ Sauveur, ceci afin de mieux coopérer à son œuvre de salut : « Il n’est donc pas question de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rm 9, 16).

L’homme est une fontaine d’amour 

Le mouvement même de l’amour traversant le cœur de l’homme peut se décomposer en trois grandes phases. Telle une fontaine, l’amour en l’homme est d’abord reçu, puis vécu et enfin redonné : 

 

Amour reçu. La fontaine reçoit l’eau vive d’une source qui vient d’au-delà d’elle-même. Il en est ainsi de l’homme qui n’a pas en lui-même la source de son amour. Créé à l’image de Dieu, l’être humain accueille l’amour qui vient de Dieu Lui-même : « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils […] » (1 Jn 4, 10).

 

Amour vécu. Le cœur de l’homme n’est pas un simple canal neutre servant à conduire l’eau de l’amour. Au passage de l’amour divin la créature elle-même en est vivifiée. Un tel homme « est comme un arbre planté auprès des cours d’eau ; celui-là portera fruit en son temps et jamais son feuillage ne sèche » (Ps 1, 3 ; cf. Ez 47, 12).

 

Amour donné. Dans un troisième temps cet amour, reçu et pleinement goûté, trouve son sens plénier dans le don sans retour. C’est ainsi que le concile Vatican II définit la grâce propre de l’homme vis-à-vis de toutes les autres créatures : « L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même18. » 

 

Dans une formule synthétique saint Jean récapitule merveilleusement cette respiration de l’amour dans l’accueil et le don : « En ceci consiste l’amour. Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés […] Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres » (1 Jn 4, 10-11).

3. L’homme est avec lui-même comme il est avec Dieu et avec le prochain 

Un autre principe humain très basique doit être mentionné, il aidera à mieux décoder nos malaises souvent indéfinissables. Martin Luther King, dans un sermon prononcé à Dexter, le 24 janvier 1954, disait : « La vie est un grand triangle. À un angle se tient la personne, c’est-à-dire l’individu. À l’autre angle se tient le prochain. Et au sommet se tient Dieu. Tant que ces trois angles ne sont pas coordonnés… cette vie est incomplète. » L’homme se trouve donc au carrefour de trois grandes relations : à Dieu, à lui-même et aux autres19. Cela implique que si l’une des avenues est volontairement bouchée, les deux autres en subiront automatiquement des conséquences. Cessons de considérer le cœur de l’homme comme un foyer d’amour avec trois portes parfaitement distinctes entre elles, une en direction de Dieu, l’autre parfaitement indépendante en direction d’autrui et une dernière n’ouvrant que sur lui-même. Non, l’amour jaillit de notre cœur par une unique porte tout en se portant sur trois objets différents : « L’amour de Dieu et l’amour humain sont les deux battants d’une porte qu’on ne peut que fermer et ouvrir à la fois », a dit le philosophe danois Søren Kierkegaard20.

 

Juste amour de soi. Il est bien connu qu’une personne qui se déteste elle-même, qui n’accueille pas l’épaisseur de sa pauvre humanité, aura de la peine à aimer son frère et à se laisser envahir par l’amour de Dieu. Dans son célèbre Dialogue des carmélites, Bernanos met en scène une postulante à qui sa supérieure, pleine de sagesse, donne comme unique consigne : « Surtout, ne vous méprisez jamais. Il est très difficile de se mépriser sans offenser Dieu en nous… Si votre nature est un sujet de combat, un champ de bataille, oh, ne vous découragez pas, ne vous attristez pas. Je dirais volontiers, aimez votre misère, car c’est sur elle que Dieu exerce sa miséricorde. » 

 

Amour de Dieu. L’expulsion de Dieu est désormais une caractéristique des nations occidentales jadis chrétiennes. Mais ce meurtre du Père n’est pas sans incidence grave sur la famille humaine ; société dépressive, panne d’espérance… « La créature sans Créateur s’évanouit. […] l’oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même » (GS 36). Cette amputation de Dieu ne fait pas seulement souffrir la société dans son ensemble mais aussi les psychologies individuelles. Le psychanalyste Carl Gustav Jung faisait ce constat : « De tous mes patients au-delà du milieu de la vie, c’est-à-dire au-delà de trente-cinq ans, il n’y en a pas un seul dont le problème fondamental ne soit pas celui de l’attitude religieuse. Oui, chacun souffre finalement du fait d’avoir perdu ce que des religions vivantes ont de tout temps donné à leurs fidèles, et aucun n’est vraiment guéri tant qu’il ne retrouve pas son attitude religieuse21. » 

 

Amour de l’autre. Saint Jean démontre l’interaction entre le refus du frère et la fermeture à Dieu : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20). Une expérience spirituelle basique, que chacun a certainement faite à un moment ou à un autre, illustre bien cela : il nous suffit d’une fâcherie, d’une colère entretenue avec autrui pour que ce grain de sable enraye la bonne marche de notre prière, provoque un sérieux malaise dans notre relation à Dieu. Et lorsque nous nous décidons à passer par-dessus, à faire la paix, la source divine s’en trouve à nouveau désensablée.

 

Difficile de faire plus simple pour exposer ces quelques principes fondamentaux de notre condition humaine. Nous invitons le lecteur à bien les avoir à l’esprit tout au long de ce parcours. Il vérifiera en effet que lorsque ces conditions font défaut dans sa manière de vivre et d’aimer, se produit alors comme un désordre écologique de sa nature profonde qui explique un certain nombre de ses mal-être profonds.

II. L’homme blessé : les conséquences spirituelles
du péché originel 

Après l’homme créé sorti des mains de Dieu, voyons maintenant l’état de l’homme blessé sorti des griffes du péché. Le péché des origines, nos propres péchés et les blessures de la vie provoquent un bouleversement intérieur pour cette fontaine d’amour que nous sommes appelés à devenir. Suite à la fracture du péché nous allons développer un fonctionnement contre nature, ce qui explique pour une grande part nos blocages et autres douleurs : « Le mal n’est pas autre chose que la privation du bien et le chemin qui dévie du selon-la-nature vers le contre-nature », enseigne saint Jean Damascène22.

J’ai repéré six conséquences importantes du péché originel pour notre vie humaine et spirituelle, conduisant, soit à des inversions dans la manière d’aimer, soit à des attachements désordonnés et qui, au final, nous empêchent d’être libres et heureux. Les trois premières relèvent de notre relation à Dieu, les trois autres visent notre relation aux créatures et au monde. Cet exposé, vu sous l’angle de la vie spirituelle, n’a nullement l’intention d’être exhaustif dans la description de ces maladies spirituelles que la Tradition nomme passions, vices ou péchés capitaux23.

1. Quand l’homme devient son propre centre 

Avant la chute originelle l’homme se recevait de Dieu dans une parfaite confiance en lui. Adam « demeurait en Dieu qui demeurait en lui », dit saint Jean Damascène24. Vivant en harmonie selon l’orientation de sa nature, Adam jouissait d’une santé parfaite, d’une harmonie de tout l’être : « Jadis, dit saint Grégoire de Nysse, le genre humain tel qu’on peut le concevoir jouissait de la santé, parce que [ses éléments – je veux dire] les mouvements de l’âme – étaient équilibrés en nous selon les lois de la vertu25. » En se coupant de Dieu, la source profonde de son être, l’homme tente de devenir sa propre origine, son propre centre de décision. Désormais, par orgueil et par méfiance, une guerre s’installe entre la volonté de l’homme et celle de Dieu le Père.

 

Par orgueil. Tentés par le diable, Adam et Ève exercent leur volonté propre contre celle de Dieu, persuadés qu’en mangeant le fruit de l’arbre « ils deviendront comme des dieux » (Gn 3, 5).

 

Par méfiance. Le diable insinue au premier couple que derrière l’interdiction divine de ne pas manger de l’arbre du jardin, Dieu cacherait des intentions pas très catholiques : « Adam et Ève perdent immédiatement la grâce de la sainteté originelle. Ils ont peur de ce Dieu dont ils ont conçu une fausse image, celle d’un Dieu jaloux de ses prérogatives » (CEC 399).

 

Pour retrouver l’union intime à Dieu nous devrons mourir petit à petit à notre volonté propre pour renaître à la volonté d’amour du Père : « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère » (Mt 12, 50).

2. Séparé du Père, l’homme tombe dans la peur 

L’auteur de la Genèse n’a pas suivi les cours de Freud, et pour cause, mais quelle finesse dans l’analyse psychologique de l’homme pécheur ! Juste après son péché, le premier couple cherche à se cacher de Dieu qu’il vient d’offenser par désobéissance. Dieu part alors à la recherche de ses enfants tant aimés. Ces derniers consentent à sortir de leur cachette et Adam avoue : « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché »
(Gn 3, 10).

Que nous le voulions ou non, que nous soyons croyants ou non, nous naissons tous avec une peur de Dieu, tellement enracinée en nos cœurs que nous n’en avons même pas conscience la plupart du temps. Et nous ajoutons à cette angoisse par nos propres péchés. Cette peur se manifeste principalement dans trois directions. C’est tout d’abord la crainte de ne plus être aimés de Dieu après notre péché. Il nous suffit de constater la difficulté que nous avons à louer Dieu suite à une faute. C’est aussi la peur de l’avenir. Nous aimons prier le Notre Père, mais dans le fond, nous nous demandons avec angoisse si Dieu n’aurait pas des pannes de paternité : « Et si Dieu oubliait de se réveiller le jour où je vais devoir traverser une tempête ? Et si la Providence de Dieu connaissait des bugs comme certains ordinateurs fragiles ? » C’est enfin la peur de se livrer. La sortie de la confiance engendre automatiquement la défiance. Nous sommes bien de la race d’Adam, irrémédiablement marqués par le doute sur les intentions profondes de Dieu à notre égard. Combien de croyants et même de consacrés tergiversent ainsi : « Être bon chrétien je veux bien… mais me livrer à l’action de Dieu, ne va-t-Il pas en profiter pour m’envoyer des souffrances ? » 

3. L’homme du périphérique 

« Le centre de l’âme c’est Dieu », dit saint Jean de la Croix26. Par le péché, l’homme s’est littéralement décentré de lui-même : il ne vit plus à partir de son centre, où Dieu réside. Et comme l’homme ne peut pas vivre sans point d’ancrage, il ne lui reste plus qu’à se raccrocher à des zones plus périphériques de son être : le sensible ou le mental.

L’homme enfermé dans le « sensible » 

Notre société vit beaucoup sous le diktat de l’émotionnel. Difficile, même avec la meilleure volonté, d’échapper à cette emprise. Désormais, n’est vrai que ce qui est ressenti : « C’est comme tu le sens ! ». Si nous sommes consacrés et vivons quelque peu à l’écart du monde, ne considérons pas trop vite que nous n’aurions pas besoin de subir une purification de l’affectif. Notre attachement spontané au sensible est très profond et imprègne notre manière de prier, de vivre en communauté, d’évangéliser, notre manière d’être tout simplement. La purification du sensible s’avère donc indispensable pour tout disciple qui aspire à devenir libre dans l’Esprit.

L’homme enfermé dans le « mental » 

Attention, l’enfermement dans le mental n’est pas le lot des seuls intellectuels ! On peut avoir peu de diplômes et être verrouillé au niveau du cérébral, par blessure affective, par désir de toute-puissance, par éducation, par peur de lâcher prise : « Au moins dans le mental je gère et je maîtrise ! » Jean Vanier, lors du 49e Congrès eucharistique international à Québec, au Canada, disait : « Vivre avec la tête n’est pas difficile, mais faire entrer la tête et les idées dans le cœur nous rend vulnérables27. » Ce détachement du niveau mental passera par le renouvellement de notre intelligence dans l’Esprit, selon les mots de saint Paul. Saint Jean de la Croix, maître de vie spirituelle, enseigne que pour être refondées en profondeur, les dimensions sensibles et intellectuelles de notre personne devront subir une pâque, un recentrage en Dieu notre unique centre : « Pour atteindre l’état de perfection, l’âme […] doit passer par deux nuits principales […] La première purification affecte la partie sensitive de l’âme. […] La seconde nuit affecte la partie spirituelle28. » 

4. Quand l’homme se rabat sur le relatif du créé 

Créé à l’image de Dieu, ce petit être fini qu’est l’homme est pourtant destiné à l’infini. Cette orientation vers l’absolu est inscrite si profondément en lui que la nier, c’est tomber dans une certaine folie : « L’homme n’a-t-il pas été créé dans la plénitude du bien-être, de la joie, du repos et de la gloire ? […] L’homme est fou, dit Dieu, il ne sait pas être heureux », écrit un Père grec, saint Dorothée de Gaza29. S’étant coupé de l’absolu divin, l’homme cherche alors à compenser en se rabattant sur les créatures et les biens de ce monde, mais ces derniers ne sauraient lui apporter cet absolu pour lequel il est fait : « Les hommes, écrit saint Paul aux Romains, ont échangé la vérité de Dieu contre le...