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L'Église au prisme de l'histoire

De
154 pages
Depuis le milieu du XXe siècle, autour du Concile de Vatican II, les acteurs de la pastorale ont eu recours à l'histoire pour éclairer, voire justifier les diverses mutations et innovations qu'ils ont mises en oeuvre. Tout en sympathisant avec ces renouveaux qu'il comprend d'autant mieux qu'il y a participé dans divers champs, Louis Pérouas porte sur eux un regard plus distant, essayant de les replacer dans une perspective longue, pluriséculaire, pour mieux les situer et les analyser.
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L'ÉGLISE AU PRISME DE L'HISTOIRE Regards sur un demi-siècle de recherches et d'engagements

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4178-9

Louis PÉROUAS

L'ÉGLISE AU PRISME DE L'HISTOIRE
Regards sur un demi-siècle de recherches et d'engagements

Préface de Jean Delumeau

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

PREFACE
J'ai beaucoup admiré l'essai qu'on va lire,. et je voudrais dire en quelques mots les raisons de cette admiration, qui est aussi admiration pour son auteur. Louis Pérouas a suivi un itinéraire atypique, mais marqué au coin de la fidélité. Missionnaire Montfortain, il n'a pas renié ce choix

- au contraire

- en devenant l'historien du temps et,

au moins partiellement, de l'espace, où Grignion de Montfort déploya son activité de "missionnaire de l'intérieur'~ À lafois respectueux de l'Église catholique à laquelle il reste attaché et qu'il aime, mais caractère indépendant, il est devenu un pionnier dans le domaine de la sociologie religieuse appliquée au passé. Sa thèse sur le diocèse de la Rochelle de 1648 à 1724 a fait date. Elle a mis en circulation la notion féconde de "dimorphisme religieux" qui aide à comprendre des attitudes différentes face à l'Église dans des régions voisines par la mise en lumière de facteurs à la fois géographiques et culture/s. Depuis sa parution en 1964 aucun autre travail comparable n'a été publié. Louis Pérouas a continué d'innover en lançant dans sa province d'adoption une grande enquête sur les prénoms en Limousin, montrant, chiffres à l'appui, comment et dans quelle mesure le mouvement de la Réforme catholique

entraîna des modifications dans le choix des prénoms. Enfin, dans la Creuse, département précocement détaché du catholicisme mais qui comptait de nombreux prêtres au XV éme et XVI ème siècles, il a essayé d'étudier comme en laboratoire les raisons d'une "déchristianisation" - terme qu'il discute - qui n'était pas un refus du religieux. Beau parcours d'un historien authentique et fécond mais qui refusa de "monter à Paris". L 'heure de la retraite venue, Louis Pérouas s'est impliqué dans l'aumônerie d'un hôpital gériatrique, découvrant le "continent vieillesse", mais y retrouvant les pistes de réflexion que Philippe Ariès, venu par une autre chemin, avait explorées. Au prisme de l'histoire, livre court, alerte et chaleureux, est donc lefruit de la double expérience d'un "religieux critique" qui porte un regard lucide sur son propre itinéraire et sur celui, beaucoup plus long, de l'Église catholique d'hier à aujourd'hui. Sont donc éclairées, et touJ.ours avec des références historiques, les grandes questions auxquelles se trouve maintenant confrontée l'Église romaine. Ai-je besoin d'écrire que j'approuve et la méthode préconisée par Louis Pérouas et ses conclusions? Quant à la méthode, il est plus que jamais nécessaire de répéter aUJ.ourd'huique l'impasse sur l'histoire ne pourrait que conduire à des mauvais choix les responsables du christianisme. Au contraire, donner toute sa place à la Tradition, c'est prendre conscience des changements (énormes) survenus au cours

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des siècles, même dans les structures ecclésiales, et accepter les leçons de ces changements. S'agissant maintenant des prises de position, Louis Pérouas, avec courage, mais sans provocation, souhaite un vrai fonctionnement de la collégialité épiscopale, un évêque de Rome qui accepte de se retirer à soixante-quinze ans, des synodes asiatiques ou africains qui se déroulent dans les continents concernés et que la hiérarchie tienne compte des vœux parfois dérangeants émis par les synodes diocésains de chez nous. Il déplore les blocages qui interdisent de recruter des prêtres mariés et appelle de ses vœux l'évolution du statut ecclésial de la femme dans l'Église romaine. Il souligne en historien" la charge négative" du confessionnal - "un des principaux vecteurs de la déchristianisation" en Limousin et dit la valeur des cérémonies pénitentielles collectives. Esprit profondément libre, Louis Perouas sait marquer en plusieurs occasions son indépendance. Ainsi, comme historien du Limousin, il a repéré plus et mieux que tout autre que la très autoritaire Réforme catholique avait, dans cette région, éloigné les populations de la religion officielle en luttant avec excès contre les reliques, les reliquaires et le culte des saints thérapeutes, quitte à faire ensuite, mais trop tard, marche arrière. A propos de la piété d'aujourd'hui il se demande si les communautés charismatiques pourront longtemps maintenir leur effervescence actuelle. mais, en même temps, il voit en elles le moyen de donner à la mixité une carrière nouvelle dans le catholicisme. Enfin, pour ne 9

pas trop étendre la liste des affirmations inattendues, voici celle-ci qui va loin, écrite par quelqu'un qui accompagne les vieillards mourants: "(IIfaut admettre) que la mort est avant tout le terminus d'un processus biologique et que l'homme possède un certain droit sur sa mort'~ Louis Pérouas, on le voit, n'est pas tout d'une pièce. Son expérience historique et son activité missionnaire l'ont ouvert au dialogue et ont maintenu en lui l'espérance. Son essai invite l'Église catholique à ne pas s'enfermer dans la nostalgie face aux "transformations inévitables". Il sait qu'elle vit actuellement un véritable "exode". Mais cet "exode" n'est-il pas aussi "un temps de grâce" ? Jean DELUMEAU

Cet ouvrage, rédigé en 1998, a subi divers contretemps qui ont retardé sa parution de quatre années. D'où l'un ou l'autre décalage que le lecteur voudra bien comprendre. 10

AVANT-PROPOS

En 1996, vingt-quatre collègues historiens, tous laïcs, publiaient sous le titre L 'Historien et la foi une évocation des liens entre leur métier d'historien et leurs convictions chrétiennes. Au-delà des diversités d'approches, on découvre un genre à la fois libre et direct qui tient largement au maître d'œuvre, Jean Delumeau. On ne mesure peut-être pas la nouveauté d'une telle opération qu'on peut saisir par comparaison avec des situations pas très anciennes. Ainsi certains universitaires ont découvert seulement après sa mort en 1974 que Pierre Renouvin, longtemps Doyen de la Faculté des Lettres de la Sorbonne, était un chrétien fervent. Personnellement, ayant rencontré bien des fois à Poitiers, entre 1957 et 1964, Jean Egret, mon patron de thèse, c'est seulement vers la fin que j'ai entrevu quelque chose de sa foi. Beaucoup de maîtres professaient et une forme de pudeur et un sens aigu de la laïcité. Les temps ont changé comme en témoigne l'ouvrage cité plus haut sans que la laïcité, perçue différemment, en soit atteinte.

Prêtre et ne me cachant pas de l'être, je n'aurais pu observer la discrétion de nos anciens. D'autant que, venu à la recherche universitaire en 1953, à 30 ans, j'étais tout de suite repéré parce que je portais encore la soutane. Mais je me trouvais dans un équilibre parfois instable. Par exemple, je devais donner à mes écrits un caractère proprement scientifique mais non moins les soumettre à la censure ecclésiastique (nihil obstat et imprimatur). Membre du clergé, qui plus est d'un institut religieux, j'avais voué mon existence au service de l'Église mais, chercheur au C.N.R.S., je me devais de travailler en toute liberté scientifique. J'en ai ressenti des tiraillements, pour ne pas parler de suspicions. Je voudrais pouvoir dire que le temps de cette épreuve est entièrement révolu. Arrivé à la retraite, je regarde tout à la fois les évolutions que j'ai vécues et la situation actuelle de l'Église catholique où, plus de trois décennies après Vatican II, le grand souffle de liberté et d'innovation a perdu de sa vigueur. Aussi, au seuil de la vieillesse, j'éprouve le besoin de jeter un regard et sur le chemin que j'ai parcouru et sur la tendance de l'Église à laisser s'oblitérer les ouvertures historiques qui avaient permis d'ouvrir largement les fenêtres romaines. Si ces pages n'apportent rien de bien neuf, peut-être aiderontelles des soeurs et des frères chrétiens à regarder avec plus de sérénité et de lucidité, à travers le prisme de l'histoire, des lendemains qui peuvent paraître troubles.

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.1- UN CHEMINEMENT PERSONNEL

Lorsque j'avais dix ans, je voulais être missionnaire en Afrique pour convertir les Noirs à la foi catholique. Afin de réaliser ce projet, en 1935, je suis entré, à 12 ans, au petit séminaire des Montfortains puis, après une année de noviciat pas du tout ouvert à la mission, je me suis engagé dans leurs rangs et j'ai suivi les cours de philosophie et de théologie. Ordonné prêtre en 1949, j'ai été envoyé non pas vers l'Afrique mais vers des études universitaires à Lille en vue de fonner des enfants qui manifestaient un désir missionnaire. C'était encore l'époque, heureusement révolue, où des garçons de Il à 12 ans s'orientaient vers la vie religieuse apostolique (donc vers le célibat I). J'ai, pendant six ans, enseigné le français, le latin, etc. et même un peu d'histoire. C'était une manière de participer indirectement à la mission de l'Église. Heureusement pour moi les circonstances m'ont amené, depuis 40 ans, à réaliser plus directement ma vocation missionnaire, de manières très diverses et largement imprévues, très différentes de mon rêve d'enfance. Dès 1953 un déclic s'est produit en moi à la lecture d'un ouvrage double de Gabriel Le Bras, Introduction à l'histoire de la pratique religieuse en France (Paris, 1942 et 1945). Pour moi qui ressentais la passion, le virus de la recherche, ce fut une révélation: faire l'histoire religieuse des populations d'une manière qui rejoigne mon appel à la

mIssIon. Cela, de plusieurs façons progressivement au fil des années.

que Je découvris

Un apport à la pastorale missionnaire. Au début des années 50, les catholiques français voyaient clairement, de manière statistique, la diversité des degrés d'appartenance à l'Église (ou de détachement d'elle). C'était l'ère Boulard. Disciple intelligemment méthodique du grand maître Gabriel Le Bras, Fernand Boulard en était arrivé à dresser une Carte religieuse de la France rurale, partagée en trois zones: Zone A = pays chrétiens pratiquants réguliers)

-

(plus de 45% de

pays indifférents (minorité de pratiquants réguliers mais attachement aux grands actes religieux de la vie)
==

- Zone B

pays de mission (au moins 20% d'enfants non baptisés ou non catéchisés) Aujourd'hui on discuterait le terme «religieux» parce qu'il s'agissait presque uniquement des catholiques et aussi parce que le phénomène « religion» dépasse très largement les seules pratiques pascale et
==

- Zone C

dominicale. Mais passons! Pour expliquer les diversités inter et intra régionales, F. Boulard faisait appel à plusieurs facteurs: géographie, milieux sociaux, histoire. Dans ses Premiers itinéraires en sociologie religieuse (Paris, 1954), il consacrait un chapitre aux recherches historiques déjà réalisées. Il écrivait, entre autres: 14

« Nous arrivons avant la Révolution de 1789. Là, un changement total nous attend: une France entièrement en zone A, et même de la gamme la plus intense, puisque nulle part dans les villages on ne trouve plus de 10% de gens qui ne font pas leurs pâques...» De là à accuser la Révolution il n'y avait qu'un pas que l'auteur n'a jamais franchi. Mais il existait une autre manière d'aborder la question: trouver un territoire, si possible un diocèse, aujourd'hui partagé entre zone A et zone B, et rechercher si ne préexistaient pas à la Révolution des différences, voire des contrastes, sous des formes autres que la pratique pascale. La difficulté était de trouver un diocèse de ce genre qui possédât suffisamment d'archives, plus précisément de ces visites pastorales tellement mises en valeur par Gabriel Le Bras. Pour ne citer qu'un exemple, le diocèse d'Angers qui pouvait constituer un excellent champ pour une telle recherche, ne conservait presque pas de pareils documents. Par un enchaînement de relations, je trouvai le diocèse de La Rochelle qui conservait de ces précieuses archives pour le XVIIe siècle et le début du XVIIIe. Non pas l'actuel diocèse de ce nom qui correspond au département de la Charente-Maritime et dont le territoire dépendait, pour l'essentiel, de l'évêché de Saintes, mais un territoire au tracé bizarre qui, partant de l'embouchure de la Charente, prenait en écharpe une partie de la Vendée et du Poitou pour mordre plus haut sur l'Anjou jusqu'aux rives du Layon. Cet ancien 15

diocèse se partage aujourd'hui en deux zones de dimensions à peu près égales: au nord, le prolongement du Massif Armoricain en catégorie A ; au sud, les plaines et marais poitevins et aunisiens, classés dans la zone B. Un chantier idéal. Ma première constatation fut celle de la quasiunanimité de la pratique pascale, une fois mis à part les secteurs protestants dont la ville de La Rochelle. Mais ne pouvait-on pas trouver d'autres critères qui distinguent les ensembles Nord et Sud? Deux apparurent assez vite pour le milieu du XVIIe siècle: des prêtres: tandis que le clergé de l'Aunis méridional arrivait, à 73%, de provinces les plus diverses, la grande majorité des séminaristes était originaire des régions septentrionales (Gâtine poitevine et Mauges angevines); du rosaire: quasi inexistantes dans la zone Sud, alors que les Mauges en comptaient 30 à 35 pour 71 paroisses. Un tel contraste était renforcé par le fait que sur les trois couvents de Dominicains, seuls qualifiés pour ériger ces confréries, les deux plus importants se localisaient dans la moitié méridionale du diocèse. Il existait donc dès le milieu du XVIIe siècle une coupure qu'on retrouvera pratique pascale du XXe siècle. dans la

- l'origine

- les confréries

Plutôt que de multiplier les autres critères, restons en à la répartition des chapellenies fondées essentiellement au XVe siècle. Alors qu'elles foisonnaient dans les Mauges et la Gâtine, on n'en retrouvait presque pas dans le Marais 16

Poitevin et la Plaine d'Aunis. Il semble donc bien que dans ce territoire ait existé dès la fin du Moyen Age un réel dimorphisme entre le Nord et le Sud. A partir de cette monographie - qui n'a malheureusement pas encore trouvé de sœur jumelle

- l'historien

peut dire au sociographe que le

contraste entre les régions dites A et B a des chances sérieuses de remonter au-delà du XVe siècle. L'historien peut même pousser un peu plus loin. Du croisement des phénomènes religieux avec des facteurs multiples, il ressort que les contrastes dépassaient en profondeur la seule religion pour s'enraciner dans deux cultures différentes dénommées un peu facilement plainaude et bocaine. Mais le clergé, très majoritairement issu des régions de bocage, comprenait difficilement une population de sensibilité différente. C'était d'autant plus vrai au XVIIe siècle que, à la différence du bas Moyen Age, le prêtre forgé dans les séminaires se voyait séparé du « monde », cantonné dans le seul champ religieux. Si la réforme catholique de ce siècle a donné des résultats très positifs, elle a certainement accentué le dimorphisme préexistant. Aux pasteurs d'aujourd'hui de voir s'ils peuvent en tirer quelque conclusion utile. Arrivé à ce stade, je pouvais envisager de lancer quelque vaste enquête sur la vie religieuse en France aux XVIIe et XVIIIe siècles; cela m'eût assuré une place honorable dans la nomenklatura des disciples de Clio. Des facteurs familiaux, congrégationnels, surtout personnels 17