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L'église des prophètes africains

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222 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 267
EAN13 : 9782296234031
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L'Eglise des prophètes africains

Dans la collection «Médiations

religieuses»

MVENG (Engelbert) sous la dir. de, Spiritualité et libération en Afrique, 1987, 123 p. NGINDU MUSHETE A. Les thèmes majeurs de la théologie africaine, 1989, 160 p. NGANDU NKASHAMA Pius, Eglises nouvelleset mouvements religieux, 1990, 264 p.

Textes réunis par

Pius Ngandu Nkashama

L'Eglise.

des prophètes africains
Lettres de Bakatuasa Lubwe Wa Mvidi Mukulu.

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

(Ç)L'Harmattan, 1991 ISBN 2 7384-0959-8

AVERTISSEMENT

Au moment où cet ouvrage était encoresous presse, le «Prophète de Dieu» Bakatuasa Lubwe wa Mvidi Mukulu trouvait la mort dans un accident de voiture à Tunis, devant son propre domicile (le 30 no-vembre1989). Les conditions de cette mort sont restks plus q~ suspectes, malgré les dénégations ck.rautorités diplomatiq~s et consulaires en poste dans cepays. Puissent les «Paroles» qu'il a apptJrlm avec le «Message de salut» entrer dans les cœurs des hommes, et imposer la «Paix» dans la connaissance de la V étoité. Et qu'il repose dans la Paix du Seigneur, ainsi qu'il l'avait toujours désiré durant sa pénible existence sur cette «Terre des Vivants». Il n'aura donc pas assisté à la Liberté qui est arrivée dans son pays. Ainsi se détruisent les systèmes rliniquités et de souffrances qui ont saccagé le sens de l'humain pendant plus dun quart de siècle, au pays des Ancêtres. Et q~ l'Amour de Dieu demeure, comme il avait toujours voulu le réaliser, au prix de sa projwe Vie.

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Notes préliminaires

La rencontre avec un «Prophète» dans l'Afrique actuelle n'est pas toujours aisée. Il ne s'agit pas seulement de la rencontre physique, par le regard, les salutations et l'échange des paroles. Mais surtout de la conviction que l'on pourrait acquérir-du personnage lui-même, du savoir et des connaissances qu'il est censé transmettre, de la conscience qu'il possède de sa «Mission». Les deux moments ne s'identifient pas nécessairement l'un l'autre. Il peuvent même sembler totalement contradictoires, si les arguments évoqués ne s'inscrivent pas dans le contexte de la «réali té religieuse». La religion est à prendre ici dans le sens d'une expérience de l'existence, de la conception que l'on peut se faire de la relation entre l' «homme» et «Dieu». Le problème essentiel se situe à ce niveau. La définition donnée à la «religion» confère un sens particulier à la réalité telle qu'elle se manifeste, telle qu'elle s'énonce par des langages rituels ou autres. Elle peut à la limite produire elle-même la forme de cette même réalité. Il est évident que l'on pourrait partir de la «religion»- comme un ensemble de rites, de rituels et de manifestations de cultes. Ensemble organisé et structuré par un principe doctrinal en vue d'amener les Fidèles à la pratique de la prière, à une relation plus intime

Il

avec

la «Divinité~, sous la responsabilité des personnes désignées à des excès dans leurs comportements, qui peuvent aller au-delà

cet effet. C'est même sous cette forme expressive, que les nouveaux «Prophètes»- surgis en Mrique continuent à le comprendre. Parfois
avec

du principe de la doctrine, de l'éthique, pour devenir un acte psychosocial assumé par la Communauté des adeptes. L'un des plus exaltés parmi ces «Prophètes»- est certainement le Fondateur de l'«Eglise des Sacrificateurs~. Ancien Pasteur instruit à la théologie protestante de Mulungwishi, le Prophète Kadima proclame actuellement qu'il est le véritable Messie promis et annoncé depuis l'«Ancien Testament» par les Prophètes bibliques, et que Jésus-Christ n'avait été qu'un imposteur qui avait usurpé de sa «Mission». Ce qui lui avait valu une mort terrible sur la Croix, alors que lui, Kadima, est le «Fils de Dieu», donc immortel. Le «Prophète»- Bakatuasa Lubwe wa Mvidi Mukulu ne cède pas à de telles exaltations. Ce qui donne à son message un aspect plus construit, mieux assumé, toujours à la recherche d'une identité et d'une authenticité. Il correspond à l'image de la religion comme quête permanente, et non une finalité en soi. L'homme d'abord, simple et bon, tel qu'il nous est apparu à Tunis ce vendredi Il mars 1988 à l' «Espace Sophonisbe»- de Carthage. La Conférence que nous y avions tenue sur «Les littératures des Caraïbes» ne l'avait intéressé que dans la mesure où elle répondait à un défi qu'il s'était lancé à lui-même, vis-à-vis des «Arabes» qui témoignaient de l'indifférence et même du mépris à l'égard des «Noirs d'Mrique». Il voulait leur démontrer que la «malédiction» biblique avait atteint son terme historique, et que désormais, Dieu avait enfin «jeté son regard sur ses Enfants, les Fils aînés de la Terre», en suscitant parmi eux des Prophètes et des «Professeurs d'Université de qualité». Le caractère «intelligent ou universitaire» de la Conférence constituait un témoignage, mais aussi un moment dans la voie qui mène vers la Lumière et la Vérité de son «enseignement~. Il faut dire que tous les membres de notre Ambassade en Tunisie, accompagnés de leurs familles respectives, étaient venus assister à cet «événement» avec beaucoup de solennité. Des adeptes de la «Communauté Chrétienne des Prophètes Mricains»- étaient également présents. Ils avaient manifesté un vif intérêt au thème de la rencontre qui semblait toute faite pour les réconforter dans leur «Foi». Après la Conférence, ils ont tenu un Culte pour rendre hommage à Dieu, et le remercier de s'être révélé à eux sous des formes aussi directes. Dès mon retour, une correspondance assidue s'est établie entre le Prophète et moi. Elle avait commencé par des généralités. La présentation du projet de 1'«Eglise», la première «révélation» faite au Prophète-Fondateur Antoine Bakwalufu Tshiyombo, la constitution d'un premier Collège de disciples. De plus en plus, les objectifs se

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sont précisés, et les lettres expédiées ont fini par s'accumuler, pour former l'ouvrage présenté ici. L'introduction à ce livre se veut à la fois une préface et un temps d'explication. Bien que les éléments religieux ne soient vérifiables qu'à l'intérieur de leurs propres structures, il convient quand même de montrer au point de départ, que le caractère essentiel du «Message» que le Prophète Bakatuasa tente de faire passer demeure un «acte de la Foi», jusque dans les aspects qui peuvent être considérés comme positifs ou sans les connotations scolaires d'usage, didactiques et pédagogiques. Les textes multipliés dans la correspondance insistent sur un premier fait qui semble fonder par lui seul tous les autres: le ProphèteFondateur Antoine Bakwalufu Tshiyombo. Le souci de l'auteur de marquer une présence totale, et l'accent mis sur la «Mission» qui avait été assignée au Prophète-Fondateur, constituent le point capital du processus religieux. Bakwalufu est un Prophète, comme Esaïe, comme les Prophètes bibliques dont il prolonge hl tradition. Cependant, ce Prophète-là est particulier. D'abord parce qu'il a surgi à l'étape de l'histoire des Noirs, les «Fils-aînés» de l'Univers. Ensuite, du fait qu'il a réconcilié les hommes avec le Dieu unique, qui est la Miséricorde et l'Amour, celui qui les avait faits «à son image». Contrairement au système mythique des autres messianismes, celui de Bakatuasa ne se construit pas un «Testament» différent. Il se situe dans la droite ligne de 1'«Histoire Sainte». Il est le point d'émergence du message de salut. C'est pour cela qu'il refuse la parodie et les mimétismes. L'écriture de Bakatuasa se veut, s'affirme, se proclame une «écriture sainte». Une telle sacralisation de l'écrit sera commentée plus loin. Ici, elle n'est rappelée que pour mieux circonscrire le comportement prophétique de BakwalufuTshiyombo. Dans un premier temps, il était curieux d'observer que l'auteur n'accordait pas tellement d'importance au «récit des miracles» ni à ses propres visions. Il semblait même que ces faits s'impliquaient intensément dans le décor, et qu'ils n'avaient pas à être commentés autrement, sinon comme des manifestations normales par lesquelles s'imposaient tous les personnages des Prophètes. Ce caractère ne confère pas seulement à l'homme une dimension pertinente, mais il montre bien que l'origine de son pouvoir, ainsi que la puissance qui l'accompagne, appartiennent en propre au Dieu unique. Celui-là même qui s'est révélé à travers l'Histoire sainte, prolongée par la nouvelle A lfiance avec son « Peuple congolais». La perspective est donc celle d'un continuum, qui récupère tous les substrats bibliques concernant la malédiction des «enfaGts de Cham», pour en faire le «Peuple élu» dans un sièclede doute profond. Les indications psychologiques sont abondantes dans toutes les lettres

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sur le Prophète Bakatuasa Lubwe wa Mvidi Mukulu, sur l'ensemble du .cPeuple de Dieu». Dans une telle texture de relations complexes, la périooe coloniale devient un temps mythologique. Il est significatif d'observer que le commentaire porté sur le rôle du «Missionnaire-Evangélisateur» et de l' «administrateur-civilisateur» est tout à fait à l'opposé des stéréotypes de la culture coloniale. Ce n'est pas le Prêtre belge qui a apporté 1'«Evangile» aux païens et aux primitifs de l'Afrique équatoriale, mais la Parole de Dieu elle-même a circulé ainsi, parce qu'au cœur de l'Afrique, elle pouvait trouver un terrain favorable à son éclosion, à un meilleur développement dans un siècle d'incroyance. Les termes ne sont pas simplement inversés, ils sont commutés. L'«lndigène primitif» doit sauver le .cblanc-chrétien», parce que le .cplan de Dieu» en avait déterminé ainsi l'ordre définitif dans l'histoire de l'humanité. Tout au long des étapes par lesquelles le Noir a pu enfin accéder à la Parole de Dieu, c'est ce «blanc-chrétien» qui constitue l'obstacle principal, autant que le Pharaon d'Egypte à l'égard du «Peuple élu». Des répressions brutales, des mutineries et des révoltes étouffées dans le sang, la violence inhumaine étalée partout. Et surtout la duplicité des langages, qui a poussé les colonisateurs les mieux inspirés à sévir contre les Noirs suspectés de la moindre intelligence pour comprendre et réaliser ce «plan de Dieu». Le martyre de l'Abbé Charles Mbuya Mukwabumba est rappelé comme un temps mythique, à la manière de Jean-Baptiste qui annonçait la venue du .cMessie promis». Il faut noter que l'auteur respecte le style administratif belge dans la colonie, qui fait précéder plutôt le prénom (Charles) par le nom (Mbuya). Ce Prêtre catholique, le premier à être ordonné pour les deux provinces du Kasaï, avait réussi à pénétrer jusqu'au cœur du principe de la connaissance et du pouvoir secret de 1'«Homme blanc». Selon la version couramment admise, il aurait été empoisonné par ses confrères belges. Il est mort effectivement dans des conditions restées très suspectes, à l'époque de la grande mutinerie des éléments de la Force publique à Luluabourg (Kananga). L'auteur associe d'ailleurs son nom à ceux de Mukalamushi et de Floribert Olenga, qui avaient été mêlés eux de très près à cette «révolte» de 1944. Les sous-officiers indigènes gui avaient été à la base de la mutinerie étaient suppliciés, fusillés ou pendus publiquement. De nouveau, ici comme dans les rapports de la plupart des .cEglises nouvelles», les faits historiques n'importent nullement en eux-mêmes. Il ne s'agit même pas de rétablir la vérité de l'histoire, ni de se référer à des documents véridiques et des témoignages qui indiqueraient le sens concret des événements tels qu'ils ont dû se dérouler dans la réalité. Le sens de ces actes est tout entier inscrit dans la parole par laquelle ils sont transmis, et qui se relie impérativement à la .cparole première», celle du .cplan de Dieu».

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Il serait indécent de poser la question de la véracité ou de la fausseté de tels faits. L'auteur revient sur l'acte de la Foi, en le distinguant des autres formes du savoir (et des savoirs). Celles qui dérivent de la sorcellerie ou de la mystique, autant que celles acquises par la raison et l'intelligence pédagogique. Le prétexte du message prophétique est d'ailleurs l'occultation du «grand savoir» par le pouvoir colonial. Les Missionnaires chrétiens n'avaient jamais voulu faire découvrir le lieu d'où ils détenaient l'aptitude à comprendre les «Livres saints», à les interpréter pour accéder à la connaissance de Dieu. Ce qui leur permettait d'expliquer l'Evangile et de recevoir le «Saint-Esprit». Le tenne de scienœ(s)est pris ici dans son sens total: la connaissance du bien et du mal comme dans la tentation adamique. La technologie et les sciences rationnelles ne sont que des aspects tout à fait superficiels, et même illusoires, parce qu'elles ont servi à induire en erreur les soi-disant -«intellectuels» des Universités africaines. Les Colonisateurs eux-mêmes se sont laissés abuser par de telles aberrations. Longtemps,- ils avaient pensé détenir la Vérité ultime, alors que la «grâce de la révélation» et de la «Parole scellée» revenait de tout temps aux Noirs, les «Fils aînés de l'humanité». Ces derniers n'avaient perdu leur légitimité que par l'erreur du Roi Mage Noir, qui avait cédé aux mauvais conseils de son épouse et avait gardé le mystère de la «naissance du Fils de Dieu» pour lui seul, au lieu de le partager avec son Peuple. Ce point de convergence est à la base d'un grand nombre de Mouvements prophétiques en Mrique. La logique voudrait qu'une telle «puissance de la Parole» se relie impérativement au prétexte même de l'action coloniale. Le primitivisme ou l'infériorité de la race tenaient princiJ>alement à l'«art de vaincre sans avoir raison». Il fallait donc se saisir de ce moment par lequel les Noirs avaient été vaincus et soumis, pour démontrer la vanité des colonisateurs et les nier intégralement dans leur essence même. C'était déjà là le principe de la «négritude». Une nouvelle étape est franchie ici, car le Prophète ne se contente pas d'un «racisme-anti-raciste», ni d'un «être-au-mondedu-noir» selon les termes d'Orphée noir de Jean-Paul Sartre, en introduction à l'Anthologie de Senghor. Il installe ce moment dans un itinéraire qui part du projet démiurgique de la Création du monde, jusqu'à l'apocalypse. C'est-à-dire, la fin dernière et la Gloire de l'œuvre de Dieu. La Vérité est totale. Elle est ce par quoi se constituent tous les systèmes de la connaissance et de la réalité des existences humaines. Pour utiliser une image philosophique, on pourrait dire que le principe de la «phénoménologie» s'accomplit pleinement avec le Peuple noir, par la «Parole scellée de Dieu». L'originalité du texte produit par le Prophète consiste précisément à désigner tous les lieux de l'accomplissement de cette «Parole», à la

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manière des topoi. Des endroits géographiques, des milieux génétiques sont marqués à la fois comme des types mythologiques et comme des paliers pouvant mener à la connaissance plénière. En effet, l'élément géographique est pluriel. Il prend son origine à partir des autres espaces rudimentaires du Savoir: la sorcellerie, la magie, les fétiches, les mânes (bakisht). Les symboles peuvent même se trouver antithétiques, à la manière de la sorcellerie noire, des pratiques «païennes>+ de lycanthropie, qui font transformer des hommes en serpents, en léopards ou en caïmans: «(l'enfant d'un serpent (ou d'un homme qui peut se transformer en serpent) ne peut avoir qu'une mentalité de serpent», répète l'auteur inlassablement. Mais souvent, de tels symboles fonctionnent comme des «adjuvants». Dans un type discursif, la présence des sorciers a permis de comprendre les obstacles à affronter sur le chemin qui mène à la Vérité. A partir des éléments fournis par Bakatuasa, il est possible de construire un schéma assez simple, susceptible d'expliquer pourquoi le manichéisme ne transparait que très difficilement dans les systèmes cosmogoniques par exemple. Dieu est unique, il ne possède pas d'antithèse. Le démon n'a pas une existence propre, et le Mal ne s'oppose pas au Bien. Le «Mauvais» se dresse sur le chemin comme une balise, un signe plutôt, qui montre l'obstacle à éviter, la limite à ne jamais dépasser. Ceux qui s'engagent dans les voies du Mal ne s'y sont pas introduits par leur propre volonté. Ils correspondent plutôt à une sorte de «stratégie du plan de Dieu», par laquelle ils désignent le chemin de la Vérité aux enfants élus. Le Prophète apparait ici comme un point de rupture. A partir de lui, le choix devient un acte de Liberté, car chacun des hommes accède ainsi à la Volonté comme principe de la Vérité. De ce fait, il lui appartient à lui tout seul de décider s'il adhère au «plan de Dieu>+,ou s'il s'en écarte. Désorm.ais, le châtiment pour les fautes commises et la récompense pour le bien accompli deviennent possibles, car Dieu a envoyé ses Prophètes pour qu'ils réalisent sa Parole. Les Coloniaux avaient assassiné Charles Mbuya et Mukalamushi pour pouvoir détourner les Noirs de cette voie qui mène à la Vérité. Ils s'étaient opposés au processus des Indépendances africaines, afin de maintenir longtemps les colonisés dans les «ténèbres de la mort». Mais Dieu a montré sa puissance, car même parmi les Prêtresévangélisateurs, il avait suscité des hommes extraordinaires pour faire découvrir sa Volonté. Parmi eux, Monseigneur Auguste de Clercq, ancien Vicaire Général dans le Kasaï, qui est à la base d'un grand mouvement des littératures en ci/ubà. Notamment avec ses dictionnaires bilingues, avec les périodiques comme Nkurusc rédigé en cilubà, qui diffusait des textes des «intellectuels» Baluba pendant toute la période de la colonisation. Ce même Evêque avait déclaré à propos de l'Abbé Charles Mbuya cette phrase que l'auteur reprend à

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maintes reprises comme une «prophétie»: bena Kasai~ Nzambi u1akanutabe/elabienu (<<etvous aussi, Peuple du Kasaï, Dieu a jeté sur vous son regard»). La pratique religieuse est ici conditionnée par la découverte de cette Vérité première. Le texte y revient avec insistance. Chaque homme doit se conduire et se comporter en Prophète, car il porte en lui le principe de la «Parole scellée», et surtout parce que le choix vient de Dieu seul. Une Poésie totale qui pourtant refuse la mystique, et même les autres formes de l'extase. Ce que le Prophète construit, est une pédagogie de la connaissance par la voie de la Religion. Un bon Chrétien, semble-t-il, ne peut être qu'un «homme de la Science» capable d'expliquer les mystères de l'univers, et surtout de les transmettre aux autres .avec les éléments de son Savoir. L'Eglise fonctionne d'ailleurs sur la structure de l'Ecole en se soumettant à des cycles, des méthodes, des épreuves à subir ou à traverser. Le Prophète lui se comporte en un véritable «Maître du savoir». Il applique une méthode cohérente et efficace dans l'instruction. Il détecte les «esprits éveillés à initier». L'objectif final sera d'amener l'humanité entière à comprendre et à élucider les mystères de la Création. A pénétrer à l'intérieur de la «Parole scellée». La prière n'est pas seulement un acte de purification ni une-supplication, même cathartique. Si elle purifie, c'est pour aider à «connaître». Toutes les lettres de Bakatuasa comportent des formules de prières ou comm,encent par elles: «que la gloire de notre Dieu qui est aux Cieux, la Paix de la terre, soient avec vous et avec ceux qui habitent dans votre maison». L'écriture joue un rôle primordial dans cette correspondance. Bien souvent, l'auteur Bakatuasa avoue sa difficulté à maîtriser les ressources des langues qu'il utilise. Il passe d'ailleurs du français au ci/uhà, sans se soucier des fautes qu'il peut commettre envers la grammaire ou le lexique. Visiblement, il ne se relisait pas et il n'osait pas apporter des corrections. Les ratures indiquent des reprises de pensée, la précision de l'expression et de la réflexion, et non la recherche de l' «art poétique». Il lui arrivait d'hésiter, de barrer un mot pour le remplacer par un autre, mais jamais il ne reniait une idée déjà énoncée. L'écrit comporte donc une double dimension: 1) l'écriture comme un médiat, une voie, un cheminement. En écrivant.,l'auteur se construit l'univers de la Parole de Dieu telle qu'elle s'est révélée à lui. IlIa tient par un fil, et il suit le cours sinueux de ce fil jusqu'à le dévider complètement, sans parfois savoir où il peut bien mener. Dans ce sens, l'écriture est un rituel, peut-être même Mnactede Foi. Le langage n'a de l'importance que dans la mesure où il permet de saisir la celation de l'homme à la «Parole première et originelle». L'auteur a voulu écrire un autre type d'Evangile à la manière des Apôtres de Jésus. Ceux que la mythologie des «Ecritures saintes» présente comme «inspirés par le Saint-Esprit», comme si

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certains d'entre eux étaient capables d'écrire sans jamais avoir appris l'écriture. Du moins le pense Bakatuasa, lorsqu'il tente d'appliquer la structure narrative de l'Evangile à son texte. Et ne va-t-il pas jusqu'à exiger de son transcripteur une attitude rituelle et cathartique, au moment de déchiffrer le message transmis? 2) l'écriture est également une expérience de la Vérité. Elle produit l'espace de cette vérité. Elle réaménage la réalité, en tranchant radicalement avec la «Parole orale» qui elle, était détenue exclusivement par le Prophète-Fondateur. En mettant par écrit les faits et les gestes du Prophète, son disciple accomplit concrètement l'acte par lequel se fonde la réalité du «Plan de Dieu». Il fait passer celui -ci de son état virtuel dans la proclamation, à son état historique. Il la rend plus véritable encore dans la pratique religieuse. Désormais, elle peut être maniée dans son intégralité. Elle s'introduit dans les cœurs des hommes, car elle a atteint son achèvement. L'écriture en a fait un «Message universel», un pacte d'~liance réalisé avec l'Eternité. Celui qui aura «lu», «déchiffré» l'ouvrage, sera jugé en fonction de celui-ci, parce qu'il ne pourra plus jamais prétendre à l'ignorance. Le terme lui-même de l' «ignorant» est repris régulièrement pour désigner ceux qui n'ont pas encore accédé à la «connaissance de Dieu» par les «Ecritures saintes». «Celui qui porte Jésus-Christ, le vrai Croyant converti et convaincant, garde dans son cœur cette parole de la Bible, et fait de son mieux pour la mettre en pratique... Cher Frère Pius, comment celui qui porte en lui un esprit animal, peut-il permettre la réalisation du miracle du Prophète de DieM? Comment peut-il se soumettre à la loi de la Vérité enseignée par le Prophète? . Les Prophètes de Jésus-Christ vivent dans la lumière. Ceux qui vivent dans les ténèbres et l'obscurité n'admettront jamais la lumière autour d'eux et en eux» (Lettre du 10 juillet 1988).

En lisant les «opuscules~ constitués par les feuillets de Bakatuasa, il nous semblait à chaque fois que l'auteur s'efforçait d'aborder un niveau différent (mais supérieur) du Message du salut, comme s'il avait voulu édifier une marche assurée, afin de lui permettre de consolider l'escalier qui mène vers les hauteurs de la Vérité. Sa correspondance comportait souvent plus de cinquante pages, rédigées d'un seul trait. La lisibilité du texte dépendait des chapitres antérieurs. Il y revenait d'ailleurs dans un enchaînement logique «dans notre dernière lettre~, «(nous l'avons répété~... La parole n'est pas énoncée pour être communiquée. Elle est proférée pour qu'elle puisse agir, et se déployer dans le langage. Dans tous les langages. Les mots se suivent et se bousculent, parfois sous des formes délirantes qui excèdent le sens des expressions utilisées. Toutefois, l'auteur évite autant que possible les ambiguïtés, et même les sous-entendus. Il empêche aux «interdits de langages» de se glisser sous les mots. Il aborde les thèmes les plus diversifiés, même les

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plus délicats, comme pour affronter tous les aspects de l'existence. Il parle de sa vie intime, de ses concubines successives, de ses.adultères, de sa maladie et son enfermement dans un hôpital psychiatrique, de ses obsessions sexuelles. Mais aussi des faits qui relèveraient d'une connaissance initiatique ou ésotérique: lès confidences du Prophète, les actes secrets, les attitudes perverses des autres disciples qui ne lui témoignaient que de la jalousie, et même de la haine. Les termes érotiques, parfois pornographiques, sont énoncés tels quels, dans un lexique dépouillé qui ne cède pas à la pudeur, surtout quand il s'agit de la langue cilubà où des tournures sont employées pour désigner les organes génitaux et les parties sexuellespar exemple. Le mérite, c'est de vouloir aller jusqu'au bout de la pensée, non en Poète, mais en «Penseur». Le recours aux proverbes, aux chansons religieuses ou profanes s'écarte du principe de la «littérature» et de la «figure du discours», parce que l'auteur les impose dans leur sens littéral. Autant qu'il en impose les modalités de lecture: il faudrait chanter avec lui, constituer un chœur avec des répons à chaque fois qu'il les lance comme un célébrant dans un rituel liturgique. On pourrait rapprocher les passages qui comportent ces proverbes des paraboles de l'Evangile, avec cette différence fondamentale que l'auteur ne cherche pas à se substituer au Prophète, et surtout pas à démontrer ni à se donner des paradigmes. Pour lui, l'écriture à elle seule doit pouvoir convaincre, amener à la compréhension du message prophétique. Il l'appelle mifundu, le perfectif en cilubà qui correspond au sens des «choses écrites» (scribenda). «Je vous donne cependant cet avertissement formel si vous voulez prendre connaissance du contenu de l'ouvrage que nous rédigeons ensemble, commencez par prier ainsi: dilaba dile.M",baja iakadi b
mMbidiwani 1Upanga ",MaIe.Menzatrois fois). Ce qui veut dire: que la (

Foi accomplisse ce que mon corps (mon cœur) n'a pas été capable de réaliser». Ou encore: «Lorsquevous lisez les lettres que je vous envoie, je vous recommande vivement d'allumer des bougies pour éclairervotre bureau. Il ne s'agit pas d'une pratique magique ni fétichiste, mais d'un simple rituel. Si vous le souhaitez aussi, évitez tout contact charnel avec votre épouse pendant tout le temps de la lecture et séparez votre lit conjugal. Je vous confirme que Dieu vous a également choisi, à la manière de Joseph de Margado qui avait été saisi sur la route de Golgotha pour aider Jésus-Christ, en portant la Croix. Soyez courageux, et priez beaucoup. .. Si les hommes savaient tout, ils n'allaient pas gaspiller leur temps à travailler, et surtout pas à étudier. Le travail que je vous ai demandé ne me concerne pas, moi personnellement, et il ne doit pas vous intéresser, vous particulièrement. Il est tout entier destiné à Dieu, car c'est lui seul qui en est l'Auteur.

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N'ayons donc pas peur, et ne craignons rien. Sa Volonté sera faite sur la terre, comme au Ciel. (Lett,., du 20 août 1988).

Pour «lire», il faut une grâce particulière que seul Dieu accorde à ses «Elus». Ce qui peut expliquer quelques contradictions qui transparaissent entre les différents textes, s'ils sont posés bout à bout dans une «logique du discours». Et pour les prévenir, l'auteur s'en prend violemment au style des «Ecrivains intellectuels», faiseurs de poèmes et de fables de fiction. Il dénonce avec virulence les mensonges et les illusions des «fabricateurs de romans», alors que lui-même utilise des formes poétiques et des récits quelque peu fabulatifs. En réalité, il distingue deux types d'écritures: l'une au sens de l'écriture de l'école, un «ordre de discours» qui implique une logique des connaissances et du savoir rationnel. L'autre qui consiste simplement à se servir des caractères de l'alphabet pour rendre visible et perceptible le message de la Parole de Dieu. L'écriture lui parait donc dans sa forme la plus instrumentale, objectivement formalisable. Pour lui, cette donnée est primordiale, car c'est à partir d'elle qu'il peut établir des équivalences avec tout le reste. En effet, il en est de l'écriture comme de la parole et des langues, comme des sociétés et des hommes, comme de l'histoire et du temps qui se déroule. Ce sont d'abord et prioritairement des contextes vides qui n'attendaient que la venue du Prophète de Dieu, à la manière du chaos originel attendant son démiurge. Antoine Bakwalufu Tshiyombo est celui qui a rendu cette parole qui demeure, celle des «Domineurs» et du Kitahara. Ce terme est à rapprocher du «Mouvement Kitawa/a» de l'ép<xJue coloniale. Peut-être faudrait-il étudier de près le «style du discours» dans le texte. Mais cet exercice lui-même, aussi précieux qu'il puisse être, ne semble pas revêtir une grande importance pour l'auteur. Ce qui est évident, c'est qu'il a tenté de se construire un langage cohérent. Les redites ne sont ni des répétitions ni des anaphores. Dans la circularité du langage se situent les signes par lesquels se découvre et se vérifie le Message. On pourrait même dire que le texte se déroule à la manière d'une prière, d'une incantation, évitant les pièges du style comme des erreurs grossières dressées par le «démon» pour détourner du chemin de la Vérité. Plus d'une fois d'ailleurs, l'«écrivant» se surprend en train de céder aux artifices de l'écriture, au lieu de viser à l'efficacité. Il se dénonce alors lui-même, à la manière d'une faute à expier. Pourtant, il semble s'en défendre à plusieurs reprises, mais l'écriture reste le point essentiel. Il a tenu à vérifier par lui-même le texte final de l'ouvrage ainsi que la version à soumettre à l'éditeur. Il a suivi pas à pas les démarches pour la publication, en insistant sur le fait qu'il s'agit de la «Parole de Dieu». Dieu lui-même conduira son œuvre jusqu'à son terme. Il serait intéressant de faire une étude sur le sens qu'il accorde au terme de «Livre», dans sa constitution matérielle. En

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partant déjà de la place éminente qu'il assigne à son ~transcripteur», ainsi que des dénominations qu'il lui donne:

- wetMwa kMnemekibMadu Seigneurr.); wa Mw/enga bita.be, 'fIIMntM (<<trèsvénéré, Homme
WltM 1IIMtekmuna ne 1'IUlindi/a, MMka/mga fllMana (22

(20 août 1988)
octobre 1988)

(<<Frèrebien aimé, en qui mettre tout espoirr.);

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wetM lUnanga 111M Y IZM Ch,.isto bMa kM/ombola bafMba ne kMe/a diyi diakadi disokoka (<<notrebien-aÏ1né en Jésus-Christ pour guider ceux qui sont affaiblis, et annoncer la Parole qui était scelléer. (20 juin 1988).

Ces termes louangeurs font intégrer l'homme au régime de la connaissance supérieure. Ils montrent que l'auteur lui témoigne une confiance totale. Il lui parle à cœur ouvert, assuré qu'il possède en luimême la grâce de tout comprendre. L'écrivain occupe une place privilégiée dans la forme générale, à cause de la maîtrise qu'il peut avoir de l'écriture. Ce point rejoint celui qui a été traité précédemment. L'écriture est un moment de la Vérité, pour le scripteur comme pour le des tinataire-descripteur. Le Prophète distingue ici aussi les étapes qui mènent à cette réalité en partant de l'écriture de la fiction, acte du mensonge, de l'artifice et de l'illusion. Il passe par l'écriture scolaire, acte d'une fausse science et des connaissances inutiles, ou en tout cas encombrantes, pour aboutir à l'écriture de la ~Parole scellée~, qui est un acte de Foi. Le Prophète-Fondateur a été le détenteur exclusif de cette Parole. Il l'a transmise à ses disciples, en fonction du choix qui lui avait été inspiré par Dieu lui-même. La force de l'écrit pour le Prophète réside précisément dans ce «système clos»>qui s'est constitué comme une «architecture divine». En réalité, ce ne sont pas les caractères inscrits qui sont à décrypter, mais la forme tertiaire qui se révèle aussi bien à l'écriture qu'au décryptement. Et cette force, il l'identifie souvent à l'~Esprit de Jésus-Christ~. «Le jour où l'Esprit de Jésus-Christ aura atteint la grande partie de nos Peuples d'Afrique, la Paix et la Liberti s'installeront d'ellesmêmes dans les cœurs des hommes. A ce moment-là, beaucoup de nos enfants porteront l'Esprit de l'homme que Dieu avait donné à nos premiers Ancêtres. Ainsi qu'il est dit dans la Bib/e: «Faisons l'homme à notre image~. Et Dieu créa l'homme à son image diviner. (Lett,.edu 10.juillet 1988). L'œuvre du Prophète ne consiste pas à «fonder une Eglis~», ni à produire des textes littéraires, mais à transformer le monde. Il serait avantageux de voir que l'ouvrage de Bakatuasa ne se construit pas une doctrine, allant jusqu'à refuser toute interprétation à caractère

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«théologique». A maintes reprises, il montre que le Prophète est d'abord un ElMde Dieu. Il est également à l'origine du Message dont s'approprie le théologien pour en faire une science et un objet d'étude. C'est peut-être par ce biais que pourrait véritablement s'apprécier le texte écrit, dans la mesure où la traduction proposée ici tente de lui rester fidèle, ou du moins de s'accorder à son sens originel. Le Maître de la mire en scèneconstitue un terme final (une finalité) dans Uhe telle écriture, et il n'est pas aisé de lui donner une définition explicite. L'auteur l'applique aux Prophètes bibliques, aussi bien qu'à Jésus-Christ, et même à Patrice-Emery Lumumba, Premier Ministre du Congo, Héros-Martyr de la Liberté. Apparemment, il s'agit de ceux qui ont amené le «Plan de Dieu» à sa réalisation historique et pratique. Ceux qui ont contribué à «transformer le monde» selon les préceptes des visions des Prophètes. Lui-même il ne prétend pas être ce ~Maître» annoncé. Ille précède seulement. Il proclame sa venue, autant qu'il détermine la Mission qu'il sera conduit à accomplir. Il en arrive à assimiler le Kitahara au Kitawala. Bien entendu, la formation d'une ~Eglise» qui puisse réaliser la doctrine du ~Mouvement prophétique» implique une pratique sociale et même politique concrète, matériellement et formellement. Toutefois, ces aspects ne sont à considérer que comme des corrélats. Il est vrai que la faillite du système politique incohérent et absurde dans ses horreurs dans le Congo actuel, ne permet pas d'envisager des objectifs politiques susceptibles de correspondre à ce «Plan de Dieu». Ce que l'auteur demande explicitement, c'est une action qui serait peut-être proche d'un acte mythologique: un Héros tragique qui accepterait d'assumer sa «Passion» pour le «salut de la multitude». ~II fallait qu'un seul meure...» L'influence des ouvrages cabalistiques est ici plus nettement affirmée, avec des adstrats évangéliques incontestables. Dieu Tout-Puissant m'a permis de vous voir et d'entrer en relation avec vous par le truchement de mon service. Et IX>urcela, il m'a donné encore plus de couragepour vous contacter. De votre côté, vous n'avez pas tardé, et vous avez accepté d'être l'Echo du Seigneur. Malgré vos occupations, vous vous êtes donné du courage pour écouter la «Parole du Seigneur». Ainsi, ceux qui vont vous écouter à votre tour, m'auront écouté moi aussi. Il ne s'agit donc plus d'occuper des oonnes places et des postes de travail intéressants pour manger et s'habiller convenablement. Seule la bénédiction du Seigneur est très nécessairedans ce monde (...) (Lett,.,du 09 mai 1989). Plusieurs raisons peuvent expliquer les progrès de ce type de Messages dans l'Afrique contemporaine, et elles ne sont pas toujours apparentes. Des préliminaires ont été évoqués dans Églises nouvelleset mouvementsreligieux (Paris, l'Harmattan, 1989).

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1) la conviction des disciples dans le caractère véridique de leur «Mission» est incontestable. Non seulement ils croient profondément et sincèrement en ce qui leur est transmis, mais ils en font surtout un acte d'existence. Bakatuasa Lubwe wa M1JidiMukulu, dont le nom est déjà par lui-même un programme (-«ils nous ont jeté des pierres au nom de Dieu Tout-Puissant») a été traité plusieurs fois comme un «fou» et un «dément». Et cela, depuis les premiers moments de son appel auprès du Prophète Bakwalufu Tshiyombo, dans l'accomplissement de sa Mission, autant que dans les cercles diplomatiques de ses Collègues de services, au sein de toutes les chancelleries nationales. Pourtant, il continuait imperturbablement à remplir ses fonctions comme «agent technique», à la fois Secrétaire d'Ambassade et Chef Opérateur dans l'une des plus importantes missions diplomatigues du pays. Il prenait part à toutes les rencontres des diplomates. A en juger par la qualité du papier officiel et du système d'expédition qu'il utilisait, il devait bénéficier de toute la confiance de ses Chefs hiérarchiques, avec beaucoup de latitude dans ses mouvements. Il admettait volontiers d'être traité de «fou», de se faire enfermer dans un «Centre neuro-psychiatrique», si sa folie pouvait servir à répandre la «Parole de Dieu». Il ne lui a pas toujours été facile de fonctionner dans un pays musulman, soumis à toutes les perturbations de la part des forces politiques islamiques, et qui adopte souvent des comportements de grande intolérance à l'égard des étrangers. Sa mort prématurée apparait dans ce contexte comme un signe et un symbole, pour annoncer le terme ultime de l'une des dictatures les plus barbares et les plus sanguinaires de l'Afrique contemporaine. 2) l'expansion de la Communauté d'exilés à l'étranger constitue certainement un phénomène non négligeable. Cette nouvelle diaspora traduit bien l'angoisse des populations nationales. En même temps, elle se prête facilement à toutes les manipulations par la précarité de sa situation. Surtout sa vulnérabilité vis-à-vis des atouts de la répression organisée par les tyrans sanguinaires qui dirigent le pays. Une répression terrible, qui poursuit ceux de l'intérieur, qui traque ceux de l'extérieur impitoyablement, et qui constitue une manière de destin tragique contre lequel il faut lutter en un combat de -E<lltans». Des bandes de tueurs parcourent les pays soupçonnés d'abriter les exilés et les opposantspolitiques. Elles les abattent dans des conditions atroces, ou les terrorisent avec la complicité des autorités locales surtout dans les pays occidentaux. Au point stratégique qu'il occupait au sein de l'Ambassade, le Prophète Bakatuasa devait se situer au cœur des manipulations et des compromissions. Illes réprouvait de toutes ses forces, mais il ne pouvait s'en retrancher sans se renier lui-même. 3) Le rôle des femmes est primordial, même s'il n'est évoqué qu'allusivement. Il est vrai que le Prophète ne s'appesantit pas beaucoup sur les personnes de sexe féminin, qui apparaissent plutôt par des

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silhouettes fugitives, ou comme dès «objets de tentation et de désir». Il n'en parle qu'incidemment, mais toujours la femme revient pour marquer les moments de rupture, ou ceux de la grande révélation. Des épouses qui prennent en charge les «songes» et les rêves de leurs maris, ou les «femmes miraculées» qui témoignent de la crédibilité de la Mission du Prophète. En réalité, l'adhésion de la femme, même lorsqu'elle est accusée de duplicité ou de trahison, s'explique beaucoup plus par la sécurité que peut lui procurer la «Communauté des Croyants». Et cela, dans la mesure où la dépravation des mœurs et les perversions sexuelles ont envahi la société nationale, jusqu'à détruire complètement le tissu social en lui-même. La religion devient ici un acte de chasteté et de pureté, consécutif au «péché originel» qui est due à l'action de la femme. L'auteur l'affirme avec insistance: son comportement avant sa «conversion» était totalement dissolu, surtout sexuellement. Il avoue avoir commis l'adultère avec les épouses de ses amis. La «révélation» lui a donc «purifié le corps». Désormais, il peut assumer ses pulsions sexuelles, se libérer du «démon qui l'habitait», et qui l'empêchait d'accéder à la lumière de la «Parole de Dieu». Or, il apparait clairement que l'obstacle majeur est ici la Femme. Il faudrait pouvoir étudier le rôle de la relation sexuelle dans ce texte, pour comprendre que l'élément féminin en constitue véritablement le moment et le nœud de tous les conflits, autant que le moyen pour résoudre les contradictions et récupérer le chemin qui mène vers la Vérité. 4) la situation politique désastreuse qui caractérise le pays transparait à travers l'ensemble de l'ouvrage. Pour revenir à ce qui a été dit précédemment, il semble que ce soit le seul point qui parait vraisemblablement occulté, ou qui dissimule l'embarras de l'auteur pour affronter la question politique avec la lucidité qui le caractérise à l'égard des autres problèmes de l'existence. Une trop grande prudence pour un agent des services diplomatiques? La peur des traîtres, des délateurs dont la fourberie confirme des mœurs assassines qui grouillent dans les chancelleries nationales? Il faudrait plutôt relire attentivement la réponse que le Prophète a réservée à la question que nous lui avons posée, concernant le désastre qui s'est abattu sur notre pays, ainsi que la solution qu'il propose pour pouvoir l'en sortir. Cette réponse a des allures directes et spontanées, mais elle est lourde de sous-entendus. Votre quatrième question: Dans la situation actuelle de notre pays, comment expliquez-vous le mal, la violence,la souffrancede notre Peuple? Comment pensez-vous l'amener à la Paix et à la Liberte? La situation actuelle de notre pays est le résultat de l'ignorance de notre Peuple, qui n'a pas voulu reconnaître Nzambi. Cela concerne particulièrement ceux qui sont au pouvoir, et qui ont pour tâche de

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conduire leur Peuple) mais aussi de ce même Peuple qui se laisse mener dans des voies sans issue. Lorsque nos Frères d'Afrique s'efforceront de bien connaître Nzambi) la Paix et le la Concorde arriveront partout) dans tous les pays d'Afrique (Lettr, du 28 juin 1988). Ou encore: - Comment pouvez-vous amener (notre Peuple) à la Paix et à la Liberté? - Par la connaissance de Dieu (idem).

Pour le Prophète, il n'existe pas d'autre issue en dehors de celle-là. Le schéma de l'Evangile peut être rappelé ici judicieusement: le péché originel lfdix eulpa!), les épreuves imposées par Dieu à son Peupleélu, l'annonce du Messie-Rédempteur, la venue de l'~Envoyé)t, le Sauveur promis. La Passion qui délivre l'homme du premier péché, la mort subie, vaincue par la puissance du Dieu unique, l'Unité primordiale retrouvée dans l'Esprit de la Vérité. Ce que Bakatuasa accomplit va au-delà du simple principe de la «loi adamique», car il l'appuie résolument sur la connaissance de Dieu, comme voie vers la fusion de l'homme dans l'essence de Dieu. Ainsi se réalise l'Idée de Dieu au moment de la Création de l'homme: «faisons l'homme à notre image» (Genèse, 1, 26-27). Le Message annoncé s'érige également en un principe de l'universel et de l'universalité. Seulement, pour y arriver, le Prophète pose comme condi.

tion nécessaire la venue du Maître de la miseen scène parmi le Peuple
de Dieu, c'est-à-dire, le Peuple Muluba. Il serait sans doute indispensable de préciser que le Prophète Antoine Bakwalufu Tshiyombo, tout comme son disciple Bakatuasa Lubwe, sont des bakwa Luntu. Le texte insiste d'ailleurs sur le fait que tous les deux, ils sont originaires de bena Konji, dans le territoire de Dimbelenge. Le trait qui consiste à le répéter inlassablement n'est pas étranger au principe du Message transmis. La tradition des Baluba et des Luluwa du Kasaï, le groupe le plus large, veut que les bakwa Luntu constituent le seul peuple authentique, resté fidèle aux symboliques originelles des cultures lubà, que l'histoire situe dans le Shankadi, point de départ de toutes leurs migrations. Ils sont d'ailleurs les seuls à se comporter ainsi, pour avoir gardé la dénomination lu-ntu, dans laquelle se maintient le radical ntu. Leurs mythes et leurs rituels sont parmi les plus contraignants, les plus crédibles aussi. Dans l'organisation du pouvoir, dans la prise en charge des cultures et des arts, dans le principe de la connaissance. Le territoire qu'ils occupent se trouve à la confluence des mouvements de migrations et des transhumances à travers les deux provinces du Kasaï. Le témoignage le plus évident sur cette question reste l'ouvrage de J.A.T. FOl1:rcheet H. Morlighem, Une bible noire (Bruxelles, Max Arnold, 1973). Depuis sa publication, ce livre a fasciné les

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intellectuels Baluba, aussi bien que les différents «Messies» potentiels. Il reprend, en les amplifiant, les arguments des cosmogonies des Baluba, pour démontrer l'originalité de leur pensée. Les deux auteurs, selon la légende qui a été établie à leur sujet, auraient été initiés à la «sorcellerie blanche» et auraient réussi à s'introduire jusque dans les «clairières de mupongo», la «puissance des bataba/a» qui ont été initiés aux choses cachées et à la Vérité supérieure. Or précisément, tous les informateurs de ces auteurs cités dans l'ouvrage, sont les membres des familles régnantes des bakwa Luntu, dont les noms figurent en annexes . Bien plus, les bawa Lun/I/. sont les détenteurs du lac mythique Munkamba, qui revient par ailleurs à travers tout le texte à la manière d'un élément mythologique biblique. Cette étendue d'eau a été l'objet de toutes les guerres fratricides qui ont déchiré les deux provinces du Kasaï, et qui sont à la base de son éclatement, ainsi que le démontre bien l'ouvrage de Bakatuasa. En outre, elle constitue une sorte de mémoire mythique, en rap)?Clant le «lac d'origine Sang'a Lubangu», point de départ de tous les )?Cuplesbaluba dans le Katanga. Les bawa Luntu sont considérés comme ceux qui étaient les premiers habitants du lac Sang'a Lubangu, et qui en sont sortis non pas à la suite des dissensions concernant le pouvoir politique, mais }?Our ieux préserver l'hém ritage originel. Ils semblent n'avoir pas transité par d'autres régions lors de leur migration, qui remonte )?Cut-être aux XVe-XVle siècles. Le lac Munkamba est à l'origine des contes merveilleux, des mythes fantastiques (et du faQtastique), des symbolismes cosmogoniques répandus dans les deux Kasaï. Actuellement encore, tous les actes essentiels dans le domaine de la politique ou de la religion, en particulier avec les ~nouvelles Eglises» et les Messianismes prophétiques, se déroulent impérativement autour du lac Munkamba. Les premiers Missionnaires Chrétiens, catholiques et protestants, avaient voulu affronter les «forces mystérieuses» qui se manifestent fréquemment dans les eaux du lac: ils en ont été refoulés. Des séances solennelles d'exorcisme, des liturgies restées célèbres devant la foule incrédule des «catéchumènes», des rituels intentionnellement exhibés pour ~profaner» les secrets des eaux, tout a été tenté afin de discréditer la ~puissance des eaux». Le texte de Bakatuasa est à )?Cine romancé, car à l'avènement de l'Indé)?Cndance politique, les Peuples de la région ont identifié la ~liberté» à la victoire du lac Munkamba. Il est vraisemblable que les mythes tissés autour de Munkamba tiennent plus à sa forme matérielle. Vu d'en haut, le lac ressemble à un corps humain étendu sur le dos. Sa teneur trop forte en gaz par exemple, fait que les eaux rejettent irrémédiablement tout élément étranger, tout corps mort qui y est immergé. Il est pratiquement impossible d'y nager longtemps, et surtout d'y naviguer même sur une simple pirogue, à cause des failles étroites et profondes dans

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