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L'Église et l'État au Sénégal

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Au Sénégal, l'Église et l'État évoluent dans un environnement où l'un des traits majeurs de la réalité sociale est la crise économique et ses conséquences sur la vie de nombreuses familles et communautés locales. Le principal objectif de l'auteur est de souligner les rapports de deux acteurs de développement que sont l'Église et l'État. Ces relations posent à tous les acteurs de développement des questions. Ce partenariat, quelle que soit sa forme, est mis à l'épreuve de l'environnement social.

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Ajouté le 01 juillet 2015
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EAN13 9782336386560
Langue Français
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EtudesL’ÉGLISE ET L’ÉTAT AU SÉNÉGAL
africainesActeurs de développement ? Série Politique
Pourquoi étudier les relations entre l’Église et l’État au Sénégal ? Au Sénégal,
comme dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, l’Église et l’État Jean-Claude A
évoluent dans un environnement où l’un des traits majeurs de la réalité sociale
est la crise économique et ses conséquences sur la vie de nombreuses familles
et communautés locales. Le principal objectif de l’auteur n’est pas d’analyser
les modalités de cette crise, mais de souligner les rapports de deux acteurs
de développement que sont l’Église et l’État. Trois composantes des relations
ecclésio-étatiques sont retenues : les stratégies et formes d’organisation de L’ÉGLISE ET L’ÉTAT l’Église sénégalaise pour survivre dans un milieu où elle n’est pas majoritaire,
l’intégration de ces stratégies dans la politique économique et sociale de l’État et
les solutions apportées aux crises, aux confl its et aux tensions ayant marqué les
rapports entre les deux institutions sous le régime du président Abdoulaye Wade. AU SÉNÉGAL
Les relations entre Église et État posent à tous les acteurs œuvrant au
développement des questions. Ce partenariat, quelle que soit sa forme, est mis
à l’épreuve de l’environnement social. Acteurs de développement ?
Jean-Claude ANGOULA, spiritain d’origine camerounaise, est
Docteur en sociologie de l’Université Gaston Berger de
SaintLouis du Sénégal. Après des années de ministère en paroisse,
dans les maisons de formation et le provincialat dans la
circonscription d’Afrique du Nord-Ouest, il est actuellement
Directeur du Centre Saint Augustin, consortium de philosophie
et de théologie de Dakar, et professeur vacataire à l’Université Gaston Berger
de Saint-Louis. Membre de l’Équipe de Recherches sur les Mutations du Rural
Sahélien (ERMURS), il collabore avec le CERCLECAD à Ottawa, au Canada.
Parmi ses thèmes de recherches, on peut citer, entre autres, les manifestations
de l’imaginaire social, les situations minuscules de l’univers politique, religieux
et économique au cœur de nouveaux rapports à la vie quotidienne en Afrique.
Préface d’Issiaka-P L. L
Postface de Léon D
Illustration de couverture : cathédrale de Dakar et palais présidentiel
ISBN : 978-2-343-06581-6
38 €
L’ÉGLISE ET L’ÉTAT AU SÉNÉGAL
Jean-Claude A
Acteurs de développement ?





































L’Église et l’État au Sénégal

Acteurs de développement ?


Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
MOUCKAGA (Hugues), OWAYE (Jean-François) WANYAKA
(Virginie), Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?, 2015.
TOPPÉ (Gilbert), Éducation aux archives. Théorie, pratique et
valorization, 2015.
WOUAKO TCHALEU (Joseph), Augustin Frederic Kodock,
L’homme politique camerounais (1933-2011), 2015.
NDIONE (Marcel Samba), Prophéties et politique au Sénégal.
Prédicateurs sereer (saltigi) et acteurs politiques, 2015.
TANDJIGORA (Abdou Karim), Inégalités de développement au
Sénégal, 2015.
AUDIBERT (Martine) et KONDJI KONDJI (Dominique) dir.,
Le développement sanitaire en Afrique francophone. Enjeux et perspectives,
2015.
NGAMKAM (Gaston), Le contrat de transport routier de marchandises
sous la bannière de l’OHADA et à la lumière de la CMR européenne,
2015.
SIMBAGOYE (Athanase), Compétences langagières et apprentissage à
l’université du Burundi, 2015
WEMBOLUA OTSHUDI KENGE (Henri), Réflexions sur la
déclaration universelle des droits de l’homme, valeur, contenu et importance vus
d’Afrique, 2015.
N’GUETTIA KOUASSI (René), L’Afrique : un géant qui refuse de
naître, 2015.
EKANI (Serge Christian), Liberté de saisir et exécution forcée dans
l’espace OHADA, 2015.

Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation

Jean--Claude AAngoula








LL’Égliise et l’Étatt au SSénégaal

Acteurs de développement ?



Préface d’Issiaka-Prosper L. Lalèyê
Posttface de Léoon Diouf





















Du même auteur


• « Le clergé sénégalais et la politique » in Cahiers de philosophie et
de théologie, n° 2012/01, ISSN 2279-4387, 2012.
• « Méthode inductive et recherche théologique en Afrique » in
Cahiers de philosophie et de théologie, n° 2012/01, ISSN
22794387, 2012.
• « Les nouveaux enjeux du débat théologique sur l’inculturation et le
devenir des Églises d’Afrique noire » in African Journal of
Contextual Theology, published by the Spiritan International School
of Theology, Attakwu-Enugu, Nigeria, vol. 4, june 2013.
• « Le langage des murs. Sociologie interprétative des graffiti dans les
murs de Dakar » in Cahiers de philosophie et de théologie, n°
2013/02, ISSN 2279-4387, 2013.
• « Le pouvoir dans l’Église. L’expérience des Églises africaines »,
actes du colloque international de Dakar sur “Saint Augustin et
l’Afrique, quel message aujourd’hui ?” 8-9 février 2013 in Cahiers
de philosophie et de théologie, n° 2014/03, ISSN 2279-4387, 2014.
• « Visites de personnalités politiques étrangères en Afrique ou
stratégie de maintien d’une suprématie » in Sociétés et Économies,
revue du Laboratoire de sociologie économique et d’anthropologie
des appartenances symboliques (Laasse), université Félix Houphouët
d’Abidjan, n° 03/2014, ISSN 2311-6501, 2014.
• « Pour une redéfinition du concept de double appartenance
religieuse. Une lecture critique d’Africae Munus de Benoît XVI » in
Cahiers de philosophie et de théologie, n° 2015/04, ISSN
22794387, 2015.
• « Politique et fétichisme en Afrique » in Cahiers de philosophie et
de théologie, n° 2015/04, ISSN 2279-4387, 2015.


Photo de couverture : Cathédrale Notre Dame des Victoires de Dakar et Palais présidentiel
de Sr Anne-Germaine Marie Ndione, fscm.



© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06 581- 6
EAN : 978234306 5816












À la mémoire de Fouda Séraphine
et de Ngono Odile Marie.

À Éla Monefong Célestin.







Remerciements


Cet ouvrage est le fruit d’un travail de thèse de doctorat, présenté et
soutenu à l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal, sous la
direction d’Issiaka-Prosper Latoundji Lalèyê. Nous tenons à lui exprimer
notre gratitude pour sa disponibilité et sa confiance, et pour tout ce que nous
lui devons en termes de rigueur dans l’initiation à la recherche scientifique.
Nos remerciements s’adressent aussi aux membres de notre jury thèse, qui
ont pris le temps d’examiner notre étude et de l’enrichir de leurs critiques :
Adama Diaw, section sciences économiques et gestion de l’université
Gaston Berger de Saint-Louis ; Roch Yao Gnabeli, département de
sociologie de l’université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan ; Moustapha
Tamba, département de sociologie de l’université Cheikh Anta Diop de
Dakar ; Fatou Sarr Sow, IFAN/université Cheikh Anta Diop de Dakar ; Léon
Diouf, université catholique d’Afrique de l’Ouest/unité de Ziguinchor.

Merci très affectueusement à Ursule Céline Lalèyê et Gisèle Raimondi
pour leur soutien maternel, leurs conseils et leur travail infatigable de lecture
et de relecture du manuscrit.

Il est des rencontres qui peuvent orienter le destin d’un individu. C’est le
cas de celles que nous avons eues avec Ibou Sané, Damien Méki et Benoît
Awazi Mbambi Kungua. Les deux premiers nous ont prouvé que l’amitié
peut non seulement faciliter l’intégration dans le milieu universitaire et la
société sénégalaise, mais également constituer une grande source de
motivation pour la recherche intellectuelle. Le troisième, à cause de ses
grandes convictions théologiques et sa foi politique au service du Centre de
Recherches Pluridisciplinaires sur les Communautés d’Afrique noire et des
Diasporas (CERCLECAD) à Ottawa, au Canada, m’a convaincu sur la
nécessité d’un programme de recherches et de publications répondant aux
fins des populations avec lesquelles il s’élabore.

Merci aux évêques de la Conférence épiscopale du Sénégal, aux confrères
spiritains, notamment ceux de la Province d’Afrique du Nord-Ouest
(PANO), aux prêtres, aux religieux et religieuses, aux collègues dans
l’enseignement et l’administration, qui, fraternellement et amicalement, nous
ont toujours soutenu, encouragé et conseillé tant au début de notre projet de
recherche qu’à l’étape du travail de terrain.

Notre reconnaissance, enfin, est grande à l’endroit des fidèles de l’Église
catholique et des nombreux amis de confession musulmane du Sénégal sans
lesquels ce travail n’aurait pas eu son fondement.
9




Sigles et acronymes


AFP : Alliance des forces du progrès
CEB : Communautés ecclésiales de base
CERAO : Conférence épiscopale régionale d’Afrique de l’Ouest
CICES : Centre international de commerce et d’échange du Sénégal
IFAN : Institut Fondamental d’Afrique Noire
JMJ : Journées mondiales de la jeunesse
Me : Maître
Mgr : Monseigneur
MFDC : Mouvement des forces démocratiques de la Casamance
ONECS : Office National de l’Enseignement Catholique du Sénégal
SCEAM : Symposium des Conférences Épiscopales d’Afrique et de
Madagascar
SDE : Sénégalaise des eaux
SENELEC : Société nationale d’électricité du Sénégal
UCAD : Université Cheikh Anta Diop de Dakar
VDN : Voie de dégagement Nord

11



Préface

Je choisis d’appeler dévelopsphère le milieu dans lequel vit notre monde
d’aujourd’hui ; à la fois pour signifier que tout ce qui nous est nécessaire
pour vivre biologiquement parlant se trouve dans ce milieu et pour laisser
entendre que pour les individus, comme pour les sociétés d’aujourd’hui,
vouloir se soustraire à ce milieu pourrait s’avérer mortel, à l’image de ce
qu’est l’eau pour un poisson ou l’atmosphère pour un oiseau ou un homme !

La dévelopsphère contient donc et englobe tout et tous, y compris nos
sciences. Aussi bien les sciences qui étaient déjà là avant le développement –
tel que nous l’entendons aujourd’hui – que les nombreux savoirs qui ont été
suscités par l’émergence progressive du phénomène de développement en
tant que tel.

Parmi ces sciences, tandis que certaines œuvrent méthodiquement à faire
« durer » le développement, d’autres, au contraire, se donnent les moyens -
et savent prendre le temps - d’examiner et réexaminer l’idée-même du
développement pour tâcher de savoir comment la circonscrire adéquatement,
comment s’interroger pertinemment à son sujet, comment l’interroger sur les
fins que poursuit et nous fait poursuivre le développement, le plus souvent à
notre insu ; cela, afin de mettre au jour les mécanismes d’asservissement des
individus et des sociétés qu’en tant qu’idéologie, la pensée du
développement met en place et renforce sans cesse pour grignoter nos
libertés.

La sociologie fait partie, selon moi, de ces disciplines scientifiques qui ne
se contentent pas de connaître le développement pour le renforcer et le faire
durer, mais qui l’approchent et l’étudient pour permettre à l’homme de le
maîtriser, dans tous les sens du terme. Car les Stoïciens n’avaient pas tort
quand ils disaient qu’ils seraient encore libres jusque dans le taureau de
Phalaris – taureau d’airain dans lequel la légende grecque prétendait qu’un
monstre (ou un tyran monstrueux de ce nom) enfermait ses victimes pour les
supplicier et les dévorer…

Cette capacité intrinsèque que je trouve tapie dans la science sociale en
général et particulièrement dans la sociologie et plus encore dans la
socioanthropologie, c’est elle que Jean-Claude Angoula convoque et
s’exerce à utiliser avec méthode et dextérité dans le livre qu’on va lire. Car
la sociologie n’est pas libératrice en soi ; elle ne peut l’être, à l’instar de la
13

plupart des autres sciences humaines, que si elle est méthodiquement
produite et opportunément utilisée.

Cette vertu qui n’est ni spontanée ni miraculeuse, la science sociale la
doit à son objet de prédilection, son objet par excellence qu’est la
représentation ; concept autour duquel se fédèrent des projets de recherche
d’un laboratoire et des chercheurs dont fait partie Jean-Claude Angoula.

Individuelle ou collective, psychologique ou sociologique, sociale,
sociétale ou socioanthropologique, religieuse, économique, morale, politique
ou scientifique, la représentation suppose une deuxième présence de soi à
soi-même qui seule nous rend capable d’accéder à notre « être-au-monde »
qui est la première présence du soi à soi, qu’il s’agisse d’un individu ou
d’une société.

*

Pour tâcher de rendre compte de ce qu’il en est du développement, il faut
d’abord être capable de coller à une situation sociale concrète, circonscrite
dans le temps et dans l’espace. C’est pourquoi Jean-Claude Angoula ne
prétend pas dire ce que font l’État et l’Église dans le développement partout
dans le monde et sur tous les points où il leur est donné d’intervenir et de
coagir. Il a choisi de consacrer son étude à un espace relativement restreint et
durant une courte période historiquement et politiquement déterminée : le
Sénégal sous la présidence de Monsieur Abdoulaye Wade de 2000 à 2012.

Par les encycliques Rerum Novarum (Léon XIII, 1891) et Populorum
Progressio (Paul VI, 1967), l’Église catholique a clairement affirmé sa
position face aux deux phénomènes sociaux d’envergure mondiale qui ont
marqué le XX° siècle et continuent de déterminer le XXI° : la question
sociale et le développement. Et par l’empreinte toute spéciale que son séjour
au Sénégal a laissée sur les dirigeants politiques de ce pays, et non des
moindres, aux premières années de son accession à l’indépendance, le Père
Lebret a tôt fait d’entretenir ses amis africains d’alors de la vocation des
chrétiens à s’occuper du développement de tout l’homme et de tout homme :
un développement intégral et solidaire. Le fait que ces chrétiens soient
minoritaires au Sénégal apparaît, au passage et de surcroît, comme une
raison supplémentaire d’explorer leurs représentations lorsqu’ils se trouvent
en situation de coaction avec les responsables politiques du pays et de ses
organes d’action de développement.

C’est à suivre les traces sur la conscience des acteurs et coacteurs du
développement au Sénégal que Jean-Claude Angoula a consacré son livre
pour rendre compte de ses recherches méthodiquement conduites et
14

solidement documentées. Et si le lecteur qui s’en donne la peine peut se
délecter à longueur de pages à la lecture de questions judicieusement
formulées et méthodiquement analysées pour être éclairées par des réponses
que l’auteur sait provisoires, le théoricien de la science sociale, lui, trouvera
dans les chapitres de cet ouvrage bien mené et bien écrit de quoi poursuivre
la réflexion sur la représentation sociale, objet de prédilection de
l’investigation dans la dévelopsphère.

Ce qu’Angoula parvient à mettre en évidence dans ce livre, c’est que
d’une part l’État ne peut se suffire à lui seul, particulièrement en Afrique, à
répondre aux attentes des populations en matière de développement et
d’autre part, qu’au même moment, l’Église ne se trouve pas en position de
suppléance de qui que ce soit lorsqu’il est question de développer tout
l’homme et tous les hommes. Car pour l’Église et l’Église catholique
notamment, le souci du développement est inscrit au cœur même de
l’Évangile du Christ.

Il en résulte que sur le terrain du développement, l’Église et l’État sont
inévitablement appelés à se rencontrer pour coagir ou se combattre. C’est
pour suivre et éclairer les contours et les conséquences rationnelles de cette
coaction de l’État et de l’Église durant la présidence d’Abdoulaye Wade, en
se servant pour cela du concept de représentation que Jean-Claude Angoula
nous offre ce livre solidement documenté et particulièrement bien écrit.
Qu’il en soit félicité et remercié.

Aussi ne puis-je que lui souhaiter de pouvoir poursuivre ses enquêtes en
socioanthropologie du développement et de publier d’autres livres encore sur
ce sujet qui préoccupe tant les habitants de la dévelopsphère que nous
sommes devenus.


Pr Issiaka-Prosper L. Lalèyê
De l’Académie des Sciences et Techniques du Sénégal
Saint-Louis, ce 17 avril 2014


15




Avant-propos


Conditions de production de l’ouvrage

Toute vocation de chercheur est une longue histoire de sources diverses
dont la confluence n’est pas toujours harmonieuse. Nous voudrions, en guise
d’avant-propos, retracer la nôtre en insistant sur les situations singulières qui
ont pesé sur la balance.

Les œuvres d’écrivains sénégalais au programme de l’enseignement
secondaire au Cameroun dans les années 80-90 avaient contribué à façonner
1nos rêves . Nous ne savions pas qu’un jour nous serions au Sénégal pour
découvrir les villages d’enfance de ces nombreux auteurs. Comme Ibrahima
Dieng, le héros du Mandat de Sembène Ousmane, la « force de la patience »
et « l’œuvre du temps » ont fini par nous positionner parmi les artisans de la
vie de l’Institut qui nous a ouvert les portes du Sénégal. Depuis près d’une
quinzaine d’années, nous participons à des cercles de réflexion et
échangeons avec des universitaires qui enrichissent notre connaissance de
l’histoire et des dynamismes du pays.

Nous sommes arrivé au Sénégal par le biais de la Congrégation du
SaintEsprit (les Spiritains). En juin 1997, nous étions envoyé en stage
missionnaire à la paroisse Notre Dame du Cap-Vert de Pikine, dans la
banlieue dakaroise. Après douze mois, nous sommes retourné à Brazzaville
et à Yaoundé poursuivre notre cycle de formation initiale. Revenu au
Sénégal en octobre 2001, cette fois-ci comme missionnaire affecté
durablement sur le terrain, nous avons adopté successivement les postures de
pasteur, d’étudiant et de chercheur.

Comparativement aux Églises que nous avons connues dans le passé,
nous découvrions la particularité de l’Église sénégalaise dans un lieu
cosmopolite qu’est la mission de Dakar-Yoff. Nous étions proche des
couches de la population qui ressentait encore la joie et la fierté d’avoir
réussi, il y a plus d’un an, l’une des alternances politiques les plus
remarquables de l’histoire contemporaine de l’Afrique. Au bout de trois ans

1 Le Mandat de Sembène Ousmane en classe de seconde, L’Aventure Ambigüe de
Cheikh Hamidou Kane en première et les textes extraits des œuvres de Léopold
Sédar Senghor en littérature et philosophie africaines en classe de terminale. Ce
dernier auteur sera aussi étudié au noviciat, notamment dans sa préface au livre de
Paul Coulon et Paule Brasseure (dir.), Libermann. 1850-1852, une pensée et une
mystique missionnaire, Paris, Cerf, 1988.
17

de visites chez les personnes ne partageant ni la même conviction religieuse
ni les mêmes opinions politiques que nous, nous avons senti la nécessité de
prendre en compte d’autres façons de vivre et de marquer notre présence en
nous situant dans l’espace de vie qui nous était commun. Religions et
politique apparaissent comme un sujet de théorisation de ces multiples
façons d’être, de faire et de penser des hommes et des femmes, des
institutions et leurs dirigeants, qui, libres des idéologies religieuses et
politiques, étayent leurs relations des projets de développement qu’ils
partagent ensemble.

L’accent mis sur le temps et l’espace a permis d’éviter des
généralisations abusives. Ainsi le désir d’entreprendre une étude sur les
interactions entre l’Église et l’État au Sénégal prend-il sa source dans le vif
intérêt à la fois personnel et scientifique, porté aux questions de
développement. Les rapports entre l’Afrique et le développement continuent
de susciter des réactions contradictoires parmi les hommes de culture. Par
exemple, contrairement à Kâ Mana, A. Kabou et D. Etounga Manguélé, qui
conçoivent le « monde africain comme un simple ensemble de variables
socioéconomiques auxquelles il suffirait d’affecter des paramètres et des
coefficients pour le rationaliser et le sortir de la pauvreté matérielle et
2spirituelle » , J.-M. Éla se positionne en ces termes : « Ce que le pasteur Kâ
Mana écrit n’est pas très éloigné des propos irresponsables et fracassants
d’Axelle Kabou sortie de la nuit par le titre d’un ouvrage qui l’a introduite
3dans les débats publics où elle passe pour une intellectuelle africaine » .

Au Sénégal comme partout en Afrique, théories et politiques de
développement sont présentes dans les discours des acteurs de tous bords. En
dépit de la variation des situations, le développement continue de fasciner un
grand nombre d’individus. Du politique au religieux, tout le monde en parle.
Lorsqu’un nouveau paradigme semble accorder une lueur d’espoir aux
populations pauvres, les crises successives remettent tout en cause, donnant
ainsi raison à cet habitant très sceptique et insatisfait du village de Doum, au
centre du Cameroun, qui, au cours d’une causerie sur l’actualité du pays en
septembre 2007, nous confiait : « Ceux qui nous parlent du développement
sont les seuls à comprendre et à y croire. On a comme l’impression que ce
sont nous, paysans, qui faisons les frais des décisions politiques et
économiques prises dans la capitale pour juguler la crise ». Position qui
amène à faire remonter à la surface celle de Gilbert Rist quand il défend
l’idée de l’impossible généralisation des cas de réussites individuelles. Il faut

2 Célestin Monga, préface Yao Assogba, La raison démasquée. Sociologie de
l’acteur et recherche sociale en Afrique, Québec, Pul, 2007, p. 17.
3 Jean-Marc Éla, Innovations sociales et renaissance de l’Afrique noire. Les défis du
“monde d’en-bas”, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 85.
18

noter que le sentiment d’insatisfaction n’est pas seulement exprimé par les
populations bénéficiaires des projets.

En novembre 2008, nous rencontrions pour la deuxième fois, au campus
universitaire de Saint-Louis, le professeur Yao Assogba, venu de l’université
du Québec en Outaouais (UQO) pour une session de méthodologie de
recherche qualitative aux étudiants de Master 2. Nos discussions à l’hôtel où
résidait cet universitaire et tout au long du voyage Saint-Louis-Dakar, que
nous avions effectué ensemble, ont porté sur les questions de développement
dans le continent noir. Même s’il était critique et entraînait des divergences,
le regard scientifique jeté sur quelques exemples d’échec ou de réussite des
projets de développement des communautés locales en Afrique avait
l’avantage de représenter les multiples facettes d’expériences communes. Ce
qui nous a paru évident dans l’argumentation avancée par Assogba, ce sont
les éléments de la sociologie interactionniste de type wébérien qu’il utilisait
pour expliquer et nous faire comprendre le phénomène de l’innovation
sociale dans le contexte africain. Nous retrouvions cette approche fascinante
dans plusieurs de ses ouvrages tels que : La Raison démasquée. Sociologie
de l’acteur et recherche sociale en Afrique (2007) ; Développement
communautaire en Afrique. Comprendre la dynamique des populations
(2008) ; L’Afrique au fil de la démocratisation, du développement et de la
mondialisation (2012). Pour l’étudiant en sociologie que nous étions, les
échanges avec Assogba, tout comme la lecture de ses ouvrages, nous ont
obligé à la curiosité à l’égard des courants intellectuels et scientifiques qui
ont fourni une charte à notre démarche.

Sous l’angle scientifique donc, nous avons expérimenté cette vérité de
John Cowper Powys dans Les plaisirs de la littérature : « un homme ne
pourra jamais vivre dans le présent qui est le fils du passé et le père de
l’avenir sans une certaine connaissance du journal de bord que tient la race
humaine depuis l’origine des temps et qui s’appelle la Littérature. […]. Le
choix des livres revêt donc, comme le choix d’une femme ou d’un ami, une
importance capitale. Du choix d’un livre peut dépendre l’orientation de toute
une vie ! Tout lecteur quelque peu attentif à son évolution intellectuelle se
souvient des lieux exacts où il a lu pour la première fois les livres qui l’ont le
4plus marqué » . Le contact avec les écrits d’un certain nombre d’auteurs a
indéniablement exercé une influence sur notre approche de l’activité
scientifique. Pris dans les affres des clivages scientifiques, nous avions tout à
gagner des apports d’auteurs critiquant leurs propres certitudes. C’est ainsi
que J.-M. Éla, tout en distinguant les deux types de recherche fondamentale
et appliquée, engage explicitement le sociologue dans l’analyse des

4 John Cowper Powys, Les plaisirs de la littérature, Lausanne, l’âge d’homme,
1995, pp. 17-18.
19

mutations et des déplacements du développement, ses institutions, ses
représentations, son discours et les réactions suscitées par sa mise en œuvre.
« Le développement, écrit-il, passe par la recherche scientifique. En effet,
aucun développement économique et social véritable n’est concevable sans
un investissement minimum dans la recherche. […]. L’importance et la
priorité que l’on accorde à la recherche scientifique sont des indicateurs du
niveau de développement endogène que l’on a atteint, ainsi que de la
5conception que l’on a du développement lui-même et de ses finalités » .
C’est donc un véritable problème de contribution du scientifique au
développement qui a fini par prendre corps dans les travaux en sciences
sociales. C’est dans le prolongement des études de cas menées en licence et
en master dans la région de Saint-Louis et dont l’approche intègre la vie des
groupes humains, leurs questions et leurs expériences pour en faire l’objet de
l’activité scientifique que nous avons retenu, en thèse de doctorat, le titre
suivant : « L’Église et l’État au Sénégal. Les déterminants sociaux des
interactions et les conditions de durabilité des actions communautaires ». Le
choix et la formulation de ce sujet de recherche ont connu des évolutions
successives qui se sont précisées au rythme des rencontres et expériences
vécues dans nos lieux d’affectation missionnaire et dans les échanges avec
étudiants et collègues dans notre mission d’enseignant. Cependant, durant
nos enquêtes de terrain, il nous est apparu que les attitudes et les
comportements des personnes rencontrées se réfèrent à la dynamique des
représentations des sujets engagés dans la recherche du mieux-être, dans une
entité aussi bien étatique que confessionnelle. Notre intégration à l’Équipe
de Recherches sur les Mutations du Rural Sahélien (ERMURS) de
l’université Gaston Berger de Saint-Louis avait pour objectif de mettre en
évidence le concept central de représentation dans les types de
développement proposés par l’Église et l’État au Sénégal et de clarifier la
façon dont chaque acteur (Église, État, population…) la construit dans la
situation qui est la sienne.

Durant l’année universitaire 2004-2005, nous avions mené, dans un
groupe composé d’autres étudiants, une étude de cas sur l’impact des actions
socioéconomiques de l’Association des femmes catholiques sur les familles
du quartier Sor de Saint-Louis. Deux ans après, nous avons analysé
l’implication des paroisses cathédrale Saint Louis et Notre Dame de
Lourdes dans le développement de leurs membres et leurs limites. Ces
opuscules, tout comme l’initiation des projets de développement dans nos
lieux d’insertion pastorale, leur présentation aux organismes d’aide étrangers
et un séjour au Point d’Accueil des Réfugiés et Immigrés de Dakar (PARI)

5 Jean-Marc Éla, Guide pédagogique de formation à la recherche pour le
développement en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 9.
20

nous ont permis de nous positionner fermement dans le choix de la
thématique du développement en recherche doctorale.

Cet ancrage dans le développement est également dû au fait qu’une
grande majorité d’auteurs avec lesquels nous nous sommes familiarisé
durant notre recherche s’efforçaient d’allier formation scientifique et vie
pratique dans une logique de prise en compte de l’évolution des sciences et
des sociétés. Qu’il s’agisse de la science politique ou de la théologie, nous
nous sommes aperçu qu’il est surtout question de surmonter l’opposition
traditionnelle entre savoir pur et savoir d’action. Selon J.-F. Bayart, A.
Mbembe et C. Toulabor, l’identification des « dynamiques plurielles qui se
déroulent autour des enjeux de l’autonomisation du pouvoir, de
l’accumulation des richesses et de l’élaboration d’un sens commun de la
domination » fait appel à une méthode. L’approche du « politique par le
bas » que les trois auteurs tentent d’élaborer cherche à « saisir le jeu intime
des relations entre les différents acteurs du système social, du point de vue
6des acteurs subordonnés plutôt que de celui du pouvoir » . Cette proposition
de renouvellement des perspectives avait déjà été tentée par Alioune Diop.
Lorsqu’il parle de la « théologie des gens et des peuples », Alioune Diop
suggère qu’il faut produire en Afrique une science ayant un intérêt pour les
personnes : « La meilleure façon pour notre peuple de rejoindre la recherche
de pointe en science ou dans la pensée philosophique ou théologique
moderne, n’est-ce pas d’avoir au préalable formulé et éprouvé nous-mêmes
nos problématiques, dans le langage de notre propre civilisation, et pour
notre peuple d’abord ? En vérité, les êtres et les expériences ont plus
d’importance que les théories et les institutions. ‘L’existence précède
l’essence’, disait Jean-Paul Sartre, il y a trente ans déjà. Car les êtres et les
expériences signifiaient la vie. La vie est toujours en mouvement. La vie est
sacrée. Elle est en un sens le premier sacrement. La théologie catholique
semble devenue quelque peu abstraite. Elle s’est élaborée souvent loin de la
vie des hommes. Puisse-t-elle devenir davantage la théologie des gens et des
7peuples » . Ce qu’affirme Alioune Diop nous a intéressé dans ses
conséquences : l’intérêt pour la science comme moteur du progrès.

En juin 2011, lorsqu’avec un groupe de collègues enseignants, nous
avons été amené à créer la revue pluridisciplinaire du Centre saint Augustin
de Dakar, l’ouverture vers des prétentions scientifiques se présenta comme

6 Jean-François Bayart, Achille Mbembe et Comi Toulabor, Le politique par le bas
en Afrique noire, Paris, Karthala, 2008, p. 20.
7Alioune Diop in Civilisation noire et Église catholique, colloque d’Abidjan 12-17
septembre 1977, Paris/Dakar, éditions Présence Africaine, les Nouvelles éditions
africaines, p. 21.
21

8une chance à saisir . Nous y avons trouvé notre compte, et toutes nos
productions intellectuelles, depuis lors, suivent la ligne éditoriale tracée par
le conseil de rédaction de cette revue, à savoir que « les circonstances et les
9événements de la vie quotidienne sont un défi à l’imaginaire scientifique » .

Connaissant la soif des populations que nous avons servies à Saint-Louis
et à Dakar, il nous a semblé nécessaire de retrouver l’actualité de cette
nouvelle donne d’appréhension de la réalité sociale en fondant l’avenir des
interactions de l’Église et de l’État sur un potentiel scientifique au service
des préoccupations réelles des populations et d’asseoir des stratégies pour y
faire face.

Au plan personnel, nous avons inscrit cette exigence dans une nouvelle
relation à instaurer entre le chercheur et son milieu d’intervention. La
concrétisation de cette approche s’est résumée par l’adoption du profil de
chercheur situé et daté, ayant de « bonnes raisons » de nous comporter comme
nous nous comportons. En effet, durant nos années de formation sociologique,
nous assumions en même temps des responsabilités dans l’Église de notre
pays de mission et dans notre Institut religieux. Nous examinions
continuellement le lien entre nos études et nos responsabilités. En prenant la
résolution de mettre au centre de nos efforts d’étudiant en sociologie les
réalités pastorales et professionnelles de notre milieu et de faire d’elles un
champ de recherche à part entière, nous avons découvert qu’en marge de
l’université, d’autres acteurs contribuent à la production de la connaissance.

Nous commencions à pressentir la place que l’État allait occuper dans
notre travail en 2006. En effet, cette année-là, nous étions aumônier des
étudiants de l’université Gaston Berger de Saint-Louis. Au moment où la
communauté estudiantine catholique s’était mise en colère contre les
autorités politiques et universitaires au sujet de la construction d’une
mosquée à l’intérieur du campus, nous formions un comité de pacification
qui devait renouer des contacts formels et informels avec les instances de
décideurs politiques, religieux et universitaires. Au niveau de la hiérarchie
de l’Église sénégalaise, en dehors des moments de crise grave, les discours
adressés aux hommes politiques n’étaient pas faits de mots pouvant entraîner
des déchirures dans les relations ecclésio-étatiques. Quelques années plus
tard, lorsque nous avons répondu favorablement à la demande de faire partie
du Comité de veille de l’Archidiocèse de Dakar (CVAD), au moment de la
campagne pour la présidentielle de février et mars 2012, la connaissance de

8 En réalité, ce fut un travail d’osmose. Nous étions amenés à “professionnaliser”
nos productions scientifiques. Ainsi sommes-nous passés des Cahiers de réflexion
(1997) aux Cahiers de philosophie et de théologie (2011).
9 Cf. Texte du verso de couverture servant de leitmotiv à la revue.
22

l’histoire contemporaine des relations entre Église et État s’est sensiblement
renforcée. Cependant, l’une des difficultés majeures à laquelle il fallait faire
face est notre rapport social positionné. Ce rapport a été bien cerné dans les
séances d’entrevue, transformées en accompagnement spirituel par certains
de nos interlocuteurs. L’adoption successive de deux attitudes - celle du
missionnaire confronté, sur le terrain, à la question des rapports avec les
autorités administratives, politiques et avec les bailleurs de fonds et celle de
l’intellectuel soucieux d’apporter un éclairage scientifique aux pratiques de
développement de l’Église et de l’État – l’adoption de ces deux attitudes
devait nous permettre de clarifier les enjeux et de répondre à la question de
savoir de quelle signification notre recherche est porteuse.

L’actualité des questions relatives à l’orientation de notre recherche
prenait forme dans les perceptions et attentes des personnes avec lesquelles
nous échangions lors de toutes nos rencontres. À partir de leur appartenance
multidimensionnelle à des groupes sociaux aux intérêts divergents, découlait
la question sur le rôle et l’approche globale des institutions pouvant
permettre de relier toutes les composantes de leur vie. Partant du postulat
selon lequel le croisement de ces composantes ne pouvait être élucidé que
par des enquêtes concrètes, nous avons cherché, par notre thèse, à apporter
une réponse à la question suivante : comment repenser les rapports entre
structures de développement différentes, voire opposées, dans un contexte où
les populations, au-delà d’appartenances politiques et confessionnelles
spécifiques, ont en commun la lutte pour sortir des ghettos de la pauvreté ?


Milieu d’étude

Pour répondre à cette question, nous nous sommes orienté vers un terrain
que nous connaissions déjà, afin d’esquisser des réponses à l’un des
problèmes soulevé par notre pastorale, à savoir l’illusion de penser que
religions et politique étaient séparées. Voilà pourquoi notre étude a été
réalisée dans les régions septentrionales du Sénégal, c’est-à-dire Saint-Louis,
Louga et Matam. Les trois régions sont prises simultanément parce que,
d’une part, elles forment une seule et même juridiction catholique
dénommée « diocèse de Saint-Louis » dans lequel nous avons missionné
pendant plus de quatre ans et que, d’autre part, la région de Saint-Louis,
malgré un long passé historique, figure encore parmi les localités du Sénégal
n’offrant pas à leurs habitants de meilleures conditions de vie.

Cadre d’analyse et méthodologie

D’entrée de jeu, cette étude peut être sujette à caution. Mais l’on de doit
pas perdre de vue que l’homologie profonde entre la structure de l’État et
23

l’organisation de l’Église, notamment l’Église catholique au Sénégal,
prédispose ces deux acteurs majeurs de la vie sociale, partout où ils
cohabitent, à devoir s’opposer, et parfois même s’affronter, pour arriver à
collaborer. Leurs attributs fondamentaux d’espace de pratiques axées sur le
développement s’offrent à l’observation du chercheur en sciences sociales.

Compte tenu de ce qui précède, l’objectif général de notre recherche était de
mettre en lumière les représentations présidant à ces occurrences de
collaboration, autant que de confrontation concernant le développement des
populations sénégalaises. Pour atteindre cet objectif, des choix méthodologiques
se sont imposés. Si l’analyse documentaire nous a permis de convoquer la
littérature pour avoir accès aux connaissances pouvant nous permettre d’éclairer
la problématique qui nous préoccupait, l’étude de terrain, quant à elle, a permis
d’éviter l’égoïsme méthodologique et de nous fonder uniquement sur l’opinion
des acteurs de l’Église et de l’État dans l’appréciation de leur pratique de
développement. Nous n’avons pas mené d’étude comparée des pratiques de
développement de l’Église et de l’État. Mais, pour recueillir les données
empiriques sur ces deux acteurs en coaction dans le développement au Sénégal,
nous nous sommes proposé une approche socioanthropologique afin d’obtenir
des données qualitatives et quantitatives provenant de divers horizons et
permettant de faire une lecture objective des relations qu’ils entretiennent sur le
terrain du développement. Cette démarche, étendue sur huit mois (juin
2010février 2011), a combiné plusieurs techniques de collecte de données :
observation directe ; questionnaire ; entrevues en famille et sur les lieux de
travail ; récits de vie ; groupes de discussion ou focus group sur des sujets tels
que l’appartenance religieuse, l’appartenance à une formation politique, la
séparation entre religions et politique, la responsabilité sociale de l’Église et de
l’État dans un environnement marqué par la pauvreté, le type de rapports à
entretenir entre les deux institutions.

L’Église et l’État au Sénégal constituent une étude de cas pour toute
personne dont la curiosité légitime la pousse à se demander comment
peuvent collaborer une communauté religieuse et un État lorsqu’il s’agit
d’améliorer le bien-être des populations. Restituer le cadre de réponses des
personnes interrogées à ce sujet, c’est rappeler que l’ensemble de cet
ouvrage porte sur une réflexion concernant les relations complexes et variées
entre deux institutions de développement œuvrant sur un même territoire et
agissant sur une même population, objet et enjeu de leur double présence.
Prendre connaissance de ces relations, c’est tenter de construire un sens à
partir d’événements, faits et discours qui se répètent, pour aider chaque
acteur (Église, État, population…) à comprendre la situation dans laquelle il
est engagé.

24

Introduction



Les questions que nous nous posons dans ce travail de recherche
interviennent après le débat qui a suivi plusieurs périodes de « méfiance et
de malentendus […], de suspicions et de polémiques dans les rapports entre
10les tenants du pouvoir et la communauté chrétienne au Sénégal » en mars
112000, janvier 2001, novembre 2003 et décembre 2009 . En effet, le contexte
ayant donné naissance au désaccord entre l’Église sénégalaise et l’État ne
peut être lié uniquement à l’argument de persuasion et de défense des
travaux et projets gouvernementaux. Sans négliger son importance, nous
déplaçons notre analyse vers les logiques actuelles et internes du système
politique. Ces faits nous poussent donc, d’une part, à limiter notre réflexion
aux relations entre religions et politique durant le premier régime libéral de
l’alternance au Sénégal, au lieu de remonter à l’ère des indépendances ;
d’autre part, à comprendre que les relations entre religions et politique
représentent un aspect indéniable de l’organisation et du fonctionnement des
sociétés contemporaines d’Afrique subsaharienne. Généralement ressenties
par ceux qui les dénoncent comme une menace à l’équidistance entre
pouvoir politique et cohésion sociale, ces relations occupent une place
importante dans l’imaginaire scientifique d’où émergent des concepts
inédits, des approches originales, de nouvelles perspectives, voire des points
critiques pouvant servir de base à de nouvelles recherches.

En Afrique, la question des relations religions-politique se présente bien
avant l’époque contemporaine. Elle est liée au vécu des sociétés
précoloniales. Mais le contact du continent avec les « grandes puissances »
occidentales va modifier la physionomie de ces relations. Les idéologies et
les pressions des pouvoirs qui dominent aujourd’hui dans les relations entre
religions et politique semblent liées étroitement à l’application du paradigme
de l’État moderne. Ainsi, compte tenu de l’impact de facteurs historiques,
économiques et politiques dont les effets se traduisent par une recomposition

10 Amadou Bâ, « Rapports entre Wade et l’Église. Le désamour permanent » in
Nouvel Horizon, n° 704, du 8 au 14 janvier 2010, p. 14.
11 Ces dates correspondent à des événements qui seront explicités dans la partie
« Chronologie des faits marquant les rapports conflictuels entre le clergé et le
pouvoir exécutif de 2000 à 2012 ». Déjà, on peut signaler succinctement qu’il s’agit
de l’absence des catholiques dans le premier gouvernement formé par le président
Abdoulaye Wade en 2000, l’omission du caractère laïc dans la première mouture de
la nouvelle Constitution en 2001, les menaces de mort à l’encontre de l’archevêque
de Dakar en 2003, ainsi que les déclarations du président Wade sur la foi des
catholiques en décembre 2009.
25

des relations sociales, faut-il situer la réflexion sur les rapports entre
religions et État dans les dynamiques sociales en cours en Afrique.

Dans le cas spécifique du Sénégal, la période des indépendances ouvre
une longue phase d’ « alliances » et de « ruptures » qui dure encore de nos
jours. On s’est aperçu très vite que les rapports entre pouvoir temporel et
pouvoir spirituel, alimentés par les discours d’estime mutuelle, s’enferment
dans des débats compromettant en premier lieu le rôle des dirigeants de
l’État, des grandes confréries musulmanes et de l’Église catholique.
Comparé à ses voisins, le Sénégal offre un climat sociopolitique qui doit sa
stabilité à plusieurs facteurs, parmi lesquels l’entente cordiale entre
12communautés musulmanes et communautés chrétiennes , ainsi que le
décloisonnement entre religions et politique. Cette phase du fonctionnement
de la société sénégalaise s’accompagne même d’une montée des acteurs
religieux et de leur position très prononcée dans la gestion des affaires
politiques. À la multiplication des dons offerts par l’État aux familles
13religieuses , s’ajoutent les sollicitations dont les religieux font l’objet pour
jouer un rôle de régulateurs sociaux et de soutien aux leaders de formations
politiques. Est-ce suffisant pour estimer que les relations entre religions et
politique ont atteint un niveau tel qu’elles sont capables de maintenir, à elles
seules, la construction et la marche de l’État ? Ces relations sont-elles
exemptes de tout reproche ou faut-il au contraire, déplorer cette
« instrumentalisation de la religion et de l’État » en décelant les logiques des
acteurs religieux et étatiques devant les conflits et les tensions réelles ou
supposées qui les opposent ? En faisant un bilan des relations entre religieux
et politique au Sénégal, Abdou Latif Coulibaly arrive à la conclusion que la
« corruption du religieux » a accéléré la mise en abîme de la République :
« Le religieux et le politique ont établi un pacte qui permet aux responsables
de l’État de transformer les guides religieux en intermédiaires de premier
choix auprès des citoyens. Ce pacte est mis en œuvre et exécuté au détriment
de la République qui en pâtit très profondément. Le modus operandi est
d’asseoir une politique de corruption qui s’attaque et travestit certaines
valeurs sociales, en compromettant leurs principaux gardiens
emblématiques : les chefs religieux et coutumiers. […]. On se demande si on
a réellement des guides ou des chefs religieux. La nuance est notable. Face à
cette confusion générale et au discrédit qui frappe les chefs religieux
nationaux, en particulier ceux de confession musulmane, il apparaît utile de

12 Cf. Dossier réalisé par Félix Nankasse, « Musulmans et chrétiens au Sénégal. Une
entente cordiale à toute épreuve » in Le Soleil, n° 10434, du mercredi 9 mars 2005,
p. 5.
13 Harouna Fall, « Wade arrose les imams avec 60 millions » in L’Observateur, n°
1563, du vendredi 5 décembre 2008, p. 4.
26

s’interroger avec certains théologiens sur la notion de guide religieux, en
14relation avec la réalité sénégalaise » .

Même si, dans cet extrait de texte, Coulibaly insiste sur les attitudes et
comportements des guides religieux musulmans, son plaidoyer en faveur
d’un ordre religieux alliant la lumière de la raison et la clarté du
compagnonnage avec le politique, s’applique aussi aux évêques de l’Église
catholique sénégalaise : « Faut-il le regretter, affirme Abdou Latif
Coulibaly, ces évêques dont la parole est entendue par tout le monde,
audelà des chapelles et des églises, gardent le silence. […] Face à la torpeur
d’un nombre impressionnant de leurs homologues islamiques, les évêques
devraient, plus souvent et davantage, assumer leurs responsabilités, en
sachant qu’ils seront entendus aussi bien dans les églises que dans les
mosquées. Et au-delà même de ces lieux de culte […]. On aimerait tant
entendre nos guides dire la vérité et revenir sur les enseignements de Dieu
pour rappeler à l’ordre l’autorité déviante et tous les pervers qui sapent la
paix sociale et éveillent Satan, pour reprendre l’une de leur expression
favorite. La voix des évêques renforce l’espérance et rassure dans cette
15vacuité inquiétante » .

Si, comme l’écrit Coulibaly, les guides religieux catholiques sont
devenus des personnages centraux dans le développement de la société
sénégalaise, éclipser leur présence signifierait une trahison de leur devoir et,
dans une large mesure, la stérilité de la vocation du religieux. Face à la
corruption du religieux dont parle l’auteur de Wade, un opposant au
pouvoir : l’alternance piégée, et qui conduit à des impasses ayant des
répercussions sur plusieurs secteurs de la vie sociale, il importe de trouver
les règles et moyens destinés à assurer un avenir non seulement aux relations
avec la politique mais aussi et surtout aux populations qui continuent à
s’appauvrir avec un pacte tacite mettant les religieux au service du projet
16politique . De ce point de vue, ce « pacte tacite » suscite des questions sur
les conditions de réussite des religions et de la politique dans le contexte de
ce que Coulibaly appelle « la réalité sénégalaise ».

Pour contribuer au débat ouvert sur ce sujet capital, notre étude se place
dans une perspective sociologique au sens large. Plus d’un titre justifie cette
approche. En effet, c’est la sociologie qui fournit la substance propre à
comprendre et à analyser les logiques des acteurs, qu’il s’agisse de
personnes, de structures ou d’institutions. Au-delà des modes intellectuelles

14 Abdou Latif Coulibaly, La République abimée. Lettre à Abdoulaye Wade
Yinghou, Dakar, Éd. Sentinelles, 2011, pp. 81-82.
15 Id., pp. 244-245.
16 Ibid, p. 83.
27

d’une époque, cette approche part de faits concrets et pose des questions
fondamentales liées aux incidences de la pensée politique et de la pensée
religieuse sur la vie en société ; elle tente d’y apporter des éléments de
réponse en se plaçant du point de vue de « l’homo sociologicus situé et daté,
doté d’intentionnalité et toujours appelé à trouver une solution appropriée en
17tant qu’être individuel et social » . En se plaçant dans cette perspective,
l’intérêt accru qu’accordent les citoyens sénégalais à ce qui se dit et se fait
dans les partis politiques et les différentes religions pratiquées dans le pays,
s’explique par le pouvoir d’action sur l’environnement et l’amélioration des
conditions matérielles d’existence que les religions et la politique confèrent
aux individus les fréquentant. C’est tout l’enjeu des polémiques et
oppositions croissantes entre dirigeants politiques, guides religieux et
populations. Au Sénégal, l’effervescence religieuse actuelle ne doit pas faire
oublier ces polémiques, dans la mesure où les relations entre ces deux
pouvoirs, gérées en dehors du cadre conventionnel, ont des répercussions sur
la vie des Sénégalais vivant encore majoritairement dans la pauvreté. Selon
Amadou Mahtar Mbow, l’on assiste au Sénégal, à une « démission des
pouvoirs politiques et des pouvoirs religieux » devant les problèmes
auxquels sont confrontées les populations. Responsables religieux et
responsables politiques ne constituent plus des références pour les
populations car ne répondant pas à leur mission : « La religion et l’État en
particulier font l’objet d’usages non conformes à leurs véritables missions.
En effet, ces deux institutions sont « détournées » par des individus et des
groupes pour bénéficier, très rapidement et par tous les moyens,
d’avantages sociaux, politiques, économiques, administratifs. […]. Or, l’une
des missions de l’élite, qu’elle soit religieuse ou politique, est d’être
solidaire, de respecter et de servir d’exemple à ceux qu’elle a pour vocation
18de guider » .

Dans les conditions actuelles d’existence des Sénégalais, nous ne
pouvons négliger cette remarque pour comprendre l’approche contextualisée
de l’étude des rapports entre religions et politique. En effet, les
« détournements d’objectifs, investissements ciblés, réduction de la
19production agricole… » ont entraîné une hausse inquiétante de 11% du

17 Yao Assogba, La sociologie de Raymond Boudon. Essai de synthèse et
applications de l’individualisme méthodologique, Québec/Paris, Presses de
l’université Laval et L’Harmattan, 1999, p. xxi.
18 Amadou Mahtar Mbow, Assises nationales, Sénégal An 50. Bilan et perspectives
de refondation, Paris, L’Harmattan, 2011, pp. 56-57.
19 Rapport de l’unité de coordination et de suivi de la politique économique
(UCSPE) cité par Mbaye Thiam, « Situation de la pauvreté au Sénégal. Un mal qui
frappe plus les familles polygames et le Sud » in Le Populaire, n° 3881, du vendredi
2 novembre 2012, p. 1.
28

nombre de pauvres entre 2000 et 2012. C’est ce qui a fait dire à Mame Less
Camara que « le pouvoir politique dirige le Sénégal dans des conditions de
hausse continue du coût de la vie, de chômage et de pauvreté d’une grande
partie des populations. De plus, il ne donne pas l’image d’une gouvernance
20vertueuse » .

Pour comprendre la parole des guides religieux, il faut revenir à ce que
dit Mbaye Thiam lorsqu’il conclut qu’ « il y a de plus en plus de personnes
21pauvres au Sénégal » . L’étude des rapports entre Église et État au Sénégal
se propose d’être un regard jeté sur les conflits des interprétations de « la
22combativité des peuples » par les religions et par la politique. En réalité, on
ne peut évoquer ces rapports sans s’attarder sur le socle sur lequel se fondent
les conflits, c’est-à-dire « l’évolution du phénomène du fléau de la
23pauvreté » . Au moment où les « populations se révoltent » et que montent
« les colères de la faim » et d’autres formes de protestations contre « le mode
24de gouvernement insupportablement mafieux et des frasques » , le
politique, lui, se montre satisfait des résultats concernant les mesures de
réduction de la pauvreté : « J’ai amené le Sénégal parmi les pays dit
intermédiaires, déclarait Abdoulaye Wade. Nous avons réussi à quitter les
25Pays Pauvres très endettés, on filait tout droit vers l’émergence » .

Cette affirmation unifie la pensée et anime toute la démarche défendue
par le Parti démocratique sénégalais et ses alliés pour qui « le Sénégal n’est
pas un pays pauvre », ou encore qu’il n’y a « jamais eu d’émeute de la faim
26au Sénégal » . Quant au religieux, accusé par le politique de soutenir les
émeutes de la faim et, par la population, de mutisme et de complicité avec le
pouvoir politique, il répond en des termes ne souffrant d’aucune ambiguïté :
27« Aujourd’hui, si nous avons un parti, c’est plutôt la population » . Si les
objectifs et les orientations des acteurs politiques et religieux sont

20 Mame Less Camara, préface in Alpha Amadou Sy, Le 23 juin au Sénégal ou la
souveraineté reconquise, Paris, L’Harrmattan, 2012, p. 14.
21 Mbaye Thiam, art. cit., p. 3.
22 Alpha Amadou Sy, op. cit., p. 142.
23 Mbaye Thiam, art. cit., p. 3.
24 Abdou Latif Coulibaly, op. cit., p. 82.
25 Barka Isma Bâ et Alioune Faye, « Me Wade plie bagages et fait ses adieux : forte
émotion à Touba » in Le Populaire, n° 3703, du mardi, 27 mars 2012, p. 3.
26 Abdoulaye Wade cité par Moustapha Bâ, « Wade refuse de voir la misère de son
pays » in Le Populaire, n° 3500, du lundi, 20 juin 2011, p. 7. Lire aussi Oumar
Sidya Dramé, « Les imams critiquent Wade et menacent… » in Le Populaire, n°
3421, du mercredi, 20 avril 2011, p. 4.
27 Abdou Latif Mansaray, « Réplique à la sortie du chef de l’État sur les émeutes de
la faim. Les imams rectifient Wade » in Le Quotidien, n° 2479, du 20 avril 2011,
p.4.
29

déterminés selon les critères et centres d’intérêt orientés vers le bien-être des
populations, on ne voit pas comment une réflexion sur l’Église et l’État au
Sénégal pourrait échapper à la thématique des déterminants sociaux.

Au début des années soixante, le pouvoir politique vantait les vertus de
l’ouverture et les avantages de la cohabitation entre confessions religieuses.
Dans les années 1980 et 2000, la priorité a été accordée aux acquis de cette
cohabitation. Les deux périodes, en fait, semblaient privilégier des attitudes
moins radicales visant, pour les plus modérés, à définir les règles d’une
gestion étatique capable de concilier particularités et différences. Faisant
encore et de plus en plus figure d’actualité quotidienne à la une, religions et
partis politiques ont fini par agir selon un schéma résumant les relations
sociales au Sénégal. Elles apparaissent de ce point de vue comme une
hiérarchie de modes de représentation des intérêts où continuité et
28discontinuité sont plus intimement mêlées .

Dans le contexte où se pose la question des relations politico-religieuses,
insistons encore davantage sur l’actualité des observations des participants
29aux Assises nationales . Les tensions répétées entre Église et État et « la
dégradation continue du cadre de vie, tant dans les villes que dans les
30campagnes » ont conduit à cette question totalement logique : les conflits
31politico-religieux au nom de qui et dans quel but ? Si plusieurs études
menées au Sénégal sur les religions et la politique ont révélé l’ampleur,
l’ambiguïté et la gravité des relations interinstitutionnelles, notre recherche
constitue une lecture de ces relations dans des régions défavorisées. Le
champ d’analyse des religions et de la politique étant vaste, il nous a semblé
nécessaire de procéder à une étude de cas : les relations Église-État au
Sénégal.

À partir de l’exemple de l’Église et de l’État, cette étude cherche à
illustrer le rôle des structures religieuses et politiques dans le développement
et à rendre compte de la diversité et de la spécificité des choix
institutionnels, dont il importe d’analyser l’impact sur leur fonctionnement
propre et sur la vie des personnes éloignées de la capitale, confrontées à la
crise et à la pauvreté. Dans cette perspective, l’étude veut montrer que les

28 Alain Touraine, Pour la sociologie, Paris, éd. du Seuil, 1974, p. 117.
29 C’est une période de réflexion initiée par l’opposition et la société civile sur les
maux dont souffre le Sénégal et les solutions d’approche. Les travaux ont été
erouverts le 1 juin 2008 à Dakar et clôturés le 24 mai 2009.
30 Amadou Mahtar Mbow, op. cit., p. 41.
31 Jean-Claude Angoula, « Le clergé sénégalais et la politique » in Cahiers de
philosophie et de théologie, revue interdisciplinaire du Centre saint Augustin de
Dakar, n° 2012/01, p. 236.
30

relations entre religions et politique dans les pays d’Afrique au Sud du
Sahara sont bel et bien un produit des rapports de force internes dans
lesquels l’État et ses alliés religieux locaux, malgré l’influence extérieure,
sont les acteurs principaux. Autrement dit, l’on ne parviendra pas à résoudre
les problèmes posés par les personnes appartenant à une religion et
composant un État, si l’on ignore les règles du jeu formel ou informel de
leurs relations. Devant le processus de paupérisation en cours dans les
régions, ces relations sont appelées à relever le défi des projets
socioéconomiques qui, jusqu’à aujourd’hui, ne trouvent pas encore de
réponses crédibles à la coopération entre les États. Si l’Église et l’État
devaient constituer le noyau du système des relations sociales au Sénégal, le
bien-être des personnes semblerait en être l’enveloppe. C’est pourquoi nous
avons choisi le concept de coaction, parce que reflétant beaucoup mieux les
enjeux vers lesquels religions et politique doivent orienter leurs relations si
elles veulent remplir leur fonction sociale.

Délimitation des principaux axes d’étude

Église et État se développent dans un environnement où l’un des traits
majeurs de la réalité sociale est la crise économique et ses conséquences sur
la vie des familles sénégalaises. Toutefois, ils n’ont pas d’attitude constante
comme on voudrait parfois le faire croire. Dans le clergé comme dans les
formations politiques, il ne vient à l’idée de personne que les relations
ecclésio-étatiques sont, avant tout, l’apparition d’une nouvelle structuration
sociale face à la crise. Notre objectif, ici, n’est pas d’analyser les modalités
de cette crise, mais de souligner les rapports entretenus par l’Église et l’État
avec cette donnée sociale. Dans un contexte d’aggravation de la crise et de la
pauvreté, comment évoluent les conditions et les modalités des relations
entre deux institutions chargées d’apporter des solutions aux problèmes de
développement des populations ?

En fait, trois questions sur lesquelles repose notre problématique
soustendent tout le débat sur les religions et la politique : la première question a
trait au concept de « relation ». De quoi s’agit-il ? Que met-on derrière ce
mot ? De quoi était-elle faite et comment se présente-t-elle aujourd’hui
lorsqu’on l’applique à l’Église et à l’État du Sénégal ? La deuxième question
aussi récurrente, se rapporte au devoir : Que faire ? Prôner une rupture des
relations entre Église et État ? C’est d’ailleurs en ces termes que Coulibaly
propose d’introduire dans le débat public la réflexion sur les rapports entre
32religieux et responsables politiques au Sénégal . La troisième question est
celle du contexte actuel de lutte contre la pauvreté. En effet, quand on

32 Abdou Latif Coulibaly, op. cit., p. 83.
31

33considère que la population continue à être « plongée dans la galère » ,
Église et État sénégalais sont devant un choix : examiner les enjeux d’une
solidarité entre deux acteurs de développement et les mettre en perspective
ou continuer d’exhiber leurs malentendus. Léon Diouf affirme que l’Église
sénégalaise, en ce qui la concerne, veut se rapprocher de l’action planifiée du
34Gouvernement, après avoir d’abord planifié la sienne , puisque les chrétiens
se retrouvent dans les principes et les valeurs de la Constitution comme dans
35ceux de la Doctrine sociale de l’Église . Ainsi donc, pour des personnes
pauvres restant persuadées que les ressources de l’Église tout comme celles
de l’État, prises exclusivement, sont insuffisantes à changer radicalement
leurs conditions de vie, quelle est l’option la plus structurante pour parvenir
à une synergie des actions communautaires ? La troisième question axée sur
le social est donc la conséquence des deux premières. Elle renvoie à une
vision centrée sur le bien commun et la participation de l’Église et de l’État à
déterminer des choix de vie et de devenir pour leurs populations. Église et
État constituent en eux-mêmes des biens communs, du fait de leur fonction
stratégique de régulation et donc d’acteurs collectifs centraux dans
36l’assurance de « la prospérité générale et l’espoir partagé par tous » . Cette
série de questions justifie le schéma tripartite de notre analyse, à savoir :
1. Les stratégies et les formes d’organisation de l’Église dans un milieu
où ses fidèles sont minoritaires.
2. L’intégration de stratégies et formes d’organisation ecclésiales au
cadre de référence des interventions de l’État. Ce deuxième axe de
notre étude nous amènera à parler aussi des stratégies de l’État.
3. Le futur des relations entre Église et État à partir des réponses
appropriées apportées aux tensions, aux conflits et aux crises
naissant entre ces deux acteurs de développement.


Périodisation

L’énumération des quatre critères d’un champ d’analyse empirique
définis par Raymond Quivy et Luc Van Campenhoudt place en tête le temps
ou la période prise en compte dans une recherche, bien avant la zone

33 Coumba Kâ, « Dakar plongé dans la galère » in Le Populaire, n° 3826, du lundi
27 août 2012, p. 6.
34 Léon Diouf, Avant-propos in Archidiocèse de Dakar, Le document de stratégie de
réduction de la pauvreté (DSRP) et notre plan d’action pastoral, Dakar, SEP, 2003,
p. 2.
35 Province ecclésiastique de Dakar, commission épiscopale Justice et paix –
Sénégal, 50 ans. Document de travail pour le cinquantenaire de l’indépendance du
Sénégal. 1960-2010, Dakar, Imprimerie saint Paul, 2012, p. 27.
36 Ibid., p. 83.
32

d’étude, les organisations et les acteurs sur lesquels on choisit de mettre
l’accent. Pour donner une meilleure visibilité à l’objet de notre étude, il nous
a semblé également nécessaire de circonscrire la période nous ayant
préoccupé. L’étude s’intéresse aux rapports entre Église et État, de mars
372000 à mars 2012 . En effet, c’est durant cette période de l’histoire
contemporaine du Sénégal qu’on a enregistré les qualificatifs d’exception,
les plaintes mutuelles et les critiques les plus acerbes dans les relations entre
Église et État. Ces relations font partie de ce que Tarik Dahou et Vincent
Foucher qualifient de « contradictions de l’alternance » survenue au Sénégal,
38le 19 mars 2000 . Douze ans de relations entre l’État et une confession
religieuse dite minoritaire ne représentent rien dans l’histoire d’un pays.
Cette appréciation semble purement formelle et quantitative de l’évolution
du Sénégal. Toutefois, qualitativement, on sait aussi que quelques années
peuvent façonner l’avenir et le développement d’une majeure partie de la
population ou tout un peuple. Les douze années du Parti Démocratique
Sénégalais au pouvoir ont été suffisamment riches en événements pour
l’Église et l’État pour que le chercheur en général, plus particulièrement le
sociologue, partant de l’observation dépassionnée de ces derniers, tente une
approche du fait ecclésio-étatique global, soit en lui-même, soit par rapport
aux acquis scientifiques au niveau national et dans d’autres pays d’Afrique,
les deux hypothèses n’étant, en réalité, que deux méthodes complémentaires.

On peut dire que la situation de « désamour permanent » est le défi ayant
provoqué cette recherche car, selon Amadou Bâ, « les relations heurtées » de
la présidence de la République avec l'Église sénégalaise ont constitué un cas
inédit dans l’histoire politique du Sénégal, en même temps qu’une menace à
39la cohésion nationale . Toutefois, l’interrogation sur les « vraies causes de
la polémique » nous a conduit à considérer brièvement la perspective
historique en remontant à la vision traditionnelle et à la colonisation pour
jauger la marque que ces périodes ont imprimée aux relations entre religions
et politique.


Plan de l’étude
Notre étude, structurée en six chapitres pour des besoins de clarté, est
regroupée en trois grandes parties, à savoir : le cadre théorique de référence ;

37 Il s’agit des douze ans de pouvoir du président Abdoulaye Wade, du 19 mars 2000
au 25 mars 2012.
38Tarik Dahou et Vincent Foucher, « Sénégal 2000-2004, l’alternance et ses
contradictions » dossier coordonné in Politique Africaine, n° 96, décembre 2004,
p.5.
39 Amadou Bâ, art. cit., p. 14.
33

les réalités et traits caractéristiques du milieu ; les actions communautaires
de l’Église et de l’État et les représentations du « monde d’en-bas ».

Concernant le premier point, nous déclinons les termes de la
problématique sur les interactions de l’Église et de l’État à travers un exposé
sur l’intérêt du sujet, l’état de la question et la revue critique de la littérature.
Dans le deuxième point, nous faisons une présentation de notre milieu
d’étude en mettant en relief la nature et la fonction de l’Église et de l’État.
Au troisième point, nous proposons une lumière sur les problèmes posés par
les relations entre Église et État, leur impact sur les actions communautaires
et quelques pistes de durabilité d’ordre général pouvant s’appliquer à la
coopération entre religieux et politique en matière de développement. Nous
n’aurions pas tiré toutes les conséquences de notre champ de recherche si
nous n’abordions pas les changements de perspective et les intérêts réels
visà-vis des personnes s’impliquant dans les relations entre Église et État. C’est
pourquoi, dans la conclusion, il s’agira de répondre à la question de savoir si
la dimension sociale est constitutive de la religion et de la politique, ou si
elle est simplement utilisée par les guides religieux et les dirigeants
politiques comme un langage n’apportant pas de changements dans la vie
des populations. Cette question est au centre du débat ouvert par ce qu’il est
convenu d’appeler les relations ecclésio-étatiques au Sénégal.

34




Première partie
CADRE THÉORIQUE DE RÉFÉRENCE DE L’ÉTUDE

5



1

Problématique des relations entre religions
et politique en Afrique au Sud du Sahara :
Le cas spécifique de l’Église
et de l’État au Sénégal



Préliminaires

Pour préciser l’orientation que nous donnons à la question des relations
entre religions et politique en Afrique subsaharienne et dans le cas spécifique
de l’Église et de l’État au Sénégal, mentionnons d’entrée de jeu les
dispositifs d’investigation entourant toute recherche et conduisant à la mise
en place d’une problématique. Selon Raymond Quivy et Luc Van
Campenhoudt, la problématique est « l’approche ou la perspective théorique
qu’on décide d’adopter pour traiter le problème posé par la question de
départ […], l’angle sous lequel les phénomènes vont être traités, la manière
40dont on va les interroger » . Les deux auteurs esquissent les caractéristiques
d’une problématique de recherche en sciences sociales. Selon eux, une
problématique est toujours en rapport avec la question de départ qui,
réélaborée en cours de travail, devient progressivement la question effective
de recherche. Ainsi, deux grandes étapes font partie de la construction de
notre problématique de recherche sur l’Église et l’État en coaction dans le
développement : 1) les lectures et les entretiens exploratoires ayant conduit à
faire le point des problématiques possibles et envisager d’aborder les
relations entre religions et politique sous l’angle le plus intéressant et le plus
pertinent ; 2) le choix et l’explication de la perspective retenue.

D’une manière concrète, nous insisterons, dans ce premier chapitre, sur la
portée des courants théoriques, les approches et concepts utilisés pour
élucider, de façon générale, les rapports entre religions et politique au
Sénégal. Nous identifierons aussi leurs limites, et, plus précisément, les
lacunes méthodologiques d’un certain nombre d’écrits portant sur les
rapports entre Église et État ; le tout vise à montrer l’intérêt du sujet, à faire

40 Raymond Quivy et Luc Van Campenhoudt, Manuel de recherche en sciences
sociales, Paris, Dunod, 2006, p. 75.
37

l’état de la question que nous traitons et à énoncer, en termes clairs, le
problème de notre recherche.


L’intérêt du sujet

Les relations entre religions et politique et leur impact sur les décisions
de l’État orientant la vie des populations sénégalaises ont retenu l’attention
d’éminents chercheurs comme Momar-Coumba Diop, Mamadou Diouf,
Donal Cruise O’Brien qui, dans leurs publications individuelles ou
communes, s’orientent vers les confréries musulmanes. En faisant mention
des motifs ayant conduit au choix du sujet de notre recherche, nous avons
reconnu que, malgré leurs productions scientifiques de haut niveau, ces
auteurs ont occulté les spécificités des rapports entre Église et État. Se
servant de données quantitatives favorables aux confréries musulmanes, le
chercheur qui se penche sur la recomposition des liens sociaux ne semble
plus se préoccuper des raisons le poussant à explorer de nouvelles pistes. Or,
l’avancée du savoir sur la manière dont les relations sociales fonctionnent
exige, à tous égards, un élargissement des cas spécifiques à partir des lieux
même de l’étude. L’expérience qu’Abdourahmane Seck raconte dans son
ouvrage la question musulmane au Sénégal. Essai d’anthropologie d’une
nouvelle modernité édifie suffisamment sur le niveau d’appréhension de la
question religieuse : « …le problème le plus difficile est l’entreprise, en tant
que telle, d’objectivation du fait religieux. Le sentiment est très diffus, mais
on ressent, avec force, que tout effort intellectuel de problématiser la
question de l’islam relève de l’approche d’une question sensible. Nous avons
reçu un nombre si important de conseils, d’avertissements, de mises en
41garde, que nous y avons vu, finalement, des mécanismes et ressorts » .

Compte tenu des risques que nous prenons en abordant un sujet aussi
complexe et difficile concernant les religions et la politique au Sénégal, la
formulation de la thématique des rapports entre Église et État ne doit pas être
considérée comme un projet intellectuel à part. Elle s’insère dans un courant
dominé par les travaux sur le religieux et le politique dans l’environnement
sénégalais, ce qui, du reste, justifie la prédominance de références
bibliographiques nationales. Par conséquent, notre exposé se veut une
contribution à la construction du dispositif théorique des connaissances dont
les recherches sur les religions et la politique ont besoin. Il s’insère dans un
domaine unitaire de productions scientifiques portant les inquiétudes et peurs
de ceux qui, sous des formes variées, s’expriment devant les décisions
politiques et économiques fondées sur l’appartenance religieuse. De ce point

41 Abdourahmane Seck, La question musulmane au Sénégal. Essai d’anthropologie
d’une nouvelle modernité, Paris, Karthala, 2010, p. 52.
38

de vue, le fil conducteur de ce travail ne vise pas à accentuer les inégalités
religieuses ni à mettre en péril l’équilibre social.

En prenant un peu de recul, on découvre que la présente investigation sur
les relations entre Église et État, tout comme les travaux axés sur les
confréries musulmanes, s’implique dans l’intelligence des mutations
affectant l’homme et sa culture dans l’environnement sénégalais. L’accès
total à cette intelligence et la production de connaissances qui en découle ne
peuvent se réduire à la monographie d’une religion, s’avérant insuffisante à
dégager des constantes et des ruptures dans les pratiques religieuses. Dès
lors, si l’Église et l’État au Sénégal, comme nous l’avons plusieurs fois
mentionné, ont en commun un même espace de développement, quel mode
de gestion de leurs relations sera capable de permettre aux populations de
résoudre leurs problèmes ?

Notre recherche se veut une reconceptualisation de la question des
rapports entre religions et politique au Sénégal, à partir d’une source :
l’Église et l’État. Les situations de malaise récurrent dans leurs relations
rappellent que ces « deux partenaires » demeurent, dans la problématique
des rapports entre religions et politique au Sénégal, un champ d’exploration
pouvant enrichir les concepts de base de plusieurs disciplines scientifiques,
les théories et les courants de pensée, ainsi que les méthodes de recherche
qu’impose le terrain d’étude. À partir de l’Église et de l’État, nous nous
retrouvons face aux rapports fondamentaux entre des groupes sociaux ayant
une responsabilité dans le devenir des gouvernés et des fidèles. Ainsi,
s’ouvrir à ce qui peut bloquer à tous les niveaux la cohésion sociale, reste un
défi à l’entreprise intellectuelle.

Dans cette perspective, la limitation à la thématique des rapports entre
État et confréries musulmanes chez la grande majorité de nos devanciers
nous a paru sélective dans la mesure où, confrontées à des pratiques et
interprétations diverses, la religion tout comme la politique, se disent au
pluriel. Pour les populations bénéficiant des actions de l’Église et de l’État,
ce qui compte, c’est d’avoir un savoir total et ciblé sur les contradictions se
cachant derrière les discours de leurs décideurs d’aujourd’hui. La
démystification des relations entre Église et État contribue à faire saisir aux
populations les multiples facettes de la crise qu’elles vivent. On ne peut que
déplorer l’oubli de cette perspective dans les études antérieures. Dans les
bibliothèques que nous avons visitées au niveau local, nous avons noté le
peu d’ouvrages consacrés entièrement à la problématique des rapports entre
Église et État au Sénégal après les indépendances. Quand elle est évoquée à
travers quelques comportements d’hommes d’Église et les nuances
caractérisant chaque analyse, l’accent est mis sur l’émancipation des
39