//img.uscri.be/pth/15b86a72ef92cfcae51d1daf3588c58b9b7329b8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,63 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'Eglise et la ville

De
275 pages
L'Église catholique a-t-elle perdu la ville au XXe siècle ? Les diocèses ont-ils su prendre en compte l'urbanisation comme facteur structurant de la modernisation et de la sécularisation ? À partir d'un terrain lyonnais riche en archives, l'auteur s'intéresse à un enjeu déterminant du catholicisme contemporain. L'urbanisation pose le défi de la construction de nouvelles églises, qui fait prendre des risques financiers importants dans les années 1960.
Voir plus Voir moins







L’église et la ville Olivier Chatelan






L’église et la ville



Le diocèse de Lyon à l’épreuve de l’urbanisation
(1954-1975)

















L’HARMATTAN



























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96440-2
EAN : 9782296964402 INTRODUCTION
La ville, objet d’histoire religieuse ? Dans l’historiographie
religieuse contemporaine française, la ville semble à la fois partout
et nulle part. Partout, car le cadre urbain est à l’arrière-plan de la
plupart des recherches dont l’ambition est de rendre compte d’une
histoire du catholicisme dans son rapport à la société qui l’englobe.
Qu’il s’agisse d’une histoire des diocèses ou des paroisses, des
ordres religieux ou des mouvements, des relations de l’Église avec
les différents groupes sociaux ou encore de la vie intellectuelle
dans le monde catholique, la ville apparaît comme un élément
structurant du contexte dans lequel s’inscrivent ces histoires. Lieu
de pouvoir et de rivalités, pôle intellectuel et spirituel, carrefour
d’influences, terrain par excellence des réseaux de toute nature,
espace des masses et de la modernité, la ville présente une
plasticité séduisante, qui a souvent toute sa légitimité scientifique :
définie comme périmètre ou lieu de fonctions, elle concentre et
rend visibles les enjeux d’une période ou d’une thématique. Mais
la ville semble aussi nulle part, tant l’historien la considère assez
rarement pour elle-même, comme objet central du questionnement
1et non plus seulement comme cadre de l’étude . On a pu parler de
la thématique urbaine comme celle d’un « angle mort » de
2l’historiographie religieuse en France .
L’explication d’un « rendez-vous manqué » d’une histoire
croisant ville et catholicisme est peut-être à chercher du côté de
l’Église elle-même : l’importance accordée par les autorités
religieuses au monde rural a pu conduire l’historiographie
religieuse à laisser en friche la question urbaine. Si « le
3catholicisme passe à côté de la ville », c’est aussi parce que

1 Pour les enjeux que représente ce changement de paradigme, voir en particulier :
Bernard Lepetit, Les villes dans la France moderne (1740-1840), Paris, Albin
Michel, 1988, avant-propos, p. 13-18.
2 Bruno Dumons, « Villes et ouvriers. Des territoires pour l’histoire sociale et
religieuse de la France contemporaine », Revue d’Histoire de l’Église de France,
87, 2001, p. 11-131, citation p. 112.
3 Claude Langlois, « Les champs délaissés », Revue d’Histoire de l’Église de
France, 86, juillet-décembre 2000, p. 757-769 ; du même auteur, « Le
catholicisme à la rencontre de la ville. Entre après-guerre et Concile », Urbanité et
liens religieux, Annales de la recherche urbaine, 96, octobre 2004, p. 17-23.

7 l’histoire religieuse comme le positionnement des milieux
catholiques ont longtemps été dominés sur cette question par les
enquêtes de sociologie mesurant en termes quantitatifs la pratique
4religieuse en milieu urbain . C’est par conséquent avant tout
comme lieu d’un long désenchantement que la ville de la
modernité a été envisagée par les responsables pastoraux pour
lesquels ces études ont été réalisées. Figure du déclin de l’emprise
religieuse et de la crise du catholicisme, l’urbain est en outre un
domaine difficile à définir du fait des changements incessants qui
le caractérisent. Avec Jacques-Olivier Boudon, on peut sans doute
affirmer que la ville a fait l’objet d’une méfiance de la part des
autorités religieuses, méfiance que les historiens du religieux
5 6auraient également incorporée . « Point aveugle » d’une histoire
du catholicisme comme du catholicisme lui-même, la ville
décidément vaut que l’on s’y intéresse de plus près. À l’origine de
ce travail centré sur l’espace lyonnais figure en bonne place la
volonté de comprendre plus largement dans quelle mesure un ou
des discours catholiques sur l’urbain ont été produits, entendus,
appliqués et peut-être occultés.
Il faut reconnaître que les chantiers sur ce thème se sont
multipliés depuis une dizaine d’années. Bruno Dumons a dressé un
état des lieux historiographique très documenté de ce qu’il est
possible de lire sur ce croisement fécond, même si toutes les études
recensées ne prennent pas la ville comme objet d’histoire religieuse
ou, inversement, la religion – notamment le christianisme – comme
7ligne directrice d’une histoire urbaine . La thèse de Jacques-Olivier

4 Gérard Cholvy, « Sociologie religieuse et histoire : des enquêtes sociographiques
aux essais de sociologie religieuse », Revue d’Histoire de l’Église de France,
1969, p. 5-28 ; « Réflexions sur l’apport de la sociologie à l’histoire religieuse »,
Cahiers d’Histoire, XV, 2, 1970, p. 97-111.
5 Jacques-Olivier Boudon, Paris capitale religieuse sous le Second Empire, Paris,
Cerf, 2001, p. 11.
6 e e Michel Lagrée, Religion et modernité, France XIX -XX siècles, études réunies
par Étienne Fouilloux et Jacqueline Sainclivier et présentées par Claude Langlois,
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, chapitre 2 : « Histoire religieuse,
histoire culturelle ».
7 Bruno Dumons, « Villes et christianisme dans la France contemporaine.
Historiographies et débats », Histoire urbaine, 13, 2005, p. 155-166 ; Catherine
Maurer, « Espaces sacrés, espaces territoriaux du sacré : l'espace du fait religieux
contemporain dans les historiographies française et allemande depuis la fin des
années 1980 », in Jean-Claude Waquet, Odile Goerg et Rebecca Rogers (dir.), Les

8 Boudon sur Paris vue comme capitale religieuse sous le Second
8Empire peut être qualifiée de travail pionnier en la matière . Le cas
de la région parisienne fait l’objet d’une attention particulière de la
9part des historiens . Il faut signaler en particulier l’étude de Michel
Brisacier dont le principal mérite est de proposer une mise en
perspective historique sur plus d’un siècle de ce que l’auteur
10appelle « la doctrine des constructions d’églises ». Cet article est
à compléter par le travail remarquable d’Antoine Le Bas qui
associe le contexte des Trente Glorieuses (rôle interventionniste
des pouvoirs publics, création des structures d’aménagement du
territoire) aux débats sur la paroisse et à la politique d’équipement
des diocèses d’Île-de-France. Il évoque également les modalités
d’une pastorale urbaine et aborde la question de la
11patrimonialisation des édifices de culte à partir des années 1980 .
Le cas parisien n’est cependant pas le seul espace offrant des
points de comparaison pour l’étude entreprise. Dans un article trop
bref portant sur le diocèse de Nantes, Marcel Launay a analysé de
façon remarquable les rapports entre plusieurs modalités de
l’approche de la ville par l’autorité diocésaine : construction
d’églises nouvelles, mission régionale en ville, commission
diocésaine de sociologie, recensement de pratique dominicale et
12pastorale d’ensemble .
À l’échelle nationale, le travail de Franck Debié et Pierre Vérot
esur l’urbanisme sacré au XX siècle a l’ambition de croiser
urbanisation, pastorale et art sacré dans une périodisation assez

espaces de l'historien, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000,
p. 125-144.
8 Jacques-Olivier Boudon, Paris capitale religieuse…, op. cit.
9 Miriam Simon, « La construction de lieux de culte sur les anciens bastions de
Paris dans l’entre-deux-guerres », Revue d’Histoire de l’Église de France, 90,
juillet-décembre 2004, p. 453-479 ; Jacques-Olivier Boudon, « Les nouvelles
paroisses parisiennes au lendemain de la Séparation », Revue d’Histoire de
l’Église de France, 91, janvier-juin 2005, p. 341-352.
10 Michel Brisacier, « L’implantation des lieux de culte dans le diocèse de Paris
(1871-1980) », Cahiers de l’IHTP, 12, 1989, p. 73-89.
11 Antoine Le Bas, Des sanctuaires hors les murs. Églises de la proche banlieue
parisienne, 1801-1965, coll. « Cahiers du Patrimoine », 61, 2002, en particulier
p. 185-217.
12 Marcel Launay, « De la Mission paroissiale à la mission générale : une étape
dans l’histoire de la pastorale contemporaine », Enquêtes et documents, Centre de
recherches sur l’histoire du monde atlantique, t. XIV, 1988, p. 83-105.

9 13claire et convaincante qui embrasse une période longue . Yvon
Tranvouez propose également des pistes de réflexion intéressantes
qui mettent en perspective historique certains débats (querelle de
l’art sacré, question du financement des églises nouvelles et de leur
visibilité, écarts entre la majorité des fidèles et une avant-garde
militante), donnant ainsi la mesure de la complexité des rapports
14entre ville et catholicisme . Récemment, plusieurs revues et
colloques ont abordé directement la question de la confrontation
15entre ville et religion , de même que plusieurs thèses d’histoire de
16l’art . La production éditoriale religieuse témoigne également d’un
intérêt croissant de la part de catholiques pour les questions
17touchant aux modalités d’une présence d’Église dans la ville .
L’écriture d’une histoire des relations entre ville et catholicisme
suppose un certain nombre de postulats qu’il convient de présenter.
Le religieux n’est pas envisagé a priori comme un obstacle, mais
comme un éventuel acteur du changement social. Il y a, pensons-
nous, un rôle structurant du catholicisme dans le processus de
construction et d'aménagement des villes. Ce travail fait

13 e Franck Debié et Pierre Vérot, Urbanisme et art sacré, une aventure du XX
siècle, Paris, Criterion, 1991.
14 Yvon Tranvouez, « Les catholiques et le devenir des lieux de culte en France,
1945-2005 », in Lucie K. Morisset, Luc Noppen, Thomas Coomans (dir.), Quel
avenir pour quelles églises ?/ What future for which churches ?, Québec, Presses
de l’Université du Québec, 2006 (actes du colloque de Montréal, octobre 2005),
p. 239-256.
15 Outre les revues déjà citées : Ville et religion, Urbanisme, 291, novembre-
décembre 1996 ; Philippe Boutry et André Encrevé (dir.), La religion dans la
ville, Institut Jean-Baptiste Say, Université Paris 12 - Val de Marne, Bordeaux,
Éditions Bière, 2003. Bruno Dumons et Bernard Hours (dir.), Ville et religion en
e eEurope du XVI au XX siècle, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble,
2010 ; Lucine Endelstein, Sébastien Fath et Séverine Mathieu (dir.), Dieu change
en ville. Religion, espace, immigration, Paris, AFSR/L’Harmattan, 2010.
16 Pierre Lebrun, Le complexe du monument : les lieux du culte catholique en
France durant les Trente Glorieuses, thèse de doctorat, Université Lumière-
Lyon 2, 2001 ; Céline Frémaux, Construire des églises en France dans la seconde
emoitié du XX siècle. De la commande à la réalisation. Nord-Pas-de-Calais
(1945-2000), thèse de doctorat, Université de Rennes 2, 2005.
17 Commission sociale des évêques de France, Église et société face à
l’aménagement du territoire, Paris, Centurion-Cerf, 1998 ; Jean-Luc Brunin,
L’Église des banlieues. L’urbanité : quel défi pour le christianisme ?, Paris,
Éditions de l’Atelier, 1998 ; Guy Herbulot, L’Espérance au risque d’un diocèse
[Évry-Corbeil], Paris, Desclée de Brouwer, 2003 ; Pierre-Marie Delfieux, Moine
au cœur de la ville, Paris, Bayard, 2003.

10 l’hypothèse que l’Église est un véritable acteur urbain qui a, avec
d’autres, transformé de l’espace en territoire, c’est-à-dire en un
espace pensé, aménagé, parcouru, faisant l’objet de représentations
complexes et parfois contradictoires. Le territoire n’est pas donné a
priori, il est une production et un aboutissement dont l’histoire
religieuse peut également rendre compte. Si l’Église entend
modeler la ville contemporaine, cette prétention contribue en retour
à l’insertion des catholiques dans une société urbanisée. Ce dernier
postulat conditionne la démarche même de l’historien du
religieux : il ne s’agit pas d’écrire une histoire exclusivement
interne du christianisme contemporain mais d’envisager les
modalités selon lesquelles les discours et les pratiques des
catholiques entrent en interaction avec l’ensemble de la société
française, croyante ou non. Il existe par exemple de réelles
convergences entre la façon dont l’Église diocésaine d’une part, et
les autorités politiques et administratives d’autre part,
appréhendent l’urbain et tentent d’agir sur lui. De même, la
participation au modelage de l’espace urbain – par la construction
de nouveaux lieux de culte notamment – a pu être vécue comme un
inconfort pour les responsables diocésains. Courir le risque de la
ville implique pour l’Église une acceptation de contraintes fortes,
telles que le jeu des négociations ou le recours nécessaire à
l'expertise. La question se pose alors de la nature du
positionnement face à la ville en croissance : adaptation,
modernisation, maintien des héritages ?
L’hypothèse centrale de cette recherche est celle de
l’émergence, au sein du diocèse de Lyon, d’une question urbaine, à
comprendre comme la progressive – bien que non linéaire – prise
de conscience de l’enjeu urbain. La ville en tant que telle, dans ses
composantes globale, territoriale et fonctionnelle, devient chez les
catholiques l’objet de discours et de pratiques que ce travail entend
identifier et analyser. Pour le dire autrement : une territorialisation
des problématiques pastorales mais aussi de l’expertise et du
militantisme catholique est à l’œuvre au cours des années 1945-
1975 dans le diocèse, saisissable par un certain nombre d’indices.
Cette maturation de la question urbaine ne signifie pas que la
ville soit devenue le cadre à partir duquel aurait été repensée
l’action pastorale diocésaine, y compris après le milieu des années
1970. Celle-ci reste largement tributaire d’un modèle hérité, centré

11 sur la paroisse et sur les milieux sociaux. Mais ce relatif
effacement a posteriori de la problématique urbaine chez les
catholiques lyonnais n’a pas historiquement signifié un vide dans
leurs représentations et leurs pratiques. Au contraire, une grande
vitalité caractérise les efforts des prêtres-bâtisseurs, responsables
diocésains, sociologues, équipes de laïcs actifs dans les paroisses
ou insérés dans des mouvements d’Église pour produire un
discours attentif aux réalités de la ville moderne et pour peser sur le
devenir d’une société qui s’urbanise alors rapidement. Nous
supposons par conséquent que la territorialisation, en particulier
pour le cas de l’espace urbain, n’a pas toujours eu la même
intensité ni la même pertinence pour l’Église catholique au cours
de son histoire. Ce rapport à l’espace peut être historicisé.
La volonté de peser sur les formes de l’urbanisation suppose
entre autres une connaissance de l’espace urbain et de ses logiques.
L’Église est en quelque sorte assignée à déterminer une bonne
herméneutique du territoire, pour évaluer les conditions de
possibilité de son action, voire de son emprise. Car la croissance
urbaine rend floues et fuyantes les dimensions de la communauté
traditionnelle. Inversement, des pratiques catholiques peuvent être
comprises comme la résultante de la croissance urbaine.
L’urbanisation est par conséquent envisagée comme un phénomène
modifiant en retour les structures internes de l’institution
diocésaine et la nature de la pastorale mise en œuvre.
Cette présentation reste théorique : dans la pratique, ces deux
mouvements sont difficiles à dissocier. De même, il ne faut pas
comprendre qu’il y aurait eu d’abord une prise de conscience de
l’enjeu urbain, donnant lieu à une construction intellectuelle
élaborée une fois pour toutes, puis des pratiques qui en auraient été
les effets mécaniques. L’histoire que nous écrivons est celle de
l’élaboration concomitante de schèmes mentaux et de pratiques
sociales concrètes, dans laquelle les représentations de la ville se
modifient à l’épreuve du terrain. La plasticité et la pluralité des
discours sur la ville s’expliquent en particulier par le degré de
validité et de pertinence des connaissances savantes produites ou
recueillies, par l’intensité des résistances locales des fidèles aux
directives diocésaines et par la force ou l’inertie des modèles
hérités. La ville en croissance se situe au croisement de discours,
de pratiques et d’enjeux qui ne se recoupent qu’en partie et qui

12 s’ignorent parfois mutuellement : enquêtes de sociologie religieuse,
recompositions territoriales, construction d’églises nouvelles,
études de « planning paroissial », pastorale d’ensemble… Un des
objectifs de l’ouvrage réside dans la mise à jour des connexions qui
ont pu ou non s’établir, par des hommes, des lieux ou des livres,
entre ces diverses préoccupations. Celles-ci ayant toutes en
commun une prétention de peser sur l’élaboration d’une
agglomération qui soit conforme aux orientations de l’Église.
Ces choix dans le traitement du sujet induisent enfin un certain
mode d’écriture historienne. D’abord, le discours n’échappera pas
parfois pour les nécessités de l’analyse à la forme du récit et à des
exposés de type « histoire-bataille ». La majeure partie des faits
positifs ont dû être établis dans le cadre de ce travail, notamment
pour déterminer des éléments du contexte diocésain : chronologie
et modalités de la pastorale d’ensemble, structure et
fonctionnement de l’Office diocésain en charge de la construction
des églises nouvelles. Certes, l’histoire du diocèse a fait l’objet de
18travaux d’un apport irremplaçable , mais la période la plus
contemporaine (après 1945) est paradoxalement moins informée et
plus dispersée que les précédentes.
Par ailleurs, ce travail n’est pas à comprendre comme une
monographie diocésaine. Le passage de l’échelle du diocèse à celle
de l’agglomération n’est pas qu’une question de focale : il
considère les effets de la croissance urbaine et leur éventuelle prise
en compte par l’Église comme le questionnement principal. Il est
néanmoins apparu pertinent sur le plan méthodologique de garder
les atouts de la monographie diocésaine : celle-ci permet en effet
de tester des hypothèses de recherche, de proposer des contrepoints
ou des nuances à des affirmations trop généralistes. L’« analyse
localisée » qu’elle induit répond à une exigence d’ancrage
19territorial, seul apte à écrire une histoire incarnée .

18 Jacques Gadille, Le diocèse de Lyon. Histoire des diocèses de France, 16, Paris,
Beauchesne, 1983 ; Christian Ponson, Les catholiques lyonnais et la Chronique
sociale, 1892-1914, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1979 ; Jean Comby,
L’Évangile au Confluent, Lyon, Éditions du Chalet, 1977 (texte repris et illustré
dans Jean Comby et Bernard Berthod, Histoire de l’Église de Lyon, Châtillon sur
Chalaronne, Éditions de La Taillanderie, 2007).
19 Christian Sorrel, « Échelles et espaces : le diocèse. Réflexions sur
l’historiographie française contemporaine », in Benoît Pellistrandi (dir.),

13 Fig 1. L’espace d’étude : l’archidiaconé Saint-Jean en 1975





C’est le périmètre de l’archidiaconé de Saint-Jean tel que le
définit l’annuaire du diocèse de 1975 qui a été retenu pour cette
recherche, à l’exception de deux secteurs pastoraux très éloignés
du centre de l’agglomération et pour lesquels les sources utilisées
20apportent peu d’informations . L’espace retenu regroupe par
conséquent 117 paroisses réparties sur un total de 34 communes.

L’histoire religieuse en France et en Espagne, Madrid, collection de la Casa de
Velázquez, 87, 2004, p. 225-247.
20 Il s’agit des secteurs de Meyzieu-Genas et de Givors. Seront donc exclues de la
présente étude les paroisses situées sur les communes suivantes : Jonage, Jons,
Meyzieu, Pusignan, Chassieu, Azieu, Colombier-Saugnieu, Givors et Saint-
Romain-en-Gier (Annuaire du diocèse de Lyon, 1975).

14 L’archidiaconé Saint-Jean correspond pour une très large part aux
limites administratives de la Communauté urbaine de Lyon en
1975, ainsi qu’à celles, légèrement différentes, de l’agglomération
telle que la définit l’INSEE la même année. De plus, c’est dans le
cadre de son ministère d’archidiacre de Saint-Jean que le père
Maurice Delorme tente de mettre en place à partir du début des
années 1970 une pastorale d’agglomération dans le diocèse.
Enfin, ce travail ne prétend pas à l’exhaustivité. L’espace a été
considéré comme un outil heuristique, non comme un thème à
épuiser dans sa totalité. La fondation de nouveaux lieux de culte a
été identifiée comme un moment privilégié où se joue un rapport
des catholiques à la ville.
En dehors des documents diocésains officiels (ordo, Semaine
religieuse), les archives manuscrites constituent la majorité des
documents dépouillés, au premier rang desquels se situent les fonds
privés. Parmi ceux-ci figurent avant tout les cartons des Archives
21diocésaines de Lyon. Les papiers du cardinal Gerlier (1937-1965)
et du vicaire général Maurice Delorme (période 1969-1975) ont
constitué le principal support de notre étude. Ces fonds rassemblent
essentiellement rapports, notes, correspondances et comptes rendus
de réunions.
Qu’est-ce que la ville pour le diocèse de Lyon au tournant des
années 1940-1950 ? La prise en compte de la ville dans la
structuration du territoire diocésain ne paraît pas significative au
début des années 1950. L’ordo de 1945 précise que l’archidiaconé
de Saint-Jean, qui compte 20 archiprêtrés, comprend « la ville et
l’arrondissement de Lyon ». Est-ce à dire que ce territoire est
considéré comme particulier du fait de la présence d’un espace
urbanisé ? L’annuaire ecclésiastique ne fait pas apparaître
explicitement le départ entre les archiprêtrés de la ville et ceux
correspondant à l’arrondissement sans la ville. Il n’a pas été jugé
utile de le préciser, ce qui est un premier indice. Seul le classement
par ordre alphabétique du dixième au vingtième archiprêtré permet
de saisir que les archiprêtrés relevant spécifiquement de la ville
sont les neuf premiers nommés. Cette rupture dans la présentation

21 Mis à la disposition des chercheurs suite à la constitution en 1989, à la demande
de Mgr Decourtray, d’une Commission d’historiens présidée par René Rémond
pour faire la lumière sur les rapports entre Paul Touvier et l’Église.

15 du découpage est donc à peine visible et échappe sans doute à la
grande majorité des lecteurs de l’annuaire. Ce découpage par
archiprêtrés s’inscrit dans un héritage ancien, qui a semble-t-il peu
à voir avec les limites de l’espace urbain.
L’usage des termes « rural » et « urbain » est également peu
fréquent dans le bulletin diocésain pour les années 1945-1953.
L’expression « paroisses urbaines » n’apparaît qu’une seule fois, à
propos de la question du logement en 1947. Il existe au début des
années 1950 une pastorale rurale dans le diocèse, structurée par des
organismes diocésains et relayée efficacement pour la diffusion des
informations (avis, convocations) par la Semaine religieuse, qui
consacre des rubriques explicitement intitulées « pastorale rurale »,
22dans le titre de l’encart ou dans l’index . A contrario, l’expression
« pastorale urbaine » ou pastorale « de » ou « dans la ville » n’est
pas utilisée dans les fonds dépouillés et dans la Semaine religieuse
au début des années 1950. À l’exception de l’Œuvre du Christ dans
23la banlieue , aucun organisme (œuvre, service diocésain) n’est
dédié à un référent urbain, qu’il s’agisse d’espace ou de population.
Au moment où s’achève la Reconstruction, les campagnes plus que
les villes semblent attirer l’attention de l’institution ecclésiale.
Faut-il alors invoquer la méfiance de l’Église à l’égard de la
grande ville ? C’est plutôt de désintérêt qu’il faudrait parler, au
sens où l’urbain ne pose pas aux prêtres du diocèse de problèmes
qui lui soient propres. L’exode rural qui retient plus
particulièrement l’attention des curés est pensé en son point de
départ (le monde agricole est en crise) ou en son point d’arrivée
(l’évangélisation du monde ouvrier comme priorité pastorale), et
en des termes sociaux. L’urbanisation, qui constitue le processus
géographique entre ces deux termes, n’est pas retenue comme
catégorie signifiante. Est-ce parce que monde ouvrier et monde
urbain tendent à se superposer dans les représentations du clergé ?
Dans certains écrits ou allocutions, le cardinal Gerlier tend à
confondre « masses ouvrières » et « populations des villes », alors
que cette dernière expression désigne un groupe beaucoup plus

22 Semaine religieuse du diocèse de Lyon, 9 février 1951, 20 août 1951, 21 mars
1952.
23 Voir infra chapitre 3.

16 24large et sans caractéristique socioprofessionnelle particulière .
Cette confusion trouve une grande partie de son explication dans le
contexte religieux d’après-guerre.
En effet, au tournant des années 1940-1950, la ville n’est pas
directement prise en compte dans le discours et les pratiques à la
tête du diocèse : les allusions explicites à des espaces urbains sont
rares. Il n’existe pas de pastorale spécifique pour la ville et les ordo
ne font apparaître aucun service ou organe dédié à des
problématiques proprement urbaines. D’autre part, la distinction
rural/urbain est avant tout utilisée par les responsables diocésains
pour évoquer les difficultés des campagnes. À cette date, les
préoccupations portent surtout sur la définition et les modalités
d’une mission ouvrière : plus que la ville, c’est la question de la
place de l’Église au contact du monde ouvrier qui est au cœur des
débats au début des années 1950. Il y a certes des constructions
d’églises dans des quartiers nouveaux, mais l’urbanisation n’est
pas au centre des justifications données : dans le quartier industriel
de Vaise, il s’agit dans l’immédiat après-guerre de restructurer un
quartier fortement touché par les bombardements de la guerre ; à la
Guillotière, la fondation de l’église Sainte-Marie en 1952 est avant
tout le prolongement des efforts d’apostolat et de soulagement de
la misère dans un quartier traditionnellement au centre des
25pratiques charitables lyonnaises .
À ce titre, on peut parler d’une continuité avec les années
d’entre-deux-guerres : la construction de plusieurs lieux de culte
sur les marges de la ville dans les années 1920-1930 montre des
efforts pour l’encadrement moral et spirituel de la banlieue, mais
cette conquête se fait au coup par coup, à l’initiative de notables ou
de l’Œuvre du Christ dans la banlieue, et non selon des plans
préalablement établis par l’Archevêché, coordonnés et financés par
lui.
Entre le milieu des années 1950 et le milieu des années 1970, la
ville est progressivement identifiée comme un enjeu par les

24 Par exemple : « Pour les paroisses ayant une population rurale même
partiellement (communiqué de Son Éminence à lire en chaire) », Semaine
religieuse du diocèse de Lyon du 24 mars 1950.
25 e Du père Chevrier au XIX siècle au Foyer Notre-Dame-des-Sans-Abris en 1950
en passant par le Secrétariat des Familles créé par la Société Saint-Vincent-de-
Paul en 1919.

17 catholiques lyonnais. Réalisée dans le diocèse en mars 1954,
l’enquête de pratique dominicale et ses suites servent de
révélateurs aux autorités pastorales : au cours des années 1950,
c’est par le biais de la sociologie religieuse que la ville est saisie
(première partie). Cette prise de conscience des réalités urbaines
conduit rapidement l’Archevêché à faire le choix d’une politique
très volontariste d’équipement religieux de l’agglomération : les
« églises nouvelles » témoignent d’un aménagement du territoire
tout au long des années 1960 (deuxième partie). Est-ce à dire que
la ville soit devenue un échelon pertinent d’apostolat ? L’intensité
des débats sur la paroisse urbaine au cours de ces deux décennies,
les remaniements spatiaux pour rendre adéquate la présence de
l’Église au monde urbain et surtout l’arrêt brutal des chantiers de
nouvelles églises quelques années seulement après la fin du concile
Vatican II montrent que le diocèse de Lyon, à l’image d’autres
diocèses urbanisés, est tout au long de la période à la recherche de
stratégies territoriales et de modèles pastoraux (troisième partie).
PREMIÈRE PARTIE
LES ANNÉES 1950 : LA VILLE
SAISIE PAR LA SOCIOLOGIE RELIGIEUSE
CHAPITRE 1
L’ENQUÊTE DE PRATIQUE DOMINICALE DE 1954 :
UN DISPOSITIF D’EXPERTISE
Le recensement de pratique dominicale dans l’agglomération
lyonnaise en 1954 marque un moment important pour le diocèse. Il
constitue l'application concrète d’une sociologie religieuse que le
chanoine Fernand Boulard encourage de ses vœux et qui touche la
plupart des diocèses français entre le milieu des années 1940 et la
fin des années 1950.

La sociologie religieuse en France dans les années 1950-1960

La sociologie religieuse en France telle qu’elle est pensée et
mise en œuvre dans les années 1950-1960 doit beaucoup à la figure
e de Gabriel Le Bras (1891-1970) qui fut directeur d’études à la VI
section de l’École pratique des hautes études (EPHE) et doyen de
la faculté de droit de Paris. Sous son impulsion et sous l’égide du
CNRS se réunit à partir de 1954 un « Groupe de sociologie des
religions » qui comprend les chercheurs Henri Desroches,
François-André Isambert, Jacques Maître et Émile Poulat. Une
revue est créée en 1956, Archives de sociologie des religions, qui
devient en 1973 Archives de sciences sociales des religions. Dès le
départ, ce périodique s’impose comme une des grandes revues
internationales dévolues à l’étude scientifique des faits religieux.
Cette institutionnalisation de la sociologie religieuse fait suite à
un article de Gabriel Le Bras paru dans la Revue d’histoire de
l’Église de France en 1931, qui appelait à l’étude des paroisses
françaises dont la vitalité religieuse était alors connue seulement
par les chiffres souvent peu fiables des annuaires (ordo) des
diocèses. Ce programme de recherche empirique visait à
dénombrer les fidèles en les classant selon la fréquence des actes
religieux qu’ils posent : le « pratiquant régulier » qui se conforme
aux prescriptions de l’institution catholique définit ainsi une
référence descriptive à partir de laquelle sont déclinées des figures
plus ou moins fortes de détachement religieux.

21 Cette mesure quantitative de l’état de l’emprise territoriale de
l’Église catholique rencontre un écho favorable chez ceux qui, au
sein du clergé, sont convaincus que la France est devenue, au
moins pour certaines régions, un véritable « pays de mission ». À
partir de 1945, le chanoine Fernand Boulard (1898-1977), ancien
aumônier de la Jeunesse agricole chrétienne (JAC), devient de fait
le coordinateur d’un gigantesque travail empirique de collecte de
données statistiques à l’échelle nationale. Une première « carte de
la pratique religieuse de la France rurale » est publiée dès 1947
dans les Cahiers du clergé rural, enrichie ensuite par de nouvelles
enquêtes et l’extension du projet aux espaces urbains.
En même temps que cette sociologie religieuse –
essentiellement catholique – s’attachait, par des mises en
perspectives historiques et géographiques régulières, à éclairer des
variations régionales et des héritages culturels différenciés,
l’enregistrement d’une baisse régulière de la pratique religieuse
confortait les certitudes sur la « sortie de la religion » qui
gouvernaient alors massivement l’approche sociologique des faits
religieux. Ce paradigme a été progressivement remis en cause par
une série de réévaluations théoriques à partir des années 1970 : à
cette sociologie de la « sécularisation » dominée par l’idée que les
sociétés massivement rationalisées conduisent à un processus
d’effacement de la religion a succédé une sociologie de la
« modernité religieuse », qui s’attache à montrer les phénomènes
de décomposition et de recomposition des croyances.

La ville en tant que telle, et non le diocèse, devient le cadre
d’une action pastorale. Bien que dépendantes des évêques de
Belley et de Grenoble, quelques paroisses urbaines sont en effet
incluses dans cette enquête. À l’inverse, les paroisses considérées
comme rurales dans le diocèse de Lyon ne sont pas intégrées au
recensement. C’est donc clairement l’espace urbanisé qui est
considéré.
Certes, le recensement de mars 1954 n’est pas la première
eprocédure de ce type réalisée dans le diocèse de Lyon au XX
siècle. Entre février et juin 1952 est organisée une enquête de
pratique dominicale dans les paroisses rurales du diocèse. Fernand
Boulard en assure la coordination à l’échelle nationale, alors que la

22 Direction diocésaine des Œuvres assure localement la conduite de
l’enquête et se charge de centraliser les résultats. Le cardinal
Gerlier encourage cette initiative, car il souhaite en faire la base de
1travail d’une session de pastorale rurale en septembre 1952 .
L’espace rural a donc précédé l’espace urbain comme objet
d’enquête dans le diocèse, confirmant en cela les orientations de la
2sociologie religieuse en France pour les années 1940-1950 . Le
recensement religieux de 1954 n’est donc pas la première
consultation dans le diocèse. Il en constitue cependant la forme la
plus aboutie, utilisant des outils statistiques modernes pour
recenser de façon systématique la population exclusivement
urbaine sur un espace soigneusement défini à l’avance. L’enquête
cristallise des préoccupations, mobilise des compétences et impose
un plan d'action rigoureux avec des échéances précises. Elle est
donc un premier indicateur des représentations et des pratiques des
responsables religieux dans le diocèse sur la question de la ville.
I. Les responsables de l’enquête
Deux personnalités assurent l’organisation générale du
recensement religieux : le vicaire général Claude Dupuy et le laïc
Jean Labbens, qu’il faut présenter brièvement.
Claude Dupuy (1901-1989) est né à Chevrières dans le
département de la Loire. Toute sa formation se déroule dans
l’agglomération : passé par le petit séminaire d’Oullins et le grand
séminaire de Francheville, il est ordonné prêtre dans le diocèse de
Lyon en 1926. Inscrit au Séminaire universitaire et à la Faculté de
théologie, il obtient le titre de docteur avec sa thèse sur Le
triomphe de la Croix du prédicateur florentin Jérôme Savonarole.
Vicaire durant sept ans de la paroisse ouvrière d’Izieux (Loire), il y
développe une section de la Jeunesse ouvrière chrétienne féminine
(JOCF). Il est ensuite nommé à la paroisse Notre-Dame de Saint-

1 « Une enquête précieuse. Communiqué de Son Éminence », Semaine religieuse
du diocèse de Lyon du 22 février 1952.
2 « Les recherches sur la pratique religieuse ont d’abord été menées dans les
régions rurales : la population, plus enracinée, y a un comportement régional plus
caractéristique ; et les recherches y atteignaient plus facilement une précision
satisfaisante. L’enquête dans les villes a longtemps cherché ses méthodes »
(Fernand Boulard, Premiers itinéraires en sociologie religieuse, Paris, Éditions
Économie et Humanisme - Éditions ouvrières, 1954, p. 61).

23 Étienne. Mobilisé pendant la guerre, il devient à son retour
aumônier du lycée de Roanne, puis en 1946 aumônier des étudiants
de Lyon. Il intègre la Direction lyonnaise de l’Action catholique et
des Œuvres, mais réserve également une part de ses activités à la
presse : il est le directeur de la Semaine religieuse du diocèse de
Lyon dans laquelle il fait paraître ses « billets spirituels ». Investi
des fonctions de vicaire général et d’archidiacre de Saint-Jean en
août 1953, le cardinal voit en lui un « prêtre zélé », « d’une
simplicité affectueuse », aimé de ses collaborateurs et à l’écoute.
Son souci des masses ouvrières ne l’a pas conduit à verser dans le
marxisme, ce qui lui vaut sa nomination comme évêque auxiliaire
3en mars 1955 .
Jean Labbens (1921-2005) est quant à lui originaire du nord de
4la France. Après des études à Roubaix, il est étudiant en
philosophie à l’Université catholique de Lille et président de la
fédération lilloise de la Jeunesse étudiante chrétienne (la première
constituée en France, en 1929) à la fin des années 1930. Après
l’invasion allemande, il se réfugie avec ses parents à Castres où se
trouve l’entreprise de tissus pour laquelle son père travaille comme
représentant. À la Libération, Jean Labbens s’inscrit en philosophie
dans les Universités catholiques de Lille et de Lyon, ainsi qu’en
sociologie à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) où il suit
l’enseignement de Gabriel Le Bras. Après la soutenance de sa
thèse portant sur la pensée de Guibert de Tournai, il donne des
cours de philosophie médiévale aux Facultés catholiques de Lyon.
Une proposition d’enseignement de sociologie lui aurait été faite
5par cette institution dès la fin des années 1940 , mais il réalise au
préalable deux séjours d’études. Le premier se déroule aux États-
Unis en 1950-1951 grâce à une bourse du Rotary Club. D’abord
étudiant à Boston, il enseigne la sociologie en 1951 à l’Université

3 « Lettre de Son Éminence le cardinal Gerlier au clergé et aux fidèles de son
diocèse à l’occasion de la nomination de son nouvel auxiliaire Mgr Claude
Dupuy », Semaine religieuse du diocèse de Lyon, 19 mars 1955. Nommé
archevêque d’Albi en 1962, Mgr Dupuy se retire pour raisons de santé à la
Maison Saint-François-de-Sales de Vernaison (Rhône) en 1974 (Église de Lyon
du 24 février 1989).
4 Sauf mentions contraires, ces éléments biographiques sont tirés d’un entretien de
l’auteur avec Marie et Christine Labbens, respectivement épouse et fille de Jean
Labbens, le 6 novembre 2007.
5 Lettre de Jean Labbens à l’auteur, 28 mars 2004.

24 6Notre-Dame (Indiana ). Puis, à la suite de contacts noués avec des
sociologues brésiliens rencontrés lors de ce premier voyage outre-
Atlantique, il est recruté pour enseigner la sociologie à l’Université
de São Paulo pendant le premier semestre de 1952. Entre-temps, en
1951 ou 1952, il devient professeur de sociologie aux Facultés
7catholiques de Lyon . En avril 1953, il intervient lors de la session
de sociologie religieuse organisée par Économie et Humanisme à
la Tourette.
Au moment où les autorités diocésaines décident d’organiser un
recensement de la pratique religieuse à Lyon, Jean Labbens est
contacté : dans un premier temps pour donner « un certain nombre
de conseils », puis pour assurer la coresponsabilité de l’enquête
8avec Mgr Dupuy . Son bureau aux Facultés catholiques, au 25 de
la rue du Plat, sert de local pour le secrétariat général.
Autour de Mgr Dupuy et de Jean Labbens s’active une petite
9 ». La femme de Jean Labbens, Marie, équipe, « précise et dévouée
prend en charge bénévolement le travail de secrétariat. Le jésuite
Émile Pin assure la continuité du secrétariat général lorsque Jean
Labbens est en déplacement. Émile Pin est déjà un spécialiste de
sociologie paroissiale et s’apprête à publier ses ouvrages sur la
10pratique religieuse différenciée des classes sociales . Il a en
particulier collaboré à l’élaboration du bulletin d’enquête,
notamment pour la partie « profession ». Le jeune prêtre Maurice

6 Voir l’introduction de l’article : Jean Labbens and E.K. Francis, « Suggestions to
American Catholic Sociologists for a Scheme of Research », Lumen Vitae,
vol. IV, 1951, Centre international d’études de la formation religieuse, Bruxelles,
p. 159-165.
7 Jean Labbens parle d’une nomination à ce poste en octobre ou novembre 1951
(lettre de Jean Labbens à l’auteur, 28 mars 2004). Mais dans la Semaine religieuse
du diocèse de Lyon qui diffuse (il est vrai de façon non systématique) le
programme de cours de l’Institut social des Facultés catholiques, la première
mention de Jean Labbens comme professeur de sociologie religieuse aux Facultés
catholiques de Lyon date de la semaine du 31 octobre 1952 (cours de « sociologie
paroissiale »). Cette seconde hypothèse a l’avantage de coïncider avec son retour
du Brésil.
8 Lettre de Jean Labbens à l’auteur, 28 mars 2004.
9 Semaine religieuse du diocèse de Lyon du 2 avril 1954.
10 Émile Pin, Pratique religieuse et classes sociales dans une paroisse urbaine,
Saint-Pothin à Lyon, Paris, Spes, 1956 ; Introduction à l’étude sociologique des
paroisses catholiques : critères de classification et typologie, Paris, Action
populaire, 1956.

25 Blanc de la Fontaine fait également partie du secrétariat. Né en
1928, fraîchement ordonné en 1953, il est nommé l’année suivante
dans la paroisse de Saint-Irénée. Ce titulaire d’une licence de
théologie s’intéresse de près à la sociologie religieuse. Jean
Labbens se fait son porte-parole auprès de Mgr Dupuy pour qu’il
obtienne la possibilité de consacrer une année à cette discipline
pendant l’année universitaire 1954-1955, ce qui suppose de le
11décharger de son ministère à l’Institution des Chartreux . Si l’on
exclut les bénévoles recrutés pour la tâche ponctuelle du codage
des bulletins après le recensement, seule une poignée d’étudiants
inscrits au cours de sociologie de Jean Labbens complètent cette
12équipe resserrée .
II. Les objectifs de l’enquête
Que recherchaient les autorités diocésaines lorsqu'elles ont
compté les « messalisants » d'un dimanche ordinaire de mars
1954 ? Cette enquête n'est pas seulement destinée à quantifier un
déclin de la pratique religieuse dont le livre La France, pays de
mission ? d’Yvan Daniel et Henri Godin avait révélé l’acuité
13quelques années auparavant . Certes, le recours à l'outillage
statistique est devenu nécessaire pour établir un diagnostic fiable
sur la vitalité religieuse des populations urbaines. Mais l’enquête
répond plus largement à une pluralité d'objectifs, qui témoignent
d'un volontarisme des responsables diocésains en matière de
connaissance du fait urbain.
Le chanoine Fernand Boulard a souvent expliqué dans ses
travaux les objectifs des enquêtes de sociologie religieuse. Ces
entreprises se présentent comme un travail d’investigation
empirique qui doit mesurer les effets réciproques des pratiques de
la vie religieuse et de l'environnement dans lequel elles s'insèrent.
Les responsables de l'enquête lyonnaise s’inscrivent dans cette
démarche de sociologie appliquée. Le passage de l’échelon
paroissial à une échelle géographique plus petite – le quartier, le
secteur, « la ville même » – a été jugé indispensable par Jean

11 AAL, 11.II.126, lettre de Jean Labbens à Claude Dupuy, 26 avril 1954.
12 AAL, fonds Gerlier, 11.II.126, lettre de Jean Labbens à Claude Dupuy, 31
janvier 1954.
13 Henri Godin et Yvan Daniel, La France pays de mission ?, Paris, Cerf, 1943.

26 14Labbens . À Lyon, les objectifs assignés à l’enquête sont
étroitement liés à l'urbanisation. Ceux-ci peuvent se décliner selon
trois axes : la statistique est l’outil indispensable pour saisir les
réalités d’une métropole, lieu par excellence des fortes densités
humaines et du nombre ; l’enquête permet de déterminer les
obstacles de toutes natures qui entravent la pratique religieuse en
ville ; enfin, le recensement doit conduire à une redéfinition du
maillage paroissial pour adapter le réseau des lieux de culte aux
dynamiques de l’espace urbain.
1. Un outil pour orienter l’action pastorale en ville
Le recours aux statistiques ne va pas de soi dans l’Église des
années 1950. Le recensement lyonnais recoupe des débats alors
vifs dans les milieux catholiques sur la légitimité d’un apport de la
sociologie et, au-delà, des sciences sociales alors elles-mêmes en
15train de s’institutionnaliser .
Jean Labbens et son équipe se sont expliqués sur l’utilisation de
méthodes chiffrées qui pourraient menacer le monopole de la
théologie en matière de production de la vérité. N’est-ce pas
remettre en cause la place du divin que de prétendre lui substituer
des techniques profanes de compréhension ? Sans garde-fou
théologique, les sciences sociales sont perçues comme le lieu d’une
compromission inacceptable avec le monde moderne. Jean
Labbens, qui a le soutien de son archevêque sur cette question,
articule son argumentaire autour de trois constats : la difficulté de
connaître la réalité urbaine de 1954 en ayant recours aux schémas
traditionnels ; la situation inconfortable de l’Église en tant
qu’institution, confrontée comme d'autres instances à la gestion des
masses ; enfin, le principe thomiste d'une légitimité de l’usage de
la raison et des capacités humaines pour comprendre le monde, qui
ne retranche rien au mystère de la Création relevant de Dieu seul :


14 Jean Labbens, Les 99 autres…, op. cit., p. 39.
15 Étienne Fouilloux, « Courants de pensée, piété, apostolat. II. Le catholicisme »,
in Jean-Marie Mayeur, Charles Piétri, André Vauchez et Marc Venard (dir.),
Histoire du christianisme des origines à nos jours, t. 12 : Guerres mondiales et
totalitarismes (1914-1958), Paris, Desclée de Brouwer - Fayard, 1990, en
particulier p. 129-130.

27