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L'islam à l'île de la Réunion

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La minorité musulmane, d'origine indienne, installée à l'île de la Réunion depuis la seconde moitié du XIXe siècle, occupe une place prépondérante sur l'échiquier socio-économique de l'île. Ces immigrés devenus des marchands prospères tiennent les rênes d'une communauté bâtie autour de l'Islam sunnite. C'est à Saint Denis de la Réunion qu'a été édifiée la première mosquée. En 2008, la Réunion est devenue la tête de pont de la finance islamique en France.

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Ajouté le 01 juillet 2010
Nombre de lectures 2 316
EAN13 9782336254784
Langue Français
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A Vincent et Anne
A mes amis de La Réunion
A Pierre Chabert






















Note sur les transcriptions


Pour simplifier la lecture, aucun signe diacritique n’est utilisé pour les
noms propres ; Mawlânâ Ashraf Ali Thânawî est écrit Mawlana Ashraf Ali
Thanawi. A noter que l’abréviation Mw remplace le mot Mawlana.
Pour les mots arabes, les voyelles longues sont notées (â, î, û). Pour les
mots isolés, le pluriel n’est pas ou exceptionnellement utilisé, il est écrit des
madrasas et non pas des madâris.
Un glossaire des mots arabes figure en annexe de même que quelques
unes de leurs transcriptions souvent utilisées à La Réunion.






















REMERCIEMENTS



Je tiens à exprimer ma plus vive reconnaissance à tous ceux et à toutes
celles qui m’ont permis de mener à bien un long travail de terrain.
Ils m’ont ouvert leurs maisons, m’ont accueillie, m’ont donné de leur
temps et ont accepté de répondre à mes questions sur les sujets les plus
variés.
Certains m’ont facilité la tâche en mettant à ma disposition un logement,
une voiture, des documents indispensables. D’autres m’ont invitée à partager
un repas de rupture de jeûne, à une cérémonie de mariage, à un
piquenique...
C’est à eux tous que je dédie ce livre. Sans leur générosité et leur
compréhension, je n’aurais pas pu aller au bout de cette étude qui, bien
qu’imparfaite, aidera je l’espère, à une meilleure connaissance de ces
Réunionnais que l’on appelle « Zarabes ».
Je suis partagée entre le désir de citer ici tous mes interlocuteurs et le
souci de respecter l’anonymat de ceux qui le souhaitent. J’ai rencontré des
Anciens qui étaient heureux de me faire partager leurs souvenirs et qui ne
1sont plus là pour me lire, je pense à eux avec gratitude .
Je remercie, tout spécialement, le Dr Christian Chabert, l’Association
Réunion-Espoir-Solidarité et M. Michel Chodkiewicz pour sa sollicitude et
ses conseils.













1 A Saint-Denis : Mmes Mariam BADAT et Moomine CADJEE, M. Joseph-Ibrahim
CADJEE.
A Saint-Pierre : MM. Aboubakar OMARJEE et Amode Mamode PATEL.







L’île de la Réunion








SOMMAIRE


Préface .................................................................................................... 13
Liste des sigles utilisés ............................................................................ 15
Introduction ........................................................................................... 17

Première partie
La construction de la communauté musulmane sunnite
originaire du Gujarat à l’île de la Réunion ........................................ 25

Chapitre 1 : Les Indiens Mahométans de Bombay :
histoire d’une diaspora ............................................................................ 27
Chapitre 2 : Les « Zarabes » dans la société réunionnaise ...................... 91

Deuxième partie
Cent cinquante ans de stratégies commerciales ................................. 155

Chapitre 1 : De la fin de l’esclavage à la départementalisation .............. 157
Chapitre 2 : De la départementalisation à l’implantation du premier
Hypermarché ........................................................................................... 199
Chapitre 3 : Le commerce soumis au diktat des grandes surfaces .......... 249

Troisième partie
Organisation religieuse de la communauté marchande .................... 297

Chapitre 1 : L’appartenance religieuse : identité revendiquée,
ostentatoire .............................................................................................. 299
Chapitre 2 : Etat des lieux : institutions et pratiques religieuses ............ 363
Chapitre 3 : Défense et illustration de l’islam au péril
de la standardisation................................................................................ 425

Conclusion ............................................................................................. 481
Repères chronologiques .......................................................................... 495
Tableaux de la population indo-musulmane ........................................... 501
Glossaire des mots arabes ; transcriptions réunionnaises ....................... 503
L’islam en ligne : liste des sites des religieux réunionnais ..................... 513
Liste des revues islamiques composées et éditées à La Réunion ............ 514
Aperçu des personnalités religieuses invitées ......................................... 514
Cartes ...................................................................................................... 515
Bibliographie .......................................................................................... 519





LISTE DES SIGLES UTILISÉS

A.C.L.A.O Association culturelle et de langues arabe et ourdou
A.D.R Archives de La Réunion
A.I.S.D Association Islam Sounate Djamatte
A.M.R Association musulmane de La Réunion
A.P.M.K Association philanthropique musulmane de Kathor
B.K.A.I Association Bourbon Kholvad Anjuman Islam
C.C.I.R Chambre de commerce et d’industrie de La Réunion
C.C.O.I Centre culturel de l’océan Indien
C.I.R Centre islamique de La Réunion
C.F.C.I Cellule de fiqh du Centre islamique
C.F.C.M Conseil français du culte musulman
C.R.C.M Conseil régional du culte musulman
C.S.H.R Commission de surveillance du Halal-Réunion
F.R.A.M Fédération réunionnaise d’associations musulmanes
G.D.I.R Groupe de dialogue interreligieux
G.I.E.H.R Groupement d’intérêt économique Halal-Réunion
V.E.M Volontaires d’entraide musulmane






PREFACE


L’islam est-il soluble dans la République ? Cette question fut naguère le
titre ironique d’un ouvrage où une trentaine d’intervenants proposaient des
réponses qui s’étageaient du « oui » au « non » en passant par la gamme des
« oui, mais… » et des « oui, si… ». Implicite ou explicite, elle reste posée
dans le discours politique ou religieux et le débat ne parait pas près de
s’épuiser. Sans prétendre le conclure, le remarquable travail de Mme
Mourrégot montre, à partir d’un exemple rarement étudié avec cette minutie,
qu’il peut se poser autrement.
A 10.000 kilomètres de la métropole, l’île de la Réunion n’intéresse le
plus souvent que la clientèle des agences de voyage et les candidats à la
députation. Elle mérite cependant l’attention à d’autres titres et notamment à
celui qu’énonçait en 2004 le président musulman du « Groupe de dialogue
interreligieux ». « L’islam réunionnais, déclarait-il avec conviction, doit
avoir une valeur d’exemplarité pour l’islam en métropole ». Cette conviction
paraissait d’ailleurs partagée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de
l’Intérieur et, ipso facto, ministre des cultes.
Cet islam réunionnais présente, il est vrai, vu d’ici, des caractères assez
singuliers. Les musulmans vivant en métropole sont d’origines très diverses :
algériens, marocains, turcs, sénégalais… Ceux de La Réunion – qu’on
appelait jadis « Mahométans de Bombay » et qu’on nomme aujourd’hui les
« Zarabes » ne sont guère arabes en dépit de ce nom. Ils sont tous originaires
du Gujerat, et, plus précisément de deux districts de cet état indien. Leur
arrivée n’est pas un phénomène récent : elle remonte à la deuxième moitié
edu 19 siècle. Groupe minoritaire, entre trois et quatre pour cent de la
population de l’île, mais homogène, les Zarabes ne sont pas voués à
n’exercer que des tâches peu qualifiées mais constituent des familles voire
des dynasties de commerçants. Offrant une surface socialement respectable,
ils n’ont pas craint d’affirmer leur différence mais sans affronter les autorités
légales et s’appliquant, au contraire à en cultiver les bonnes grâces. Cette
stratégie patiente et souple à porté des fruits : la première mosquée de France
(réserve faite de la particularité des départements algériens) fut construite à
Saint-Denis en 1905. C’est en 1915 qu’en dérogation à la règle républicaine,
les Zarabes obtinrent avec l’appui d’élus radico-socialistes, l’ouverture d’un
cimetière musulman. La première école coranique, son contrat d’association
avec l’Etat, c’est à La Réunion aussi qu’on le trouve. La première expérience
d’introduction des règles de la « finance islamique » dans le système
bancaire français, c’est également à La Réunion qu’elle a eu lieu.
La cohérence n’est pas l’uniformité. Si les musulmans réunionnais sont
en majorité des sunnites, il y a aussi parmi eux des chiites. Le rite hanafite,
15
comme en Inde, est prédominant, mais le rite chaféite est présent aussi.
L’influence du réformisme fondamentaliste de l’école indienne de Déoband
est forte mais les Barelwis (dont les Déobandis contestent l’orthodoxie)
comptent des adeptes. Le prosélytisme du Tabligh, depuis une cinquantaine
d’année, exerce des effets très visibles sur le système pileux masculin et la
manière de se vêtir mais le simplisme de ses enseignants est loin de faire
l’unanimité. Une origine commune au Gujerat n’a pas empêché, par le passé,
des tensions entre Surtis et Baïssab, qui ne venaient pas des mêmes districts.
Bref, le tableau très nuancé que trace Mme Mourrégot à partir d’un
scrupuleux travail de terrain et d’un dépouillement des publications et des
sources administratives n’est pas celui d’une communauté idéale. Reste qu’il
donne l’image d’une implantation réussie dans le microcosme réunionnais.
Légitimement attachés à des pratiques qui ne sont pas toujours légales –
l’inhumation rapide des défunts et la dépose des corps en pleine terre, par
exemple, ou les abattages d’animaux lors de l’Aïd al-kabîr – les musulmans
ont su négocier avec l’Administration les concessions nécessaires… ou
obtenir qu’elle regarde ailleurs. Une même culture du compromis de part et
d’autre a évité le plus souvent les conflits ouverts. Les problèmes, quand ils
surgissent, apparaissent comme importés de la métropole – telle, entre
autres, la question du « voile islamique » qui n’était pas, jusque là un casus
belli.
Une laïcité soupçonneuse aurait-elle des raisons de s’inquiéter de ces
arrangements avec le ciel ? On constate en tous cas que la République n’a
pas tremblé sur ses bases. Citoyens français, les musulmans réunionnais
paraissent heureux de l’être. Leurs imâm-s sont locaux et parlent français.
Locales aussi sont les ressources de leurs œuvres charitables ou éducatives et
de leurs mosquées qui ne dépendent pas des subsides d’états étrangers. Les
hauts-parleurs proclament le adhân trois fois par jour mais sont muets à la
pointe de l’aube et à l’orée de la nuit : ainsi sont conciliés la piété des uns et
le sommeil des autres.
Ce modèle est-il imitable ? Sans doute pas – il a bénéficié d’atouts
exceptionnels. A tout le moins, peut-il donner à réfléchir.

Michel Chodkiewicz






16


INTRODUCTION


2« La visite de l’émir Abd el-Kader à Paris en 1852 » , tel était le sujet
sur lequel, après une licence d’arabe, je me destinais à faire un travail de
maîtrise. Tout semblait donc aller de soi lorsque je suis allée en vacances à
La Réunion où la visibilité tranquille de l’islam m’a « interpellée ». Je me
rendais compte que, certes, les musulmans faisaient l’objet de stéréotypes :
« Ce sont des gens arrogants », « ils sont fiers », « ils sont fermés », « on ne
sait rien d’eux »… mais que, dans ce coin de France, l’islam et les
musulmans ne faisaient pas peur.
Je découvrais qu’à La Réunion, les mosquées faisaient partie du
patrimoine culturel de l’île, que l’appel à la prière rythmait les journées de
tous, que des commerçants en costumes « islamiques » tenaient boutique au
cœur des villes, que des femmes voilées se promenaient dans les rues avec
leurs enfants et que les filles qui le souhaitaient allaient en classe avec un
3hijâb . Pourquoi ce qui posait tant de problèmes en métropole semblait-il,
ici, aller de soi ? De cette interrogation est né un travail de recherche qui,
commencé en 1994, s’est étalé sur plus de dix ans et qui a fait l’objet d’une
4thèse , dirigée par Marc Gaborieau, qui est à l’origine de ce livre.
En France, la découverte de l’islam par l’opinion publique est récente.
Elle coïncide avec les grèves qui ont eu lieu dans les usines d’automobiles en
1982 et dont les images montraient des ouvriers musulmans faisant leur
prière près des chaînes de montage. C’est pourtant dès 1916 que les autorités
françaises avaient appelé des Algériens pour faire tourner les usines
d’armement à la place des ouvriers français mobilisés, creuser les tranchées
puis, après la Grande Guerre, pour reconstruire les régions dévastées. Plus
5tard, la croissance économique des Trente Glorieuses avait provoqué
l’afflux d’immigrés maghrébins en qui les gouvernants voyaient une
maind’œuvre docile et peu coûteuse. On ne leur avait pas vraiment prêté attention
et ils s’étaient finalement installés dans l’hexagone avec femme et enfants.
Restés là, occupant des postes délaissés par les Français, ils prétendaient
désormais bénéficier des mêmes avantages que ceux-ci.
Quelques années plus tard, la France connaissait des « affaires de
foulard », très médiatisées, écho des turbulences engendrées, ici ou là, dans

2 Celui-ci, après avoir été interné au château de Pau puis au château d’Amboise, était venu
remercier le Prince Louis Napoléon Bonaparte de lui avoir rendu la liberté.
3 Un voile, un foulard.
4 Une alchimie à la gloire d’Allah : stratégies commerciales et institutions religieuses à l’île
de la Réunion, 2008, Paris, EHESS.
5 1945-1974.
17
des établissements scolaires par le port du foulard, revendiqué par de jeunes
musulmanes, scolarisées depuis leur enfance à l’école publique. En 1989,
dans un collège de Creil (Oise), trois élèves avaient été exclues pour avoir
porté un foulard « islamique » en classe et en 1992, une décision du Conseil
d’Etat avait dû imposer la réintégration d’une élève exclue d’un collège de
Seine-Saint-Denis. La laïcité semblant menacée, les pouvoirs publics étaient
intervenus pour fixer des règles. Même si, avec la sédentarisation des
immigrés de confession musulmane, les mosquées se multipliaient en
France, l’implantation de leurs lieux de culte était un problème récurrent.
Quand le projet n’était pas carrément refusé par les municipalités, il donnait
lieu à des débats houleux et à des prises de position passionnées de riverains,
relayés par la presse. On assistait même, ici ou là, à la constitution de
comités de défense de l’environnement, à des polémiques, exacerbées par les
rendez-vous électoraux. Les musulmans, dont le mode de vie et les pratiques
culturelles étaient autres, dérangeaient une société résolument
assimilationniste. Devenus Français, même non pratiquants, ils restaient des
étrangers singuliers.
Dans les années 1990, la situation change à la faveur des attentats,
perpétrés en France, par des musulmans. Désormais, non seulement les
musulmans dérangent mais l’islam inquiète. La mémoire collective des
Français a occulté la longue tradition de présence musulmane en France pour
focaliser sur elle toutes les inquiétudes liées à la délinquance et à
l’immigration. L’attentat du World Trade Center, le 11 septembre 2001, a
exacerbé en Occident les sentiments de rejet, voire d’hostilité vis à vis des
musulmans et de l’islam en général. Les musulmans de La Réunion, perdus
dans une île coincée entre l’Equateur et le tropique du Capricorne, à quelque
dix mille kilomètres de Paris, sont particulièrement affectés par l’image
négative de l’islam véhiculée par l’actualité nationale et internationale. Ils
ont longtemps déploré que les pouvoirs publics ne leur demandent pas de
témoigner de leur expérience, de ce qu’ils appellent leur « intégration
réussie ». Enfin, en 2001, ils ont été invités à la Consultation, al-Istishâra,
qui a conduit à la mise en place du Conseil français du culte musulman et
des Conseils régionaux, censés organiser l’islam en France et permettre aux
musulmans d’avoir des interlocuteurs reconnus auprès des pouvoirs publics.
L’histoire de ces commerçants musulmans, originaires de la province du
Gujarat, en Inde occidentale, à laquelle je me suis intéressée, est une
aventure individuelle et collective. Installés depuis cent cinquante ans en
territoire français, ils ont réussi à être des Réunionnais à part entière, chez
eux à l’île de la Réunion. Acteurs de leur vie, ils se sont fait une place dans
la société créole où ils sont devenus des partenaires économiques
incontournables, où ils ont affirmé, de manière ostensible, leur identité
islamique et où ils ont créé et organisé des institutions religieuses
exemplaires.

18

Migration, minorité et religion

Pour aborder la description du groupe constitué par les musulmans de
l’île de la Réunion venus du Gujarat, différentes orientations étaient
possibles.
J’ai privilégié quatre angles d’approche : ce sont des immigrés, ils sont
une minorité mais appartiennent au monde influent du commerce et, ils
revendiquent haut et fort leur appartenance à l’islam.
Le fait de quitter son pays d’origine pour aller s’installer sur une terre
étrangère entraîne la perte des repères culturels. C’est une rupture, « une
maladie grave » qui laisse des cicatrices indélébiles et engendre chez les
déracinés un sentiment d’insécurité, d’angoisse face à un monde inconnu,
qui entraîne des comportements-réflexes. Les émigrés appartenant à une
même ethnie ont tendance à se regrouper et à constituer une communauté
dans laquelle ils sont entre eux, où ils partagent les mêmes codes culturels,
où ils parlent la même langue et où ils se sentent en sécurité. Leur identité se
forge autour d’un pays, d’un village qui les a vus naître et où sont leurs
racines. Quand et pourquoi ces immigrés de La Réunion ont-ils quitté leur
Inde natale ? Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Comment ont-ils vécu
l’exil ?
Une identité peut aussi s’ancrer sur une appartenance confessionnelle.
C’est ce qu’ont voulu les musulmans gujaratis de La Réunion. L’islam a été
le ciment qui a permis la naissance et jusqu’à aujourd’hui, la vie de la
communauté qu’ils ont construite. La société d’accueil ne leur offrait pas les
institutions nécessaires à leur partique religieuse ? Ensemble, ils les ont
créées. Ont-ils été obligés d’organiser leur culte dans l’ombre ou ont-ils pu le
faire en pleine lumière ?
Cette manière d’exister, d’être reconnu en marquant son espace
religieux n’est pas propre aux Indo-musulmans ; les commerçants arméniens
des XVIIe et XVIIIe siècles ont procédé de la même façon : « Elles étaient
nombreuses ces églises de bois, de brique ou de pierre de taille que les
6marchands arméniens faisaient sortir du sol partout où ils se fixaient » .
7La société de plantation dans laquelle débarquèrent libres, en free
passengers, les pionniers gujaratis, était constituée de groupes humains dont
l’histoire n’était pas la leur ; d’autres immigrés, eux aussi Indiens, vivaient à
La Réunion mais esclaves affranchis ou engagés, hindouistes, originaires du
sud de l’Inde, ils n’avaient rien en commun. Doublement minoritaires, sur le

6 Aghassian M et Kévonian, K, Les Arméniens dans l’océan Indien 17è-18è siècles, in
Lombard, Denys & Aubin, Jean, Marchands et hommes d’affaires asiatiques dans l’océan
Indien, 1990, Paris, EHESS, p. 161.
7 A la plantation correspondait : une structure foncière, une structure industrielle et une
structure sociale.
19
plan ethnique et sur le plan confessionnel, les Gujaratis étaient doublement
étrangers. Aucun de ceux qui vivaient à La Réunion n’avait leur origine
géographique et aucun d’entre eux n’était adorateur d’Allah. Le fait d’être
une minorité dans une société-hôte entraîne fatalement des comportements
de repli, de défense, parfois même, d’agressivité.
Vivre sous le regard des autres, rarement bienveillants pour celui qui est
différent, oblige à montrer sa capacité à faire mieux, à être meilleur.
Meilleurs, les immigrés vont le prouver très vite aux Créoles qui détiennent
tout le commerce de l’île. C’est précisément le domaine dans lequel ils ont
décidé de s’investir. Comment peut-on s’imposer dans un espace occupé par
8une oligarchie blanche lorsqu’on est un étranger, un « contre-nation » ?
Leur origine paysanne ne les avait pas préparés à faire merveille dans le
commerce, mais pour une dispora, faire preuve de talents pour une activité
inconnue n’avait rien d’exceptionnel. D’autres immigrés, libanais, italiens…
l’avaient prouvé, sous d’autres cieux. Au fil du temps, nous verrons que les
« Zarabes » ont su tirer les bonnes cartes pour devenir de riches marchands,
capables de s’imposer au sein de la société civile et de tenir les rênes de la
communauté.


Le commerce à la lumière de l’islam

9A la lecture du Coran et de la Sunna du Prophète, lui-même
commerçant, il apparaît que l’activité économique, la quête du profit, le
commerce, sont regardés avec autant de faveur par l’un que par l’autre. Les
hommes qui, après la Révélation, le suivirent fidèlement et devinrent ses
Compagnons (sahâba) étaient eux-mêmes des commerçants. Abu Bakr,
alSiddîq, le Sincère, n’était-il pas marchand de tissus ? On ne saurait donc
s’étonner que le commerce soit, dans la tradition islamique, l’activité bénie
10 11entre toutes. Selon des hadîths , le Prophète aurait dit : « Le marchand
sincère et de confiance sera parmi les prophètes, les justes et les martyrs » et
« le marchand de confiance sera assis à l’ombre du trône de Dieu au jour du
Jugement ». La Tradition indique que le commerce est une façon privilégiée
de gagner sa vie : « En vérité, un dirham licite qui vient du commerce vaut
12
mieux que dix dirhams gagnés autrement » . Le rôle du marchand a donc
une légitimation religieuse et la prospérité économique de la communauté
13est un devoir pour les dirigeants . Le Coran promet que celui qui consacre

8 C’est ainsi qu’on appelait les étrangers asiatiques, Chinois et Indo-musulmans.
9 La Tradition, constituée par les dits et gestes du Prophète, à la lumière desquels les juristes
et théologiens précisent la loi islamique issue du Coran.
10 Les Dits du Prophète.
11 Rodinson, Maxime, Islam et capitalisme, 1966, Paris, Seuil, p. 33.
12 Tidjâra, Encyclopédie de l’islam, tome X, nouvelle édition, 2000, Leiden, Brill, p. 500.
13 Rodinson, Maxime, Islam et capitalisme, op. cit., p. 123.
20
ses richesses à faire de bonnes actions sera récompensé dans l’Au-Delà :
« Ceux qui dépensent leur avoir dans le désir de plaire à Dieu et pour
l’affermissement de leurs âmes ressemblent à un jardin planté sur un coteau
arrosé par une pluie abondante et dont les fruits ont été portés au
14double » . « Celui qui construit une mosquée, Dieu lui bâtit une maison au
Paradis », rapporte Al-Bukhari.
Le musulman qui agit pour la gloire de Dieu et le bien de la
communauté peut donc espérer des bénéfices spirituels (thawâb) pour
luimême, pour sa famille et pour ses défunts. Certes, grâce à leur intelligence
des situations, les Zarabes ont réussi à augmenter leur patrimoine personnel,
mais année après année, comme leurs pères avant eux, ils investissent une
part importante de leurs bénéfices commerciaux dans des institutions
religieuses communautaires dont ils sont fiers et qu’ils ont à cœur de
transmettre à leurs enfants.


Islam, métissage et modernité

La Réunion est une terre de croyances et de superstitions, une terre de
métissage et de contrastes où les ethnies qui l’ont peuplée ont apporté avec
elles la culture de leurs ancêtres. La créolisation a fait le reste donnant un
syncrétisme magico-religieux populaire qui est une donnée majeure de la
société, qui se donne à voir et se vit au quotidien. Comment les musulmans,
qui ont une obligation de conformité à des règles, se débrouillent-ils dans cet
environnement pluriel ? Les musulmans réunionnais ont-ils réussi à respecter
les règles islamiques, sans manquement grave, ou ont-ils dû faire des
concessions ?
Venus d’un pays sous domination européenne où les musulmans étaient
minoritaires, les Gujaratis savaient qu’ils devraient construire leurs
mosquées, leurs écoles coraniques (madrasa), leurs cimetières. Marqués du
sceau de la Loi islamique (sharîa) en tant que musulmans et régis par les lois
de la République comme Français, les choix ne sont pas toujours faciles,
mais dans le melting pot réunionnais, les musulmans vivent en paix. Non
seulement, la communauté musulmane a réussi à imposer ses différences,
mais ses membres revendiquent leur identité religieuse comme leur
marqueur dominant.
Les modèles occidentaux qui se sont imposés à cette île du bout du
monde l’ont entraînée dans une inévitable standardisation. Les musulmans y
échappent-ils ? Y échapperont-ils ? Quels sont les remparts qu’ils ont édifiés
pour conserver leurs valeurs, celles qu’ils s’efforcent de transmettre à leurs
enfants ? A l’heure où le téléphone portable est dans toutes les poches, où un
Réunionnais sur deux dispose d’une connexion à Internet, la vie quotidienne

14 Coran, s 2, v 265.
21
des habitants de l’île est modifiée en profondeur ; leur façon de penser, de
s’informer, de communiquer, de se distraire, a changé. Communiquer avec
les autres, partout dans le monde, est à la portée de quelques « clics » ; le
risque existe que les musulmans, surtout les jeunes, se laissent séduire par
des modèles blâmables. Pour faire face au danger, que font les gardiens de
l’islam « réunionnais » ?
Toutes ces interrogations ont guidé la plongée que j’ai faite au sein de la
communauté musulmane de La Réunion. Au terme d’un travail de terrain qui
avait pour but de mettre en lumière la minorité indo-musulmane sunnite et la
manière exemplaire dont elle s’est dotée d’institutions religieuses
autogérées, je fais mienne l’affirmation liminaire de Germaine Tillion
présentant son étude des Chaouïas de l’Aurès : « Ce récit est celui d’une
15rencontre » .

Cette étude diachronique s’étale sur quelque cent cinquante ans,
c'est-àdire une longue période allant de 1860 aux premières années du vingt et
unième siècle. Elle saisit les migrants, « les Indiens Mahométans de
Bombay », au moment de leur arrivée à La Réunion, les voit s’installer,
affronter des difficultés, se faire une place dans la société et, au fil du temps,
devenir des acteurs économiques incontournables et certains, des
personnalités de premier plan.
Cinq générations d’individus sont concernées. Parallèlement à la
réussite commerciale qui leur a permis de s’imposer dans la société, nous
assisterons à la création et au développement d’institutions religieuses
indépendantes qui s’insèrent dans le contexte particulier du métissage
culturel et religieux, lié à l’histoire du peuplement de l’île, où les spécificités
locales font « l’exception réunionnaise ».
16 17J’ai privilégié les villes de Saint-Denis et de Saint-Pierre distantes
d’environ quatre-vingt-dix kilomètres parce qu’à elles deux, elles abritent
60 % des musulmans de l’île et que chacune possède une communauté dont
le fonctionnement donne, depuis toujours, le la à celui des autres villes.
En outre, elles abritent, l’une et l’autre, des institutions religieuses
représentatives de la communauté réunionnaise. C’est également dans ces

15 Tillion, Germaine, Il était une fois l’ethnographie, 2000, Paris, Seuil, p. 9.
16 Devenue chef-lieu en 1738 sous le Gouverneur La Bourdonnais. En 1946, lors de la
départementalisation, elle comptait 36.090 habitants ; en 2005, sa population était estimée à
133.700. Sa devise est empruntée à Horace : « Praeter omnes angulus ridet » c.-à-d. « Plus
que tous les autres, ce coin de terre me sourit ». C’est la plus grande ville des départements
d’outre-mer (D.O.M).
17 Devenue sous-préfecture en 1965. En 2005, sa population était estimée à quelque 70.000
habitants. Sa devise est : « Force, Fortune, Chance ». C’est depuis cette ville que sont
administrées les Terres australes et antarctiques françaises.
22
deux villes que sont situées les plus grosses entreprises commerciales
18détenues par les « Zarabes ».
Si dans toutes les villes de l’île, leurs magasins sont proches de la
mosquée et majoritairement regroupés dans certaines rues, il ne saurait être
question de ghettos urbains ou d’enclaves ethniques, notions qui n’ont
aucune réalité à La Réunion.













18 Nom que leur ont donné les Créoles à l’époque où tout ce qui se rapportait à l’islam était
obligatoirement « arabe ». La lettre Z préfixe beaucoup de mots en créole : zistoir (histoire),
zenfant (enfant), zanimo (animaux)…
23







PREMIÈRE PARTIE



LA CONSTRUCTION DE LA COMMUNAUTE
MUSULMANE SUNNITE ORIGINAIRE DU
GUJARAT, A L’ILE DE LA REUNION































































CHAPITRE 1


LES INDIENS MAHOMETANS DE BOMBAY
19HISTOIRE D’UNE DIASPORA


C’est dans une colonie française, affranchie de l’esclavage depuis 1848,
peuplée de quelque 200.000 âmes (dont 19 % d’Indiens), dégagée de ses
20obligations commerciales exclusives avec la métropole et reliée au monde
par des transports maritimes fréquents, qu’au mitan du XIXe siècle de
nouveaux venus ont choisi de poser leur bagage et de commencer une vie
nouvelle. Partir, c’était affronter les risques du voyage en mer et les risques du
déracinement. Mais le Gujarat qu’ils quittaient avait une longue tradition de
commerce transocéanique et, les marchands gujaratis, une légendaire faculté
d’adaptation aux opportunités nouvelles. Une même vague d’exilés, des
paysans surtout, les emmenait à l’île Maurice et de là, en Afrique du Sud, à La
Réunion, parfois à Madagascar. Arrivés au terme de leur voyage qui marquait
une rupture, à la fois matérielle et symbolique, les terres à sucre leur offraient
les opportunités commerciales qu’ils espéraient : ils ont décidé de rester. Une
fois installés, ces pionniers ont servi de tête de pont à l’immigration de
membres, de leur famille, de leur village, qu’ils faisaient venir et à qui ils
fournissaient du travail. Ainsi se sont créés, naturellement, des réseaux
familiaux qui ont servi de supports à des réseaux commerciaux, locaux,
régionaux en relation avec l’Inde. Ces étrangers asiatiques se sont révélés être
de redoutables concurrents pour les commerçants en place et leur insertion ne
s’est pas faite sans péripéties. Choisissant de n’être pas des voyageurs de
passage, mais des acteurs à part entière dans la société qui les accueillait, les
pionniers ont compris qu’il leur fallait tout à la fois prendre pied, trouver leurs
marques et rester fidèles à leurs racines. Prendre une certaine distance par
rapport à leur culture d’origine pour réussir leur insertion ne les a pas
empêchés de maintenir des liens sentimentaux très forts avec la terre de leurs
ancêtres.
L’émigration indo-musulmane à La Réunion se caractérise par sa
remarquable homogénéité. Tous originaires d’une même province, le
Gujarat, des mêmes villages, les immigrés ont la même appartenance

19 Diaspora, mot grec qui signifie : dispersion, dissémination. Appliqué à l’ensemble des Juifs
dispersés hors de la Terre Sainte et, par extension : dispersion d’un peuple, d’une
communauté, à travers le monde.
20 Ils ont bénéficié de la fin du régime de l’Exclusif qui obligeait la colonie à acheter et à
vendre uniquement en France ; elle a été promulguée en 1860.
27
religieuse et majoritairement, la même origine sociale. Ils ont construit une
communauté à laquelle ils se réfèrent constamment, organisée autour
d’institutions religieuses qui ont généré des fonctions, distribué des rôles, et
dans laquelle l’endogamie a prévalu.
Les « Mahométans de Bombay » d’hier ont engendré les Zarabes
réunionnais d’aujourd’hui.


Le Gujarat : repères géographiques et historiques

21Le Gujarat est un Etat du nord-ouest de l’Inde bordé par la mer
d’Oman qui fait face au sud de la péninsule arabique, plus précisément au
sultanat d’Oman. Son nom aurait pour origine la tribu des Gujaras qui
22pénétra en Inde avec les Huns traversant en nomades le Penjab et le
Rajasthan et qui s’est sédentarisée sur la terre qui porte désormais son nom.
L’histoire du pays remonte, pour les plus anciens évènements, à 3.500 avant
JC. Toutes les races qui ont pénétré en Inde ont laissé dans cette région, soit
une contribution à sa culture, soit des traces de leurs civilisations. Le sultanat
23du Gujarat fut fondé en 1401 par Zafar Khan, un Rajput converti qui se
rebella contre le sultanat de Delhi auquel il était rattaché et proclama son
indépendance. Il resta indépendant jusqu’en 1573 date à laquelle l’empereur
Akbar le rattacha à l’Empire moghol. Il resta cependant très majoritairement
hindou, ses commerçants étant le plus souvent des Hindous et des Jaïns.
C’est au Gujarat, première escale des bateaux venant du Proche-Orient, que
s’implantèrent les communautés ismaéliennes.

« L’Inde a toujours été la plaque tournante d’un système d’échanges
par la voie maritime qui relie le Moyen-Orient et au-delà le monde
méditerranéen à l’Extrême-Orient, système parallèle à la fameuse « route
de la soie ». […] Au XVe siècle, des marchands indiens, en particulier du
Gujarat, s’en assurèrent le contrôle aux dépens des marchands arabes qui
24
l’avaient dominée aux siècles précédents » .

« Dès la plus haute Antiquité, les ports de l’Inde furent reliés par
cabotage à ceux du golfe Persique, puis à l’Asie du Sud-Est et à l’Egypte par
25navigation hauturière» . Pour les Hindous, les voyages en mer étaient
proscrits car en Inde, la terre est sacrée et la mer est impure. C’est pourquoi,
le commerce transocéanique a été le fait de navigateurs qui n’étaient pas

21 Sa superficie est de 187.100 km². L’été, la température y est de 41 à 44° C ; la mousson
dure de juin à septembre.
22 Horde originaire de l’Altaï.
23 Rajput : forme hindi du mot sanskrit rajaputra qui signifie « fils de roi ».
24 Markovits, C, (dir), L’Histoire de l’Inde moderne, 1480-1950, 1994, Paris, Fayard, p. 13.
25 Bouchon, G, in Markovits, op.cit., p. 15.
28
hindous. « Tous les marchands de mer sont musulmans car les Gentils ne
naviguent point », écrivait le Portugais Tomé Pires vers 1515. Organisés en
guildes ou en sociétés familiales, ces communautés de marchands de mer
étaient remarquablement solidaires et avaient constitué des réseaux de
correspondants chargés d’établir partout des liaisons entre producteurs et
consommateurs. L’Inde produisait du coton mais aussi des vivres et des
produits manufacturés ; elle était la première puissance cotonnière du
monde. Grâce au Bengale, au Coromandel et au Gujarat, les cotonnades
étaient échangées contre les produits les plus précieux : or et ivoire
d’Afrique, ducats de Venise et ashrafis d’Egypte, épices et bois d’Indonésie,
26rubis de Pégou, cannelle et gemmes de Ceylan . Le Gujarat, plus spécialisé
dans la fabrication de tissus imprimés s’efforçait de dépasser les autres pays
producteurs par l’efficacité de ses réseaux de diffusion.

« Les ports du Gujarat étaient groupés autour de Cambay. Cité
ouverte, elle offrait aux marchands étrangers toutes les productions de
l’arrière-pays : coton brut, indigo, objets d’artisanat et surtout une gamme
infinie de textiles tissés et teints. Ses ports satellites avaient pour noms
27Surat, Rander, Gogha. […] En 1516, Tomé Pires écrivait : « Cambay
28
étend deux bras, l’un touche Aden et l’autre Malacca» .

L’East India Company, compagnie de commerce fondée en 1600 par
des marchands londoniens désireux de participer au commerce des épices,
s’établit au Gujarat et noua des relations diplomatiques avec l’empereur
29moghol Jehangir qui, en 1613, leur accorda le droit d’établir une factorerie
30
à Surat . La ville devint le siège de la Compagnie britannique et le port le
plus attractif de la côte occidentale, celui qui répondait à la demande de
textiles à la fois de l’Empire ottoman, de la cour moghole et des compagnies
31européennes .

« La compétence des hommes d’affaires du Gujarat émerveilla tous
ceux qui les rencontrèrent. Maîtres du marché des textiles, présents à
toutes les escales de la route des épices, coordonnant la plupart des
affaires commerciales, depuis la mer de Chine jusqu’à l’Afrique orientale,

26 Bouchon, G, in Islam et Société en Asie du Sud, 1986, Paris, Ed. EHESS, coll. Purusârtha,
n°9, p. 32.
27 Spécialisé dans la distribution de la porcelaine.
28 Pires, Tomé, Suma oriental, p. 367, cité par Bouchon,G, Islam et Société en Asie du Sud,
op. cit., p. 32.
29 Comptoir.
30 L’East India Company gardera le monopole du commerce jusqu’en 1813. L’effondrement
de l’Empire moghol lui permit d’asseoir sa domination sur le pays. Le président du Board of
Control détenait tous les pouvoirs administratifs qui seront transférés à l’India Office à
Londres en 1858 signant l’arrêt de mort de la Compagnie.
31 Bouchon, G, in Markovits, C (dir), L’Histoire de l’Inde moderne, 1994, op. cit., chap. VIII,
p. 158-178.
29
ils avaient réussi à faire du Gujarat, dès la fin du XVe siècle la plus
grande puissance économique de l’océan Indien et peut-être même du
32Vieux Monde » .


Les musulmans du Gujarat

Les musulmans du Gujarat sont pluriels. Ils sont, soit les descendants de
marchands arabes arrivés dans la province dès le VIIe siècle, soit les
descendants de conquérants turcs, persans et afghans, soit des métis
araboindiens, soit des descendants de basses classes hindoues ou de parias
convertis à l’islam. Tous n’ont pas le même statut : la société musulmane est
une société stratifiée, hiérarchisée, fondée sur le lignage.
Les descendants des musulmans étrangers forment la classe des ashrâf
(pluriel de sharîf) : des nobles, qui regroupent les Sayyids, les Shaikhs, les
Mughals et les Pathans.
Les Sayyids sont les musulmans qui descendent du Prophète par Fatima
et Ali ; ils forment la classe supérieure des ashrâf. Le second degré de cette
classe est occupé par les Shaikhs, plus nombreux, qui sont les descendants
des Compagnons du Prophète ou d’autres clans arabes. Sayyids et Shaikhs,
se prévalant d’une ascendance arabe, occupent le sommet de la hiérarchie
sociale, ce qui leur confère une respectabilité. Les Mughals descendent des
Iraniens et des Turcs. Quant aux Pathans, ils sont d’origine afghane.
33A côté de cette « upper class », figurent les ajlâf , ceux qui ne peuvent
se prévaloir d’aucune ascendance noble. Ce sont des hindous convertis à
l’islam et pour lesquels existent trois niveaux de statut. Les convertis de
34caste supérieure, représentés par les Rajput (certains ont acquis le titre
d’ashrâf), occupent la plus haute marche au-dessous de laquelle vient un
grand nombre de castes artisanales hindoues hiérarchisées, le tailleur étant le
35plus noble des artisans au-dessous des commerçants et des agriculteurs . Le
statut le plus bas revient aux Intouchables convertis. Les conversions, qui se
produisirent surtout à l’époque moghole, concernèrent principalement des
marchands, des paysans et en premier lieu des artisans qui fournissaient des
objets de luxe pour les cours, parmi lesquels un grand nombre de
36 37tisserands . A La Réunion, quelques familles : Affejee, Beg, Issac ,
38Hamed, Rassoulmian, Shaykr se disent ashrâf ; des Rahimkhan, Amirkhan

32 Bouchon, G, idem, p. 26.
33 Ajlâf mot arabe, pluriel de julf : bas, vil. Parmi eux se trouvent les Bohras et les Khodjas.
34 Du mot sanskrit : Rajaputra, fils de roi, viennent Rawat, Ravate, Ravat.
35 Gaborieau, M, Un autre islam, 2007, Paris, Albin Michel, coll. Planète Inde, p. 206.
36 Gaborieau, M, in Markovits, C, (dir), L’Histoire de l’Inde moderne, op. cit., p. 192.
37 Famille qui se prévaut d’une origine afghane.
38 Khan indique une origine pathan, Beg une origine moghole.
30
39ont vécu à Saint-Pierre, de même qu’un célèbre qâri portant le nom de
Beg.
En dépit du fait que certaines régions ont été au cours du temps des aires
à majorité musulmane, les musulmans ont toujours été une minorité dans le
40sous-continent . Ils se sont donc toujours sentis en danger d’être submergés
par un environnement qui ne correspondait pas à l’idéal de société voulu par
l’islam. D’où leur désir permanent de préserver l’islam dans sa pureté
originelle qui explique un certain nombre de leurs attitudes et prises de
position.
Les musulmans indiens ont essaimé au-delà du sous-continent,
constituant une diaspora de plusieurs millions de personnes. Dans la seconde
moitié du XIXe siècle, un certain nombre de Gujaratis sont partis en
Birmanie, en Afrique de l’Est, en Afrique du Sud et dans les îles de l’océan
Indien.


Circonstances et histoire de l’émigration

Pourquoi partir ? Les raisons d’aller chercher ailleurs un avenir meilleur
étaient multiples. Entre 1800 et 1870, l’Inde a connu une forte expansion
démographique : la population totale s’est accrue de quelque cent cinquante
41millions de personnes . Dans le même temps, par l’India Act de 1858,
l’économie indienne subit de grands bouleversements. Pour permettre le
développement des filatures de Manchester, l’Angleterre fit copier puis
exécuter par les machines anglaises, les mousselines, soieries et cotonnades
réputées que les artisans indiens fabriquaient jusque-là, et en inondait le
marché. Face à cette concurrence, les tisserands indiens ont été obligés de
baisser leurs prix et finalement, de chercher un autre moyen de gagner leur
vie. Nombre d’entre eux se sont tournés vers l’agriculture et la culture du
coton qui alimentait les usines anglaises, grossissant la masse des gens qui
avaient tellement de mal à faire vivre une famille qu’un jour, ils durent tout
quitter pour chercher fortune ailleurs. D’autant plus qu’au cours de la
deuxième moitié du XIXe siècle, la famine menaçait toutes les régions de
42l’Inde . Il est possible que les dissensions entre hindous et musulmans, qui
aboutiront à la création de la Ligue musulmane en 1906, aient pu inciter des
musulmans à prendre le large, mais ce qui semble certain, c’est que la

39 Qui récite le Coran de manière parfaite. Ibrahim Yasin Beg, recensé comme ‘prêtre’ en
1926, s’installa à Saint-Denis où il excellait à faire des lunettes.
40 En 1872-74, ils étaient un peu moins de 20 % de la population totale et certainement moins
à l’époque moghole. Gaborieau, M, in Markovits, C, (dir), op. cit., p. 192.
41 Il n’existe pas de statistiques fiables avant 1891.
42 En 1860-1861, la famine aurait provoqué quelque deux millions de morts en Inde du Nord.
31
tradition marchande transocéanique des Gujaratis a pesé dans leur choix de
partir à la recherche de nouvelles opportunités.


De Surat à Port-Louis
Confirmée par le Traité de Paris de 1814, l’appartenance de l’Ile de
France, redevenue Mauritius, à la couronne britannique la prédisposait tout
naturellement à des relations privilégiées avec l’Inde. La fin de l’esclavage,
officiellement aboli dans l’empire britannique en 1835, imposait à cette île à
sucre de se procurer une main-d’œuvre servile et bon marché. C’est tout
naturellement en Inde que les planteurs de Maurice ont fait recruter des
travailleurs sous contrat ou identured labourers. Si la grande majorité
d’entre eux était hindoue, il y avait aussi, parmi eux, des musulmans
embarqués à Calcutta, à Madras et en moindre quantité, à Bombay.
L’afflux de cette population indienne qu’il fallait nourrir et habiller
ouvrait une possibilité d’enrichissement à des commerçants entreprenants.
Les Indiens étaient évidemment les plus aptes à répondre aux besoins
43alimentaires des migrants, à approvisionner les boutiques en riz, dhall ,
44ghee , farine, épices, etc. La nouvelle donne démographique de Maurice a
attiré les premiers commerçants musulmans. De riches commerçants indiens
musulmans, originaires du Kutch, les Meimons, sont venus s’installer au
cœur de Port-Louis, créant un « Meimon Bazaar ». Dominant le commerce
du riz et des matériaux de construction, ils ont constitué une véritable
aristocratie locale. Puis, à partir de 1840 sont arrivés comme free passengers
les premiers musulmans gujaratis, originaires de la région de Surat qui, en
quelques années, ont tous ouvert boutique dans les rues du centre-ville de
Port-Louis, constituant le « Surtee Bazaar ». Après avoir tissé leur toile dans
45les villes, les Surtis se sont établis dans les zones rurales .
Les migrants étaient des hommes jeunes qui venaient tenter l’aventure,
seuls ou en compagnie de frères, de cousins, d’amis. Certains d’entre eux
rejoignaient un parent ou un ami qui avait besoin d’eux pour son commerce
ou sa comptabilité. Quelques-uns, issus de familles de commerçants, sont
arrivés en ayant des relations professionnelles, parfois même une
maisonmère à Bombay, ce qui a facilité leurs débuts. Mais les plus nombreux
étaient issus de familles d’agriculteurs et, en moindre proportion, de
propriétaires terriens. Quoi qu’il en soit, ces pionniers avaient en poche un
certain capital qui leur permettait de mettre en place les structures
commerciales grâce auxquelles, au prix d’un travail acharné et de stratégies
adaptées aux conjonctures successives, ils ont fait fortune. En liaison avec

43 Lentilles.
44 Beurre clarifié ou mantèque.
45 En 1851, il y avait déjà plus de 11.400 musulmans à Maurice, soit 6,21 % de la population
totale.
32
46Bombay, siège d’une intense activité commerciale , ces nouveaux-venus se
sont spécialisés dans la vente de tissus de coton, de « grains » et de denrées
alimentaires. Ayant su répondre aux besoins spécifiques des Indiens engagés
47dans les plantations de canne à sucre , ils ont réussi. Leur réussite
commerciale leur a permis d’investir dans la principale richesse de l’île : le
sucre. Ils ont acheté des plantations de canne, des usines pour la transformer
et ont exporté leur production en Inde et en Grande-Bretagne. En 1878, les
affaires étaient si florissantes que les plus gros négociants surtis ont fondé
l’India Boat Co.Ltd.. Leurs propres bateaux assuraient régulièrement la
liaison entre Maurice et l’Inde. La réussite des Gujaratis s’est construite sur
une éthique du travail : ne pas ménager ses forces, vivre de manière frugale
et s’entraider.
Tel jeune garçon, âgé d’à peine dix ans, livrait les balles de riz avec une
brouette. Le commerce était une entreprise communautaire : une affaire de
famille, une affaire de compatriotes.
Fidèles à la tradition indienne selon laquelle la possession foncière est
entourée d’un grand prestige, nombre de musulmans de Maurice ont investi
l’argent gagné grâce au commerce dans l’achat de propriétés agricoles, puis
dans l’industrie. Dans l’industrie sucrière évidemment, mais aussi dans
d’autres industries comme la fabrication de fibres végétales, la confection de
sacs destinés à recevoir le sucre… dans d’autres industries encore, sans lien
avec les productions locales. Ainsi, en 1900, quatre frères surtis, les Atchia
Brothers, à la tête d’une vaste plantation de canne à sucre, et déjà
propriétaires d’une usine de fibres végétales et d’une usine sucrière qu’ils
dirigeaient, ont fondé la Mauritius Hydro-Electric Company qui fournissait
en électricité toute une partie de l’île et produisait aussi du matériel
électrique. Puis, ils ont innové en organisant des séances itinérantes de
cinéma. En 1915, ils ont construit la première salle de cinéma de l’île
Maurice, le Cinema Hall de Rose-Hill. Hossen Rawat, un autre Surti, sera
appelé, plus tard, le « roi du cinéma ». Développant son propre circuit de
distribution, il sera à la tête de vingt-et-une salles projetant des films qu’il
48importait d’Europe et d’Inde .
Malgré leur dynamisme, les résultats des Gujaratis dans l’industrie n’ont
pas été, dans l’ensemble, à la hauteur de leurs espérances. Ils manquaient de
savoir-faire et d’expérience pour faire face à l’oligarchie franco-mauricienne
toute puissante. Ils ont donc peu à peu abandonné les usines, mais ont
conservé la propriété des domaines agricoles.

46 Markovits, C, Marchands et villes (1760-1860) in L’Histoire de l’Inde moderne,
14801950, 1995, Paris, Fayard, p. 389.
47 De 1843 à 1863, 305.965 immigrants indiens britanniques ont été introduits à Maurice.
48 Emrith, Moomtaz, History of the Muslims in Mauritius, 1994, Mauritius, Le Printemps,
p. 39.
33
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Inde était le principal marché
de Maurice. L’importation de grains, lentilles (dhall), épices, sacs de jute,
tissus, était le monopole des Gujaratis et l’exportation du sucre était presque
entièrement entre leurs mains ; ils possédaient leurs réseaux, leurs propres
bateaux et leurs propres docks : les Arabian Docks & Co.
Mais les familles s’étant agrandies, il leur fallait regarder ailleurs. Pour
s’assurer le contrôle de l’espace économique dans la zone de l’océan Indien,
les Gujaratis ont prospecté puis investi dans des succursales, à Madagascar,
en Afrique du Sud et à La Réunion, l’île-sœur toute proche, elle aussi île à
sucre.


La Réunion

« Les premiers hommes à avoir tenté l’aventure appartenaient à
deux familles : les Zafar et les Fahim. Ils vinrent seuls et firent de
fréquents séjours en Inde pendant plus de dix ans, se marièrent en Inde
et revinrent pour s’installer définitivement, à Saint-Denis et à
SaintPaul. Zafar et Fahim firent venir des membres de leur famille
respective et des compatriotes afin de permettre le développement de
leurs activités. Paysans d’origine, ces hommes s’intéressèrent à
l’agriculture dans la région de Saint-Paul, essentiellement à la culture
de la canne. Zafar achetait des « bons » aux planteurs et les revendait
aux agents de change à Saint-Pierre, […] les planteurs venaient
s’approvisionner chez le commerçant musulman et avaient leurs
49marchandises avec des « bons » .

Ces pionniers étaient donc agriculteurs et commerçants. Cette brève
histoire comporte en elle-même les caractéristiques de l’immigration des
Indo-musulmans : des hommes jeunes, frères, cousins, amis, venus seuls à
La Réunion, ont fait venir des compatriotes ou des parents pour s’occuper de
leurs affaires pendant leur voyage en Inde où ils retournent se marier, avant
de revenir à La Réunion. L’histoire ne dit pas si les Zafar et Fahim ont
ramené leur femme indienne ou si elle est restée dans la famille…
Pour les déracinés, « la recherche de l’ « entre soi » est le seul moyen de
50parvenir à constituer un îlot de sécurité et de relative tranquillité » .


Famille et village d’origine : deux valeurs sûres pour les exilés

« Un des ressorts profonds de l’émigration consiste en une
organisation familiale et géographique très structurée. […] Il ne s’agit

49 Némo, J, Musulmans de la Réunion, 1983, Saint-Denis, Ed. AGM, p. 25.
50 Noisiel, G, Le creuset français, 1988, Paris, Seuil, p. 171.
34
pas d’une entreprise individuelle, mais d’une sorte d’entreprise
collective où les liens tissés par la famille et la localité d’origine sont
51déterminants » .


Surat et Broach (Bharutch)

Les Gujaratis installés à La Réunion ont deux points d’ancrage au
Gujarat : les districts d’Ankleshwar avec la ville de Surat, et celui de Kanam
52où se trouve Bharutch (autrefois Broach). Les découpages administratifs
ayant créé des enclaves, quelques villages du district de Bharutch étaient
53rattachés à celui de Surat, c’était le cas de Panoli et d’Umarwada .
Les Indomusulmans originaires de Surat, les Surtis, sont les plus
nombreux. A La Réunion, les personnes originaires de Bharutch sont parfois
appelées les Kanamias, mais plus souvent, les Baïssab. L’origine de ce nom
54 55
« serait » la conjonction des mots bhay et sahab et ferait référence à la
salutation que faisait un Bharutchi accueillant un parent ou un ami à sa
descente de bateau. Comment expliquer l’animosité qui a prévalu longtemps
entre Surtis et Baïssab ? Les réponses obtenues à cette interrogation ont été
multiples et incertaines, axées sur le fait qu’en Inde, le cloisonnement était
très marqué entre les deux districts. Peut-être ces deux entités ne
faisaientelles pas partie de la même juridiction ? Serait-ce donc une simple histoire
de géographie, liée à la Narmada qui coule entre les deux districts,
déterminant un pays du Nord : Surat et un pays du Sud : Bharutch ? La
56société musulmane étant extrêmement stratifiée , ne serait-ce pas plutôt un
antagonisme de « castes » ? Ne serait-ce donc pas, tout simplement, le
57prolongement de la hiérarchisation de la société qui prévalait en Inde ?
En effet les Baïssab, qui étaient souvent de gros propriétaires terriens ou
des commerçants prospères, étaient plus riches que les Surtis auxquels ils ne
58
donnaient pas leurs filles . Si malgré tout, des enfants se mariaient entre
eux, le déshonneur était sur la famille qui coupait les ponts. Les Baïssab, qui

51Wong-Hee-Kam, E, La Diaspora chinoise aux Mascareignes : le cas de La Réunion 1996,
Paris, L’Harmattan, p. 41.
52 Broach, à 19 kms de Surat ; au XVIIe siècle, ses industries de blanchissage et de teinture
étaient réputées. On y envoyait les toiles de Lucknow et d’Agra.
53 Entretien : M. I.Issop-Banian, Saint-Paul, 2005.
54 Frère. Mot utilisé en Inde du Nord pour désigner un frère biologique, un cousin, un
compatriote du même village.
55 Monsieur : marque de respect.
56 Gaborieau, M, Islam et Société en Asie du Sud, 2007, Paris, Albin Michel, p. 12.
57 A Bombay, il existe des musâfir khânas (maisons pour les voyageurs) surtis et d’autres
pour les bharutchis.
58 Dans les textes écrits en Inde, l’idéal du mariage est hypergamique : un homme peut
prendre femme dans la catégorie inférieure, mais une femme ne peut se marier dans un groupe
inférieur. Gaborieau, M, in Markovits, C, op. cit., p. 185.
35
se veulent « plus musulmans » parce qu’ils auraient été islamisés plus tôt, se
vantent d’avoir supprimé leurs patronymes hindous en faveur de patronymes
islamiques, ce que n’ont pas fait les Surtis.
Des travaux ethnologiques et sociologiques réalisés en Inde et au Népal
ont montré que la sensibilité déobandie était volontiers adoptée par des
groupes de bas statut qui s’en servaient pour légitimer leur ascension sociale.
Ce n’est donc pas un hasard si les Surtis, traditionnellement infériorisés,
mais en pleine mobilité sociale (ils sont devenus de riches commerçants) ont
adopté la doctrine déobandie quand les Baïssab, plus riches, optaient pour la
sensibilité barelwie.
A La Réunion, on observe précisément que les tenants de l’Ecole
théologique barelwie se retrouvent chez les Baïssab alors que les Surtis sont
59déobandis .
Et l’on sait que les Déobandis considèrent les Barelwis comme des
60kuffâr et réciproquement. Comment ne pas penser que c’est bien dans cette
opposition, importée de l’Inde, que se trouve l’explication des dissensions
qui les ont opposés, parfois violemment, et qui ont, pendant quelques
décennies, empêché toute communication entre eux ?


Surtis et Baïssab : des frères ennemis ?
Avec l’exil, l’hostilité entre les deux « castes » a été quelque temps mise
en sommeil. Cette occultation a permis aux deux clans de joindre leurs
efforts pour la construction de leurs institutions religieuses. Mais l’armistice
fut de courte durée ; les hostilités ont repris au sujet de l’enseignement dans
les écoles coraniques, les médersas. Les Baïssab, formés à l’école barelwi et
les Déobandis à celle de Déoband se sont opposés. Les Barelwis, qui ne
voulaient pas cautionner un enseignement qu’ils n’approuvaient pas, se sont
retirés de la gestion des affaires communautaires. On assista même à la
création de deux associations cultuelles dans la ville de Saint-Louis. Pendant
dix ans, l’association gérant le patrimoine communautaire de Saint-Denis
changea même son appellation. Le 19/10/1970, elle devint l’Association
islamique du culte des originaires et leurs descendants de la ville de Surat,
des villes et villages du canton d’Ankleswar, signant ainsi l’exclusion
officielle des Baïssab de la gestion des mosquées-médersas de Saint-Denis.
Les tensions s’étant apaisées, l’Association devint le 7/12/1980,
« Association Islam Sounatte Djamatte », sans distinction d’origine. C’est
sous ce nom qu’elle existe toujours ; elle est connue par son sigle AISD.

59 Se reconnaissent dans les orientations de l’Ecole théologique de Déoband.
60 Pluriel de kafîr, infidèle. Les Barelwis ont une vénération pour le Prophète qui, selon eux
est présent partout, voit tout, détient les secrets des mystères de l’Au-delà, du sens caché du
Coran, du passé et de l’avenir. Cette vénération s’accompagne de pratiques jugées
hétérodoxes par les Déobandis.
36
Quoi qu’il en soit, pendant des années, les tensions furent permanentes
entre Surtis et Baïssab, principalement dans les villes de Saint-Louis et du
Port. Les enfants se querellaient en classe, les pères s’invectivaient en
public. En 1932, les journaux font état de bagarres à coups de bâtons dans
les rues de Saint-Denis ! Entre 1932 et 1972, il n’y eut plus aucun mariage
entre les deux « clans » ; celui qui eut lieu en 1972 n’entraina, dit-on, qu’un
enthousiasme modéré. En 2008, tout ceci est de l’histoire ancienne. Seuls les
patronymes évoquent l’origine territoriale des uns et des autres, qui
travaillent ensemble, se marient ensemble.


Les patronymes des Gujaratis

Certains noms de famille se reconnaissent comme baïssab. Ce sont en
particulier : Ali, Alibaye, Alibhaye, Amode, Amodjee, Amodali, Issa,
61Issabhay, Issabhaï, Valy, Vally …
Le patronyme Mohamed peut être surti ou baïssab, de même que Patel.
Tous les Patel surtis viennent de Kholwad, de Naroli et de Garan ; les Patel
baïssab, de Kanamia. En Inde, il y a des Patel hindous et des Patel
musulmans. A La Réunion, il n’y a pas de Patel hindous.
Certains patronymes renvoient à un nom de métier ou de fonction :
62Banian désigne un marchand, Patel, un chef de village, Nakhuda, un
navigateur, Lala, un vendeur de teinture rouge. Dessaï était celui qui avait la
responsabilité des poids et mesures. Un patronyme peut aussi être attaché à
un lieu géographique : Randera signifie originaire de Rander.
63Le patronyme le plus fréquent à la Réunion est Omarjee ,
particulièrement à Saint-Pierre. La majorité des Omarjee sont surtis,
cependant, certains sont Baïssab.
Autrefois, pour identifier quelqu’un dans la foule de personnes portant
le même nom, on ajoutait un qualificatif évoquant son activité
professionnelle. Ainsi, on parlait à Saint-Denis de « Patel-Boutons » : celui
qui tenait une mercerie et à Saint-Pierre, de « Moullan-Bata » : le marchand
de chaussures Bata.
Parmi les villages du district de Surat qui, en dehors de la ville-même de
Surat, sont le berceau des commerçants installés à la Réunion citons :
Ankrod, Bordhan, Barbodhan, Dhamrod, Diva, Ekléra, Kathor, Kholwad,
Naroli, Panoli, Rander, Tadkeswar, Varatchia… associés à quelques

61 Le suffixe –bhay qui signifie « frère » indique aussi bien un frère biologique, qu’un cousin,
que quelqu’un du même village.
62 A Maurice, les Banian sont devenus Seth, nom gujarati qui signifie « patron ». Ils sont
coupés du réseau kholwadia.
63 Le suffixe –jee est une distinction accolée au nom d’une personne particulièrement
respectée.
37
patronymes dont la liste qui suit est loin d’être exhaustive ; elle ne
mentionne ni les Gangate ni les Panshbaya, ni bien d’autres.
Ankrod : Bobate, Bordhan : Safla, Omarjee ; Barbodhan : Atchia ;
Diva : Bhagatte ; Ekléra : Affejee, Makda ; Kathor : Omarjee, Cadjee,
Locate, Mall, Molla, Mollan, Moullan, Parack, Timol, Zadvat ; Kholwad:
Banian, Chotia, Coly, Kassou, Mogalia, Patel, Salojee; Naroli : Dessaï,
Mulla ; Omarvada : Sulliman ; Panoli: Badat; Dodat, Gany, Hatia ; Rander :
Randera ; Tadkeswar: Ansou Bana, Ingar, Ismaël-Daoudjee, Issop,
Mangrolia, Nakhuda, Noorgate, Ravate. Surat : Akhoune, Dindar, Cadjee,
Lala, Limbada…
En ce qui concerne le district de Kanam/Bharutch, les villages et les
familles concernés sont moins nombreux. On peut citer : Jadrah, Kambori :
Valy ; Kanamia : Adam, Adame, Patel, Issop, Vally; Sarod: Alibhaye;
Thankalia : Amode, Issa, Issabhaye, Issabhaï, Moussa...
Avant la seconde guerre mondiale, un gros importateur de tissus
« Moussa Fils » appartenait au groupe baïssab. De nos jours, une
64personnalité baïssab particulièrement connue est M.Houssen Amode , bras
droit du président Paul Vergès, directeur général des services de la Région,
président-fondateur de l’Association musulmane de La Réunion,
viceprésident du Conseil régional du culte musulman, conseiller du groupe de
dialogue interreligieux, etc.
Un autre Baïssab occupe une place officielle dans la vie publique :
M.Bachil Valy qui, en 2001, a été élu maire d’une jolie localité du Sud :
l’Entre-Deux.
Il est le seul maire musulman de l’île et depuis 2008, siège au Conseil
général où il est responsable de plusieurs commissions.
Les patronymes des Gujaratis ont des graphies multiples : Locate et
Lokhat ; Cadjee c’est aussi Kazi, Kajee ; on trouve des : Dessaï, Dessaye,
Dessai, Dessay, Desaï, Desai, des Issac, Issack, Issak ou encore Essack.
A La Réunion, il est un autre patronyme à géométrie variable : Akhoun,
Akhoune, Akoun, Akhoone, Akoone, tout comme Vali, Valy, Vally…
Trace de l’émigration conjointe vers les terres de l’océan Indien, on
retrouve en Afrique du Sud des familles Dessaï, Kathrada, Saloojee
(Salojee), Seedat (Sidat), Moosa (Moussa), Moola (Molla), Omarjee,
Bobate, Lockate (Locate), Parack, Rawat (Ravate)... Une localité porte
même le nom de Parelock (Parack+Lockate) car ces familles originaires de
65Kathor y sont très nombreuses .
Lorsque l’on observe les patronymes présents à l’île Maurice, on
retrouve également une grande similitude avec ceux de La Réunion : Bordie,

64 Le patronyme Baïjy a été supprimé par le Bureau de l’immigration in Ismaël Daoudjee, A,
op. cit.,p. 106.
65 Entretien : M. Idriss Issop-Banian, Saint-Paul, 1996 et 2005.
38
Badat, Cajee, Affejee, Rajah, Moolan, Mall, Assenjee, Issack, Randera,
Rawat, Seedat, Timol…
On peut s’apercevoir que, dans l’immigration, les contacts entre les
représentants de l’Administration et l’étranger aboutissent fréquemment à
une amputation de son nom, signe élémentaire de son identité. Les autorités
britanniques qui établissent les passeports se contentent très souvent
d’écrire : né à Bombay. Les patronymes traduits, car écrits dans une langue
qui n’utilise pas l’alphabet gréco-latin, sont fréquemment tronqués ou
modifiés. Parfois, c’est à La Réunion que les patronymes sont mal
orthographiés ou amputés.
Ainsi, Ismaël-Daoudjee Nakhuda, embarqué à Bombay en 1895, a-t-il
vu son nom délesté de Nakhuda. Est resté son prénom, Ismaël, auquel était
joint, comme le voulait la tradition, le prénom de son père : Daoudjee. Dès
66lors, son patronyme et celui de ses descendants restera Ismaël-Daoudjee .
Il arrive même qu’au sein d’une même famille, tous les enfants ne
portent pas le même nom.
Le président du dialogue interreligieux, Idriss Issop-Banian raconte que
lors d’un séjour à La Réunion, son père qui vivait à Paris, a « perdu » son
patronyme Banian. L’officier d’immigration s’est arrêté aux deux premiers
prénoms : Ibrahim et Issop, passant à la trappe Moussajee et Banian. Dès
lors, il fut officiellement Issop, mais continua de se faire appeler Banian.
Installé à La Réunion, il a eu douze enfants. Les six premiers, nés à
SaintPaul où il était connu, ont été déclarés : Banian. Les six derniers, nés à
SaintPierre où il n’était pas connu, ont été obligatoirement déclarés : Issop. Idriss,
premier enfant né à Saint-Paul portera le nom de Banian jusqu’à sa majorité
puis, l’Etat civil lui fera savoir que son nom légal est : Issop. Il est connu
sous le nom d’Idriss Issop-Banian.


Les prénoms des Gujaratis

Les oulémas recommandent à tout parent « de donner à son enfant un
nom béni qui lui apporte bénédiction et lui inspire une bonne conduite en ce
67monde » . Les enfants nés de parents musulmans ont toujours reçu des
prénoms islamiques arabes, parfois persans, mais avec le temps, le choix des
prénoms a évolué. Il y a des prénoms vieillots et des prénoms « modernes ».
Autrefois, les parents donnaient à leurs enfants des prénoms évoquant des
personnages remarquables de l’islam, les personnes pieuses de la famille ou
de l’entourage du Prophète, ainsi : Abou Bakar, Daoud, Sulliman, Ibrahim,
Ismaël, Sadeck, Zouber… Roucaya, Zeinab, Khadidja… Certains ont été
créolisés : les plus fréquents sont : Amode, Amod ou Ahmod pour Ahmed,

66 Entretien : Dr Amode Ismaël-Daoudjee, Saint-Pierre, 1996.
67 Centre islamique de la Réunion, Prénoms islamiques, sd, Saint-Pierre, p. 7.
39
Mamode, Mamod, Mahmad, Mahmade (et dérivés : Nourmamod,
Mamodhanif…) pour Muhammad, et Issop pour Yusuf, c’est aussi un
patronyme. Toutes les familles comptaient aussi un Goulam qui signifie
Serviteur (de Dieu).
Il y a longtemps que les jeunes parents ne donnent plus de prénoms
créolisés qui sont tombés en désuétude et que, d’ailleurs, les molwîs ont
formellement déconseillés. Les jeunes gens se prénomment Bilal, Reshad
Ataoullah, Amatoullah, Hanif, Aslam, Nazir, Anas, Fayzal, Abdul Hack ou
Iliasse… Les jeunes femmes sont Nassimah, Asma, Fazila, Moumtaz,
Mounira, Nazira, Shenaz, Soraya...
En 2008, les garçons se prénomment : Iman, Norman, Naïm, Riyad,
Réza, Riaz, Rohan, Rayan, Reyhan, Rayhanne, Ridwan(e)… prénoms plus
« modernes » à consonnance et signification arabes, et rappelant parfois des
héros de séries américaines vues à la télévision. Pour les petites filles, le
choix se porte sur Waliyah, Housna, Kenza, Noura, Inès, Laïla, Léila, Laïka,
Liya, Leyya, Nadiyah, Léticia, Lamia, Rizlène… et non plus sur Chamima,
Aïcha, Fatma ou Tahéra.
A La Réunion, les prénoms islamiques sont fréquemment écrits suivant
une transcription phonétique assez éloignée de la translittération correcte des
mots arabes : Ousman(e), Ouçman, Hausman, Hosman, Ausman, Houssène,
Houssen, Younouce, Younouss, Ionos, Solaimane, Souleman, Suléman,
Lookmane Louckman, Louqueman, Iquebal, Idrisse, Iliasse, Maaçoume,
Siddique, Aboobaka, Zobeir(e), Zoubert, Zobeyr, Zoubayr, etc.
Des femmes s’appellent Sanaze, prononciation créole du prénom persan
Shanaz, Firoza ou Soraya. D’autres sont Zoubéda, Zélican, Zoulécan,
68Zoulékan, Zouleikhan, Hawan ou Avan, Kairounnissa ou Kéroun-Nissa ,
Koulssoume ou Oummé Koulsoum… C’est peut-être le prénom Khadidja
qui présente le plus de variantes : Katija, Katijan, Katizan, Khatidjan,
Khatija, Cadeza, Katidja…
69Un prénom féminin est parfois accompagné de « Bibi » : Mariam Bibi,
Sabéra Bibi…
Les Créoles ont-ils communiqué aux Zarabes le goût des diminutifs, des
« p’ti noms gâtés » ? Ils disent : Fati pour Fatima, Caya pour Roucaya, Nadi
pour Nadirah… Des hommes d’âge mûr sont connus comme : Kim,
Sandokan, Wallou, Baddou, Akim, Chota, Gora, Doudoul, Soullou…
Il existe des Réunionnais au nom composite : prénom
chrétien/patronyme gujarati ou prénom islamique / patronyme créole. Ces
associations témoignent du métissage biologique auquel les Gujaratis,
comme les autres ethnies, ont participé et des alliances exogames qu’ils ont,
officiellement ou non, contractées. Ainsi, en 2007, un dramatique fait divers

68 La plus belle des femmes.
69 Mot hindi qui exprime le respect.
40
a mis en scène un Jean-Claude Goulamhoussène pratiquant la religion
hindoue.
Les « païens », musulmans et hindous, ont été obligés par
l’Administration coloniale de donner un prénom chrétien à leurs enfants. Il
semble que certaines municipalités aient été particulièrement zélées car, dans
les années 1910, est née une certaine quantité de petits Joseph-Ibrahim,
Joseph-Goulam, Joseph-Issop, Maurice-Goulam… dans la ville de
SaintPaul alors que les enfants nés dans la même décennie à Saint-Denis, à
SaintPierre ou encore à Saint-Benoît ne portent qu’un prénom islamique. Il a fallu
attendre, m’a-t-on dit, le début des années 1980 pour que la municipalité de
Saint-Louis abandonne cette pratique.
Certains villages, Kathor, Kholvad, Tadkeswar… ont été
particulièrement producteurs d’exilés. Leurs descendants ont éprouvé le
besoin de se retrouver entre eux dans un espace d’identité collective qui soit
aussi une valorisation de leur origine. Ils ont créé des structures
« d’appartenance », sortes d’amicales fondées sur le village d’origine : les
70Anjumans .


71Association Bourbon Kholvad Anjuman Islam: B.K.A.I

C’est une association philanthropique musulmane, créée en 1910, en
Afrique du Sud où des Kholvadias, au premier rang desquels le Dr Yusuf
Mohamed Dadoo, ont joué un rôle politique très important dans la lutte
72contre le colonialisme et l’Apartheid . Trente-cinq ans plus tard, le 15
73octobre 1945, les natifs de Kholvad installés à La Réunion ont à leur tour
74fondé une structure associative .
L’Association Bourbon Kholvad Anjuman Islam a été déclarée à la
préfecture de La Réunion le 19 avril 1952. Son siège social est situé, rue des
Bons-Enfants, à Saint-Pierre. Le but de l’association est de mener, dans le
cadre de sa foi, une action sociale, mohabbat, en faveur des familles
kholvadias nécessiteuses de La Réunion, mais aussi de Kholvad. En 1972,
l’association s’est dotée d’un nouveau président en la personne d’Abdoul
Hamid Kassou, secrétaire général chargé des affaires administratives et
financières, à la direction départementale de l’Agriculture et des Forêts,
syndicaliste et administrateur de la Mutuelle des Fonctionnaires. Celui-ci, en
charge de la petite mosquée YA SIN à Saint-Denis sera élu président du

70 Mot persan qui signifie : association.
71 Entretiens : MM. I.I. Banian et Abdoul H. Kassou, Saint-Denis, 2001.
72 MM. Bhabha et Pahad ont été obligés de se réfugier au Canada et en Angleterre.
73 Situé à 15 kilomètres, à l’ouest de Surat.
74 11/ 12 étaient commerçants ; 6 étaient nés à Kholvad et 6 à La Réunion. Ils avaient entre 31
et 77 ans.
41
Conseil régional du culte musulman (CRCM) en 2005 et remplira cette
fonction jusqu’en 2008.
Dès la création de BKAI, les Kholvadias ont anticipé sur les difficultés
que pourraient connaître leurs compatriotes à La Réunion. Ils ont acheté des
terrains pour des sommes modiques, puis ils ont construit dessus pour
s’assurer des revenus fonciers qui leur permettent aujourd’hui :
– d’aider les familles nécessiteuses, des veuves…
– d’attribuer des bourses scolaires et universitaires à des jeunes désireux
75de poursuivre leurs études à La Réunion ou en métropole . Ce poste
représente le quart du budget de l’Association ;
– d’avoir une action culturelle pour une meilleure connaissance de
l’Inde : expositions de photos…
– de réunir les familles kholvadias lors de pique-niques géants (tradition
réunionnaise interethnique).
Ces actions locales ne les ont pas dispensés de solidarité à l’égard du
berceau de leur famille. Ils ont donné un terrain pour l’école coranique,
financé la création d’un jardin d’enfants, d’une salle de classe, etc. Si des
catastrophes naturelles frappent le Gujarat, ils sont évidemment solidaires
financièrement. Les actions collectives orchestrées par B.K.A.I n’excluent
pas les actions individuelles. L’association a un projet qui lui tient à cœur :
« booster » les jeunes, mais aussi créer une section féminine, mieux à même
de gérer les problèmes concernant les enfants. En 2005, aucune femme ne
siège au conseil d’administration cependant, elles sont associées à toutes les
actions.
En 2005, B.K.A.I regroupe quelque cent cinquante familles, (quatre
cents en comptant les familles par alliance) dont les patronymes les plus
répandus sont : Banian, Chotia, Coly, Hatia, Kassou, Mogalia, Moolant,
Moullan, Patel.
Les membres de cette association de solidarité islamique disent vouloir
effectuer une symbiose entre les valeurs, réunionnaises, françaises,
européennes, indiennes et islamiques. Idriss Issop-Banian, membre actif de
BKAI, est président du Groupe de dialogue interreligieux.
Les liens avec leur village d’origine sont très forts. Kholvad a perdu la
plus grande partie de sa population d’origine qui vit en diaspora. Celle-ci
76entretient une structure d’accueil : la « Tilly House » destinée à recevoir,
dans de bonnes conditions, les membres de la diaspora, de passage au pays.
En 1990, un congrès a réuni, à Kholvad, les Kholvadias de Grande-Bretagne,
du Canada, de La Réunion et d’Afrique du Sud.

75 Seuls les enfants de père kholvadia pouvaient bénéficier de bourses. Aujourd’hui, si les
moyens le permettent, on aide aussi les enfants de mère kholvadia.
76 La villa Tilly est un don de M. H.A.C Tilly qui émigra en Afrique du Sud dans les années
1890.
42
L’une des figures emblématiques de cette « communauté » fut Mme
Khadija Patel, kala Patel. Première femme musulmane de La Réunion à
obtenir son Certificat d’études, en 1922 et plus tard, son permis de conduire ;
elle fut décorée de l’Ordre national du Mérite pour son action envers les
familles en difficulté du quartier du Chaudron, à Saint-Denis.
Ce sont des Kholvadias qui, dans les années 1920, ont créé les premiers
transports publics à La Réunion : les fameux « cars courant d’air » des Patel,
incontournables dans la mémoire collective réunionnaise, qui acheminaient
gratuitement les médicaments pour les religieuses du Cirque de Cilaos. Puis,
ce furent les transports Mooland dont les cars, qui ne sont plus « courant
d’air », sillonnent toujours les routes de l’île.
Les descendants des exilés kholvadias se sont retrouvés, le 15 août
2005, dans le village de l’Entre-Deux pour célébrer le soixantième
77
anniversaire de leur association . La rivière Tapi sépare Kholvad d’un
autre village qui a donné beaucoup de ses enfants à La Réunion : Kathor.


Association philanthropique musulmane Kathor-Réunion
(France)

Le 29 octobre 1954, MM.Ismaël Mamode Zadvat, Cassam Ibrahim
Cadjee, Abdoul Hamid Cassim, Ibrahim Mamode Cassim, Ibrahim Mamode
Zadvat, Amode Mamode Zadvat, Issop Houssen, Hassim Amode Locate,
Aboubakar Issop Omarjee, Ismaël Amode Moolla, Goulam Ebrahim Rassool
Assenjee dit Mall et Mohamed Ibrahim Timol, tous commerçants à La
Réunion se sont réunis pour créer l’Association philanthropique musulmane
de Kathor.
Deux de ces douze hommes, nés à Maurice, étaient des ressortissants
britanniques (British subjects), un autre, né à Maurice, avait été naturalisé,
un seul était Indien, en possession d’un permis de séjour ; tous les autres
étaient nés à La Réunion.
L’objet de cette association était :

« L’entraide sous toutes ses formes entre musulmans de la secte
sunnite établis à La Réunion, originaire de Kathor (Hindoustan) et en
faveur de leurs descendants et notamment l’assistance aux déshérités et aux
nécessiteux, ainsi qu’aux vieillards et infirmes de la même origine, la
contribution à l’éducation et à l’instruction des enfants des compatriotes ».

Pour s’assurer des ressources suffisantes, à partir de 1954, l’association
a acheté des biens immobiliers dont les revenus s’ajoutent aux cotisations

77 BKAI possède un site Internet : www.kholvad-reunion.com.
43
des membres, aux subventions des collectivités locales et à toute autre
ressource autorisée par la loi.
Bien que l’entraide voulue par les fondateurs restât limitée aux
78ressortissants de Kathor vivant à l’île de la Réunion , une école coranique
fut créée au village, en 1969, sous l’impulsion d’Ismaël Amode Moolla.
Cinquante ans plus tard, le 2 mai 2003, un additif à l’objet de l’association a
étendu son action aux musulmans sunnites résidant à Kathor. L’entraide
humanitaire, sous toutes ses formes, pouvait désormais s’exercer partout
dans le monde et pour la défense des intérêts moraux, en particulier pour la
lutte contre toute forme de racisme.
La gouvernance de cette association, fondée par des commerçants et
gérée par eux, a évolué. Au fil du temps, les commerçants ne seront plus
seuls aux commandes; en 1998, parmi les membres du conseil
d’administration se trouvaient un journaliste, un enseignant, un cadre en
assurances, un fonctionnaire administratif, un informaticien et un ingénieur.
Kathor a donné plusieurs présidents à l’Association Islam Sounate
Djamatte qui gère le patrimoine communautaire à Saint-Denis, ce sont :
MM. Ismaël Mamode Zadvat, son neveu Osman Molla et l’actuel
responsable de l’AISD, Abdoullah Mollan.
En 2004, toutes les familles originaires de Kathor, les Kathorias, ont été
conviées à une réception organisée dans le village de l’Entre-Deux pour
célébrer le cinquantenaire de l’association en compagnie de représentants de
Maurice, d’Afrique du Sud et de Kathor, soit près d’un millier de personnes.
Un ambitieux projet de fédération des différentes associations réparties
dans le monde a été évoqué.
En 2008, les Kathorias de La Réunion ont voulu privilégier l’aide au
village de Kathor. Une modification de l’objet de l’association est parue au
Journal officiel du 27 /12 /2008, il est désormais :

« Organiser l’entraide sous toutes ses formes entre musulmans de
rite sunnite résidant à Kathor (Inde région Gujrât), l’assistance à toute
personne dans le besoin, contribuer à l’éducation, à l’instruction, à la
formation dans tous les domaines, au culte et au développement du
village de Kathor sous toutes ses formes ».

L’association APMKR a son siège 9, rue de Lorraine à Saint-Denis et
79possède un site Internet . Son président, Ismaël Locate, représentant local
du Secours islamique, a succédé à son père Hassim Locate à la tête de
l’association.


78 A cette époque-là, le contrôle des changes rendait difficile les transferts de fonds.
79 www.kathor.re.
44
80Association Panoli-Réunion

Le temps passe et l’attachement aux racines indiennes reste fort. En
2004, s’est créée une nouvelle association d’appartenance : l’Association
Panoli-Réunion dont le siège est à Saint-Denis. Dans les années 1950, trois
frères Badat, commerçants à La Réunion, ont envoyé de l’argent pour mettre
l’eau dans le village et des pompes dans les puits. Ils ont financé un hôpital
et une maternité, un moulin à blé, la restauration de la petite mosquée de
Panoli et donné un tapis de soie pour la grande mosquée. Des cousins restés
au village étaient chargés de surveiller toute ces installations. En
remerciement, les donateurs ont été invités, en 1955, à une séance au
81Parlement de Delhi . Les patronymes Badat, Dodat, Hatia, Gany sont
associés au village de Panoli.


Tadkeswar «Anjuman »

Dans les années 1940-1950, les familles Ravate, Mangrolia et
IsmaëlDaoudjee ont créé une sorte d’amicale et ont acheté des immeubles dont les
revenus étaient destinés à subvenir aux besoins de la mosquée-médersa de
Tadkeswar et à améliorer les conditions de vie des habitants par le
creusement de puits, la réfection de routes, etc. A la fin des années 1970 (ou
au début de la décennie 80), une véritable association fut créée sous l’égide
de la famille Ravate qui prit en main la destinée de Tadkeswar, en
collaboration avec la diaspora d’Afrique du Sud, du Canada, des USA.
Ainsi, a été créée l’université islamique Dar ul-‘ulum Falah ad-Darayn qui
assure la formation de jeunes gens qui se destinent à l’enseignement des
sciences religieuses, en particulier de jeunes Réunionnais, et dont la famille
Ravate assure financièrement le fonctionnement. Son directeur, Molwi
Khalil Ravate, est l’un des fils du magnat du commerce Issop Adam Ravate,
décédé en 2004.
La logique associative donne vie au réseau qui se forme à partir d’une
volonté et d’une stratégie d’acteurs, mis en relation par des valeurs et des
intérêts communs. Il existe des réseaux construits sur ces Anjumans entre La
Réunion, Maurice et l’Afrique du Sud, mais aussi le Canada, les USA… Ils
permettent encore aujourd’hui des mariages endogamiques.
Les nombreuses sources orales dont j’ai bénéficié permettent une
approche approfondie de l’histoire de cette diaspora. Certes, les gens disent
ce qu’ils ont reconstruit, leur discours varie en fonction de la personne qui
les interroge ; au discours produit, il faut intégrer les contradictions, les
nondits… Cependant, le nombre de récits de vie recueillis permet d’écrire une

80 Son président est M. Ayoub Gany et son secrétaire M. Yusuf Dodat.
81 Entretiens : Mme Maryam Badat, Saint-Denis, 1998.
45
histoire commune faite de multiples histoires singulières. L’histoire des
familles, les histoires de familles font-elles une histoire collective ? Je pense
que oui. Temps historique collectif et temps biographique sont parallèles.
C’est principalement par la comparaison entre récits de vie que peut se
construire le modèle.


Contributions à l’histoire collective : cinq itinéraires personnels

Joseph-Ibrahim Cadjee
Ibrahim Goobaye Cadjee, disposant de quelques économies, avait quitté
Kathor et sa femme Dalia Bibi pour s’établir à Maurice (Mahébourg) où il
avait ouvert un commerce d’alimentation et textiles et pris une seconde
épouse, une Indienne née à Maurice. Avec Maryam Tejoo, il a eu en 1885,
un premier fils, Cassim Ibrahim puis, en 1887, un second, Goulam Hussen.
Son affaire marcha bien jusqu’à ce qu’un incendie criminel réduise ses
efforts à néant. Ruiné, il repartit en Inde, avec femme et enfants.
En 1910, Goulam Hussen a 23 ans, il tente à son tour l’aventure en
venant avec sa femme Hawah Hussen Mohamed, née à Maurice en 1889,
s’établir à La Réunion où son frère aîné est gérant d’un commerce. Pendant
que celui-ci séjourne en Inde, il le remplace. Les affaires n’ayant pas
marché, les Locate, propriétaires, eux aussi originaires de Kathor, ferment
boutique en 1913, l’année de la naissance de son premier enfant
JosephIbrahim. Goulam Hussen repart à Maurice avec sa femme et son fils
82nouveau-né . Il est employé comme comptable chez un gros commerçant de
Port-Louis avant de s’installer à son compte, en 1918, dans un magasin de
textiles, mercerie, parfumerie… à Curepipe. Les affaires sont prospères ; à la
tête de plusieurs magasins, il devient demi-grossiste. En 1923, il peut même
s’offrir le luxe de deux voitures Ford « à manettes » qui sont du plus bel
effet devant le magasin Cadjee.
A Maurice, Goulam Hussen écrit en français dans le journal L’Après
Midi pour prendre la défense des petites gens. Il envoie son fils
JosephIbrahim à l’école des Sœurs de Sainte-Thérèse pour que celui-ci reçoive le
meilleur enseignement possible. C’est là que, sous la direction de Sœur
Marie du Bon Conseil, il fera ses études primaires en français et en anglais.
Le jeudi, lorsque le Père Martin et son inséparable bicorne vient faire le
catéchisme, les élèves musulmans et tamouls, « les païens ! », restent à
l’écart dans un coin de la classe et, ne perdant rien de ce qui se dit,
connaissent souvent les réponses avant leurs camarades catholiques.
En 1926, l’époque des vaches grasses est terminée… De nombreux
commerçants font faillite et leur défaillance entraîne celle de la famille.

82 La législation française imposait le choix d’un prénom chrétien.
46
Goulam Hussen doit vendre tout ce qu’il possède et ouvre un petit restaurant.
Tout le monde travaille, Joseph-Ibrahim qui a treize ans lave la vaisselle, sa
mère confectionne des spécialités indiennes : samoussas, catless, tiamps…
qu’il va vendre aux hôteliers et au Champ de courses avec son père et l’oncle
maternel que l’on appelle « Miajee samoussas ». Mais les temps sont
difficiles…
Sollicité par des compatriotes musulmans, Goulam Hussen se lance avec
eux dans l’achat d’une propriété située à Case Royale-Rivière Noire qu’ils
entreprennent d’exploiter pour la production de bois scié et de charbon de
bois. Mais la Société Bellevue ne génère pas les revenus espérés et il quitte
l’affaire. Son petit capital perdu, il revient travailler avec Miajee samoussas.
Le soir, son travail terminé, Joseph-Ibrahim, qui a été obligé de quitter
l’école en CM2 et qui veut devenir agriculteur, étudie. Il se présente au
concours de la Chambre d’Agriculture et, il est reçu. Mais une lettre est
arrivée de Kathor : Ibrahim Goobaye, le grand-père, « conseille » à son fils
d’aller rejoindre son frère aîné à La Réunion. Joseph-Ibrahim partira avec
son père. La vente de ce qu’ils possèdent permet tout juste de payer deux
billets Maurice-Réunion sur le pont du bateau des Messageries Maritimes.
La mère reste à Maurice chez l’un de ses frères.
Nous sommes en juin 1929, Goulam Hussen trouve, par l’entremise de
son frère, un emploi de comptable chez Mamode Ibrahim Mangrolia qui
possède un magasin de chaussures-chapeaux-parfumerie, rue du
GrandChemin à Saint-Denis. Le jeune Ibrahim, 16 ans, devient apprenti-commis
chez son oncle Cassim Ibrahim qui est commerçant en demi-gros :
alimentation-textiles-bimbeloterie-parfumerie et quelques médicaments, rue
du Barachois (future rue Jean-Chatel). Son travail consiste d’abord à servir
les clients : peser, mesurer, emballer et livrer. Puis, son oncle lui apprendra
les rudiments du commerce et à prendre les commandes auprès des
commerçants de la place pour des articles de mercerie dont il a la
représentation. Logé, nourri, il ne reçoit pas de salaire mais quelques pièces,
en fin de semaine. Le soir, il lit, étudie.
Tout en étant employé chez son oncle, il fait des remplacements pour les
« écritures », la correspondance commerciale et la vente au détail chez
d’autres commerçants. C’est ainsi qu’un gros importateur de tissus, Ismaël
Mamode Akhoun, lui propose un remplacement d’un an chez Mamode
Ismaël Zadvat, originaire de Kathor lui aussi, grossiste en tissus qui vend
également des cravates, des cols officier… aux hommes riches. Toutes ces
marchandises de luxe viennent de France. Joseph-Ibrahim, devenu
vendeurfacturier s’occupe des déclarations en douane. Il partage avec son patron la
passion du sport. Celui-ci reçoit régulièrement les journaux de métropole :
Paris-Match, France Soir, Le Miroir des Sports, ce qui est exceptionnel à
l’époque (les journaux ne sont pas à la portée du Réunionnais moyen) et
réunit le samedi des amis passionnés de football, de tennis et de boxe pour
commenter les nouvelles et les résultats sportifs qu’il vient de recevoir.
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Le remplacement terminé, Joseph-Ibrahim est embauché chez Mohamed
Ismaël Ghanty, rue de l’église à Saint-Denis. Celui-ci exploite un commerce
d’articles divers mais fait surtout de la représentation de maisons françaises,
allemandes et autrichiennes. Il vend de la chapellerie, de la parfumerie, des
stylos de luxe, des briquets, des rasoirs Gillette, des ampoules, des piles
électriques... M. Ghanty qui est Mauricien, parle ourdou, gujarati, anglais et
français. Chez lui, Joseph-Ibrahim apprend à écrire à la machine. Avoir une
machine à écrire est, dans les années 1930, un vrai luxe. Sur sa Remington
portative, il apprend à faire la correspondance en anglais et très vite, rédige
seul la correspondance en français car, Pierre Loti, Alexandre Dumas, Henri
Bordeaux et Georges Ohlet, l’auteur du Maître de forges, ont appris un
français modèle à ce jeune Indien « addict » à la lecture.
En dehors de la lecture et du football, son passe-temps favori est le
violon et le chant. Il s’est abonné au journal L’Intransigeant, feuillette des
revues dans les librairies et commande à Paris les partitions de chansons à la
mode qu’il apprend dans sa chambre, au-dessus du magasin. Il les interprète
le samedi soir au Parc Plaisance, un espace public de Saint-Denis où il joue
également du violon pour le plaisir des élégantes créoles.
L’année 1939 change la donne : Joseph-Ibrahim doit partir à Maurice
pour se rendre au chevet de sa mère. Il la ramène à Saint-Denis mais n’a plus
d’emploi : en raison de la guerre, M. Ghanty est reparti chez lui. Qu’à cela
ne tienne, il devient écrivain public, rédige la correspondance commerciale
des musulmans qui le sollicitent. Le blocus de l’île ne permettant plus aux
enseignants coraniques indiens de venir à La Réunion, il accepte un poste
d’enseignant à la médersa de Saint-Denis. C’est à cette époque qu’il
commence à psalmodier le Coran, exercice qu’il pratiquera quotidiennement
jusqu’à son dernier souffle. En 1943, Ibrahim a 30 ans, il épouse Zaynab, 22
ans, fille de son oncle Cassim Ibrahim. Ils vont avoir sept enfants, quatre
garçons et trois filles.
Au sortir de la guerre, La Réunion manque de tout et les affaires
reprennent peu à peu. Le salaire versé par la médersa étant insuffisant pour
faire vivre une famille, il se voit dans l’obligation de démissionner. Dès lors,
il écrit aux chambres de commerce métropolitaines, passe des annonces dans
les journaux, propose ses services. C’est ainsi qu’il devient représentant
multicartes pour des maisons françaises et vend aussi bien des aciers lorrains
que des chaussures, de la maroquinerie que des textiles, des marmites en
aluminium que des dentelles. Pendant qu’il parcourt l’île pour placer ses
marchandises, Zaynab tape à la machine, classe le courrier et les
commandes… A l’affût des nouveautés, c’est lui qui introduit Coca Cola et
Orangina à La Réunion et les place dans les boutiques des Chinois. En 1955,
sollicité par Issop Adam Ravate, il abandonne la représentation.
En 1956, il part au pèlerinage à La Mecque et pendant trois mois, visite
en voiture, avec des compatriotes, le Liban, la Syrie, l’Irak, Bethléem et
Jérusalem. Pendant vingt ans, il a parcouru la planète pour approvisionner au
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meilleur prix celui qui, de simple quincailler est devenu un très gros
commerçant. En 1975, Joseph-Ibrahim qui a été promu « fondé de
pouvoirs », quitte les Etablissements Ravate, il a 62 ans. Dès lors, il se
consacre à une cause qui lui tient à cœur : celle des myopathes ; ses trois
filles sont atteintes de myopathie. En 1980, il participe à la fondation de
l’Association réunionnaise contre les myopathies pour laquelle, il va se
mobiliser sans compter. Devenu veuf en 1987, il contracte deux ans plus tard
un nikâh avec sa cousine germaine, Moomine, sœur de sa première épouse.
Médaillé au titre de la Solidarité nationale et devenu président
d’honneur de l’AFM, il a été élevé au grade de Chevalier dans l’Ordre
national du Mérite en 1992. Les membres de la communauté l’appelaient
respectueusement : « Cadjee Sahab ». Il s’est éteint le 21 /02 / 2009.


Cassim Ibrahim Cadjee
Le fils aîné d’Ibrahim Goobaye Cadjee et de Maryam Tejoo est né à
Maurice en 1885. A cinq ans, on l’envoie à Kathor pour étudier la religion
musulmane chez son grand-père paternel. Il y reste jusqu’à l’âge de quinze
ans, élevé par Dalia Bibi, la première femme de son père, sans enfant ; entre
temps, il a été marié. Vers 1910, il vient à La Réunion et gère le magasin des
Locate à Saint-Paul. En l’espace d’une semaine, sa mère et sa femme
meurent en Inde laissant une petite fille qui reste chez son grand-père. En
831913, à Saint-André, il rencontre Rachel Sulliman Métar et l’épouse.
Le père de Rachel, Ibrahim Sulliman Métar était venu clandestinement à
La Réunion sur un cargo parti de Surat. Après avoir vivoté parmi les
Créoles, il trouve un emploi à Hell-Bourg dans la famille Bègue, des
agriculteurs bretons qui ont vingt enfants. Ibrahim Sulliman épouse
civilement Berthe Bègue vers 1895. Le jeune marié se met à fabriquer des
spécialités indiennes qu’il va vendre aux musulmans des villes de
SaintAndré et Saint-Denis en compagnie d’un de ses beaux-frères. Avec l’argent
gagné, il achète des marchandises de première nécessité qu’il colporte à
84pieds dans toute l’île, une malle sur la tête et une bertelle en vacoa tressé
sur le dos. Le soir venu, tous deux logent chez l’habitant qu’ils paient d’un
85poulet ou de riz, dormant sur le sol de la cuisine, couchés sur des gonis . Il
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achète au passage des œufs, des brèdes , des volailles et les vend en ville,
logeant deux ou trois jours chez des musulmans avant de repartir. Naît une
fille : Rachel, puis viennent Amélie, Antoinette et Sulliman. Rachel a 7 ans
lorsque sa mère, âgée de trente ans, meurt. Le petit Sulliman meurt à son

83 Cousine germaine d’Adam Ravate.
84 Sac à dos en pandanus.
85 Sacs en jute.
86 Plantes potagères ou sauvages.
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tour. Resté seul, Ibrahim emmène ses trois filles chez des musulmans de
Saint-André qui s’occupent d’elles et les envoient à l’école publique.
Puis, il prend une « paillotte » à Bagatelle-Sainte Suzanne et continue
son colportage. Aline, l’une de ses belles sœurs, célibataire, s’occupe du
ménage et des enfants en attendant que Rachel grandisse. Celle-ci a 16 ans
lorsque Cassim Ibrahim Cadjee la demande en mariage et l’épouse. Après
leur mariage, ils prennent le bateau pour aller en Inde dans la famille. C’est
au cours de ce séjour à Kathor (1913-1915) que naît leur première fille :
Maryam.
A leur retour, les Locate ont fermé le magasin de La Rivière des Galets
laissé en son absence à son frère, Goulam Hussen. Cassim Ibrahim, sans
emploi, se retrouve simple employé chez Omarjee à Saint-Paul. Au bout de
quelques années, celui-ci ouvre un magasin de gros et demi-gros à
SaintPierre, lui en confie la responsabilité et en fait son associé. En 1929, en
raison d’une grave crise économique, la société de commerce est dissoute ;
Cassim Ibrahim quitte Saint-Pierre pour Saint-Denis. Il a dix enfants, la
situation est très difficile.
87Il a alors l’idée d’acheter tous les objets dont les Zoreils veulent se
séparer avant de rentrer en France et les revend dans une petite boutique
située, rue du Grand-Chemin, (la rue de la mosquée), où il vend également
des chapeaux de paille, des moulins à maïs, des pilons, des fourneaux…
Pour aider son brocanteur de père à nourrir la famille, Maryam qui a 15
ans coud, du matin au soir, conseillée par sa mère, des costumes d’homme,
des robes de mariée dont on lui a passé commande. A 19 ans, son père lui
propose d’épouser Ismaël Mamode Badat, un commerçant veuf avec cinq
enfants qui a vingt ans de plus qu’elle. C’est un bon parti… elle l’accepte et
lui donnera sept enfants. Cassim Ibrahim continue son activité dans un
magasin, rue de l’église. Il fait partie des hommes sages auxquels on
s’adresse lorsqu’on a un problème ; à l’occasion, il sert de médiateur. En
1957, à l’âge de 72 ans, il meurt à La Mecque où il repose.


Ismaël Mamodjee Omarjee
Omarjee est le patronyme le plus répandu à La Réunion. Le premier
d’entre eux : Ismaël Mamodjee Omarjee, né en 1854 à Kathor dans une
famille d’agriculteurs, s’embarque pour Maurice en 1873 en compagnie de
l’un de ses cousins, Moussa Amode Locate. Il a 19 ans et laisse sa femme et
cousine germaine Aïcha Locate en Inde. Pendant deux ans, il travaille
comme employé de commerce avant de débarquer à La Réunion avec son
cousin Locate. A Saint-Paul, tous les deux sont associés pendant trois ans.

87 Métropolitains.
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88Puis, il se lance seul et devient le gérant de la succursale réunionnaise
d’une importante société d’import-export de riz-lentilles-dhalls-textiles
appartenant à Goulam Mamode Alloo et dont le siège social se trouve à
Bombay.
Vers 1880, Aïcha arrive à La Réunion ; en 1885, Ismaël Mamodjee
Omarjee acquiert l’Agence de La Réunion que lui cède M. Alloo. Les
affaires sont florissantes et vers 1910, il fait venir de Kathor ses trois frères
Amode, Ibrahim et Mamodjee ainsi que le fils de celui-ci, Amode, qui
deviendra son gendre. Il place les membres de sa famille dans les immeubles
commerciaux qu’il a acquis année après année à Saint-Denis, à Saint-Pierre,
au Tampon…
Son activité est importante, il achète en gros à d’importantes sociétés
créoles de Saint-Denis et revend en demi-gros ; il importe lui-même des
textiles et produits de l’Inde. Ses partenaires commerciaux sont des
GrosBlancs : Maurice Samat (Import/Export et automobiles Renault), Albert
Foucque (Import/Export essences ylang-ylang, vétyver, automobiles
Citroën), Louis Sauzer (Import/Export matériaux de construction et agent
d’assurances), Roger Robert (Quincaillerie) et Raoul Hoareau
(Import/Export).
En 1915, sa femme Aïcha meurt à Saint-Denis ; avec elle, il a eu sept
enfants : Katidja, Mamode, Issop, Goulam, Fatima, Abdoul-Hamid et
Hassim. Seule Fatima est née en Inde, les six autres enfants sont nés à La
Réunion. L’année suivante, à 62 ans, il se remarie avec une Mauricienne,
originaire de Kathor : Rassoul Moullan, avec qui il n’a aucun lien de parenté
et qui va lui donner huit enfants : Amina Bibi, Ajam, Mariam, Zohra Bibi,
Moussa, Sadeck et Zoubéda.
Ismaël Mamodjee Omarjee contribua financièrement à l’acquisition de
terrains pour la communauté musulmane, à la construction des mosquées,
médersas et cimetières musulmans de l’île. Il apporta son aide à toutes les
actions philanthropiques pour lesquelles il était sollicité. En 1919, alors
qu’une terrible épidémie de grippe espagnole ravage La Réunion, il fait
distribuer du lait concentré et des vivres à toutes les familles nécessiteuses.
En 1926, lui, British subject contribue au remboursement de la dette
nationale par un don de 5.000 francs et reçevra le diplôme d’honneur de
reconnaissance du Gouvernement français. Il a participé activement au
développement de l’île. Avec son neveu et gendre Amode, qui est à la tête de
la succursale de Saint-Pierre, entre 1926 et 1932, il installe une féculerie à
Langevin et, à Saint-Pierre, une boulangerie et une fabrique de tabac à partir
des feuilles de tabac qu’ils achètent aux agriculteurs.
Entre 1928 et 1935, on peut le voir participer, avec son fils Mamode,
aux courses de chevaux organisées à La Redoute à Saint-Denis où son

88 La succursale se trouvait rue Rontaunay à Saint-Denis, à l’emplacement de l’actuel Trésor
public.
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cheval « Verdun » remporte des courses. Ses fils jouent au PMU. En 1935,
sa seconde femme meurt à Saint-Denis. Lui-même meurt deux ans plus tard
à l’âge de 83 ans ; il est enterré à Saint-Denis.
A la fin du vingtième siècle, sa descendance peut être évaluée à un
millier de personnes. L’un de ses descendants, Aboubakar Issop Omarjee,
89fils d’Issop Omarjee a œuvré pendant près de vingt ans au sein de la
municipalité de Saint-Pierre, en tant que conseiller et maire-adjoint. Elevé au
grade d’Officier dans l’Ordre national du Mérite en août 2003, il est décédé
le 2 mars 2005.


90Ismaël Amode Patel
Né en 1853 dans une famille d’agriculteurs de Kholvad, Ismaël Amode
Patel a 32 ans lorsqu’il arrive à La Réunion. Pendant un an, il travaille
comme employé de commerce, puis en 1886, ouvre un commerce à
SaintBenoît. Il s’agit d’un bazar dans lequel il vend des textiles et de
l’alimentation. Il est marié avec Mariam Salojee, une Indienne de Kholvad
dont il aura cinq enfants (3 filles et 2 garçons) dont Mamode Ismaël, né en
1896 à Saint-Benoît.
En 1905, le jeune Mamode Ismaël suit sa mère qui, ayant perdu la vue,
repart à Kholvad avec ses enfants et deux « nénènes » créoles. Après le
départ de sa femme, Ismaël Amode prend une seconde épouse, une
demoiselle Poo, musulmane originaire de Maurice.
Mamode Ismaël fréquente l’université islamique de Dhabel, près de
Surat jusqu’à son mariage, à 16 ans, avec Hafiza Patel, originaire de
Kholvad, avec qui il n’a pas de lien de parenté et dont il aura 9 enfants (6
garçons et 3 filles). Après son mariage, il revient à La Réunion avec sa
femme et travaille avec son père dans le magasin de Saint-Benoît. Son fils
aîné Amode Mamode naît en 1913.
En 1916, son père l’aide à ouvrir un commerce de tissus. Du Tampon,
celui-ci sera transféré l’année suivante à Saint-Leu et finalement, en 1918 à
Saint-Louis où il restera jusqu’en 1931, année où une grave crise
économique obligera le père et le fils à fermer boutique. Ismaël Amode
repartira en Inde où l’un de ses fils ira le chercher en 1953 pour le ramener à
Saint-Pierre ; il est mort en 1958, à l’âge de 105 ans.
Après la fermeture de son commerce, Mamode Ismaël qui était un hâfiz
ul-Qurân, c'est-à-dire qu’il savait le Coran par cœur, s’est installé à
SaintPierre où il devint imâm et enseignant coranique, fonctions qu’il a assumées

89 Issop, fils d’Ismaël Mamodjee et Aïcha Locate. M. Aboubakar Omarjee a été pour moi un
interlocuteur attentif et bienveillant. Il racontait en souriant qu’on avait oublié de déclarer sa
naissance. A l’âge de 16 ans, voulant obtenir un passeport, il a fallu faire une requête auprès
du tribunal pour qu’il « existe ».
90 Entretiens : M. Amode Mamode Patel, Saint-Pierre, 1996.
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jusqu’en 1950. Sa voix de stentor était admirée et il était réputé pour la
qualité de ses prêches qu’il pouvait prononcer en goujarati et en ourdou.
Apprécié dans la communauté comme médiateur, il s’efforçait de régler les
problèmes de ceux qui venaient le consulter.
A la fin de la seconde guerre mondiale, il ouvrit, rue des Bons-Enfants à
Saint-Pierre, un bazar où l’on pouvait trouver des objets de première
nécessité (ustensiles ménagers, vaisselle, chapeaux de paille « péi », jouets,
etc.) et dans lequel, il travaillait seul. A partir de 1950, il continua à remplir
bénévolement, les fonctions d’imâm et enseignant à la médersa. Il est décédé
en 1964, à l’âge de 68 ans. Son fils, Goulam Houssen, a repris quelque
temps le commerce paternel avant de le cèder à l’un de ses neveux, pour
ouvrir une auto-école. Il est le père de Gora Patel, devenu en 1999, le
premier directeur réunionnais de RFO-Réunion.
Quant à Amode Mamode, lorsque son père, avec qui il travaillait depuis
son certificat d’études, a été contraint de cesser son activité, il a dû chercher
du travail et devint employé de commerce (vente, facturation, comptabilité)
chez les Vayd, des Surtis installés à Saint-Louis. Entre temps, il avait étudié
seul et passé un examen au Service de santé pour devenir limonadier. Ses
deux activités, employé de commerce et artisan, lui ont permis de faire vivre
la famille, le salaire d’enseignant coranique de son père étant très insuffisant.
En 1936, il vend sa fabrique de limonade et, suite au décès de son
propriétaire, la maison Vayd ferme. N’ayant pas l’argent nécessaire pour la
racheter, il se met à faire la comptabilité de musulmans de Saint-Louis et de
Cilaos qui ne savent tenir leurs livres qu’en gujarati alors que la législation
française impose le français. Il se déplace en car et reste plusieurs jours chez
le même commerçant.
En 1939, son oncle paternel, Sulliman Ismaël, qui exploite une
entreprise de transport en commun à Saint-Louis a un véhicule disponible.
Amode Mamode s’associe avec lui et devient conducteur de ces fameux cars
qui font partie de la mémoire collective de La Réunion : les cars « courant
91d’air » qui pouvaient transporter 20 à 35 passagers . De 1941 à 1953,
Amode Mamode exploite la ligne Cilaos-Saint-Louis. Il quitte Cilaos à 3 h
pour assurer la correspondance avec l’autorail de 5 h 30 à Saint-Louis. Il
repart de Saint-Louis à 12 h pour être à Cilaos à 15 h. Le car transporte les
voyageurs, commerçants, ouvriers du chemin de fer, curistes et il descend les
productions du Cirque (lentilles, vin) et remonte ce dont les gens de Cilaos
ont besoin. Il transporte aussi le courrier. Le dimanche, il emmène en
promenade les Gros-Blancs de la haute bourgeoisie mauricienne, en pension
au Grand Hôtel de Cilaos.

91 Pendant la seconde guerre mondiale, les alcooliers réunionnais autorisent la production
d’un carburant comportant 90 % d’alcool et 10 % d’essence. L’huile est fabriquée localement
à partir des graines de bancoulier dont l’île regorge.
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