La Face cachée des pathologies du cancer

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Comment se fait-il qu'un cancer apparaisse et qu'il disparaisse définitivement ? Comment se fait-il qu'un même cancer ne disparaîtra jamais pour une personne alors qu'il n'aura pas résisté aux traitements pour une autre personne ? Si les facteurs endogènes et exogènes sont bien étudiés, les causes psychogènes des pathologies de cancers restent les parents pauvres de la recherche. La face cachée des cancers est en effet la moins visible, non seulement au médecin mais aussi la plupart du temps au malade lui-même. Tout cancer est l'expression radicalisée d'une frustration fondamentale. La psychanalyse permet de lire cette langue cryptée, analogique, métaphorique, qui est parlée à travers la mise en scène du corps. L'étude psychogénique du cancer demeure méconnue, pour ne pas dire ignorée. Pour comprendre enfin ce fléau, le docteur Jean-Yves Jézéquel souligne ici l'indispensable réunion des trois éléments : exogène, endogène, psychogène. Son ouvrage explore ainsi avec pertinence les liens entre la psyché et le soma et livre enfin une approche globale de la maladie et de son fonctionnement.


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Date de parution 17 juillet 2014
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EAN13 9782342026214
Langue Français

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La Face cachée
des pathologies du cancer


Du même auteur



La Libération de l’Homme, Tome I,
éditions Publibook, 2012

La Libération de l’Homme, Tome II,
éditions Publibook, 2013 Jean-Yves Jézéquel










La Face cachée
des pathologies du cancer



















Publibook Retrouvez notre catalogue sur le site des Éditions Publibook :




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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2014


Retrouvez l’auteur sur son site Internet :
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À tous les membres de ma famille qui ont été décimés
par le cancer, et aussi à toutes les femmes et tous les
hommes que j’ai accompagnés depuis 1994 sur cette route
difficile de la maladie et parfois de la mort.
Paris, le 4 janvier 2014.


Introduction



Le professeur David Khayat, oncologue, avait eu
l’occasion de répondre au journaliste qui l’interrogeait sur
les changements concernant les cancers, il y a quatorze
ans : « L’une des principales évolutions tient à nos yeux à
ce que, derrière la maladie, on comprend à nouveau qu’il y
a un malade. Autrement dit, à la pratique guerrière de la
lutte contre le cancer, où l’on pouvait prétendre à la
guérison à n’importe quel prix, on substitue de plus en plus la
notion de qualité de vie, de traitements moins toxiques et
d’écoute du malade. » (« Le Figaro Magazine » p. 43,
samedi 26 février 2000.)
Dans l’article VII de la Charte de Paris, sur la lutte
contre le cancer, paragraphe 3, nous trouvons la
déclaration suivante : « L’engagement pour le bien-être total du
patient ne suppose pas seulement des soins cliniques, mais
aussi une information et un soutien psychologique […]. »
L’article VIII indique l’orientation de la Charte :
« L’amélioration de la qualité de vie des patients est l’un
des objectifs essentiels de cette Charte. Les souffrances
physiques et la charge émotionnelle liées au cancer
peuvent être importantes, et sont souvent provoquées par les
effets secondaires des traitements. Dans la mesure où les
probabilités de survie peuvent être affectées par l’état
mental et physique du patient, la préservation de la qualité
de vie – y compris le bien-être physique, psychologique et
social – doit être une priorité médicale aussi bien
qu’humanitaire. Il faut également noter que si de grands
progrès ont été accomplis en matière d’amélioration des
taux de guérison au cours des vingt dernières années, la
11 majorité des patients atteints de cancer dans le monde
aujourd’hui ne sont pas guéris. Lorsque le cancer n’est pas
curable, il est néanmoins possible d’améliorer
considérablement la qualité de vie du patient grâce à des traitements
anticancéreux optimaux (chimiothérapie, radiothérapie) et
à des soins d’accompagnement, y compris la lutte contre la
douleur et la fatigue, et les soins d’accompagnement en fin
de vie. »
La normalisation ou rééducation de la cellule
cancéreuse, l’immunothérapie par la mise au point d’un vaccin,
l’utilisation des anticorps monoclonaux (l’herceptine)
contre les antigènes des tumeurs cancéreuses, l’inhibition
de l’angiogenèse par des substances (angiostatine,
endostatine) et par la thérapie génique, l’inactivation de la
télomérase (la non-reconstruction du télomère) pour éviter
la division cellulaire indéfinie, la modification des signaux
cellulaires qui agissent notamment sur le déclenchement
de la multiplication cellulaire, grâce aux médicaments mis
au point par la biologie moléculaire, la réactivation du
« gardien du génome », le p53 par thérapie génique, la
rééducation du gène p53 par l’injection de la protéine du
même nom (p53), l’utilisation des piégeurs de radicaux
libres, la lutte contre les métastases par l’utilisation de
« colles cellulaires », l’hormonothérapie, la radiothérapie,
la chirurgie et la chimiothérapie dans sa généralité,
constituent actuellement le champ global d’action des
traitements médicaux. Il existe d’autres moyens d’action
médicale contre les cancers, mais c’est encore l’avenir qui
pourra valablement nous en parler !
Toutes ces approches représentent des moyens d’action
contre la maladie. L’efficacité de ces traitements est à la
fois réelle et totalement aléatoire : réelle dans la mesure où
les conditions complexes d’application se trouvent
réunies. Lorsque ces conditions ont été réunies et que les
traitements ont obtenu une efficacité maximale aboutissant
à l’éradication totale de la maladie, cela ne veut toujours
12 pas dire que la guérison est acquise une fois pour toutes.
Le malade, guéri de son cancer, entre en « rémission ». Il
peut très bien ne jamais revoir ce cancer comme il peut
très bien le revoir sous la même forme ou sous une forme
nouvelle, dans un autre organe ou encore sous une forme
généralisée…
Comment se fait-il qu’un cancer apparaisse et qu’il
disparaisse définitivement ? Comment se fait-il qu’il puisse
disparaître et qu’il réapparaisse plus tard ? Comment se
fait-il qu’un même cancer ne disparaîtra jamais pour une
personne alors qu’il n’aura pas résisté aux traitements pour
une autre personne ?
Les éléments endogènes sont très bien étudiés par la
biologie cellulaire et moléculaire. Les facteurs exogènes
sont très bien connus comme les rayonnements radioactifs,
les toxines du tabac, de l’alcool, de la consommation de
graisses animales saturées, une alimentation habituelle
contenant beaucoup trop de toxines, la pollution de l’eau
et de l’air… Le domaine biologique est très bien étudié et
nous avançons à grands pas vers une connaissance très
pointue de ce champ de la complexité du vivant. Les
interactions du champ environnemental sont, elles aussi, très
bien étudiées, en relation avec le biologique.
En revanche, le parent pauvre de cet effort
extraordinaire de la recherche est le champ intrapsychique !
(L’intrapsychique signifie pour nous, les relations
existantes entre les activités inconscientes et les activités
conscientes. À l’intérieur de l’intrapsychique se
rencontrent les interactions des multiples aspects du
psychisme humain.) L’importance des éléments
psychogènes est quasi ignorée par l’effort de la recherche.
Certains secteurs s’en approchent considérablement
comme celui des neurosciences, mais pas directement dans
l’optique des traitements de pathologies de cancers.
Les liens entre la psyché et le soma sont mal connus ou
ce qui est connu est mal diffusé. La connaissance, surtout
13 clinique, dans ce domaine, souffre de ce qu’est toujours la
conception attardée du statut de la scientificité.
Dans la Charte de Paris, on souligne l’importance de
l’aide psychothérapeutique apportée aux patients et
l’action des psys dans le champ du travail médical pour
une qualité de vie supérieure des malades.
Aide psychologique et qualité de vie sont certes des
éléments importants que nous devons soigner dans la lutte
contre la maladie, mais le champ psychologique peut aller
beaucoup plus loin car il concerne lui aussi l’organisation
totale du vivant humain. Le champ psychologique est
constitutionnel de l’organisme vivant humain, il n’est pas
adjuvant, additionnel, élément adjacent du confort de la
personne. Les psychologies analytiques ont apporté la
preuve clinique (au cours de plus d’un siècle
d’expériences), que non seulement le champ
intrapsychique est une réalité incontournable de l’homme, mais qu’il
constitue la trame organisationnelle du vivant.
Les psychologies analytiques ne sont pas encore reçues,
à l’heure actuelle, accueillies, acceptées, entendues dans
l’espace mental de la culture, des sciences et des savoirs
sur l’homme ! Nous pensons que le matérialisme
scientifique ne peut plus défendre sa position lorsqu’il aborde la
question de l’homme blessé, de l’homme qui est malade,
de l’homme qui souffre et de l’homme qui meurt.
Si vous consultez sur Internet le rapport de la
Commission d’orientation sur le cancer, du 16 janvier 2003,
www.sante.gouv.fr (rubrique dossiers), ou le dernier
rapport de 2014, vous regretterez sans doute, comme nous, le
ton moralisateur de ses propositions d’action contre la
montée grandissante des pathologies de cancer ! La
question du psychisme est rigoureusement à la même place que
par le passé, c’est-à-dire reléguée à la relation d’aide.
Ce qu’il faut constater, c’est la lenteur à reconnaître la
reliance des connaissances. Ce qu’il faut constater, c’est la
déroutante ignorance qui règne, plus d’un siècle après
14 l’avènement des psychologies analytiques, à propos de la
mort, des passions, de la sexualité, de la folie, de
l’inconscient, du relationnel, de la « subjectivité » et de
« l’objectivité »
Il est déconcertant qu’en l’an 2014 les individus de
notre société n’aient pas encore appris à lire leur vie dans
l’épaisseur du deuxième ou du troisième degré, mais
restent, pour la plupart, à la surface d’un regard au premier
degré. Beaucoup de patients ne parviennent pas à la
découverte d’eux-mêmes et de leur véritable histoire.

Aujourd’hui, la théorie des champs de la physique
quantique ou physique théorique et les découvertes des
neurosciences, enrichies par les travaux de la
microphysique, permettent des hypothèses intéressantes confirmant
ce que nous connaissons depuis longtemps au sujet de
l’importance initiale que peut avoir le psychique dans la
vie et l’organisation du vivant humain.
Nous pensons aujourd’hui que le renouveau d’intérêt
pour le « malade qui est derrière la maladie », comme
l’exprimait le professeur Khayat, ne va pas assez loin.
Nous, les psychothérapeutes, psychologues cliniciens et
psychologues des profondeurs, pourrions travailler
beaucoup mieux, beaucoup plus, en organisant une observation
clinique de plus grande envergure sur une échelle de
temps beaucoup plus importante et à la hauteur de l’enjeu,
si ce travail – pour lequel les volontaires sont logiquement
peu nombreux – était entendu, considéré, perçu, compris
par l’état d’esprit ambiant du contexte
psycho-socialculturel qui est le nôtre.
L’absence de budgets pour ce champ d’observation,
entraîne pour les psys en France l’impossibilité logique de
s’investir en temps, d’avoir à disposition le matériel et les
locaux adéquats indispensables pour un travail efficace
dans ce domaine important de la souffrance humaine et
15 qui implique la participation conjuguée des autres
disciplines de connaissances.
Nous considérons que ce n’est pas parce qu’on va
mettre en lumière les éléments initiaux, psychogènes, d’une
pathologie somatique, qu’il va falloir réduire le traitement
à une psychothérapie !
Nous pensons que lorsqu’une somatisation est là, il faut
de toute évidence (pour ceux qui ne l’auraient pas
compris) agir sur le plan médical, sans rupture ou discontinuité
avec tous les autres plans (diététique, habitudes de vie,
sommeil, hygiène mentale, relationnel…).
Un aspect essentiel de la maladie peut être découvert
dans ses fondements secrets, inconscients. La personne
fait connaissance avec la dimension psychogénétique de
son mal et se dit alors que le cancer n’est donc pas une
fatalité de « hasard » simplement conditionnée par des
facteurs exogènes et endogènes mais qu’il faut y ajouter
du « psychogène », à tel point que celui-ci constitue ce
qu’il y a, sans doute, de plus initial dans l’étiologie de la
maladie.
Ce réflexe de culpabilité ou de culpabilisation qui
apparaît chez certains patients et chez le personnel soignant, en
général à travers un a priori défavorable au travail
analytique, provient en fait d’une méconnaissance de
l’inconscient. Et pour cause, puisqu’on ne peut réellement
comprendre quelque chose de l’importance de
l’inconscient que si on a réalisé un travail sur soi à travers
l’exploration analytique impliquant toujours une
conséquente remise en cause de soi.
Il y a donc assimilation et confusion entre culpabilité et
connaissance de soi, de ses structures fondamentales
inconscientes. Se connaître et se reconnaître équivaudrait à
être « responsable de sa terrible maladie » !
Nous avons souvent observé, par la clinique, cette
réaction de culpabilité face à l’émergence de matériaux
analytiques. Prendre conscience et identifier des réalités
16 insoupçonnées, réaliser que des éléments déterminants
pour soi avaient pu échapper à soi, déclenche souvent une
réaction « étrange » de culpabilisation. Le fait de «
comprendre mon implication », certes auparavant inconsciente,
« dans l’histoire de ma maladie », est souvent reçu comme
la révélation d’avoir été le responsable et l’auteur de ce
mal terrible dont je souffre aujourd’hui ! Comment puis-je
accepter d’avoir été l’auteur de mon mal présent et de ma
douleur/souffrance présente, alors que je hurle mon refus
(conscient) de ce mal et de cette souffrance
insupportable ? Ce total quiproquo est réellement navrant.
Le travail sur l’intrapsychique démontre que mes
structures (ou non structures) inconscientes, relèvent
précisément d’une histoire qui implique un ensemble
d’acteurs en interaction et rétroaction avec eux-mêmes ;
essentiellement les personnes de mon environnement
comme celles de ma lignée parentale.
Le sentiment de culpabilité relève donc d’un
individualisme qui n’a pas compris, par définition, la réalité
pourtant incontournable de la reliance existante entre les
personnes. Ce réflexe de culpabilité s’explique, en ce qui
nous concerne, par la croyance occidentale, et plus
particulièrement française, du compartimentage qui caractérise
la manière que nous avons d’appréhender la vie, le réel,
les choses qui nous touchent et que nous avons
arbitrairement taxées de « cartésianisme » (alors qu’en réalité,
Descartes n’est pas réductible à la pensée rationaliste).
L’individu se perçoit isolément, coupé de l’ensemble
du tout, « individualisé », objet du « compartimentage »,
responsable et coupable de son errance.

Découvrir ses structures ou non-structures
inconscientes explique pourquoi la somatisation est venue interpeller
le conscient en lui parlant le langage analogique qu’elle a
si efficacement mis en place.
17 Dans cette optique, le symptôme n’est pas un ennemi à
abattre avant tout. Il est l’avertisseur, l’indicateur d’une
souffrance et d’une errance ignorées qui rongeaient en
secret l’être de désir (qu’est l’être humain) et qui «
crevait » de ne pas exister dans son désir. C’est l’être de désir
en moi qui fait sens en moi, qu’est mon moi. Nous
reviendrons sur ces notions plus tard.
Le vécu de la maladie par un individu – on dira
« l’autopathie » –, lui fait percevoir son cancer comme une
particularité de sa personnalité. Le cancer, dans cette
perspective, serait en sorte un état mental, un « état d’être ».

L’absence de cet « être de désir » est absence de sens
de cet être inexistant dans le désir. C’est pourquoi, il
faudra restaurer le moi, recentrer le moi, reconstruire le
« narcissisme primaire », redonner au patient le sens de
son altérité pour qu’il rencontre la guérison par la
différenciation. C’est la pratique clinique, sur le terrain, qui
nous apprend cela ipso facto !
Dans les traitements contre les cancers, c’est justement
la cellule indifférenciée que l’on tue. Nous proposons,
comme une hypothèse de travail, que l’acte médical
parvienne par la biophysique à mettre au point une ou des
interventions qui viseraient à restaurer les cellules
indifférenciées en cellules différenciées, à rétablir l’homéostasie
plutôt que de massacrer l’indifférencié…
Si l’intervention médicale pouvait en arriver là, alors
elle se situerait dans la même logique que ce que fait le
travail analytique dans son domaine.
L’analyste travaille sur l’élaboration du moi, de
l’altérité, de la différenciation ; le médecin travaillerait
analogiquement sur la différenciation cellulaire. Là, il y
aurait sans doute harmonie et complémentarité du combat
contre le cancer. Dans ces conditions, nous aurions
certainement réalisé un progrès considérable et même, à mon
sens, déterminant.
18 Resterait, bien entendu, le travail sur soi à réaliser. Et
c’est là, de toute évidence, qu’est la faille, en ce qui
concerne le point de vue analytique ; c’est là que nous
pouvons avoir affaire à la démission de l’homme.

Le cancer fait actuellement plus de 180 000 morts par
an en France. Toutes les deux minutes, une personne
apprend, en France, qu’elle a le cancer. Toutes les trois
minutes, une personne meurt du cancer en France. Selon
un rapport collectif sur le cancer, publié en octobre 2000
aux éditions Privat, plus de 700 000 personnes étaient
soignées pour une maladie cancéreuse, en France. Selon
l’OMS, 6 000 000 de personnes meurent du cancer chaque
année dans le monde. En France, il y a théoriquement
250 000 cas nouveaux de cancers par an.
En 2007, on était passé de 700 000 malades soignés en
France, à un record de 923 725 malades, selon le rapport
officiel de l’INCa. Cette année-là, le cancer est devenu la
première cause de mortalité en France selon les
statistiques qui ont été publiées en septembre 2007 et les malades
touchés par cette maladie représentaient 30 % des décès
sur une année ! La cadence va en s’accélérant dans tous
les pays concernés par cette maladie, surtout dans les pays
fortement industrialisés. Selon le rapport de la commission
d’orientation sur le cancer, les chiffres passent de 700 000
à plus de 900 000, de 160 000 morts à une minimisation
de 150 000 personnes. Ce qui apparaît aujourd’hui, dans
les statistiques (cf., www.inca/plancancer.fr), c’est le
chiffre de 180 000 morts. On passe ensuite de 250 000 cas
nouveaux par an à 278 000 cas nouveaux de cancer, alors
que l’enquête du collectif signalait, en l’an 2000,
240 000 personnes. D’ici 2030, une augmentation de 72%
du nombre de cancers est prévue en France par les études !

Après le livre du cancérologue, le professeur
Belpomme, Ces maladies créées par l’homme (Albin Michel,
19 2004), on peut affirmer que l’industrialisation et ce qu’elle
entraîne avec elle y sont pour quelque chose dans
l’évolution exponentielle des cancers.
On remarque donc que les efforts considérables de la
recherche, la mobilisation internationale contre le cancer,
les moyens prodigieux mis en œuvre, n’ont pas arrêté la
progression des pathologies de cancer. Au contraire : on
pourrait même dire que plus on en a fait contre le cancer,
plus celui-ci a pris d’ampleur, de force, de ténacité… Les
facteurs de longévité de vie ne sont pas suffisants pour
expliquer la montée grandissante des cancers ! Comme le
disait le rapport de l’INCa, en septembre 2007 : « Les
thérapeutiques ont un impact extrêmement modeste sur la
situation du cancer, en France ! »
La logique du projet scientifique a subi un échec
évident qui devrait lui permettre surtout de comprendre qu’il
y a, au sein de sa dynamique, une erreur fatale : celle de
l’ignorance de la pluridisciplinarité effective. Il est temps
que la mentalité culturelle accepte le principe de la
pluridisciplinarité et une pratique habituelle de la
transdisciplinarité. Face à cette part d’échec actuel, dû à l’avancée
irrépressible des cancers, le monde scientifique intéressé
peut se poser la question de savoir si les vrais problèmes
concernant l’individu humain dans sa réalité totale ont été
réellement examinés par rapport à la maladie.
L’avenir, concernant les cancers, a de fortes chances de
trouver une ouverture du côté de la biophysique associée
étroitement à la science de l’homme dans ce qu’il a en lui
de plus initial, d’intrapsychique, de fondateur et de
précurseur à toute manifestation biologique et somatique. En
réalité, un cancer même éradiqué, totalement guéri, ne
signifie pas qu’il n’y aura pas rechute. S’il a été vraiment
biologiquement parfaitement maîtrisé, pourquoi un cancer
va-t-il souvent reprendre, des années plus tard, alors que
les conditions externes de vie ont pourtant radicalement
changé ?
20 Ainsi, le travail du psycho-oncologue, dans un premier
temps, a le mérite de démontrer, en quelque sorte,
l’inattendue « solidarité interhumaine » qui existe dans et
à travers l’édification des soubassements de la maladie et,
par la même occasion, il pourrait, dans un deuxième
temps, permettre de comprendre l’intolérable réalité de ces
soubassements comme ayant échappé au contrôle
conscient, rationnel des personnes.

Il nous semble cohérent de postuler que dans le vécu
d’un malade du cancer, il y a eu certains « signifiants », au
sens utilisé par les techniques psychanalytiques, qui ont
activé, à un moment donné, un ou plusieurs gènes devenus
par la suite responsables du processus carcinogène.
Apparaîtraient ensuite de nouveaux phénotypes.
Ce que nous pouvons proposer comme hypothèse, c’est
que certains signifiants ne sont pas parvenus à se relier à
d’autres signifiants. Ce blocage, ou cuirassement du
signifiant dans le corps d’un individu, serait une origine du
déclenchement de la cancérisation.
On s’est aperçu, dans la pratique clinique, que la
dialectique structurante d’un individu concerné, dans l’actualité,
par le cancer, n’a pas fonctionné au moment où un
signifiant cherchait, en lui, à se relier à un autre signifiant.
On s’est aperçu que dans l’histoire d’un malade du
cancer, il y a eu en amont, un ou des épisodes de l’enfance
marqué(s) par une manifestation symptomatique
corporelle qui était porteuse d’un caractère de « signifiant ».
Le signifiant est associé au physiologique, au
développement biologique et aux fonctions homéostatiques de
l’individu. Le signifiant est une expression involontaire
d’un être parlant. « L’être parlant est plus parlé qu’il ne
parle, car la mémoire de cette langue de signifiants
constitue un inconscient structuré par un langage. L’inconscient
est donc une conséquence de l’existence des signifiants et
il se déduit a priori de la nature langagière de l’homme. »
21 (T. Simonelli, La Théorie Lacan, Essai de critique
intérieure, coll. « Passages », Cerf, 2000, Paris, p. 195.)
Le signifiant est, sans plus, mais à condition d’être
rattaché à d’autres signifiants. Un signifiant n’est signifiant
que pour d’autres signifiants. Un signifiant représente le
sujet de l’expérience analytique pour d’autres signifiants.
Le symptôme est l’expression d’une névrose associant
le psychique au physiologique et qui évoque,
analytiquement, la problématique liée à la question d’une
construction de l’être de désir en l’homme.
Le médecin et psychanalyste Jean Guir écrit dans
Psychosomatique et cancer, Point hors ligne, p. 14 : « Il
semble que le signifiant impose à un moment donné une
autre hiérarchie des fonctions biologiques, mettant à nu de
nouveaux phénotypes du corps. »

Henri Ey, psychiatre et philosophe, écrivait dans son
traité « Des idées de Jackson », Privat, 1975 p. 218, « Le
devenir de l’être humain c’est sa psychogenèse,
c’est-àdire la construction du modèle personnel par laquelle il
peut disposer de son propre monde. Psychogenèse, devenir
conscient, intégration de l’inconscient dans le conscient,
s’ouvrir au monde, assurer son autonomie sont
synonymes. »

Henri Ey écrivait encore : « La pathologie et la
thérapeutique qui sont à la base de l’acte médical ne peuvent
plus exclure l’Inconscient de leur champ opératoire. » (in
Henri Ey, Psychiatre et philosophe, R.-M. Palem, éd. Rive
Droite, Paris, p. 100.)
En réalité, nous devons constater que le monde de la
médecine dite « officielle », allopathique, reste
majoritairement hermétique à ce constat réalisé pourtant par des
experts et médecins eux-mêmes ! Ce travail ne cherche
pas à convaincre le monde médical, il s’adresse
simplement à l’intelligence humaine de la réalité qui nous
22 entoure et nous concerne en espérant un minimum
d’honnêteté intellectuelle de la part de tous ceux qui
accepteront de s’y plonger.
23


De la logique aristotélicienne
à la multidialogique de la complexité
et les psychanalyses



Pour comprendre la réflexion analytique qui va être
faite à partir de l’observation clinique des somatisations de
cancers, il est indispensable d’entendre la nécessité d’un
changement de paradigmes de la pensée. Il est
indispensable de savoir et de comprendre qu’il est impossible
d’aborder ce travail si l’on ne voit pas la nécessité de
passer dans une autre manière de penser la logique, à partir de
laquelle nous analysons et synthétisons le discours.
Ce qui est en cause et qui constitue un événement
majeur de la connaissance, c’est que la microphysique est
venue bouleverser notre conception du réel. Aujourd’hui
nous devons parler de la logique de l’énergie qui est
antérieure à la matière. C’est la complexité du réel qui nous
oblige à changer les paradigmes de notre logique
occidentale. La vie intrapsychique, la vie tout court, les
comportements collectifs, les phénomènes qui concernent
la spiritualité ou la transcendance, tout cela peut trouver sa
place dans la complexité du réel.

À partir des avancées de la microphysique, un logicien
mathématicien comme Stéphane Lupasco a pu proposer ce
qu’il a appelé la « logique générale de l’antagonisme
contradictoire ».
Le problème de l’Occident actuel face au réel
intrapsychique c’est qu’il ne peut pas comprendre la logique en
cause. Nous sommes toujours dans l’héritage aristotélicien
25 de la paradigmatique logique : le principe d’identité, le
principe de non-contradiction et le principe du tiers exclu.

Ce qu’il faut admettre aujourd’hui, comme base du
raisonnement, c’est la nécessité de l’intégration des
connaissances réelles données par la microphysique et ses
conséquences sur les paradigmes de la pensée logique.
Les processus de la connaissance sont des fonctions de
la matière vivante et de l’énergie qui sont reliés aux
processus de l’inconnaissance (cf. Stéphane Lupasco,
L’Énergie et la matière vivante, Paris Julliard, 1962,
p. 329.)
Le principe de dialogique, sur lequel nous allons
revenir, comporte une relation à la fois complémentaire,
antagoniste et concurrentielle. En effet, le contraire d’une
vérité n’est pas une erreur mais une vérité contraire. C’est
ce que l’on voit déjà chez Héraclite et Pascal. Puisque,
selon l’expression de Niels Bohr, il est impossible avec
l’instrumentation logique aristotélicienne de résoudre la
contradiction mise en évidence entre « l’onde et le
corpuscule ». Il devient donc indispensable de comprendre et
d’accepter les nouveaux paradigmes de la pensée logique
au nom de la découverte de la complexité du réel.

À partir du moment où nous sommes capables de
reconnaître qu’il y a des évènements cosmiques
innombrables, que la vie est une émergence constituant un
événement, que la thermodynamique indique les multiples
bifurcations de cette organisation complexe, que
l’événement est reconnu dans les sciences physiques, que
l’aléatoire, le contingent, l’imprévisible, l’incertitude sont
réhabilités dans les sciences physiques de pointe, il
devient impossible de continuer à « pratiquer »
intellectuellement le déterminisme dans le cadre des
sciences humaines dont font partie les psychologies
analytiques.
26 Il est indispensable de comprendre que là où nous en
sommes aujourd’hui, du point de vue de la connaissance,
il est devenu impossible d’en rester aux paradigmes ou
axiomes de la logique aristotélicienne qui ne peut
évidemment pas fonctionner lorsque l’on aborde le champ
complexe de l’intrapsychique humain.
C’est parce que nous restons anachroniquement
formatés, ancrés, enracinés dans la logique aristotélicienne que
le discours des psychanalyses reste incompréhensible et
irrecevable en Occident. Il y a une incompatibilité logique
entre les principes aristotéliciens de non-contradiction,
d’identité et de tiers exclu et la logique de l’antagonisme
contradictoire de la complexité, de la multidialogique qui
est l’approche de la complexité, intégrant une autre idée
du réel.

La logique de l’antagonisme contradictoire implique le
tiers inclus et c’est notamment ce tiers inclus qui est
fondamentalement présent dans la conception
psychanalytique et la pratique clinique de la psychanalyse
que nous postulons et qui est construite sur les travaux des
fondateurs crédibles de la psychanalyse, autres que Freud
auquel nous n’accordons aucune sérieuse « paternité »
dans ce domaine. La logique aristotélicienne est partielle,
elle est segmentaire, elle est dépassée par une nouvelle
approche de la notion même du réel qui est complexe et
par ce que nous impose la connaissance expérimentale
actuelle incluant la considération du tiers inclus.

C’est le théorème de Gödel qui a donné la structure
organisationnelle de la logique du tiers inclus. Cette
structure est ouverte contrairement à celle d’Aristote (qui
est partielle) qui enferme traditionnellement l’Occident
dans sa pratique dualiste de la réalité. C’est ainsi que la
médecine scientifique aborde le problème de la maladie
sous l’angle dualiste de l’opposition entre la vie et la
27 mort… et c’est là aussi qu’est l’impasse dans le cadre qui
nous occupe.

Les psychologies analytiques et la pratique de la
psychothérapie analytique considèrent précisément le
problème dans sa complexité et non pas dans sa dualité.
C’est là que le discours tenu par les psys devient
incompréhensible et irrecevable puisque le fondement logique
est construit sur des paradigmes bien plus évolués que
ceux du discours – encore et paradoxalement attardé – de
la conscience occidentale, ligotée qu’elle est par des
structures de pouvoir qui n’ont nullement envie de voir leur
échapper le contrôle du vivant !

Ainsi, la clinique des psychothérapies analytiques
implique l’idée que pour exister, tout dynamisme comporte
en lui-même un dynamisme antagoniste, de façon à ce que
l’actualisation de l’un potentialise l’autre. C’est ce
principe qui permet notamment de comprendre les processus
de l’imaginaire. Les productions de l’imaginaire
contiennent « à la fois » un symbolisme mythologique et
mystique et des éléments systémiques permettant de
comprendre l’approche structurale de l’antagonisme
contradictoire. Il est intéressant de lire à ce sujet le livre de
Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de
l’imaginaire.

La logique qui rappelle le tiers inclus permet ainsi de
comprendre, dans le contexte analytique, les phénomènes
d’homogénéité assimilatrice, d’hétérogénéité ou équilibre
antagoniste, et l’homogénéité adaptative. C’est ce qui se
rapproche considérablement du système chinois du
taoïsme avec son idée du yin et du yang.

Un système est donc défini par l’antagonisme de
systèmes primaires. Les deux plus extrêmes sont régis par
28 l’actualisation du principe d’homogénéité et du principe
d’hétérogénéité, alors que le troisième résulte de
l’antagonisme des deux principes contradictoires
équilibrés par une respective potentialisation.
Le psychisme a sa réalité propre, non seulement en tant
que prolongement de la vie, mais qui fonctionne avec sa
propre logique contradictoire. C’est grâce à un processus
de mort que la vie donne la vie à l’esprit. La vie et la mort
sont deux dynamiques antagonistes appelées
hétérogénéisation et homogénéisation, présentes dès l’origine de
l’univers et dont procède ce que Lupasco a appelé « la
troisième matière » : la matière psychique.
Cet univers intrapsychique est constitué des processus
physiques et biologiques dont le corps est le support ; des
processus cognitifs qui organisent ce corps et ce
psychisme dans la condition d’espace-temps, tout en
procédant récursivement par entropie, néguentropie,
réorganisations permanentes, à leur évolution constante.

Lorsque nous avons ainsi intégré le cadre logique du
tiers inclus, il est nécessaire de considérer, dans le
contexte de l’homme, le concept d’affectivité.

Ni le réductionnisme psychosociologique, ni le
réductionnisme psychobiologique matérialiste (le
fonctionnement de l’homme et de son esprit se réduisant à
un jeu complexe de connexions de neurones), ni le
réductionnisme psychologique (chez Piaget : concept de sujet
épistémique), ni le réductionnisme psycho-idéel, ne
peuvent rendre compte du concept d’affectivité. La
complexité doit intervenir ici.
C’est Varela qui a proposé l’hypothèse que le tiers ne
s’exclut pas quand une forme change d’apparence. Ainsi
reliait-il biologique et cognitif. Le sujet est dépendant
récursivement de lui-même et également interdépendant de
l’environnement.
29 Les interactions et rétroactions complexes qui existent
permettent au sujet d’imposer son influence à
l’environnement (assimilation) et lui-même enregistre son
influence (accommodation). Le tout crée un état équilibré
d’adaptation. Stéphane Lupasco a écrit dans L’Univers
psychique (Paris Denoël-Gonthier, 1979, p. 221) : «
Imprévisible au moyen des causalités antagonistes,
contradictoires et dialectiques que j’ai mises en lumière,
l’affectivité les baigne cependant, y apparaît et disparaît,
déterminante de par une sorte de cybernétique signalisante
translogique d’une singulière puissance, sans laquelle les
comportements des hommes, quels qu’ils soient […],
semblent dénués de sens, bien que l’affectivité, en tant que
telle, n’en ait en elle-même aucun ! »

L’affectivité et l’autonomie sont reconnues par Lupasco
comme singulières et ineffables. L’affectivité et
l’autonomie sont un sens en creux dans lequel peuvent
venir se féconder l’action et la pensée afin qu’émerge de
cette fécondation une véritable richesse immunitaire,
cognitive et cohésive d’un soi et d’un non-soi dans leurs
rapports au monde.
Ainsi l’état du « tiers inclus » (appelé état « T » par
Lupasco) est un état « ni actuel ni potentiel ». (Le principe
d’antagonisme et la logique de l’énergie – Prolégomènes à
une science de la contradiction, éd. du Rocher, coll.
« L’esprit et la matière », 1987, p. 10.)
Lupasco considère, dans son axiomatique logique,
l’actualisation A, la potentialisation P et le tiers inclus T
sous-jacents au principe d’antagonisme.
En logique formelle lupascienne, l’actualisation de C
est couplée à la potentialisation de non-E. L’actualisation
de non-E est couplée à la potentialisation de -E et le tiers
inclus de -E est, en même temps, le tiers inclus de non-E.
Le tiers inclus est unificateur : il relie en un -E et non-E.

30 Le principe de réalité aristotélicien devient évidemment
insuffisant, parce qu’il y a plusieurs niveaux de réalité.
Comment peut être concevable ce tiers inclus unificateur ?
Il n’y a pas de tiers inclus de la contradiction et de la
noncontradiction. La complexité introduit le paradoxe de la
contradiction et de la non-contradiction qui se soumettent
au paradigme de la logique aristotélicienne (l’actualisation
de la contradiction implique la potentialisation de la
noncontradiction et l’actualisation de la non-contradiction
implique la potentialisation de la contradiction).
Cependant, le tiers inclus se place ici : le quantum
logique fait appel à l’indice T qui est associé à l’actualisation
de la contradiction. Les deux autres quanta logiques qui
font intervenir les indices A et P sont associés à la
potentialisation de la contradiction. La contradiction est
irréductible puisque son actualisation est associée à
l’unification de E et non-E. Le principe de
noncontradiction ne peut donc être que relatif.

Cette logique paradigmatique est ce que nous
convenons d’appeler une dialogique puisque le tiers inclus est
associé à la dialectique quantique. Cette dialogique donne
accès à la logique psychique. (Cf. Stéphane Lupasco, Le
Principe d’antagonisme et la logique de l’énergie et
Prolégomènes à une science de la contradiction, op.cit. p. 40.)
Il y a, selon Lupasco, isomorphisme entre la réalité
microphysique et la réalité psychique.
Il est important de comprendre que le monde quantique
et le monde psychique sont des manifestations différentes
de la même réalité
auto-éco-géno-exo-endoorganisationnelle du vivant.

L’état T se retrouve dans toutes les manifestations
complexes de la dialogique organisationnelle et c’est ainsi
qu’il engendre continuellement l’isomorphisme.

31 Stéphane Lupasco écrit dans Les Trois Matières : « […]
La matière ne part pas de l’inanimé […] pour s’élever, par
le biologique, de complexité en complexité, jusqu’au
psychique et même au-delà : ses trois aspects constituent […]
trois orientations, divergentes, dont l’une du type
microphysique […] n’est pas une synthèse des deux mais plutôt
leur lutte, leur conflit inhibiteur […]. » (Op.cit., Paris,
Julliard, 1960, p. 52.) (NB : c’est la « matière » qui ne part
pas de l’inanimé.)
Le tiers inclus induit la discontinuité de l’espace et du
temps. L’abstraction ne fait pas que décrire la réalité, elle
est une partie intégrante de la nature, de la réalité. La
réalité selon Lupasco est aussi une dimension transsubjective.
Nos corps ont à la fois une structure macrophysique et une
structure quantique. Les niveaux de réalité sont multiples
et il est indispensable de les comprendre pour entendre la
dialogique du tiers inclus dans l’antagonisme
contradictoire de Lupasco.

La logique du tiers exclu aristotélicien démontre sa
limite et son échec dans les réalités de complexité comme
par exemple en psychanalyse ou dans le champ social,
politique… Le tiers exclu agit comme un principe
d’exclusion où sont opposés le bien et le mal, la droite à la
gauche, les femmes et les hommes, les riches et les
pauvres… Le conscient et l’inconscient sont le domaine où le
tiers inclus est totalement indispensable.

Il y a une évolution de la connaissance qui ne
parviendra jamais au point d’une non-contradiction absolue
impliquant tous les niveaux de la réalité. Ce qui veut dire
que la connaissance comme la conscience sont à jamais
ouvertes. Le tiers inclus est un tiers infini. Le théorème de
Peirce dit en effet : « […] Toute polyade supérieure à une
triade peut être analysée en termes de triades, mais une
32 triade ne peut pas être généralement analysée en termes de
dyades. »

Le théorème de Gödel a démontré à son tour
l’indécidabilité à laquelle conduit inévitablement un
système d’axiomes. Toute recherche d’une théorie physique
complète est donc illusoire. Dans le domaine de la
physique, ce constat est celui d’aujourd’hui. Dans le domaine
bien plus complexe des sciences humaines, cela est donc
encore plus vrai : l’indécidabilité.
Le principe d’unité qui relie tous les niveaux de réalité
ne peut être qu’un principe d’unité ouverte. « L’unité
ouverte » implique que ce qui est en « bas » est comme ce
qui est en « haut ». Si l’on prétend, comme la science
classique newtonienne l’a fait, qu’il n’y a qu’un seul niveau de
réalité, on élimine d’office le champ du sacré constitutif de
l’humain.
La pluralité complexe et l’unité ouverte sont deux
aspects d’une seule et même réalité. Aucun niveau de réalité
ne constitue un lieu privilégié d’où l’on puisse comprendre
tous les autres niveaux de Réalité.

Lupasco a montré que la cohérence des niveaux de
perception implique, comme dans le cas des niveaux de
réalité multiples, une « zone de non-résistance à la
perception » : « Au flux d’informations traversant d’une manière
cohérente les différents niveaux de réalité correspond un
flux de conscience traversant d’une manière cohérente les
différents niveaux de perception. Les deux flux sont dans
une relation d’isomorphisme grâce à l’existence d’une
seule et même zone de non-résistance […]. La zone de
non-résistance joue le rôle du tiers inclus qui permet
l’unification du sujet et de l’objet transdisciplinaire. »
(B. Nicolescu. Le Tiers inclus. De la Physique quantique à
l’ontologie, p. 138, coll. « Transdisciplinarité »,
Le Rocher, 1999).
33


Le paradigme de la complexité et la
psychanalyse



Le paradigme de la complexité implique la disjonction
et la conjonction, l’analyse et la synthèse. « En effet, relier
et isoler doivent s’inscrire dans un circuit récursif de
connaissance qui ne s’arrête ni se réduit jamais à l’un des
deux termes : isoler-relier. » (Edgar Morin, La Méthode
tome 1, p. 382).
La complexité ne cherche pas à restaurer une certitude
perdue. C’est une pensée qui s’appuie sur l’incertitude au
lieu d’en mourir. La complexité cherche le principe de
reliance constituant comme la trame organisationnelle du
vivant. La vie est un phénomène «
d’auto-éco-exo-génoendo-organisation », écrit Henri Egea, dans son livre
Comment penser et résoudre la complexité de l’entreprise
en univers chaotique et au futur incertain (p. 84) :
« L’auto-organisation est une méta-organisation qui
comprend une finalité […] une autonomie
organisationnelle et une autonomie organismique. » (Ibid., p. 86).
« Le principe d’auto-éco-organisation explique, justifie,
limite, critique, dépasse l’a priori kantien. (L’a priori
kantien est un a posteriori évolutif.) Il permet d’envisager une
évolution créatrice qui intègre et transforme les puissances
d’ordre et d’organisation, écologiques, biophysiques et
cosmiques, en puissances psychocérébrales organisatrices
de la connaissance. » (E. Morin, La Méthode, tome 3,
p. 212.)
Un individu est une organisation vivante qui se trouve
dans un environnement complexe. Il est « dans
l’environnement et s’en distingue par son autonomie et
35 son individualité. » (Egea, op. cit., p. 86). Edgar Morin
écrivait dans Introduction à la pensée complexe, ESF,
1994, p. 57 : « L’objet et le sujet, livrés à eux-mêmes, sont
des concepts insuffisants. » Il faut les concevoir dans leur
organisation complexe avec l’environnemental.
C’est ce lien d’échange avec l’environnement qui fait
de l’individu une éco-organisation. Dans cette complexité
se mêlent les incertitudes, les indéterminismes et
l’aléatoire. On y trouve de l’ordre et du désordre
permanents. C’est parce que l’homme est un sujet-objet
complexe qu’il est une organisation ouverte : c’est l’idée
de l’exo-organisation.
La physique comme l’astrophysique et la biologie
moléculaire nous montrent aujourd’hui que le monde de la
matière et le monde vivant s’organisent à partir de
désintégrations : « L’ordre et le désordre sont en conjonction
permanente au travers des interactions de l’organisation
considérée. L’homme et la dysharmonie sont reliés dans
notre monde. » (Egea, op. cit., p. 88.)
La complexité implique l’acceptation de l’entropie
comme nécessaire à l’émergence néguentropique pour les
nouvelles organisations ouvertes évolutives.
Des logiques différentes peuvent coexister au sein
d’une organisation vivante complexe comme l’homme.
C’est ce qu’Henri Egea a appelé « le principe
multidialogique. » (Egea, op. cit., p. 91).
Nous avons donc dans une organisation vivante
complexe : de l’ordre, du désordre, des interactions et
rétroactions qui sont à l’origine de la récursivité.
L’autoorganisation implique, non de la causalité déterministe
(comme dans le schéma mécaniste newtonien) mais de
l’endo-causalité indéterministe, impliquant à la fois,
l’exocausalité et l’endo-causalité permettant l’ouverture de
l’organisation récursive.
Le mouvement cyclique n’est pas une répétition
cyclique. Il ne s’agit pas d’un cercle vicieux, mais « d’un cercle
36 vertueux ». (Cf., E. Morin, La Méthode, tome 1, p. 17
et 19.) Le cycle contient en lui, un principe générateur que
la complexité appelle la « récursion ». C’est cette
récursivité qui donne au mouvement cyclique, sa dimension
« génésique et formatrice ». (Cf., E. Morin, La Méthode,
tome 2, p. 338.)
La boucle récursive complexe de l’hologramme « homo
et cosmos », sujet et objet, esprit et monde, signifie que
l’esprit est dans le monde qui est dans l’esprit.
C’est la thermodynamique qui par la mise en lumière
de l’entropie, néguentropie, réorganisation récursive, nous
a fait comprendre qu’il n’y avait d’évolution possible que
grâce à cette constance de la désorganisation organisatrice
de nouvelles organisations. C’est la dialogique
ordredésordre qui permet l’émergence de l’organisation.
Les interactions, interrelations organisatrices, ne sont
possibles que s’il y a rencontre de l’ordre et du désordre. Il
y a donc un ensemble, une reliance, qui fait que chaque
point de cette récursivité tétralogique
(ordre-désordreorganisation) existe l’un par rapport à l’autre :
« Chacun n’a de sens que dans la relation avec les
autres […] c’est-à-dire comme termes à la fois
complémentaires, antagonistes et concurrents. » (Egea, op.
cit. p. 109.)
« Ainsi, au paradigme de disjonction / réduction /
unidimensionnalisation, il faudrait substituer un paradigme de
distinction/conjonction qui permette de distinguer sans
disjonction, d’associer sans identifier ou réduire. » (Edgar
Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF, 1994,
p. 23.)
Aucune organisation vivante ne peut exister isolément
ou se régénérer sans passer par l’entropie, la mort. Il n’y a
pas d’organisation du vivant sans mort. L’entropie et la
néguentropie se nourrissent l’une de l’autre pour faire
advenir en permanence la vie.
37 L’endo-causalité est locale et l’exo-causalité est
globale. C’est parce que la causalité est à la fois une
endocausalité et une exo-causalité que, par cette récursivité,
elle crée un état stable, des homéostasies, neutralisant ainsi
les effets négatifs aléatoires de l’exo-causalité. C’est cette
endo-causalité qui fait émerger la conscience de soi.
À partir de ces quelques notions de « complexité », on
peut dire que l’homéostasie est une interaction/rétroaction,
positive/négative, une régulation qui permet la vie.
L’homéostasie multiplie les organisations cellulaires qui
multiplient l’homéostasie. Les complémentarités, les
concurrences, les antagonismes, l’aléatoire sont tous
nécessaires à l’émergence de la vie. Ce sont les
interactions/rétroactions, positives et négatives, qui créent la
cohérence.

Nous avons donc ici la proposition d’un nouveau
paradigme de pensée qui s’écarte du schéma aristotélicien et
de l’approche cartésienne de la rationalité.
« Les avancées de la microphysique atteignaient un
type de réalité devant laquelle défaillait le principe de
noncontradiction. » (E. Morin, La Méthode, tome 3, p. 15.) Le
principe de non-contradiction est l’un des principes
paradigmatiques de la pensée occidentale. Ce principe formulé
par Aristote a servi et continue (anachroniquement) de
servir aujourd’hui à la construction de la pensée «
logique » : « Deux contraires ne peuvent subsister en même
temps, sous le même rapport et dans le même sujet. »
(Aristote, La Métaphysique, livre Gamma, chapitre 3,
paragraphe 2, p. 132, in traduction par J.
Barthélemy-SaintHilaire, Agora, Pocket, 1992, 2000.)
« C’est au nom du système d’Aristote, identifié à la
raison, que le Moyen Âge scolastique refusait non seulement
tout intérêt à l’expérience, mais surtout tout crédit à
l’expérience qui démentait Aristote. » (E. Morin, Pour
esortir du XX siècle, Seuil, coll. « Points », 1984, p. 280.)
38 « […] D’autre part, le théorème de Gödel établissait
l’indécidabilité logique au sein des systèmes formalisés
complexes.
Dès lors, ni la vérification empirique ni la vérification
logique ne sont suffisantes pour établir un fondement
certain à la connaissance. » (Ibid., p. 15.) À partir de ce
moment-là, c’est la notion de réel elle-même qui s’est
fondamentalement transformée. La contradiction de l’unité
élémentaire et de la non-séparabilité allait, de fait, obliger
la pensée à changer de paradigme.
Une nouvelle cohérence est possible à partir de la
pensée complexe, qui permet d’appréhender le réel comme un
champ d’organisations non fermées, en reliance, en
nonséparabilité, ouvertes sur l’imprévisible, l’incertitude de
l’aléatoire, le non-déterminisme causal, l’acausalité
indéterministe de la dialogique des interactions, rétroactions
(interactions des causes sur les effets et rétroactions des
effets sur les causes devenant à leur tour cause des
causes), boucles tétralogiques d’organisation en évolution
perpétuelle sur la base d’entropie, de néguentropie et de
réorganisation.
Dans la pensée complexe, la mort n’est pas le contraire
de la vie, elle est une réalité nécessaire à l’organisation
perpétuelle de la vie. Sans mort, il n’y a pas de vie
possible. La désorganisation perpétuelle est nécessaire à
l’organisation perpétuelle, car le vivant c’est ce qui est en
perpétuel advenir. Le chaos est le fondement nécessaire de
l’ordre. C’est le désordre qui permet l’ordre. C’est
l’anarchie qui est fondatrice des organisations. (Cf.,
E. Morin, La Méthode, tome 1, p. 79.)
Il est de toute évidence indispensable pour chacun
d’opérer un certain bouleversement de ses
conditionnements psycho-culturels, pour saisir l’intérêt de ce discours
opiniâtrement tourné sur une ouverture vertigineuse et
déstabilisante à bien des égards ! « […] Je suis ahuri
lorsqu’on dénonce des pensées “dangereuses” : on ne peut
39 penser que dangereusement (pour soi, pour autrui, pour le
pouvoir, pour la société). Je suis ahuri quand on ignore
que l’action est dangereuse : on ne peut agir que
dangereusement, et l’aveuglement sur le danger est le pire danger. »
e(E. Morin, Pour sortir du XX siècle, op.cit., p. 276.)
« La vérité humaine comporte l’erreur. L’ordre humain
comporte le désordre. Dès lors, il s’agit de se demander si
les progrès de la complexité, de l’invention, de
l’intelligence, de la société se sont faits malgré, avec, ou à
cause, du désordre, de l’erreur, du fantasme. Et nous
répondons à la fois à cause de, avec et malgré, la bonne
réponse ne pouvant être que complexe et contradictoire. »
(E. Morin, Le Paradigme perdu : la nature humaine,
Seuil, coll. « Points Essais », 1979, p. 126.)

Les causalités intrapsychiques sont complexes,
récursives, modifiées constamment par les boucles tétralogiques
des rétroactions. Il y a un indéterminisme et de l’aléatoire.

La différenciation cellulaire permet la diversité et :
« De la diversité naît la complémentarité ; de la
complémentarité, l’interdépendance et de l’interdépendance, la
complexité. » (Jean-Claude Ameisen, La Sculpture du
vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Seuil,
350 pp, 1999, p. 28).
La perception parcellaire, compartimentée de la réalité,
a permis des découvertes techniques. Mais ce parcellaire a
créé aussi une perception partielle de la réalité. Cette
perception partielle vraie a débouché sur une représentation
du monde complètement fausse. Edgar Morin écrit dans
Le Paradigme Perdu : la nature humaine, op. cit., p. 210 :
« Ce qui meurt aujourd’hui, ce n’est pas la notion
d’homme, mais une notion insulaire de l’homme,
retranché de la nature et de sa propre nature. »
Et il ajoute : « Les vérités non biodégradables sont
illusoires et mensongères dans leur prétention à transcender
40 les conditions mortelles d’existence. » (E. Morin, Pour
esortir du XX siècle, op.cit. p. 209.)
La connaissance de l’homme implique une conception
mentale du connaissant sur l’objet connu. Cette conception
est personnelle et collective. L’objectivité n’existe pas
parce que tout est en reliance et donc en interaction si bien
que le sujet individuel et collectif se trouve toujours mêlé
à l’objet du savoir.
« Toute observation comportant mesure modifie
physiquement le système global qui constitue le phénomène
mesuré, le dispositif de mesure, l’observateur. »
(E. Morin, La Méthode, tome 1, p. 355.)
Le réel porte en lui-même une incertitude permanente.
Ce principe de l’incertitude fait comprendre que notre
seule certitude c’est bien l’incertitude permanente : « La
méthode de la complexité n’a pas pour mission de
retrouver la certitude perdue et le principe un de la vérité. Elle
doit au contraire constituer une pensée qui se nourrit
d’incertitude au lieu d’en mourir. » (Edgar Morin, La
Méthode, tome 2, p. 9.)
L’idée déterministe du monde, avec sa vision
newtonienne mécaniste de l’univers matériel, s’est effondrée
avec l’avancée de la physique quantique qui nous oblige à
affronter l’aléatoire et l’incertain.
Comme le montre Olivier Costa de Beauregard dans
son livre Le Corps subtil du réel éclaté, coll. « Sciences et
Spiritualité : épistémologie », Aubin Éditeur, 1995, 77 pp.,
on a réduit Descartes à dire qu’il fallait séparer pour
connaître. La pensée dite « cartésienne » disjonctive, linéaire,
a oublié de relier ensuite les choses afin de comprendre
leur cohérence interactive et rétroactive.
Le complexus, c’est la connaissance des parties par la
connaissance du tout et la connaissance du tout par la
connaissance des parties. Car la complexité, c’est que le tout
est tout entier dans la partie alors que la partie est pourtant
dans le tout : l’hologramme. Dans Introduction à la pensée
41 complexe, ESF, communication et complexité, 1994,
p. 21, Edgar Morin dit : « La complexité est un tissu […]
de constituants hétérogènes inséparablement associés. »
La trame et la multitude des fils individuels d’une
tapisserie sont inséparablement associées. Cette association
est complexe et pourtant, chacun de ces éléments ne
disparaît pas dans le tout mais s’en distingue. Cette image de la
complexité montre que l’unité est multiple : « J’ai toujours
senti que des vérités profondes, antagonistes les unes aux
autres, étaient pour moi complémentaires, sans cesser
d’être antagonistes. » (Ibid., p. 12)
L’organisation du savoir en systèmes quantifiés,
objectivée par un compartimentage idéologique, sous prétexte
de scientificité, enferme la connaissance dans l’ignorance,
car le système en soi est fermé, empêchant ainsi la reliance
qui fait l’unité de la cohérence des choses entre elles.
Nous savons penser en séparant mais nous ne savons pas
penser en reliant.
Au niveau de l’individu humain, l’interaction
complémentaire pour l’harmonie de l’ensemble de la société
passe par l’autonomie individuelle de « l’être soi-même ».
L’unité n’est possible que par la diversité en reliance. Le
sujet et l’objet sont indispensables, tout en étant
insuffisants : il faut les appréhender dans le contexte culturel et
environnemental global. Nous reviendrons plus loin sur
ces assertions.
La connaissance est une organisation cognitive de
données sensorielles/mémorielles produisant à la fois la
projection et l’écran qui permet de la recevoir.
La conscience est, elle aussi, une émergence qui permet
à la pensée de rétroagir sur la pensée permettant ainsi à
une pensée de soi de rétroagir sur soi.
Les psychologies analytiques constituent un champ de
connaissance prodigieux sur l’homme. Jamais on a été
plus en mesure de comprendre la complexité de l’homme
que maintenant grâce à elles. Le champ psychanalytique
42 est à la pointe de la connaissance la plus avancée sur
l’homme, et nous sommes encore une fois amenés à dire
qu’il est « magistralement » ignoré dans et par le
compartimentage anachronique des savoirs.

L’inconscient apparaît dans la complexité à travers
l’idée d’occultation. Cette occultation est une conséquence
de l’immersion de la partie dans le tout, sans qu’il y ait
cependant fusion. L’osmose du tout et de la partie
maintient chacun dans sa réalité séparée. Dans La Méthode,
tome 1, p. 127, E. Morin écrit : « Tout système comporte
[…] sa zone immergée, occulte, obscure où grouillent les
virtualités étouffées. »
La scission profonde entre les parties et le tout est
considérée comme source de l’inconscient. Dans La Méthode,
tome 2, p. 294, Morin considère le sujet humain comme
un « iceberg, pour la plus grosse part immergé dans
l’inconscient. » Il dit encore : « Le paradigme est
totalement et inévitablement inconscient et invisible. » (Ibid.,
tome 4, p. 236.) On peut dire que La Méthode, dans son
ensemble, constitue un processus d’émergence de ce
paradigmatique inconscient. Ensuite, malgré cette émergence
progressive de l’immergé vers le visible, l’homme reste
face au paradoxe de l’existence inconsciente de son corps.
(Ibid., tome 1, p. 127.)
« Le problème de la réflexivité du computo oscille donc
entre d’une part une image virtuelle, modèle invisible qui
accompagne en permanence l’être comme un fantôme,
d’autre part un véritable double concret et complet, qui se
manifeste sous la forme d’un alter ego jumeau issu de la
même reproduction. » (Ibid., tome 2, p. 188.) E. Morin
pense que la civilisation a fait passer du problème de
l’homme des cavernes au problème des cavernes de e ! (Cf., E. Morin, Le Vif du sujet, 1969, Le Seuil,
coll. « Points », 1982, p. 139.)
43 L’entropie, la néguentropie et la réorganisation
constituent des notions de complexité qui peuvent être mises en
rapport avec la théorie des pulsions proposée par les
écoles psychanalytiques :
« Nous n’affirmons pas que la mort est l’unique but de
la vie […]. Nous reconnaissons deux pulsions
fondamentales […]. Les pulsions de mort tendent à ramener le
vivant à l’état inorganique […]. La pulsion de mort est
mise au service des intentions de l’éros, surtout lorsqu’il
se tourne vers l’extérieur comme agression […]. » (Freud,
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse,
1933a, p. 145.)
« Sur la base de réflexions théoriques appuyées par la
biologie, nous fîmes la supposition d’une pulsion de mort
à qui est assignée la tâche de ramener le vivant organique
à l’état sans vie […]. Les deux pulsions se comportent
[…] de manière conservatrice, en tendant à la restauration
d’un état qui a été perturbé par l’apparition de la vie. »
(Freud, Le moi et le ça, 1923b, fin 1922, 1, p. 254, 2,
p. 283-284.)
Les idées de système ouvert, de récursivité… se
retrouvent aussi dans les formulations de Freud : « Les pulsions
de vie, libidinales, regroupées au mieux en tant qu’éros,
pulsions dont la visée serait de donner forme, à partir de la
substance vivante, à des unités de plus en plus grandes, et
ainsi de conserver la permanence de la vie et à la conduire
à de plus hauts développements. » (Freud, Psychanalyse et
théorie de la libido, 1923a, 1, p. 76-77,2, p. 207.)
« […] Éros et la pulsion de mort sont les forces
originaires dont le jeu opposé domine toutes les énigmes de
l’existence. » (Freud, Correspondance, 1873-1939, 1960,
14-5-1922, p. 371.)
Dans Le Vif du sujet, E. Morin s’interroge sur
l’énigme : l’univers « sphinx » et l’homme « sphinx »
s’entre-interrogent. L’énigme est inextricable. Vouloir
résoudre l’énigme est un leurre :
44 « Après toute explication, tout éclaircissement, toute
rationalisation, le caractère énigmatique persiste. L’énigme
résolue, cette solution devient elle-même la grande
énigme. » (E. Morin, Le Vif du sujet, op. cit., p. 27.) Ce
qui est clairement impliqué dans cette manière d’aborder
l’étude qui va nous occuper, c’est le défi des
contradictions.
L’auto-éco-exo-géno-endo-organisationnel, la notion
d’ordre, de désordre… se retrouvent dans le corpus
théorique des écoles psychanalytiques :
« La psychanalyse comme psychologie des profondeurs
considère la vie d’âme de trois points de vue : dynamique,
économique et topique. En ce qui concerne le premier, elle
ramène tous les processus psychiques (mis à part la
réception des stimuli externes) au jeu de forces qui s’activent ou
s’inhibent les unes les autres, se relient entre elles, se
rejoignent pour former des compromis, etc. Ces forces sont
originellement toutes de la nature des pulsions, donc de
provenance organique, caractérisées par un formidable
(somatique) pouvoir (contrainte de répétition), elles
trouvent dans des représentations affectivement investies, leur
représentance psychique […]. L’analyse de l’observation
conduit à mettre en place deux groupes de pulsions, celles
appelées pulsions du moi, dont le but est
l’autoaffirmation, et les pulsions d’objet qui ont pour contenu la
relation à l’objet […]. La spéculation théorique laisse
supposer l’existence de deux pulsions fondamentales qui se
cachent derrière les pulsions du moi et d’objets
manifestes, la pulsion vers une unification tendant à aller toujours
plus loin, l’éros, et la pulsion de destruction conduisant à
la dissolution du vivant. La manifestation de la force de
l’éros est nommée en psychanalyse libido. » (Freud,
Psychanalyse, 1926f, 1925, 1, p. 155, 2, p. 291.)
« Le stimulus pulsionnel ne vient pas du monde
extérieur mais de l’intérieur de l’organisme, et agit comme une
force constante. Mieux vaut donc le désigner par le terme
45 de besoin, besoin qui requiert sa satisfaction, ce qui
s’obtient par […] une modification conforme au but de la
source de stimulus interne. » (Freud, Pulsions et destins
des pulsions, 1915c, 1, p. 13-14, 2, p. 164-165.)
La notion de réel, également centrale dans la
perspective de la complexité, a été étudiée par Lacan qui en a fait
un thème majeur de la théorie psychanalytique. Edgar
Morin écrivait à propos du réel dans la complexité :
« La complexité est un progrès de connaissance qui
apporte de l’inconnu et du mystère. Le mystère n’est pas
privatif, il nous libère de toute rationalisation délirante qui
prétend réduire le réel à l’idée, et il nous apporte, sous
forme de poésie, le message de l’inconcevable. »
(E. Morin, La Méthode, tome 1, p. 384.)
« Toute idée porte en elle, dans sa rétine conceptuelle,
une tache indélébilement aveugle. Le but du discours
théorique n’est pas de faire clarté sur tout, mais de voir malgré
et avec la tache aveugle. » (Ibid., tome 2, p. 388.)
« Il nous faut donc non seulement coder, mais aussi
imaginaliser et abstraire pour connaître ; c’est dire que le
réel doit nécessairement, pour être connu, s’irréaliser en
signes/symboles, représentations, discours, idées. C’est
par son irréalité que la connaissance accède à la réalité,
mais cette irréalité doit s’organiser, et c’est dans et par
cette organisation “réelle” que la connaissance entre en
correspondance avec la réalité. » (Ibid., tome 3, p. 212.)
Dans la théorie psychanalytique lacanienne, il n’y a
plus de différence entre le monde réel et le monde
symbolique, puisque la structure topologique relève, elle aussi,
du réel. Le fantasme devenait alors pour lui le fondement
du réel, du symbolique et de l’imaginaire.
À l’occasion du séminaire 16 du 5 mars 1969, Lacan
disait que la psychanalyse ne « s’interrogeait pas sur la
vérité de la chose », car elle se situait dans le champ du
réel. Pour lui, la connaissance était au niveau
fantasmati46 que. Le « réel structural » des problématiques constituait
un autre savoir que celui de la connaissance.
Dans les Quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse (1964, Paris, Le Seuil, 1973, p. 55), Lacan écrit :
« À l’origine de l’expérience analytique, le réel s’est
présenté sous la forme de ce qu’il y a en lui d’inassimilable,
sous la forme du trauma. »
En parlant de la pulsion, il finit par définir le réel
comme l’impossible (Ibid., p. 152.) Dans l’esprit lacanien,
la pulsion implique en elle-même un impossible à
atteindre, au sein même du principe de plaisir que la
psychanalyse avait associé à la définition de la pulsion.
Pour Lacan, la satisfaction atteinte par la pulsion ne
peut être que partielle, parce que cette satisfaction
appartient à un tout qui n’est jamais absolu. On est en pleine
complexité. Il n’y a pas un plérôme de la pulsion sexuelle ;
il n’y a pas un achèvement dans la pulsion. La pulsion
peut évoluer indéfiniment.
Dans Encore (1972-1973, Livre XX, Paris, Le Seuil,
coll. « Le champ freudien », 1975, p. 85), Lacan écrit :
« Le réel ne saurait s’inscrire que d’une impasse de la
formalisation. »
La logique de Lacan respecte l’impasse de la logique,
c’est-à-dire de l’impossible, de l’indécidable. Le réel n’est
pas le tout, c’est une partie du tout. Dans Les Non-dupes
errent (1973-1974, livre XXI, inédit, cité par Erik Porge,
coll. « Point hors ligne », Érès, 2000, p. 122, « Jacques
Lacan, un psychanalyste, parcours d’un enseignant »),
Lacan déclare : « Ce qui est important, ce qui constitue le
réel c’est que par la logique, quelque chose se passe, qui
démontre non pas qu’à la fois p et non-p soit faux, mais
que ni l’un ni l’autre ne puisse être vérifié logiquement
d’aucune façon. »
C’est pour cette raison que Lacan, parlant de la
conjonction du symbolique, de l’imaginaire et du réel
démontrait qu’il était impossible de séparer ces différentes
47 dimensions les unes des autres. L’imaginaire est inscrit
dans le symbolique et l’espace imaginaire. Dans la réalité,
la consistance est mythique. Dans le réel la consistance
n’est pas la même. La consistance « doit être réelle,
symbolique ou imaginaire ». (Lacan, Séminaire XX, cité par
T. Simonelli, Lacan, la théorie, Passages, Essai de
critique intérieure, Cerf, 2000, p. 176.)
« La consistance du réel n’est pas réelle… » (Ibid.,
p. 176.)
Pour expliquer la reliance existante entre le
symbolique, l’imaginaire et le réel, Lacan allait utiliser le schéma
optique du physicien Bouasse. Erik Porge commente
(op.cit., p. 122) : « Le symbolique du signifiant se croise
avec l’imaginaire du signe et le réel du référent ; la chose
est au carrefour du réel, du symbolique et de l’imaginaire
qui la colonise avec l’objet a […]. » Il y a une incidence
synchronique du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Il
est évident que la notion du réel se transforme totalement
et que nous n’en sortons qu’à la condition d’adopter une
autre axiomatique logique, comme nous l’avons vu.
L’expérience du bouquet renversé expliquée par le
physicien Bouasse est utilisée par Lacan, disions-nous. C’est ce
qui va nous permettre de comprendre cette approche de
« complexité psychanalytique » !

Le miroir concave (1) fait apparaître, au-dessus de la boîte,
symétriquement, le bouquet de fleurs qui est caché dans la
48 boîte (3). Ce qui apparaît, c’est une image réelle avec volume.
Les fleurs semblent sortir du vase qui a été posé préalablement
sur la boîte. Pour que cette illusion d’optique se produise, il est
nécessaire que l’observateur (4) soit exactement situé dans le
cône lumineux du miroir (2).
1 Le miroir concave = cortex.
2 La projection corticale de l’image du corps.
3 Les fleurs cachées dans la boîte = le corps avant la
naissance du moi. Le corps est invisible.
4 L’œil est celui de l’enfant.

L’enfant imagine le corps à travers les objets
pulsionnels, les tendances, représentés par les fleurs. Le miroir
crée une image virtuelle de l’image réelle du vase. C’est
l’image virtuelle, imaginaire, qui permet à l’enfant de
construire un contenant à ses objets de désir. Cet enfant
doit se situer à une place bien définie pour apercevoir cette
image virtuelle. Il ne voit pas l’image réelle qui est le
narcissisme primaire. L’image réelle est l’image corporelle
liée à l’espèce. C’est elle qui organise la réalité en
fonction de « cadres préformés ».
L’image virtuelle donne l’illusion de l’unité du corps
qui, sans ce mécanisme, aurait été laissée à son
morcellement archaïque. De plus, ajoute Lacan : « C’est la relation
symbolique qui définit la position du sujet comme
voyant. » (Lacan, Les Écrits techniques de Freud, Paris,
Seuil, coll. « Le champ freudien », 1975, p. 161.)
L’autre est un espace réel auquel se superpose l’espace
virtuel imaginaire. L’idéal du moi se rattache à cet autre
symbolique, en opposition au moi idéal qui ressort de
l’imaginaire.
La reliance des trois dimensions est identifiée par
Lacan et montrée à travers l’utilisation de ses schémas L et
R, graphes et autres représentations constituant comme les
lignes de fracture du cristal de RSI. (Cf., Lacan, séminaire
13 mai 1975.)
49 Cette théorisation nous permettra de comprendre la
question de l’errance libidinale lorsque nous allons, dans
le contexte du cancer, analyser la situation en cause.
Pour terminer ce chapitre, ajoutons que ces notions de
« complexité » ou de « pensée complexe » habitent tout le
discours d’analyse et de synthèse que nous avons adopté
dans ses postulats logiques. Il est important de les avoir à
l’esprit pour saisir la reliance qui sera faite entre tous les
éléments de l’observation clinique, les apports des
sciences et ceux des psychologies analytiques.
50


La relation entre psyché et soma



Pour Jung, la libido c’est « l’énergie vitale », à
distinguer du concept universel d’énergie.

Dans L’Énergétique psychique (Le Livre de Poche 11,
référence 443, p. 38), C. G Jung dit : « […] le psychique et
le corporel ne sont pas deux processus se déroulant côte à
côte, mais ils sont liés par des interactions […]. »

Freud a élaboré tout son discours psychanalytique sur
l’affirmation qu’il existe une énergie psychique
quantifiable se déployant à travers les activités psychiques.
Parallèlement, il postulait l’existence d’une énergie
physique quantifiable intervenant dans les processus
physiologiques.
Freud avait commencé la rédaction de son « Projet de
psychologie scientifique » (Entwurf einer Psychologie) en
1895, resté inachevé.
Il avait adopté le concept d’énergie psychique à partir
des observations de Janet et sa constatation empirique au
sujet des symptômes hystériques.
Ce qu’il me semble important de rappeler, c’est que la
matière, telle que nous l’avons représentée en Occident,
n’existe pas, puisque nous savons désormais qu’elle n’est
qu’une forme condensée de l’énergie, pour reprendre
l’expression même d’Albert Einstein. Il n’y a pas de
matière au sens mécaniste du terme. La matière est une
énergie en perpétuelle interaction.

51 Il est aussi important de souligner que le monde du
savoir, des connaissances, de la science, continue
étrangement de faire semblant, d’ignorer cette découverte
et cette connaissance expérimentale.
La théorie du hasard n’est plus cohérente et le
phénomène de la conscience ne peut pas être considéré comme
le simple résultat d’un lambda calcul du cerveau, enfermé
dans un système mécaniste !
Tout ce que la science mécaniste a pu nous apprendre,
c’est une connaissance sur les apparences de l’univers,
c’est-à-dire sur un premier niveau du réel qui est
totalement « subjectif », contrairement à ce que l’on a toujours
nommé « objectif ». Le réel est infini et beaucoup plus
vaste que ce que l’on a appelé le « réel » de l’univers
matériel.

De toute évidence, sur le plan médical, il va de soi que
nous devrions naturellement reconsidérer notre
représentation de l’organisation biologique de l’homme.
Nous aurions dû comprendre depuis longtemps, si nous
voulions être cohérents avec le savoir actuel, qu’il fallait
appréhender médicalement l’homme, sous sa forme
énergétique constituée d’un ensemble complexe de « champs »
d’origines multiples et obéissant à des lois d’interactions
et de rétroactions complexes elles aussi.
L’organisme vivant ne peut être décrit valablement
aujourd’hui qu’en termes de champ et non pas de bloc de
matière inerte !

Ce qui est à l’origine du « programme génétique »,
c’est le champ morphique. Ce champ est le « logiciel » qui
permet le fonctionnement du programme. Le «
programmeur » est au niveau de la conscience, ou « champ H 3 »,
selon l’expression du mathématicien Émile Pinel.

52 En 1943, Erwin Schrödinger disait au sujet de la théorie
énergétique du vivant : « L’être vivant ne doit pas se
considérer comme une matière animée par de l’énergie : c’est
de l’énergie préexistante à la matière organisée qui oriente
la matière vers le processus de l’organisation du vivant. »

La position de J. Eccles et des chercheurs anglo-saxons
en général en matière de neurosciences s’écarte de celle
des positivistes français qui postulent que les processus
mentaux doivent être réduits à des processus cérébraux.
C’est la différence qui apparaît entre les travaux de
J. Eccles et ceux de J.-P. Changeux.
Dans la théorie de l’identité, on affirme que des qualités
secondes, subjectives, « sont » les propriétés ou qualités
premières des mécanismes nerveux. Mais que veut dire
cette affirmation en réalité ? En réalité, les qualités «
secondes » sont, par rapport aux qualités premières
« réellement » hétérogènes. Un processus nerveux objectif
« n’est » pas telle « réalité » subjective. C’est la théorie
des champs qui permet de sortir des impasses du
parallélisme psychophysiologique.
J. J. C. Smart, dans « Sensations and brain processes »,
in « Revue philosophique », LXVIII, p. 153, écrit : « […]
Les organismes peuvent être compris comme des
mécanismes psychochimiques : il semble que même le
comportement de l’homme lui-même sera un jour
explicable en termes mécaniques. »
Ainsi il faudrait considérer que le corps humain est
l’effet d’une causalité machinale.
Cette position le conduisait à préciser, à propos de la
conscience : « Un homme est un vaste arrangement de
particules psychiques, mais il n’y a pas au-dessus de cela
des sensations ou des états de conscience. Il y a seulement
des faits comportementaux de ce vaste mécanisme […]. »
Selon cette conception, la conscience serait donc liée au
mécanisme physico-chimique organisateur du corps
hu53 main. L’esprit serait alors la simple conséquence de ces
processus organisationnels.
D. K. Lewis dans « Argument pour la théorie de
l’identité », in Journal de philosophie, 1966, vol. 43,
p. 17-25, défendait la thèse que les états mentaux
intérieurs devaient être identifiés à des états du cerveau. C’est
l’un des courants matérialistes qui pense que l’avenir se
développera dans ce sens, au point de pouvoir concevoir la
création d’un cerveau in vitro, sans rattachement à la
nécessité du corps.
La neurobiologie intègre le temps dans l’ontogenèse.
L’inné et l’acquis se comprennent dans la perspective des
interactions environnementales. Le cerveau est vivant à
l’intérieur de sa phylogenèse et de son ontogenèse. Ce qui
veut dire que le postulat majeur est celui de la capacité de
la matière cérébrale à s’auto-organiser. Ainsi, le cerveau
objective le spirituel qui habite le sujet/objet humain. Il
n’en est pas la causalité déterministe.
Pierre Jacob écrivait dans Pourquoi les choses ont-elles
un sens ! (Paris, éd. O. Jacob, 1997, p. 163) : « […] Un
esprit doit donc être un système unique dans le monde
physique doué de certaines capacités qui font défaut aux
autres systèmes physiques. »
Jean-Pierre Changeux (L’Homme neuronal, 1983) avait
avancé l’idée d’architectures neurales de la raison pour
parler en termes physiques de représentations mentales. Le
problème sérieux que suscite cette prise de position, c’est
que l’observation de l’image neurofonctionnelle ne suffit
pas pour identifier la matière à penser !
Le mécanisme biologique a trouvé un modèle
analogique dans l’intelligence artificielle. Mais il n’y a pas, en
réalité, adéquation de la machine et du vivant.
Selon Antoine Danchin (Ordre et dynamique du vivant.
Chemin de la biologie moléculaire, Paris, Seuil, 1978,
p. 331) : « Si la complexité doit continuer d’augmenter au
fur et à mesure de l’évolution des espèces, c’est qu’il doit
54 apparaître […] un processus permettant à chaque individu
d’intégrer le plus grand nombre possible d’interactions
avec son environnement, cela afin d’être à même de
pouvoir conserver son homéostasie. »
L’épigenèse structure le cerveau. La morphogenèse
dicte l’ordre de la construction. Mais l’épigenèse va
audelà de la morphogenèse dictée par les codes génétiques.
L’épigenèse fait jouer les interactions environnementales.
L’individu est le résultat d’un programme génétique et
d’une modification permanente des réseaux neuronaux du
fait des interactions environnementales.
Le corps est nécessaire à la construction du cerveau par
l’activité cognitive qu’il fournit. Le corps vécu rend
compte de la cognition.
Si l’être humain vient au monde avec un cerveau
inachevé, c’est pour que la culture apporte l’élément des
interactions environnementales à sa qualification.
Bernard Andrieu écrit dans Matière pensante (Vrin,
1999, p. 148) que « les états mentaux ne sont pas une
illusion du cerveau [selon les neurosciences actuelles], ils
possèdent une autonomie suffisante pour s’autodéterminer
et déterminer en retour, par la conversion du mental en
physique, le cerveau et l’ensemble du système nerveux.
Le corps est désormais revalorisé dans ses liens entre le
cerveau, l’esprit et le monde. Il faut reconnaître des
éléments matériels à l’activité mentale, sans la réduire à
ceux-ci. »
Edgar Morin, dans Le Paradigme perdu et La Méthode,
tome 2, 1980, p. 414-423, parle de l’homme comme être
bioculturel. Nous avons là deux constituants d’une même
boucle créant le concept d’homo. Ces deux constituants se
coproduisent l’un et l’autre. Selon Morin, l’homme est
donc un être totalement biologique et totalement culturel à
la fois.
« La connaissance humaine n’a jamais relevé du seul
cerveau ; l’esprit se forme et émerge
cérébro55 culturellement, dans et par le langage qui est
nécessairement social et, via l’esprit (apprentissage, éducation), la
culture d’une société s’imprime littéralement dans le
cerveau, c’est-à-dire y inscrit ses routes, chemins, carrefours.
Nous avions dit : le monde est dans l’esprit qui est dans
le monde. Étant donné que le monde, pour nous, est
toujours, aussi, culturel, nous pouvons dire également : la
culture est dans l’esprit qui est dans la culture. Étant donné
que, comme nous venons de l’indiquer, la culture est aussi
dans le cerveau, nous pouvons reconnaître que la culture
fait partie du cerveau aussi bien que le cerveau fait partie
de la culture. » (E. Morin, La Méthode, tome 3, p. 234.)
C’est là qu’apparaît la divergence entre le courant
matérialiste et le courant idéaliste. Le problème c’est de
concilier les deux courants sans donner raison
exclusivement à l’un ou à l’autre. La seule manière de résoudre la
question qui se pose, c’est de trouver un autre paradigme,
celui de la complexité, et d’intégrer dans l’approche des
neurosciences, la théorie quantique des champs, sans que
cette dernière ne soit récupérée pour une justification
idéaliste.
C’est toute l’importance que représente le paradigme de
la complexité !
Dominique Temple, biologiste, écrit à propos de l’idée
de Lupasco, dans le « principe d’antagonisme » in
Lupasco, l’homme et l’œuvre, éd. du Rocher, 1999, p. 242, 243 :
« Considérer les potentialisations comme des consciences
élémentaires devient fécond car une conscience
élémentaire qui se relativise par sa conscience élémentaire
antagoniste cesse d’être une conscience aveugle
d’ellemême, mais acquiert une lumière sur elle-même à partir de
la conscience qui lui fait face, laquelle acquiert cette
même lumière sur elle-même, lumière que l’on peut donc
décrire comme une lumière de lumière, une conscience de
conscience, une illumination d’elle-même. Mais dès lors,
c’est bien de la conscience proprement dite dont il peut
56 être question, de la conscience de conscience telle que
nous la connaissons par notre propre expérience humaine
[…]. »

« Si l’on envisage cet état T du point de vue de
l’actualisation – relativisée par l’actualisation antagoniste
–, toute réalité cesse, que ce soit celle de la matière ou de
l’énergie, mais l’état intermédiaire, actualisation
relativisée par son actualisation antagoniste ne cesse pas d’être
bien réel au point qu’il pourrait être défini du nom de
matière primordiale. Le principe d’antagonisme conduit ainsi
à la reconnaissance d’une entité sans matière ni énergie
aussi réelle que la réalité, une matière-énergie qui est à la
fois une conscience de conscience. Lupasco l’appelle
l’énergie psychique. »

Voilà qui est extrêmement intéressant pour comprendre
comment le tiers inclus constitue une autoconscience qui
ne connaît pas autre chose que ce avec quoi il est en
interaction. L’actualisation potentialisation antagoniste fait
apparaître une troisième polarité : celle du contradictoire
permettant le multidialogique.

L’énergie psychique est une conscience de soi,
sensation de sa liberté propre reliée au contradictoire. Ainsi,
entre la conscience de soi et les « consciences
élémentaires, écrit Lupasco, peuvent apparaître toutes les
consciences de consciences que nous appellerons
consciences objectives ». (Le Principe d’antagonisme, op. cit.)

« Le principe d’antagonisme implique que
l’actualisation de l’énergie et de la matière ne peut
atteindre une non-contradiction absolue. Dans toute matière ou
énergie, il demeure donc du contradictoire qui les relie à
l’énergie psychique mais, réciproquement, le
contradictoire ne peut s’affranchir des dynamismes qui lui donnent
57 naissance par leur confrontation. Il n’y a pas d’esprit sans
matière et sans énergie. » (Idem. S. Lupasco, Le Principe
d’antagonisme.)

Lupasco peut ainsi établir une analogie structurelle
entre les états coexistants de la physique quantique et la
conscience humaine.

Dominique Temple fait remarquer qu’à partir de cette
démonstration du principe d’antagonisme lupascien, il
n’est peut-être pas possible de connaître les états
coexistants de degré de vérité zéro, mais qu’il n’est donc pas
impossible qu’ils ne se connaissent eux-mêmes ;
autrement dit, qu’ils soient consciences de consciences.

C’était l’intuition de la « noosphère » de Teilhard de
Chardin et de son évolution continue de l’alpha à l’oméga.
Lupasco avait remarqué que le système vivant respectait
d’emblée le principe d’antagonisme polarisé par la
différenciation (dans L’Énergie et la matière vivante, Julliard,
1974) et le système psychique respectait à son tour le
principe d’antagonisme polarisé par le contradictoire.
(L’Expérience microphysique et la pensée humaine, PUF,
1941).

Les neurosciences ont, depuis lors, confirmé le
caractère contradictoire du psychisme, car le psychique est une
réalité qui émerge d’une complexification d’antagonismes.
La neurologie peut parler aujourd’hui des phases
successives de l’apparition du tiers inclus.

« Lorsque les cellules nerveuses oscillant entre vie et
mort fabriquent un équilibre sans perturbations
extérieures, elles participent à l’élaboration de préconcepts
(potentialités coexistantes de Heisenberg). Ces
préconcepts sont neutres, indéterminés, mais lorsque les
58 complexes de neurones mobilisés dans l’élaboration des
préconcepts interagissent avec le milieu physique ou
biologique, leurs préconcepts sont orientés (comme les
évènements quantiques sont phénoménalisés par leur
interaction avec les instruments de mesure).
Le champ du préconcept se borde de la conscience
élémentaire antagoniste de l’actualisation biologique
provoquée par l’action du milieu. Cette conscience
élémentaire correspond à l’action physique du milieu.
Les potentialisations naissantes à l’horizon du
préconcept vont devenir d’autant plus non contradictoires que
les actualisations auxquelles ces potentialisations sont
conjointes seront davantage non contradictoires…
Le concept se réduit à un état coexistant, complexe
certes, mais aussi indéterminé que le “vide quantique” des
physiciens. Nous n’en saurions rien si l’épreuve par
ellemême de la conscience ne se traduisait par l’affectivité
[…] or […] l’affectivité se traduit comme un en-soi
absolu. » (Dominique Temple, idem).

Le principe d’antagonisme de Lupasco propose donc
une réponse à la question de la reliance et des interactions,
rétroactions existantes entre l’esprit, la matière et
l’énergie : « L’énergie psychique est de même nature
fondamentale que tout autre phénomène mais elle tend vers le
contradictoire tandis que matière et énergie tendent vers le
non-contradictoire. »


C’est ce sens psychique des limites ou de l’harmonie
triangulaire moi/objet/soi, qui permet l’organisation
harmonieuse du biologique. Ainsi, dans le contexte de
l’oncologie médicale, la perte de l’homéostasie devient
visible à partir d’une arrivée extérieure de facteurs
déclenchants (amiante, goudron, oxydes de plomb, alcool, tabac,
radiations, pollutions…) mais qui est significative du
con59