La face occulte du dieu des congolais

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Français
288 pages
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Que cache la grande ferveur religieuse actuelle des Congolais, qui se déploie dans des expressions inhabituelles, épidermiques, émotives, farfelues et factuelles ? Est-ce une foi née du désir de Dieu ou une réponse suscitée par la misère et le besoin de Dieu ? C'est à toutes ces questions que répond cette enquête qui, en même temps, donne des clés de compréhension du comportement religieux des Congolais.

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Date de parution 01 mai 2012
Nombre de lectures 67
EAN13 9782296490062
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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(dir.), Les urgences africaines, Réécrire l’histoire, réinventer
l’Etat, 2012.
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MPERENG), Histoire du Congo Kinshasa indépendant.
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Fongo-Tongo (Ouest-Cameroun), 2012.
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Moussa BOUREIMA, L’économie agricole au Niger, 2012.
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Melchior MBONIMPA, Guérison et religion en Afrique,
2012.
Jean-Alexis MFOUTOU, La Langue de la politique au
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Alhassane CHERIF, Le sens de la maladie en Afrique et dans
la migration. Diagnostic, pronostic, prise en charge, 2012.

La face occulte du Dieu des Congolais
Apollinaire-Sam SIMANTOTO MAFUTA







La face occulte du Dieu des Congolais



Parole de Jésus et révélations des charlatans :
comment faire la différence ?























L’HARMATTAN Du même auteur


Repenser la RD. Congo, Éd. L’Harmattan, Paris, 2006.
Complaintes des sans-liberté, Éd. La Bruyère, Paris, 2010.
La RD. Congo se meurt. L’urgence d’une mobilisation (en
préparation).













Couverture :

Illustration de Don Robert-Bellarmin SISI KAYAN (Rome)
L’auteur lui adresse ses sincères et fraternels remerciements.











© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96218-7
EAN : 9782296962187


Ces pages sont dédiées à deux témoins fidèles de la foi :



Abbé Boniface NDOY

Abbé Boniface NDOY
Né à Malele-Enoy le 17.12.1934 et décédé à Idiofa le lundi 07.12.2009
Tout ce que je sais dire de toi c’est quand un baobab disparaît dans la savane, l’oubli balaie
derrière lui la trace d’une histoire longue de plusieurs générations. Mais puisque les racines
de ce baobab ont essaimé jusqu’à la croisée de grands chemins, il n’échappera point à la
curiosité du regard incognito des routards sans leur faire voir les bourgeons éclore du
profond des antres de la terre où tu vis sans plus regarder l’orée des étoiles que tu as
allumées. Je sais aussi que ton séjour au pays de l’innommable me rappelle sans cesse que
les étincelles de la mémoire féconde qui a enfanté tant de souvenirs ne peuvent pas s’éteindre
dans la nuit obscure sans avoir illuminé les yeux qui les ont vues.



Père Roger VIVIER, Omi
Né le lundi 23 décembre 1918 à Forest (Belgique). Il entra chez les missionnaires Oblats
de Marie Immaculée, fit ses premiers vœux en 1939 et les vœux perpétuels en 1942. Ordonné
prêtre le 18 juin 1944, il fut envoyé au Congo Belge après la Deuxième Guerre mondiale. Il
travailla à Laba-Central (Laba Mfinda à l’époque) avant d’être curé à Laba-Fatima
(LabaLakas) jusqu’à son retour définitif en Belgique en 1985. Très âgé, il passera ses vieux jours,
entouré de sa famille à Pottes (Belgique), jusqu’à sa mort le dimanche 19 décembre 2010, à
l’âge de 92 ans.
Tu as quitté sitôt ta Belgique natale pour qu’à la suite de la fougue de ta jeunesse éclatante,
les enfants de Laba fassent avec toi l’expérience du chemin d’Emmaüs. Tu as gravé dans mon
cœur d’enfant que savoir tout quitter sans calcul, à cause de l’Évangile, n’avait autre prix que
la vie à donner pour et aux autres, la vie à recevoir gratuitement et à communiquer aux autres,
la vie à partager avec et aux autres, la vie à recevoir comme don reçu d’un autre monde. Cette
plume du disciple sur les traces du maître est l’expression d’hommage de tous les fils et filles
d’Idiofa pour tes 40 ans d’apostolat missionnaire au Congo-Zaïre, et celui de tous les visages
que tu as rencontrés sur ta route humaine, mais surtout le visage de ceux qui t’ont connu sur
les chemins de la mission au Congo et qui remémoreront toujours sans plus jamais te revoir,
l’aventure de foi de « Mfum Vivi » auprès de tous les enfants de Laba. Comme dit un
proverbe persan, « notre vrai tombeau n’est pas dans le sol, mais dans le cœur des hommes ».
Mais parce que notre mémoire se souviendra toujours de vous deux, je vous rends cet
hommage.
7Et à vous tous qui, de bonne foi, cherchez la « vraie Église » de Jésus-Christ, pourvu qu’en
refusant la théâtralisation d’une foi qui donne accès immédiat au salut, vous ne tombiez pas
dans le leurre des promesses fallacieuses d’un paradis facile distillées à qui mieux mieux par
la charlatanerie d’un messianisme bâtisseur d’illusions.



















Remerciements

C’est de tout cœur que j’exprime ma gratitude à Emmanuel LAMBATA
(Nairobi/Kenya) et à Emmanuel MUSESE (Cologne/Allemagne) qui n’ont pas
hésité à partager avec moi leurs points de vue teintés d’appréhension et leurs
nombreux doutes sur le sérieux de la foi au sein de nombreuses Églises de
réveil congolaises, celles qui sont au pays tout comme celles de l’étranger.
J’ai une pensée reconnaissante envers Mme Cécile BERTRAND-DAGENBACH
(prof de lettres à l’Université de Nancy 2), Joseph WEINLING et Bernadette
SCHIEHLÉ. C’est avec disponibilité qu’ils ont accepté de relire mon
manuscrit jusqu’à sa dernière mouture. Un grand merci à Mme
BERTRANDDAGENBACH d’avoir corrigé les épreuves de ce livre.
Je remercie aussi mon petit frère Max MAFUTA et mon neveu
PatrickHenri MAFUTA qui ont sillonné les rues de Kinshasa en août-mi-septembre
2011 afin de grappiller pour moi des renseignements sur la dénomination de
nombreuses Églises qui opèrent dans la capitale congolaise. Je ne saurai pas
oublier Jean-Marie KUZITUKA (prêtre de l’archidiocèse de Johannesburg),
Samuel BAKA (Johannesburg) et Roland IMWENE (Maputo) qui, en plus de ce
que je sais de la foi de mes compatriotes congolais qui sont en Afrique du
Sud, m’ont aidé dans la récolte d’autres renseignements sur la présence des
Églises congolaises en Afrique australe.
J’aimerais exprimer ici toute l’expression de ma grande gratitude à tous
ceux qui m’ont encouragé et m’ont redonné confiance dans ce travail
d’écriture. Car écrire n’est pas seulement léguer sa pensée à la mémoire des
autres. C’est accepter de se livrer à leur jugement en prenant le risque de
s’exposer et de leur offrir son opinion.
Au seuil de la nouvelle année, je ne serais pas heureux si je n’avais pas
imploré Notre Seigneur pour que son Soleil de joie, de paix, de bonheur, de
santé et de succès brille sur tous mes anciens lecteurs et sur ceux qui me
liront pour la première fois. Ce petit mot, si lourd en mon cœur, je le
fais, persuadé que le temps n’efface pas les bons souvenirs et les amitiés qui
ont traversé les méandres de la fragilité de notre mémoire.
Le passé et le présent sont notre héritage à tous. En souvenir du passé
qui nous somme aujourd’hui de nous regarder autrement. Un passé à
convertir au présent. Oui, comme l’histoire ne s’efface pas du revers de la
main. C’est pourquoi, dans la joie de la célébration de notre Humanité
transfigurée en celle de Dieu, j’ai pensé à tous et à chacun de mes lecteurs.
Strasbourg, janvier 2012


9



























« Depuis des millénaires, de par son universalité conjointe à une extrême
diversité, le phénomène religieux n’a cessé de nourrir la réflexion des
hommes et de susciter à travers les grands espaces socioculturels qui se
partagent le monde des interrogations essentielles ».
gr(M Paul POUPARD (dir.), Dictionnaire des religions, PUF, Paris, 1984, p. IV).



























































PRÉFACE



En 2010, un brillant Africain, l’Ivoirien Marcel Zadi Kessy, écrivait
pertinemment dans son petit livre, Renaissances africaines. Le continent noir
décrypté par l’un des siens, paru aux Éditions des ilots de résistance, en
France, les réflexions suivantes :
« La majorité des Africains cherche à travers les pratiques religieuses
une solution concrète à tel ou tel problème. Il s’agit de forces mystérieuses et
dangereuses plus que d’un Dieu d’amour et bon envers les hommes. Les
dieux sont souvent rattachés à un village ou à une communauté, chacun à
son totem.
Dans certains villages ce totem est une panthère, dans d’autres un cabri,
il existe ainsi des interdits alimentaires qui touchent ces totems. Les villages
sont de même guidés ou dominés par des « génies » bons ou mauvais, des
personnages que l’on ne voit pas, mais à qui on attribue une réelle puissance.
Les morts parlent à ces gens-là et s’adressent à travers eux aux vivants.
Toutes sortes de pratiques et de croyances restent liées à ces totems, génies
et sorciers qui sont censés mettre en relation ce monde mystérieux avec le
monde des vivants.
Ces religions anciennes n’ont aucun lien réel entre elles sur l’ensemble
du territoire. Ces pratiques, croyances ou superstitions se sont accumulées au
fil du temps et ont fortement imprégné la société » (p. 139).
En rester à ces seules affirmations serait mal juger l’auteur. Il s’est
présenté sans embarras : « La foi me semble un antidote valable et efficace
pour contrer les effets négatifs… de la quête sans fin des profits… La foi et
la confiance en Dieu sont des moteurs essentiels de ma vie et, je le crois
fermement, le fondement d’une société de respect mutuel. Le socle sur
lequel on peut bâtir une société plus juste, fraternelle et attachée à l’intérêt
général » […].
Et l’auteur de poursuivre : « Tout irait dans le meilleur des mondes
possibles si le Christianisme n’avait pas accompagné le colonisateur. Le
prêtre est ainsi apparu aux yeux des autochtones comme un complice de la
puissance coloniale. Mais, miracle divin ou grâce particulière de l’Afrique,
cette origine contestée ne pèse plus vraiment aujourd’hui sur les églises
chrétiennes. L’acculturation du Christianisme à l’Afrique s’est faite
13 progressivement, lentement, mais sûrement. Il ne fait de doute pour personne
qu’un véritable Christianisme africain existe aujourd’hui. On chante, on
danse, on prie avec une ferveur empreinte d’une véritable culture noire » (p.
145).
Cette introduction à ma préface nous conduit à l’excellente étude
d’Apollinaire-Sam Simantoto Mafuta. Avec une pertinence analytique
prudente et savante, il invite le lecteur à prendre connaissance de la réalité
chrétienne brûlante des nouvelles Églises et mouvements religieux en
République Démocratique du Congo, selon leurs origines et leurs doctrines.
Au terme « sectes », il s’en tient à celui de « Église », se conformant ainsi à
la volonté des diverses sectes qui n’acceptent que l’appellation « Églises » :
« Nouvelles Églises », « Églises de réveil », « Églises indépendantes »
auxquelles il associe : « Nouveaux mouvements religieux », « Mouvements
prophétiques et messianiques », « Nouveaux cultes ». Le lecteur sera surpris
d’apprendre que la seule ville de Kinshasa qui comportait 7,5 millions
d’habitants en 2005, comptait « 8000 Églises ». Le même lecteur pourra
penser aussi à d’autres réalités du pays, notamment à l’Est du Congo en
guerre depuis des dizaines d’années ? Le Congo où tout l’idéal d’une réelle
démocratie s’installe péniblement avec tout le succès attendu !
L’auteur a eu soin de souligner par des exemples les impostures qui
passent pour des Églises chrétiennes. Exemples envers du christianisme. Le
lecteur est invité à les lire avec beaucoup d’intérêt.
Si nous parlons de « renaissances africaines », il faut inviter ici Rosino
eGibellini à grossir son PANORAMA DE LA THEOLOGIE AU XX siècle
(éditions du Cerf, Paris, 2004) avec les nouveautés qui viennent élargir les
quatre courants théologiques de la conclusion de son gigantesque ouvrage.
Les théologiens s’attendent désormais à voir nommer son ouvrage :
e« Panorama de la théologie au XXI siècle ». C’est dire qu’Apollinaire
Simantoto ne pourra pas et ne devrait pas être ignoré par les théologiens de
l’Univers.
Dans les quatre courants théologiques qui caractérisent la conclusion, il
faudrait élargir la phrase suivante : « Avec l’émergence dans les dernières
décennies de ce siècle de la théologie de la libération, d’abord en Amérique
latine et dans la minorité noire des États-Unis, et ensuite dans d’autres
régions du tiers-monde ; de la théologie de l’inculturation en Afrique et en
Asie, qui pose le problème du rapport entre Évangile et cultures non
occidentales ; de la théologie féministe, qui rassemble pour la première fois
les femmes comme sujet de la théologie qui se fait ; et avec l’ouverture des
théologies confessionnelles à la théologie œcuménique et à la théologie des
ereligions, la théologie du « XX » siècle voit se construire un quatrième
courant, qui l’introduit dans une époque œcuménique et planétaire où, selon
l’expression de Johan Baptist Metz, elle exprime « une Église mondiale
enracinée dans de nombreuses cultures, et en ce sens polycentrique, dans
14 laquelle, du reste, l’hérédité européenne et occidentale n’est pas destinée à se
voir réprimée, mais à être à nouveau sollicitée et mise au défi ».
Tel fut le parcours ardu de ce siècle dramatique, mais parmi les plus
évangéliques de l’histoire chrétienne (Congar), où, avec le sentiment d’une
urgence croissante, la théologie a assumé, dans la logique de l’incarnation et
de la rédemption, la tâche de se porter à la défense et au service de
l’Humanum) ».
Je ne peux terminer cette préface que par un appel au lecteur à se
concentrer sur LA FACE OCCULTE DU DIEU DES CONGOLAIS avec tout
l’intérêt que ce livre suscite.





Paris, 21 janvier 2012



Georges NGAL
Professeur émérite aux Universités de Paris-Sorbonne,
de Nanterre-Paris X,
de Grenoble,
de Middlebury (USA),
de Kinshasa et de Lubumbashi (RD. Congo).





























































INTRODUCTION
Pour revisiter un sujet d’actualité non dépassé



Il nous a paru très délicat et malaisé d’aborder la question de la religion
et de la foi en Afrique en général et en particulier en RD. Congo étant donné
la complexité et la mouvance de ce phénomène qui se présente comme une
réalité sociale qu’il faut reconsidérer avec beaucoup d’attention. En effet,
personne ne l’oublie, l’influence exercée par la prolifération de nouvelles
Églises est une question posée sans cesse aux Églises institutionnelles qui ne
peuvent ni rester indifférentes à la présence de celles-là, ni éviter de les
regarder de face. Le développement spectaculaire de ces spiritualités dont
l’identité peut se trouver soit à l’orée de la foi, du paganisme et de
l’athéisme, soit à l’intérieur de ceux-ci, ne constitue pas seulement un défi,
mais une interpellation permanente adressée aux Églises instituées. C’est
pourquoi au milieu d’un monde pluraliste, sécularisé et mondialisé, les
Églises institutionnelles sont appelées à se restructurer, à se redynamiser de
l’intérieur en reformulant et en redéfinissant de nouvelles options de leurs
pratiques dans un effort continuel de réactualisation des exigences
fondamentales de la foi.
Dès lors, à travers l’aventure religieuse de beaucoup de personnes, on
peut lire une expression de la soif humaine du surnaturel. Celui-ci se
manifeste non seulement par la quête de vérité à laquelle l’homme s’est
toujours livré, mais aussi par des tentatives d’élévation de lui-même lorsqu’il
veut se passant de toute médiation humaine. Dans l’optique chrétienne, et
pour étancher sa soif de vérité, l’homme veut rester le plus possible, fidèle et
proche de l’Évangile. Une autre expression de la quête de spiritualité et de la
recherche de la transcendance s’éloignant de la foi traditionnelle se
manifeste par le rejet des institutions et des structures jugées trop
oppressives. Cela se voit aussi à travers le désir de l’homme de s’affranchir
des dogmes jugés aliénants pour sa liberté. Et si la question du salut se
posait, soit le chemin se fraierait alors tout seul, soit l’homme serait poussé à
chercher ce salut avec les autres.
17 Les vieilles Églises ne peuvent plus rester indifférentes à cette question
que leur posent les nouvelles expressions de foi vécue aujourd’hui.
L’homme est habité par la soif de découvrir, d’aller loin, d’avoir plus,
d’être ; la soif de rechercher le bonheur et la vérité. Dans l’optique de foi, le
Concile du Vatican II ne déclare-t-il pas : « Tous les hommes sont tenus de
chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église ; et, quand
1ils l’ont connue, de l’embrasser et de lui être fidèles » . Pourtant, cette vérité
est à bien comprendre. Elle n’est pas de l’ordre d’un acquis définitif ou d’un
objet qu’on posséderait, mais une attitude et un effort dans la recherche.
C’est pourquoi comme Condorcet, nous refusons la rhétorique des vérités
définitives, pour affirmer avec lui que « les amis de la vérité sont ceux qui la
cherchent et non ceux qui se vantent de l’avoir trouvée ».
Pas plus qu’hier, la recherche du sacré s’accompagne aujourd’hui d’une
véritable perte du sens de ce sacré en même temps qu’émergent sensiblement
des nouvelles formes de spiritualité qui caractériseraient une expression
assez originale de la religiosité populaire, conséquence d’une société en
mutation et en crise : crise économique et sociopolitique, crise d’identité,
crises des valeurs et de foi, etc. Les nouvelles Églises, que pour l’instant
nous nous gardons de désigner par le terme de sectes, « présentent les
factures impayées de grandes Églises et leur succès est un clignotant rouge
2au tableau de bord des Églises » .
Mais dans une telle conjoncture, une des tâches des Églises est de garder
la foi dans son originalité et d’y rester fidèles, même quand on sait que le
christianisme n’a jamais été à l’abri des attaques, car chaque époque de son
histoire a vu naître différents courants souvent dangereux pour sa foi. Mais il
a néanmoins su résister non seulement aux querelles intestines des hérésies
et des schismes, mais aussi aux attaques des mouvements agnostiques et
païens. Les hauts et les bas, la gloire et les échecs marquent en sens contraire
sa constance le long des siècles. Les sectes et les querelles hérétiques sont un
bel exemple d’adversité contre laquelle le christianisme est en lutte depuis
deux millénaires. Deux mille ans d’histoire, deux mille ans de remise en
question, deux mille ans d’affirmation d’une identité en perpétuelle
reconquête.
Au-delà de toutes les distances et contradictions dues à des divergences
ou à des inimitiés et antagonismes qui créent des divisions au sein de nos
communautés de foi, les Églises qui revendiquent le même l’héritage de foi
et de vérité révélée par Jésus-Christ, sont pourtant appelées à relever le défi.
Le défi de l’unité, du dialogue dans le respect mutuel et la charité
évangélique. Pourquoi un tel effort ne tendrait-il pas à rassembler les
chrétiens dispersés et séparés par des idéologies politiques, sociales, raciales

1 Vatican II, Déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis Humanae, 1965, n° 1, §2.
2 Jean VERNETTE, « Prolifération des sectes : question posée aux Églises », in Études 344
(1976), pp. 729-745.
18 et économiques qui n’ont pas souvent de rapport direct avec le message de la
Bonne Nouvelle de Jésus-Christ ?
Bien que notre préoccupation présente soit celle de proposer une autre
manière de lire l’hyperreligiosité actuelle à partir d’une grille de
compréhension qui reste partielle et limitée aux courants religieux rencontrés
en République Démocratique du Congo, l’extrapolation de ces données
d’analyse à d’autres pays d’Afrique est sans doute porteuse de sens et de
signification. Des situations analogues ont pu s’observer en Afrique du Sud,
au Kenya, au Nigeria, etc. Car, telles qu’elles apparaissent au Congo et
ailleurs, les nouvelles Églises posent non seulement des interrogations
semblables, mais suscitent les mêmes craintes, les mêmes frustrations, les
mêmes angoisses et déceptions qui obligent chaque espace national et celui
des Églises instituées à leur trouver des réponses plus ou moins adéquates,
appuyées sur la Parole de Dieu et capables de satisfaire ou de nourrir la foi
des chrétiens.
L’engouement de beaucoup de personnes vers les Églises et la grande
ferveur religieuse tels qu’ils s’observent sur ce continent dévasté par la
famine, les épidémies meurtrières, les guerres interminables, le chômage
chronique des jeunes, la pauvreté, etc., suscitent maintes interrogations. Que
cache réellement cette ferveur de la foi ? Qui se cache derrière la Bible ? On
le sait bien, l’Africain est considéré comme un homme foncièrement
religieux. Le pape Jean-Paul II l’a aussi souligné : « Les Africains ont un
profond sens religieux, le sens du sacré, le sens de l’existence de Dieu
1créateur et d’un monde spirituel » . Cependant, même si l’Africain est
religieux, il n’est pas incongru de se demander ce que dissimule le voile de
la vague religieuse actuelle ? C’est à ces questions donc que tentera de
répondre notre enquête.
De la sorte, l’objectif que nous nous sommes assigné n’est pas de dresser
un bilan sur l’état des travaux élaborés sur le nouveau visage du
christianisme et de ses nombreuses communautés religieuses en terre
africaine et congolaise – ces travaux sont d’ailleurs nombreux qui rendent
compte du développement des Églises de réveil – ni de présenter une analyse
sociologique complète du phénomène religieux en RD. Congo. Mais il s’agit
pour nous de réfléchir sur ce qui se cache derrière le masque de la foi
affichée à travers cette grande ferveur religieuse qu’on connaît aujourd’hui.
Des allusions utiles seront faites aussi à d’autres pays d’Afrique. Notre
regard portera sur la vitalité et la croissance des nouvelles expressions de foi
en RD. Congo : la société et les Églises, la Bible, la foi et les motivations des
personnes, le profil des fondateurs d’Églises et maîtres spirituels, etc. Telle
que nous l’abordons, la question de la foi des Congolais est une question qui
demeure très ouverte.

1 JEAN-PAUL II (pape), L’Église en Afrique et sa mission évangélisatrice vers l’an 2000.
Exhortation apostolique, Pierre TEQUI éditeur, Paris, 1995, n°42, p. 45.
19 La première tentative de réponse, c’est qu’en revisitant ces mouvements
qui sont d’actualité en RD. Congo, et par-delà en Afrique, il apparaît qu’ils
sont vus comme une des conséquences de la dégradation de nos structures
sociales. À ce titre, nous essaierons de relire le phénomène du réveil
religieux afin de mieux le comprendre dans un contexte de crise des
institutions, crise due à des mutations profondes que connaît notre société
contemporaine. « D’autant plus que la multiplication des groupes et des
doctrines est l’expression des incertitudes ressenties par les hommes dans un
monde en profond changement (progrès des sciences, des techniques, des
mass-médias…). Changement qui opère insensiblement une perte de
certitudes autrefois évidentes et du sens de la vie, une perte des valeurs
éthiques universelles et sacrées. De là le retour à l’irrationnel et la régression
1de la rationalité, de la multiplicité des réponses proposées » . Notre enquête
tendra ainsi à saisir cette effervescence religieuse actuelle comme une des
réponses à la crise de la société, à la crise de la foi et à la crise de la religion
elle-même. Ici, le contexte africain servirait de substrat ou de tremplin à
l’émergence de cette nouvelle religiosité.
C’est pourquoi la redécouverte de la foi, ou d’une foi, donne lieu à une
réinterprétation du phénomène religieux et du rapport de l’homme à Dieu,
rapport qui est à la source du renouveau et de l’engouement religieux
actuels. De la sorte, il me semble que quand un environnement social et
institutionnel se dégrade, il ne peut pas ne pas naître, dans cet espace cassé,
un sentiment d’insécurité à laquelle l’homme veut coûte que coûte faire face
en cherchant à se créer un monde de sécurité ou son monde de sécurité. Le
besoin de sécurité et de survie pousse l’homme à se défendre contre les
agressions et à chercher la protection ou le salut ailleurs, dans un autre
monde.
Comme on le percevrait, cet autre monde peut se transformer en
véritable refuge pour l’homme. Un refuge qui, pour les uns, se dessine
autour de Dieu et de la prière, et pour d’autres autour de l’occultisme, de
l’ésotérisme ou de l’athéisme. Ce niveau d’analyse nous amènera sans doute
à réfléchir à l’emprise de la religiosité actuelle sur la société et sur la foi
chrétienne. Car, véritable signe de temps, l’émergence de ce phénomène
interroge sans cesse le christianisme dans le contexte d’aujourd’hui. Ici notre
effort d’appréciation portera sur un rapport qui évaluera cette donne au
regard des principes de la morale et des exigences de la foi chrétienne
nourrie de l’Évangile qui est la Parole de Jésus par excellence.
Un deuxième axe de réflexion qui attirera certes notre attention sur la
religiosité actuelle des Congolais, et par-delà celle des Africains, c’est
l’effort qui cherche à saisir cette effervescence religieuse comme une autre
réponse à la crise de la société, c’est-à-dire un retour à la foi. Ici, le continent

1 Ghislain JAGENEAU, Églises, sectes et mouvements néo-religieux, Éd. de l’Archevêché,
Lubumbashi, 1994, p. 4.
20 africain refuse de céder à la menace de l’athéisme par le fait qu’il résiste
devant la vague ou le déferlement de la crise postmoderniste héritière des
Lumières qui ont contribué à congédier Dieu de la vie de l’homme et à
proclamer sans plus sa mort. Ceci voudrait dire que par ce regain d’intérêt et
de foi qui n’a plus d’égale en Europe où l’on assiste à l’érosion progressive
1de la foi et à « l’effacement des Églises du champ social » , l’Afrique veut
une fois de plus montrer sa force et sa capacité à résister aux chantres de
l’athéisme envahissant. C’est pourquoi elle adresse par là un message vibrant
aux démiurges du scientisme et du rationalisme spectaculaires de l’Occident
pour leur affirmer sans équivoque que le « Dieu » dont ils ont célébré la mort
ou qu’ils croient mort, c’est le dieu produit par la raison prométhéenne et
l’individualisme criant.
Au-delà de sa pauvreté matérielle et financière, l’Africain n’a pas peur ni
honte d’affirmer que c’est Dieu, l’Éternel et le Tout-puissant, qui a créé le
monde visible et l’univers des forces invisibles qui échappent à notre
intelligence. Que c’est lui qui a libéré le peuple juif de la terre d’oppression
et d’esclavage en terre égyptienne. C’est Lui qui a ressuscité Jésus d’entre
les morts et rassemble autour de la même table de la fraternité les peuples de
toutes les langues, nations et tribus de la terre. Il est le Bon Dieu qui convie,
sans faire acception de personnes, les hommes de toutes les conditions,
riches et pauvres ainsi que les premiers et les derniers des hommes, à
recevoir gratuitement les dons de sa création. C’est ce Dieu qui rassemblera
tous les hommes au dernier jour pour partager l’abondance de la vie qu’il a
en plénitude. L’Africain affirme que ce Dieu-là est bien vivant chez lui en
Afrique. Par là, l’Afrique veut en donner les preuves : voyez les peuples
pauvres et affamés le louer jour et nuit avec une grande joie au visage,
gardant toujours leur sourire aux lèvres et sans cesse confiants que le
lendemain, malgré tous les aléas du présent et les signes de désespoir qui
pèsent sur l’avenir, sera porteur de joie et de communion fraternelle. Même
sans le voir, l’Africain croit fermement à ce Dieu-là qui ne s’est jamais
démenti.
Cette deuxième direction d’analyse nous aura fourni une grille qui
permet de prendre la mesure, par exemple, de l’importance ou de l’apport on
ne peut plus considérable des Églises institutionnelles en Afrique face à la
question de crise des vocations qui frappe le vieux continent. Qui douterait,
en effet, de la présence et de la contribution à la nouvelle vague
d’évangélisation de l’Europe de nombreux fils et filles de l’Afrique, prêtres
et religieux en mission sur tous les continents ? Devant l’érosion
exponentielle du nombre des prêtres et religieux que connaît l’Occident,
l’Afrique n’est-elle pas au chevet du vieux continent dont la foi se meurt à
petit feu ? Bien sûr que oui, car comme l’a si bien vu la Française Anne-

1 Frédéric LENOIR, Les métamorphoses de Dieu. Des intégrismes aux nouvelles spiritualités,
Hachette Littératures, Paris, 2003, p. 221.
21 Cécile Robert, bien que dans un contexte différent de celui qui me préoccupe
1ici, on pourra le dire tout haut : « L’Afrique au secours de l’Occident » .
En considérant toutes ces choses, non seulement nous interrogerons les
recherches et les études déjà entreprises sur la pratique religieuse des
Congolais, mais nous nous servirons de maintes informations que nous
avons recueillies lors de nos recherches à partir d’une série de contacts
personnels réalisés à travers des interviews libres et des entretiens avec les
membres de certaines nouvelles Églises. Ces informations sont constituées
pour ainsi dire à partir d’un ensemble de témoignages personnels vécus par
des adeptes ou des transfuges de ces Églises et d’autres mouvements
religieux. Ce qui nous permet d’entrer de façon sûre et sans nous perdre,
dans le monde actuel de la foi où la mission d’évangélisation n’est plus une
affaire de vocation qui s’authentifie au sein de l’Église ou des Églises,
comme cela a été la règle courante jusqu’à une époque récente.
Au total, l’émergence d’une autre vision de la foi et de l’annonce
évangélique devient une question de courage, d’audace et de zèle personnels
de certains individus. Ce qui met côte à côte les Églises, anciennes et
nouvelles venues, dans une conjoncture de déni et de méfiance mutuels, de
peur et de rejet réciproques, de concurrence, de confrontation permanente et
d’agressivité incessante qui ne sont pas loin de poser maintes questions sur
les vrais et les faux prophètes, sur la nature de vraies et de fausses Églises.
Dans un tel monde de luttes où la foi et l’athéisme se regardent sans se
repousser, où la vérité et l’imposture se côtoient sans se rejeter, où la bonne
graine et l’ivraie poussent ensemble dans l’immense champ du monde sans
se haïr, comment identifier les vrais et les faux hommes de Dieu ? Comment
décrypter le dessous des cartes d’une vocation spontanée qui naît d’un
autotémoignage rendu par l’individu lui-même se disant témoin de son appel par
Dieu ? Il s’agit ici des individus qui s’autoproclament pasteurs, évêques,
prophètes, apôtres. Comment comprendre cette vague d’engagement au nom
de Dieu ? Comment reconnaître la Parole de Jésus au milieu de tant de
paroles ? Je dirais même comment repérer Jésus au milieu de tant de Jésus ?
Comment faire la différence entre Jésus de Nazareth et les faux Jésus ? Entre
Jésus et les charlatans ? Comment sortir de la séduction et de la manipulation
des gourous imposteurs ? Comment distinguer la foi née de l’ivresse
populaire des foules et suscitée par l’engouement pour le miracle ? Comment
distinguer la vraie Parole de Jésus de fausses révélations des prédateurs
religieux qui fondent leur engagement ou leur enseignement sur l’appât du
gain, le bonheur personnel et la recherche immédiate de la prospérité
matérielle ?
Telle que je l’ai perçue dans ma manière d’aborder la question de la
religion des Congolais ou leur manière de concevoir et de se représenter

1 Anne-Cécile ROBERT, L’Afrique au secours de l’Occident, Les Éditions de l’Atelier/Les
Éditions Ouvrières, Paris, 2006.
22 Dieu, cette enquête se prêtera avec beaucoup de prudence à un jeu de
réponses ou de constatations que je considère honnêtement comme un
exercice périlleux pour moi. Ceci étant, mon appréciation sur la face cachée
du Dieu des Congolais et sur les hommes qui se disent de la « race de Dieu »
en s’octroyant motu proprio une identité particulière, celle des hommes de
Dieu ou simplement celle des hommes-Dieu, a certes ses limites. C’est un
jugement qui ne manquera pas de m’attirer la menace de recevoir un caillou
au visage. Autant le dire dans la mesure où l’audace de la recherche ne m’a
pas empêché d’aller les affronter avec obstination, sachant que je me livrerai
assurément sur l’autel de la critique.
Néanmoins, même si certaines affirmations émises ici peuvent
comporter une nuance ou une dose de grande réserve, elles ne nuisent pas de
surcroît à la véracité des faits rapportés sur le danger de ce que je considère
comme une foi spectaculaire, ostentatoire, théâtrale et vide de l’homme de la
rue. Une foi qui se déploie dans des expressions inhabituelles, épidermiques,
sentimentales, farfelues et factuelles. Cette foi-là interpelle à un plus haut
degré. Elle n’interpelle pas seulement les Églises historiques en tant qu’elles
ont été les premières à recevoir la mission de veiller sur la foi des chrétiens
et de garder indemne le dépôt de la Parole de Dieu. Mais elle interpelle aussi
les pouvoirs publics qui sont censés garantir l’ordre et la sécurité nationale.
En abordant une telle question, il m’est sans cesse venu à l’esprit l’idée
de m’interroger sur l’identité des nouvelles communautés de foi. Faut-il les
considérer comme des « sectes », les appeler « Églises » ? Sont-elles des
objets non encore identifiés ou non identifiables ? Sur quels critères objectifs
faudrait-il se baser pour que le terme « secte » rejoigne celui d’« Église », de
sorte que la « secte » puisse sortir de l’ombre de l’incertitude et du doute
pour bénéficier du statut d’Église ? Quelle terminologie utiliser pour définir
le phénomène religieux actuel ? Comme elle apparaît, la difficulté est grande
car les limites entre Églises et ce qu’on appellerait communément sectes,
parce que non reliées à une religion historique, ne sont pas toujours strictes.
Cependant, j’utiliserai de temps en temps le terme d’Église pris
essentiellement ici dans son sens étymologique grec d’assemblée ou
ecclesia.


























































Chapitre I

DE LA CRISE DES INSTITUTIONS
AU RÉVEIL DU RELIGIEUX



Plus de deux mille ans d’histoire, le christianisme a traversé des
périodes marquées aussi bien par le succès, la gloire que par les crises et les
échecs, de l’intérieur tout comme de l’extérieur. À travers les siècles et les
grands bouleversements, il a fait non seulement preuve de constance et de
pugnacité devant l’adversité due à des mutations sociales et politiques, mais
il a aussi souffert de querelles hérétiques et de divisions internes qui ont
ébranlé son unité. À chaque époque de son histoire, l’Église de Jésus-Christ
a véritablement vu apparaître des déchirures et diverses blessures qui ne
l’empêchent pourtant pas de continuer son aventure et de réécrire l’histoire
de sa foi.
Plus que celui d’hier, « le christianisme contemporain a été et reste
e touché par les grands bouleversements qui ont marqué le XX siècle de leur
empreinte : guerres mondiales, idéologie méprisant l’homme, expansion de
la civilisation technico-scientifique, décolonisation, modernisation accélérée,
mondialisation, réactions de défense culturelle et religieuse, accroissement
de l’espace de liberté pour les uns et contraintes nouvelles pour les autres.
De ces changements, les Églises ont eu maintes fois à souffrir, mais elles y
ont également pris part activement en intervenant de façon parfois décisive
dans la défense de la dignité de l’homme. Elles ont aussi commis des fautes
1graves et ont défailli devant certaines tâches urgentes » . C’est de cette
manière qu’apparaît le contexte de l’annonce de la Bonne Nouvelle de
JésusChrist.

1 Theo KÖRNER, Ulrich RUH, « La nouvelle orientation des Églises dans le monde
moderne », in Collectif, Mémoire du christianisme, traduit de l’allemand par Jean-Pierre
BAGOT, Éditions France Loisirs, Paris, 2000, p. 378.
25 1. APPROCHE TERMINOLOGIQUE

En circonscrivant l’étendue des termes et notions ici, nous voulons bien
cerner le contenu et l’ampleur des phénomènes que nous développerons par
la suite. Cela nous permettra aussi de situer et de comprendre ce que nous
entendons par l’émergence des nouvelles Églises.


Religion

Le concept « religion » peut être appréhendé de diverses manières selon
que l’on se situe d’un point de vue philosophique, théologique, historique,
juridique, sociologique ou anthropologique. Il revêt des nuances qui peuvent
recouper les unes et les autres ou se différencier car les définitions qu’on en
donne dépendent du domaine où se trouve le chercheur. C’est dire que, s’il
est difficile de définir le mot, c’est parce que, comme le souligne Jean-Paul
Willaime, « il n’y a pas de définition de la religion qui fasse l’unanimité des
chercheurs et certains ont pu parler d’une « tour de Babel » des
1définitions » .
Mais en captant ce mot à partir de son étymologie, nous pouvons le
considérer avec Jean-Marie Van Parys qu’il « possède deux origines latines
qui en définissent le rôle et la dimension : religare (« relier », « attacher ») et
relegere (« rassembler », « reprendre avec scrupule », « recollecter »). La
religion est donc à la fois ce qui relie des personnes autour d’une même
croyance (foi) et du sacré, et ce qui les rassemble au sein d’une communauté
2(juive, chrétienne, musulmane par exemple) » . Selon cette nuance d’origine,
« la religion est, au sens fondamental, la reconnaissance par l’homme de
l’Absolu, dans la manifestation que cet Absolu fait de lui-même, ou
3l’attitude que l’homme prend de sa reconnaissance de l’Absolu » .
Au cours de l’histoire humaine, on a pu constater que cette
reconnaissance de l’Absolu et sa traduction en termes de croyances au sacré
ou au divin, sont vécues et médiatisées par des instances, des traditions et
des institutions, avec des formes propres qui impliquent des cultes rendus à
cet Absolu. Les différentes formes d’expression, en l’occurrence la
confession de foi et l’adhésion à une forme particulière des pratiques ne sont
pas seulement retranscrites ou coulées dans le moule des institutions qui
subsistent et perdurent à travers des rites particuliers, des prières, des

1 4 Jean-Paul WILLAIME, Sociologie des religions, PUF, Paris , 2010, p. 112. Cet auteur
emprunte l’expression « tour de Babel des définitions » à Yves LAMBERT, « La « tour de
Babel » des définitions de la religion », in Social Compass, Vol. 38/1 (1991), pp. 73-85.
2 Pierre CHAVOT, Le Dictionnaire de Dieu. Judaïsme, Christianisme, Islam, Éditions France
Loisirs, Paris, 2005, p. 551
3 Jean-Marie VAN PARYS, « Égarement des sectes », in Nouvelles Rationalités Africaines,
« La théologie africaine d’ici au synode continental africain » 2/14 (1989), p. 78
26 sacrifices et des offrandes, mais elles invitent les individus à vivre selon un
mode d’attitudes morales ou de comportements caractérisant chaque groupe
social. Ce sont ces différentes expressions de foi ainsi que leurs
manifestations religieuses que nous appelons au sens large religion.
Cependant il faut savoir, comme l’a souligné le père François Varillon,
que « religion et foi sont liées mais elles sont tout de même différentes. La
religion est une démarche d’origine humaine, la foi est une adhésion à une
1initiative de Dieu [...]. La religion est un fait culturel, un fait humain » .
C’est, selon François Varillon, « la religion, le sentiment religieux, en tant
qu’il est autre chose que la foi et en tant qu’on peut l’envisager en lui-même
indépendamment de la foi. C’est un fait qui répond à certains besoins de
2l’homme […] » .
Parmi les instances ou les traditions historiques qu’on retrouve à toutes
les époques de notre histoire et dans toutes les cultures du monde, nous
retenons deux grands ensembles de croyances. D’une part, les croyances
liées à des religions monothéistes, héritières de la foi d’Abraham (judaïsme,
christianisme et islam). D’autre part le paganisme des traditions polythéistes.
On pourra bien remarquer ici que la spécificité de ces trois religions apparaît
sans doute dans leur rapport personnalisé et familier avec Dieu. Je veux dire
que le rapport des croyants avec Dieu est essentiellement conçu comme un
rapport de personne à personne, une relation vivante entre un Dieu qui parle
aux hommes et à qui ces derniers répondent. Ils réagissent et s’insèrent dans
une relation d’amour et de don réciproque qui fait que Dieu se donne à
l’homme et que ce dernier se donne également à Dieu.
Une telle relation dessine forcément un mouvement horizontal et vertical
qui est tout à la fois ascendant et descendant. Cette verticalité n’a de sens
que quand elle implique une relation horizontale qui place les hommes non
pas comme des boules de billard sur une table compartimentée fermée et
comme des atomes isolés privés de toute possibilité de dialogue entre eux,
mais comme des êtres de relation et en relation réciproque. Grâce à cette
réciprocité permanente, les hommes se constituent en membres d’une même
famille faite de maillons soudés et serrés. Dans cette famille, ils sont placés
d’une part sur un degré équidistant dans leur filiation vis-à-vis de Dieu, et
d’autre part dans leur rapport d’amour et de fraternité. Jouissant alors de
mêmes considérations et de mêmes droits qui les rendent participants du
3même destin – parce que Dieu ne fait point acception de personnes – ils
deviennent tous héritiers de mêmes promesses d’autant plus qu’ils sont tous
frères parce que Dieu est leur Père. Juifs et chrétiens vont même jusqu’à

1 François VARILLON, Joie de croire, joie de vivre. Conférences sur les points majeurs de la
16foi chrétienne, recueillies par Bernard HOUSSET, Centurion, Paris , 1986, p. 251.
2 François VARILLON, Op. cit., pp. 251-252.
3 Ac 10, 34 : lire Actes des Apôtres, chapitre 10, verset 34.
27 revendiquer leur identité de fils d’une Alliance avec Dieu qu’ils désignent
comme leur Père. Ce que les religions polythéistes n’osent pas faire.
Les adeptes des religions monothéistes parlent à Dieu comme on parle à
un être vivant doué de sens et possédant des qualités humaines, comme on
parle à une personne. Dieu n’est pas une force invisible, impersonnelle et
innommée. Il est une « Personne » à qui l’homme s’adresse et qui entend
quand l’homme lui adresse ses prières. Dieu aime les hommes, les prend en
pitié, les écoute et répond à leurs demandes. À ce Dieu vivant, les hommes
parlent au présent. Il compatit à la souffrance et à la misère des hommes. Ces
derniers règlent leurs conduites sur la parole de Dieu qui les regarde et voit
tout. Dans la foi monothéiste, celui que les croyants appellent Dieu
n’apparaît ni comme un Être lointain ou éloigné des hommes, ni comme une
idée abstraite, encore moins une nébuleuse vague à l’instar de celle qui serait
à l’origine du big-bang ou simplement comme un être sans nom,
transcendant, habitant des sphères inaccessibles à ceux qui croient en Lui.
Dans la révélation biblique, Dieu n’est pas seulement un Dieu lointain ou
éloigné des hommes, mais il est un Père, le Père qui engendre les hommes
parce qu’il les appelle à la vie en plénitude. Un tel Dieu est différent de celui
des polythéistes.
Pour ces religions révélées, Dieu s’est manifesté en personne, soit en
parlant lui-même aux hommes, soit en se servant de la voix de certains
hommes qu’il envoie auprès des autres. Ce sont ses prophètes qui ne sont
que des hommes tirés de la communauté avec laquelle Dieu se lie une
relation d’Alliance particulièrement privilégiée jusqu’à se présenter devant
cette communauté comme un Époux ; communauté qu’il considère comme
son Épouse chérie. Le message du prophète Osée tourne autour de cette
métaphore conjugale sur l’amour et la tendresse de Dieu qui rendent ce
dernier vivant. Tous les prophètes impliquent Dieu dans l’histoire de son
peuple. C’est Lui qui écrit de ses propres mains cette histoire. Choisis, mis à
part et envoyés par Dieu, les prophètes ont la mission de parler toujours au
nom de Dieu et de communiquer sa Parole à leurs semblables. Pour eux
comme pour tous les croyants, Dieu a une demeure, une maison qu’un jour
les hommes qu’il appelle vont habiter aussi. Ce Dieu que juifs, chrétiens et
musulmans prétendent avoir en commun a été révélé aux premiers par
Abraham et Moïse, aux seconds par Jésus qui n’est, à leurs yeux, que
l’image parfaite du Dieu invisible, Celui par qui tout fut créé (Col 1, 15-17),
Dieu fait homme et venu parmi les hommes en épousant leur chair mortelle
(Jn 1, 1-9). Aux musulmans, Dieu a été révélé par son prophète Mahomet.
Dans les traditions polythéistes, la nature est peuplée de dieux qui
n’apparaissent pas dans un rapport de proximité amicale et familiale avec les
hommes, comme on pourrait le voir à travers cette dédicace d’un autel dans
un temple à Athènes : « Parcourant votre ville et considérant vos monuments
sacrés, j’ai découvert un autel portant cette inscription : Au Dieu inconnu »
(Ac 17, 23). Dans ces religions, les dieux auxquels les hommes recourent
28