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La foi et la justice divine

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Livres
345 pages

Description

Dans le corpus paulinien, l'Epître aux Romains est la plus longue lettre qui contient une importante argumentation théologique de Paul. Elle a été l'objet de nombreuses études mais elle continue à susciter encore différentes questions. Ce livre propose une lecture rhétorique gréco-romaine des quatre premiers chapitres de cette lettre qui aborde la question de la justification de l'homme, non pas par la volonté humaine, mais seulement par la foi en Dieu en adhérant au chemin de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.

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Ajouté le 01 avril 2009
Nombre de lectures 95
EAN13 9782296225008
Langue Français
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La foi et la justice divine

Du même auteur

Le Sacrifice de communion dans l'écriture sainte, Éditions L'Harmattan, 2007.

(Ç) L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08392-9 EAN : 9782296083929

Paul N GO Dinh Si

La foi et la justice divine
Métaphores et métotrymies) aux Romains 1-4

clefs pour une lecture rhétorique de l'Épître

L'Harmattan

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions

Aurélien LE MAILLOT, Les anges sont-ils nés en Mésopotamie? Une étude comparative entre les génies du Proche-Orient antique et les anges de la Bible, 2009. Gérard LECLERC, La guerre des Ecritures. Fondamentalismes et laïcité à l 'heure de la mondialisation, 2009. Paul WINNINGER, Pour une Eglise juste et durable, Célibat libre et appel à la prêtrise, 2009. Bruno BÉRARD, Initiation à la métaphysique, 2008. Yona DUREAU et Monique BURGADA (dir.), Culture
européenne et kabbale, 2008. André THA YSE, Accomplir l'Écriture. Jésus de Nazareth: un enseignement nouveau, 2008. Guy DUPUIGRENET DESROUSSILES, Jeanne d'Arc contre Jeanne d'Arc, 2008. Marie-Thérèze LASSABE-BERNARD, Les houttériens, 2008. Daniel S. LARANGE, La Parole de Dieu en Bohême et Moravie. La tradition de la prédication dans l'Unité des Frères de Jan Hus à Jan Amos Comenus, 2008. Eugène VASSAUX, Eglises réformées d'Europe francophone, 2008. Régis MOREAU, Dans les cercles de Jésus. Enquête et nouvelles interprétations sur le maître et ses disciples, 2008. Pierre LA VIGNE, Comment je suis encore chrétien, 2008. Michel MENDEZ, La messe de l'ancien rite des Gaules, 2008. Yona DUREAU et Monique BURGADA, Culture européenne et kabbale, 2008. Pierre DOMEYNE, Michel Servet (1511-1553). Au risque de se perdre, 2008.

Sommaire

Sommai re In trod uctio n généraIe 1. Le projet 2. Le champd' étude 3. La rhétorique gréco-latine 4. Les principales étapesde notre travail 5. Quelquesremarquesimportantes I. Questions préliminaires

5 7 7 7 9 14 16 17

I. La conceptionde la métaphoreet de la métonymiedansla rhétoriqueantique 17 2. L'approche rhétorique: nouvelle façon d'aborder Rm dans son ensemble 26 3. La démarche méthodique du travail 35 II. Les registres de la métaphore et de la métonymie en Rm 1-4 1. Les expressions métaphoriques 2. Les expressions métonymiques Conclusion III. L'Evangile, puissance de Dieu pour le salut (Rm 1,1-17) 1. Adresse (Rm l, 1-7) 41 .4 66 81 85 85 116 133

2. Exordium(Rm 1,8-15)
3. Propositio principale (l, 16-17) IV. Tous les hommes sont égaux devant la justice divine (1,18-3,20) I. Rm l, 18-32 2. Rm 2, 1-29 3. Rm 3, 1-20 V. La foi, modalité véridique pour la justification (Rm 3,21-4,25) I. Rm 3,21-31 2. Rm 4, 1-12 3. Rm 4, 13-25

149
150 182 228 255 255 278 294

Co nciusio n gén éra le 1. Rétrospective 2. Prospective Glossa ire Index Références bibliques Liste des sigles et abréviations Bib liogra phie 1. Textes, méthodologie et instruments de travaiL 2. Etudes pauliniennes

...313 313 .320

....

.. ..

325 327 .3 7 328 331 331 337

Introduction générale

1. Le projet Il existe déjà une abondance d'études consacrées à la lettre aux Romains, Aletti n'a pas caché ses craintes pour la publication de son livre: encore un livre sur l'épître aux Romains! Au moment d'offrir cette étude, comment ne craindrais-je pas de provoquer l'indifférence ou l'agacement de maint lecteur familier avec les écrits pauliniens. Indifférence: tant d'ouvrages, de recherche ou de vulgarisation, sont déjà parus, et le marché semble pour le moins saturé !I. L'abondance des études de cette épître révèle, d'une certaine façon, la diversité et la richesse de la thé010gie paulinienne. Aucun ne prétend connaître toute la pensée de Paul. Chaque étude permet de découvrir la vocation de celui-ci, son expérience missionnaire, sa foi, ainsi que sa relation aux communautés chrétiennes qu'il a fondées. La lettre aux Romains offre toujours aux chrétiens d'aujourd'hui des clefs pour ouvrir la porte de la foi en Dieu et en Jésus Christ. A la différence des démarches exégétiques habituelles qui consistent soit à étudier un thème particulier dans le texte, soit à analyser celui-ci selon une approche appropriée pour découvrir et comprendre la théologie de l'Apôtre, nous avons choisi un chemin plus ou moins original espérant ainsi ouvrir de nouvelles possibilités de lecture: il s'agit d'étudier la première étape argumentative de Rm en analysant ses deux principales expressions figuratives. D'où le sous-titre de cette étude: Les métaphores et les métonymies en Rm 1-4. 2. Le champ d'étude Le titre paraît simp1e, mais 1es deux concepts linguistiques métaphore et métonymie ne le sont pas; ils s'avèrent en effet complexes. Dans la vie, il est facile de remarquer que les hommes s'intéressent aux diverses expressions
1. ALETTI, Comment Dieu est-iljuste ? p. 7

d'images, de symboles, de métaphores, ainsi que de métonymies: les philosophes2, les linguistes et sémioticiens, les psychologues et les psychanalystes3. Si l'on fait une recherche bibliographique sur ce thème, on trouvera un foisonnement d'articles et d'ouvrages parus ces dernières années. Ces deux figures ne sont plus seulement considérées comme des procédés particuliers, propres à la poésie et à la littérature; mais, elles structurent la pensée, le langage et l'action de l'être humain4. Cette remarque vaut pour les hommes de tous les temps et de toutes les cultures, surtout pour ceux qui appartenaient au monde oriental et bibliques. Ainsi, nous pensons que la métaphore et la métonymie ne sont pas purement des procédés langagiers et littéraires que Paul avait employés pour ses écrits, mais elles servent à l'Apôtre pour penser et agir. Dès que l'on cherche à comprendre la nature de ces deux figures, on se heurte au problème de l'anarchie terminologique. A propos de la métaphore, il existe souvent une confusion troublante entre les termes génériques: figure, trope, comparaison, symbole, métaphore et image. Quant à la métonymie, inséparable de la métaphore dans la conception linguistique de Jakobson6, elle recouvre un ensemble de variantes considérables: métonymie, métalepse, symbole, synecdoque7, Il est admis que Paul a eu une formation rhétorique grecque". L'étude de ses lettres le montre amplement. Nous pouvons avoir une idée des exercices qu'il a faits et de la manière dont il a été initié aux techniques rhétoriques grâce à ce que nous savons des progymnasmata9. Cependant, à l'époque de Paul, Aristote était déjà le maître incontestable de cet art de bien parler. Cicéron et Quintilien (30-100 ap. J. C.) suivaient fidèlement les techniques inaugurées par Aristote. Ces traités de la rhétorique antique constituent des théories solides pour analyser le contenu des lettres paulinienneslO.Aristote définit la métaphore dans la Poétique et la mentionne dans la Rhétorique. Cicéron suit la conception aristotélicienne de la métaphore et ajoute la distinction de la métonymie dans les livres traitant la rhétorique tels que De l'orateur ou bien l'Orateur. Quintilien donne les définitions de ces tropes dans Institution oratoire (7 volumes).

2. RICOEUR, La métaphore vive, 1975 ; MEYER, Questions de rhétorique, 1993. 3. NORMAND, Métaphore et concept, 1976, p. 8-69. 4. LAKOFF et JOHNSON, Les métaphores, 1985. 5. HEYLEN, « Les métaphores et les métonymies », p. 253. 6. JAKOBSON, Essais de linguistique, 1970. 7. BONHOMME, Linguistique de la métonymie, p. 56-119. 8. ALETTI, « Paul et la Rhétorique », p. 32. 9. KENNEDY, G. A, Progymnasmata. (exercices préparatoires), 2003. 10. LA BIBLE ET SA CULTURE, Jésus et le Nouveau Testament, p. 201-206.

8

3. La

rhétorique gréco-latine

3.1. Origine de la rhétorique Au sens général, la rhétorique est un art du discours, bene dicendi scientialI. Le Littré la définit ainsi: l'art de bien dire ou l'art de parler de manière à persuader; la dialectique des vraisemblances, suivant la définition d'Aristote12.L'art de bien parler pour persuader apparut très tôt en Grèce. Au début du Sème siècle avant Jésus Christ, Gélon et Hiéron, les deux tyrans qui avaient déporté et dépouillé de leurs biens les habitants de la Sicile grecque, furent renversés. Cela entraîna beaucoup de conflits judiciaires concernant la récupération des biens. Pour donner aux plaideurs les moyens de défendre leur cause, un certain Corax, aidé par son disciple Tisias, composa une théorie de la rhétorique, dont les préceptes sont rappelés par Cicéron". Ces traités connurent un grand succès. Il existe même un argument qui porte le nom de l'auteur: le corax!4. Les sophistes sont les pères de l'art de la discussion, appelé éristique, qui comporte quatre points essentiels: a) la découverte des raisons, pour et contre, b) l'interrogatoire réglé pour dominer l'adversaire, c) les sophismes, d) les lieuxl5.Protagoras, Gorgias, Lycophron, Thrasymaque, Hippias, Antiphon et Critias furent de célèbres sophistes. Nous les connaissons grâce à Aristote et Platon qui les mettent en scène face
à Socrate!6.

D'après le Phèdre de Platon, Socrate accuse les sophistes d'utiliser le vraisemblable à des fins coupables. Selon Platon, la rhétorique des sophistes (logographie) tourne le dos à la vérité, au mépris de toute honnêteté intellectuelleJ7. Ainsi, Platon et Socrate ne considèrent pas la rhétorique dans le champ de la philosophie. Aristote, disciple de Platon, condamne aussi la conception rhétorique des sophistes. Cependant, n'ayant pas accepté le radicalisme de son maître, il redonne une nouvelle valeur et une nouvelle légitimité à la rhétorique.
3.2. Cinq parties principales de la rhétorique gréco-romaine Selon Quintilien, l'art oratoire se construit dispositio, elocutio, memoria, pronuntiatio. en cinq étapes!8: inventio,

Il. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18.

QUINTILiEN, 11, 15, 34. LE LiTTRE, CD, 1872. CICERON, Brutus. ARISTOTE, Rhétorique, 11,24, 1402a, 17. REBOUL, La rhétorique, p. 14. REBOUL, Introduction à la rhétorique, p. 14-31. DECLERCQ, L'art d'argumenter, p. 24-28. QUINTILiEN, 11,3, 1.

9

3.2.1. lnventio (heuresis, gr.) (invention) L'inventio est la première étape de l'élaboration du discours. C'est la recherche des idées et des arguments. On devrait traduire le terme grec heureris par découverte, car il s'agit moins de créer véritablement que de retrouver des arguments qui existaient indépendamment de l'orateur. n commence par choisir le genre de discours qui convient à son auditoire (délibératif, épidictique ou judiciaire). n sélectionne ensuite les voies argumentatives: l'ethos, le pathos et ce qu'Aristote nomme le logos/9. La classification de la typologie du discours est faite par le philosophe, elle est également reprise par Cicéron, Quintilien. Les tableaux ci-dessous, faits par Declercq résument parfaitement les techniques de l'inventio : Trois types d'éloquence20 Genre d'éloquence 1,3, 1358b -1359a,29) Méthode de l'orateur Activité de l'auditoire Tern s du discours Objectif du discours
Lieu général (topoi)

Délibératif 1,3-8 Conseiller Déconseiller Prendre une décision Avenir L'utile Le nuisible Possible lm ossible

Epidictique 1,9 Louer Blâmer Evaluer Présent Le beau Le laid Grandeur Petitesse

Judiciaire (l, 10-1 5 Accuser Défendre Ju er Passé Le juste L'in'uste Le réel L'irréel

Trois voies argumentatives21
Voies argumentatives Ethos (Rhé. n, ]) :.ë' = V) Pathos (Rhé., II, 1-] 7) Logos (Rhé., I, 4-] 5) :.ë' 0 (Rhé., II, ] 8-26) Instances opératoires Caractère de l'orateur (image morale) Passions induites dans l'auditoire Preuves intra-techniques (Exemple et enthymème) Preuves extra-techniques Fonctions plaire émouvoir démontrer

19. Les preuves administrées par le moyen du discours sont de trois espèces: les premières consistent dans le caractère de l'orateur.. les secondes, dans les dispositions où l'on met l'auditeur.. les troisièmes dans le discours même, parce qu'il démontre ou paraît démontrer. ARISTOTE, Rhétorique, 1, 1356 a. 20. DECLERCQ, L'art d'argumenter, p. 45. 21. DECLERCQ, L'art d'argumenter, p. 46.

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Voies argumentatives Ethos Pathos Logos

Qualités Subjectives et morales: Vertus, caractères, assions Objectives et logiques: S llo isme, induction

Fonnes ar umentatives amplification Exemple Enth mème

Remarquons qu'Aristote distingue deux types de preuves: les entechnoi et les atechnoi qu'on a respectivement traduits par les tennes extratechnique et intra-technique. Les premières sont des preuves créées par l'auteur; elles dépendent de sa méthode, de son talent et de sa créativité. Les secondes existent dans les faits ou dans les textes, indépendamment de l'orateur. Les preuves intra-techniques se divisent en deux catégories: l'exemple et l'enthymème. La troisième question relative à l'inventio est celle des sources dans lesquelles l'orateur pourra puiser ses arguments dans le cadre des preuves intra-techniques ou intrinsèques. Ces sources appelées topoi, loci (lieux) sont mentionnées dans les traités intitulés Topiques d'Aristote22. 3.2.2. Dispositio (taxis, gr.) (disposition) Après l'inventio, l'orateur doit assembler les arguments selon un plan type, appelé la dispositio. C'est l'art d'ordonner les preuves. Dans l'Antiquité comme aujourd'hui, les modèles de composition ne sont pas des cadres rigides auxquels les auteurs doivent obéir de manière absolue. La dispositio constitue elle-même une argumentation. Grâce à elle, l'orateur conduit l'auditoire par les voies qu'il a choisies vers le but qu'il a lui-même posé. Dans le livre III de la Rhétorique, à partir du chapitre] 3, Aristote ne propose que deux parties: l'exorde (l'exposition) et la preuve (l'épilogue). Quintilien23, et ceux qui viennent après lui, ajoutent d'autres parties, indiquées en tennes latins: exordium, narratio, egressio, propositio, probatio (ou confirmatio), peroratio. Le tenne exordium évoque la notion de prélude, de début et d'introduction. Sa fonction consiste à saisir l'attention de l'auditoire afin de le rendre docile, attentif et bienveil1ant. Comme l' exordium, la narratio qui est J'exposé des faits dépend de la relation de l'orateur avec son auditoire et de l'accord de ce dernier sur la question. Quintilien en parle assez vite, pour revenir ensuite à l'étude des qua1ités de la narratio: celle-ci doit être claire, brève et vraisemblable. Cette partie est destinée à exposer les faits qui

22. Organon V, Les Topiques, 23. QUINTILIEN, IV et V.

1984.

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constituent le fond de la question24. Quant à l'egressio, elle n'est pas une partie nécessaire du discours. Elle joue souvent le rôle d'une parenthèse pour détendre l'auditoire. Sa place n'est pas fixe: pendant la narratio, avant ou
pendant la probatio25.

Selon Aristote, il n y a dans le discours que deux parties, car il est nécessaire de dire quel est le sujet et de le démontrer6. La première partie est la propositio et l'autre la confirmatio27.Le philosophe pense que l'orateur doit prononcer sa thèse à débattre, avant le développement des preuves. Quintilien mentionne la propositio en III, 9, 2. Il rejette l'opinion de certains auteurs qui placent la propositio immédiatement après la narratio28.Si elle est complexe, l'orateur devra la diviser en des rubriques distinctes qu'on
appelle les partitiones29.

La probatio est l'énoncé des arguments, des preuves30.La réfutation est étroitement associée à laprobatio31. Les deux grands types d'arguments de la probatio sont l'exemple et l'enthymème. Cependant, on peut recourir aussi au pathos et à l'amplification (du genre épidictique). Le discours se termine par la peroratio qui peut parfois être longue et se diviser en plusieurs points: a) l'amplification (auxésis), importée du genre épidictique, la dramatisation, b) la passion, visant à susciter chez l'auditoire soit la pitié (conquestio), soit l'indignation (indignatio), c) la récapitulation (enumeratio) qui résume les points essentiels de l'argumentation32. 3.2.3. Elocutio (élocution) Selon Aristote33,le style du discours concerne d'abord le choix des mots et la composition des phrases pour qu'il soit correct et beau. Les qualités du style sont la clarté, la convenance et le caractère insolite. Cicéron34,à cet égard, distingue trois genres de style dont le premier est qualifié de noble (grave) pour émouvoir (movere) l'auditeur avec des preuves pathos dans les parties du discours dits peroratio et egretio; le deuxième et le troisième styles s'appellent respectivement agréable (medium) et simple pour plaire (delectare) et expliquer (docere) avec les

24. 25. 26. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33. 34.

QUINTILIEN, IV. CICERON, De l'orateur, ARISTOTE, Rhétorique, ARISTOTE, Rhétorique, QUINTILIEN, IV, 4,1-2. QUINTILIEN, IV, 5. QUINTILIEN, V. QUINTILIEN, IV,13. QUINTILIEN, IV. ARISTOTE, Rhétorique, CICERON, De l'orateur,

II, 312 et QUINTILIEN, III, 13, 1414 a, 31. III, 13, 1414 a, 35.

IV, 2,19; 3,14 ;IX, 1,28.

III,1404b, 1-12. I, 144; II, 37.

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preuves ethos et logos dans les Exordium, Egressio et Narratio, Conjirmatio, Peroratio (récapitulation) pour le dernier. Voici le tableau récapitulatif:

But Preuves Parties du discours Emouvoir (movere) Pathos Peroratio, E ressio Plaire delectare) Ethos Exordium, E ressio Ex li uer (docere) Lo os Narratio, Confirmatio, Peroratio Quintilien insiste sur la clarté de la parole35.Les auteurs antiques ont longuement traité des figures qui donneront au discours du charme et de l'émotion. Aristote souligne la métaphore et les comparaisons; Cicéron ajoute les figures de mots comme le calembour et la métaphore, et les figures de pensée comme l'ironie ou l'allégorie. Quintilien parle des tropes, des figures de pensée et de mots. 3.2.4. Memoria (mémoire) et Actio (action) Ce sont les deux dernières étapes de la rhétorique. La mémorisation du discours est nécessaire pour une communication efficace. Pour Cicéron, elle est une aptitude naturelle, non une technique36.Pour Quintilien, au contraire, la mémorisation est non seulement un don, mais aussi une technique qui s'apprend". L'action se dit en grec hypocrisis qui correspond justement à ce qu'on appellerait aujourd'hui l'élocution: il s'agit de l'ensemble des techniques de l'oral (le travail de la voix et les attitudes corporelles). Elle signifie l'interprétation du devin, de l'acteur, du jeu théâtral. Selon Cicéron, l'action fait que l'orateur paraît être ce qu'i! veut paraître'8. 3.3. Rapport entre l'inventio et l'elocutio La métaphore et la métonymie sont des procédés du style de l'elocutio, l'ensemble des techniques relatives à l'écriture du discours. Chez Aristote, la métaphore appartient à la fois au domaine de la Poétique et à celui de la Rhétorique. Dans ces deux ouvrages, le philosophe a placé la métaphore sous la même rubrique ÂÉ';LÇ, terme difficile à traduire qui concerne tous les modes d'élocution. Celle-ci consiste en la mise en forme du discours grâce à la richesse de la langue et à la variété des styles: l'élocution se ramène tout entière aux parties suivantes: la lettre, la syllabe, la conjonction, l'article,
le nom, le verbe, le cas, la locution
39.

Rhétorique

III est composée de deux

35. 36. 37. 38. 39.

QUINTILIEN, II, 3, 8. CICERON, Brutus, 140,215, 30!. QUINTILIEN, XI, 2. CICERON, Brutus, 142. ARISTOTE, Poétique, 1456 b, 20, 20-21.

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traités: Du style (nEpL ÀÉ~EWÇ) 1-12) et De l'ordre des parties (nEpL (ch. .t(i~EWÇ)(ch. 13-19). L'art du style est aussi indispensable pour l'argumentation: en effet, les discours qui s'écrivent produisent plus d'effet par le style que par la pensée4IJ.La ÀÉ~LÇ sens le plus parfait du terme au comprend une vertu démonstrative. Rappelons que selon le philosophe, les trois vertus essentielles du style sont la clarté, la convenance et le caractère insolite. L'esprit antique et classique considère les figures comme des ornements. Par conséquent, on sépare souvent l'étude de l'inventio et celle de l'elocutio. Nous savons, depuis Goethe, que la forme c'est le fond. Il doit exister un lien étroit entre ces parties en question. D'après Aletti, puisque le rapport entre les preuves et les figures (métaphore et métonymie) s'avère subtil, l'étude de l'inventio, c'est-à-dire l'étape de la recherche et de l'agencement des preuves ou des arguments nécessaires avant de constituer la dispositio d'un discours, doit se réaliser en même temps que celle de l'elocutio41. Autrement dit, les figures de rhétorique apparaissent au moment même des élaborations des preuves. Elles sont des composantes à part entière de l'acte d'énonciation. Cela signifie que l'étude des métaphores et des métonymies consiste à en rendre compte dans la progression et l'articulation des arguments de Rm 1-4. 4. Les principales étapes de notre travail

Les observations précédentes annoncent notre méthode. Les quatre premiers chapîtres de Rm seront analysés à l'aide de l'approche rhétorique gréco-romaine. Dans ce contexte interprétatif, une enquête approfondie du côté des métaphores et des métonymies qui structurent le tissu argumentatif et déterminent sa force persuasive ira de soi. Depuis ces dernières années, beaucoup d'exégètes se sont mis à analyser l'épître aux Romains d'après les conventions de la rhétorique gréco-latine42. D'autres ont étudié soit une des métaphores importantes de Paul, soit l'ensemble de ces figures dans les lettres de l'Apôtre. Mais personne n'aborde la lettre aux Romains en menant une enquête du côté des métaphores et des métonymies. L'analyse systématique de Rm 1-4 sous cet angle est une approche originale de la recherche en ce domaine. Cela nous dispense de l'enquête sur l'histoire de la recherche. Nous annonçons ici tout simplement l'organisation essentielle de notre travail. Notre premier chapitre est consacré aux questions préliminaires. L'étude de la métaphore et de la métonymie en Rm 1-4 exige en effet la réponse à
40. ARISTOTE, Rhétorique, III, 1404a, 18-19. 41. ALETTI,« Paul et la Rhétorique », p. 41. 42. MURPHY -O'CONNOR, Paul et l'art épistolaire,

p. 100-120.

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quelques questions préalables: que signifient les notions métaphore et métonymie? Quelle est la dispositio de Rm 1-4? En effet, d'Aristote aux auteurs de nos jours, le concept métaphore ne signifie pas exactement la même réalité sémantique43. Cependant, tous les auteurs ultérieurs de la pensée occidentale se sont référés à la définition aristotélicienne pour la question de la métaphore. Quant à la métonymie, elle est appelée et définie par les rhéteurs latins, Cicéron et Quintilien. La lettre aux Romains et les chapitres 1-4 en particulier obéissent d'une part au cadre épistolaire et d'autre part, mettent en œuvre une argumentation imposante qui rejoint celle du discours. Pour déterminer la dispositio de Rm 1-4, nous nous appuierons sur les données théoriques d'Aristote, ainsi que sur celles des rhéteurs latins. Nous proposerons dans le deuxième chapitre une première approche plus naïve permettant de repérer les registres métaphoriques usuels et de décrire leurs mécanismes. Nous nous contenterons donc, dans un premier temps, de reconnaître les énoncés métaphoriques ou métonymiques de Rm 1-4, grâce aux registres usuels dans lesquels Paul a puisé pour exprimer sa pensée. La métaphore et la métonymie n'appartiennent ni aux unités lexicales, ni aux cadres syntaxiques d'une langue naturelle. Les mots qui se trouvent dans un dictionnaire possèdent un ou plusieurs sens virtuels stables. Mais lorsque nous les isolons en dehors de tout énoncé, nous ne pouvons pas reconnaître leur sens métaphorique et métonymique. La construction de la syntaxe n'est pas davantage pourvue d'une signification métaphorique ou métonymique intrinsèque. La métaphorisation ne se réalise que par association avec les mots voisins ou par rapport à un contexte". Après les chapitres préparatoires, nous étudierons les métaphores et les métonymies dans la progression argumentative de Rm 1-4. L'interprétation de chaque énoncé permettra de comprendre les enjeux des métaphores et des métonymies dans les textes. Tel sera l'objet des chapitres 3 à 5. Le mot latin interpretatio évoque par son préfixe inter l'espace entre deux choses, deux personnes, deux réalités. Cet espace qui est d'abord séparation tente de devenir lieu d'association ou d'identification. Sous la poussée du contexte, nous serons obligés non de négliger mais de dépasser le sens premier d'une expression pour l'envisager au sens figuré. Nous nous sentirons interpelIé par le choc métaphorique et métonymique, ou bien nous
43. TAMBA-MECZ, Le sensfiguré, p. 19-29. 44. C'est /a co'!ionction, dans un emploi effectif de discours, de composantes lexicale, grammaticale et référentielle, qui permet la création d'une signification figurée. Issu d'une corifiguration dans laquelle, comme « dans toute unité fonctionnelle, on ne peut supprimer ou déplacer un élément sans en perturber le fonctionnement» (J. COHEN, Structure du langage poétique, p. 175), le sens figuré s'avère donc être un sens relationnel synthétique, résultant de la combinaison d'au moins deux unités lexicales engagées dans un cadre syntaxique défini et se rattachant à une situatIOn énonciative déterminée. T AMBA-MECZ, Le sens figuré, p. 31-32.

15

nous trouverons devant l'incompréhension du texte. Nous ferons appel aux autres textes de l'Apôtre ainsi qu'à la tradition biblique et approfondirons notre connaissance du vocabulaire paulinien afin de percevoir en image une idée abstraite ou d'envisager sous un angle encore plus concret une réalité. Par conséquent, nous pénétrerons dans la profondeur du discours et nous découvrirons par là la richesse de la théologie de l'Apôtre. Vu la longueur de Rm 1-4, nous devrons diviser notre travail d'interprétation en trois chapitres. Ainsi, le troisième chapitre de l'étude traitera les métaphores et les métonymies dans le cadre épistolaire de l'épître (Rm 1,1-17). Le chapitre suivant sera consacré à l'étude de la première phase de l'argumentation de Rm 1-4 (1,18-3,20). Enfin, nous traiterons la deuxième phase argumentative (Rm 3,21-4,25) dans le dernier chapitre. 5. Quelques remarques importantes 1) Comme on écrit chrétiens, nous écrivons le nom juift avec une minuscule car il désigne le plus souvent les adhérents du judaïsme ancien. Cette orthographe s'applique également au terme accolé à un substantif (ex. peuple juif, textes juifs, loi juive, etc.). En revanche, le mot Juif est écrit avec une majuscule, lorsqu'il s'agit d'une métonymie qui désigne le sujet de la Loi, le représentant de tous les juifs, le Juif spirituel. 2) Le mot Romains ou Grecs est écrit avec une majuscule; il s'agit des métonymies lieu/agent. Lorsque ces mots sont des adjectifs qualificatifs, ils sont écrits avec une minuscule. 3) Pour le mot Loi/loi, lorsqu'il se réfère au code mosaïque, il est toujours écrit avec une majuscule. Alors que loi, avec une minuscule, désigne les autres règles ou codes. Ce mot, écrit avec une minuscule, est employé en accolade à un adjectif ou à un complément de nom qui précise son sens: loi de Dieu, loi du péché, loi mosaïque, loi juive... 4) Le terme Torah, employé dans cette étude, désigne non seulement tous les écrits de l'A.T., mais également ce qui est relatif à la parole de Dieu. Il est toujours écrit avec une majuscule. 5) Au cours de ces pages, on trouvera tantôt l'expression la justice de Dieu et tantôt celle lajustice divine. Cette dernière ne rend pas exactement le syntagme grec: en Rm, Paul écrit le substantif ÔLKIXWOUVTj du génitif suivi ('wû) 8EOÛ. permet tout simplement d'éviter les pesanteurs syntaxiques. Elle Dans les notes en bas de page, nous écrivons seulement les noms de l'auteur; en cas d'homonymes, l'initiale est ajoutée derrière le nom. Les titres des articles sont mis entre guillemets et ceux des ouvrages sont écrits en italique. Ils sont véritablement abrégés: nous citons seulement le ou les premiers mots significatifs du titre (ALETTI, Israël, p. 23). Pour connaître la référence complète, il faudra consulter la bibliographie générale. 16

1 Questions préliminaires
Nous chercherons d'abord à déterminer la définition aristotélicienne de la métaphore et à la distinguer du concept de la métonymie, apparue dans les classements des figures de la rhétorique faits par Cicéron et Quintilien. Nous devrons ensuite établir la dispositio de Rm 1-4. Elle permetra de situer cette étape argumentative dans l'ensemble de l'épître et de connaître l'articulation et l'utilisation des arguments agencés par l'Apôtre dans la section choisie.

1. La conception de la métaphore et de la métonymie dans la rhétorique antique
Depuis Aristote jusqu'à notre temps, le terme métaphore connaît une évolution considérablel. Malgré tous les développements riches en diversité, les traditions s'appuient toutes sur la définition d'Aristote. Le philosophe a influencé sans aucun doute ses contemporains en leur apportant l'ensemble des règles pour faire du discours l'usage le plus cohérent et, par là, le plus efficace2. Aristote a tracé ainsi la voie de la rhétorique3. Les auteurs tels que Cicéron (106-43) et Quintilien (30-96) ont enrichi la matière par leur expérience pratique et leur savoir pédagogique. Ils ont créé une figure dite métonymie qui était employée par Paul4. 1.1. La métaphore selon Aristote
J. J. J. Définition aristotélicienne

Dans la RhétoriqueS, Aristote se réfère simplement à la définition de la métaphore dans son livre la Poétique,' I-LHa<jJopà ÈO't"LV 5' 6vol-La't"oç
1. 2. 3. 4. 5. RICOEUR, P., La métaphore vive, 1975 ; JAKOBSON, ROBRIEUX, Eléments de Rhétorique, p. II. QUINTILIEN, II, 15,34. ALETTI, « Paul et la Rhétorique », p. 44, n. 5. ARISTOTE, Ill, 1404b, I. 7. Essais de linguistique, 1970.

&UOtp(ou

yÉvoç, ~ ~ traduite par J. Hardy est bien connue: la métaphore est le transport à une chose d'un nom qui en désigne une autre, transport du genre à l'espèce, ou de l'espèce au genre, ou de l'espèce à l'espèce ou d'après le rapport
d'analogi€!'.

Èm<j)opo: &TIa tOÛ yÉvouç ÈTIL Elooç, &TIa toû E'(OOUÇÈTIL ta &TIa tOÛ E'LoouÇ ÈTIL Elooç KUtO: a &va).,oyov.Cette définition, t

~

~

Nous remarquons d'emblée que la f.LEtu<j)opa aristotélicienne possède une signification plus large que celle qui est la plus répandue dans le langage courant: la métaphore est rangée à côté des autres tropes, la métonymie et la synecdoque1. Paul Ricœur a consacré une importante étude à cette définitions. Irène Tamba-Mecz lui a reproché d'avoir utilisé une traduction contestable de la définition. J. Hardy (éd. Budé) fait dépendre d'epiphora à la fois « d'un autre nom» et « du genre à l'espèce », etc., ce dernier syntagme se rapportant en réalité à metaphora. On ne peut donc accepter sa traduction: la métaphore est le transport à une chose d'un nom (...); transport du genre à l'espèce, etc. Dans la métaphore on attribue (epipherein) une dénomination étrangère à un objet, mais on n'attribue pas la dénomination du genre à celle de l'espèce! Il Y a, au contraire, remplacement de l'une par l'autre. La traduction confond de la sorte l'opération constructive d'attribution d'un nom (epiphora) avec la dénomination transposée qui en résulte (métaphore-translatum). C'est à notre avis, en se fondant sur cette traduction, que P. Ricoeur rattache la métaphore au mot isolé et non au schéma attributif, bien qu'il remarque justement que la métaphore n'est pas un cas de « dénomination déviante »". Avec Paul Veyne, Irène Tamba-Mecz propose une autre interprétationlO. Leur étude s'avère juste et pertinente. 1.1.2. Analyse du texte L' brupopd Dans les exemples qu'Aristote a donnés pour expliquer les différents types d'Èm<j)opa: du genre à l'espèce ou de l'espèce au genre, Irène TambaMecz et Paul Veyne remarquent que le philosophe a remplacé la dénomination spécifique, être ancré, par celle, générique, qui désigne l'immobilité, et qu'il a dénommé d'un nom spécifique, millier, une réalité
6. ARISTOTE, Poétique, 1457b, 6-7. 7. SOUBLIN « 13 - 30 - 3 », a résumé par les trois chiffres (13. 3 et 30) les fluctuations qu'a connues le Fontanier (3), en passant par nombre des tropes depuis l'Antiquité gréco-latine (13) jusqu'à Beauzée Dumarsais (30), p. 41-65. 8. RICOEUR, La métaphore vive, 1975. 9. TAMBA-MECZ, Le sensfiguré, p. 55, n. 39. 10. T AMBA-MECZ et VEYNE, « Metaphora et comparaison », p. 80.

-

18

générique, beaucoup. Les exemples" révèlent qu'Aristote ne pense pas à l'Èm!j>opahorizontale, d'un mot à un autre mot, à l'étage des mots, ou une chose à une autre chose, à l'étage des chosesl2, mais à un mouvement vertical ou oblique, de l'étage des mots à l'étage des chosesl3, Ces linguistes en ont tiré une première observation: dans la pensée d'Aristote, toute chose a son nom (avoll-a),c'est-à-dire sa dénomination, indépendamment de toute catégorie grammaticale nom, verbe ou adjectif. Les 6voll-a'tasont des signes des intellectionsl4. Il s'agissait d'un designatum et de sa dénomination et non d'un mot et de son sens comme nous disons aujourd'hui. Aristote, lui, distingue bien le signe de ce que le signe désigne, mais n'accorde d'existence qu'au designatum : il y a l'objet désigné, il y a la pensée de cet objet (qui est formellement la même chose que l'objet) et, entre les deux, il
n

En conséquence, si le rapport entre le niveau de la conception de l'intellect et celui du nom est conforme aux conventions instituées, on a fait une Èm!j>opa ordinaire qui constitue une dénomination propre, courante (avoll-a OLKELOV). contraire, si la dénomination ne correspond pas à Au l'intellection d'une chose, il s'agit d'une Èm!j>opa oblique dont le résultat est une dénomination impropre ou étrangère (1Svoll-aUO'tpLOV)'6. à Nous pouvons en tirer une première conclusion concernant la conception de la métaphore aristotélicienne: la Il-E'ta!j>opa consiste à appliquer une dénomination impropre ou oblique à une chose ou à une réalité conçue par l'intellect. Mais pourquoi cette dénomination est-elle impropre? Quelle est la différence

'y a rien1s.

11. Voici les quatre exemples cités par Aristote: a) Du genre à l'espèce, j'entends par là par exemple « voici mon navire arrêté », car ancré est une des façons d'être arrêté (Poétique, 1457b, 10.) (être arrêté: genre/être ancré: espèce). Dans ce cas, on constate plutôt le passage de l'espèce au genre que l'inverse, puisque le poète a remplacé la dénomination spécifique par la générique. b) Certes, Ulysse a accompli des milliers de bel/es actions, car « des milliers» c'est beaucoup et c'est au lieu de « beaucoup» que l'emploie ici le poète (Poétique, 1458a, 11-12) (milliers: espèce/ beaucoup: genre); dans ce cas, il s'agit du passage du genre à l'espèce. c) De l'espèce à l'espèce, par exemple: «ayant, au moyen de son glaive de bronze épuisé sa vie» et « ayant au moyen de son impérissable urne de bronze coupé... » car ici « épuiser» veut dire « couper» et« couper» veut dire« épuiser» ; et tous deux sont certainesfaçons d'enlever. (Poétique, 1458a, 14-15) (épuiser, couper: espèce/enlever: genre commun). d) Pour m'expliquer par des exemples, il yale même rapport entre la coupe et Dionysos qu'entre le bouclier et Arès.. le poète dira donc de la coupe qu'elle est « le bouclier de Dionysos» et du bouclier qu'il est « la coupe d'Arès ». De même, il y a le même rapport entre la vieil/esse et la vie qu'entre le soir
et le jour... (Poétique, 1458a, 18-24) (vieillesse/vie

= soir/jour).
et comparaison et comparaison et comparaison et comparaison », p. 80. », p. 80. », p. 89-90. », p. 81-82.

12. 13. 14. IS. 16.

TAMBA-MECZ TAMBA-MECZ ARISTOTE, De TAMBA-MECZ T AMBA-MECZ

et VEYNE,« et VEYNE,« /nterpretatione, et VEYNE,« et VEYNE, «

Metaphora Metaphora I, I6a, 3. Metaphora Metaphora

19

entre l'opération métaphorique et les dénominations par erreur, lapsus ou mensonge? La ressemblance Aristote a en effet envisagé les erreurs de dénomination dans un passage des Topiques17. La vraie IJ.Ha<jJopaserait une dénomination impropre qui s'appuie sur l'aperception d'une identité (tO OIJ.OLOV): bien faire les car métaphores c'est bien apercevoir les ressemblances'8. Autrement dit, loin d'être une dénomination par erreur ou mensonge, la IJ.E'Ca<jJopa l'opération est impliquant la volonté de l'auteur qui recourt à la ressemblance que l'intellect perçoit entre des choses dont il échange les noms. En attribuant, à un designatum (chose à signifier), une dénomination étrangère, l'opération vise une similitude qui n'est pas nommée ('Cà àvwvUlJ.awvolJ.aoIJ.Évwç)'9. Quand Achille est qualifié de lion, c'est parce que le courage est un point commun qui permet de ranger Achille et les lions dans le même genre. Aristote définit le genre comme la réunion des choses qui offrent une similitude20.Celle-ci est le caractère fondamental et commun de quatre types de transport énumérés dans la définition aristotélicienne21.
Double désignation de la /.wrmjJopd

Tamba-Mecz et Veyne nous conduisent à distinguer des visées du terme IJ.Ha<jJopa.l s'agit à la fois d'une opération intellectuelle (le transfert de I dénominations qui s'appuie sur l'aperception de la ressemblance) et du résultat de cette opération, issu du transfert. Deux termes latins expliquent cette observation: la translatio, l'opération de l'esprit pour apercevoir la similitude et le translatum qui est la dénomination nouvelle. Ainsi, la IJ.E'Ca<jJopa Rhétorique III n'a pas d'abord l'acception étroite d'Èm<jJopa de métaphorique, mais elle est la metaphora-translatio (opération métaphorique) qui regroupe les différentes catégories d'expression qu'on appelle la metaphora-translatum (dénomination translatée) et la
comparaison-similitudo (EiKWV )22.

Quelle différence y a-t-il entre ces deux espèces: la metaphoratranslatum et la comparaison-similitudo ? Selon Aristote, les comparaisons sont des métaphores auxquelles il ne manque qu'un mot (logos) (Ka\. at ELKOVEÇ IJ.Ha<jJopa\. À6you OEOIJ.EVaL)23. Poétique, outre les mots et les Dans
17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. ARISTOTE, Topiques, Il, I, 109 a, 27-33. ARISTOTE, Poétique, 1459a, 7. ARISTOTE, Rhétorique, Ill, 1405a, 36. ARISTOTE, Topiques, l, 17, 108a, 14. T AMBA-MECl et VEYNE, « Metaphora et comparaison », p. 83. ARISTOTE, Rhétorique, Ill, 1406 b, 20 à 1407 a, 18; 1410 b, 12 à 1412 a, 15. ARISTOTE, Rhétorique, Ill, 1407 a, 14, (note n° 9, page 50).

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sons, le philosophe reconnaît une autre unité du langage: le Â6yoç,celui-ci est composé au moins d'un mot significatif., c'est-à-dire un énoncé dans un contexte. Pour devenir une comparaison, la métaphore a besoin d'un Â6yoç."Eon
yàp ~ E LKWV, Kae&.'lTEp E'Lp'll't"a L 'lTpO't"EPOV, Ila't"a!j>opà Ô La!j>Épouoa 'lTpoSÉon (la comparaison est, comme nous l'avons dit plus haut, une métaphore qui ne diffère que par une 'lTpOSEOLC;). ÂOYOC; désigne un énoncé est donc Le qui une 'lTpOSEOLC;26. différence radicale entre les deux espèces (metaphoraLa translatum et comparaison-similitudo), réside dans le concept 'lTpOSEOLC; que les grammairiens de nos jours appellent comparant par opposition au comparé. Le comparant apporterait au comparé une conclusion, une information complémentaire27. Faire une comparaison, c'est découvrir une similitude entre le comparant et le comparé; or découvrir une similitude, c'est user d'une metaphora-translatio. C'est pourquoi Aristote dit: la comparaison est bonne lorsqu'elle implique une métaphore28. Aristote a complété sa description sur la différence entre ces deux espèces
25,

par une autre opposition: la comparaison, ne dit pas que ceci est cela 29.
Autrement dit, dans la comparaison, la ressemblance est découverte grâce à une opération relationnelle de comparaison, marquée par des termes
comparatifs tels que WC; (comme) ou
ELK&.(W

(comparer).

Dans la metaphora-

translatum, la ressemblance est perçue moyennant relationnelle d'Èm!j>op&' de dénomination oblique30. ou 1.2. La métonymie selon les rhéteurs latins
J.2.J. Pluralité de concept

une

opération

Métaphore, métonymie, figure, trope... La rhétorique cicéronienne divise l'elocutio en quatre parties, d'importance inégale: a) latinitas (la correction), b) explanatio (la clarté),

24. ARISTOTE, Poétique, I457a, 23. 25. ARISTOTE, Rhétorique, III, 1410 b, 17. 26. Le J.oyoçqui manque à la metaphora est donc la rrpo8£ut" le comparant. Que celui-ci soit un nom, un syntagme ou plusieurs phrases, il constitue en tant que première partie d'une comparaison un énoncé « suspendu >l, dont l'auditeur réclame la conclusion, l'apodosis ou comparé. TAMBA-MECZ et VEYNE, « Metaphora et comparaison », p. 88. 27. Est rrp08£ut" pour Aristote, tout ce qui constitue la première partie d'un quelconque propos, que ce propos soit une phrase syntaxiquement complète, un simple syntagme, un discours tout entier ou un exposé scientifique: elle est tout ce qui fait attendre une suite pour l'auditeur ou interlocuteur. T AMBAMECZ et VEYNE, « Métaphora et comparaison », p. 86. 28. ARISTOTE, Rhétorique, III, 1413 a, 5. 29. Kat où J./y~t Wç roûro IKEÎvO. ARISTOTE, Rhétorique, III, 1410 b, 19. 30. T AMBA-MECZ et VEYNE, « Métaphora et comparaison », p. 88.

21

c) omatio (l'ornementation), d) decorum" (la convenance)32.Cicéron a classé la métaphore et la métonymie dans l'omatio, la partie constructive et essentielle de l'elocutio33. Il donne une première conception de la métaphore en distinguant les tralata uerba des mutata: les premiers emploient un mot hors de son sens propre et les seconds impliquent le procédé de substituer à un mot un autre pris dans son sens propre34.Le rhéteur nous présente trois types de mutata: l'hypallage ou métonymie, la catachrèse, abusio et l'allégorie. Il remarque aussi qu'Aristote appelle toutes ces formes de style des métaphores35. Dans Brutus, Cicéron désigne des mots pris isolément par tropes et des mots pris
)36. en groupe par figures (axi)l"ux:rIX. Quintilien a employé le terme figurd7, en traduisant le grec axfJlJ.IX., terme métaphorique emprunté au langage du sport38pour signifier les figures de mots et de pensées39 et tropos (rpoTTi),tour, conversion) pour désigner un groupe de figures dans lequel se trouvent les figures de sens dont la métaphore et la métonymie font partie40. Il écrit: le trope, donc, est le transfert d'une expression de sa signification naturelle et principale à une autre, afin d'orner le style, ou, selon la définition de la majorité des grammairiens, le transfert d'un endroit où l'expression a son sens propre dans un autre où elle ne l'a pas,. en revanche, la figure, comme on peut l'entendre d'après le nom lui-même, consiste à donner au langage une forme éloignée de l'expression commune et spontanée4l. Cette définition permet de constater que, d'une part, le mot trope est réservé aux procédés de transfert qui touchent au problème de sens et que, d'autre part, le terme figura peut couvrir toutes les figures, voire les tropes,

31. Le latin n'a pas de terme technique pour désigner cette partie de la rhétorique. 32. quinam igitur dicendi est modus melior... quam ut Latine, ut plane, et ornate, ut ad id quodcumque agetur apte congruenterque dicamus? C1CERON, De l'orateur, 3, 10,37, voir aussi, L'orateur, 23, 79. 33. CICERON, L'orateur, « Introduction », LXIX-LXX. 34. CICERON, L'orateur, 27, 92. 35. CICERON, L'orateur, 27, 93-94. 36. CICERON, Brutus, 17,69. 37. QUINTILIEN, IX,l, 1. 38. CICERON, L'orateur, 181,228; Brutus, 69,141; QUINTILIEN, l, 8,16. 39. CICERON, l'Orateur, 39, 135 et 136, De l'orateur, 1lI, 53,202. 40. Dans le plus ancien traité latin la Rhétorique à Herennius (cet ouvrage est attribué tantôt à Comificius, tantôt à Cicéron), nous trouvons une liste de dix tropes (decem exornationes uerborum) : nominatio (onomatopée),pronominatio (antonomase), denominatio (métonymie), circumitio (périphrase), transgressio (hyperbate), super/atio (hyperbole), inte/lectio (synecdoque), abusio (catachrèse), translatio (métaphore), permutatio (allégorie) (C1CERON, Rhétorique à Herennius, de 4, 31, 42 à 4, 34, 46). Chez Quintilien, la liste des tropes est quasi-identique à celle de Rhétorique à Herennius: la métaphore, la métonymie, l'antonomase, la métalepse, la synecdoque, la catachrèse, l'allégorie, l'hyperbole, l'onomatopée (QUINTILIEN, IX, 1,5). 41. QUINTILIEN, IX, 1,4.

22

car ceux-ci sont aussi des formes éloignées spontanée. Définition latine de la métaphore

de l'expression

commune

et

Chez Cicéron, nous lisons: j'appelle transposition, comme je l'ai fait déjà plusieurs fois, le transfert d'un mot pris d'une autre notion, par l'intermédiaire de la ressemblance, à cause de l'agrément qu'on y trouve ou du manque d'expression.. mutation, le cas où au mot propre on en substitue un autre qui fournisse le même sens, emprunté d'une notion qui est avec la première dans un rapport de causalité42. Dans Quintilien, la définition est plus brève: avec la métaphore, on transporte donc un nom ou un verbe d'un endroit où il est employé avec son sens propre dans un autre où manque le mot propre, ou bien où la métaphore vaut mieux43.

De prime abord, ces définitions suivent en d'autres termes la voie tracée par Aristote concernant la métaphore; mais en regardant de près, nous apercevons quelques déplacements de la notion métaphorique. Différence conceptuelle La jJ.E'talj>opa d'Aristote (la metaphora-translatio) couvre un espace contenant les opérations de création des tropes des Latins. Quant à leur métaphore, elle n'est qu'une espèce de la métaphore d'Aristote (la metaphora-translatum). Dans la conception latine, le transfert tropique affecte des notions et des sens avant de relier des mots. Autrement dit, la métaphore s'appuie sur la ressemblance entre l'idée à exprimer et le sens propre du mot emprunté, c'est pourquoi elle réside seulement dans un mot. Par conséquent, le trope en général et la métaphore en particulier ne sont qu'un emprunt dont le sens s'oppose au sens propre. On recourt à des tropes pour combler une lacune lexicale (la catachrèse)44. Les rhéteurs latins favorisent ainsi la théorie du changement de sens. Interpréter un trope, c'est seulement restituer le mot propre absent. La restitution annule la substitution. Le trope n'apporte donc aucune information nouvelle. Il n'est qu'un ornemenf4s. Il a une simple fonction décorative, ou alors il sert à exprimer des réalités dont on veut éviter de parler directemenr". A la différence d'Aristote, Quintilien conçoit la métaphore comme une comparaison abrégée (metaphora breuior est similitudo)47.Ainsi il modifie le rapport entre la metaphora-translatum et la comparaison-similitudo. Cette
42. CICERON, L'Orateur, 27, 92. 43. QUINTILIEN, VIII, 6, 5. 44. CICERON, L'Orateur, 24, 82. 45. QUINTILIEN, VIII, 6, 7. 46. QUINTILIEN, VIII, 6, 8. 47. QUINTILIEN (VIII, 6, 8-9) intervertit le rapport entre ces deux (Rhétorique III, 1460 b, 20) en reprenant la distinction aristotélicienne.

figures

posées

par Aristote

23

inversion du rapport entraîne une conséquence négative: les auteurs modernes ont tendance à réduire la métaphore à une comparaison sans terme comparatif. Dans ce cas, on néglige les forces et les propriétés du procédé métaphorique de transposition. Cette conception diminue donc l'effet argumentatif de la métaphore. Pour nous, un mot ne peut pas changer de sens: dans l'expression Achille est un lion, le terme lion désigne toujours le lion; seul Achille a changé de dénomination48.Nous constatons que la conception de la métaphore élaborée par Cicéron et Quintilien manifeste un recul de la logique, car elle s'appuie sur la sémantique des mots. Elle ne donne plus de place à la prédication. L'expression ex eo loco49,dans la définition citée plus haut, suppose une certaine idée du contexte mais demeure imprécise. 1.2.2. La métonymie
Cicéron et Quintilien Nous avons précédemment mentionné que Cicéron distingue les tralata uerba (métaphores) des mutata. Il vise une nouvelle espèce de la metaphoratranslatum qu'on nommera la métonymie: mutation (métonymie), le cas où au mot propre on en substitue un autre qui fournisse le même sens, emprunté d'une notion qui est avec la première dans un rapport de causalité5". A cette conception, il en ajoute la synecdoque5'. Il distingue à peine la synecdoque de la métonymie. Il ne donne de nom ni à l'une ni à l'autre. Quintilien aborde d'abord la synecdoque qui: peut apporter de la variété dans le discours, en faisant entendre plusieurs objets par un seul, le tout par la partie, le genre par l'espèce, ce qui suit par ce qui précède, ou inversement; et son emploi est plus libre chez les poètes que chez les orateurs52. Il mentionne ensuite la métonymie: très voisine de la synecdoche est la métonymie, qui remplace un mot par un autre, mais, selon Cicéron, les rhéteurs appellent ce tour hypallage. Elle substitue le nom de l'inventeur au nom de l'invention et le nom du possesseur à celui de l'objet posséd~3. La synecdoque n'est qu'un cas particulier de métonymie fondé sur des rapports d'inclusion: car, lorsque je dis les visages d'un homme au lieu de le visage, j'exprime au pluriel ce qui est au singulier, mais ce n'est pas que, par un pluriel, je veuille faire entendre un singulier (car cela est évident) : je fais seulement une métonymie.. de même, quand je dis des plafonds d'or pour
48. TAMBA-MECZ et VEYNE, « Metaphora et comparaison », p. 90-91. 49. QUINTILIEN, VIII, 6, 5. 50. CICERON, L'orateur, 27,92. 51. Quo item in genere et uirtutes et utia pro ipsis in quibus ilia sunt appellantur: domum inrupit » et « quo auaritia penetrauit ».CICERON, De l'orateur, 3, 42, 168. 52. QUINTILIEN, VIII, 6, 19. 53. QUINTILIEN, VIII, 6, 23.

« luxuries quam in

24

des plafonds dorés, je m'écarte un peu de la vérité, parce qu'il n y a qu'une partie qui ait de la dorure. Poursuivre l'exposé dans le détail serait d'une recherche trop minutieuse, même pour qui ne vise pas à former un orateur54. Dans les paragraphes suivants, le rhéteur reconnaît qu'il existe d'innombrables sortes de métonymie55. Au passage, il nomme quelques types de métonymie en plus: le contenant pour le contenu, la cause pour l'effers6.

n parle également de l'antonomase qui consiste à remplacer un nom
commun par un nom propre ou réciproquement57. La métonymie vue sous l'angle de la conception aristotélicienne Si dans la conception de la j..LE'ta,<j)opa aristotélicienne, on fait une opération intellectuelle qui s'appuie sur la ressemblance pour appliquer une dénomination impropre à une réalité, dans la conception tropique des Latins, on prend une dénomination empruntée pour désigner une autre réalité qui nécessite normalement un autre terme. Cette opération oblique qui concerne la métonymie et la synecdoque, à quelque différence près, correspond assez bien à l'Èm<j)opa dans la définition aristotélicienne. Une différence existe cependant: le résultat de cette opération ne s'appuie plus sur l'aperception d'une similitude entre deux réalités, entre deux idées qu'on a des choses; il se fonde sur l'idée ou la vue qu'on rattache habituellement à ces deux réalités ou à ces deux choses, deux objets. Autrement dit, il existe un rapport discernable entre la chose désignée et le référent normal de la dénomination. Par exemple, si l'on désigne le bateau par sa voile, son mât, sa matière ou bien sa finalité (transport), c'est que ces référents sont étroitement liés au bateau. Le rapport entre les choses que l'esprit humain peut discerner existe en grande quantité et varie à l'infini selon les différents univers culturels. Cicéron et Quintilien découvrent la synecdoque et la métonymie. Pour reconnaître la première, on doit discerner d'abord l'idée d'imbrication entre les deux réalités ou deux choses désignées par deux dénominations disjointes. A travers quelques exemples de Quintilien, nous pouvons tirer des termes propres à cette catégorie synecdochique: tout et partie, genre et espèce, singulier et pluriel... Quant à la seconde, elle est marquée par l'idée de contact, d'association, de correspondance ou de corrélation. Quintilien nous donne quelques couples de termes indiquant cette relation entre les deux réalités: contenant/contenu, cause/effet, inventeur/invention, instrument/utilisateur... Le rhéteur a reconnu lui-même qu'il n'est pas facile
54. 55. 56. 57. QUINTILIEN, QUINTILIEN, QUINTILIEN, QUINTILIEN, VIII, VIII, VIII, VIII, 6, 6, 6, 6, 28. 25. 24-27. 29.

25

de déterminer dans certains cas si l'on fait une métonymie ou une synecdoque58. Chacun de ces tropes peut tenir lieu de réducteur de l'autre. Lorsqu'on dit la voile pour le bateau, certains auteurs rangent cet exemple dans le rubrique synecdochique: bateau (tout)/voile (partie). Mais si l'on considère la voile comme un objet qui partage le trait de nauticité avec le bateau, l'exemple serait métonymique. On peut également considérer cette métonymie cette voiture ne fait pas attention aux piétons comme une synecdoche, si l'on vise le conducteur de la voiture... En tout cas, malgré les petites particularités de chacun, nous réaffirmons que ces deux tropes sont les résultats du même type d'opération intellectuelle discernant la corrélation des deux réalités. Il vaut mieux considérer la synecdoque comme une variété de la métonymie. Laissons le soin à l'auditeur de discerner lui-même l'opération de l'auteur pour deviner le rapport entre les deux réalités. Ainsi, tout comme la métaphore aristotélicienne, la métonymie pourrait apporter également du neuf, une nouvelle information...

2. L'approche rhétorique: nouvelle façon d'aborder Rm dans son ensemble
Il existe diverses conceptions du plan de l'épître aux Romains. Notre but n'est pas de discuter en détail sur les différentes structures proposées ou de retravailler le plan entier de cette épître. Nous tâcherons, dans un premier temps, de reconnaître l'unité de Rm 1-4 par rapport à l'ensemble de l'épître et d'établir, dans un deuxième temps, sa dispositio rhétorique suivant son développement argumentatif. A la suite des recherches de G. A. KENNEDY59, plusieurs exégètes ont analysé les épîtres pauliniennes, en particulier celle aux Romains, en fonction des conventions rhétoriques proposées par des auteurs gréco-romains En nous appuyant surtout sur les études d'Aletti60,nous constituons de façon détaillée le plan de Rm 1-4. 2.1. Lecture rhétorique de Rm 2.1.1. Modèle épistolaire et discursif Etant le fondateur des communautés chrétiennes, Paul a écrit des lettres pour garder le lien apostolique avec ses Eglises.

58. QUINTILIEN, VIII, 6, 28. 59. KENNEDY, The Art of persuasion, 1963 ; « The Rhetoric of Advocacy», Rhetoric, 1972 ; Greek Rhetoric, 1983 ; New Testament Interpretation, 1984. 60. ALETTI, Comment Dieu est-iljuste?, 1991; Israël et la Loi, 1998.

p. 4 I 9-436;

The Art of

26

Selon Classen, à l'époque de Paul, la rhétorique et l'épistolographie sont deux modes d'expression différents que nous ne devons pas confondre61.En effet, plusieurs auteurs ont étudié les lettres de l'Apôtre selon les critères de l' épistolographie62. Comme toute lettre, Rm conserve en effet un cadre épistolaire, à savoir unpraescriptum (adresse 1,1-7); elle se termine par un salut (postscriptum, 15,33). Paul écrit également un paragraphe d'action de grâce (Rm 1,8-15)63; il donne des nouvelles (Rm 15,17-32) et envoie des salutations (Rm 16), il conserve un ton amical; il exprime ses désirs, ses demandes et ses exhortations (Rm 12-15). Cependant, l'épître aux Romains suit un double modèle de composition, l'épistolaire et la discursive, répartie en des sections différentes64.De Rm à Phm, le contenu et la longueur varient en fonction de la communauté ou de la personne à qui l'Apôtre s'adresse. En 1 et 2 Co, il existe plusieurs unités discursives et en Ga-Rm, la teneur argumentative est considérable65.De plus, les lettres de Paul sont destinées à être lues à haute voix (l Th 5,5,27). Il n'est pas indispensable de faire l'état de la recherche des études rhétoriques de l'épître aux Romains; dans sa monographie, R. D. Anderson a consacré plusieurs pages à critiquer les travaux en question66. Nous évoquons à titre d'exemple quelques études, regroupées dans The Romans Debate: en 1976, en répondant à Donfried et à Karris67,Wilhelm Wuellner propose d'étudier Rm avec l'approche de la rhétorique antique et moderne (Perelman-Olbrechts- Tyteca). En isolant Rm 1,1-15 comme un exordium, il argumente le fait que la lettre aux Romains constitue un discours épidictique68.L'auteur a donné le plan suivant pour cette épître: Exordium: 1,1-15; Transitus: 1,16-17; Confirmatio: 1,18-15,13; Peroratio: 15,1416,23. En 1986, en acceptant les suggestions de Wuellner et en s'appuyant sur l'étude de Burgess6\ Robert Jewett a considéré l'épître aux Romains comme une lettre d'ambassade (an Ambassadorial Letter) du genre épidictique70.En 1991, Robert Jewett est revenu à son travail et y a introduit de nouveaux termes concernant des preuves. Voici sa proposition de la structure de Rm: Exordium: 1,1-12; Narratio: 1,13-15; Propositio: 1,1661. CLASSEN,« St Paul's Epistles », p. 265-291. 62. DOTY, Letters, 1973 ; WHITE, «New Testament Epistolary Literature », 1984 ; AUNE, « Romans », 1991, p. 278-296. 63. MURPHY -O'CONNOR, Paul et l'art épistolaire, p. 94. 64. Dans The Romans Debate, (DONFRIED [éd]), plusieurs études sont faites dans une perspective épistolaire : STIREWALT (p. 147-171), AUNE (p. 278-296). 65. ALETTI,« Paul et la Rhétorique », p. 38. 66. ANDERSON, Ancient Rhetorical Theory, p. 191-205. 67. OONFRIED, « False Presuppositions », p. 102-125 ; KARRIS, « Romans 14: I-IS: 13 », p. 65-84. 68. WUELLNER,« Paul's rhetoric », p. 133-134. 69. BURGESS, « Epideictic Literature », p. 89-261. 70. JEWETT, « Following », p. 266.

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17; Probatio: 1,18-15,13; Peroratio: 15,14-16,23. 11 ajoute la partie narratio et remplace le mot confirmatio par probatio, un terme ancien typique qui, selon lui, désigne la partie principale des preuves dans le discours. Quant à la confirmatio, c'est la section dans laquelle nous trouvons la preuve fondamentale71. 2.1.2. Usage erroné des conventions de la rhétorique gréco-romaine Les exemples que nous venons de présenter paraissent trop scolaires et rigides dans leur application de la méthode rhétorique gréco-romaine: on délimite d'abord des unités rhétoriques, puis on détermine la situation rhétorique et précise le genre rhétorique (judiciaire, délibératif ou épidictique), enfin on étudie la dispositio du texte. Dans l'Antiquité comme aujourd'hui, les plans-types autorisent et le cas échéant réclament certaines libertés. Paul écrit des lettres et non des discours et sa principale préoccupation était de communiquer sa pensée théologique dans un esprit libre. Il ne voulait donc pas appliquer scrupuleusement tous les éléments du système rhétorique grec dans ses écrits. Pour éviter cette démarche regrettable, Aletti72 ainsi que Murphy O'Connor73 insistent en particulier sur l'importance de la propositio. En effet, Aristote, ancêtre de la rhétorique grecque, ne recommandait pas autre chose que ces deux parties essentielles: il n Ji a dans le discours que deux parties, car il est nécessaire de dire quel est le sujet, et le démontrer. Il est, par conséquent, impossible, une fois qu'on l'a exposé, de ne pas le démontrer, ou de le démontrer sans l'avoir préalablement exposé ;... De ces deux parties, l'une est la proposition; l'autre, la confirmation, tout comme si l'on distinguait d'une part le problème, d'autre part la démonstration74. Autrement dit, en Rm, chaque unité argumentative est commandée par une propositio qui permet à l'Apôtre de développer ses arguments, de préciser sa pensée, d'expliquer ses propos, de justifier son raisonnement. 11 s'agit d'une probatio dans laquelle Paul emploie des exemples (7,1-4), des enthymèmes (6,5-10), des principes (2,6. Il), des citations scripturaires (3,10-18). 2.1.3. La dispositio de Rm Quelle est la fonction de Rm 5 dans l'épître75? Selon Aletti, les critères lexicaux et théologiques ne pouvaient pas déterminer la place de Rm 576 ;
71. JEWETT, « Following », p. 272-273. 72. ALETTI, Comment Dieu est-iljuste ?, p. 34. 73. MURPHY O'CONNOR, Paul et {'art épistolaire, p. 126. 74. ARISTOTE, Rhétorique, III, 13, 1414a, 31-36. 75. Les exégètes se divisent sur la place de Rm 5 : I) Rm 5,1-21 est la fin de la section Rm 1-5; 2) Rm 5,1-21 débute une nouvelle section (Rm 5-8); 3) Rm 5,1-11 conclut Rm 1-4 et Rm 5,12-21 introduit Rm 6-8. ALETTI, « La présence d'un modèle rhétorique », p. 17.

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seul l'argument rhétorique est décisif: a) Rm 5 ne pouvait pas être la peroratio de Rm 1,18-4,25 qui constitue une grande unité ferme et nette7" car elle serait trop longue et ne fournirait pas les conclusions des subpropositiones de cette section; b) Rm 5,20-21 représente davantage les caractéristiques d'une propositio que d'une conclusion. Cette propositio est préparée et introduite par Rm 5,1-11 (transition et introduction) et Rm 5,1219 (expositio, sygkrisis Adam/Christ)78. La dispositio de Rm est comme suif19:
Adresse 1,1-7 Exorde 1,8-17, finissant par une propositio 1,16-17 I (A) 1,18-4,25 : juifs et Grecs justifiés par la foi seule (B) 5-8 : la vie nouvelle et l'espérance des justifiés II 9-11 : Israël et les Nations (1'avenir d'Israël) Exhortations 12,1-15,13 ; Péroraison 15,14-21 ; Nouvelles et salut final 15,22-33 + 16,1-27

Dans cette dispositio, la propositio principale qui gouverne la lettre tout entière se trouve en Rm 1,16-17. La section de Rm 1,18-15,13 constitue donc la probatio. Toutefois, à l'intérieur de cette probatio, nous trouverons une série de propositiones secondaires qui commandent des sous-unités obéissant au schéma rhétorique. 2.2. Propositiones et argumentation de Rm 1-4

2.2.1. Les propositiones: critères et textes Les propositiones sont des éléments déterminants pour constituer la dispositio d'un discours. Aletti relève les quatre caractéristiques facilement reconnaissables d'une propositio : a) elles sont brèves, b) leur style change: certaines sont des affirmations thématiques; d'autres sont des interrogations, c) elles sont suivies d'un développement qui les explique, les clarifie et les justifie, d) certaines propositiones sont des partitiones qui servent à annoncer les divisions du développement. En Rm, de nombreuses affirmations ressembleraient à des propositiones (2,28-29; 3,9b; 3,19-20; 3,29), mais elles n'engendrent pas une unité argumentative longue et autonome. Elles seraient plutôt des conclusions. De
76. 77. 78. 79. ALETT!, Comment Dieu ALETT!,« Rm 1,18-3,20 ALETT1, Israël et la Loi, ALETT1, Israël et la Loi, est-iljuste ?, p. 38-49. », p. 47-62. p. 15-28. p. 32.

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même, les énoncés interrogatifs suivis de réponses négatives ne seraient pas tous des propositiones, faute de remplir le troisième critèreso. Dans la première section argumentative de l'épître aux Romains (Rm 1-4), nous
admettons avec Aletti trois propositiones autres secondaires. dont l'une est principale et les deux

Rm 1,16-17 (propositio principale) : Où yàp ÈmuoXUVOj.LaL T:O EOOyyÉÀLov, 6UVaj.LLç yàp 8EOÛ Èonv ELÇ OWT:TjpLaV 1Tav T:ci> 1TLOT:EUOVn, 'IouôaLq> T:E 1TpLhov Kat. "EUTjVL' ôLKaLOOUVTj yàp
8EOÛ Èv aÙT:ci> &1TOKaÀ.U1TT:ET:aL ÈK 1TLOT:EWÇ ELÇ 1TLonv, Ka8wç yÉypa1TT:aL' 6 ôÈ

ôLKaLoç

ÈK 1TLOT:EWÇ'1laHaL. 6py~

Rm 1,18 (première propositio
'A1ToKaÀ.U1TT:ET:aL yàp
&ôLKLav Nuvt. &V8pW1TWV ôÈ xwpt.ç

secondaire) : 8EOÛ &1T' oùpavoû

È1Tt. mxoav

&oÉpELav

Kat.

T:WV T:~V &À.1)8ELav
8EOÛ

Èv &ÔLKLQ: KaT:EXOVT:WV

Rm 3,21-22a (deuxième propositio
VOj.LOUôLKaLOOUVTj
VOj.LOU Kat. ELÇ mXVT:aç T:WV 1TpO<PTjT:WV, ôLKaLOOUVTj T:OÙç 1TLOT:EUOVT:aç.

secondaire) :
1TE<pavÉpWT:aL

j.LapT:upouj.LÉVTj lmo
1TLOT:EWÇ 'ITjOOû

T:OÛ

ôÈ

8EOÛ

ÔUl

XpLOT:OÛ

2.2.2. Analyses et explications

Rm 1,16-17 (propositio principale) Les exégètes reconnaissent unanimement que Rm 1,16-17 constitue le thème majeur de RmSI,Selon la rhétorique gréco-romaine, ces versets sont la propositio principale de l'épîtres2. Cependant, lorsqu'on cherche à savoir le rôle exact de cette propositio, les opinions sont différenciées: les uns pensent que Rm 1,16-17 régit soit une grande section (1-8 ou bien 1-11), soit toute l'épître (1-15) ; les autres y voient une partitio qui annonce les grandes sections de l'épître (1,16/9-11 ; 1,17a/l-4; 1,17b/5-8 ou bien 1,16/5,1-8-39; 1,17/3,20-4,25 + 9-11). En réalité, Rm 1,16-17 n'annonce pas vraiment les divisions argumentatives et ne peut donc pas être une partitioS3.En revanche, aucun ne peut nier ses caractéristiques de propositio. Celle-ci contient les mots-clés qui sont repris tout au long de l'argumentation de l'épître, notamment dans les sub-propositiones (Rm 3,21-22; 5,1; 5,9-10; 5,21; 10,9-13). Les thèmes majeurs de cette propositio (évangile, justice de Dieu, foi, salut, Juif et Grec) correspondent aux différentes étapes argumentatives de Rm 1-8, mais se mettent plus difficilement en relation avec celles de Rm 9-1184.

80. 81. 82. 83. 84.

ALETT!, « La présence d'un modèle rhétorique », p. 10-11. DUNN, Romans 1-8, p. 36-49. FITZMYER, Romans, p. 253-265. ALETTI, Comment Dieu est-iljuste ?, p. 50s. ALETTI, « La présence d'un modèle rhétorique », p. 13-15. ALETTI, Comment Dieu est-iljuste ?, p. 135-156.

30

Quant à la section parénétique, le vocabulaire de certains énoncés (Rm 12,115,13) ne s'explique guère autrement qu'en référence implicite à Rm 1,1685. Mais pourrait-on tout exprimer en deux versets uniquement par le vocabulaire? Seule la progression de l'argumentation permet de confirmer le rôle fondamental de cette propositio dans l'épître. En Rm 1,16-17, à partir du concept de la justice divine, issu de la tradition vétérotestamentaire, Paul invite ses auditeurs à reconnaître la justice de la grâce et de la miséricorde de Dieu, exprimée en terme d'Evangile. La foi est ainsi la seule modalité de la justification et du salut. Rm 1,18 et 3,21-22a,propositiones secondaires Soulignons d'abord que la structure formelle de ces sous-ensembles est quasi identique (1,18-3,20 et 3,21-4,25)86: propositio 1,18 3,21-22a énoncés assertoriques 1,19-32 3,22b-26 questions/réponses 3,1-9 3,27-31 preuve par l'Ecriture 3,10-18 4,1-22 peroratio 3,19-20 4,24-25 Rm 1,18 et 3,21-22a ont explicitement rempli tous les critères d'une propositio. Chacune engendre un développement argumentatif qui obéit nettement à un schéma unique. Rm 1,18 permet d'aborder toute la face négative de la rétribution divine contre toute injustice humaine87. Il s'agit d'une étape argumentative nécessaire pour soumettre tous les hommes, juifs et Grecs, sans exception, ni privilège, à la justice gracieuse qui se révèle en la personne de Jésus Chrisf'8, sans recourir aux œuvres de la Loi (Rm 3,2122a). Cette deuxième propositio reprend et exploite explicitement les thèmes de Rm 1,16-17 tout en ajoutant deux nouvelles expressions xwplç VOf.lOU, OUt 1TLO't"EWÇ XpLO't"OÛ marquent l'idée fondamentale de cette phase 'ITloOÛ qui positive de la justice divine. 2.2.3. Laprogression de l'argumentation Problème de l'incohérence en Rm 1,18-3,20 Si nous mettons certaines parties de textes en parallèle avec d'autres, nous serons fTappés par des sentences contradictoires: a) comment concilier
85. ALETT!, « La présence d'un modèle rhétorique », p. 15. 86. ALETTI, Comment Dieu est-i/juste ?, p. 76. 87. ALETTI, « Rm 1,18-3,20 », p. 47-62. 88. La justification gracieuse n'est pas en contradiction avec le jugement final (au jour de sa colère). Les hommes sont toujours libres de choisir entre le chemin vers Dieu et le chemin de la mort. Le sacrifice de Jésus Christ protège les hommes quels qu'ils soient, ceux qui croient en l'Evangile, de la colère divine et les soutrait aux accusateurs (Rm 8,31-39).

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Rm 2,13 et son contexte (2,6-16) avec Rm 3,20? b) Rm 1,18-3,20 a-t-il pour fonction de démontrer la situation pécheresse de toute l'humanité ou bien, au contraire, la justice impartiale de Dieu.' ? Tous les auteurs sont confrontés à cette difficulté. La prise en compte de la rhétorique gréco-romaine permet de résoudre ce problème: Paul conduit ses auditeurs à pénétrer progressivement dans son argumentation. Chaque élément de texte n'a de sens qu'en se situant à sa juste place dans l'ensemble de l'argumentation. Rm 2,13 ne sonne pas faux dans son contexte immédiat90; il est seulement en décalage par rapport à la sentence conclusive (Rm 3,20) qui prépare l'étape suivante de l'argumentation (Rm 3,21-4,25). Fonction de Rm 1,18-3,20 La majorité des commentateurs'l considère Rm 1,18-3,20 comme une phase négative qui expose l'état de perdition de l'humanité en dehors de l'Evangile. Cette étape prépare la phase positive de Rm 3,31-4,25 qui décrira la justification de l'humanité grâce à Jésus Christ, évangile incarné. Cette lecture commune insiste sur la dimension universelle du péché et la gravité du mal de l'humanité (Rm 3,4. 10. 12-18. 19). Aletti propose une autre interprétation: par la description évidente de la culpabilité universelle de l'humanité, Rm 1,18-3,20 sert à démontrer qu'à cause de la domination du péché, l'homme est incapable d'obtenir la justification sans l'intervention divine. Paul affirmera en Rm 3,21-4,25, que la justice divine atteint tous les hommes de la même manière, c'est-à-dire par la foi sans les œuvres de la Loi'2. En décrivant toutes les catégories d'hommes pécheurs, Paul ne précise pas leur nombre, mais leur origine pour arriver à les soumettre tous, sans exception, à la colère divine"'. Tout homme, Juif ou Grec, se trouve dans l'incapacité de recevoir la justice divine si Dieu ne veut pas la donner. Cette conception de la justice ne modifie en aucun cas le comportement de Dieu. Etant un juste juge, Dieu punit ceux qui font le mal, c'est-à-dire ceux qui refusent volontairement sa volonté, et rend normalement le bien à ceux qui font le bien (Rm 2,6-11). La mention des hommes qui font le bien ne contredit pas la vérité profonde de la pensée paulinienne. Les hommes pécheurs ne sont pas déterminés selon leur appartenance religieuse ou ethnique. Tous, sans exception, sont dominés par le pouvoir du péché et tous sont capables de pratiquer le bien. D'une part, la possibilité de faire le bien permet de confirmer la liberté et la responsabilité de l'humanité

89. 90. 91. 92. 93.

ALETTI, « Rm 1,18-3,20 », p. 47. LEGASSE, Romains, p. 173-174. FITZMYER, Romans, p. 2695; MOO, Romans, 915. ALETTI, Comment Dieu est-i/juste ?, p. 79-80 ; Israël et la Loi, p. 42-69. ALETTI, « Rm 1,18-3,20 », p. 50-53.

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dans le péché et, d'autre part, de mettre au même niveau tous les hommes devant lajustice divine94. Dieu ne peut pas rendre le mal à ceux qui font le bien, Juif ou Grec9S. D'après cette interprétation, les juifs, voire les non-juifs, sont dans la possibilité de faire le bien en pratiquant la Loi (Rm 2,13. 14-15. 25-26). La Loi ne peut, en aucun cas, conditionner l'action de Dieu qui est souverainement libre. Cette justice vue de la manière traditionnelle aboutira à la venue de Jésus Christ comme un don de grâce, offert par Dieu à l'humanité. Paul va le démontrer dans la section suivante (Rm 3,21-4,25). Fonction de Rm 3,21-4,25 La propositio secondaire (Rm 3,21-22a) énonce la nouvelle période pour la justice divine qui se révèle clairement comme grâce en la personne de Jésus Christ. Si par la Loi, les hommes, sans exception, se trouvent incapables d'accéder à la vraie justice de Dieu, dans le temps présent et par la foi, étroitement liée à Jésus Christ, les hommes retrouvent le chemin de Dieu et partant ils sont justifiés. Paul commence à expliquer plus amplement cette propositio dans les versets qui suivent. En Rm 3,22b-26, Dieu est l'acteur principal (3,25-26) ; le Christ joue le rôle intermédiaire, grâce auquel les hommes peuvent bénéficier de cette justice gratuite et miséricordieuse. Avant de fournir la preuve d'autorité par excellence dont la force argumentative ne dépend pas des éléments humains, mais du caractère sacré de l'Ecriture Sainte, Paul donne par anticipation une série d'objections possibles. Par des réponses brèves et catégoriques, Paul réfute toute contestation de la part de ses adversaires. Ces questions/réponses rappellent ce qui a déjà été mentionné: Rm 3,27-28 correspond à Rm 2,17-24 et 3,2930 est relatif à 2,24-29. L'argument décisif (Rm 4) est introduit par Rm 3,31 : supprimons-nous la Loi à cause de la foi? La réponse est ferme: certes non, au contraire, nous confirmons la Loi. Paul ne veut en aucun cas rejeter la Loi qui constitue le don de Dieu pour le peuple d'Israël. Il l'interprète dans le sens le plus large du terme. C'est la Torah, la parole de Dieu elle-même qui comporte cette preuve primordiale (Rm 4,1-23). En employant l'exégèse midrashique, en particulier la règle gezerah shawah qui établit l'analogie entre Gn 15,6 et Ps 32[31],1-296, Rm 4 démontre le rapport radical entre foi et justification. La justice divine se

94. ALETTI, Israël et la Loi, p. 57. 95. ALETTI, « Rm 1,18-3,20 », p. 53-57. 96. ALETTI, Israël et la Loi, p. 90-96.

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fonde à la fois sur la liberté et la gratuité: Abraham accueille sans condition et totalement la parole de Dieu qui le justifie gracieusement. «}Jatima » (Rm 4,23-25)97 En conformité à lapropositio secondaire 3,21-22a, Paul conclut Rm 3,214,25 par une affirmation christo logique. Les expressions VEVEKPWjJ.Évov et VÉKPWOLV relatives aux corps d'Abraham et de Sarah et celle de ÈKVEKpWV se trouvent dans l'énoncé de la résurrection du Christ: Rm 4,24-25. Certes, Abraham existant humainement bien avant la venue du Christ, à aucun moment, Paul ne pouvait mettre la foi d'Abraham en lien avec Jésus; mais le Christ connote une portée universelle dans le temps et dans l'espace. Foi et justice sont inséparables depuis l'origine du monde. Au verset 25, en énonçant le coeur de la foi des chrétiens: le Christ fut livré pour nos péchés et ressuscité pour notre justification, Paul rappelle l'espérance fondamentale de tous ceux qui croient. 2.3. La dispositio de Rm 1-4 Composition épistolaire aboutissant à la proposition de l'épître: Rm 1,1-17 (Exordium) Adresse (1,1-7), Action de grâce (1,8-12) Préparation à lapropositio (1,13-15), Rm 1,16-17 (propositio principale) Première étape argumentative: Rm 1,18-3,20

Sans la Loi ou avec la Loi,juifs ou Grecs sont soumisà la colère divine.
Première sub-propositio (1,18): la colère de Dieu se révèle à l'encontre de toute injustice et de toute impiété des hommes. Argument fondé sur des faits (narratio) (1,19-32): première catégorie d'hommes pécheurs, ceux qui commettent l'impiété et l'injustice et ceux qui approuvent les premiers. Argument fondé sur l'identité virtuelle (2,1-16): deuxième catégorie d'hommes pécheurs, ceux qui jugent les autres tout en pratiquant la même injustice qu'eux. Argument fondé sur l'identité réelle (2,17-29): troisième catégorie d'hommes pécheurs, des juifs qui prêchent le bien et font le mal. Réfutations (3,1-8) : questions et réponses relatives à la relation des juifs à Dieu. Argument scripturaire (3,9-18) : tout homme est pécheur. Peroratio (3,19-20) : l'incapacité radicale de la Loi en vue de l'obtention de la justification divine pour les hommes.

97. ALETTI,

Comment

Dieu est-iljuste?,

p. 263; Israël et la Loi, p. 965.

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